vendredi 19 janvier 2018

Un petit vieux amateur de poésie...

Nous nous croisons de temps en temps, je ne dirais pas que nous parlons poésie, je n'y connais pas grand-chose, disons que je l'écoute parler. Ce type de 80 ans passés, jovial et toujours amateur - à quel degré je l'ignore, chacun sa vie - de jolies femmes, était en train de me parler de Mallarmé, il s'interrompt en voyant marcher, le mot n'évoque pas l'effort que cela demandait, une femme handicapée. Sans transition, ou plutôt, après un soupir de transition :

"L'inégalité est la loi du Seigneur."

La surprise passée, ce credo darwino-catho m'a rempli d'aise.

jeudi 18 janvier 2018

En une phrase, Jaurès explique en quoi la "France insoumise" le trahit.

Ce n’est pas que je sois idolâtre de Jaurès, certaines de ses tirades larmoyantes sont pour le moins pénibles. Et j’ai lu Michéa et ses thèses sur la « synthèse jaurésienne » . J’ai lu Péguy aussi - avec toute ma reconnaissance, mon admiration et mon affection pour lui, il m’est difficile de ne pas me dire qu’il est tout de même trop sévère avec quelqu’un qui avait des responsabilités que Péguy n’avait pas. Bref ! Voici la citation : 

"Les pauvres n’ont que la patrie." - Et ce n’est pas le moins dégueulasse dans les discours immigrationnistes, de « gauche » comme de « droite ».

Une autre citation, pour le même prix, complémentaire de la précédente (elles sont mises en exergue par Jean Ousset à son ouvrage A la semelle de nos souliers…, c’est lui qui les a trouvées et rapprochées) : 

"La patrie, je ne sais pas ce que c’est. Je ne connais que la France." 


Georges Brassens. Évidemment !   

mercredi 17 janvier 2018

"A la fin tu es là de ce monde ancien…" - "Dieu est la seule nouveauté, quand l’homme ne cesse de répéter les mêmes drames."

Je juxtapose à dessein le légendaire incipit de Zone, poème sur lequel s’ouvre Alcools, et cette phrase de R. Sangars dans L’incorrect. Je reviens à Apollinaire tout de suite, mais j’aime bien, déjà, pour elle-même, la phrase de M. Sangars, car elle rappelle ce dont on prend vite conscience lorsque l’on s’intéresse à ces thèmes : que tant de prétendues nouveautés ne sont que les retours, soit de vieilles lunes païennes, soit d’hérésies plus ou moins chic, plus ou moins meurtrières…. En comparaison avec cette sorte d’éternel retour de la tragique faiblesse/vanité humaine, cet éternel retour du monde ancien - et nous sommes de nouveau en plein dedans -, il y a quelque chose, je crois qu'il est ici cohérent d'être prosaïque, de rafraîchissant dans le christianisme. 

Romaric Sangars, au détour d’un hommage à Maurice Dantec (qui n’est pas le sujet du jour, mais comme j’ai écrit il y a dix ans des méchancetés sur lui (http://cafeducommerce.blogspot.fr/2007/06/les-ennemis-de-mes-ennemis-ne-sont-pas.html), je ne voudrais pas donner l’impression, hello Ernest Hello, que Dantec lisait, de mentir par omission…), cite le vers d’Apollinaire : "Seul en Europe tu n’es pas antique, ô christianisme." 

Occasion donc, pour le plaisir et l’émotion, de relire et de vous citer tout le début de Zone, à une époque je connaissais ça par coeur… et j’avais pourtant oublié, mais cette époque est lointaine, presque une autre vie, que Pie X, qui n’était pas encore saint Pie X (au passage, je cherche le livre de Maurras sur Saint Pie X, sauveur de la France…) y figurait en bonne place. - A bientôt ! 


"À la fin tu es las de ce monde ancien

Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin

Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine

Ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes
La religion seule est restée toute neuve la religion
Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation

Seul en Europe tu n’es pas antique ô Christianisme
L’Européen le plus moderne c’est vous Pape Pie X
Et toi que les fenêtres observent la honte te retient
D’entrer dans une église et de t’y confesser ce matin…"

mardi 16 janvier 2018

Drieu disait des surréalistes : "Des derviches sans Allah."

"L’inconscient que Freud… explore patiemment, en neurologue qu’il est et demeure, s’inscrit dans le savoir expérimental de son temps et non dans la tradition du spiritualisme romantique. (…) Or cet aspect-là, qui fait d’abord de Freud un rationaliste (mais non seulement un rationaliste), est l’aspect qu’en France on se refuse à considérer. La réception et la diffusion de la psychanalyse, contrairement à d’autres pays où elles s’étaient faites naturellement par les milieux médicaux, se feront en France par les milieux littéraires. La fortune critique de la psychanalyse a reposé chez nous sur les modes littéraires, en particulier le mouvement surréaliste, non sur les jugements scientifiques. (…)

Les lois [que Freud énonce] sont en tout cas fort éloignées du principe de plaisir, de la libération des pulsions ou de l’émancipation des règles que prôneront pourtant, croyant s’appuyer sur son autorité, les surréalistes et leurs successeurs. « La liberté individuelle, écrira Freud platement, n’est pas un bien de la civilisation. C’est avant toute civilisation qu’elle était la plus grande, mais le plus souvent sans valeur propre, l’individu étant à peine en état de se défendre. »"


Je ne suis pas du tout zélateur de Freud. Mais ces lignes de Jean Clair peuvent contribuer à la constitution d’une histoire révisionniste du gauchisme français. Et plus on « révise », et plus l’on se dit que ce gauchisme a fait du tort et continue à en faire, dans toutes les directions. Même des esprits aussi considérables et à leur façon pondérés que Jacques Bouveresse et Jean-Pierre Voyer en ont été victimes, eux qui auraient dû lire saint Thomas d’Aquin pour ainsi dire tout de suite

lundi 15 janvier 2018

Pour un catholique, il est plus moral de baiser que de se mater un porno. Pour un protestant ?

"Soustraire le mal au risque, c’est aussi le soustraire à la rédemption."

Gustave Thibon. - Mon titre est un peu racoleur, je sais. Mais autant plaisanter que de faire du Scorsese ou du Ferrara. Faisons un rêve, par exemple, dont l'auteur n'était pourtant pas à ma connaissance croyant, c'est autre chose que Bad lieutenant

dimanche 14 janvier 2018

D'après Franck Gastambide, la nature est fasciste.

Encore quelqu'un que je ne connaissais ni d'Eve ni d'Adam avant ce jour, voilà que ce type apparemment assez bien-pensant déclare dans une interview consacrée à un film sur les rêves brisés des apprentis-footballeurs :

"- C'est le talent qui fait la différence ?

Le talent, le don, c'est très injuste. Qu'est-ce qui fait que, sur deux copains de chambrée au centre de formation, l'un devient une star et l'autre échoue ? Pourtant, ils ont la même vie."

