jeudi 21 juin 2018

"Ils ont changé la gloire de Dieu incorruptible en des images où ils adorent l’Homme corruptible."

(Ici, un blanc, vous pouvez mettre l'image du corruptible de votre choix.)









Saint Paul, Romains, I, 23.

mercredi 20 juin 2018

"A nous deux, ma belle."

Un peu de littérature ce mercredi. Je sais que ce n’est pas ce que mes lecteurs recherchent en priorité à ce comptoir, mais un peu de belle prose, ça ne se refuse pas : 

"Comme chaque matin, elle est là. Mais chaque matin il l’attend comme si elle ne devait jamais revenir ; elle est toujours à l’heure et il la croit toujours en retard ; elle est toujours la même et il la voit plus belle ; elle le regarde de ses yeux brillants et mobiles, courbant son beau cou flexible, tournant vers lui son front vertical et pur, lui offrant son corps équilibré par la santé et le repos. Ils s’affrontent depuis un long moment ; lui la contemple, la caresse même et cependant elle continue de carillonner par espièglerie, tant elle s’amuse ; écartant délicatement ses lèvres pâles aux sombres commissures, Milady ne lâche plus le cordon de sonnette, elle encense de la tête, prend aplomb sur ses jambes fines, met toute sa force à ce jeu, fière de ce geste que son seigneur lui a appris et qui les rapproche ; sans pitié, elle réveille la rue, le quartier, et avertit (…) qu’elle est exacte au rendez-vous d’amour. 
« 7 heures, disent les habitants du voisinage. Voilà la jument Milady qui tire la sonnette du commandant. »


« A nous deux, ma belle. »
Les relations affectives qui s’étaient établies entre le commandant et son cheval n’avaient rien de ces effusions dévoyées, de ces léchages de museau, de ces caricatures d’amour, de tous ces résidus pervers de sentiments humains qui président aux rapports des vieilles filles et de leur pékinois. C’était d’abord un combat, où la jument savait qu’elle succomberait, où elle désirait d’ailleurs succomber, une lutte qui commençait dans l’espièglerie, dans la ruse et se continuait dans la rage, pour se terminer dans une sorte de pâmoison soumise, de détente complète où l’un et l’autre trouvaient leur plaisir. Milady était sa chose ; Gardefort l’avait découverte, il l’avait faite ; elle était sa gloire ; elle l’entretenait dans l’illusion qu’il comptait toujours, qu’il appartenait au monde des vivants, qu’il possédait encore tous ses moyens physiques et moraux, bien qu’il les eût, comme tout le reste, en partie, perdus."


Ceux qui connaissent l’une des plus belles nouvelles de Morand, Milady, l’auront probablement reconnue, auront peut-être envie de la relire. Et j’espère bien sûr avoir suscité chez les autres le désir de la découvrir. 

mardi 19 juin 2018

"Toutefois, gardons-nous ici des généralisations trop abruptes..."

Le 11 juin dernier, je vous citais un bon texte de Montherlant, en évoquant brièvement mes difficultés par rapport à ce qu’il a pu lui arriver d’écrire sur le christianisme et/ou le catholicisme. Encore une fois, je n’ai pas l’intention de me lancer dans une étude sur le thème - et je connais si peu Montherlant… -, mais je retombe aujourd’hui sur un texte qui devrait me permettre d’évoquer cette problématique un peu plus précisément. Il s’agit, en ouverture du Solstice de juin (nous sommes maintenant au début de la guerre), d’une méditation sur "Les chevaleries". Une belle formule pour commencer, à laquelle je pourrais souscrire, mais qui est très générale : 

"Je pensais et je pense que l’individualisme est le produit des civilisations supérieures."

Et allons-y : 

"Je crois que ces traits sont communs à toutes les chevaleries : le chevalier, chrétien ou japonais, s’oppose par essence au bourgeois. Il ne saurait en être autrement pour quelqu’un qui porte une civilisation intérieure plus rare et plus avancée que celle qui a cours autour de lui. L’orgueil est un devoir pour les bushi (chevaliers japonais). Pas un des jésuites de là-bas, au XVIIe siècle, qui ne se plaigne de leurs dédains ; selon moi, c’étaient des dédains attrayants. L’orgueil gonfle nos chevaliers féodaux, prenant souvent la forme délirante, un orgueil de panthère, chez ceux de Castille : l’Église n’a pas trop de toutes ses foudres et de toutes ses pratiques d’humilité, pour les garder en main (et de cela devraient se souvenir les gouvernements ; le catholicisme est un élément d’ordre dans une société pléthorique, et un élément de mort dans une société dégénérée et débile.)" 

Ici, un appel de note : 

"Tolstoï, étudiant la victoire japonaise sur les Russes en 1905, l’attribue au fait que les Japonais ne sont pas chrétiens. (…)

Renan compte, parmi les causes d’affaiblissement de l’armée romaine à la fin de l’Empire, l’introduction du christianisme dans les cadres et la troupe. Toutefois, gardons-nous ici des généralisations trop abruptes. Mais il semble logique que le goût de la faiblesse, l’excitation nerveuse, la peur de l’enfer, propres au christianisme, anémient un peuple. L’indifférence à la mort des hommes de l’Antiquité, aujourd’hui des musulmans, des Japonais, en fournirait la contre-épreuve."

Et une nouvelle note, ajoutée en 1962, à l’intérieur de cette première note : "Napoléon dit : « La religion chrétienne n’excite point le courage. Comme général, je n’aimais pas les chrétiens dans mes armées. »"

Mes lecteurs perspicaces (pléonasme ?) auront compris où je veux en venir, a fortiori s’ils se souviennent de ma remarque, dans le texte du 11 juin dernier, selon laquelle certaines des critiques de Montherlant pouvaient m’apparaître comme des éloges. D’abord, « le goût de la faiblesse, l’excitation nerveuse » ne me semblent pas essentiellement liés au christianisme. Mais le noeud de la question, et bien sûr l’allusion de Montherlant aux musulmans ne risquait pas de me laisser indifférent, est une question que l’on peut formuler en pastichant Bernanos : le courage, pourquoi faire ? Si c’est pour tuer des gens sur la Promenade des Anglais en sachant que l’on va se faire descendre par les flics à la fin, y a-t-il vraiment de quoi se pâmer ? Citer Napoléon n’est pas non plus insignifiant : avec tous les Français qu’il a menés à la mort avec cynisme ("Une nuit de Paris remplacera tout cela", je cite de mémoire, aurait-il dit en contemplant les monceaux de cadavres laissés par une de ses batailles), est-il permis d’admettre que les qualités de stratège militaire ne sont pas le tout de l’homme, ni du soldat, ni même du général ? Si Napoléon n’aimait pas les chrétiens dans ses armées, peut-être était-ce parce qu’ils se laissaient bourrer le crâne un peu moins facilement que les autres et étaient moins enclins à sacrifier leur peau pour le plaisir du chef… Enfin, comment confondre « courage » et « indifférence à la mort », alors que le courage a plutôt pour fond la peur de la mort et la capacité à la vaincre cette peur ? 


