jeudi 11 avril 2013

Comment reconnaître l'antijuif ?

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(Sinon, je me suis mis à écouter Otis Redding. Portez-vous bien !)

dimanche 3 février 2013

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Soldatinconnu


J'apprends - en me mêlant des affaires des autres - qu'un blog non alimenté pendant un certain temps peut disparaître de la toile. Cette perspective me remplit d'horreur, bien que certains collègues aient pu rester inactifs des mois durant, sans que leurs écrits ne se dissolvent dans le trou noir du web.

Quoi qu'il en soit, je me permettrai donc, à toutes fins utiles, de mettre en ligne une photographie de temps à autre, pour éviter que mes textes ne soient l'objet d'un tel holocauste. Par devoir de mémoire, en quelque sorte.

samedi 15 décembre 2012

"Va, vecchio John, / Va per la tua via..."

Commençons par une constatation aux frontières de la lucidité et de la pusillanimité : il faut parfois plusieurs motifs convergents pour prendre une décision là où une seule raison, pourtant bonne, ne suffit pas. Il s'agit en l'occurrence aujourd'hui de la fermeture définitive de mon comptoir.

Ayant à la fois le sentiment de vous devoir quelques explications et de ne rien vous devoir - un auteur, quel que soit son niveau, écrit quand il veut -, je ferai bref, d'autant que j'ai déjà pu ces derniers temps évoquer, de façon plus ou moins directe et plus moins ironique, les soucis qui me travaillaient à cet égard.

Dieu sait que ce blog m'a permis d'évoluer, et de façon je crois intéressante, sur de nombreux points, mais depuis un certain temps il est à la fois, et c'est ce qui a rendu la décision d'aujourd'hui difficile à prendre, à la fois un facteur de perpétuation de cette évolution et un frein à cette évolution. Mettre par écrit ses hypothèses et questionnements est une bonne chose, le faire régulièrement et sous forme bloguesque, autrement dit et malgré la longueur de certains de mes textes, sous forme brève, finit par entraver la recherche personnelle en cours.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que je suis conscient de cela. C'est devenu un peu plus pénible au fil du temps, sans donc, ainsi que je l'annonçais en préambule, que cela soit suffisant à me faire fermer boutique. A ce processus interne se sont ajoutées des considérations d'ordre plus privé. Disons que l'économie (ach, dans un blog voyeriste, le mot devait figurer une dernière fois !) générale de ma petite existence et la gestion des différentes recherches qui sont les miennes ont fini d'une part par être gênée par l'existence de ce blog, d'autre part par me retirer toute joie à l'idée d'y rédiger un texte - ce que ma précédente livraison pouvait laisser transparaître.

Or le modeste mais réel succès de mon comptoir est je crois pour une part non négligeable dû au plaisir parfois communicatif qu'avait le tenancier à y faire partager ou connaître ses idées (et celles des autres). Le barman n'est certes pas obligé de boire avec ses clients, mais il est tenu de les servir poliment, faute de quoi la faillite est proche. Autant l'éviter.

Ce qui ne veut pas dire que je cesse toute activité d'écriture. Le fil twitter, par exemple, n'a quant à lui pas de raison d'être coupé, quoique je ne sache pas à quel degré et comment, désormais, je l'utiliserai. Je ne vois par ailleurs pas pourquoi je n'irai plus laisser de commentaire chez les autres - même si le fait que je n'ai jamais voulu être sur Facebook me limite dans les participations à des discussions. Enfin et bien sûr, il n'est pas dit que je ne publie pas quelque chose un jour. Ceux qui souhaitent en être prévenus (et qui sont patients : il n'y a rien dans les tuyaux, que ce soit sous forme de manuscrit ou de contact avec des éditeurs) peuvent m'envoyer un mail pour que je les prévienne si tel heureux événement se produisait.

J'arrête d'écrire parce que je n'ai pas le temps ni l'envie d'écrire mais entre autres pour mieux écrire et quelque chose de plus long ? Il y a de ça - d'où que ma décision ait tardé. Mais il faut parfois fermer sa gueule quelque temps pour mieux parler après.

Merci à tous ceux qui ont pris la peine de me lire. Je n'efface pas ce blog, les pièces à conviction, positive ou négative, sont à disposition de tous. - Et puisqu'en France tout finit par des chansons, que l'on a encore le droit - un peu trop, même - de boire de l'alcool, que, n'oublions pas la politique ni l'apocalypse à éviter, le rare espoir contemporain vient de Russie, finissons par une chanson à boire russe.





Et puisque j'ai toujours eu du mal à conclure comme à choisir, que l'Italie mal en point m'émeut plus que la fière Russie, que la métaphysique et les rapports hommes-femmes (est-ce pareil oui ou non, nom de nom ?) m'émeuvent plus que la politique slave, finissons par une chanson à boire italienne...





A la vôtre !

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lundi 3 décembre 2012

Le Sabbat.

Souvenirs d'une jeunesse orageuse. La livraison du jour sera principalement composée de citations de ce livre très agréable, où l'on découvre, lorsque comme moi on le lit assez tardivement, l'origine de nombreux jugements et anecdotes célèbres sur des écrivains comme Proust ou Cocteau. Mais, justement et au contraire, je laisse tomber pour aujourd'hui les saillies plus ou moins amènes de Maurice Sachs envers des prédécesseurs ou collègues, pour vous livrer plutôt des extraits sur des sujets divers, sans autre cohérence que l'ordre dans lesquels on les trouve à la lecture de cette chronique de la France de l'entre-deux-guerres. J'utilise l'édition que l'on trouve dans la peu charismatique collection "L'imaginaire" de Gallimard, et rappelle que ce livre a été écrit en 1939. - En route !

"J'espère que [la] lecture [de ce livre] contribuera, pour si peu que ce soit, à exaspérer chez les jeunes gens qui la feront, le goût de deux révoltes : celle contre l'ordre, contre le désordre ; car il faut passer par l'une d'abord, par l'autre ensuite avant d'être homme." (p. 12)

"Le collège n'acceptait qu'une proportion de 10% d'élèves juifs. Cela déjà me parut effrayant, comme si un corps sain se permettait sciemment quelques microbes, mais pas trop, pour n'en pas mourir. Les Israélites étaient d'ailleurs aussi bien vus que d'autres au collège, car ces garçons des très grandes familles avaient tous un peu de sang juif dans leurs veines et beaucoup d'argent juif dans les banques familiales. Mais je ne me sentais même pas en grande communion avec mes coreligionnaires, car eux, de bonnes familles portugaises, ou des grandes banques françaises, s'enorgueillissaient d'être Juifs ou se sentaient séparés, mais un peu supérieurs. Leurs parents leur avaient dit qu'ils étaient de la race élue. On ne m'avait rien dit de pareil. Ma famille était libre-penseuse et républicaine avec acharnement. On n'y parlait jamais de religion. On ne m'avait même pas prévenu qu'il y avait de par le monde des croyances différentes. Je ne savais pas, aussi fou que cela paraisse, que le Christ était venu et que l'Antique Église de ma race avait donné le jour à une Église Nouvelle dont la majorité des disciples allait pouvoir me haïr au nom de leur gentillesse." (p. 31)

"[Max Jacob] me rendit d'abord le signalé service de m'encourager à écrire un livre, que je n'ai jamais publié, mais qui me fit beaucoup de bien à écrire. (C'est extraordinaire comme cela vous vide de vos humeurs, la composition d'un roman ! On y sue ses amertumes exactement comme on transpire ses acidités en faisant de la culture physique. C'est sans doute pour cela que tout le monde écrit de nos jours : par hygiène, notre époque étant la plus hygiénique que notre civilisation ait connue ; mais les livres étant écrits, il est recommandé de ne pas les publier, car toute publication engendre des humeurs nouvelles)." (p. 149)

"Je n'ai eu que quatre maîtresses depuis que j'ai l'âge de virilité ; c'est peu en regard des innombrables garçons avec lesquels j'ai fait l'amour, et pour dire vrai, je le regrette. Je sens constamment tout ce qui me manque, à vivre sans femmes, et qu'une connaissance extrême, corporelle de l'humanité ne s'acquiert qu'auprès d'elles." (p. 164)

"...si on n'appelle pas bonheur une niaise image où le confort dispute la timbale à la sensiblerie." (p. 177)

"Ce que j'aimais tant dans l'alcool, c'était le brouillard qu'il faisait monter entre la conscience et soi, grâce auquel on se dissimulait à soi-même. Et ce que je détestais c'était le besoin de boire à heure fixe. Je me saoulais trop souvent pour oublier que je ne pouvais pas ne pas me saouler." (p. 193)

Sur les États-Unis, et notamment les cercles cultivés, ou se voulant tels, parmi lesquels M. Sachs a fait une tournée de conférences durant les années 20 :

"On sentait qu'il y avait dans ce pays comme un crime de réfléchir, qu'on oubliait avec beaucoup d'alcool ; et, trait assez curieux et que nous comprenons mal ici : ces excentriques se ressemblent ; dès qu'une petite originalité les a fait sortir du milieu dans lequel ils sont nés (originalité qui consiste en somme à aimer les arts plutôt que les affaires), ils adoptent ce qu'on pourrait appeler, à défaut de mieux, une originalité collective, font groupe pour être pareils et s'habillent « pas comme tout le monde » de la même façon. Il n'est rien au demeurant d'aussi irritant que cette façon d'être élus nombreux, ni d'aussi ridicule, mais j'ai sans doute mauvaise grâce à trouver des défauts à des personnes dont j'ai partagé la vie. (...)

Ce qu'on buvait aux États-Unis, pendant la prohibition, est inimaginable, il n'était même pas choquant de voir dans les meilleurs salons des hommes et des femmes ivres morts : cela ne s'appelait plus se tenir mal, mais braver une loi inique. On avait condamné l'alcool qui détruisait la santé du peuple : la condamnation risquait de détruire celle des classes moyennes." (p. 227-228, je me suis permis deux corrections de ponctuation.)

Cette originalité collective étant une réminiscence, ou une redécouverte de l'originalité banale de Baudelaire, que nous avions de notre côté nommé paradoxe de Tocqueville.

C'est tout pour cette semaine.

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dimanche 25 novembre 2012

Prophylaxie métaphysique...

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"Quelque chose attire la chair vers le divin ; autrement comment pourrions-nous jamais être sauvés (…) Si le désir charnel était seulement mauvais, ceux qui l'éteignent dans la débauche, pour en libérer leur pensée, n'auraient pas tort, au moins par rapport à eux-mêmes."

Paradoxal hommage de la vertu au vice, signé Simone Weil (citée par Pierre Boutang, Apocalypse du désir, p. 209. La coupure est de P. Boutang), laquelle ajoute aussitôt : "C'est parce qu'il [le désir charnel] est si précieux qu'il ne faut pas le satisfaire." Ce qui est abuser, mais c'est aussi durement logique. Si les saints passent pour avoir fini (pas forcément commencé) par mener une vie chaste, ce n'est pas un hasard. Mais je n'ai pas nécessairement d'aspirations à la sainteté. - Je ne sais pas.

Dans un passage de son livre (pp. 209-212), peu de temps après cette citation, Pierre Boutang dit sur la sexualité humaine des choses à la fois personnelles et générales, dans lesquelles j'avoue m'être reconnu. Pour aujourd'hui, je voudrais surtout insister sur quelques points. Dans l'économie du livre de Boutang, il s'agit du début du chapitre dans lequel, après avoir attaqué différentes conceptions du désir, de Hegel à Deleuze pour le dire vite, l'auteur commence à exposer la sienne propre.

