vendredi 21 septembre 2018

L'anus capitaliste de G. Deleuze.

Sur la lancée des citations prises dans son La Fontaine politique, j’ai ressorti de ma bibliothèque l’Apocalypse du désir de Boutang. Mon exemplaire est quelque peu décati, les indications que j’ai retrouvées sur la page de garde permettant d’en comprendre la raison : "Août 2009. Lu jusqu’à la p. 63. Recommencé en octobre 2011." Ce recommencement m’a entraîné jusqu’à la p. 220 environ, j’ai fait plus de la moitié du livre - en quelques mois sans doute, il y a sept ans… Passée la première réaction de lassitude, je me suis dit qu’après tout il n’était pas étonnant, rapport à mes propres préoccupations, que je passe autant d’années, fût-ce de manière très intermittente, sur un livre que l’on pourrait d’une certaine façon sous-titrer Érotique chrétienne - vaste programme ! La difficulté du style de P. Boutang n’est ici que le reflet de la difficulté des questions abordées, elle ne suffit pas expliquer la lenteur de ma progression. 

Quoi qu’il en soit, voici deux passages issus de l’analyse serrée que Boutang nous livre (nous sommes en 1979) de l’Anti-Oedipe de Deleuze et Guattari. Je note incidemment que l’oeuvre de notre catholique platonicien contient de vraies lectures des philosophes de la deuxième moitié du siècle, de Sartre à Foucault, en passant par Lacan, et donc, les deux promoteurs des « machines désirantes ». Allons-y : Boutang évoque d’abord leurs attaques contre, justement, l’auteur des Écrits :

"Jacques Lacan a dénoncé la part prise par les rites de la psychanalyse, dans l’ « american way of life », à la domestication du désir ; pour autant que l’Europe s’américanise, nos sociétés libérales avancées sont plus sensibles au psychodrame et à la dynamique de groupe qui favorisent la conservation des biens ou des situations et la révolution des moeurs, qu’à la psychanalyse ; seule une minorité lacanise sans attendre, plus que son maître, mieux que de jolis ou drôles détours vers la mort. L’intention de l’Anti-Oedipe n’était donc pas nécessairement sagace, s’il s’agissait d’empêcher ou ruiner une « oedipianisation » à laquelle Lacan ne s’est pas voué, et qui a une importance vaste et pelliculaire, analogue à celle des « ovnis » chez les adultes moyens. 

Cette conclusion serait trop rapide : l’entreprise de l’Anti-Oedipe n’est pas limitée aux clients et victimes de Claire Brétécher ; elle a une valeur de prototype, de prélude à un couronnement de l’anarchie, qui ne ralliera pas les marxistes les plus sérieux mais ne cessera de séduire les « déchets » ou les « renvois » de la bourgeoisie intellectuelle, à proportion de la jeunesse, ou - ce n’est pas nous qui le disons, mais nos auteurs qui le proposent comme programme - de sa perversion : « Encore plus de perversion ! Encore plus d’artifice ! » Cela a des chances, en effet, de marcher. (…)

Alors, quelle voie révolutionnaire ? La question a été posée plusieurs fois, aux divers tournants, toujours avec la réponse en forme de fuite. (…) On écartait… le conseil de Samir Amin (…) aux pays du tiers monde, de « se retirer du marché mondial » : renouvellement de la solution économique fasciste, risquant sans doute, dans le cas improbable de sa possibilité, ou de son esquisse, de « reterritorialiser », rendre à une tradition originelle, des candidats sauvages pour qui les auteurs de l’Anti-Oedipe éprouvent certainement un dégoût de civilisés subtils. Non, ce qui est envisagé par eux c’est d’aller encore plus loin : « Aller encore plus loin dans le mouvement du marché, du décodage et de la déterritorialisation. » (Donc vivent les multinationales, les déplacements de main-d’oeuvre pour leur profit, vive le pouvoir croissant des banques !) Parce que « peut-être les flux ne sont pas encore assez déterritorialisés, pas assez décodés du point de vue d’une théorie et d’une pratique de flux à haute teneur schizophrénique. Non pas se retirer du procès, mais aller plus loin, accélérer le procès, comme disait Nietzsche : en vérité, dans cette matière, nous n’avons encore rien vu ». Si l’on n’est ni voyeur ni provocateur, on fera observer que cette schizo-révolution, ou politique de la décomposition, met à l’infinitif des verbes sans sujet vraisemblable : accélérer le procès ? Qui et comment ? L’Anti-Oedipe va-t-il déléguer ses pervers pour induire la finance mondiale à encore plus d’ignominie ? Et par quels moyens, on brûle de l’apprendre, et si la jet society amorce sa conversion au flux hylétique infini ?"


Je vous retranscris la suite demain, mais ce que l’on peut d’ores et déjà noter, par-delà la caricature du libéral-libertaire, ou du gauchiste qui demande lui-même au capital d’être encore plus capitaliste - toujours la même histoire, continuons avec Musil… -, ce sont les aspects masochistes, et plus encore morbides, d’une telle approche. Avec les textes de Muray sur le sexe et la « part maudite » que je vous ai donnés à lire il y a peu, vous imaginez bien qu’il ne s’agit pas pour moi de verser dans une vision idyllique de la sexualité - et encore moins de la politique. Mais il y a ici, non pas un Gai savoir, comme le revendiquait le Nietzsche de nos oiseaux (savoir comme Nietzsche qui n’étaient déjà pas bien gais), mais comme une noirceur gay (et c’est tout sauf un oxymore : cela fait longtemps que je me dis que la promotion du terme gay pour désigner un comportement morbide tel que l’homosexualité masculine fut une des premières grandes manifestations et un des premiers signes d’une forme d’attaque contre le langage et ses significations), une noirceur gay qui donne envie de vomir, les extraits de demain vous le confirmerons, je pense, et ma phrase est finie, merci. 

jeudi 20 septembre 2018

La France et l'amour courtois...