Ceci étant dit, on peut suivre Montherlant sur un certain nombre de points, si l’on considère qu’il s’attaque en réalité, qu’il le veuille ou non, aux « idées chrétiennes devenues folles », plutôt qu’au christianisme, lesquelles « idées chrétiennes devenues folles » peuvent effectivement nuire à une « une société dégénérée et débile ». Et certes on ne niera pas qu’une nation a besoin pour survivre de soldats prêts à mourir pour elle. Mais, et je finirai là-dessus, il a probablement tort d’opposer aussi nettement qu’il le fait les chevaliers chrétiens à l’Église, d’autant qu’il n’évoque pas une autre forme de chevalerie, les moines. L’Église et les chevaliers s’opposent sur fond de société chrétienne et de répartition des rôles au sein de cette société chrétienne, les moines prenant en charge l’aspect le plus contemplatif de ladite société, les chevaliers, non sans contraintes donc (contrairement au guerrier musulman, pour qui la fin d’Allah justifie les moyens et tous les excès), assumant le côté guerrier. - Tout cela n’étant pas, est-il besoin de le souligner, de l’ordre seulement théorique ou spéculatif. 

lundi 18 juin 2018

Léautaud cite Valéry, qui cite Stendhal.

"Il n’y a que deux choses qui ne s’imitent pas : le courage devant l’ennemi - et l’esprit de conversation."


On ne peut pas non plus faire semblant d’avoir une érection, me permettrais-je d’ajouter, mais on voit l’idée. 

dimanche 17 juin 2018

Entendu dans un café.

Dieu sait que je ne pense ni ne dis du mal des comptoirs et des conversations qui s’y déroulent, en tout cas a priori, mais j’ai quand même senti mon sang se glacer, l’autre jour, en entendant une serveuse, dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne semble pas avoir peur des hommes, et qui serais-je pour l’en blâmer, expliquer à une jeune collègue les conseils prophylactiques qu’elle donne à sa fille (qu’elle élève seule) : 

"La capote, il faut la capote, je lui dis… La pilule, ça protège des enfants, pas du Sida."

samedi 16 juin 2018

Bon samedi à vous.

"La seule foi qui me reste, et encore ! c'est la foi dans les Dictionnaires."

Léautaud, Journal littéraire, 27 février 1900.

vendredi 15 juin 2018

Des guerres sans fin.

En critiquant le XIXe siècle, Léon Daudet en envoie de belles aux XXe et XXIe : 

"Ce qui marque de sottise fondamentale le siècle piteux et funeste, dont nous nous occupons ici, ce n’est pas l’ignorance et l’aveuglement de la masse (à peu près identiques à tous les âges, à quelques différences près), c’est l’ignorance et l’aveuglement de ses organes de direction, de ses conducteurs et de ses chefs, c’est aussi leur débilité dans la décision. L’esprit d’ordre et d’autorité doute de lui-même, ou n’ose pas se déterminer. Les docteurs et théoriciens hésitent, trouvent leur hésitation élégante et font d’elle une règle de vie. Or le doute, lui aussi, est stérile, et sur tous les plans de l’activité humaine. La première victime de l’insanité politique, législative, morale, c’est toujours l’enfant, soit à naître, soit naissant, soit grandissant. Le XIXe siècle commence par se demander s’il faut le procréer, cet enfant, le laisser venir à la lumière du jour. Puis, une fois qu’il est là, s’il faut lui inculquer une foi, la foi de ses ancêtres, s’il n’est pas préférable de lui en inculquer une autre, venue d’Allemagne [le kantisme, note de AMG], cela au nom de l’État. Cet État le sèvre de ses parents, de la conjonction indispensable de ses parents, pour peu que ceux-ci le désirent [allusion à la libéralisation du divorce, id.]. Il le fait grandir dans l’incertitude et dans la confusion familiales. Finalement, au moment où d’enfant, ce jeune Français devient homme, l’État, impérial ou républicain, plébiscitaire, lui remet une feuille de route et l’envoie aux frontières mourir pour la Patrie, sans doute, mais en l’honneur de principes faux, eux-mêmes générateurs de guerres sans fin."


Fermez le ban !

jeudi 14 juin 2018

Parenthèse.

"Apollinaire a aussi raconté ceci (…). Une dame fort jolie, grande admiratrice de Gourmont, c’est elle-même qui l’a raconté à Apollinaire, alla un jour voir Gourmont et se mit toute nue devant lui. Elle voulait, a-t-elle dit à Apollinaire, mettre quelque chose d’agréable dans sa vie solitaire. Gourmont l’arrête, lui dit : « Non. Rhabillez-vous. Vous viendrez un jour cet été… » Il y a là quelque chose de joli, en plus du renseignement psychologique."


Journal littéraire de Léautaud, 18 décembre 1913. 

mercredi 13 juin 2018

L'humanité est un luxe, heureusement.

Ayant fini d’écouter l’intervention d’Y. Christen et n’y ayant rien vu de nature à appeler une correction à ce que j’ai écrit hier, je peux enchaîner avec le début du livre de Jacques Laurent, Le nu vêtu et dévêtu, dont les accents ethnologico-religieux-ludiques me rappellent la lecture de Jean-Pierre Voyer et sa sentence fameuse, au moins pour moi : "L’humanité est une cérémonie."

"Si l’homme est vêtu, c’est qu’il l’a bien voulu. Rien n’est plus léger que de placer le vêtement sur le même plan que l’habitation, l’agriculture, l’élevage. La nature exige en effet que l’homme dorme, boive, mange. Elle ne lui fait pas un besoin de se vêtir, sauf sous des climats extrêmes. De même que les Indiens vivent nus en Amazonie, les Méditerranéens vivraient nus encore s’ils n’avaient été sensibles qu’aux impératifs physiologiques. Les besoins de l’imaginaire les harcelèrent aussi impérieusement que ceux du corps. Le vêtement naquit. Inutile mais nécessaire, superflu mais fascinant, il donna en apparaissant la preuve que l’homme savait qu’il n’était pas un animal. C’est entre la naissance de la religion et de l’art qu’il faut placer celle du vêtement et non dans le chapitre des armes, des hameçons et des outils agricoles, bref de l’efficace. Et encore, obligé de choisir, je placerais les premiers dieux dans l’efficace et non le vêtement qui procède du fantasme et en démontre l’impérialisme.