Pour ce faire, il part d'une vieille photographie de lui petit enfant, presque encore bébé, en train de sourire à sa mère, laquelle le tenait dans ses bras, pour lui donner confiance, tout en n'apparaissant pas elle-même (elle est recouverte d'une étoffe) sur la photographie. Si je ne méprends pas sur les intentions de l'auteur, à propos duquel j'ai lu récemment qu'il avait toujours eu le sentiment, qu'il était malheureusement le seul à partager, d'être parfaitement clair, l'important ici est un certain balancement entre la pureté et l'impureté de la situation, telle que Boutang adulte peut la juger lorsqu'il regarde cette photographie. L'enfant sourit, d'un sourire d'avant le mensonge, d'un sourire d'« enfant à qui personne encore n'a menti », et ceci en partie en raison, si ce n'est d'un mensonge, du moins d'un « artifice », cette mère à la fois présente et absente, sans qui la photographie de l'enfant en confiance et souriant n'aurait pu se faire, mais qui se cache, se dissimule. Cette image…

"…ne donne le sentiment d'aucun désir, prononce seulement un équilibre naturel et précaire, d'une nature au seuil du désir, libérée du besoin et de l'inquiétude, pas de l'interrogation, et pour cela objet de désir. Lorsque j'avoue que j'aurai passé ma vie à rechercher cela seul, et dans le visage humain, je n'ignore pas à quels moments la sexualité s'en mêle, et qu'Éros ne se satisfait pas de laisser être le monde dans un état dans un regard plus pur que le vôtre. Pourtant, s'il y a eu le sourire originel - dont le diable sait très bien s'emparer, voyez « La chambre de cristal » de Blake - le désir ne l'oubliera jamais entièrement, ou ne sera jamais hors de son atteinte. Je ne connais pas de vrai désir sans un sourire, au seuil entre l'absence et la présence, et j'ai appris que tout le corps sourit avec le visage. (…)

Encore une fois, la sexualité n'est pas absente de cette quête du sourire - du moins ai-je connu peu d'êtres pour qui elle le soit restée. (…) Le sourire serait clairement le propre de l'homme. (…) Si le désir va au sourire, le sexus, inventé par les Latins pour dire la « section » entre mâles et femelles (et c'était un mot neutre à l'origine) que les Grecs ignoraient et appelaient « physis », pour relier au lieu de séparer, ne décide en rien du désir. Comment alors le désir sexuel et ce désir du sourire, de la présence mystérieuse déposée sur le visage et dans le corps de l'autre, peuvent-ils se rencontrer, s'unir sans que vacillent la terre et le ciel ? Simone Weil que l'on imagine souvent très peu disposée à le comprendre, et à y voir un fait essentiel - mais nous aurons recours à elle (…) car elle aura été, chez les modernes, la femme la plus « savante dans les choses de l'amour » - Simone Weil proclame que « quelque chose attire la chair vers le divin », et que, réciproquement, « il n'est pas entre notre pouvoir d'admirer un être humain chez qui il n'apparaît aucune beauté sensible d'aucune espèce. »"

Ajoutons que, dans le même passage, évoquant cette situation « première, originelle », Boutang en parle comme une situation de confiance, mot qu'il relie à l'utilisation par le « réaliste empirique » Platon du terme pistis pour désigner "la « foi » naturelle dans les choses, qui ne sont ni des reflets ni des fantasmes."


A vingt ans je suis tombé follement et très bêtement amoureux d'une fille juste pour le sourire qu'elle m'avait adressé la première fois que je la quittai devant chez elle ; aujourd'hui encore, après bientôt quinze ans de vie commune, certains sourires de ma femme me bouleversent toujours autant, si ce n'est, parfois, plus qu'à nos débuts. Autant dire que j'ai été sensible à cette approche, qui n'est pas peut-être le fin mot de Boutang sur le désir humain, mais qui me semble un point de départ fécond. Je résume ce que j'en ai compris et ce que je souhaite en retirer pour la livraison de ce jour.

Ces idées sont un peu complexes, et c'est ce qui les sauve, d'une part de la mièvrerie, d'autre part de la banalité. Si je passe mon temps à vous répéter que le sexe est le sexe et autre chose que le sexe, ce que Simone Weil dit à sa façon dans la phrase par laquelle j'ai commencée - même si elle a voulu, pour sa propre voie, atteindre cet « autre chose » sans passer par le sexe -, le dispositif théorique ici construit par Pierre Boutang revient à dire, dans le même esprit, que le désir est à la fois pur et impur.

Pur parce qu'il est issu d'une situation de confiance originelle que l'on cherche à retrouver ("Il n'y a pas de réelle sexualité enfantine ni d'Oedipe sexuellement désirant, mais la sexualité adulte est enfantine pour toute une part" (p. 215) où elle "tente de s'accorder" avec l'esprit de cette situation de confiance), impur parce que le désir et la quête du sourire sur le visage de celle que l'on aime / aimera ne garantit pas l'absence d'artifice. A la base, dans la scène primitive de Boutang, il y a l'artifice de la mère, à la fois présente et absente. J'insiste là-dessus, c'est un artifice, pas un mensonge : la situation n'est pas mensongère à la base, elle n'est pas viciée, mais elle est en partie artificielle. Et de même que la mère est à la fois présente et absente, le sourire est "au seuil entre l'absence et la présence", il donne tout - sinon pourquoi tomber amoureux d'un sourire ? pourquoi le rester quinze ans après ? -, et rien - sinon, pourquoi ce lien avec le désir charnel, pourquoi "tout le corps sourit-[il] avec le sourire ?"

Qu'on le comprenne, cette insistance sur le sourire de la femme aimée ne verse dans aucun sentimentalisme, le lien avec le désir charnel est d'emblée présent. Quitte à ce qu'il faille, d'un côté, se méfier de certains pièges, comme, c'est le thème étudié immédiatement après par Boutang, l'inceste, les relations frère-soeur, les relations qui se rapprochent d'une relation frère-soeur, ou les relations qui, j'extrapole un peu par rapport à ce qu'écrit P. Boutang, qui finissent par se fonder sur l'identité plus que sur la rencontre. Quitte à ce qu'il faille, d'un autre côté, et plus tardivement, dépasser le stade sexuel ou s'en éloigner, le Platon du Banquet pointant ici le bout de son nez. - Mais cette insistance rappelle en même temps l'aspect « métaphysique » ou « divin », comme l'on voudra, du désir humain.

C'est pour cela, notons-le au sujet d'un passage que j'ai cité avec des coupures nécessaires pour la clarté de mon propos du jour, mais qui ne contribuent pas, en revanche, à la clarté du propos de P. Boutang, c'est pour cela que celui-ci peut écrire : "Comment alors le désir sexuel et ce désir du sourire, de la présence mystérieuse déposée sur le visage et dans le corps de l'autre, peuvent-ils se rencontrer, s'unir sans que vacillent la terre et le ciel ?" Ce n'est pas la femme qui est divine, elle ne l'est ni plus ni moins que l'homme, là-dessus je suis d'un égalitarisme d'une simplicité biblique, c'est la rencontre de l'homme et de la femme qui l'est.

Au passage encore, et pour en finir avec cette première approche, on notera que celle-ci peut expliquer les sentiments mêlés que l'on ressent couramment à propos de la représentation de l'acte sexuel, sous quelque forme - littéraire, picturale, cinématographique, même musicale (Chostakovitch…) - et dans quelque esprit - poétique, allusif, paillard, pornographique - que ce soit. Ne peuvent qu'y figurer, toujours, cette pureté primordiale et cette impureté humaine. On peut aussi mettre ces idées en rapport avec les textes de Marc-Édouard Nabe que je vous citais récemment.



Ne sachant quand je pourrai faire une autre livraison, je commente très brièvement ici-même la dernière vidéo du Président. Deux remarques :

- s'il se plaint de coups bas (j'y reviens dans la deuxième remarque), le Président peut aussi admettre qu'il faut parfois le soutenir contre lui-même. Sa dévalorisation, par ailleurs bassement machiste, du roman (23e minute) au profit du concept d'un côté, de la poésie de l'autre, est, je suis désolé, d'une grande stupidité. Le roman brasse aussi les concepts, à sa façon bien particulière et qui est précisément difficile à définir parce que sinon, on n'aurait pas besoin d'écrire ces romans… Je vous renvoie au Proust de Vincent Descombes, et tant pis pour le Président s'il préfère Félix Niesche à Proust, tous les goûts sont dans la « nature » ;

- j'avais évoqué à deux reprises sur la foi de quelques intuitions l'éventuelle homosexualité du Président : il semblerait, vu le discours de ce dernier, que le sujet soit évoqué par d'autres sur le net, ce que j'ignorais quant à moi. Comme je l'ai fait surtout, outre le plaisir de faire chier mon monde, parce que je trouvais amusant qu'un gars qui clame sa virilité, se vante de ses sept cents conquêtes (ce qu'il refait dans cette vidéo, non sans goujaterie me semble-t-il vis-à-vis de sa femme) et traite volontiers ses adversaires de fiottasses, puisse se laisser tenter par les amitiés particulières ; comme, par ailleurs, et ceci étant dit, je me fous complètement de ce qu'il fait de son temps libre, je ne me sens pas visé par la riposte du Président. Je « répondrai » seulement que, d'une part, l'on ne peut pas se permettre de balancer des coups bas à certains (je pense notamment à une évocation hors de propos, ou justifiée seulement par l'antijudaïsme de A. Soral, sur la « sexualité déviante » de Woody Allen) et se plaindre d'en recevoir ; d'autre part, que si l'on se réclame de Weininger et de son étude Sexe et caractère, qui essaie précisément de traiter des liens entre la sexualité d'un individu et sa personnalité, il est tout à fait légitime pour certains d'envisager sous cet angle le « caractère » du Président.

Ce qui signifie : si on choisit un terrain, l'adversaire (ou, en l'occurrence, le témoin tel que bibi) a toute légitimité pour répondre sur ce terrain. Dans le même ordre d'idées, les "Femen", qui croient, si j'ai bien compris, à l'égalité absolue entre hommes et femmes, ne peuvent se plaindre, pour celles qui se sont fait tabasser à la manifestation contre le mariage homosexuel, de s'être pris des coups. Les lâches qui les ont frappées n'en sont pas moins lâches ni méprisables, mais ils n'ont fait, d'une certaine manière, qu'accepter, cela les arrangeait bien, l'arme choisie par les "Femen".

Bon dimanche !

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mercredi 14 novembre 2012

A force de parler des Juifs, je suis sur les moteurs de recherche et reçois de nombreux spams pour devenir propriétaire à Tel-Aviv. Mais je ne suis pas venu pour parler de ça.

(Légèrement modifié le 27.11.)

On connaît la formule d'August Bebel - ou du moins qui lui est couramment attribuée, de façon peut-être aussi rigoureuse que le Credo quia absurdum est attribué à Tertullien - : "L'antisémitisme est le socialisme des imbéciles." Je ne la discuterai pas pour elle-même, le propos est assez clair et vise à briser une certaine équivalence entre Juifs et grand capital. Ajoutons d'ailleurs, en référence à un texte récent, que Drumont lui-même aurait peut-être pu reprendre à son compte cette sentence, puisque, dixit Edouard Beau de Loménie, l'auteur de la France juive a peu à peu élargi son analyse des méfaits dudit grand capital en ne la centrant plus sur les seuls « sémites ».

Ajoutons encore, toujours rapport à ce texte sur Drumont et Bloy, que ce dernier aurait aussi pu écrire que l'antisémitisme est le christianisme des imbéciles.

Mais je ne suis pas venu pour parler de ça. Je repensais à une formule d'Alain Badiou qui me trotte périodiquement dans la tête, selon laquelle la classe moyenne "ne dispose jamais d'une capacité politique autonome." (Heidegger, le nazisme, les femmes, la philosophie, écrit avec B. Cassin, Fayard, 2010, p. 16) Quoi qu'il en soit de la véracité de cette idée,

- le poujadisme ne relevait-il pas d'une "capacité politique autonome" ? Certes on peut compter sur A. Badiou pour nous démontrer, Platon et Cantor à l'appui, que les mouvements politiques droitiers ne sont pas authentiquement politiques ; certes encore le contenu doctrinaire d'un discours de Robert Poujade n'est peut-être pas aussi élevé que certaines envolées lyriques d'un Jean Jaurès. Mais cela résout-il la question ?