Oui, mais justement, ils n'ont pas le même talent, le même don (et l'un peut bosser plus que l'autre...). "C'est immoral mais c'est comme ça", comme disait Brassens. Votre serviteur par exemple aurait été très heureux de devenir Sinatra ou Boris Christoff, mais il a une voix qui suscite la consternation dans son foyer dès qu'il pousse la chansonnette. Je ne vais pas porter plainte contre le Bon Dieu pour ça.

Ce n'est pas qu'il ne faille pas aller contre certaines inégalités de nature. Mais avoir la même vie, ce n'est pas le tout de la question...

samedi 13 janvier 2018

Je ne sais pas qui est J. Blanchet-Gravel, mais j'approuve et cite :

"Il est aussi intéressant de constater que le nouveau vent de puritanisme qui souffle sur l’Occident apparaît... comme l’alter ego de la porno-culture et de l’hypersexualisation qui sévissent. Loin d’être une solution de rechange à la prégnance de la pornographie, le puritanisme n’en est en fait que le reflet inversé."

Il s'agit d'une histoire de pouvoir et de domestication, somme toute. Cela prouve au passage une nouvelle fois que "le sexe", comme on dit, n'est pas subversif, comme on dit, en tant que tel. Mais les rencontres, les passions, les hasards, les oublis de soi, etc., sont susceptibles d'échapper à toute forme de prévision comme de contrôle. - Pour continuer dans la veine anticapitaliste (et anti-protestante...) : la sagesse populaire parle de "vivre d'amour et d'eau fraîche", pas de "vivre de sexe et d'eau fraîche". Cela ne sonne pas de la même manière. 

Le lien : https://www.causeur.fr/neo-feminisme-latin-pornographie-puritanisme-148445?utm_source=Sociallymap&utm_medium=Sociallymap&utm_campaign=Sociallymap

Causeur est d'ailleurs en forme sur le sujet. 

vendredi 12 janvier 2018

"Nous sommes aujourd’hui suffisamment averties pour admettre que la pulsion sexuelle est par nature offensive et sauvage, mais nous sommes aussi suffisamment clairvoyantes pour ne pas confondre drague maladroite et agression sexuelle."

Voilà un langage d’adultes, cette phrase provenant bien sûr de la fameuse « Tribune Deneuve », que j’ai enfin lue dans son intégralité. 

J’avais prévu de faire un bilan de cette année de mise en ligne quotidienne de citations, année qui suite à une interruption de douze jours lors de mes vacances s’achève ce 12 janvier - tout en me demandant bien ce que j’allais raconter. L’actualité quelque peu émouvante ma foi me permet de surseoir à l’obligation que je m’étais à moi-même fixé, nous en reparlerons donc... bientôt. 

Des femmes qui assument, bien ou mal, mais la vie est un risque, leur autonomie, et qui envoient sympathiquement chier la police, féministe en l'occurrence, c’était déjà pas mal. Plus que sa phrase par trop directe, la transformation de la vie de Brigitte Lahaie en itinéraire, elle qui d’une certaine façon et pour reprendre le fil de la méditation d’hier, avait réussi au fil du temps à surmonter la dichotomie Aut vultus aut vulva, à faire que son visage (c’est-à-dire sa personne), supplante dans l’esprit des gens sa vulve, pourtant en son temps la plus célèbre et la plus vue de France ; et qui en une phrase se retrouve quasiment assimilée à un phallus, puisque moralement complice de tous les violeurs de la planète : un itinéraire donc, voire un destin que nous voyons devenir romanesque sous nos yeux, en 24 heures… c’est encore mieux. On critique les réseaux sociaux, mais il n’y a qu’eux et leurs potentialités de lynchage (tout le monde ici espère jeter la première pierre…) pour faire d’une ancienne actrice porno une figure sacrificielle. 

 - Ceci étant, être actrice de films pornographiques au début des années 70 et à l’époque des sextapes, ce n’est pas la même chose, il y fallait plus de courage que maintenant, quoi que l’on pense de l’activité en question, que je me garderai de juger de façon univoque. Brigitte Lahaie n’était déjà pas n’importe qui, c’est un fait. 



Ajoutons pour être complet qu’à ma toute petite échelle j’ai participé au débat. Ayant découvert sur Twitter que l’éventualité évoquée dans la Tribune-Deneuve d’une appli permettant aux partenaires sexuels de certifier avant l’acte leur consentement, j’ai spontanément twitté : "Je hais ce protestantisme qui nous fait tant de mal". Cela a été retweeté par Julien Rochedy, et m’a valu du coup un petit quart d’heure de célébrité ce matin, ainsi que quelques questions sur ce que j’ai voulu dire. J’ai déjà répondu au début de ce texte : la vie est un risque, ai-je écrit avec quelque pompe (sans jeu de mots…), et c’est bien cela qu’un état d’esprit protestant désespérément contractuel, qui toujours place le droit, les juges et les avocats, au centre de tout, comme assurance, garantie, protection, c’est bien cela qu’un état d’esprit protestant cherche à occulter, ne veut pas admettre. Il y a de l'impondérable. Et dans un domaine, la séduction, où il peut être si délicieux de s’oublier, oui, ce tour d’esprit peut donner envie de vomir. - Tant qu’on y est, pourquoi ne pas créer une appli dans laquelle Dieu certifiera aux croyants qu’il existe, qu’il n’y a pas tromperie sur la marchandise ? Qu’ils peuvent donc avoir confiance

jeudi 11 janvier 2018

Rêveries. Le vagin a-t-il une âme ?

Voici - mieux vaut tard que jamais, je dois arrêter ma livraison quotidienne de citations demain 12 janvier - le texte de Jean Clair que je vous promets depuis des semaines. Il s’arrête de façon un peu abrupte, mais ce n’est pas peut-être pas plus mal pour une variation sur le sexe et l’infini. L’expression latine Aut vultus aut vulva, que vous trouverez à la fin, et qui mériterait d’autres citations du même Jean Clair, signifie : le ventre ou la matrice ; c’est-à-dire, pour expliciter la métaphore : le visage ou la vulve, l’âme ou la chatte, principe directeur sinon intangible de l’art occidental (j’y reviens plus bas) que le travail de Picasso, puisque c’est de lui qu'il est question, va battre en brèche. Cet adage est d’ailleurs employé ici par J. Clair avec quelque recul. Mais je lui laisse la parole, et vous donne rendez-vous demain pour un bilan de cette année de citations. 

"L’être organisé, c’est connu, est bâti sur la symétrie. Du lombric à l’homme, un miroir invisible reconduit à droite ce qui se trouve à gauche. Symétrie sagittale, ou bilatérale, qui se recoupe d’une symétrie dans le plan de la marche. L’être organisé est un projet, il a un avant et un arrière, une tête et un appendice, bref une direction. Surtout, il se développe, il s’agrandit par segments, ou encore, comme disent les biologistes, par métaméries. Cela vaut du ver de terre avec ses anneaux comme de l’homme avec ses vertèbres. Remarquons encore que la symétrie devient de plus en plus contraignante et limitée à mesure que le vivant se complexifie. Les êtres immobiles ou peu mobiles, des plantes aux oursins et aux radiolaires, ont une symétrie, radiaire, par exemple. Si l’on descend plus bas encore dans l’évolution, les roches, les cristaux ont souvent une symétrie par translation. Autrement dit, plus la symétrie dans le vivant devient contraignante, plus la variété des formes se fait riche. 