Est vêtement tout ce qui a volontairement changé la peau des hommes, fût-ce un trait de peinture. Car le vêtement fut d’abord un ornement. Sur le flanc des poteries l’homme traça des zébrures et, de même, sur sa peau. Un même génie l’avait poussé à dessiner sur des parois de pierre et sur sa propre chair. Avec emportement, il considéra ces activités de luxe comme primordiales et d’une importance égale à celles qui lui permettaient de survivre."

"Nous savons que l’homme est un faiseur d’outils, son cerveau lui en donnait le pouvoir et nous n’avons pas de mal à comprendre pourquoi une charrue ou une arme a évolué. Ces modifications se sont déroulées dans un rationnel auquel l’histoire du vêtement reste rebelle. On peut expliquer fonctionnellement l’armure du chevalier, la tunique du plongeur parce qu’elles sont des outils mais on passe en un autre monde dès que l’on assiste à l’apparition du hennin, des talons hauts ou de la cravate. Ce n’est pas la même part de l’homme qui inspire la conception de la hache et celle du tatouage. Dès le tatouage, l’homme prouvait son refus d’accepter les apparences que la nature lui avait fixées. 

Il se jetait à corps perdu dans une aventure mue par la seule imagination. Celle-ci lui a noyé la tête sous les plumes comme un oiseau, ou grâce à un casque cornu, lui a offert le front d’un bison ; elle a affûté ses talons en aiguilles, tantôt gonflant ses épaules, tantôt empennant ses hanches, tantôt le plissant comme une colonne dorique ou corinthienne, tant lui greffant une queue de pie. Rien ne l’y obligeait mais le goût d’exercer sa liberté et son pouvoir le poussait, et sans doute aussi son angoisse." 


Bien sûr, on peut tirer de tout cela des considérations amères ou emportées à l’égard des matérialistes de tous bords, qui réduisent l’homme à ses besoins et à son animalité, matérialistes capitalistes ou anticapitalistes qui trouvent à satisfaire leurs pulsions dans le remplacisme actuel. (Je n’implique pas, au moins en première instance, Éléments, où l’on a toujours été au contraire sensible à la variété des formes existantes, dans cette critique très globale.) On peut aussi rappeler que le pays le plus peuplé du monde (1/6e d’entre nous), la Chine, est gouverné par des principes matérialistes, à la fois communistes et capitalistes. Mais je m’étais promis d’en rester aujourd'hui aux images positives de Jacques Laurent et à cette conscience de la dignité du luxe (si après cela vous croyez que le luxe est surtout une question d’argent… relisez tout ceci, et enquillez-vous Malinowski pour la peine), je m’arrête donc. 

mardi 12 juin 2018

Obscurantiste.




"L’homme n’étant pas autre chose qu’un animal, n’est-ce pas… L’homme n’est pas un animal et autre chose. C’est un animal, et qui plus est, c’est un singe, il n’y a pas de discours là-dessus. C’est un grand singe, qui appartient au même groupe de grands singes que le bonobo et le chimpanzé, avec d’ailleurs à peu près le même patrimoine génétique. "


Je continuerai cette vidéo je le promets, pour écouter tout ce que M. Yves Christen a à dire sur le sujet, mais je blogue derechef en réaction à ces phrases (11’ et suite), d’autant plus derechef que j’avais prévu pour aujourd’hui la transcription d’un texte de Jacques Laurent sur le vêtement, et que ces thématiques s’entrecroisent. Si Yves Christen avait raison, si l’homme n’était pas « un animal et autre chose », mais seulement un animal, eh bien tous ces intellectuels compétents et intelligents feraient leur émission à poil, notre docte scientifique, au patrimoine génétique « à peu près le même » que celui d’un singe, autant que les autres, au lieu d'avoir pris la peine d'apparaître en costume-cravate. Sans continuer le raisonnement (on n’a pas encore vu de bonobo mettre au point une caméra de télévision, etc.), on voit sur quelle faille je mets le doigt. - Permettons-nous pour illustrer encore notre propos et pour finir, une métaphore dictée par le contexte actuel : imaginer des chimpanzés tenir un discours sur la différence entre animalité et humanité, et sur ce que le présentateur appelle un « préjugé humaniste » sur la différence radicale entre celle-ci et celle-là, c’est à peu près comme imaginer des musulmans tenir un discours sur la laïcité ou le catholicisme, d’un point de vue laïc, ou d’un point catholique. - Encore un musulman peut-il, il paraît, abjurer ou se convertir…

lundi 11 juin 2018

"S’ils souffrent le mal, c’est qu’ils n’en souffrent pas." Montherlant en verve.

Voici de nouveaux extraits du la conférence de Montherlant, "La morale de midinette" (1938), que j’avais commencée à vous retranscrire les 6 et 7 juin derniers. Le début de la livraison d’aujourd’hui suit directement la fin de celle du 7. Une petite remarque avant de commencer : dans ces lignes comme en d’autres occasions Montherlant ne se montre pas tendre envers le christianisme. Il y a me semble-t-il à boire et à manger dans ses critiques, qui sont d’ailleurs parfois d’involontaires éloges, mais mon propos dans cette série de citations quotidiennes n’étant pas l’étude d’auteurs pour eux-mêmes, mais la réunion de réflexions qui puissent être profitables à mes lecteurs en cette période de troubles, je n’ai pas l’intention pour l’heure de m’appesantir sur le thème des rapports de Montherlant avec le christianisme. - Du reste, vous allez constater que "Buste-sur-Pattes", comme l’appelait Céline, s’en prend aussi à votre comptoir préféré, je ne vais pas m’en formaliser.

"Avec cela le christianisme ou ses séquelles, l’humanitarisme, le pacifisme, l’irréalisme (l’hypothèse retenue étant toujours l’hypothèse consolante), la place donnée aux « affaires du coeur », un énervement systématique et sans cesse plus accentué de la justice, et vous aurez la morale, je veux dire la glaire horrible déglutie par l’école, par le journal, par la radio, par le ciné, par la tribune, par la chaire, et dans laquelle baigne et marine notre malheureux peuple depuis assez longtemps déjà. Étonnez-vous après cela qu’il flanche, pour le petit et pour le grand ! D’autres pays flanchent, élevés à la même école : l’Angleterre. Encore un siècle de la Bible et de la morale de Hollywood, et nous verrons si les États-Unis, qui tiennent bon jusqu’à présent grâce à la vigueur et à la jeunesse de leur race, ne flancheront pas eux aussi. 