On feuillette le Chesterton qu’on a oublié dans son sac depuis la dernière fois que l’on a cité ce grand homme, et on a le bonheur de tomber sur ces lignes : 

"La nationalité est une chose qui existe et qui n’a rien à voir avec la race. La nationalité est comme une Église ou une société secrète, c’est un produit de l’âme humaine, de la volonté humaine ; c’est un produit spirituel. Et il y a des gens, dans le monde moderne, qui préfèreraient croire et faire n’importe quoi plutôt que d’admettre qu’une chose pût être un produit spirituel. 

Toutefois une nation, telle qu’elle se présente au monde, est un produit purement spirituel. Parfois elle naît dans l’indépendance, comme l’Écosse, parfois dans la servitude et sous le joug comme l’Irlande. Parfois c’est une grande chose due à la cohésion d’un grand nombre de petites choses comme l’Italie ; parfois c’est une petite chose qui se détache d’une grande comme la Pologne. Mais, dans tous les cas, sa qualité est purement spirituelle ou, si l’on veut, purement psychologique. C’est une minute où cinq hommes en deviennent un sixième. Quiconque a fondé un club connaît ce phénomène. C’est le moment où cinq endroits différents en font un seul. Quiconque a jamais eu à repousser une invasion le comprendra. M. Timothy Healy, l’intelligence la plus sûre de la Chambre des Communes actuelle, a donné une définition parfaite de la nationalité en l’appelant simplement une chose pour laquelle les hommes sont prêts à mourir. Il l’a dit excellemment dans sa réponse à lord Hugh Cecil : « Personne, pas même le noble lord, ne voudrait mourir pour le méridien de Greenwich. » Et c’est bien là une consécration de son caractère purement psychologique. Il serait superflu de se demander pourquoi Greenwich n’opère pas cette cohésion spirituelle comme le firent Athènes ou Sparte. C’est comme si on demandait pourquoi un homme tombe amoureux d’une femme et non d’une autre."

L’UE ne veut plus que nous acceptions de mourir pour la France, mais elle nous demande de nous suicider en tant que Français (Italiens, Polonais, etc.) pour l’UE - pour le méridien de Greenwich. La question qu’il reste à poser, pour continuer à filer les métaphores de G.K., est toute simple : sommes-nous encore capables de tomber amoureux ? 



(Idée que je note derechef : la généralisation de l’avortement (sous toutes ses formes, incluant les formes contraceptives) rendrait impuissant. Comme si l’inconscient en venait à estimer qu’éjaculer n’avait plus la moindre importance.)

mercredi 19 septembre 2018

Tout contre.

Dans le livre de P. Boutang sur La Fontaine se trouve une analyse aiguë du Meunier, son fils et l'âne. La parcourant à la recherche d'une citation, j'y trouve une délectable incise, liée à la rencontre fort animée des deux (ou trois, avec l’âne) protagonistes principaux avec les « trois filles » : 

"Passez votre chemin, la Fille, et m'en croyez.
 - Après maints quolibets coup sur coup renvoyés,
L'homme crut avoir tort et mit son fils en croupe."

Trois vers lapidaires pour rendre compte d’une longue dispute, que Pierre Boutang glose ainsi : 

"A l’usure toutefois, elles l’avaient eu. « L'homme crut avoir tort et mit son fils en croupe. » Les révolutions utilisent cette puissance féminine de mettre dans son tort par la répétition, et en 1789 la pression des femmes était si croyable et rentable que les émeutes multiplièrent les déguisements d’hommes sous le vêtement féminin."


J’ignorais ce fait historique ; pour ce qui est de la puissance d’érosion de la complainte féminine, elle est par exemple présente dans l’épisode biblique de Samson et Dalila (il est plus facile pour le héros de se sacrifier que de se laisser casser les couilles par le femme qu’il aime), elle est de nos jours flagrante sur Twitter - avec bien sûr d’autant plus de violence que les femmes (ou ceux qui multiplient les déguisements d’hommes sous le vêtement féminin) se croient beaucoup plus victimes qu’elles ne le sont en réalité. J’allais écrire : que cela puisse finalement déboucher, à terme, sur une situation où elles deviendront bien plus victimes qu'elles ne le sont aujourd'hui, est une autre histoire ; mais non, justement, comme dirait Musil, c’est « toujours la même histoire ». Avec des dénouements plus ou moins tragiques.

mardi 18 septembre 2018

L'usurpation du destin sur la Providence.

Ai-je fini le livre de Boutang, La Fontaine politique, commencé il y a un an ? Non. Est-ce que cela doit m’empêcher de vous en citer un nouvel extrait ? Non plus. (La Galatée dont il va être question est un opéra inachevé de l’auteur des Fables.)