, quoi qu'il en soit de la véracité de cette idée, si on croise ces deux sentences, en faisant un glissement me semble-t-il nécessaire de la « capacité politique » à la « pensée politique », on obtient une synthèse simple : "L'antisémitisme est la pensée politique des classes moyennes."

Il y a là du vrai, mais cette synthèse est tout de même et justement trop simple. Il me semble que l'on peut trouver une formulation plus proche de la vérité si l'on fait entrer en jeu, sinon Jean-Jacques Rousseau lui-même, que je n'ai pas lu depuis bien longtemps, du moins le concept de rousseauisme, cette « idée » selon laquelle il y a quelque chose qui ne va pas, sans quoi tout irait bien (ou à peu près bien), ce quelque chose pouvant être, en l'occurrence, « les Juifs ».

Ce qui donne maintenant : "L'antisémitisme est le rousseauisme des classes moyennes." C'est moins ambitieux que la formule précédente, moins polémique aussi (quoi que cette « polémique » dépende du point de vue où on se place...), et, justement, plus neutre, même si, ne soyons pas hypocrites, le « rousseauisme » en question nous semble une illusion. Ce qui ne signifie pas que les choses n'iraient pas mieux si certains Juifs avaient moins de pouvoir, mais c'est une autre question.


Voilà, c'est à peu près tout pour aujourd'hui, trois petites remarques pour finir :

- si Alain Soral est évidemment évoqué entre les lignes dans ce qui précède, et s'il a récemment clamé son admiration pour le philosophe genevois, il ne faut pas, en tout cas pas avant examen, assimiler trop vite l'antisémitisme d'Alain Soral, ce qu'il estime devoir à Rousseau, et le « rousseauisme » dont je viens de parler. Bien sûr que les rapports existent, bien sûr que la formule que je vous suggère aujourd'hui traite de ces rapports, mais je n'irai quant à moi pas plus loin sans lectures supplémentaires ;

- pour ceux qui ont le courage de suivre les liens que je donne : dans le texte où j'ai comparé Edouard Beau de Loménie et Alain Soral, je parle d'un autre auteur qui me semble soralien avant la lettre. Ne cherchez pas, je n'ai jamais creusé cette piste. Il s'agit de Jacques Debû-Bridel, dont le De Gaulle contestataire (Plon, 1970) ne déparerait pas dans une Anthologie des premiers soraliens, ou une Anthologie des soraliens avant Soral, comme on en faisait pour les socialistes avant Marx dans les années 70. Je n'ai pas jusqu'ici pris le temps de travailler sur le bouquin de Debû-Bridel, on verra...

- dans le même ordre d'idées : si le texte de Péguy sur Jaurès auquel je vous ai renvoyés me semble toujours aussi bon, je vous laisse voir jusqu'où on peut poursuivre l'analogie entre le rôle que Péguy fait jouer à Gustave Hervé et celui que joue depuis quelque temps M. Mélenchon. Ajoutons, pour ceux qui vont jusqu'au bout, que le texte de M. Alexandre Adler évoqué sur la fin, reste, pour employer le même terme que l'auteur, d'une incroyable bassesse. Que Bernanos l'encule...

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mardi 13 novembre 2012

Parler des autres, c'est parler de soi,

disait en substance Jean Renoir. Parler de soi, c'est aussi un peu parler des autres. Depuis quelques semaines, je ne sais plus quoi lire, je commence des livres que pour des raisons en apparence variées je laisse vite tomber. J'ai fini par m'apercevoir, alors que je pensais avoir trouvé une bouée de sauvetage, ou un point d'ancrage, avec La femme pauvre de Bloy et que j'ai dû constater, avec autant de surprise que de déception, que le premier chapitre me semblait bourré de procédés grossiers, j'ai fini par m'apercevoir, disais-je, que quelque chose n'allait pas, et que ce quelque chose venait de bibi.

Au vrai, il ne s'agit ici que de clarifier encore un thème autour duquel je tourne depuis des mois. Avec tout le respect que je leur dois et la reconnaissance que je leur porte, Alain Soral et Marc-Édouard Nabe ne me sont plus très utiles - surtout le premier - pour ce que je recherche maintenant. (Quant à Jean-Pierre Voyer, le bougre n'écrit presque plus, en tout cas pas assez pour des accros de mon genre et de mon copain Ph., c'est bien triste. - Ceci dit, je ne lui écris de mon côté pas beaucoup, lacune que je promets publiquement de réparer sous peu.)

Donc : je me sens dans un entre-deux où les guides sont rares. (Massignon ? Je ne sais pas.) J'imagine que ce n'est pas bien original, et j'en suis même plutôt content. Mais cela peut expliquer à quel point je ressasse les mêmes choses ces derniers temps, un peu comme un alpiniste bloqué dans un coin assure pour la trentième fois ses appuis alors que ceux-ci ne lui sont pas si utiles que ça.


Une remarque générale par ailleurs, assez proche de A.S. et MEN pour le coup. La vie des gens est chiante, des privilégiés qui ne veulent que garder leurs privilèges à ceux qui galèrent et qui vivent une galère bien prosaïque et bien sinistre. Difficile pour un romancier d'en sortir quelque chose d'intéressant. Même les Rastignac, ma foi, ne sont plus bien drôles, peut-être sont-ils les plus pathétiques de tous par leur adhésion inconsciente aux « valeurs » d'une société en voie d'autodestruction. En revanche, l'époque est stimulante - inquiétante bien sûr, mais stimulante. D'où que les gens qui nous parlent, au sens où ils nous intéressent, se situent dans une optique sociologique, quitte à ce qu'il y ait un peu d'abus de langage de la part d'Alain Soral dans l'usage de ce terme, ou travaillent très au près d'un certain réel, intime et politique, comme dans le cas de Marc-Édouard Nabe.

- Ceci posé, l'argent, l'antre de ma douce et Dieu attendent (quoique...), ensemble ou séparément, que je les recherche, aide-toi et le fric, le vagin et le Ciel t'aideront, donc : à bientôt.


Amour du livre

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jeudi 8 novembre 2012

Une certaine tendance de l'antisémitisme français. (Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », IV.)

Shining+dissolve


Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », I.

Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », II.

Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », II bis.

Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », II ter.

Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », III.



Alain Soral, encore, je sais… Mais ce sera l'occasion j'espère de parler de choses intéressantes. Donc, dans la cinquième partie de son dernier entretien, le Président s'aventure en terre bloyenne, estimant que si Bloy critique dans Le Salut par les Juifs l'antisémitisme de Drumont c'est pour, en dernière analyse, se révéler plus antisémite que l'auteur de La France juive.

Avant de et pour mieux corriger ce qui nous semble devoir l'être, une parenthèse sur cette rubrique "L'antisémite du mois". Les citations peuvent y être intéressantes, mais on risque par la répétition du procédé d'entrer dans cette espèce de dialogue de sourds qui est paradoxalement une forme de complicité entre l'antisémite et le Juif (ou le philosémite), et qui revient à accepter comme une évidence le fait que tout le monde déteste les Juifs. Les antisémites, et c'est un peu ce que fait le Président, en concluent que le nombre leur donne raison, les Juifs sont confortés dans leur orgueil et le sentiment de leur élection : tout le monde nous déteste, donc nous sommes meilleurs que tout le monde. Tout le monde nous déteste, tout le monde nous a toujours détestés, tout le monde nous détestera toujours, donc : 1/ nous sommes les meilleurs depuis toujours ; 2/ on emmerde tout le monde. Cette dernière idée, si j'ose dire, pouvant revêtir des formes plus ou moins policées et nobles, du Juif qui va essayer de sauver les goys malgré eux et malgré la haine que ceux-ci lui portent, à celui qui vend à Christian les fameux pantalons à une jambe.

A titre personnel, je veux bien donner beaucoup aux Juifs, y compris le plus important, à savoir l'élection, mais ça, non : tout le monde ne les a pas toujours détestés, tout le monde ne les déteste pas en France en ce moment.

Quoi qu'il en soit, c'est cette espèce d'alliance de fait, qui n'est pas le discours constant d'Alain Soral mais qui est une indéniable tendance de son parcours, qui rend le cas de Léon Bloy important. Car il ne s'agit pas ici d'un écrivain parmi d'autres dans une liste d'auteurs ayant à l'occasion ou plus souvent dit du mal des Juifs, un de plus, un de moins, etc. Il s'agit, précisément, de quelqu'un qui à sa paradoxale façon sort du cadre balisé par la thématique judéo-soralienne du "tout le monde les [nous] déteste".

Précisons donc l'enjeu de cette discussion. Alain Soral, lorsqu'il se laisse porter par cette « indéniable tendance », fait preuve d'un conformisme certain, moins parce qu'il semble s'abriter derrière l'opinion d'autres, que parce qu'il considère comme Musil au début de L'homme sans qualités, qu'il s'agit de Toujours la même histoire, et surtout qu'il s'agira Toujours de la même histoire. Alors que Musil, comme Bloy, cherche justement à rompre ce fil et à trouver les possibilités pour que surgisse une autre histoire.


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Vous suivez ? Que le Président nous donne une interprétation trop sommaire du Salut par les Juifs, comme je vais brièvement le démontrer par la suite, est une chose, mais ce qui est gênant dans l'affaire, c'est qu'il s'efforce ici d'empêcher que l'on trouve une sorte de solution, autre que finale, finalement…, à la « question juive ». A la limite, si l'on suit le Président dans sa « tendance », les Juifs ont tout simplement raison de se soucier des goys comme d'une guigne, puisque ceux-ci les ont toujours détestés et les détesteront toujours, ils peuvent donc les enculer à loisir, les goys de leur côté, sachant à quoi s'attendre, ont toutes raisons de détester ceux qui les enculent, et ça peut durer encore longtemps, avec une petite expulsion et une petite flambée de temps à autre, immédiatement récupérée et exploitée par les Juifs, etc. - et à sa façon Alain Soral participe à ce bal.

- Ce n'est pas, ceci dit, que je croie beaucoup aux chances de sortir de ce cercle. Mais enfin, ce n'est pas une raison pour lui donner encore plus de raisons d'exister. - J'ai annoncé une démonstration, il est temps de l'exposer.

Dans le texte récemment repris par Mafia juive, et dont je viens de relire la seconde partie, je me suis efforcé de mettre en relief certains traits logiques de certaines formes d'antisémitisme. J'y jouais Bloy contre Rebatet, montrant que le premier était beaucoup plus cohérent que le deuxième, en l'espèce bien brouillon. J'y utilisais précisément Le Salut par les Juifs, et notamment l'analyse qu'en avait faite celui que, en référence à son site aujourd'hui disparu, enfoiré, j'appelais M. Limbes - dont vous pouvez, je vous y renvoyais récemment, lire un texte chez Laurent James. Cette analyse n'est plus disponible sur le net, l'auteur me l'a gentiment renvoyée à ma demande, je vais de nouveau y avoir recours, avec une certaine inflexion par rapport à ce que j'écrivais dans le texte sur Rebatet. Disons que l'accent sera un peu moins mis sur la logique, un peu plus sur la métaphysique.