Il y a vingt ans, l’année de la signature du traité de paix, quand tout chez nous commençait de se relâcher avec l’euphorie de la victoire, je terminais une allocution aux anciens élèves de l’École Sainte-Croix, en leur disant que les morts de la guerre, s’ils pouvaient demander quelque chose aux survivants, « leur demanderaient d’acquérir avant tout la force et le goût de la force », afin que nous n’ayons pas, quelque jour, à subir une nouvelle hécatombe. (…)

Nous ne croyons pas que la morale de midinette, non plus que la morale de vieille fille, puisse s’opposer très longtemps encore, sans être emportée comme une bicoque vermoulue, à la morale léonine qui a cours dans plusieurs nations d’Europe. Nous ne croyons pas que le langage des joueurs de belote, des académiciens, des chrétiens et des midinettes puisse être opposé très longtemps au langage des hommes. Nous ne croyons pas qu’il y ait un accord possible, d’égal à égal, entre des peuples qui acceptent de risquer la guerre, et des peuples qui refusent de la risquer. (…) Nous écrivions en 1931 : « On fait une morale comme on fait l’opinion (…, coupure de l’auteur). La moralité d’un peuple est une question de lois, et de lois appliquées. C’est à coups de pied dans le derrière qu’on crée la moralité d’un peuple. » Nous le pensons tout de même aujourd’hui. (…) La France ne se sauvera pas toute seule, mais uniquement par celui de ses fils qui aura tous les courages que nous ne voyons pas dans ses fils d’aujourd’hui : le courage de ne pas jouer le jeu, le courage de dire non, le courage de refuser de composer avec l’ignoble, le courage de sévir, le courage d’être impopulaire - matribus detestatus, s’il le faut - voire le courage de paraître « ridicule » (tout ce qui est grand étant trouvé ridicule par les Français de 1938). Le courage d’imposer une morale qui soit le contrepied de la morale de midinette ; une morale qui soit jugée immorale par les joueurs de belote, les chrétiens, les académiciens et les midinettes. Le peuple français ne sera sauvé que par une morale qui le rebrousse, puisqu’il meurt de celle qui lui plaît. 

Si un tel homme ne devait pas paraître, (qu’il soit chef en titre ou éminence grise), je le dis ici simplement : je serais inquiet pour l’avenir de la France.

C’est une dure mais juste loi, que celle qui rend les peuples responsables des actes de leurs chefs : car les peuples ont les moyens de ne pas laisser à leurs chefs l’autorité, comme les chefs ont le devoir de gouverner s’il le faut contre les goûts de leurs peuples. Les peuples ont les gouvernements qu’ils méritent. On dit quelquefois : « Les peuples sont des enfants. Si les Français avaient d’autres maîtres, vous verriez comme ils changeraient vite… » Nous ne sommes pas insensibles à cette raison, et elle nous touche particulièrement quand nous l’entendons, comme il nous arriva, dans la bouche de personnes très humbles ; nous sommes si peu insensibles que bien des fois nous avons exprimé notre surprise que, conduit et inspiré comme il l’est, le peuple français eût encore tant de vertus. Mais enfin ces hommes et ces femmes sont traités en adultes, et non en enfants : les hommes votent, les hommes et les femmes témoignent en justice, ont autorité sur leur progéniture, etc… S’ils n’exigent que pour de petits intérêts sordides et jamais pour autre chose (à l’exemple de ces mutilés de guerre qu’on n’a jamais vu exiger de façon efficace, lorsqu’il s’agissait des affaires de la France, mais qui ont bien su le faire une fois - en barrant la circulation sur les grands boulevards, de leurs petites voitures ! - lorsqu’il s’est agi d’une augmentation de leurs pensions), s’ils acceptent tout sans haut-le-coeur, s’ils ne vomissent ni la régularité, ni la bassesse, ni la bêtise, ni les bobards dont on les gave, eux aussi sont coupables. S’ils souffrent le mal, c’est qu’ils n’en souffrent pas. Gouvernants, parlement, nation, nous nous refusons à distinguer. Le parlement, c’est la France [et il va voter les pleins pouvoirs à Pétain quelques mois après, note de AMG…]. Elle a envoyé là ceux qu’elle préférait. Ce qui se passe au Conseil des ministres, c’est ce qui se passe au Café du Commerce. Tout le monde est solidaire et complice."


 - J’aimerais bien que ce qui se passe à mon comptoir se passe au Conseil des ministres, certes ! Un jour peut-être…

dimanche 10 juin 2018

Remplir des cachettes au péril de son âme.

Après Louis Veuillot citant un verset de la Bible dans lequel le Créateur ne se montre pas tendre à l’égard des puissances temporelles, voici Saint François d’Assise : 

"« Je ne suis pas venu pour être servi mais pour servir », dit le Seigneur. Que ceux qui sont établis pour gouverner les autres se glorifient de cette charge de supérieur tout autant que s’il leur incombait de laver les pieds de leur frères ; et autant sont-ils plus troublés de perdre cette charge que de perdre l’office de laver les pieds, autant remplissent-ils des cachettes au péril de leur âme."


En lisant ce genre d’avertissements aux « élites », on repense à la thèse de Maurras selon laquelle le christianisme en tant que religion officielle protège les pauvres contre les riches, les « dominés » contre les « dominants » si vous préférez, en rappelant les devoirs de ceux-ci à l’égard de ceux-là, non on le voit sans sarcasmes. On peut discuter sur l’efficacité de ces conseils et réprimandes selon les lieux et les époques, on ne peut guère contester que nos gouvernants se montrent d’autant plus durs et indifférents à l’égard du peuple - de sa langue, de son histoire, de sa culture, etc. - qu’ils s’éloignent du christianisme et de certains de ces principes. 

samedi 9 juin 2018

Ils ne nous veulent pas du bien...

Après une semaine où : 

 - on aura appris qu’un garde du corps du Président de la République passe des soirées avec un individu proche des auteurs des plus grands attentats qui aient eu lieu en France ces dernières années (imaginez qu’un garde du corps de G. Bush joue à des jeux vidéos avec un ancien logeur d’un participant aux attentats du 11 septembre, et qu’ils mettent ça sur Instagram), ce qui pose un certain nombre de questions (comment se connaissent-ils, depuis quand, a-t-on appris à ce garde du corps le B.A. - BA de son métier (ou n’a-t-il fait que la méthode globale…), pourquoi s’affichent-ils, etc.) ; 

 - il semble qu’il y ait quelque inquiétude sur la régularité des comptes de la campagne de notre Président, on a vu des Fillon se faire voler leur élection pour moins que ça ; 

 - mais où bientôt on ne pourra plus écrire tout cela en France soviétique, puisque, ce n’est pas comme l’affaire Théo, cela rentre dans la catégorie des « fake news »…

il n’est pas inintéressant de lire ces lignes d’un ancien homme de gauche, Jean-Paul Brighelli (https://blog.causeur.fr/bonnetdane/du-fascisme-democratique-et-autres-aleas-de-la-modernite-002231.html) - je suis bien sûr un peu sceptique sur l’opposition république - démocratie, mais co-signerais le reste avec plaisir : 

"J’ai mis du temps à comprendre que les politiques scolaires ne visaient au fond qu’à accentuer cette séparation, et que l’argent déversé sur le bas avait pour but essentiel de préserver les privilèges d’en haut. J’ai mis du temps à admettre qu’on ne changerait pas le système scolaire sans changer de régime, en revenant à une république vraie et en balayant nos démocrates de façade — ceux qui tentent chaque jour de faire croire que populisme est un gros mot, sans doute parce qu’ils croient que le peuple est une menace. C’est même la seule chose dont ils ont peur.