(Ce qui, note de AMG, évoque la phrase du biologiste François Jacob : "Plus un organisme est complexe, plus il est libre" - quels affreux relents spécistes…) 

Platon, qui imaginait la réunion de deux êtres en-deçà de la coupure du sexe sous la forme d’une sphère parfaite, appliquait ainsi à l’idée du vivant et à l’imagination de l’être complet, une homothétie radicale que l’on retrouve aussi dans la théorie de ses cinq corps. L’Eros platonicien est, comme la cosmologie platonicienne, une rêverie cristalline. Picasso, farouchement homophobe, farouchement tendu vers l’hétéronomie des sexes, fait au contraire éclater la sphère platonicienne, et change la douce libido lisse et agglutinante de l’Eros platonicien, l’union du même au même, en une fureur inapaisable : l’impossible union de deux corps à jamais différents. L’être sexué est à la fois profusion des formes, issues de la contrainte de la symétrie, et mort de l’individu au nom de la sauvegarde de l’espèce.

La symétrie est un fait de nature, jouer de la symétrie est un fait de l’art. Déjouer la symétrie, tromper l’effet de symétrie, rompre la symétrie, renverser ses équilibres, étonner le regard en déplaçant les accents ou en renversant les équilibres est un artifice. Tout comme on accordera au borgne, au boiteux, au bossu, des pouvoirs surhumains, on regardera la licorne ou narval comme des prodiges de la nature. Le peintre, sans doute, oeuvre du côté de cette contre-nature qui engendre des monstres. 

Or Priape et Baubô, on le sait, sont des divinités contrefaites. Kakomorphos, difforme, amorphos, vilain, sans forme, aiskhros, d’une laideur honteuse, est décrit Priape, le fils d’Aphrodite, la déesse à la beauté démesurée, kallos amétrèton. Choïros, petit cochon, pourceau, c’est le nom que l’on donne à la vulve chez les Anciens. Les modernes l’appellent « le barbu ». Elle fait partie de ces choses honteuses et risibles « comme le poil, la boue, la crasse » dont parle Platon dans le Parménide. Masculin ou féminin, phallus ou vulve, le sexe, sans forme fixe, sans volume déterminé, sans proportions repérables, trop petit ou trop gros, toujours disproportionné, échappe à la mesure. Il échappe donc au domaine de l’art. Il relève de ces turpia visa, qui font rougir de honte. Et qui suscitent le désir. 

Picasso joue le désir, démesuré, amorphos, kakomorphos, contre l’art et sa mesure. 

Car si la symétrie, étymologiquement, est la juste proportion, su metron, ou la juste mesure, convenons que tout l’effort de Picasso a été d’éviter la symétrie. A cette loi de la nature, il oppose la fantaisie de l’art. A la règle de l’évolution biologique, les dérèglements du désir. Le corps se découpe et se tord, ne se reconnaît pas, étonne et surprend comme au premier jour où, adolescent, on a vu un corps nu. Et c’est ce premier choc de la nudité que le tableau doit nous procurer à nouveau : voici la loi de l’art des hommes, qui n’est pas celle de la création des dieux. 

Le corps étant ce qu’il est, que peut-on en faire pour qu’il surprenne encore, et retienne, et captive ? Le désir et la mort ont partie liée comme ont partie liée la mort et la mode, comme le dit le beau dialogue de Leopardi. La mode déjoue la mort pour autant qu’elle déjoue les pièges d’une symétrie fatale. Le peintre, à cet égard, est aussi un modiste, un corsetier, un bustier, un drapeur qui, par le coup de crayon, la couleur éclatante ou l’accord inattendu, défait la symétrie du corps comme un bouillonnant, un ruché, un plissé, une découpe inattendue des tissus désorganise la loi d’harmonie d’une toilette. La découpe de la jupe tantôt descendue à la cheville, tantôt ramenée à hauteur du pubis, la taille, jamais à sa juste mesure, mais soit abaissée à mi-hanche soit au contraire remontée sous les seins, la culotte, tantôt jupon droit masquant le haut des cuisses, tantôt à l’inverse, abrégée, courte et collante, étroite sur les hanches ou largement échancrée pour allonger la jambe jusqu’à mi-corps, tantôt enveloppant les deux fesses, tantôt au contraire, devenue string, qui les dénude, ne sont là que de brefs exemples de cette infinie métamorphose à laquelle la mode soumet le corps. 

La mode est modification. (…) C’est aussi de cette combinatoire infinie que joue l’artiste (…). La typographie érotique du peintre, jusqu’à ces derniers mois, jouera de ces métaphories sensuelles. C’est l’union de deux corps qui, bien sûr, poussent ces jointoiements et ces découpes, jusqu’à l’incandescence, l’invraisemblance, la merveille, la stupéfaction, la chimère toujours plus inouïe. « Nous sommes arrivés à être l’image la plus parfaite de l’infini / je vis dans elle et elle vis (sic) dans moi », écrit Picasso, ivre de l’amour qu’il trouve en Marie-Thérèse. Nous sommes bien loin de l’ogre. La vie en symbiose n’est pas la vie cannibale. 

(Le sic est de J. Clair. Ces dernières remarques renvoient à des textes que j’ai cités en décembre, lorsque j’ai découvert cet auteur.)

Picasso le déformateur, le défigurateur, l’iconoclaste, le liquidateur disait Roger Caillois, en fait le premier artiste peut-être, à respecter, à prendre en compte l’irréductibilité de chaque être - de chaque femme, de chaque sexe. 

L’idée est vertigineuse d’imaginer que chaque femme que l’on croise dissimule sous sa robe un sexe toujours différent, comme la musulmane sous son voile un visage au traits divers. Vultus aut vulva : réconfort d’une nature qui chaque matin relance le pas. La peinture espagnole n’a pas laissé beaucoup de nus. Mais quand ils sont là, ils sont saisissants, comme l’est celle qu’on voit pour la première et la dernière fois, dans l’adieu murmuré « à une passante » [allusion à Baudelaire, note de AMG] . Désirables parce que vulnérables. De la diversité des êtres, les anciens définissaient un style ; de la singularité d’un être, Picasso fonde la pluralité d’un style." 

Je rouvre tout de même ma gueule, en vous laissant rêvasser à tous les échos qu’un tel texte peut susciter au moment où les féministes radicales et des femmes s’écharpent au sujet du désir masculin. D’abord, il n’y a pas de contradiction, il s’en faut, entre « l’impossible union de deux corps à jamais différents » et « la vie en symbiose » qui peut par instants avoir été celle de Picasso avec certaines de ses compagnes : c’est justement parce qu’il y a opposition entre « deux corps à jamais différents » que ceux-ci recherchent l’union : qu’ils parviennent parfois à l’obtenir, tant mieux, mais on reste loin de la cosmologie platonicienne réconciliatrice. 