On peut dire les choses très (trop) simplement : Jésus était juif. Ça fait bien chier les Juifs, justement, mais, là-dessus, Alain Soral, dans une certaine forme de marcionisme, les rejoint une nouvelle fois ; et c'est au contraire un point sur lequel Bloy revient avec acharnement. Le christianisme n'est pas le judaïsme, il n'est pas soluble dans le judaïsme, mais il vient du judaïsme. On pourrait même pousser jusqu'à dire que celui-ci est un peu le péché originel de celui-là, ou sa croix. Quoi qu'il en soit, pour Bloy comme pour votre modeste serviteur, si l'on peut très facilement être juif et antichrétien, c'est même cohérent, il est en toute rigueur impossible d'être chrétien et antisémite. Je sais bien que ça s'est beaucoup vu et que ça se voit encore, mais cela reste une bêtise. Soyons plus précis : on peut être chrétien et reprocher plein de choses aux Juifs, on peut être chrétien et les considérer comme le peuple déicide, mais on ne peut pas, en toute rigueur, être chrétien et ne les considérer que comme le peuple déicide. C'est ce que Bloy critiquait, entre autres chez Drumont, cette façon plus ou moins consciente de rêver à un christianisme complètement déjudaïsé.

Bloy bien sûr n'est pas dupe de l'infamie de certains Juifs modernes, Rothschild et Cie, il commence même par là lorsqu'il évoque les Juifs dans Le désespéré, passage cité par Alain Soral. Il se reprochera pourtant rapidement, et c'est un des propos du Salut par les Juifs, d'avoir eu une vision trop schématique de cette question, n'hésitant pas, je cite ici l'article de M. Limbes, à écrire, à ce sujet :

"Il ne me coûte rien d'avouer qu'à l'époque, lointaine déjà, du Désespéré, sans remonter aux temps mythologiques de mes années de lycéen, j'ai pu dire ou écrire des sottises que mon âge plus mûr a restituées au néant. J'appelle ça un changement heureux et normal." (in Le Pèlerin de l'Absolu)

Une des raisons de ce « changement » est la prise en compte plus grande dans le Salut que dans le Désespéré du rôle joué par la modernité dans cette affaire. C'est là qu'Alain Soral a à la fois raison et tort. Raison parce que oui, Bloy dit en quelque sorte à Drumont : vous catholiques « respectables », vous avez beau jeu de critiquer les Juifs alors que vous faites comme eux, vous êtes autant qu'eux dans le commerce, vous êtes de ce point de vue trop enjuivés pour être en position de les critiquer. Mais tort parce que ce n'est pas le dernier mot de Bloy sur la question : d'une part cela signifie que c'est le monde moderne en son entier qui est détestable et que les catholiques feraient mieux de balayer devant leur porte ; d'autre part et surtout cette indéniable infamie juive, si son caractère de plus en plus envahissant est une preuve de l'infamie du monde moderne qu'elle contribue à aggraver, est aussi une preuve supplémentaire de la grandeur du peuple juif et du rôle qu'il jouera forcément un jour dans le Salut du monde. Je reconnais que ce n'est pas un raisonnement d'un abord très facile, je sais bien que des Juifs eux-mêmes sont moyennement convaincus par cette position. Elle ne fait pourtant que prendre au sérieux, pour le meilleur et pour le pire, l'idée d'élection. Les Juifs ont eu Abraham, Moïse - avec qui tout n'a pas été facile -, le Christ, qu'ils ont à la fois produit, si j'ose dire, et tué. Tout cela se situe à un niveau métaphysique élevé, dans la fécondité comme dans l'abjection. Au cours d'un passage du Sang du Pauvre que j'ai déjà cité, Bloy écrit ainsi :

"Vu d'en haut, le commerce est un véritable sacrilège. Les Juifs, Race aînée auprès de qui tous les peuples sont des enfants et qui ont eu, par conséquent, le pouvoir d'aller du côté du mal beaucoup plus loin que les autres hommes du côté du bien, les profonds Juifs doivent sentir qu'il en est ainsi."

L'indéniable infamie actuelle des Juifs (en tout cas de ceux qui traficotent avec le monde moderne, mais ils sont justement de plus en plus nombreux) est à la mesure de leur grandeur biblique, ou métaphysique, et elle en est en même temps un symbole. Le supposé antisémite Bloy peut aussi écrire, dans le même livre : "Les Juifs sont les aînés de tous et, quand les choses seront à leur place, leur maîtres les plus fiers s'estimeront honorés de lécher leurs pieds de vagabonds."

M. Limbes évoque à ce sujet le concept d'analogie inverse, je pourrai vous détailler ça si vous le demandez, je ne veux pour l'heure ni piller complètement son article, ni utiliser plus de cartouches qu'il ne me semble nécessaire. Dans le fameux passage du début du Salut, cela revient à dire que les trois épouvantables vieillards juifs que Bloy décrit en termes fort peu gracieux, ne sont infâmes que si, précisément, je cite M. Limbes, "l'on admet la sainteté et la splendeur d'Abraham, Isaac et Jacob."

Abraham, je vais y revenir, il faut avant cela compléter le tableau. Dans une autre de ses « tendances », aussi « indéniable » que l'autre mais je crois moins profonde, et en tout cas moins fréquemment exposée, Alain Soral, qui manifestement n'y connaît pas grand-chose (moi non plus) en matière de métaphysique juive, s'appuie sur des témoignages ou des écrits de rabbins qui évoquent une déviation du judaïsme par rapport à ses vrais principes. De la même façon, Bloy peut, j'emprunte ces citations à M. Limbes, écrire que, "au point de vue moral et physique, le Youtre moderne paraît être le confluent de toutes les hideurs du monde", et exposer ainsi son projet du Salut par les Juifs :

"Dire mon mépris pour les horribles trafiquants d'argent, pour les youtres sordides et crapuleux dont l'univers est empoisonné, mais dire en même temps ma vénération profonde pour la Race anathème d'où le Rédempteur est sorti (Salus ex Judaeis), qui porte visiblement comme Jésus lui-même les péchés du monde, qui a raison d'attendre le Messie et qui ne fut conservée dans la plus profonde ignominie que parce qu'elle est invinciblement la race d'Israël, c'est-à-dire du Saint-Esprit dont l'Exode sera le prodige de l'Abjection."


Enchaînons :

"Par un phénomène apocalyptique, depuis avant-hier, il y a ici-bas un État d'Israël qui refuse le Messie, d'ailleurs ; qui ne signifie rien au point de vue de l'histoire du monde, si ce n'est que pour nous chrétiens, il rappelle : que le monde a une figure et que notre Foi doit se tourner vers son axe, Jérusalem, cet axe qu'Israël retrouve sans savoir pourquoi ; parce qu'il a été chassé de partout, qu'il y retrouve un vieil autel où Abraham a offert son puîné, en préfigure de notre Christ."

Ces lignes ont été écrites par Louis Massignon en 1949, fort peu de temps donc après la création de l'État d'Israël. Complétons-les par celles-ci, elles aussi de 1949 :

"La vraie internationale qui « sera le genre humain » n'est pas l'ensemble des groupes humains additionnés avec leurs appétits, et même leurs théories, c'est une structure supranationale centralisant l'effet des voeux et sacrifices des croyants ; cela même dont le Sionisme vient d'arborer à la face du monde l'énigmatique et ambivalent symbole, le Signe eschatologique indéniable du Retour d'Israël."

Suit un passage sur Bloy, puis sur les croisades, puis ceci :

"Aux 400 millions de musulmans pour qui le pèlerinage de Jérusalem est lié au retour du Christ-Juge, de façon voilée mais irrécusable, viennent de s'ajouter depuis l'an dernier en bloc monolithique les délégués sionistes des 12 millions de Juifs, sous une forme si mystérieusement ambivalente, si étonnamment eschatologique. Sont-ce toujours ces « Khowéwé Zion », ces pauvres « amants de Sion », chassés par les pogroms, venant rejoindre les sublimes pleureurs séculaires du Mur des lamentations ? Ou bien ces racistes à la technique cruellement athée, qui, pour avoir le monopole d'une colonisation impie de la Terre Sainte, se font les forçats volontaires des grandes firmes colonialistes américaines et s'imaginent pouvoir y construire le Nouvel Adam comme un robot suprême et le Royaume de Dieu comme un laboratoire atomique ? Malgré des apparences bien sombres, ce pèlerinage en masse des Hébreux qui veulent refaire à eux seuls Israël est un avertissement précieux de la Providence à l'adresse du Nouvel Israël, des chrétiens : pour que toutes leurs nations, divisées depuis les Croisades, se réconcilient, pour que cette reconstruction d'Israël ne se fasse pas diaboliquement, en en excluant la règle de perfection morale que le Christ avait en vain proposée aux « brebis perdues d'Israël »…" (L. Massignon, "Le pèlerinage", in Écrits mémorables, R. Laffont, coll. "Bouquins", 2009, t. 1, p. 8-9 et 11-12. Le texte précédent est issu de "La foi aux dimensions du monde", p. 16-17 de la même édition.)

Je laisse tomber, si j'ose dire, les musulmans pour l'instant, constatons que Massignon voit très bien, dès le début, qu'il y a à la fois un espèce de fenêtre de tir métaphysique pour Juifs et Chrétiens dans la création de l'État d'Israël, et tous les dangers portés en elle par cette création, qui peut même s'avérer « diabolique ». Plus de soixante ans après, on ne peut guère nier que ce sont plutôt les périls redoutés par Massignon qui semblent l'emporter, au point même, peut-être, de corrompre d'une certaine manière le judaïsme lui-même. On voit bien en tout cas la grande différence entre le rêve de Massignon - j'y reviendrai - d'une certaine réconciliation (ce terme est volontairement vague) des trois monothéismes issus d'Abraham - avec comme centre de gravité Jérusalem, et l'idée faussement oecuménique et très impérialiste de Jacques Attali de Jérusalem comme capitale du monde.

Revenons à Bloy : le Salut du monde par les Juifs se jouerait-il dans un combat de Juifs contre Juifs ? La solution finale à la question juive sera-t-elle trouvée par des Juifs ? A quel prix, pour le judaïsme ?

A suivre, mon Dieu...


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mardi 30 octobre 2012

"Je suis parti de Bloy...

Méontologie


...qui, toute sa vie, a vénéré un Dieu absent, et plus Son absence se faisait évidente et cruelle, plus il Le vénérait. A nous d'essayer de donner une consistance à cette absence, l'incarner en somme. Le divin ne se montre jamais autant et aussi bien que lorsque Dieu apparaît dans toute Son absence. La vie est pleine de ces trous de Dieu, ces gouffres d'horreur où il est flagrant que Dieu n'est pas. Quelque chose de divin se passe quand Dieu manque. Non pas souffrir de l'absence de Dieu mais s'extasier devant cette absence comme devant un dieu. Quand on commence à comprendre que ne pas croire en Dieu et sentir Son absence sont deux choses diamétralement opposées, on est un autre homme. Apprendre à vivre avec l'absence de Dieu, Son silence et Ses signaux. Se situer par rapport à ce trou dans le monde que Dieu a fait en n'existant pas. Le reste, indifférence arrogante ou bigoterie stupide, n'a plus grand intérêt auprès de cette révélation en creux. Oui, Dieu est creux comme un tam-tam. Vivre c'est inventer un rythme sur Son dos. Dieu existe, je fais exister Dieu, je L'ai extirpé de ma gangue d'homme, je sculpte ensuite ce magma argileux, peu à peu une forme se dégage, une figure, tiens ça me ressemble, mais non, je l'ai cru mais c'est faux, ça me ressemble mais ce n'est pas moi, ça me rappelle quelqu'un, j'y suis : Jésus ! C'est là qu'on voit l'importance du Christ, Il a rempli le rôle de l'absence de Dieu. Rôle de composition il faut le dire pour un homme. Jésus-Christ incarne la divinité de l'absence de Dieu !

Il me revient une phrase de René Daumal qui disait : « Dieu je parle à ton inexistence » ; et je n'oublie pas Roger Gilbert-Lecomte qui, à la première page de son premier livre, mettait en scène Dieu et Son absence qui se saluaient. Ambassadeur divin de Dieu, incarnation terrestre de l'autoritaire néant céleste, Jésus-Christ est la preuve même que Dieu n'existe pas et pourtant j'y crois, j'y crois parce que c'est absurde.