Au fond, ce ne sont pas les partis « fascistes » qui présentent un vrai danger. Ce sont ceux qui se parent ostensiblement des oripeaux de la démocratie — pour mieux la contourner. Le danger, c’est l’extrême-centre. Depuis 50 ans, en Occident, aucun coup d’Etat n’est venu des extrêmes. Ils sont tous partis du centre. — sur le modèle de Louis-Napoléon  Bonaparte : on se fait élire par des bourgeois, puis on prend le pouvoir en suspendant toutes les libertés. Le prochain, que je crois proche, fonctionnera sur le même modèle — ou il se contentera de changer la loi électorale et le mode d’élection des députés (et leur nombre) pour continuer à régner."

vendredi 8 juin 2018

"Pends-les à des potences, en plein jour..."

Louis Veuillot plutôt que Montherlant finalement, mais ce n’est que partie remise (même si j'avoue, « sauf respect », comme va l'écrire L. Veuillot ci-après, qu'un peu d'alcool catholique simple et fort me fait du bien après les intéressants et pertinents, mais parfois précieux et snobs, diagnostics du hautain pédophile, fin de parenthèse, et je le prouve :) : 

"Le catholique libéral n’est ni catholique, ni libéral… Tous ses traits font également reconnaître un personnage trop ancien et trop fréquent dans l’histoire de l’Église : SECTAIRE, voilà son vrai nom."

"On répète volontiers que l’Église doit être de son temps. Sauf respect, c’est au moins une niaiserie. L’Église est de son temps, en a toujours été, en sera toujours, parce qu’elle est de tous les temps. Si c’est là ce que l’on veut dire, on ne fait qu’une dépense de paroles inutiles. Malheureusement, dans la gnose libérale, ces mots insignifiants reçoivent un sens qui fait horreur. L’Église doit être de son temps, même quand le « temps » veut qu’elle ne soit pas ; et, par une conséquence bien naturelle, Dieu aussi doit être de son temps ; c’est-à-dire que Dieu aussi doit rentrer dans le sablier, finir avec l’heure et ne recommencer avec elle que quand la main de l’homme daigne le retourner ! En d’autres termes, il n’y a pas d’Église et l’homme crée Dieu. Ces formules caractérisent l’époque qui les admet. Nous traversons véritablement une orgie de sottise."

"Il n’y a point de liberté humaine (…) ; Dieu n’a point fait ce dangereux présent à des êtres faillibles. Il nous a donné le libre arbitre, point la liberté."

"Chose horrible, et aussi niaise qu’horrible : c’est au peuple du Christ que l’on propose d’accepter de choisir pour chefs civils des ignorants qui ne savent pas que Jésus-Christ est Dieu, ou des vauriens qui le savent et qui s’engagent à gouverner comme s’ils l’ignoraient. Et l’on promet des bénédictions divines à des hommes, à des sociétés capables de cette folie et de cette bassesse ! Ce n’est pas ce que leur annonce l’Esprit-Saint. Les enfants d’Israël s’étant consacrés à Belphégor, Dieu dit à Moïse : « Prends tous les chefs du peuple et pends-les à des potences, en plein jour, afin que ma fureur ne tombe point sur Israël. » Voilà une note à mettre dans le dossier de la liberté des cultes."

"« Suivre le courant », c’est à quoi se résument ces fameuses inventions et ces grandes fiertés du libéralisme catholique. 

Et pourquoi donc suivre le courant ! Nous sommes nés, nous sommes baptisés, nous sommes sacrés pour remonter le courant. Ce courant d’ignorance et de félonie de la créature, ce courant de mensonge et de péché, ce courant de boue qui porte à la perdition, nous devons le remonter et travailler à le tarir. Nous n’avons pas d’autre affaire au monde."


 - Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, chez Veuillot comme chez Madiran… Vous aurez par ailleurs remarqué que ce qui est dit ici du libéralisme catholique peut s’écrire aussi d’autres formes de libéralisme, de « gauche » comme de « droite » d’ailleurs. 

jeudi 7 juin 2018

Déshinibez vous...

"Ce manque de sang et ce manque de caractère, cette lacune physiologique et cette lacune de l’âme prennent leur force en ceci, qu’ils se sentent justifiés par une certaine morale, qui est presque la morale officielle qu’on inculque au peuple français depuis longtemps. Celui qui, victime d’un tort grave, répond par des voies de fait, sait qu’il sera traité d’énergumène. Celui qui n’accepte pas qu’on lui manque sait qu’il aura l’opinion contre lui. Et c’est la peur du blâme qui le fait se tenir coi, autant sinon plus que la peur des coups. (…) Le mot d’ordre : « Pas d’histoires ! » ; la maladie nationale : l’inhibition. Depuis près d’un siècle, depuis vingt ans plus encore, on injecte à notre peuple une morale où tout ce qui est résistant est appelé « tendu », où ce qui est fier est appelé « hautain », où l’indignation est appelée « mauvais caractère », où le juste dégoût est appelé « agressivité », où la clairvoyance est appelée « méchanceté », où l’expression de ce qui est est appelée « inconvenance » ; où tout homme qui se tient à des principes, et dit non, est décrété « impossible » ; où tout homme qui sort du conformisme est marqué (comme on dit dans le langage du sport) ; où la morale se réduit presque uniquement à être « bon », que dis-je, à être « gentil », à être aimable, à être facile ; où la critique se réduit à chercher si on est moral, et moral de cette morale-là."

Comme disait Jean-Pierre Voyer, ne peut être décemment et noblement qualifié de gentil que celui qui a prouvé qu’il pouvait être, sinon méchant, du moins courageux. Sans cela, gentil n’a rien d’un compliment. 


La suite demain j’espère ! 

mercredi 6 juin 2018

Les Français de 2018 peints par Montherlant en 1938. Avec un codicille d'Adolf Hitler.

