mercredi 16 juillet 2008

Tout est dans tout... - Aveu de défaite.

Ceux d'entre vous à qui il arrive, régulièrement ou occasionnellement, de lire Libération, ont sans doute remarqué hier certain article, et peut-être l'ont-ils comparé en pensée à mes récentes utilisations des Structures élémentaires de la parenté. J'ai en tout cas pris comme un coup de vieux... Mais voici tout de suite le corpus delicti :

"SELF MADE MAN.
Buck Angel. Californien, né femme, il est devenu homme tout en conservant son vagin. Performeur et acteur porno, il ne fait pas un drame de tout ça.



Sa performance, dit-il, ne va pas durer plus de dix minutes. Nous sommes à Londres, ça aura lieu au Torture Garden, club fétichiste itinérant, vers le milieu de la nuit. « Mes shows, maintenant, c’est vite fait, hein. Je baisse mon froc et puis voilà. » Franche esclaffade. Pour ceux qui ne le sauraient pas encore, Buck Angel est « l’homme qui avait une chatte » («the man with a pussy», en VO), marque déposée mais aussi volontairement humoristique. Il n’est évidemment pas le premier FTM (female to male, femme devenue homme) au monde, ni le seul à jouer dans des films de boules, mais il a réussi, en moins de quatre ans, à devenir « le premier trans FTM star du porno ». Il doit débarquer en France cet automne, dans le cadre du Porn Film Fest de Paris.

Rencontrer Buck Angel, la nuit du 2 au 3 mai, consiste aussi à rencontrer toute une bande de gens qui vous veulent du bien. Il y a Richard Kimmel, réalisateur de Schwarzwald, un film expérimental qui sera projeté dans l’église où a lieu la soirée, avant le strip-tease à surprise de Buck. On y voit Buck en robe couleur du temps, des garçons à masques de cochons, de la cire fondue, quelques scarifications et un bout de gant de chirurgien mais, comme le demande Hendrik à Kimmel : « Pourquoi t’as coupé ma scène de fist-fucking ? » Réponse : parce qu’il ne voulait pas tourner un porno mais documenter les Black parties new-yorkaises, grand raout sado-maso gay annuel.

Hendrik, on le verra plus tard, est le complice de Buck sur scène : il lui glisse discrétos un gode qui, une fois dans le slip du performeur, abuse une partie du dance-floor. Lorsque notre « super-macho » ôte ensuite la prothèse et découvre un vagin parfaitement épilé, une sorte de détresse intense voile le regard de quelques spectateurs. On rencontre aussi la petite amie du réalisateur, une prof de yoga qui vous masse gratis et essuiera, après le show, les fesses de Buck. Ou le producteur de Schwarzwald, qui cuisine des courgettes au gingembre confit et vous propose cinq fois du thé. C’est chez lui que se déroule l’entretien. Et vers trois heures du mat, dans l’étroit escalier qui sert de loges, une jeune performeuse spécialisée dans le scato hululera en repoudrant ses seins :« Oh mon Dieu, c’était Buck Angel ? Je le crois pas ! On vient de la même ville, je connaissais bien sa première femme ! »

Buck Angel a cassé la baraque début 2006 en apparaissant dans Cirque noir, un porno gay zarbi. Dans un trio final de gros ours baveux, il affichait son vagin. Horreur et consternation de la plupart des spectateurs gays, semblables à l’effet d’un pubis entier tombé dans la soupe. L’année suivante, le magazine homo Butt l’interviewait sur quatre pages. On y voyait Buck en fille, jeune mannequin dans les années quatre-vingts, et on y apprenait qu’il avait emménagé au Mexique avec son chihuahua en 2004, mais aussi que sa première femme, la célèbre Maîtresse Ilsa Strix, l’avait quitté de façon peu déontologique pour un de ses soumis : Larry Wachowski, le coréalisateur de Matrix. C’est désormais un épisode de sa biographie qu’il préfère oublier, ainsi que de dire qu’il s’appelait Jake Miller à cette époque, que son premier prénom fut Susan et aussi sa date de naissance : « Disons que j’ai 35 ans, rigole-t-il, et mon anniversaire est le 5 juin. »

A part ça, Buck Angel est un chic type. Remarié à une célèbre pierceuse, Elayne Angel. Et moins effrayant en vrai qu’au cinéma, avec une douceur étrange et une voix à la Marlon Brando. Mais peu importent ces jésuitismes, car ce qui le réjouit est justement d’être inclassable. Etant une femme devenue homme qui couche avec des femmes et des hommes (de naissance ou par opération), il peut sûrement être dit « bisexuel », mais quant à préciser si l’on assiste dans ses films à des coïts homo ou hétérosexuels, c’est une autre paire de manches (éventuellement dans le rectum, avec beaucoup de crème).