"Croyant sans faille en la Providence, La Fontaine a combattu vivement l’astrologie dont les retours et la puissance démentent le poncif de la « rationalité » du Grand Siècle  ; et ce n’est ni à partir de Descartes, ni de Gassendi, ni d’Épicure que la bataille peut être menée ; ni d’Aristote d’ailleurs, chez qui les corps célestes ont un rôle médiateur pouvant fonder une astrologie. La relative indulgence de saint Thomas vient de là, on le sait. H. Busson a rappelé, dans son livre La religion des classiques que les escarmouches de « Galatée » contre l’usurpation du destin sur la Providence sont de 1674, huit ans avant l’édit expulsant du royaume « toutes les personnes se mêlant de deviner, et se disant devins ou devineresses ». (En notre âge de lumière, la liberté de la presse profite essentiellement à l’horoscope quotidien et aux pronostics du tiercé [On ajoutera les paris sportifs et les prévisions des économistes, note de AMG]). La fable de « L’astrologue qui se laisse tomber dans un puits » (…) établit, en logique sans figures, qu’il n’est de « livre du destin » que comme « hasard et providence » ; et du hasard point de science proprement dite. (…) Du cours des astres et des mouvements célestes, nulle conséquence ne se tire sans impiété, que celle de la bonté de Dieu et la fécondité de la nature. Donc, « Charlatans, faiseurs d’horoscope, / Quittez les cours des Princes de l’Europe. »" 


Foutredieu, plus de trois siècles après, ils sont toujours là. Les Princes, en revanche…

lundi 17 septembre 2018

Face à la haine...

"« Face à la haine », titre Le Monde. Et, du coup, on installe trente et un écrivains face à cette haine. On les place devant. On les assoit là. Comme les vacanciers des tableaux de Boudin en face de la mer. Face à une sauvagerie à contempler pour l’apprivoiser ou  l’éradiquer. Mais qu’est-ce que la haine ? Il est frappant que tout le monde ait l’air de le savoir a priori ; il est étonnant que personne ne semble avoir besoin de considérer cette question d’abord en tant que problème. Et tout se passe, alors, comme si la littérature (dont ces trente et un écrivains sont tout de même supposés représenter une sorte de quintessence) y avait toujours été étrangère, à la haine. (…)

« Face à la haine ». En installant trente et un « écrivains face à la haine », donc en désignant la morale comme fin exclusive de tout ce qui s’écrit, on achève de transformer la littérature en ligue de vertu ; et ce qui avait été dit, pendant plusieurs siècles, sur la négativité comme condition vitale, aussi bien dans les sociétés que chez les individus (…), tout cela devient impensable, ou du moins prohibé [vingt ans après, on constate parfois que des gens s’arrêtent littéralement de penser dès qu’ils sentent qu’ils risquent d’aborder cette question, note de AMG]. Des choses que savait n’importe quel jésuite de base du XVIIe siècle retombent dans l’oubli ou sont interdites. On traite le Mal par le Bien, et on s’imagine que ça va marcher. (…)

« Face à la haine » ? C’est comme si on mettait la littérature en face de la vie. Comme si Dostoïevski, Sade, Lautréamont, Céline, Balzac, Kafka, Bloy, Bataille, Faulkner, Borges et cinquante autres avaient jamais cessé d’explorer ces territoires noirs. Explorer. Ils ne sont pas restés en face. Ils s’y sont compromis. Ils l’ont prise sur eux, d’une façon ou d’une autre, cette « part maudite » sans laquelle d’autres affections contraires (la concorde, l’amour, la tendresse, la fraternité) n’auraient jamais pu acquérir la plus légère signification. Ils ne sont pas restés dehors. Ils ne sont pas restés assis devant, avec des poses de matador, protégés par la ceinture de chasteté de leurs bonnes intentions. Ils ne se sont pas placés du bon côté, et pour ainsi dire de naissance, ou de droit divin (quitte ensuite à s’affoler que l’autre côté, le mauvais, se peuple à une vitesse de plus en plus extravagante). Ils ne se sont pas imaginés exempts de cette haine, au point de l’expatrier de la littérature pour transformer celle-ci en perpétuel cours d’éducation civique."


Ajoutons une phrase issue du même texte, de portée plus générale : 

"Car tout ce qui va de soi, chacun le sent, porte malheur."


P. Muray.

dimanche 16 septembre 2018

"Pas besoin d’être Jérémie, pour d’viner le sort qui nous est promis…"

C’est dimanche, c’est le jour du sermon : 

"Les sages sont confondus, 
ils s’effondrent, ils sont capturés ; 
ils méprisent la parole du Seigneur : 
en quoi donc peuvent-ils se dire experts ? 

Eh bien ! Je donne leurs femmes à d’autres, 
leurs champs à ceux qui s’en empareront. 
Car tous, petits et grands, sont âpres au gain ; 
tous, prophètes et prêtres, ont une conduite fausse. 

Ils ont bien vite fait de remédier au désastre de mon peuple
en disant : « Tout va bien ! tout va bien ! »
Et rien ne va. 

Ils sont confondus parce qu’ils commettent des horreurs, 
mais ils ne veulent pas en rougir ; 
ils n’ont pas conscience de leur déshonneur. 
Et bien ! ils s’écrouleront comme tous les autres ; 
quand il leur faudra rencontre compte, 
ils perdront pied, dit le Seigneur. 

Je suis décidé à en finir avec eux 
 - oracle du Seigneur -, 
pas de raisin à la vigne ! Pas de figues au figuier ! 
Le feuillage est flétri. 
Je les donne à ceux qui leur passeront dessus."


Jérémie, VIII, 9-13.

samedi 15 septembre 2018

Chesterton : le rapport maladif à l’art chez l’homme moderne.