"Quiconque a vécu en Espagne, en Italie, en Afrique du Nord, sait qu’il peut se permettre, chez nous dans l’ordre du dommage et de l’offense, ce qu’il se garde bien de se permettre là-bas, s’il tient à sa vie. Il lui arrive d’avoir la curiosité d’éprouver jusqu’à quel point il peut sévir contre un Français, sans riposte ; il voit alors qu’il peut pousser très loin ; sans cesse il a envie de crier à quelqu’un : « Mais enfin, vous ne voyez pas qu’on vous insulte ? » (…)

Si on ne s’insurge pas contre l’insulte, à plus forte raison ne s’insurgera-t-on pas contre celui qui, par incapacité ou laisser-aller, ne vous donne pas ce qui vous est dû. Le professeur d’université qui vous débite un cours qui pourrait être signé par un bachelier, le théâtre d’État qui vous présente des acteurs médiocres, le grand musée national dont les objets sont entassés sans étiquettes, dans la poussière et dans une obscurité absolue, l’administration publique où l’on vous met à la porte à trois heures, au-dessous d’une pancarte où il est marqué : « ouvert jusqu’à cinq heures », le palace où le service est mal fait, l’invité qui arrive en retard de trois quarts d’heure, peuvent manquer à leurs obligations en toute impunité. Quiconque prétend exiger que les choses soient comme elles devraient être s’attire la réponse immanquable : « Personne que vous ne réclame. » Et il passe pour un personnage insupportable non seulement chez celui qui le lèse, mais chez ceux qui sont lésés avec lui. 

(…) Toute la France est aujourd’hui un pays d’ombres, ou peu s’en faut. Un homme qui a une vitalité normale se sent, parmi les Français, d’une autre espèce ; il pense constamment au rebours d’eux, réagit autrement qu’eux, parce qu’il brûle plus et plus vite qu’eux. Les choquant toujours, sans le chercher, sans y penser, quelque soin qu’il mette à avoir le geste bien étriqué. Cela serait pénible, n’étaient les compensations. Se trouver entouré d’êtres qui ne résistent pas, il est à peine besoin de marquer ce qu’aussi on y gagne. Qui veut abuser sans risque a de bonnes raisons, hélas, pour que la France lui reste aimable, et nos étrangers le savent bien. Toute chair paraît douce à qui lui fait violence. (…)


La France fait cocorico, automatiquement dirait-on, chaque fois qu’elle reçoit un coup de pied quelque part, à la façon de ces cibles en forme de coq, dans les tirs forains, qui coqueriquent quand le tireur les a atteintes. Le climat étant un climat de dégonflage perpétuel - dégonflage du particulier devant le particulier, dégonflage des gouvernants devant le groupe et devant l’extérieur, - la nation accepte quoi que ce soit, tant des gouvernants que de l’extérieur. Dans une haute vitalité, tout devient facile ; il y a un mot admirable et profond de Casanova : « Je n’ai d’extraordinaire que de trouver facile ce qui l’est réellement. » Dans la sous-vitalité, tout est difficile, et jusqu’aux réflexes de conservation collective. On larmoie sur la « sécurité », on l’implore de ses alliés, voire de ses anciens adversaires, mais on n’exige pas de ses gouvernants que la défense nationale soit au point, ni qu’ils vous protègent, vous, vos femmes, vos enfants, contre les gaz, ni qu’ils mettent un terme au désordre social ou à l’envahissement des étrangers. J’écrivais en 1933 : « La tendance suicidaire du peuple français est certainement un curieux phénomène. » Je ne connaissais pas alors la phrase de Mein Kampf : « Quand un peuple n’a plus de réaction de défense, il est mûr pour faire un peuple d’esclaves. »"

mardi 5 juin 2018

"La disponibilité de l'Europe au reste du monde..."



"Deux grands récits se partagent le monde, ou, à tout le moins, l’Occident. Le partage est tellement inégal, à vrai dire, que partage n’est peut-être pas le mot. Si partage il y a, il est à 98 % contre 2. L’un de ces récits règne, l’autre est réfugié parmi nous. Celui qui règne a pour lui les juges, les banques, l’université, le gouvernement, le pouvoir, la quasi totalité des médias, les fameux “gafas”, et, il faut bien le dire, la majorité de l’opinion publique, hélas. C’est précisément cela, le pouvoir : la possibilité d’imposer son récit jusqu’au tréfonds des âmes, des consciences, des cœurs et des masses. Dans toute l’histoire de l’humanité, jamais ce pouvoir de manipulation des cerveaux n’a été plus puissant qu’aujourd’hui. Jamais l’effet cumulatif du pouvoir n’a été si fort. Jamais le pouvoir n’a été plus pouvoir.

L’autre récit, celui qui se terre, n’a plus que nous ; et quelques parias pourchassés, censurés, harcelés, persécutés, diffamés, calomniés, haïs, traînés quotidiennement dans l’opprobre et la boue par les desservants tout puissants de l’autre culte.

Dans le premier de ces récits, celui qui triomphe, des flots de réfugiés harcelés et martyrs, chassés de leurs pays d’origine par la misère, par la persécution et la guerre, se précipitent vers l’Europe comme vers le seul refuge possible à leur effroyable malheur. Et l’Europe égoïste en accueille une partie, certes, mais beaucoup moins qu’il ne le faudrait, doublement moins : moins que ne l’exigeraient les sentiments de la plus élémentaire humanité face aux périls auxquels sont exposés ces infortunés ; moins aussi que ne le voudrait le propre intérêt de ce vieux continent à la population déclinante, qui aurait tout à gagner à élargir et rajeunir sa force de travail, et surtout de consommation. Mais inutile d’aller plus avant. Ce récit-là, vous le connaissez par cœur. Il est celui qui est déversé sur nous du matin au soir et du soir au matin. Il est nos acouphènes, que l’on ne peut pas ne pas entendre, en permanence.

Le second récit est bien différent, faut-il le dire. Il y figure très peu de réfugiés, qui, comme certaines saveurs précieuses dans les produits de l’industrie agro-alimentaire, sont une part tout à fait marginale des énormes masses humaines que ce récit-là évoque lui aussi, au point qu’elles y sont plus considérables encore que dans l’autre. Mais ces masses, en leur masse, ne sont pas, selon lui, jetées à travers les déserts, sur les mers périlleuses, dans les montagnes enneigées et la jungle des villes par la guerre, par la persécution et la misère, qui n’affectent qu’une petite partie de leur ensemble. Elles sont mises en mouvement par la nouvelle stupéfiante, qu’un continent jadis riche, ordonné et puissant est à l’encan, qu’on peut aller y faire sa vie, que d’où qu’on vienne on peut s’y installer et jouir de ses richesses, de sa chance, de son heureuse organisation, des avantages de sa civilisation et de son organisation sociale.