Il est ravi de causer à un quotidien généraliste car son ambition est de sortir les FTM de l’étagère « curiosae » pour les normaliser, y compris dans le porno grand public. « Repousser les limites » est son expression favorite : idéologie américaine. Né à Inglewood, en Californie, dans une famille de classe moyenne, sans problème, il ne se rappelle rien avant l’âge de 10 ans. Dit s’être toujours senti comme un garçon prisonnier d’un corps de fille. « J’avais un look de skater, les cheveux longs, je ne traînais qu’avec des mecs. » Un jour, il joue au foot dans la rue, il a ses premières règles. « Je rentre tout mouillé chez moi et ma mère me dit : "Tu es menstruée." Imaginez, j’étais un garçon et ma mère me sort un truc pareil ! » Vers 15 ans, il commence une dépression. La seule chose qui l’intéresse est la course à pied, il s’y jette à corps perdu. Et aussi dans l’alcool et les drogues, qui noient apparemment toute chronologie. Il acquiesce à ce qu’on lui suggère : « C’était la fin des années quatre-vingts ? », « le milieu des années quatre-vingt-dix ? » Oui, peut-être. Plus tard, il est à Los Angeles. Il suit une thérapie mais « le mieux qu’elle a su me dire était que j’étais une femme fortement identifiée à un homme ». Sa copine de l’époque porte sa photo chez Elite. Son look androgyne séduit. Il joue un peu le jeu puis arrête le mannequinat d’un coup, un jour qu’il doit se rendre à Paris pour un nouveau job, dans une agence de filles. Retour à LA, vie dans la rue, ses parents et ses deux sœurs ne veulent plus entendre parler de lui, prostitution. Habillé en garçon, il fait des branlettes, des pipes : « Je n’avais toujours pas pratiqué de coït avec un homme. » Un jour, un Français l’embarque chez lui : « J’avais le cerveau fondu au crack, je lui avais demandé 20 dollars. 20 dollars !» Mort de rire. « On commence à baiser et là, il me dit en touchant mes seins : "Je savais que t’étais une fille." Moi, mortifié : "Comment t’as pu deviner ?" » C’est ainsi qu’il va changer de sexe.

Son ex l’expédie trois fois en cure de désintox, puis il voit Female Misbehavior de Monika Treut et commence à se documenter. Voulant éviter les cicatrices et la poitrine creuse de l’ablation des seins, il va trouver un spécialiste de la gynécomastie, « puisque j’étais un homme ». « Il m’a laissé un peu de chair et, avec la muscu, le résultat est parfait. » Et s’il a « une chatte », c’est qu’il voulait conserver ses orgasmes et que la reconstruction de pénis pour trans n’est pas au point à son goût (la testostérone lui a d’ailleurs fait un clitoris de taille très honorable).

Lui qui avait toujours été nul à l’école, il se découvre excellent webmaster pour Ilsa Strix. Après son divorce, en 2003, il lance Transexual-man.com. Infiltre les forums tout seul comme un grand, fait parler de lui. Après la soirée au Torture Garden, il mouille sa chemise en allant distribuer lui-même des pubs pour Buckangel.com dans la foule : le jeu de mot de self-made man est trop tentant. Il ne cesse de le répéter : « Je suis fier de mon corps, j’adore le voir changer. » Et fier de prouver qu’un homme n’a pas forcément des couilles. Une bonne claque queer dans la gueule des sexistes, même s’il n’a pas de grandes prétentions théoriques : « Oui, j’ai été invité à parler par des universitaires, mais ce n’est pas trop mon truc. Je crois qu’ils y voient des choses plus profondes que moi.»"

Eric Loret, texte original disponible ici.

Précisons que cet article a été publié en 4e de couverture, et donc fortement mis en valeur par la rédaction de Libération. Que dire ? D'un côté, ce concentré de connerie et de prétention contient, c'est pain bénit pour moi, tout ce que l'on essaie ici de rapprocher : la « fierté », l'anti-« sexisme » à deux balles, la « confusion des décadences », comme disait Baudelaire, portée à un niveau étonnant, un mélange hélas typique de pureté (Buck Angel) et de crasse bestiale (le rectum plein de crème) confirmant à l'improviste Pascal ("le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête..."), une dose de mentalité capitaliste que le journapute note sans vouloir trop y insister, la possibilité si aisément admise (mais c'est un effet-Duchamp : ces gens sont présentés, même avec ironie, comme célèbres, donc ils sont légitimes) pour des tarés d'avoir une légitimité sociale et une « célébrité », un certain éloge de la débilité (Buck s'est camé-e mais n'a pas franchement l'air d'avoir inventé la poudre)... On ne sait d'ailleurs trop ce que M. Loret maîtrise de ce qu'il écrit, s'il sait qu'il fait un peu du Léon Daudet lorsqu'il rapproche un cinéaste hollywoodien célèbre de cet univers interlope, et de la littérature d'horreur lorsqu'il évoque le clitoris de Buck (la raison d'ailleurs pour laquelle, malgré une saine curiosité, je ne suis pas allé sur les sites recommandés - c'est à vous de voir, comme on dit. (Cela me rappelle d'ailleurs que je vous dois un texte sur le clitoris - qui n'est pas qu'une verge , nom de Dieu ! - depuis un an maintenant, le temps passe.))

Je ne veux pas prendre les choses au tragique, j'ai bien rigolé en lisant tout cela, mais j'ai aussi éprouvé le même sentiment que lorsque je rappelais, en conclusion de mon texte sur l'homophobie ("ajout du 16.05") - à propos d'un livre dans lequel d'ailleurs Lévi-Strauss était pris à partie - , que toutes mes constructions conceptuelles, pour cohérentes et fondamentales qu'elles puissent me paraître, ne pesaient pas bien lourd face aux évolutions technologiques actuelles : quand ce qui était un paramètre fondamental de la condition humaine devient quelque chose avec quoi on peut jouer, cela donne un certain vertige - c'est la relativité généralisée appliquée à la vie quotidienne - voire un sentiment, rare pourtant à ce comptoir, d'« aquoibonisme ».




Un peu d'érotisme à l'ancienne pour se consoler ?


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Le bienheureux Onassis allumant la cigarette de Cyd Charisse, un soir des années 50, sur la Côte d'Azur... (pour un gala de charité contre la polio, tous les prétextes étaient déjà bons pour faire la fête !)





Par contraste, on trouverait presque un charme suranné à Nicolas Sarkozy, sur lequel viennent d'être publiés deux textes qu'il n'est pas inintéressant de comparer l'un à l'autre :

- Sarkozy agent de la CIA ;

- Sarkozy, sauveur de la France presque malgré lui.


A bientôt peut-être !

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