"Quiconque possède une connaissance approfondie de la psychologie humaine se méfie profondément de ceux qui se vantent sans cesse d’être artistes et parlent sans cesse de l’art. L’art est une chose normale et humaine comme marcher ou prier ; mais dès l’instant où l’on commence à en parler solennellement, on peut être à peu près sûr qu’il y a commencement de paralysie et une manière de difficulté. 

Le tempérament artistique est une maladie qui afflige les amateurs. C’est une maladie propre aux hommes qui n’ont pas la force d’expression nécessaire pour formuler et éliminer l’élément artistique qui est en eux. Il est salutaire pour tout homme sain d’exprimer l’art qu’il ressent ; il est essentiel pour tout homme sain d’éliminer les éléments artistiques qu’il porte en lui-même coûte que coûte. Les artistes vigoureux et sains éliminent leur art aussi aisément qu’ils respirent ou transpirent. Mais chez les artistes de moindre souffle cette fonction devient une oppression et cause une souffrance définie qu’on appelle le tempérament artistique. C’est ainsi que de très grands artistes comme Shakespeare ou Browning sont capables d’être des hommes ordinaires. Nombreuses sont les véritables tragédies causées par le tempérament artistique, tragédies de vanité, de violence ou de peur. Mais la plus grande tragédie de ce tempérament artistique, c’est qu’il lui est impossible de produire de l’art. 

Whistler fut capable de produire de l’art et dans cette mesure il fut un grand homme ; mais il était incapable d’oublier l’art et ainsi, dans une certaine mesure, il ne fut qu’un homme à tempérament artistique. Il n’est pas de manifestation plus éclatante d’un grand artiste que sa faculté de bannir la préoccupation de l’art, et à l’occasion de l’envoyer au diable. De même nous serons toujours portés à donner notre confiance à un avoué qui ne parlerait pas de transfert [conveyancing] entre la poire et le fromage. Ce que nous attendons réellement d’un homme qui mène une affaire, c’est que toute l’énergie d’un homme ordinaire soit employée à l’étude de cette affaire. Nous ne demandons pas que cette affaire remplisse l’homme ordinaire. Nous ne souhaitons pas le moins du monde que notre procès exerce son action sur les jeux de notre avocat avec ses enfants, sur ses excursions à bicyclette ou ses méditations sur l’étoile du matin. Mais en revanche nous souhaitons que ses jeux avec ses enfants, ses excursions et ses méditations exercent leur action sur notre procès. Si ses excursions à bicyclette lui ont développé les poumons, si ses méditations lui ont inspiré de brillantes et plaisantes métaphores, nous désirons qu’il les mette à notre disposition devant le tribunal. En un mot, nous sommes très heureux qu’il soit un homme ordinaire puisque cela peut contribuer à faire de lui un avocat exceptionnel."


On peut bien sûr trouver cela un peu court, estimer que Chesterton n’est pas loin de comparer la conception d’une oeuvre d’art à l’élimination quotidienne d’excréments. (Encore faut-il noter que s'il évoque Shakespeare, c'est qu'il ne demande pas au contenu de l'oeuvre d'être sain, politiquement correct, etc.) On peut aussi trouver que la comparaison avec l’avoué s’applique parfaitement à quelqu’un comme John Ford, homme ordinaire auteur de films extraordinaires - que probablement Chesterton eût aimés…

vendredi 14 septembre 2018

"Un étonnant climat d’allégresse hallucinée..."

Muray toujours, Après l’histoire (1998), encore, c’était il y a vingt ans, nous ne pouvons pas dire que nous n’avions pas été prévenus : 

"L’hétérosexualité, autrement dit l’ancienne sexualité adulte de l’âge du concret, a largement fait son temps. Elle n’intéresse plus énormément de gens, à commencer par les hétérosexuels eux-mêmes. (…) C’est… la découverte puérile de cet au-delà des sexes (qui est en réalité un en-deça) qui constitue l’espèce de Terre promise fantoche de notre époque. L’idée que tout sujet, homme ou femme, « porte en lui une “bisexualité” variable » (…), que nous sommes donc tous « hommes et femmes conjoints, avec des proportions inégales », que les homos sont donc aussi bisexuels que les autres, et par conséquent aussi différents [si je comprends bien, les italiques veulent ici dire, in fine : aussi différents, c’est-à-dire aussi identiques, note de AMG], court les néo-loges de concierges psychanalysées qui ont appris par coeur, dans l’un ou l’autre de leurs bulletins paroissiaux, le B-A BA de la bisexualité universelle et refoulée ; lequel ne masque que la volonté de refixer la sexualité de tous au stade de la bisexualité psychique infantile ; et la claire intention d’effacer à jamais l’antique et maudite division des sexes. 

L’ouragan de l’indifférenciation parcourt à une cadence de plus en plus rapide tous les domaines d’activités humaines, et comme cet ouragan propage une doctrine de néant, ou d’acceptation de ce qui est, il est irréfutable. A la lettre, il décourage toute pensée critique ; il en est la fin. C’est dans un étonnant climat d’allégresse hallucinée que se multiplient les films qui ne sont que des éloges du transformisme et de la confusion des sexes. La bonne nouvelle que « l’homme est une femme comme les autres » se répand à la façon d’une traînée de poudre. L’indécision sexuelle devient la seule forme de neutralité acceptable par rapport à une bonne cause que nul ne saurait mettre en doute sans se situer de facto du mauvais côté de la barricade. Quand les individus ne sont plus définissables par leurs traits différenciateurs (par leurs caractéristiques discriminantes), alors il ne reste plus rien en eux que l’on puisse réfuter. La critique n’est plus de mise ; l’esprit libre non plus : ils n’ont plus d’objet. Ce qui tombe d’autant mieux que les homosexuels pensent généralement bien ; et que les transsexuels ont un formidable message d’espoir à délivrer."