Je me répète toute la journée comme une prière cette phrase de Tertullien : Credo quia absurdum. Quelle merveilleuse profession de foi : « Je crois parce que c'est absurde », c'est même pour ça que je crois. Si ce n'était pas absurde, il n'est même pas sûr que je croirais. Je crois d'autant plus que c'est absurde de croire. L'absurdité est mère de toutes les fois. Si croire en Dieu était logique, ce serait louche. L'irrationalité de la croyance en Dieu ne peut être vécue, et même comprise, que par l'absurde. Saint Thomas d'Aquin avait besoin de se prouver que Dieu existait, donc il en doutait. Alors que tout accepter d'emblée, d'un bloc, sans doutes, permet de croire en Son existence absente. Ce n'est raisonnablement qu'en Son inexistence qu'on peut croire à coup sûr. C'est de la folie mais pourtant je ressens au plus profond de mes fibres cette inexistence de Dieu. Exactement comme s'Il était là sous mes yeux. Je vois l'invisible. Je ne crois qu'en ce que je ne vois pas.

Saint Thomas d'Aquin remplit un trou, Tertullien le contemple." (Marc-Édouard Nabe, L'âge du Christ, pp. 16-18)

Je ne vais pas commenter ce texte, dont je me demande, globalement, jusqu'à quel point il faut le prendre au sérieux. Je ne vais pas reprocher à l'auteur ses paradoxes, m'étant moi-même demandé quelque part si « un catholique n'était pas toujours paradoxal » : disons que dans ce qui précède tout ne me paraît pas relever d'un égal degré de conviction de la part de l'auteur. Ceci, de façon générale me paraît lié, notamment, à certaines caractéristiques du catholicisme du XXe siècle, qui sont justement un des domaines d'études de L'âge du Christ, et sur lesquelles je pense et espère revenir prochainement.

Quoi qu'il en soit, cette retranscription me fournit l'occasion de corriger publiquement, à ma petite échelle, une commune erreur commise ici par M.-É. Nabe, et d'insister une nouvelle fois sur un thème qui m'est cher.

L'erreur, c'est l'attribution à Tertullien de la phrase : Credo quia absurdum. Jean Borella nous le dit :

"On ne saurait… envisager la distinction de l'Etre et du Non-Etre comme s'il y avait entre les deux une opposition de contradiction, bien que le langage semble nous y inviter. En effet, à s'en tenir aux formulations, Etre et non-Etre s'opposent comme A et non-A. Et chacun sait qu'il s'agit là de la formulation classique de ce qu'on nomme le principe de contradiction : A est A et n'est pas non-A ; ou encore : A ne peut être à la fois A et non-A ; ou encore : A et non-A s'excluent et ne peuvent être vrais en même temps. Ce principe est, selon Aristote et la philosophie en général, le plus fondamental des principes de la raison, ce qui ne souffre aucune discussion. Et précisément, si le non-Etre (l'Essence sur-ontologique ou méontologique [ici, si vous décrochez, c'est normal, nous y reviendrons plus tard, si Dieu veut…]), est conçu comme le contradictoire de l'Etre, à la manière dont non-A nie A purement et simplement, alors il y aurait en effet contradiction à affirmer que Dieu est à la fois Etre et non-Etre. Sans doute pourrait-on le soutenir au titre d'une sorte de transcendance de l'absurdité, sous le prétexte que seul un discours qui brise les exigences de la raison est à la mesure de cet au-delà de toute pensée humaine qu'est la Réalité divine, ce qui nous renverrait au trop fameux credo quia absurdum attribué faussement à Tertullien. [En note : : "L'expression ne se trouve pas telle quelle dans les écrits de Tertullien, mais on y lit des formules analogues. Dans le De Carni Christi, V, il écrit : « Le Fils de Dieu a été crucifié : je n'en suis pas scandalisé (précisément) parce que cela doit scandaliser. Et le Fils de Dieu est mort ; ce qui est parfaitement croyable (précisément) parce que c'est insensé (ineptum) ; et mis au tombeau, il a ressuscité : cela est certain (précisément) parce que c'est impossible."] Mais penser ce qui n'est pas pensable, ce n'est pas penser. Il faut donc admettre la pleine validité du principe de contradiction sur le plan de l'ontologie de la substance. Mais il n'en va plus tout à fait de même dans l'ordre méontologique, à propos duquel on peut bien parler d'un principe de non-contradiction absolue, principe qui est exigé par la pensée elle-même, et qui ne contredit nullement le principe de contradiction." (Penser l'analogie, pp. 96-97)

Encore une fois, sur cette histoire de méontologie, ne paniquez pas, et n'allez pas chez M. Google comme chez Dieu le père pour voir ce que ça veut dire : nous aborderons tout cela plus tard - lorsque je serai moi-même capable de l'expliquer à peu près clairement.

A peu près clairement, c'est d'ailleurs notre sujet du jour, et le thème que j'ai annoncé plus haut. Je le rappelais il y a peu, il m'est arrivé de critiquer la dichotomie soralienne artiste rêveur / intellectuel lucide : ce n'est pas pour retrouver une dichotomie différente mais elle aussi nuisible sous la plume de MEN. Il y a certes peut-être un moment où l'intellect, appelons ça comme ça, doit en quelque sorte lâcher prise devant « cet au-delà de toute pensée humaine qu'est la Réalité divine » ; "savoir est mieux que comprendre", vient ainsi de m'écrire M. Limbes, citant Bloy, comme on se retrouve. Mais je ne vois pas en quoi ce serait une raison pour renoncer de son propre chef à son intellect, et encore moins pour préférer ce qui a l'air irrationnel à ce qui est cohérent. Citons encore J. Borella : "'L'intelligence métaphysicienne doit s'engager concrètement dans la foi au Dieu révélé. (…) L'intelligence doit opérer une sorte de sacrificium intellectus, elle doit s'ensevelir dans la foi comme dans la mort du Christ Logos, mais c'est pour renaître avec lui." (p. 189 n.)

Dit autrement : Thomas d'Aquin ne doute absolument pas de l'existence de Dieu et sait fort bien que cette existence est plus paradoxale à certains égards que celle d'une assiette ou d'un vagin. Il ne remplit aucun trou. MEN est plus proche de la vérité lorsque, dans les lignes qui suivent le texte que j'ai cité, il parle de la Somme comme d'une "extraordinaire entreprise conçue et menée à bien pour expliquer l'inexplicable", quand bien même met-il dans les lignes en question un rien de condescendance. Quoi qu'il en soit, l'important est là : cette « entreprise » ne reflète aucun doute. Le sacrificium intellectus (encore du sacrifice, on n'en sort pas) évoqué par Jean Borella, Thomas d'Aquin l'a déjà fait, il en revient. (Ou bien tout ce que j'écris ici est complètement faux, c'est possible aussi. Mais, même complètement faux, ce sera moins faux que cette histoire de « doute ».)

Autrement dit encore, et pour finir. Peut-être est-il trompeur de parler, comme je l'ai fait, de « moment » à propos de cette façon dont l'intellect lâche prise, ou se sacrifie, peut-être cela donne-t-il un aspect trop temporel à cette idée, mais s'il y a un stade où l'intellect ne peut tout assumer, ce n'est rien une raison pour ne pas lui faire confiance, et encore moins pour le considérer comme contradictoire avec des formes éventuellement supérieures de savoir. "Si croire en Dieu était logique, ce serait louche", écrit MEN : je vois ce qu'il veut dire, mais Dieu, lui, est logique.

Sur le même thème, ou un thème très voisin, vous pouvez lire, ou relire pour les plus alcooliques de mes piliers de bar, ce texte, ou j'essaie de nuancer ce que racontent Musil et son commentateur Jacques Bouveresse sur les rapports entre science et religion, ou celui-ci, ou Simone Weil nous le dit : la science s'est écartée de la contemplation de Dieu, "non par excès, mais par insuffisance d'esprit scientifique, d'exactitude et de rigueur." - Un paradoxe pour finir, c'est de bonne guerre (sainte) : dans sa façon d'opposer Thomas d'Aquin et la proverbiale phrase attribuée à Tertullien, Marc-Édouard Nabe se montre finalement rationaliste, plus du côté de J. Bouveresse que de Simone Weil.

A suivre - encore et encore, c'est que le début, d'accord, d'accord…


Histoire cyclique de la France

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mardi 23 octobre 2012

Assez court pour un tweet, mais je préfère le dire ici.

Les identitaires sont des cons.

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dimanche 21 octobre 2012

La vérité hait le secret. Plus vous serez ouvert, plus vous serez vrai. - J'enfonce le clou (dans le cul du Président).

Où il y a de la gêne...


Il y en a qui tendent vraiment le bâton pour se faire enculer, et quand on voit le Président se réclamer de Weininger, puis se comparer à Platon et Mishima, on se dit que l'on n'avait pas tort de se poser des questions sur son hétérosexualité. Ça pue le pédé viril à vingt lieues, cette histoire. D'ailleurs, du côté de Marc-Édouard Nabe, où l'on cite le passage sur les « amisexuels » que j'évoquais la dernière fois, on n'a pas l'air de penser très différemment - rappelons pour finir, et en espérant qu'il n'y a pas ici d'homonymie trompeuse, que le Président lui-même a raconté avoir eu des rapports intimes avec Hector Obalk, évoqué par les lecteurs de Marc-Édouard Nabe.

Bon, j'arrête, parce que sinon, tapette ou pas, A. Soral va finir par me casser la gueule, et j'en reviens à des sujets plus sérieux. (Et, tout de même, je précise que ce n'est pas mal du tout cette histoire de Kontre Kulture : je n'ai pas encore eu un livre publié par E&R entre les mains, mais on ne va pas critiquer des gens qui ressortent des textes rares (au passage et en référence à une livraison précédente : contrairement à ce que disait Alain Soral, il existe une version récente en français, publiée en Suisse sauf erreur de ma part, du Juif international de Henry Ford) ou éditent des livres que personne ne veut éditer.)


Un petit mea culpa pour commencer : en évoquant L'âge du Christ la dernière fois, j'ai complètement oublié de préciser, en complément à mon appel à témoins récent, que l'auteur y parle de la prière et y prie. Ce qui ne met pas fin à toutes les questions que je me pose à ce sujet, mais, depuis cette demande d'aide aux nabiens, et plus précisément depuis la rédaction de ma dernière note, je me suis, en quelque sorte, libéré de MEN. Ce n'est pas qu'il ne m'intéresse plus ou que je n'ai pas encore beaucoup de choses à piocher chez lui, c'est que je lui en demandais trop par rapport, je ne dis pas la cohérence de son travail, mais par rapport à la facture de celui-ci. C'est toujours pareil, il ne faut pas réintroduire sans s'en rendre compte la dichotomie intellectuel sérieux / écrivain rêveur utilisée par Alain Soral contre Marc-Édouard Nabe, dichotomie que j'avais en son temps critiquée (ach, je ne retrouve pas le lien...). Mais après avoir écrit, ou en écrivant, donc, ma précédente note la semaine dernière, je me suis aperçu que je commençais moi-même, non pas vraiment à "vouloir être Nabe à la place de Nabe", mais à vouloir trop saisir les liens entre ses idées et sa personne. Ce n'est pas que le sujet n'aurait aucun intérêt, il s'en faut, c'est que ça ne m'est pas utile de m'embarquer vraiment dans cette direction.

