samedi 6 octobre 2018

De l’Amiral Coligny à Maurice Audin, la raie publique et les traîtres…

Admirable texte de Léon Bloy. Je ne cherche pas ici à ranimer de vieilles querelles (nous avons déjà assez à faire avec les nouvelles), même si bien sûr il y aurait beaucoup à dire sur l’influence persistante de certaines formes de protestantisme dans nos emmerdes actuelles… Il y a en tout cas des parallélismes qui s’imposent par eux-mêmes.


L’obsession du simulacre. 

"Vous rappelez-vous la Colère du Bronze de Victor Hugo, la très légitime fureur de ce pauvre bronze que l’on prostitue aux contemporaines apothéoses et qui s’anime, à la fin, dans la Légende des Siècles, pour maudire, en langue métallique, les révoltantes effigies auxquelles le condamne notre crétinisme ? Il me semble qu’aujourd’hui ce minéral devrait être sur le point de succomber à un accès de rage. 

On parle d’élever une statue à Coligny. Il paraît qu’on a recueilli beaucoup d’argent pour cette vilaine besogne et même beaucoup d’argent anglais. Les protestants d’Angleterre devaient bien ce souvenir à la mémoire de leur grand ami huguenot du seizième siècle, qui leur ouvrait les ports dont il avait la garde en qualité d’Amiral de France. Mais combien cela est honorable pour nous, qui pourrait le dire ? C’est à peu près comme si les Prussiens nous faisaient cadeau d’une statue de Bazaine en cuivre repoussé, dans laquelle on pourrait faire des ascensions dominicales et qui serait érigée, par exemple, sur l’emplacement des Tuileries, les bras tendus vers l’Est, avec un phylactère d’or où serait inscrite cette parole du poète de l’Année terrible : Salve, Germani mater ! 

Une chose tout à fait remarquable, c’est le goût passionné des peuples athées pour les simulacres de chenapans et les images de dentistes célèbres. Ainsi, nous avons eu tout récemment le monument nègre de Dumas père, nous en aurons bientôt des centaines d’autres non moins indispensables, et ce sera la joie de vivre que de se promener dans cette chaudronnerie de gloire, par laquelle tout besoin religieux de nos âmes se trouvera désormais assouvi."

Je sais, on croirait lire du Muray, la joie à la place de la fête… Bloy précise qu’il va maintenant évoquer Coligny à partir d’un livre de Charles Buet à lui consacré : 

C. Buet "du moins ne farde pas le personnage et le donne simplement pour ce qu’il fut, c’est-à-dire un Judas, un hypocrite et un assassin. Trois raisons fortes pour que les Français du dix-neuvième siècle le mettent dans leur paradis de statues. Ils pourront ainsi s’admirer dans leur type comme dans un miroir concave.

Le principal titre de gloire du vieux drôle est de servir de texte et de prétexte, depuis trois cents ans, aux déclarations des imbéciles contre la Saint-Barthélemy. S’il en fut la première victime, les ennuyeuses larmes de la Henriade l’ont bien cruellement vengé, et c’est vraiment trop commode de passer pour un martyr quand on est éventré, à la fin, comme une bête enragée, après avoir trahi et désolé sa patrie pendant vingt ans à la tête d’une armée de pillards, d’incendiaires et d’égorgeurs. 

Que l’ignoble et renégate Angleterre - qui devint en un instant schismatique, de catholique qu’elle était, au premier commandement de son pourceau de roi, comme un docile troupier fait demi-tour, - dresse chez elle des monuments hauts comme la lune à l’atroce canaille qui lui vendait le Royaume de France, où on se battait du moins pour la foi, qu’elle fasse semblant d’éclater d’enthousiasme pour cet hypocrite si semblable à tant de ses fils, rien n’est moins fait pour étonner. Mais que cette vendeuse de chair humaine, cette maquignonne de trahisons politiques, cette maquerelle aquatique de tous les traités qu’elle viole ou qu’elle élude à sa convenance vienne apporter son sale argent en France pour une statue de Coligny et que la France l’accepte : en vérité, c’est à s’en aller dans tous les déserts pour y mourir de dégoût afin d’en ressusciter de fureur ! 

Au ! nous aurons de jolis discours et de jolis articles et de bien délicieuses images dans les journaux illustrés si cette immondice arrive à terme. Je voudrais bien savoir le nom du statuaire qui se chargera l’accouchement. Je lui promets un panégyrique, à celui-là ! 




(En face du Louvre, note de AMG...)


Et Dieu sait les anachroniques lamentations de crocodiles que nous devons endurer sur la Saint-Barthélemy, sur ce misérable égorgillement de la Saint-Barthélemy dont on n’a tant braillé que pour faire oublier les cataractes de sang catholique répandues pendant un quart de siècle dans toutes nos provinces par ces tendres agneaux calvinistes si injustement persécutés !

Les bourgeois les plus cancéreux, les plus oxydés, les plus fangeusement égoïstes, auront toujours au fond de leurs immondes entrailles un borborygme de sensibilité quand on leur parlera de l’horrible massacre de la Saint-Barthélemy, que j’appelle, moi, un acte de légitime défense et que je trouve répréhensible en ce seul point, qu’il fut déplorablement raté. 

La société catholique, en ce temps-là, commençait déjà à tomber en déliquescence. C’était le commencement du cloaque actuel. On était déjà timide, on raisonnaillait et on pleuraillait. Le bras charnel branlait fortement dans le manche doctrinal. On ne fit rien de propre et, le lendemain, c’était à recommencer. 

Les chrétiens nidoreux du dix-neuvième siècle, gens équilibrés dont le derrière est un maëlstrom pour coups de bottes, ne parlent qu’à voix basse et tremblante de la nuit du 24 août 1572. Des lâches ont peur de ce que leurs pères ont fait pour conserver le semblant d’autonomie religieuse qui est, aujourd’hui, comme le restant de pâtée spirituelle qui les empêche de crever de raison. Ils renient les Deux Bras de la Croix pour ne plus adorer - avec tous les tempéraments de leur sagesse de reculade, - que le tronc mutilé d’un Dieu manchot fait à leur image. 


Ils donnent donc leur argent pour une statue de Coligny comme ils le donneront demain pour une statue de Calvin si on leur en demande. Ils le donnent même avec des larmes d’attendrissement. Cet argent, ainsi lubrifié, s’en ira concubiner avec l’argent du protestantisme anglais et ils feront à eux deux beaucoup de petits enfants en bronze qui seront des statues d’assassins, de voleurs ou de saltimbanques pour toutes nos places publiques. Tel est l’avenir amèrement prophétisé par moi, entrepreneur de démolitions, actuellement sans ouvrage."