En revanche, c’est bien Platon qui a raison, si j’ose m’exprimer ainsi, au sujet de la question de la vulve, en ce qu’il n'omet pas de la rapprocher du poil. Car si l’on peut objecter à l'adage Aut vultus... que la peinture occidentale a laissé beaucoup de nus, ce fut au prix de la suppression des poils pubiens, dont il faut jamais cesser de rappeler qu’ils sont signe d’humanité et non d’animalité (la guenon n’a pas la même toison que la belle Dominique Troyes,  elle n’a même pas de toison du tout). Vulves de gamines sur corps de Vénus, il y avait un hiatus. Je ne juge personne, mais gamin moi-même, quand mes parents me traînaient dans les musées italiens, ça me choquait. Aurais-je été plus intéressé par la peinture si les femmes y avaient arboré de naturelles et plantureuses pilosités, c’est une autre histoire… Quoi qu’il en soit, je voulais répondre cela à Renaud Camus sur Twitter après qu’il eut fait l’apologie du nu dans l’art occidental (je n’ai pas retrouvé le tweet), je profite de l’occasion pour préciser ce point. A demain. 

mercredi 10 janvier 2018

Petite improvisation à partir d'un texte de Simone Weil dans "Attente de Dieu".

"Il y a des gens qui essaient d’élever leur âme comme un homme pourrait sauter continuellement à pieds joints, dans l’espoir qu’à force de sauter tous les jours plus haut un jour il ne retombera plus, mais montera jusqu’au ciel. Ainsi occupé, il ne peut pas regarder le ciel. Nous ne pouvons pas faire même un pas vers le ciel. La direction verticale nous est interdite. Mais si nous regardons longtemps le ciel, Dieu descend et nous enlève. Il nous enlève facilement. Comme dit Eschyle : « Ce qui est divin est sans effort. » Il y a dans le salut une facilité plus difficile pour nous que tous les efforts. 

Dans un conte de Grimm, il y a un concours de force entre un géant et un petit tailleur. Le géant lance une pierre si haut qu’elle met très longtemps avant de retomber. Le petit tailleur lâche un oiseau qui ne retombe pas. Ce qui n’a pas d’ailes finit toujours par retomber. 

C’est parce que la volonté est impuissante à opérer le salut que la notion de morale laïque est une absurdité. Car ce qu’on nomme la morale ne fait appel qu’à la volonté, et dans ce qu’elle a pour ainsi dire de plus musculaire. La religion au contraire correspond au désir, et c’est le désir qui sauve."


Pas tout seul, il y faut la grâce, avec laquelle Simone Weil semble avoir eu des rapports complexes. Géniale oui, vierge certes, femme tout de même, me glisse mon démon. « Sérieux », comme disent mes enfants : si la virginité de S. W. a fait partie de son génie et de sa forme de sainteté, il y a chez elle une dialectique de la volonté de l’abandon et du refus de l’abandon parfois déconcertante. On critique les anciennes courtisanes qui finissent croyantes, mais au moins ont-elles depuis longtemps un savoir de l’abandon de soi-même. Quoi qu’il en soit, dans ce beau texte, ce n’est pas la mention du désir qui étonne, mais du désir seul. Le désir seul n’a jamais sauvé personne.

mardi 9 janvier 2018

L'identité pourquoi faire ?

"Et nous ne sommes plus non plus au XIXe siècle, à l’époque où l’indépendance garantissait le maintien de l’identité parce que les frontières étaient ce qui permettait le mieux aux peuples d’être présents à eux-mêmes. Aujourd’hui, les frontières n’arrêtent plus grand-chose : quelle que soit la langue que l’on parle, tout le monde vit plus ou moins de la même manière. Les régions qui subissaient naguère l’hégémonie d’une culture dominante nationale baignent aujourd’hui, comme les nations elles-mêmes, dans une culture de la marchandise qui excède toutes les frontières. L’indépendance, dans ces conditions, n’a plus la même signification qu’autrefois."

Alain de Benoist 

(https://www.alaindebenoist.com/2018/01/09/les-grands-medias-ont-toujours-ete-les-premiers-a-relayer-les-mensonges-detat/), 

plus convaincant et intellectuellement stimulant que lorsqu'il parle, dans le même article, du christianisme - je suis volontairement un peu injuste, mais on a l'impression qu'il s'y connaît autant, ou aussi mal, que le pape actuel...

lundi 8 janvier 2018

Mon vieux Paris.

C’est le titre d’un ouvrage célèbre d’Édouard Drumont (dont le père avait été archiviste pour la municipalité parisienne), il s’y plaignait déjà de la disparition des charmes et des petits commerces de la capitale ; à l’heure où il n’y a presque plus de Parisiens (relisez Louis Chevalier, qui lui non plus ne pouvait imaginer l’apocalypse actuel) à Paris, cela laisse rêveur. 

- Quoi qu’il en soit, je tombe, un peu par hasard, sur une formule intéressante, qu’il est loisible d’appliquer à d’autres groupes organisés que celui visé par Drumont : 

"Si la franc-maçonnerie touche, en effet, par certains côtés aux derniers confins de la niaiserie et de la bêtise, elle semble aussi, si l’on en juge par l’influence politique exercée, dirigée par des chefs invisibles qui seraient d’une intelligence supérieure ; mais peut-être la supériorité de leur intelligence consiste-t-elle simplement dans la connaissance qu’ils ont de la bêtise humaine." 


(J’ai un rien modifié la phrase, à fins de clarté et d’impact, sans je pense trahir la pensée de l’auteur.)

dimanche 7 janvier 2018

Baudelaire, dans son Hymne à la beauté, rappelle quelques évidences.

L’art n’est pas là pour nous guérir, l’art n’a rien - rien ! - à voir avec le politiquement correct. Que nous soyons malades (vision dite moderne) ou pécheurs (vision chrétienne), l’art n’y peut rien. Tout au plus est-il susceptible nous ouvrir ou entrouvrir quelques portes vers autre chose, qu’il nous reste à saisir, connaître, approfondir. Le reste est littérature, comme aurait dit Verlaine, en l’occurrence mauvaise littérature moralisante, quelque part entre Tartuffe, le protestantisme puritain et le conformisme communiste et castrateur. 


"Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l'abîme,
Ô Beauté ! ton regard, infernal et divin,
Verse confusément le bienfait et le crime,
Et l'on peut pour cela te comparer au vin.

Tu contiens dans ton oeil le couchant et l'aurore ;
Tu répands des parfums comme un soir orageux ;
Tes baisers sont un philtre et ta bouche une amphore
Qui font le héros lâche et l'enfant courageux.

Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres ?
Le Destin charmé suit tes jupons comme un chien ;
Tu sèmes au hasard la joie et les désastres,
Et tu gouvernes tout et ne réponds de rien.