J'en profite, puisque nous sommes à l'heure de clarifications dont vous aurez j'espère compris qu'elles ne concernent pas que moi, pour noter que, par ailleurs, il me semble maintenant avoir « digéré » le travail d'Alain Soral. Là encore, ça ne signifie pas qu'il ne m'intéresse plus, encore moins que je ne lui suis pas redevable (à cette fiotte), mais que, sauf évolution surprise de sa pensée, j'ai intégré à la fois son système et ce qui ne me plait pas dans son système.

Ce qui veut dire, ça vous fera peut-être plaisir, que je devrais moins parler de ces deux gugusses dans le futur.

- Mais enchaînons tout de même par une belle intuition de MEN, L'âge du Christ, pp. 83-87 :

"Gandhi est le plus grand chrétien depuis le Christ. (…) Trop prennent Gandhi pour une espèce de gourou écolo-cool revenu à je ne sais quelle « philosophie » naturaliste qui, exotisme aidant, renouvelle le vieux panthéisme de cette vache pas du tout sacrée qu'on appelle l'homme. Faux ! Ce n'est pas naturel de recourir à la vérité vraie et à la non-violence offensive. C'est un effort terrible sur l'immonde nature humaine. Gandhi lui-même, à la fin de sa vie, traversait de drôles d'affres, il n'était pas sûr d'avoir réussi sur lui sa révolution. Bouleversant toutes les règles de l'instinct, le gandhisme ne coule pas de source. Un échec presque certain attend celui qui encaisse les coups d'autrui ouvertement. Car tout est là. Plus de cachette ! Tout doit être fait au grand jour. La vérité hait le secret. Plus vous serez ouvert, plus vous serez vrai (Gandhi).

Je n'aime pas le terme « non-violence ». Il sent la dénégation. Bien sûr, Gandhi était violent, très violent de refuser de répondre aux coups par les coups comme le Christ le lui avait enseigné. « Tends l'autre joue » est un précepte terroriste, celui de l'homme qui veut forcer l'agresseur à réfléchir son acte et à retourner sa violence contre lui-même. L'humiliation de la victime passée à tabac par son bourreau n'est rien comparée à celle du bourreau qui, à cause de la non-défense intransigeante de sa victime, a soudain honte de la frapper. Quand la non-violence a marqué ses premiers points, elle s'adressait à des Anglais, c'est-à-dire à la pire espèce de protestants. Un autre peuple, catholique ou musulman, n'aurait jamais marché. Il fallait ces puritains british et rongés par le remords pour avoir pleinement mauvaise conscience devant l'inertie provocatrice de ces Indiens inflexibles. Gandhi est le plus violent adversaire du protestantisme. (…)

« Qu'est-ce que la vérité ? » A la question posée par Pilate à Jésus, Gandhi, deux mille ans après répond : c'est une arme. Massignon, le grand gandhien, l'a dit : la meilleure attitude est d'accepter avec douceur d'être matraqué pour Elle, d'être frappé par Elle, telle que se la figurent contre nous nos frères dans leur exaspération insensée. C'est ça ! (…)

Mal comprise, la non-défense offensive (appelée à tort non-violence) débouche sur la non-résistance passive à la Lanza del Vasto, tout juste bonne aux yogas royaux sur le plateau du Larzac pour secte para-gurdjevienne. Le gandhisme, dans sa forme politique, est plus proche des attitudes « suicidaires » des chrétiens chantant en choeur leur saint martyre en descendant dans l'arène aux lions surpris, que des néo-brahmanes ex-petits bourgeois vivant en communauté en agitant des clochettes pour la paix du monde. L'erreur de certains a été d'hindouiser les Évangiles, alors que Gandhi a évangélisé l'hindouisme. On n'imagine pas jusqu'où Gandhi allait en spiritualisant la politique, ou plus exactement en refusant de sortir du domaine spirituel, même en politique (ce qu'avait fait Jésus), prenant des positions qui semblent aberrantes aux plus larges d'esprit. Quand Gandhi envoie une lettre au maréchal Pétain pour le féliciter de capituler en 1940, ça ne fait pas de Gandhi un collabo, mais un superbe christique qui sait ce que le sacrifice veut dire et qui pense - quel bloyen lui donnerait tort ? - que la France a, grâce cette guerre, l'opportunité de devenir ce qu'elle est : la grande nation du Sacré-Coeur prête à saigner ! C'est sans se défendre que la pauvre et sainte France aurait dû se laisser envahir totalement par l'Allemagne (ce qui aurait beaucoup décontenancé Hitler-le-violent), sans tirer un seul coup de feu, en acceptant finalement la punition de sa précédente victoire si humiliante pour son ennemie pas assez aimée. Voilà peut-être pourquoi, depuis, la France est ignoble et doit souffrir : pour avoir choisi les deux voies soeurs de la collaboration et de la résistance dans lesquelles d'ailleurs elle continue de s'embourber en s'auto-culpabilisant de mille manières. Elle paye aujourd'hui sa faiblesse en bradant son âme à n'importe qui, comme pour oublier qu'elle n'a pas eu le courage de se sacrifier, dignement. Massignon remarquait que les hommes étaient prêts à se faire tuer pour faire la guerre, mais jamais pour éviter la guerre. Tant qu'une nation ne dira pas : « Me voici ! Je consens à être détruite pour le salut de l'humanité », il y aura toujours des armées. Le pouvoir a bien compris que la non-violence était le comble de l'anarchie, son point vierge absolu irradiant tous les dangers. Dans non-violence, il y a violence. Je le répète. La non-violence est la vraie violence. Jésus bouillait de violence rentrée ; même Gandhi avoue avoir du mal à réfréner ses pulsions naturelles. L'Hindou est clair et net : si vous n'êtes pas assez fort pour être non-violent alors, soyez violent, c'est toujours mieux que d'être lâche."


(Les coupures que j'ai faites ne concernent pas des passages insignifiants, mais, précisément : il faudrait les discuter, et je préfère aujourd'hui retenir ce qui me semble le moins discutable. Je me suis permis par ailleurs de corriger ce qui me semble être des coquilles.)

Évidemment, si l'on admet ces dernières idées, se pose tout de même la question de ce que l'on peut faire devant les formes sournoises de violence, américano-sionistes pour prendre un exemple au hasard - certes la France est devenue une grande braderie, plus on avance et plus nos Présidents semblent afficher des pancartes "Changement de propriétaire. Tout doit disparaître.".

Mais peut-être qu'il est trop tard pour se poser la question, et que la France a laissé passer le train. Une première fois en 14-18, en deux étapes, à la fois par le massacre de sa jeunesse (un sacrifice, mais pourquoi ?) et par ce traité de Versailles que les Français ne purent lire ; une seconde fois, donc, en ne comprenant pas que l'état dans lequel était le pays en 1939, ne pouvait, devant l'invasion allemande, aboutir qu'à une seule solution cohérente, le sacrifice. - Attention, le sacrifice, pas l'acceptation de l'ordre nazi : l'indifférence, le mépris, pas la jouissance à la fois idéologique et masochiste d'un Drieu. - Les tracas et ambiguïtés du gaullisme, lorsqu'il s'est agi de reconstruire le pays, ne font finalement que refléter le fait que, s'il était certes plus louable d'être résistant que collaborateur, avoir eu à choisir entre l'un ou l'autre était déjà un aveu de défaite, en l'occurrence spirituelle.

C'est triste à dire, au moins d'un certain point de vue, mais une des conclusions possibles d'un tel raisonnement est que seul l'Islam peut redonner un lustre à la France, que le catholicisme a raté le coche. - Si les Juifs voulaient vraiment sauver et la France et ce qu'ils appellent maintenant le monde judéo-chrétien, ils essaieraient de nous convertir tous au judaïsme !

Bref, la nature spirituelle a horreur du vide, il n'y a pas de quoi s'étonner que l'Islam vienne le remplir, ne serait-ce que momentanément. - Comme me le disait un nouveau venu à mon comptoir, c'est peut-être justement parce que le catholicisme a fini de se dépouiller de tous ou de la majorité de ses accessoires de pouvoir, parce qu'il n'est plus royal, politique, ni même social, qu'il pourra jouer un rôle purement, ou essentiellement spirituel. Nous verrons !


Apocalypse or not Apocalypse, that is the question...

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samedi 13 octobre 2012

Fume, c'est du réel...

zippy


Si le Président était présidente à l'occasion, est-ce que cela changerait quelque chose à certaines de ses analyses ? Je me faisais cette réflexion à la suite des éloges qu'Alain Soral fait des textes de son Félix Niesche, qu'il est pour le moins exagéré, et je suis gentil, de comparer à Léon Bloy - j'allais dire que celui-ci n'avait rien fait à Alain Soral, mais ce n'est peut-être pas vrai, justement. Même pour un esprit aussi enclin à admirer que le mien, les envolées de Bloy ont quelque chose d'insultant, du genre : "Je te remets à ta place, petit, tu ne seras jamais capable de faire ça, n'essaie même pas."

Vu de l'extérieur, on finit donc par se dire que F. Niesche est un pseudo pour A. Soral, ou que celui-là est le Radiguet de celui-ci. Je ne vois pas d'autre explication à cet acharnement à le « pousser » autant, le Président ayant par ailleurs le jugement critique généralement assez sûr. Il n'y a que l'orgueil ou le désir pour fausser ainsi le jugement.

Je reformule donc ma question initiale : est-ce qu'une éventuelle faiblesse homo du quinquagénaire Soral changerait quelque chose à certaines de ses analyses ? A coup sûr, ce serait amusant par rapport à la virilité exhibée, du genre "c'est moi qui pisse le plus loin", du Président, à coup sûr certains musulmans seraient décontenancés (mais ils en savent beaucoup sur l'homosexualité et son déni, les cochons), à coup sûr ça ne changerait pas tout, mais le personnage que le Président s'est bâti au fil du temps ne fait-il pas partie à quelque degré de ce qu'il dit ?

Cette question générale du rapport entre la vie d'un homme et ses idées vaut évidemment aussi pour Marc-Édouard Nabe. En lisant, récemment, L'âge du Christ, je pensais : soit l'auteur évolue au cours du temps, soit il se contredit, soit je le lis mal, soit il y a quelque chose que je n'ai jamais compris dans ce qu'il écrit. Or, le moins que l'on puisse dire, et c'est sans doute un élément important dans ma perplexité, est que dans les livres de MEN il y a circulation entre les propos de l'auteur et la façon dont il se présente.

Mais allons tout de suite au passage qui me tarabuste :

"Moi aussi j'en aurais bavé. J'en aurais bavé de ne pas avoir souffert ! Je ne vois que Dieu pour avoir créé une créature aussi peu souffrante que moi ! A trente-trois ans, je n'ai jamais si peu souffert. Je ne souffrais déjà pas beaucoup mais aujourd'hui c'est le sommet ! Rien, pas une once de douleur, pas la plus petite affliction. Tout va parfaitement bien. C'est l'année de l'extase pure ! Le délice des délices ! La béatitude absolue. Tout bonheur est ridiculisé par ma joie. Je suis en pleine forme, comme Catherine de Sienne ! Seuls les enscoutés imaginent les mystiques pataugeant dans la souffrance. Je suis sûr que Marthe Robin se régalait de ne pas sortir de son lit de « douleur » et de bouffer une hostie tous les trois ans. Quand on est dans la mystique, on n'a plus mal. Mon côté soufi m'empêche de chercher le malheur à tout prix pour justifier je ne sais quel sacrifice extorqué, par intimidation, par une Église tristement visible. On trouve encore du plaisir à se mortifier : c'est louche. Moi, je ne veux aucun plaisir, de l'extase seulement ! Dieu n'exige qu'un sacrifice : celui du Moi, c'est-à-dire de la personnalité égoïste, contente ou mécontente d'elle, de l'orgueilleux système individuel de l'homme qui organise sa vie en fonction de ses défauts et de ses qualités tout autant misérables.

