mardi 22 octobre 2019

Jeunesse et santé mentales.

Maulnier encore, dans le même esprit que la dernière fois : 

"Vieille, vieille jeunesse, la plus vieille jeunesse qu’ait connue l’histoire des hommes, jeunesse qui craint le combat, qui protège sa tête de son coude contre les coups, qui regarde vers le passé rassurant, qui proteste et conteste parce que tout ne lui est pas donné, comme si rien était jamais donné, comme si rien ne pouvait être plus exaltant que l’avenir vierge, libre comme la grande mer des départs, et cette merveille : de grandes choses interdites. Voilà la faute de vos parents : quelles choses interdites vous ont-ils laissées en héritage, quelles règles à enfreindre ? Toutes les règles étaient mortes."

(C'est pour ça que Cohen-Bendit ne vieillit pas : il a toujours été vieux ! Sa grimace au flic, c'est une mimique de petit vieux...)


Une autre, pour la route : 


"« Je suis coupable », ou « je ne suis pas coupable » : deux obsessions de la mauvaise santé mentale. La bonne santé vit joyeusement en compagnie de l’innocence, et de la culpabilité."

dimanche 20 octobre 2019

"Des enfants de vieux."

Évidemment, Thierry Maulnier, question style, ce n’est pas Chateaubriand, mais si on commence à virer tous ceux qui écrivent moins bien que l’auteur des Mémoires d’outre-tombe, ça ne va pas être facile - or, question lucidité, je trouve ce texte intéressant : 

"La « révolution » des étudiants dans la France de 1968, et ailleurs, a été une révolution avortée, comme beaucoup d’autres. Pour qu’elle s’évanouisse ainsi qu’une fumée, il a suffi de quatre phrases prononcées avec l’autorité nécessaire. Il n’en résulte pas qu’elle ait été sans conséquences. En fait, si elle n’a pas provoqué de changements politiques à court terme, tout le climat culturel de la nation s’est trouvé changé, pour ainsi dire, du jour au lendemain. Des parents ont découvert leurs enfants, la gauche a découvert une autre gauche à sa gauche, le règne - le monopole - de la terreur a été consolidé ou instauré dans les facultés, dans les théâtres, les maisons de la culture, dans l’information, jusque dans les salons de la bourgeoisie opportuniste. Il est surprenant que de telles conséquences soient issues d’une sorte de fête des Fous, d’une bacchanale politico-philosophico-sexuelle, que personne n’a prise au sérieux, même pas ses acteurs, qui n’a pas fait de morts, et qui, plutôt que la révolution, en était la dérision involontaire, la parodie. Pourquoi ? Parce que toute la société devant elle était vermoulue, privée de confiance en elle-même - à bout de souffle. Dans une nation épuisée mais parvenue à un certain bien-être, les poussées révolutionnaires elles-mêmes manquent de force. La résistance était molle, mais la poussée était faible. Une société en déclin marque de sa propre faiblesse les énergies révolutionnaires qui se lèvent en elle pour la contester. Les jeunes gens de 1968 étaient des enfants de vieux."


 - Et, vieux, ils sont toujours des enfants de vieux… comme une espèce de malédiction originelle, dont ils ne sont pas responsables, mais qu’ils perpétuent avec un zèle regrettable.

vendredi 18 octobre 2019

"Une quasi-chose qui tient de tout et de rien..."

Encore un peu de Chateaubriand…

"Ce que l'on possède aujourd'hui est un je ne sais quoi qui n'est ni république, ni monarchie, ni légitimité, ni illégitimité ; une quasi-chose qui tient de tout et de rien, qui ne vit pas, qui ne meurt pas ; une usurpation sans usurpateur, une journée sans veille et sans lendemain."

"Cependant, Messieurs, on n'ignore plus l'utilité des forêts. (...) Partout où les arbres ont disparu, l'homme a été puni de son imprévoyance. Je puis vous dire mieux qu'un autre, Messieurs, ce que produit la présence ou l'absence de forêts, puisque j'ai vu les solitudes du Nouveau Monde où la nature semble naître, et les déserts de la vieille Arabie où la création paraît expirer."

l'Angleterre : "Qu'avons-nous donc à espérer d'elle ? Quelle niaiserie de nous croire ses alliés, parce qu'elle a comme nous deux Chambres qui ne ressemblent guère aux nôtres ! Le peuple anglais possède de grandes qualités ; son gouvernement a de l'expérience et de la fermeté ; mais en politique il est tout positif. S'imaginer qu'il va devenir le Don Quichotte des libertés du monde, c'est étrangement le méconnaître : le cabinet de Saint-James s'est-il jamais piqué d'un dévouement sentimental pour les institutions d'un peuple ? Il a toujours fait bon marché du salut des rois et des nations, prêt à sacrifier monarchie ou république à ses intérêts."