Tu marches sur des morts, Beauté, dont tu te moques ;
De tes bijoux l'Horreur n'est pas le moins charmant,
Et le Meurtre, parmi tes plus chères breloques,
Sur ton ventre orgueilleux danse amoureusement.

L'éphémère ébloui vole vers toi, chandelle,
Crépite, flambe et dit : Bénissons ce flambeau !
L'amoureux pantelant incliné sur sa belle
A l'air d'un moribond caressant son tombeau.

Que tu viennes du ciel ou de l'enfer, qu'importe,
Ô Beauté ! monstre énorme, effrayant, ingénu !
Si ton oeil, ton souris, ton pied, m'ouvrent la porte
D'un Infini que j'aime et n'ai jamais connu ?

De Satan ou de Dieu, qu'importe ? Ange ou Sirène,
Qu'importe, si tu rends, - fée aux yeux de velours,
Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine ! -

L'univers moins hideux et les instants moins lourds ?"

samedi 6 janvier 2018

"Ces aspects, qui ne sont bien sûr pas représentatifs de tout le quartier..."

Ce que décrit cet article (le lien : https://www.actualitte.com/article/monde-edition/crachats-insultes-livres-brules-la-bibliotheque-vaclav-havel-a-paris-prise-pour-cible/86609) est « bien sûr » consternant ; j’avoue hésiter plus par rapport à la façon dont les bibliothécaires et l’auteur de l’article s’expriment. Je comprends bien qu’ils ne peuvent pas être trop directs, mais certaines formules, certaines litotes, certains tours de passe-passe logiques (la question de l’utilisation des toilettes : ce n’est pas parce qu’elles sont parfois très utilisées qu’elles sont dégueulasses, mais parce que les gens qui les utilisent le sont ; la réponse à ce problème : « l’intervention plus régulière d’un agent d’entretien », on n’a pas passé le concours de bibliothécaire pour laver des chiottes…) sont presque aussi consternants que la situation décrite. J’insiste sur le presque, il ne s’agit pas d’inverser les rôles. Mais bon, un peu de recul et de sensibilité littéraire ne font qu’accentuer le côté surréaliste de ce texte : 


"Ouverte en 2013 dans le 18e arrondissement de Paris, esplanade Nathalie Sarraute, la bibliothèque Václav Havel présentait des portes closes ce jeudi 4 janvier, contrairement à d'habitude. Une nouvelle agression de la part d'un groupe de jeunes garçons et d'adolescents, la veille, a conduit l'équipe à ne pas ouvrir les portes de l'établissement, qui subit depuis un an environ des agressions à répétition.

« Cette série d’événements commence à entamer l’énergie que nous déployons pour l’accueil de ces publics. Nous nous sentons démunis face à une telle tension » : la lettre ouverte envoyée par l'équipe de la bibliothèque Václav Havel à l'administration parisienne laisse entrevoir la détresse des personnels. « Depuis 1 an, nous ne pouvons que constater une dégradation de nos conditions de travail avec une augmentation des actes de délinquance : vols en salle de jeux vidéo, collègue giflée, crachats, insultes, jet de fumigènes, livres brûlés au sein de la bibliothèque, extincteurs dégoupillés », racontent-ils.

Le 18e arrondissement de Paris a une réputation de quartier difficile de la capitale : le deuxième arrondissement le plus peuplé de la ville concentre des populations pauvres, précaires, comme des enfants mineurs, seuls dans les rues, mais encore des vendeurs à la sauvette, des dealers et des prostituées, la nuit tombée. Malgré ces aspects, qui ne sont bien sûr pas représentatifs de tout le quartier, l'équipe de la bibliothèque « accueille avec enthousiasme un public varié dans un quartier à la situation sociale et économique défavorisée » depuis son ouverture.

Seulement, les conditions de travail se sont nettement dégradées depuis un an environ, comme pour d'autres établissements du quartier : « [L]es commerces de l’esplanade subissent un nombre croissant d’agressions ce qui a donné lieu à une réunion au commissariat du 18e arrondissement à laquelle nous avons été associés il y a 15 jours », soulignent les bibliothécaires.

« Nous observons également depuis un certain temps une très forte affluence du public certains jours dans un espace restreint », ajoutent-ils, ce qui « entraîne une utilisation importante de nos sanitaires que nous devons régulièrement fermer en raison d’un manque d’hygiène ».

Confinés dans la bibliothèque

Ce mercredi 3 janvier, « un groupe d’une quinzaine de garçons âgés de 11 à 15 ans a refusé de quitter la bibliothèque », appuyant leur refus d'insultes et de menaces à l'encontre du personnel et du vigile. « Nous avons été dans l’impossibilité d’établir un dialogue avec ces jeunes adolescents. Nous avons fini par nous confiner à l’intérieur de la bibliothèque, rideau de fer baissé », indique le personnel de la bibliothèque.

Face à cette situation, l'équipe de la bibliothèque demande à la ville de Paris la création d'un poste de médiateur/éducateur, mais aussi l'intervention plus régulière d'agent d'entretien, ainsi que l'octroi d'une prime : « [S]i la bibliothèque n’est pas reconnue comme étant située au sein d’une Zone Urbaine Sensible selon le découpage administratif (qui nous en exclut à une rue près), les faits énumérés ci-dessus montrent que nous pouvons légitimement y prétendre », explique l'équipe de la bibliothèque.


Comme nous le précise un proche du dossier, la bibliothèque ne dispose, entre ses murs, que d'un seul vigile pour quatre étages d'accueil du public, ce qui rend les interventions difficiles. Le Bureau des Bibliothèques et de la Lecture de la Ville de Paris, que nous avons cherché à joindre, aurait été informé de la situation il y a plusieurs mois, mais sans prendre de mesures pour le moment."


« Aurait », « pour le moment »... Bon courage à tous ! 


vendredi 5 janvier 2018

Hommage du CSA à Molière...

"Principaux constats établis dans le cadre de l’étude :

  • - une amélioration de la représentation des personnes vues comme « non-blanches » à la télévision ; 
  • - des personnes perçues comme « non-blanches » plus représentées dans les fictions que dans les autres programmes (information, magazines et documentaires) ; 
  • - une faible proportion de personnages perçus comme « non-blancs » dans des rôles de héros ; 
  • - une surreprésentation des personnes vues comme « non-blanches » dans des rôles à connotation négative ; 
  • - une surreprésentation des catégories socio-professionnelles supérieures ; 
  • - les personnes en situation de précarité inexistantes à la télévision ; 
  • - une part de personnes perçues comme « non-blanches » plus importante dans les activités marginales, illégales ou en situation de précarité ;  
  • - une sous-représentation persistante des plus jeunes et des plus âgés ; 
  • - un niveau toujours très faible de la représentation du handicap à l’antenne."