For me formidable… On notera bien sûr que ces bonnes nouvelles sont toujours annoncées, vingt après, comme si elles étaient des révélations récentes, dont personne n'avait jamais entendu parler. - La pièce manquante par rapport à notre époque, c’est ce que l’on appelle l’intersectionnalité, à savoir qu’il y a plus de force rédemptrice chez une lesbienne noire que chez une lesbienne blanche : on est anti-raciste, les races n’existent pas, mais les noires sont maintenant plus égales que les blanches… Peut-être pourrait-on aussi se demander pourquoi la figure de la lesbienne arabo-musulmane n’a pas encore vraiment trouvé d’incarnation. Parce que la figure du pédé homophobe arabo-musulman occupe, de façon officieuse mais bien réelle, trop d’espace, et qu’en parler ne cadrerait pas avec ces schémas infantiles et primaires ? 


jeudi 13 septembre 2018

"Un peu dérisoire, peut-être risible…"

Rouvrons Après l’histoire (1998) et recopions du Muray : 

"Le « père » est un espoir sur lequel personne, aujourd’hui, ne peut compter. La « domination masculine » elle-même, effacée depuis longtemps, n’est plus qu’un de ces dieux devant lesquels on se prosterne, en hurlant qu’on les exècre, parce qu’on les sait irrémédiablement et dramatiquement absents. Homo festivus, l’éradicateur furieux de toutes les différences, aurait mauvaise grâce à se plaindre d’une telle situation, à l’établissement de laquelle il oeuvre depuis tant d’années. Mais c’est seulement aujourd’hui que commencent à lui en apparaître les premières conséquences ; et qu’il s’en trouve surpris. La destruction savante des moindres résidus d’antagonismes, jusque dans les ultimes fondements anthropologiques de la société (identité sexuelle, langage, etc.), induit un effacement de l’autre de toute évidence sans exemple à aucune époque ; et c’est alors qu’Homo festivus se trouve non seulement cloné, ou clonique, mais également clownesque : on ne peut pas avoir le beurre de l’indifférenciation et l’argent du beurre de l’individualité. Que l’on devienne, par la même occasion, insignifiant, vaguement touchant, un peu dérisoire, peut-être risible, n’est que le résultat d’une telle situation. Le comique ne vient d’ailleurs plus, de nos jours, que du spectacle des néo-individus veufs de l’autre sous toutes ses formes (veufs de l’adversaire, de l’ennemi), mais continuant, pour se sentir exister (comme idée, comme projet, comme projection), à en combattre le fantôme avec des postures de matamores. (…) Le roman de l’absence d’autrui est la seule aventure humaine qui puisse désormais être contée. (…)


Se montrer, s’afficher, s’exposer, sortir du placard, faire son coming out, être reconnu, sont les seules activités qui restent à l’individu quand il ne rencontre plus de résistances. L’ostentation de soi-même, mais en masse, et avec la bénédiction de tout le monde, à commencer par les pouvoirs publics, est le destin de ceux qui n’ont plus de destin. (…) L’opposition n’est plus entre l’être et le néant, mais entre l’être et la pride. Cette pride remplace à merveille l’ancienne existence ; ou plutôt elle est la première longue lutte de l’ère post-historique pour faire accepter l’identification de l’existence et de la fierté. Le désir de reconnaissance hégélien, désir du désir des autres, connaît là son aboutissement impensé ainsi que son prolongement irrésistible. Certes, la volonté de reconnaissance coïncide avec le processus d’hominisation : c’est elle qui a fait de l’homme quelqu’un qui, à la différence de l’animal, ne réalisait pas dans la seule procréation la totalité de ses possibilités existentielles. Mais qu’elle soit désormais presque seule à survivre sur les décombres de toutes les autres volontés, devrait au moins laisser penser à quelques-uns que la fin de l’Histoire est aussi cette période à partir de laquelle la sexualité dite infantile, ou encore partielle (l’exhibitionnisme n’est qu’un des moments normaux de cette sexualité infantile), occupe enfin, toute seule ou presque, le haut du pavé ; et dicte à l’ensemble social ses lois immatures. Ce qui est d’ailleurs peut-être la seule manière de rendre la sexualité enfin « bonne », c’est-à-dire neutre, ou encore naturelle (dépourvue de jeu, d’affrontement, de violence), donc d’en éliminer tout ce qui la détournait jusque-là vers le « mal » (vers l’âge adulte), c’est-à-dire d’en finir une bonne fois avec tout ce qui est, ou était, réellement sexuel."

mercredi 12 septembre 2018

"Païenne, plausible et humaine…"