"Il n'en est pas d'une nation comme d'un homme : la modération dans la fortune et l'amour du repos qui peuvent convenir à un citoyen ne mèneront pas bien loin un Etat. Sans doute il ne faut jamais faire une guerre impie ; il ne faut jamais acheter la gloire au prix d'une injustice : mais ne pas savoir profiter de sa position pour honorer, agrandir, fortifier sa patrie, c'est plutôt dans un roi un défaut de génie qu'un sentiment de vertu."



"Vous parlez de l'abaissement de la France, et vous êtes à genoux : cela vous va mal."

jeudi 17 octobre 2019

"Un acte de matérialisme hideux."

Je rouvre un vieux dossier Chateaubriand, j’y trouve quelques perles, que je vous laisse harmoniser avec l’actualité et ses personnages…

"Toutes les constitutions ne sont pas applicables aux mêmes peuples ; toutes les formes de gouvernement sont bonnes, hors celles qui enlèveraient à l'homme sa dignité. Nos révolutionnaires, qui manquent surtout d'élévation d'âme, ont placé l'indépendance dans les mots ; ils n'ont pas vu qu'elle peut exister dans certaines institutions qui impriment à certains peuples un caractère spécial de liberté."

"A Dieu ne plaise, que je me fasse l'apôtre de cette propagande qui prétend coûte que coûte, sang et pleurs, anarchie et ruines, rétablir des institutions pareilles en tous pays, comme si la civilisation atteignait partout le même niveau. Il me semble voir des costumiers qui, n'ayant qu'une forme et qu'une mesure, jettent le même habit tantôt sur le dos d'un nain, tantôt sur le dos d'un géant. Manteau court pour l'un, robe traînante pour l’autre."

sur Napoléon : "Il méprise souverainement les hommes, parce qu'il les juge d'après lui."

De Renan (je trouve ça dans le même dossier) : "Le jour où la France coupa la tête de Louis XVI, elle commit un suicide" - un "acte de matérialisme hideux".

Retour à Chateaubriand : "Les Français ont toujours été libres au pied du trône : nous avions placé dans nos opinions, l'indépendance que d'autres peuples ont mise dans leurs lois."

"L'étendue naturelle d'un empire n'est point fixée par des bornes géographiques, quoi qu'on en puisse dire, mais par la conformité des mœurs et des langages : la France finit là où on ne parle plus français." - celle-là, adaptée à nos quartiers, fait mal…

Et pour finir : 


"Notre vieille monarchie était fondée sur l'honneur : si l'honneur est une fiction, du moins cette fiction est-elle naturelle à la France, et elle a produit d'immortelles réalités."

dimanche 13 octobre 2019

(Pas trouvé de titre...)




Les habitués qui me suivent depuis des lustres - il y en a, et je les remercie ! - savent que si j’ai pu évoluer sur certains points j’ai toujours défendu l’idée qu’il n’y avait pas de rupture de principe entre modernité et post-modernité. Je me réjouis donc chaque fois que je rencontre une confirmation de cette hypothèse, que ce soit un élément de preuve ou un simple accord sur ce point d’un auteur que j’estime. 

J’ai ainsi été ravi de lire ce paragraphe de Jean Clair (qui vient à la fin d’une séquence fort réussie, dont j’espère vous transmettre la substantifique moelle ultérieurement) : 

"Cette provinciale de passage, avec l’accent de son terroir, qui pénètre pour la première fois dans les jardins du Palais-Royal et, découvrant les colonnes de Daniel Buren, de hauteurs différentes, comme les poteaux en béton d’un édifice en cours, s’exclame : « Mais, y a tout un chantier ici… » Elle dit mieux que toutes les exégèses le projet inachevé de la modernité - et déjà sa ruine, prétentieuse, laide et dérisoire. La modernité comme construction de la ruine."


Très bonne définition ! - On peut ajouter alors - j’ai peut-être déjà écrit cela - que le moderne est celui participe de façon plus ou moins volontaire et/ou amère à la construction de cette ruine, quand le post-moderne s’enchante (et il a raison, il serait incapable de faire autre chose) de construire de la ruine.  (Comme on dirait : de la merde - et l’on connaît l’attirance du post-moderne pour l’organique et l’excrémentiel.) Différence d'état d'esprit, pas de principe. 

vendredi 11 octobre 2019

De Jésus-Christ à Han Solo...

En pleine lecture du Nouveau Testament (saint Jean, plus précisément), je songe ces jours-ci à ma thèse (ici : http://cafeducommerce.blogspot.com/2018/02/montrer-le-fond-de-la-mer-le-montrer-et.html) selon laquelle le cinéma, brisant le cours décadent (le mot est d’autant plus justifié que cette idée m’était venue entre autres à la lecture de considérations de Jean Clair sur A rebours) de l’art moderne, avait su, pendant quelques décennies, redonner à l’homme, à la figure humaine, sa dignité - avant que la vidéo, le transhumanisme, le catharisme LGBT, l’indifférence maçonnique à toute dignité supra-humaine de l’homme, etc., ne viennent permettre à l’ « art » moderne de reprendre son cours de destruction… 