Cette nouvelle étonnante, la disponibilité de l’Europe au reste du monde, fait bien état pour la forme d’un peu de résistance officielle à la transplantation sur le continent de populations venues d’ailleurs, et même d’obstacles que ces multitudes pourraient avoir à surmonter en chemin ; mais, en même temps, elle s’arrange pour laisser comprendre, à mille signes multipliés, qu’il ne faut pas prendre trop au sérieux ces embarras annoncés, qui sont surtout publiés dans le souci de ménager les opinions publiques locales. Pour l’essentiel, le message est bien clair et il est parfaitement compris jusqu’en les villages les plus reculés de la savane africaine :

« Venez, venez, venez, accourez, la voie est libre, vous serez toujours mieux que chez vous, et rapidement vous serez chez vous ! »

Et en effet ils seront chez eux, mais peut-être pas au sens où ils l’entendent. Ce nouveau chez eux sera comme l’ancien, car l’ancien, ils l’apportent avec eux. Les Africains désirent une Europe qui n’est si désirable que parce qu’ils n’y sont pas. Ils sont comme des hommes qui n’aimeraient que les vierges. Elle est comme un livre dont tous les caractère s’effaceraient sitôt l’ouvrirait-on. À peine y débarquent-ils, elle n’existe plus. Car ce qui fait les civilisations ce sont les peuples qui les ont forgées. Avec d’autres peuples elles sont autres, sauf bien sûr pour l’industrie de l’homme, post-humaine ou trans—humaine."


Renaud Camus, ici : https://www.flickr.com/photos/renaud-camus/42479387432/

lundi 4 juin 2018

"Gardons-nous bien..."

"Gardons-nous bien aussi, mes filles, de certaines humilités que nous suggère le démon. Il nous jette dans les plus vives inquiétudes en nous représentant la gravité de nos péchés. C’est là un des points sur lesquels il trouble les âmes de beaucoup de manières. Il va jusqu’à les éloigner de la Communion et à les empêcher en particulier de faire oraison, sous prétexte qu’elles en sont indignes. S’approchent-elles de la sainte Communion, elles se demandent si elles se sont bien préparées ou non, et ainsi elles perdent le temps qu’elles auraient dû employer à profiter de la grâce. Leur trouble arrive à tel point qu’elles s’imaginent parfois que leur indignité est cause d’un tel abandon de la part de Dieu ; elles doutent presque de sa miséricorde. Tout ce qu’elles font leur semble entouré de dangers ; toutes leurs bonnes oeuvres, si excellentes qu’elles soient, leur paraissent inutiles. Un tel découragement leur fait tomber les bras, elles se sentent impuissantes à accomplir aucun bien, parce qu’elles s’imaginent que tout ce qui est louable chez les autres est mauvais chez elles. 

Considérez bien, mes filles, ce que je vais dire maintenant. Il peut très bien arriver que ce sentiment si profond de votre misère soit parfois un acte d’humilité, une vertu véritable ; mais parfois aussi ce peut être une très grave tentation. Je le sais, parce que je suis passée par là. L’humilité, si grande qu’elle soit, n’inquiète pas, ne trouble pas, n’agite pas l’âme, elle est accompagnée plutôt de paix, de joie et de repos. Sans doute la vue de sa misère lui montre clairement qu’elle a mérité l’enfer et la jette dans l’affliction ; il lui semble qu’en justice toutes les créatures doivent l’avoir en horreur ; elle n’ose pas pour ainsi dire demander miséricorde. Mais quand l’humilité est véritable, cette peine répand en l’âme une telle suavité et un tel contentement que l’âme ne voudrait pas en être privée ; elle ne trouble point l’âme et ne la resserre point ; elle la dilate, au contraire, et la rend plus apte au service de Dieu. Il n’en est pas ainsi de l’autre peine. Elle trouble tout, elle agite tout ; elle bouleverse complètement l’âme ; elle est remplie d’amertume. A mon avis, le démon voudrait nous faire que nous avons de l’humilité et, s’il le pouvait, nous amener en échange à perdre toute confiance en Dieu."

Deux sentences / principes en bonus : 

"Ayez soin, au contraire, d’obéir coûte que coûte : car c’est en cela que consiste la plus grande perfection." (Il s’agit d’obéir à Dieu et à l’Église, dois-je préciser.)


"Ayez toujours soin, quelque élevée que soit votre contemplation, de commencer et d’achever votre oraison par la connaissance de vous-mêmes."

dimanche 3 juin 2018

Sursum corda - avec Thérèse d'Avila.

"Ce sont de hautes faveurs, mes soeurs, que nous devons ici considérer et comprendre, puisque nous devons les demander à Dieu. Considérez d’abord un point absolument certain pour moi. Ceux qui arrivent à la perfection ne demandent pas à Dieu d’être délivrés des travaux, des tentations, des persécutions, ni des combats. C’est là une autre preuve absolument sûre et des plus évidentes qu’ils sont dirigés par l’esprit de Dieu, et qu’ils ne sont point dans l’illusion, quand ils regardent comme venant de sa main la contemplation et les grâces dont ils sont favorisés. Aussi, je le répète, ils désirent plutôt les épreuves, ils les demandent et ils les aiment. Ils ressemblent aux soldats, qui sont d’autant plus contents qu’ils ont plus d’occasions de combattre, parce qu’ils espèrent un butin plus copieux ; s’ils n’ont pas ces occasions, ils doivent se contenter de leur solde, mais ils voient que par là ils ne peuvent pas s’enrichir beaucoup [et le goût du danger, dans tout cela ? Question de AMG.] Croyez-moi, mes soeurs, les soldats du Christ, c’est-à-dire ceux qui sont élevés à la contemplation et s’occupent d’oraison, ne voient jamais arriver assez tôt l’heure de combattre. Ils ne redoutent jamais beaucoup les ennemis déclarés ; ils les connaissent ; ils les savent sans force contre ceux que Dieu arme de sa force ; ils sortent toujours vainqueurs du combat et riches de butin ; jamais ils ne prennent la fuite devant eux. Ceux qu’ils redoutent, et ils ont raison de les redouter et de demander au Seigneur d’en être délivrés, ce sont les traîtres, les démons qui se transforment en anges de lumière, ou les ennemis qui se déguisent jusqu’à ce qu’ils aient causé les plus grands ravages dans l’âme. Ceux-ci ne se font point connaître ; mais ils sucent notre sang peu à peu et font disparaître les vertus, de telle sorte que nous tombons dans la tentation sans même nous en apercevoir. Voilà les ennemis, mes filles, dont nous devons souvent prier et supplier le Seigneur de nous délivrer, en récitant le Notre Père ; demandons-lui qu’il ne permette pas que nous succombions à la tentation, ni que nous soyons victimes de l’illusion ; conjurons-le de nous découvrir le poison ; en un mot, que nous ennemis ne nous empêchent pas de voir la lumière et la vérité."


(Rapport à ce qui a pu être dit ces derniers temps (et avant) sur le Notre Père, nous sommes ici bien loin de la traduction qui vient d’être modifiée : "Ne nous soumets pas à la tentation.")

samedi 2 juin 2018

Quand le fondateur du MacMahonisme et un post-situationniste se rencontrent à mon comptoir, ils parlent de Balzac.