"Cet écrivain compétent et ingénieux qu’est M. Arthur Symmons a publié dans un livre d’essais, récemment paru, je crois, une apologie des Nuits de Londres, où il déclare qu’en matière de critique la moralité doit être entièrement subordonnée à l’art, et il recourt à cet argument assez singulier que l’art ou le culte de la beauté est le même dans tous les temps, alors que la moralité varie à tous points à chaque époque. Il semble mettre ses critiques ou lecteurs au défi de lui signaler un trait permanent de la morale. C’est là de toute évidence un exemple fort curieux de ce parti pris extravagant contre la morale qui rend tant d’esthètes ultra-modernes aussi morbides et fanatiques que n’importe quel ermite d’Orient. Il est indiscutable que les intellectuels modernes disent très fréquemment que la morale d’une époque peut être complètement différente de celle d’une autre époque, et, comme un grand nombre de phrases de ces intellectuels, cela ne signifie absolument rien. Si les deux morales sont entièrement différentes, pourquoi les appeler toutes deux morales ? C’est comme si un homme disait : « Les chameaux varient totalement d’après les endroits ; certains ont six pattes, d’autres n’en ont pas, d’autres ont des écailles, d’autres des plumes, d’autres des cornes, d’autres des ailes, d’aucuns sont verts et il y en a de triangulaires. Ils n’ont aucun trait commun. » A quoi tout homme de bon sens répondrait : « Mais alors pourquoi les appelez-vous tous chameaux ? Qu’entendez-vous par un chameau ? A quoi reconnaissez-vous un chameau quand vous en voyez un ? » Il va de soi qu’il y a un fond permanent dans la morale comme il y a un fond permanent dans l’art, cela revient à dire que la morale est la morale et que l’art est l’art. (…)

Ce parti pris des esthètes modernes contre la morale est très ostensiblement affiché. Cependant ce n’est pas à proprement parler un parti pris contre la morale, c’est un parti pris contre la morale des autres. Il est généralement fondé sur une préférence morale nettement définie pour un certain genre de vie, païenne, plausible et humaine. L’esthète moderne, espérant nous faire croire qu’il apprécie plus la beauté que la conduite, lit Mallarmé et boit de l’absinthe au café. Mais ce n’est pas seulement son genre de beauté préférée, c’est aussi son genre de conduite préférée. S’il voulait vraiment nous convaincre qu’il n’aime que la beauté, il devrait ne fréquenter que les agapes wesleyennes et peindre le reflet du soleil dans les cheveux des petits enfants wesleyens. Il ne devrait avoir d’autres lectures que de très éloquents sermons des théologiens presbytériens d’autrefois. Ici l’absence de toute sympathie morale prouverait que son intérêt est purement verbal ou pictural. Dans tous les livres qu’il lit ou écrit, il s’accroche aux pans de sa propre moralité et de sa propre immoralité. Le champion de l’art pour l’art ne cesse de dénoncer Ruskin parce qu’il moralise. S’il était réellement le champion de l’art pour l’art, il ne cesserait de louer Ruskin pour son style."


Puisque le texte en anglais (vous ai-je précisé que vous venez de lire Chesterton ?) se trouve facilement en ligne, le voici, au cas où vous voudriez clarifier un point ou un autre (je n’harmonise pas la ponctuation par rapport aux usages de mon comptoir), vous y trouverez le passage que j’ai coupé :

"That capable and ingenious writer, Mr. Arthur Symons, has included in a book of essays recently published, I believe, an apologia for London Nights, in which he says that morality should be wholly subordinated to art in criticism, and he uses the somewhat singular argument that art or the worship of beauty is the same in all ages, while morality differs in every period and in every respect. He appears to defy his critics or his readers to mention any permanent feature or quality in ethics. This is surely a very curious example of that extravagant bias against morality which makes so many ultra-modern aesthetes as morbid and fanatical as any Eastern hermit. Unquestionably it is a very common phrase of modern intellectualism to say that the morality of one age can be entirely different to the morality of another. And like a great many other phrases of modern intellectualism, it means literally nothing at all. If the two moralities are entirely different, why do you call them both moralities? It is as if a man said, "Camels in various places are totally diverse; some have six legs, some have none, some have scales, some have feathers, some have horns, some have wings, some are green, some are triangular. There is no point which they have in common." The ordinary man of sense would reply, "Then what makes you call them all camels? What do you mean by a camel? How do you know a camel when you see one?" Of course, there is a permanent substance of morality, as much as there is a permanent substance of art; to say that is only to say that morality is morality, and that art is art. An ideal art critic would, no doubt, see the enduring beauty under every school; equally an ideal moralist would see the enduring ethic under every code. But practically some of the best Englishmen that ever lived could see nothing but filth and idolatry in the starry piety of the Brahmin. And it is equally true that practically the greatest group of artists that the world has ever seen, the giants of the Renaissance, could see nothing but barbarism in the ethereal energy of Gothic.

This bias against morality among the modern aesthetes is nothing very much paraded. And yet it is not really a bias against morality; it is a bias against other people's morality. It is generally founded on a very definite moral preference for a certain sort of life, pagan, plausible, humane. The modern aesthete, wishing us to believe that he values beauty more than conduct, reads Mallarmé, and drinks absinthe in a tavern. But this is not only his favourite kind of beauty; it is also his favourite kind of conduct. If he really wished us to believe that he cared for beauty only, he ought to go to nothing but Wesleyan school treats, and paint the sunlight in the hair of the Wesleyan babies. He ought to read nothing but very eloquent theological sermons by old-fashioned Presbyterian divines. Here the lack of all possible moral sympathy would prove that his interest was purely verbal or pictorial, as it is; in all the books he reads and writes he clings to the skirts of his own morality and his own immorality. The champion of l'art pour l'art is always denouncing Ruskin for his moralizing. If he were really a champion of l'art pour l'art, he would be always insisting on Ruskin for his style." 

mardi 11 septembre 2018

La connerie est un message universel.




"Il est bête, Wenders... Il est gentil, mais il est bête..."

Jean-Luc Godard, lors de la sortie de Si loin, si proche !, en 1993. Vingt-cinq après, en voyant les affiches du film consacré au Pape François, j'y ai spontanément repensé.

lundi 10 septembre 2018

"Des Assyriens au cubisme…."