Cette jolie prose française est issue du document récent du CSA (http://www.csa.fr/Etudes-et-publications/Les-observatoires/L-observatoire-de-la-diversite/Les-resultats-de-la-vague-2017-du-barometre-de-la-diversite) qui fait causer ici et là. Je la reproduis en guise d’illustration bouffonne du principe de l’absence de complément d’agent, que Jean Madiran avait emprunté à… je ne sais plus qui. Je vous ai cité ça il y a quelques mois, je rappelle l’idée : toujours se méfier des formes passives où ne figure pas le complément d’agent. Comme aurait dit Bashung (c’est moi qui le cite, pas J. Madiran), « ça cache quekchose » ; en l’occurrence c’est une absence qui cache un mystère, voulu ou non. On a vu des tournures de ce genre dans la récente polémique autour du maquillage d’Antoine Griezmann, où l’on ne savait pas trop qui avait été vraiment choqué, mais où les journalistes concluaient de façon péremptoire que cela avait été « mal perçu », que « le mal était fait ».

Dans le cas présent, il n’y a pas de mystère, juste l’absurdité de cet état d’esprit, d’autant plus frappante ici que les « jeunes », les « plus âgés », les « catégories socio-professionnelles supérieures » n’ont pas droit à la forme passive « perçus comme » : dans un monde normal (mais justement, nous ne sommes pas dans un monde normal…), cela voudrait dire qu’il est plus facile de repérer un riche ou un pauvre, un jeune ou un moins jeune, un âgé ou un moins âgé, qu’un noir ou un arabe (termes absents de ce texte, cachez cette couleur de peau que je ne saurais voir… mais que je suis payé pour regarder dans les programmes de télévision, aux frais du contribuable !). - C’est sans doute pour ça qu’une chaîne de télévision dite « publique » a fait récemment le portrait d’un migrant « mineur perçu comme non blanc », qui était un noir de sensiblement plus vingt ans… si l'adverbe sensiblement a encore un sens dans le monde merveilleux de l'idéologie. 

Tout ça pour ne pas parler de race en ne pensant qu’à ça, en nous ramenant sans cesse à ça.   

jeudi 4 janvier 2018

"Je date la fin du monde de l’ouverture des lignes aériennes." (Karl Kraus)

"Après 1920, la lumière électrique vient remplacer la lueur des lampes à pétrole et l’éclat du jour naturel. (…) Se rappeler les pages d’Orlando où Virginia Woolf décrit à merveille ce passage des temps anciens aux temps modernes, quand l’éclairage électrique vient chasser les derniers coins d’ombre, que l’on commence à rouler les tapis, décrocher les tentures, ranger les voilages, sortir les plantes grasses, peindre les murs en blanc, et transformer, au nom de l’hygiène, les maisons en chambres de clinique."

Jean Clair (encore ! mais il aborde des sujets assez variés, et si je n’ai pas choisi ma citation le matin, je ne peux tout de même pas me balader avec 3 ou 4 livres sur le dos tous les jours…) 

Le paradoxe, c’est qu’après avoir "transformé les maisons en chambre de clinique" on a petit à petit interdit aux gens de rester mourir chez eux. Le vivant, le quotidien, est contaminé par la médecine, la mort est exclue du quotidien, de l'expérience de la vie : le contraire de ce qu’il faudrait faire. Il est vrai que lorsque j’ai dit à ma chérie que si Dieu m’en donnait le choix et la possibilité j’aimerais mourir chez moi, entouré des miens (italique parce que c’est à certains égard une drôle d’expression), je n’ai pas décelé dans son regard un grand enthousiasme. Il est vrai que l’idée de torcher son mari, son père, son grand-père…, pendant x mois ou années n'est pas propre, si j'ose dire, à susciter beaucoup d'élan. Mais si on délègue à d’autres - suivez mon regard - le soin de nettoyer notre merde, il y a une forme de logique à ce qu’ils nous voient à travers un certain prisme. 


Avant que l’on ne m’accuse d’être obsessionnel, je bifurque sur la phrase de Karl Kraus. Il ne s’agit bien sûr pas uniquement d’une critique réactionnaire de la modernité : les lignes aériennes, c’est la fin du voyage, c’est l’unification du monde, donc oui, à terme et d’une certaine façon, sa fin. C’était déjà l’effacement des frontières… - Mince, l’obsession revient, je m'arrête. 

mercredi 3 janvier 2018

Ou comment l'esthétique de la peinture rejoint la théorie de la création continuée - et l'esprit d'un Chesterton.

"…de même Bonnard, qui négligeait de dater ses lettres mais notait néanmoins avec soin, jour après jour, les états du ciel, dans leur invariable retour du nuageux au beau et du couvert au venteux, a-t-il peint des paysages où le monde se présente à l’oeil comme au premier matin du monde, lavés, rincés, dépouillés de toute accoutumance (…), dans l’éblouissement de leur propre genèse. Si bien que l’on comprend que de ce monde, qui n’a pas été créé une seule fois pour ensuite être soumis au cours réglé des horloges, mais qui est créé aussi souvent et fréquemment qu’un oeil l’envisage dans sa nouveauté - de même qu’en théologie l’Univers est recréé à chaque seconde par le regard que Dieu pose sur lui -, Bonnard se soit fait le guetteur attentif."



mardi 2 janvier 2018

Chose promise, chose due.

Voici la tirade antisémite que j'avais évoquée avant-hier, vous pourrez constater que l'auteur ne fait pas dans la dentelle : 

"Je viens de rappeler quelques-uns des principaux scandales qui n’ont pas peu contribué à nous faire perdre la face aux yeux mêmes de l’étranger. Je voulais montrer que les auteurs de ces canailleries ou escroqueries étaient tous juifs. 

Le juif se trouve donc être un ferment de trouble, de dissolution, un agent de décomposition pour le corps social dans lequel il s’introduit, comme le choléra pourrit et désagrège les malades qui le subissent. Si l’on veut que les peuples vivent et prospèrent, il est donc de toute urgence de se débarrasser des juifs. Comment ? 

En les chassant de l’Europe, pour les envoyer ailleurs. Autrefois, nos rois, dès Philippe-le-Bel et Charles VII, les expulsèrent de France. De nos jours, dans l’Europe unie, il ne peut être question de conserver ici le et juif et là, de le chasser. La question juive est devenue une question européenne. Elle ne peut être résolue que par des mesures européennes prises par toutes les nations habitant l’Europe. 

« - Mais, me dira-t-on, où voulez-vous qu’ils aillent, les juifs, si personne, aucun peuple ne veut les recevoir ? Ils ont pourtant bien le droit de vivre. »


Je n’ai jamais dit le contraire, mais qu’ils aillent vivre ailleurs qu’en Europe ! Parce que personne n’en veut, faut-il que je sois condamné à conserver par-devers moi ces indésirables à tous ? Il ont le droit de vivre ? Je n’en vois pas la nécessité." 

Comte A. de Puységur, "Les sangsues de Marianne. Nos parlementaires.", 1942. 

lundi 1 janvier 2018

Saint Paul, Pierre Bonnard et votre modeste serviteur vous souhaitent une bonne année 2018.