Pour souffrir, il faut avoir un corps, et je n'ai pas de corps. Je n'ai qu'un sexe, je ne suis qu'un sexe. Sans le sexe, je serai [sic ?] définitivement débarrassé de tout ce qui me retient parfois hors de l'extase. On dit que je ne sacrifie rien, mais je sacrifie volontiers ma chasteté pour la Gloire du Seigneur ! Jouir - sexuellement jouir - est le meilleur moyen de ne pas déflorer l'extase par le plaisir. L'escroquerie, en matière religieuse, est de chercher dans l'extase la satisfaction que les athées trouvent dans le sexe.


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Je sais, j'ai déjà utilisé cette photo, mais il est difficile de ne pas y avoir de nouveau recours à cet instant précis.


Tous les mystiques le disent, Ibn'Arabi, saint Jean de la Croix et les autres : si le croyant trouve du plaisir dans sa pratique, il n'est plus croyant. L'âme du derviche ne se grise pas de le faire danser. La sexualité n'a rien à voir avec la spiritualité. Voilà pourquoi concentrer tout le plaisir dans le sexe, permet de ne plus en trouver du tout dans toutes les autres formes malsaines de névrose religieuse : goût immodéré du sacrifice ; prières indécentes d'imploration ; extatismes flous ; mortifications débiles… Les phénomènes charismatiques (stigmates, bilocation, inédie, nimbes, fragrance, lévitation) appartiennent davantage au folklore fantastique qu'à la mystique transcendante. L'extase est un état permanent. C'est un « don » de Dieu. On n'atteint pas l'extase, on naît dans l'extase. Pour certains, ce peut être même une croix. Il n'y a rien de très marrant à être sans cesse coupé de la réalité par l'extase. Moi, ça me ravage. Heureusement, je me suis trouvé le sexe - parfait cilice pour me ramener un peu au réel, comme une bouée qui m'empêche de me noyer totalement dans cette mer de béatitude émotionnelle aux mille vagues giclant de joie qu'est ma vie religieuse." (L'âge du Christ, Rocher, 1992, pp. 109-111)

J'ai d'abord ressenti ce texte comme une sorte d'attaque personnelle, une attaque contre mes formules fétiches : le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe ; le sexe est métaphysique ; le monde tourne autour d'un axe métaphysique, dont le sexe est une des principales manifestations. Finalement, en le relisant pour le retranscrire, je constate que ce n'est pas tellement le cas. Fume, c'est du belge : Jean-Pierre Voyer, détournant cette formule à l'occasion du 11 septembre, faisait dire à Ben Laden, à l'attention du peuple américain : fume, c'est du réel. Poursuivons : suce, c'est du réel, jouis, c'est du réel. Que le sexe soit un moyen de découvrir quelque chose du réel ne l'empêche aucunement d'être métaphysique. Mais le plus beau vagin du monde ne peut donner que ce qu'il a - et c'est déjà pas mal -, il ne faut pas lui en demander plus. Clarifions par rapport au texte de MEN : une chose est de ne pas confondre sexualité et spiritualité, et à ce niveau, dans les grandes lignes je souscris à ce que je viens de retranscrire ; une autre chose est de purement et simplement renvoyer le sexe au réel, à un réel certes agréable, mais évident, prosaïque, quotidien. La réalité objective n'étant pas de nature matérielle - autre formule fétiche, ©Borella -, le sexe est bien évidemment le sexe et autre chose que le sexe. Il ne donne pas la clé, il n'est pas le mode le plus élevé de la connaissance, mais il est un mode de connaissance.

Difficile à communiquer, c'est bien le problème. De ce point de vue, on peut dire qu'il est impossible d'être nabien - alors qu'il est possible d'être soralien. Je préfère, si vous me permettez ce mot très plat, l'oeuvre de Marc-Édouard Nabe à celle d'Alain Soral, mais je me qualifierais beaucoup plus aisément - encore une fois, avec des réserves - de soralien que de nabien. Et certes il y a des nabiens, leur saint patron lui-même s'en agaçait à l'époque de la réédition du Régal par Dominique « Dilettante » Gaultier, mais le terme n'a pas de signification cohérente autre que celle d'être un fan des livres de MEN. Sinon cela revient à vouloir être Nabe à la place de Nabe, ou jouir comme Nabe à la place de Nabe.

- D'où la figure, évoquée dans Alain Zannini, de l'amisexuel :

"Ah ! Je me demandais ce que j'avais fait à la Sainte Vierge pour me retrouver toujours confronté à des amis d'une telle homosexualité symbolique… Hector, Marc, Stéphane, et tant d'autres ! Je n'ai eu que ça autour de moi ! Ceux que j'appelle les « amisexuels ». L'amisexuel pénètre dans le sexualité de son ami sans être son amant. La complicité, l'affectivité, l'intimité même ne lui suffisent pas : il veut entrer dans le désir que son ami a pour le reste du monde (et dont lui-même est exclu, par principe). La tragédie de l'amisexuel, c'est que c'est toujours l'autre qui jouit du monde et jamais lui." (p. 444)

La tragédie du nabien, c'est que c'est toujours Nabe qui jouit du monde, et jamais lui. L'auteur ne peut pas vraiment se plaindre d'être « confronté » à des amisexuels, il les a d'une certaine façon créés par son écriture et l'élaboration de son personnage littéraire.

Et les nabiennes ? Peut-être, oui, y a-t-il un sens du mot nabienne, plus intéressant que la fan énamourée qui se demande quel effet cela fait de se faire sauter par Nabe.


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A elles de répondre, je ne vais pas creuser le sujet plus avant.


- Quel sujet, d'ailleurs ? Toujours le même, essayer de comprendre quelque chose à la différence des sexes, à son statut et à son rôle dans le monde moderne, voire son rôle éventuel dans la disparition à venir de ce monde moderne - ce qu'on peut appeler Apocalypse. Les textes de MEN sont une des voies d'accès pour ce sujet, que je ne peux guère aborder qu'ainsi, par petites touches, en utilisant le travail des autres. Il faut d'ailleurs noter - ou répéter - que l'auteur de L'âge du Christ, au moins en 1992, voyait l'Apocalypse derrière nous, durant la Seconde guerre mondiale. Mais ceci - n'est certes pas une autre histoire, ni même un autre sujet (enfin, c'est la question : est-ce un autre sujet ?) -, ceci, nous y reviendrons à une autre occasion.

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mardi 2 octobre 2012

A mes amis antijuifs...

Un regard plein de vanité d'auteur, défaut dont je ne suis ma foi pas exempt, sur les statistiques de ce blog, m'a permis d'apprendre qu'un de mes textes avait été partiellement repris sur un site peu favorablement disposé envers la communauté juive.

Pourquoi pas ? Je n'ai jamais été gêné d'être repris par tel ou tel, de quelque bord politique qu'il soit, les idées sont faites pour circuler. Être encensé par quelqu'un dont je pense qu'il est un imbécile me poserait problème, mais je n'ai pas souvenir, touchons du bois, que ce me soit arrivé - même si, bien sûr, on est parfois déçu qu'un de vos lecteurs semble vous avoir si mal compris... L'animateur du site a par ailleurs eu la correction d'indiquer le lien vers mon texte.

Le hic, tout de même, c'est que le texte en question, que je considère de mon côté assez important pour le faire figurer dans ma colonne de mes "principaux textes", est nettement plus long que l'extrait qui figure sur "Mafia juive", et, surtout, que sa seconde partie, dont l'existence n'est pas évoquée par M. Mafia, apporte des nuances et des contradictions au texte très antisémite de Lucien Rebatet, qui forme la première partie - la seule reproduite. J'assume tout à fait avoir illustré les tirades de Rebatet de façon provocatrice avec des photographies de juifs contemporains assez pénibles à supporter, mais je ne voudrais pas que les lecteurs de Mafia juive se méprennent sur mon propos, ou qu'ils passent à côté d'objections qui pourraient susciter leur intérêt.

C'est, soyons clair, à leur attention que je publie cette petite mise au point, quitte à faire rire certains lecteurs, lesquels me lisent plus par amitié que par adhésion à tout ce que je peux raconter, et doivent se dire "il l'a voulu, il l'a eu". Les habitués qui ne me connaissent, ou n'ont découvert mon existence, que via ce comptoir, sont finalement je crois, et je l'espère, moins concernés par ce texte. Ils méritent néanmoins un petit clin d'oeil, ne perdons pas les bonnes habitudes - ni le goût du Dry Martini.


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samedi 22 septembre 2012

"C'est précisément l'immédiateté de cette expérience ontologique qui nous la rend directement inaccessible..."

Mon père, pourquoi m'as-tu abandonné ?


D'abord, cette phrase qui fournit un élément de réponse à certaines des questions qu'avec Simone Weil notamment je me posai la dernière fois :

"Dieu peut tirer le bien du mal, sans notre consentement. Le Diable peut tirer le mal du bien, mais non pas sans notre consentement."

Léon Bloy, Mon journal, en date du 16 novembre 1899 (p. 297 du premier tome de l'édition « Bouquins », 2006.)

Ficelle rhétorique ? En tout cas, sain principe de morale. - Voici maintenant ce que Bloy écrit à un mathématicien qui se pose des questions sur Dieu, son existence, le dogme, etc. :

"Vous me parlez de points obscurs pour vous, « le dogme de l'enfer, l'irrévocabilité de la damnation, la prédestination et la réprobation à concilier avec le libre arbitre ». Tous ces points de foi, aussi tridentins les uns que les autres, puisqu'ils ont tous été fixés par le concile de Trente, ne sont pas moins obscurs pour moi que pour vous, et j'ose dire qu'ils le sont pour tout le monde. Mais ils ne le sont pas plus que n'importe quel axiome de géométrie élémentaire ou de telle autre science qu'il vous plaira. Quand on dit, par exemple, que le « tout est plus grand que la partie », si, dans la même minute, je pense à l'Eucharistie, je me trouve en face de la plus contestable des évidences. Ainsi de tout. Nous sommes dans les ténèbres et voilà ce que l'orgueil n'accorde pas. La Foi seule est claire et c'est pour cela que l'Orgueil, prince des Ténèbres, la repousse, ayant l'horrible prétention d'être cru lui-même la Lumière. La Foi seule est certaine, qu'avons-nous besoin d'autre chose ?

Vous voudriez comprendre comment la prescience de Dieu peut se concilier avec la liberté humaine. Ah ! pour moi, c'est bien simple. C'est comme si vous me disiez que vous ne comprenez pas comment l'idée du nombre trente peut se concilier avec l'idée du nombre cinq multiplié par le nombre six, ce que je ne comprends pas davantage. Je sais, sans pouvoir le comprendre, que la prescience divine et la liberté humaine n'ont aucun besoin d'être conciliées parce qu'elles sont exactement, absolument, essentiellement et consubstantiellement la MÊME CHOSE...

[La liberté humaine comme preuve, garantie et conséquence de l'existence de Dieu, Dieu comme preuve, garantie et cause de la liberté humaine ? Ou : peut-il y avoir un concept de la liberté humaine sans un concept de Dieu ?]

Vous voudriez comprendre et vous vous croyez ambitieux !

Vous ne voyez pas qu'il vaut mieux savoir que comprendre. Vous avez étudié je ne sais quelles sciences naturelles pour en arriver à l'ignorance totale de ce rudiment de l'unique Science ! Autrefois, du temps des Saints, au sublime Treizième Siècle surtout qui fut l'apogée de l'esprit humain, les enfants même n'avaient pas la permission d'ignorer que le rôle unique, infiniment glorieux de la Raison, c'est de croire et que croire c'est savoir, savoir EN HAUT. Le reste découlait de là, le plus simplement du monde. Aussi les plus ordinaires paroles des gens d'alors produisent-elles en nous l'éblouissement, quand nous lisons les chroniques.