Et de Musil à un inventaire à la Prévert : 

"L’Homme sans qualités dont il est question dans ce récit s’appelait Ulrich, et Urich (qu’il est désagréable de devoir continuellement nommer par son prénom quelqu’un que l’on ne connaît encore qu’à peine ! mais, par égard pour son père, le nom de famille doit être tenu secret), Ulrich, donc, avait donné le premier échantillon de sa manière dès la fin de l’adolescence, dans une dissertation sur une pensée patriotique. Or le patriotisme, en Autriche, était quelque chose de tout à fait particulier. Voyez les enfants allemands : ils apprenaient tout bonnement à mépriser les guerres des enfants autrichiens, et on leur enseignait que les enfants français avaient pour ancêtres des libertins énervés que la seule vue d’un fantassin allemand à grande barbe faisait fuir, fussent-ils des milliers ; et les enfants français, les enfants russes, les enfants anglais, eux aussi souvent vainqueurs, apprenaient la même leçon en renversant les rôles, et avec toutes les modifications souhaitables. Comme les enfants sont fanfarons, qu’ils aiment jouer aux gendarmes et aux voleurs et sont toujours prêts à tenir pour la première du monde la famille Y., de la rue du grand X., pour que peu que le hasard en fait leur propre famille, rien n’est plus aisé que de les gagner au patriotisme. En Autriche, les choses étaient un peu moins simples : si les Autrichiens étaient bien sortis vainqueurs de toutes les guerres de leur histoire, la plupart d’entre elles ne les en avaient pas moins obligés à quelque cession. Ce sont des choses qui font penser. Dans sa dissertation sur l’amour du pays, Ulrich écrivit qu’un véritable patriote ne devait pas se croire en droit de juger son pays meilleur que les autres ; et même, en un éclair qui lui parut particulièrement beau, bien que sa lueur l’eût plutôt ébloui qu’illuminé, il avait ajouté à cette phrase déjà suspecte une autre phrase ; à savoir que Dieu lui-même préfère sans doute parler de sa création au potentiel (hic dixerit quispiam : ici, l’on avancera peut-être que…), car Dieu crée le monde en pensant qu’il pourrait tout aussi bien être différent. Ulrich avait été très fier de cette phrase, mais peut-être ne s’était-il pas exprimé assez clairement, car elle provoqua un véritable scandale, et on faillit le chasser de l’école ; mais on ne résolut rien, incapable qu’on était de décider s’il fallait voir dans sa téméraire observation un outrage à la patrie ou un blasphème."

Une deuxième citation pour la route, page suivante et 16 ans plus tard, quand Ulrich veut réaménager la petite maison qu’il vient d’acheter et ne sait quel parti prendre : 

"De la restauration fidèle à l’irrespect total, il avait le choix entre toutes les méthodes, et tous les styles, des Assyriens au cubisme, se présentaient à son esprit. L’homme moderne naît en clinique et meurt en clinique : il faut que sa demeure ressemble à une clinique ! Cet impératif venait d’être formulé par un architecte d’avant-garde, tandis qu’un autre, réformateur de l’aménagement, exigeait des parois amovibles sous prétexte que l’homme doit apprendre à vivre en confiance avec son semblable et cesser de s’en isoler par goût du séparatisme. Des temps nouveaux venaient de commencer (il en commence à chaque minute) : à temps nouveaux, style nouveau !"


Comme le disait un personnage des Enfants du Paradis : c’est vieux comme le monde, la nouveauté…

dimanche 9 septembre 2018

Les saines notions du sens commun.

Encore du Ludwig, ça décape. Que du bonheur. 

"Dieu n'a-t-il pas la liberté d'agir aussi bien en accord avec un calcul ?"

"Qui connaît les lois selon lesquelles la société se développe ? Je suis convaincu que l'esprit le plus intelligent n'en a aucun soupçon. Si tu combats, tu combats. Si tu espères, tu espères. 
On peut combattre, espérer et même croire, sans croire scientifiquement."

"Rien de plus stupide, par exemple, que le bavardage sur la cause et l'effet dans les livres sur l'histoire ; rien de plus faux, rien qui ait été moins pensé."

"Le philosophe est quelqu'un qui doit guérir en lui-même de nombreuses maladies de l'entendement avant de pouvoir parvenir aux saines notions du sens commun."

"Le doute même n'a pour base que ce qui est hors de doute."

"J'entends concevoir la certitude comme quelque chose qui se situe au-delà de l'opposition justifié/non justifié ; donc pour ainsi dire comme quelque chose d’animal."

"Ce à quoi je m'en tiens fermement, ce n'est pas une proposition, mais un nid de propositions."

"Et, de ce mur de fondation, on pourrait presque dire qu'il est supporté par toute la maison."

"Nous n'apprenons pas la pratique du jugement empirique en apprenant des règles ; on nous apprend des jugements ainsi que leurs liens avec d'autres jugements. C'est une totalité de jugements qui nous est rendue plausible.

Si nous commençons à croire quelque chose, ce n'est pas une proposition isolée mais un système entier de propositions. (La lumière se répand graduellement sur le tout.)

Ce ne sont pas des axiomes isolés qui me paraissent évidents, mais un système dans lequel conséquences et prémisses s'accordent un appui mutuel."

"Qui voudrait douter de tout n'irait même pas jusqu'au doute. Le jeu du doute lui-même présuppose la certitude."