"L'homme ne doit pas se couvrir la tête, puisqu'il est l'image et la gloire de Dieu, tandis que la femme est la gloire de l'homme."



dimanche 31 décembre 2017

Une chanson érotico-catho-stoïcienne pour bien finir l'année.

Je suis tombé hier sur un livre d’un antisémitisme tout à fait hyperbolique, je vous en citerai quelques extraits à l’occasion (je vous dois 12 jours de plus, correspondant à mes vacances d’été, pour ce début d’année ; après quoi je suis censé arrêter cette livraison quotidienne, je m’étais engagé pour un an), mais vous proposer de telles saillies pour l’arrivée de la nouvelle année pourrait être surinterprété. Une chanson populaire recueillie par Henri Pourrat me semble de meilleur aloi : 

Chanson de la Youyette

De bon matin, Pierre se prend, se lève, (bis)
Met son chapeau dessous son bras, 
Chez la Youyette il s’en va.

 - Bien le bonjour, beau-père et belle-mère, (bis)
Que le bonjour vous soit donné, 
A la Youyette je veux parler.

 - Mais la Youette, elle est à la grand-messe, (bis)
A la grand-messe à Saint-Denis
Tardera pas à reveni.

- Par qui pourrions-nous l’envoyer cherchèye ? (bis)
Son frère Jean qu’est bon garçon
Fera très bien la commission.

Tout en entrant dans la sainte église, (bis)
Prend l’eau bénite en se signant : 
 - Allons Youyette, allons-nous-en !

 - Qu’est-ce qu’il y a donc à la maison qui presse ? (bis)
 - Ton ami Pierre est arrivé
Son tendre coeur veut te parler. 

 - Que l’on apporte, ici, sur cette table, (bis)
Du bon vin blanc, du saucisson
Pour régaler ce bon garçon.

 - Je ne suis pas venu ici pour boire, (bis)
Ni pour boire ni pour manger, 
A la Youyette je veux parler.

 - Mais la Youyette, elle est encore trop jeune, (bis)
Faites l’amour en attendant
Que la Youyette elle ait vingt ans !

 - L’amour, l’amour, je l’ai bien assez faite ! (bis)
Est sujet à perdre son temps
Qui fait l’amour par trop longtemps.


Bon réveillon à tous, et merci de prendre la peine de me lire !

samedi 30 décembre 2017

Là où la différence fait défaut, la violence menace...

"Claude Lévi-Strauss nous met en garde : « Chaque culture se nourrit de ses échanges avec d’autres cultures. Mais il faut qu’elle y mette une certaine résistance. Faute de quoi, rapidement, elle n’aurait plus rien qui lui appartienne en propre à échanger. » René Girard est plus sec et plus précis : « Là où la différence fait défaut, c’est la violence qui menace », dit-il. Comment connaître l’autre et, du coup, le reconnaître et le respecter si l’on ne sait plus ce que l’on est soi-même ? Bien avant eux, Thomas Mann s’était déjà exprimé sur ce sujet : « Bien sûr, un grand Français, un grand Russe, un grand Allemand “ appartiennent à l’humanité ”, mais ils ne seraient pas si grands et n’appartiendraient donc pas à l’humanité, s’ils n’étaient à ce point allemand, français et russe. »"

Jean Clair est comme votre serviteur, il choisit bien ses citations…

vendredi 29 décembre 2017

A la fin des années 90, Jean Clair évoque les stratégies culturelles et artistiques américaines des années 60-80.

"C’est en fait à une homologation des formes multiples de la modernité que l’Amérique procédait. Pragmatique, utilitariste et puritaine, elle mettait en place un système où l’oeuvre singulière n’avait plus désormais de valeur qu’autant qu’elle se révélait homologue d’une autre, apte à se caser et à s’écraser dans une des cases préparées à la recevoir, comme un fruit calibré dans sa chaîne d’emballage, au sein de la grille qu’on lui avait préparée. L’Europe, royaume de l’hétérologie, foyer des différences, patrie des dissimulations, fut la victime élue de cet aplatissement. L’Amérique, bien que tout à fait capable de comprendre et de goûter la diversité, la variété, la saveur plurielle de l’habitus européen, de goûter à la richesse sensuelle de ses goûts, de ses distinctions, de ses nuances, de ses façons de bouche et de ses rites de table, tout comme de comprendre la richesse sémantique de ses dialectes, de ses coutumes de société, de ses rites, de ses finesses théoriques, d’apprécier enfin tout ce que des des siècles avaient lentement, patiemment et savamment façonné, ne s’en tenait pas moins à distance et n’hésita pas, sans trop d’état d’âme, à réduire à un dénominateur commun (ce serait un équivalent du réductionnisme gauchiste et tiers-mondiste, piste à suivre… note de AMG), quand même elle semblait les respecter, les particularités et les singularités des différents pays d’un continent qui n’étaient guère plus à ses yeux que les résidus de minorités archaïques. Sûre de l’universalité de ses valeurs et de la vertu de sa démocratie, elle les traiterait comme n’importe quel territoire à coloniser. 

Pour un capitalisme mondialisé dont elle demeure plus que jamais le centre, le multiculturalisme constitue en effet l’idéologie idéale. A partir de la position universelle abstraite qu’il prétend occuper - tout comme la France, naguère, qui se voulait le foyer de l’universel, l’exerça, faut-il le rappeler ? à l’égard de ses colonies -, il s’agit de traiter toute culture locale comme le colonisateur traite les peuples colonisés, c’est-à-dire comme des « indigènes ». Le privilège abstrait de l’universel permet d’évaluer, c’est-à-dire de sous-évaluer, toutes les autres cultures. C’est précisément en prétendant les étudier, les connaître et les « respecter » que le multiculturalisme impose sa supériorité."

Il en est des Américains (culturellement et politiquement, c’est d’ailleurs lié chez eux plus que chez les autres) à l’égard de l’Europe comme il en est, selon une remarque de Bonnard que je vous retrouverai à l’occasion, des Juifs à l’égard des pays où ils vivent : un mélange de respect et d’envie que ces formes perdurent dans leur être d’un côté, de rivalité et d’envie et que ces formes ne perdurent pas trop  non plus dans leur être, de l’autre côté. Il faudrait que l’Europe reste exotique, mère de l’Amérique, prospère aussi pour qu’il soit agréable aux Américains de s’y promener - mais pas trop prospère, et qu’elle ne se mêle pas d’évoluer, surtout pas, toutes exigences contradictoires sinon schizophrènes qui se retrouvent aussi bien dans la politique économique et culturelle américaine que dans le comportement des touristes américains tel qu’on peut le voir en France. 

Une incise pour finir : Jean Clair comme Baudrillard ont bien connu les États-Unis, le premier au moins les a aimés. Cela aide à avoir un regard décalé sur les deux civilisations. 

jeudi 28 décembre 2017

"Un loisir de masse qui se nourrit des objets culturels du monde...."