Je rouvre le livre de M. Mourlet, Une vie en liberté, pour vous trouver une citation… et je retombe sur un passage de Balzac que notre ami Jean-Pierre Voyer avait cité dans le temps, et où l’on retrouve les thèmes que j’évoque depuis deux jours. Michel Mourlet parle des démagogues, qui "nous entraînent, avec la même assurance, le même entrain qu’autrefois Aristide Briand et Léon Blum [je ne me suis toujours pas remis de la découverte de sa phrase citée ici le 24 mai dernier, note de AMG], vers le même type de catastrophe - ou probablement pire - qu’ont vécue ensuite les Français. Ce sera enfin la dissolution de notre patrie (…), dissolution préparée avec tant de soin, espérée depuis si longtemps par tant de gens." - des noms, M. Mourlet, des noms ! Et voici la tirade de Balzac : 

"Qu’est-ce que la France de 1840 ? un pays exclusivement occupé d’intérêts matériels, sans patriotisme, sans conscience, où le pouvoir est sans force, où l’élection, fruit du libre arbtre et de la liberté politique, n’élève que des médiocrités, où la force brutale est devenue nécessaire contre les violences populaires, et où la discussion, étendue aux moindres choses, étouffe toute action du corps politique ; où l’argent domine toutes les questions, et où l’individualisme, produit horrible de la division à l’infini des héritages qui supprime la famille, dévorera tout, même la nation, que l’égoïsme livrera quelque jour à l’invasion. On se dira : Pourquoi pas le tzar, comme on s’est dit : - Pourquoi pas le duc d’Orléans ? On ne tient pas à grand-chose ; mais dans cinquante ans, on ne tiendra plus à rien."

Pourquoi pas le Calife, aussi - on retrouve Houellebecq, versant Soumission… M. Mourlet rappelle les invasions qui se sont produites depuis le diagnostic de Balzac, des forces allemandes à l’UE ou à la mise sous protectorat américain, remarque que la France de 1840 était un pays beaucoup plus fort que l’espèce de truc qui se défait chaque jour un peu plus sous nos yeux (je reformule), ce qui l’amène à écrire que Balzac "[peint] simplement la décomposition qu’il avait déjà sous les yeux." 



Et c’est le dernier point important, intellectuellement et psychologiquement parlant : mêmes causes, mêmes effets, même processus. Ce qui était vrai du temps de Balzac est resté vrai : cela se voit plus, mais n'est pas différent de nature. Si on ne freine pas les forces de décomposition, à un moment ou un autre, elles finissent pas l’emporter. Et comme une grande partie des élites, c’est-à-dire, pour parler comme Balzac, des médiocrités qui dirigent la France font les mêmes erreurs depuis deux cents ans, et en rajoutent dans l’erreur pour essayer de cacher les erreurs précédentes, et ainsi de suite… 

Réciproquement : il n’y a pas de fatalité, il n’y a pas d’impossibilité, il n’y a que des difficultés croissantes. Elles suffisent certes à notre malheur. 

vendredi 1 juin 2018

Suite du précédent.

"J’ai entendu à la radio, il y a assez longtemps, le président de l’association des roller-skaters de Paris menacer un représentant de la Préfecture de police de dissoudre l’association si la Préfecture ne permettait pas que les roller-skaters aillent à leur gré, en masse, par milliers, hors des voies précédemment convenues avec la Préfecture. Il ajouta fièrement (pride d’abord) « Le roller c’est la liberté ». Voilà l’enculiste. Quelle élévation d’esprit. Quelle haute idée de la liberté. Parmi les causes du nihilisme, Nietzsche relève, du fait du manque d’une espèce supérieure (les Napoléon se font rares) : « L’espèce inférieure, — "troupeau", "masse", "société" — désapprend la modestie et enfle ses besoins jusqu’à en faire des valeurs cosmiques et métaphysiques. Par là l’existence tout entière est vulgarisée. » (Le nihilisme européen, manuscrit, Nice, 1886) En effet puisque voilà que le roller c’est la liberté. Existe-t-il une valeur plus cosmique et métaphysique que la liberté et un besoin plus vulgaire que le roller ? L’enculisme, comme son nom l’indique, c’est la liberté d’enculer. Enculez-vous les uns les autres. Houellebecq a raison : à côté de ça, la gendarmerie est un humanisme (il est vrai que Houellebecq ne l’entend pas ainsi : il oppose l’humanisme de la gendarmerie à la barbarie des commandos islamistes). Je comprends également quelle liberté Houellebecq dit haïr. Mais cette liberté, qui menaçait de sévir mille ans, malgré les apparences, n’est pas immuable. Le passé la rattrape, cette partie du passé qu’elle n’a pas encore réussi à détruire complètement (on ne saurait penser à tout. Nobody’s perfect.) De même que Cuvier put reconstituer un mammifère fossile à partir d’une seule omoplate, Ben Laden est capable de reconstituer cette merdeuse société à partir d’un seul patineur à roulette ou d’un seul pédé marié et de tirer la conclusion qui s’impose. Un tel monde doit disparaître."

Les remarques d'hier m'ont remis en mémoire le concept d'enculisme, créé par Jean-Pierre Voyer - lequel comme Jean Clair n'hésite pas à citer Balzac et sa description du glissement progressif, non du plaisir, mais des Français vers la petitesse, morale comme architecturale. L'enculisme, c'est l'équivalent agressif de "ces traits de lésine et de méfiance" qu'évoquait Jean Clair. C'est le petit qui veut enculer tout le monde comme s'il était W. Buffet ou G. Soros. Ce n'est pas que ces gens-là soient très estimables ; mais le problème devient plus grave quand tous les petits merdeux occidentaux cherchent à les imiter. A côté de ça, oui, la gendarmerie est un humanisme...

Une remarque sur la dernière phrase de la citation de Jean-Pierre Voyer (que vous trouverez ici : http://leuven.pagesperso-orange.fr/dire.htm#pendant) : la comparaison entre Cuvier et Ben Laden est boiteuse, puisque Ben Laden ne cherche pas à "reconstituer cette merdeuse société à partir d’un seul patineur à roulette ou d’un seul pédé marié". Il tire au contraire "la conclusion qui s’impose. Un tel monde doit disparaître." L'erreur, que j'ai aussi commise, fut de croire, à partir de cet accord sur l'idée qu'un tel monde devait disparaître, il pouvait y avoir un cousinage entre le combat de Ben Laden, ou de tout musulman qui combat en tant que musulman, avec ce que pourrait être le nôtre. (Comme je l'écrivais en tête d'un long article méchant sur Dantec, les ennemis de mes ennemis ne sont pas forcément mes amis.) 


En gros : il est trop tard pour refaire l'histoire, mais il n'est jamais trop tard pour bien faire.