"Toute vérification de ce qu'on admet comme vrai, toute confirmation ou infirmation prennent déjà place à l'intérieur d'un système. Et assurément ce système n'est pas un point de départ plus ou moins arbitraire ou douteux pour tous nos arguments ; au contraire il appartient à l'essence de ce que nous appelons un argument. Le système n'est pas tant le point de départ des arguments que leur milieu vital."

"Comme s'il n'y avait pas un moment où la quête du fondement parvient à un terme. Mais ce terme, ce n'est pas la présupposition non fondée, c'est la manière non fondée de procéder."

"Mais cette image du monde, je ne l'ai pas parce que je me suis convaincu de sa rectitude ; ni non plus parce que je suis convaincu de sa rectitude. Non, elle est l'arrière-plan dont j'ai hérité sur le fond duquel je distingue entre vrai et faux."

"Une signification d'un mot est un mode de son utilisation. En effet, cette signification est ce que nous apprenons au moment où le mot est incorporé dans notre langage."

"De ce qu'à moi, ou à tout le monde, il en semble ainsi, il ne s'ensuit pas qu'il en est ainsi. 

Mais ce que l'on peut fort bien se demander, c'est s'il y a un sens à en douter."

samedi 8 septembre 2018

"Il n'est nullement évident qu'il n'en soit pas ainsi."

Un peu de Wittgenstein avant une journée chargée… 

"Laisse donc l'usage t'enseigner la signification."

"Je peux savoir ce que pense quelqu'un d'autre, non ce que je pense. 
Il est juste de dire : « Je sais ce que tu penses », et faux de dire : « Je sais ce que je pense »."
(Tout un nuage de philosophie condensé dans un fragment infime de grammaire.)"

"Un enfant doit apprendre bien des choses avant d'avoir la capacité de simuler. (Un chien ne peut pas être hypocrite, mais il ne peut pas non plus être sincère.)"

"Se faire psychanalyser, c'est un peu comme manger de l'arbre de la connaissance. La connaissance ainsi acquise nous pose des problèmes éthiques (nouveaux) ; mais elle n'apporte rien à leur résolution."

"Quand je songe à la Bible juive - l'Ancien Testament seul - j'ai envie de dire : à ce corps manque (encore) la tête. Ces problèmes restent sans solution, ces espérances sans accomplissement."

"Une époque en mécomprend une autre ; et une petite époque mécomprend toutes les autres à sa façon à elle : hideuse."


"La vision du monde véritablement apocalyptique est celle selon laquelle les choses ne se répètent pas. Il n'est pas dépourvu de sens, par exemple, de croire que l'époque scientifique et technique est le commencement de la fin de l'humanité ; que l'idée d'un grand progrès, comme celle de la connaissance ultime de la vérité, nous aveuglent ; qu'il n'y a dans la connaissance scientifique rien de bon ou de désirable, et que l'humanité qui la poursuit court à sa perte. Il n'est nullement évident qu'il n'en soit pas ainsi."

vendredi 7 septembre 2018

Ton quenelleur, c'est moi qui vais le queneller...

Complément du précédent. Je n’ai pas beaucoup argumenté hier sur ce que je pouvais lire dans l’Ancien Testament, y trouver de fondateur de notre culture, y voir comme liens avec le Nouveau. D’une façon générale, de la Genèse à l’histoire de David et Goliath en passant par les démêlés de tous, Dieu compris, avec les femmes, leur intelligence et leur mauvaise humeur, il y a de quoi faire. Sur les liens entre l’Ancien et le Nouveau Testament, voici deux citations, l’une allant dans le sens d’Alain Soral, l’autre dans le mien, deux textes très proches l’un de l’autre dans la Bible. (Je laisse par ailleurs de côté le fait qu’après la sortie d’Égypte les Juifs génocident à tour de bras une bonne partie des peuples qu’ils rencontrent, Dieu leur enjoignant explicitement de ne pas laisser le moindre survivant derrière eux : je sais que cela n’est pas niable, je dis juste que ce n’est pas tout.)

Isaïe se fait l’interprète de Dieu : 

"Ton querelleur, c’est moi qui vais le quereller ; 
tes fils, c’est moi qui vais les sauver. 
Je ferai manger à tes oppresseurs leur propre chair, 
ils s’enivreront de leur propre sang, 
comme d’un vin giclant du pressoir ; 
et tous les êtres de chair sauront que celui qui te sauve, 
c’est moi, le Seigneur, 
que celui qui te rachète, 
c’est l’indomptable de Jacob !"

(Isaïe, 49 ; 26)


Quelques lignes plus loin (je signale, et ce n’est peut-être pas inintéressant dans notre contexte, que l’expression "rendre son visage dur", que vous allez rencontrer, signifie que l’on a pris une résolution définitive) : 

"Le Seigneur m’a donné une langue de disciple : 
pour que je sache soulager l’affaibli, 
il fait surgir une parole.
Matin après matin, 
il me fait dresser l’oreille, 
pour que j’écoute, comme les disciples ; 
le Seigneur Dieu m’a ouvert l’oreille, 
Et moi, je ne me suis pas cabré, 
je ne me suis pas rejeté en arrière.
J’ai livré mon dos à ceux qui me frappaient, 
mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe ; 
je n’ai pas caché mon visage face aux outrages et aux crachats.
C’est que le Seigneur Dieu me vient en aide : 
dès lors je ne cède pas aux outrages, 
dès lors j’ai rendu mon visage dur comme un silex, 
j’ai su que je n’éprouverais pas de honte.
Il est proche, celui qui me justifie !"


(50 ; 4-8). La suite redevient plus agressive, mais j’espère que vous comprenez l’idée.