"La culture n’est pas la réduction à un idiome qui se voudrait universel, et qui n’est qu’une abstraction technique. Elle n’est pas la diffusion de masse d’un message biblique qui aurait été réécrit, condensé, digéré, réduit à l’état de bouillie pour être compris. C’est pourtant ce que l’industrie des loisirs, telle que l’Amérique allait en imposer l’usage, ce « facile à consommer »  de la pseudo-culture des mass media de l’après-guerre, allait dicter comme loi à la création en Europe.

Ce qui vaut pour la langue vaut pour l’art. La nature de l’oeuvre d’art, analyserait Hannah Arendt, est atteinte quand ses objets eux-mêmes sont modifiés : « Cela ne veut pas dire que la culture se répande dans les masses, mais que la culture se trouve détruite pour engendrer le loisir. Le résultat n’est pas une désintégration, mais une pourriture (…, coupure de Jean Clair) Le résultat, insiste-t-elle, est non pas bien sûr une culture de masse qui, à proprement parler, n’existe pas, mais un loisir de masse qui se nourrit des objets culturels du monde. Croire qu’une telle société deviendra plus “cultivée” avec le temps et le travail de l’éducation est, je crois, une erreur fatale. »"

mercredi 27 décembre 2017

Jean Clair, suite... "C'est vieux comme le monde, la nouveauté."

"La modernité est chose ancienne. C’est au VIe siècle, chez Cassiodore, qu’apparaît en bas latin le terme de modernus. Est modernus ce qui manifeste le propre du modo, soit ce qui manifeste la qualité du juste, ce qui garde la mesure, ce qui est contenu dans la notion du récent. Est moderne non pas ce qui annonce ce qui vient, mais ce qui s’accorde, au sens quasi musical du mot, au moment. Moderne est ce qui trouve, conformément au modus qui constitue la racine du mot, la mesure entre le temps qui vient de s’écouler et le temps qui va venir. (…)

Ainsi, le terme de moderne gardera longtemps quelque chose de la racine dont il est né, c’est-à-dire l’équilibre, le juste milieu, la modération. C’est la limite à ne pas franchir, c’est aussi le modèle. Comme dans le grec arti, la qualité du moderne, c’est de « tomber juste », d’être la bonne mesure, de trouver le bon dosage entre l’ancien et le nouveau, un équilibre dans le rapport au temps.

C’est vers 1830 seulement, il y a un siècle et demi, que le terme de moderne va finir par signifier son contraire, c’est-à-dire l’idée de la quête incessante et fébrile du seul nouveau, et son exaltation. Nul doute qu’aux yeux des anciens moderni, pareille impatience eût été incompréhensible, qui ne tient plus l’assiette égale dans la saisie du temps, mais qui, faisant osciller le fléau de la balance autour du couteau du moment présent, ne veut plus considérer que ce qui doit advenir. Autrefois norme, équilibre, mesure et même harmonie, accord avec le temps, le moderne devient à l’inverse excès, démesure, inquiétude, dissonnance. 

Pourtant Baudelaire lui-même, le premier à user du mot de modernité dans son acception actuelle, revendiquant avec lui la valeur particulière de l’esthétique de son temps, gardait à l’esprit quelque chose de son sens ancien. S’il le fait sonner comme un mot d’ordre, il ne rappelle pas moins à son lecteur que la modernité « n’est jamais que la moitié de l’art ». « L’autre moitié, dit-il, est l’éternel et l’immuable ». La postulation vers l’actuel, l’éphémère, le goût du transitoire et du fugitif, le besoin de l’inouï et du jamais-vu, tous ces traits de la vie moderne doivent ainsi, selon lui, être toujours accompagnés, mais aussi mesurés, pondérés, justifiés par une postulation égale mais inverse vers l’immobile et le toujours présent. (…) Prise entre la fulguration maniaque du nouveau et la pétrification mélancolique du passé, la modernité pour Baudelaire est toujours déchirement, balancement, postulation simultanée, équilibre entre la prise et la dépossession, la jouissance et le deuil. Elle n’est pas jubilation de ce qui va venir, mais conscience aiguë de la fugacité. (…)

Aussi le sens de la modernité est-il antinomique de celui du progrès, cette idéologie positive, optimiste et niaise propre aux bourgeois autant qu’aux socialistes dira Baudelaire, qui ignore le doute, l’angoisse, la douleur, la mélancolie et qui, de la vie, ne veut connaître que des lendemains triomphants. « Le progrès, religion des imbéciles et des paresseux (…) idée grotesque qui a fleuri sur le terrain pourri de la fatuité moderne. » [la coupure est de Jean Clair, note de AMG]

C’est dans la même haine de l’esprit guerrier que Baudelaire enveloppe l’idée d’avant-garde. (…)

La protestation de Baudelaire, qu’il élève au nom de la modernité, ce « moyen », ce modèle équilibré entre deux tensions contraires, l’éternité du chef-d’oeuvre et le frisson de la découverte, est donc à cet égard la protestation d’un classique, qui rappelle la nécessité, pour « moitié », de respecter les lois intangibles du goût et de la logique qui régissent les arts. Elle sera partagée par la plupart des grands noms de la modernité qui tenaient tout comme lui les idées d’avant-garde et de progrès en suspicion. (…)

La simultanéité d’apparition des deux noms [modernité et avant-garde, note de AMG] dans le vocabulaire artistique ne doit pas inciter à les confondre, mais au contraire à les distinguer : ils renvoient à des réalités opposées."


Et c’est bien sûr là qu’est l’escroquerie intellectuelle, qui était déjà enseignée au lycée dans les années 80, mettre Baudelaire, Delacroix, voire même Flaubert (ne fut-il pas romantique quand il avait 18 ans ?), d’un côté, et des penseurs de printemps comme Breton, Sartre, Vaneigem ou n’importe quel artiste d’avant-garde autoproclamé ou non, dans le même sac, alors que les premiers ont explicitement critiqué tout ce qui pouvait être avant-gardiste. Si tous ceux qui disent du mal des bourgeois étaient d’accord sur les principes les plus essentiels, s’il suffisait de dire du mal des bourgeois pour ne pas être bourgeois soi-même, ce serait trop simple et trop facile… La perversité, c’est qu’à force d’accumulation d’erreurs, de mensonges, d’approximations ou d’idées reçues, se forme une bulle coupée du réel mais qui d’une certaine façon se suffit à elle-même, au point que chaque fois que l’on réalise que sur tel ou tel, « on nous aurait menti », on n’imagine pas que cela remette en cause le schéma d’ensemble. Un jour, oui, à force, le grand-duc est nu et l’on finit par s’en rendre compte, mais que de temps perdu avant cette prise de conscience, vingt ans, trente ans… si elle se produit.  

(D'où, soit dit en passant, l'idée de ce comptoir comme une sorte d'arsenal où piocher, à force de contre-exemples et d'arguments contre cette galaxie théorique fictionnelle et creuse qu'est l'idéologie du progrès...)