Aujourd'hui, on s'imagine que la raison consiste à expliquer des théorèmes ou à conditionner des catalogues. On dit d'un homme qu'il est raisonnable, comme les putains disent d'un client qu'il est sérieux. Nous ne pourrions même plus faire de bons esclaves, tant nous sommes devenus imbéciles.

[C'est vrai, d'ailleurs nous sommes de mauvais esclaves.]

(...) Un homme intelligent, un ingénieur, expliquera très bien que deux parallèles ne peuvent pas se couper à angle droit. Un pauvre homme, incapable de comprendre quoi que ce soit et ne faisant usage que de sa raison, SAURA, sans pouvoir l'expliquer, qu'il en est ainsi et qu'il a fallu, absolument, que les deux parallèles se rencontrassent pour que le monde fût sauvé. On ne démontre que le contingent, et cette démonstration est la besogne des esclaves. Le Nécessaire, c'est-à-dire l'Absolu, c'est-à-dire l'Éblouissement, est indémontrable, et les Amis de Dieu sont assis dans des demeures impossibles à concevoir dont ils n'auront jamais le souci d'étudier l'architecture.

Le voici, le seuil de la Prière. De même que le Miracle est une restitution de l'Ordre, de même l'harmonie béatifique a pour départ l'humble acceptation des antinomies." (...et merde à Kant.)

(En date du 8 août 1899, pp. 282-283.)

Sacrés catholiques qui retombent toujours sur leurs pattes... Bloy fait ici, vous l'aurez remarqué, du Chesterton.

Enchaînons avec Jean Borella :

"Outre que c'est l'expérience du langage et du processus de nomination qui nous fait découvrir que, par-delà leur présentation sensible, les choses sont (on va du substantif à la substance), il est clair que cette découverte de l'être en tant que tel, de l'être en soi, exige, pour se former en nous, que son idée ait du sens pour nous, alors que pourtant elle ne correspond à nulle donnée sensorielle et psychique, et ne saurait donc en être abstraite à la manière d'un concept. Et d'ailleurs tout montre qu'aucun animal ne la possède. C'est donc qu'elle est innée et répond à une sorte d'intuition. Il y a en nous un sens de l'être (comme nous disons le sens de la vue), par quoi le mot « être » a du sens pour nous, ou encore un sens du réel - et donc de l'illusoire - par quoi le mot « réalité » a du sens pour nous ; un tel sens est inné, ingénérable, « inapprentissable » et présupposé à tout jugement. Au demeurant, ce caractère inné est déjà prouvé par le fait qu'il est impossible de définir proprement et directement l'être ou le réel : certes la rencontre avec les existants physiques, médiatisée par le langage, en éveille en nous la conscience, mais elle ne nous l'apprend pas, au sens où seule l'expérience sensible nous apprend ce qu'est un coquelicot, la chaleur ou le porphyre syénitique.

Or, ce sens inné de l'être-en-tant-que-tel (on pourrait dire : de l'êtréité ou de l'étantité), d'où vient-il ? Pourquoi est-il en nous, c'est-à-dire dans notre intelligence dont il définit l'intention première ? Point d'autre réponse, semble-t-il, que la suivante : il est en nous le « souvenir » (subconscient) de notre origine ontologique. Dans l'acte créateur par lequel l'Être premier et auto-subsistant nous a conféré l'être, nous avons « connu » et « contemplé » cet Être pur, connaissance et contemplation qui sont constitutives de notre être même, car chaque créature n'existe qu'en tant qu'elle regarde vers le Principe pour recevoir en elle le regard vers elle du Dieu créateur. En vérité, chaque être créé est un mode de contemplation de l'Être incréé.

- J. Borella fait ici du Bloy : "La personnalité, l'individualité, c'est la vision particulière que chaque homme a de Dieu."


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Lorsque cet être créé est doué d'intelligence, il ne peut pas ne pas porter en lui, dans la substance de son esprit, le souvenir de cet « événement » ontologique où l'Être lui a donné d'être.

- Sans revenir sur les questions d'existence, d'essence et de don, on notera ici une formulation possible de cette dernière idée : l'existence comme fidélité, ou volonté de fidélité, à l'événement du don fait par Dieu. C'est Badiou qui va être content !

(...) Telle est la conclusion de la méthode que nous avons suivie, laquelle consiste à recueillir, aussi fidèlement que possible, le témoignage de notre « conscience d'intelligibilité », c'est-à-dire la conscience que nous avons de ce qui « fait sens » en nous et qui constitue ce que nous avons appelé « expérience sémantique ». Cette méthode - la seule dont nous disposions en métaphysique et qui se fonde sur les données de notre réceptivité intellective - constate que l'idée d'être, quant à son intelligibilité (à son retentissement sémantique dans notre intelligence), ne peut être expliquée par aucune genèse : elle est donc innée. Étant innée - en sorte qu'on peut définir l'intelligence comme le sens de l'être ou du réel (et donc de ce qui n'est pas ou de l'illusoire) -, cette idée est donc nécessairement « première » et, finalement, s'identifie à l'idée de l'Être premier. Cette idée de l'Être premier - idée dont seules la culture et la réflexion nous permettront de prendre peu à peu et difficilement conscience -, c'est ce qui reste en nous de l'expérience (supraconsciente) que nous avons faite de Dieu au moment (intemporel) de notre création, centre « ombilical » de notre esprit. En ce sens, on doit admettre comme une expérience immédiate de Dieu au coeur de notre être, qui nous constitue ontologiquement et justifie notre irréductible royauté sur le monde. C'est là, nous semble-t-il, la part de vérité de l'ontologisme. Son erreur - dans la mesure où ce fut la sienne - a été de soutenir qu'à cette expérience immédiate de l'Être premier nous pouvions avoir expressément accès. De ce point de vue, la condamnation dont il fut l'objet en 1861 de la part de l'Église était légitime, car c'est précisément l'immédiateté de cette expérience ontologique qui nous la rend directement inaccessible, notre intelligence étant soumise à la nécessité des médiations des formes de la nature et de la culture, d'une part, et, d'autre part, n'appréhendant son objet qu'en mode spéculativo-sémantique. Condition métaphysique de la présence en nous de l'idée d'être, nous ne pouvons connaître explicitement cette expérience en elle-même : pas plus que nous voyons en elle-même la lumière qui nous fait voir [l'apparition n'apparaît pas], sinon, indirectement, en ce que, précisément, elle nous fait voir, pas plus nous ne saisissons l'Être qui nous fait être, sinon, indirectement, en acceptant le don qu'Il nous fait de l'être et en accomplissant ainsi Sa volonté créatrice." (Penser l'analogie, pp. 110-112)

Ce qui nous ramène aux liens entre liberté et (concept de) Dieu. Mon Dieu est assez logique, dans plusieurs sens du terme, je sais - mais il ne manquerait plus que Dieu soit illogique !

Quoi qu'il en soit, et bien que je me sente pas capable pour l'heure de préciser pourquoi, je dois avouer que quelque chose ici me gêne - est-ce justement un côté kantien ? Je ne voudrais pas non plus être injuste à l'égard d'un philosophe que je n'ai pas lu depuis mes années d'études, il y a un bail -, sinon dans les résultats auxquels semble parvenir Jean Borella, du moins dans sa méthode. Le vieux sage lorrain a beau expliquer que ladite méthode est "la seule dont nous disposions en métaphysique", cela a beau correspondre à ce que j'expliquais récemment chercher dans ses livres, je reste quelque peu sceptique devant cette nécessité de postuler quelque chose d'impossible à prouver - alors même que le paradoxe dont j'ai fait le titre de ce petit texte, lui, me séduit.


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Je lis en quatrième de couverture du premier tome du Journal intime de Marc-Édouard Nabe : "Plus on connaîtra ma vie dans les moindres détails, plus je serai libre." Qui est ce on ? Revenons à Bloy : dans le passage que j'ai coupé, il renvoie son interlocuteur au premier tome, déjà publié, de son propre journal (Le mendiant ingrat), où, en date du 31 juillet 1894, il écrivait :

"Accord parfait de liberté divine et de la liberté humaine. De toute éternité, Dieu sait que, tel jour, tel individu accomplira librement un acte nécessaire." (p. 97 de l'édition « Bouquins ».) Vous l'aurez noté, cette formulation n'est pas strictement équivalente à celle de Bloy en 1899 : "La prescience divine et la liberté humaine... sont... la MÊME CHOSE.", ou, du moins, ne compliquons pas ce qui n'est déjà pas si simple, n'est pas équivalente à la reformulation que je me suis cru autorisé à faire découler de cette thèse. J'essaie de réfléchir en termes de logique et de concept, Bloy est plus - entre autres - dans le domaine de la publicité : Dieu sait, c'est le savoir de Dieu qui est la même chose que la liberté humaine.


La coexistence de la chair des seins et des os m'a toujours...


Qui donc est le on de MEN ? L'ensemble de ses lecteurs ? Peut-être, oui, mais comme, plus il y en aura et plus « Nabe » (l'auteur/personnage) sera libre, ce on peut virtuellement recouvrir l'humanité entière. Simplement, l'humanité, prise comme un tout, et que celui-ci soit ou non plus grand que la partie ou que la somme des parties, c'est Dieu : Dieu est le seul nom de l'humanité. Par conséquent, la publicité des actes de Nabe par l'édition de son journal, publicité qui en un sens fait (ou est censée faire) la liberté de Nabe, est une sorte de mise en pratique, ou d'expérimentation éditoriale, de l'idée bloyenne selon laquelle le savoir de Dieu et la liberté de l'homme sont la MÊME CHOSE. - MEN est d'ailleurs extrêmement conscient, je l'indique dans le texte auquel je viens de vous renvoyer, de l'importance de cet acte de publication. Commettre l'acte, on pourrait filer la métaphore, surtout en repensant à la publicité des scènes dites intimes dans le Journal du même nom.

Récapitulons. Le 22 juillet 1983, Marc-Édouard Nabe encule sa compagne Hélène. Le soir même, le lendemain, un peu plus tard je l'ignore, Marc-Édouard Nabe écrit dans son journal : "Bel amour avec Hélène qui a repris sa tête de déesse chaude, pleine d'envie. Je sors de moi par son derrière." En mai 1991, plus de huit ans après cet acte, le premier tome du journal intime de l'auteur est publié, une publicité est donnée page 47 à ce "petit fait vrai". Aux alentours du 10 septembre 2012, presque vingt ans après les faits - mais ici, il n'y a pas prescription - je prends connaissance de l'existence de cet acte.

Si l'on suit Bloy, ce 22 juillet 1983, Marc-Édouard Nabe a accompli librement un acte nécessaire que Dieu sait de toute éternité qu'il va accomplir. Si Dieu est l'autre nom de l'humanité, chaque lecteur supplémentaire depuis mai 1991, y compris bibi il y a une dizaine de jours, contribue à la liberté rétrospective de cet acte : en lisant en septembre 2012 que Marc-Édouard a enculé Hélène en juillet 1983, je rends cet acte plus libre. Les deux conceptions ne sont pas nécessairement contradictoires. Mais on en arrive à ce paradoxe que la conception la moins paradoxale est la plus « fondamentaliste », à savoir celle de Bloy. La mienne, c'est-à-dire celle à laquelle j'aboutis à partir de l'idée que Dieu est le seul nom de l'humanité, idée qui est un peu le point limite de ma propre capacité religieuse actuelle, est plus « ésotérique » - ce qui ne signifie pas qu'elle soit incohérente. Rappelons tout de même que tout lecteur du journal n'est pas Dieu, il n'en est, pour reprendre l'expression de Jean Borella, qu'un "mode de contemplation".

- Je vous laisse réfléchir à tout ça. Il faudra de toute évidence, pour clarifier ces problèmes, revenir à l'épineuse question des rapports entre Dieu et son (Son) nom. Qu'est-ce, entre autres questions, qu'être le nom de l'humanité ?


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