(Une illustration facile ou symbolique serait fournie par les deux derniers épisodes à ce jour de Star wars : de la rencontre bazinienne et émouvante des visages et corps vieillis de Harrison Ford et Carrie Fisher, à l’épouvantable nécrophilie expérimentale autour de l’image filmée de Peter Cushing…)

Je pourrais aujourd’hui reformuler ceci en écrivant que le cinéma a été, comme ce fut auparavant le cas pour la peinture, avant qu'elle ne renonce à cette mission, un art de l’incarnation. Si je continue dans un sens biblique et repense aux passages où le Christ se dit "la lumière", il n’en faudrait pas beaucoup pour que je glose sur le nom des inventeurs du cinéma, voire sur leur nationalité - les Lumière étaient français, pas anglais ou allemands… J’en resterais à la définition du cinéma selon André Bazin : "Le cinéma est le voile de Véronique posé sur le visage de la souffrance humaine" et enchaîne maintenant, une fois cet état d’esprit exposé, sur la citation du jour, Jean Clair encore : 

"Il n’y a que deux attitudes face à l’énigme du visage, ou bien trancher la tête, comme les Révolutionnaires ou les adorateurs d’Allah, à défaut de pouvoir supporter l’embarras de la face, ou bien, d’un mouvement contraire, l’imprimer, en conserver l’image, et tenter de comprendre, aussi longtemps qu’on peut, ce qui se cache en elle, et en chérir l’énigme. 

Il y a l’Islam, mais avant lui il y a eu les héroïnes de la Bible, pour pratiquer la décollation des hommes. 

Dans le Nouveau Testament apparaît une sensibilité différente : la naissance de la tendresse pour autrui, et par conséquent un amour pour son visage, que manifeste le christianisme et qu’incarne Véronique. Au lieu de l’épée, elle usera de son linge pour essuyer un visage, comme déjà détaché, décollé de son corps, celui du futur Crucifié dont elle entreprend de garder l’empreinte. 


Il y a des tableaux, au XVe siècle, où Judith et Salomé saisissent par les cheveux les têtes tranchées du saint ou du tyran pour les exhiber à la hauteur de leur ventre, et pour les tendre à bout de bras, comme un trophée. Dans d’autres peintures, d’une confondante réversibilité, c’est aussi à la ceinture, et avec le même geste, que Véronique tient et déplie le voile contenant imprimée la tête ensanglantée du Christ, pareille à celle d’un décapité, mais c’est pour en conserver cette fois, pieusement, le modèle. 

« Véronique », latinisation de Berenikê, ou Beronikê, c’est « Bérénice » : celle qui « porte la victoire ». Véronique est la première femme à triompher de la mort, et de ce triomphe, c’est dans sa main qu’elle retient l’image, une simple image imprimée, qui survit."


"Une simple image imprimée, qui survit, vingt-quatre fois par seconde…" - J’ajouterai à ce texte certes un peu rapide et général mais touchant qu’on y trouve implicitement l’intuition d’un certain rapport aux femmes dans le christianisme : alors que dans un premier temps (vétéro-testamentaire si l’on veut) elles peuvent pratiquer une violence comparable à celle des hommes, elles consacrent ensuite leur propre féminité en apportant une autre approche (néo-testamentaire si l’on veut) - mais à partir de et en reproduisant d’une certaine manière leur premier comportement, tout en en changeant complètement le sens. (Et cela me semble caractéristique des rapports entre Nouveau et Ancien Testaments - ou comment ne pas être marcioniste…)

jeudi 10 octobre 2019

Anti-américanisme lucide.

Jean Clair cite cette phrase de Duchamp : "Ce que les Américains ont de mieux, c’est leur plomberie." Mine de rien, cette phrase définit aussi bien un rapport au corps - cela m’a rappelé un texte de Gombrowicz sur les salles de bain et toilettes nouvelles des années 20, avec évacuation tellement rapide des excréments que ceux-ci en deviennent presque fictifs - qu’une éthique et une esthétique. Il faut que ça coule, en somme. Les flux avant tout. Hollywood et Netflix participent de la même vision du monde - la pratique du bombardement massif comme premier principe de la guerre en serait un autre exemple : d’abord, on fait place nette. (Ce qui permet de sentir pourquoi le pays le plus meurtrier de l’histoire est aussi le plus moralisateur : qu'importe le nombre de cadavres tant qu'on nettoie bien les traces du massacre !) Une variation sur le thème de L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme



On peut le formuler autrement : dans l’univers anglo-saxon, il n’y a rien de rabelaisien. Ce qui n'empêche pas, sur le versant américain, une forme perverse de scatologie, mais chacun, sinon sa merde, du moins ses contradictions...

lundi 7 octobre 2019

"On ne répondit pas."

Poursuivant, à mon train de sénateur, la lecture du livre de Jean Clair, La part de l’ange. Journal 2012-2015 (J. Clair qui je le précise n’est pas particulièrement anti-musulman), c’est aujourd’hui que je tombe sur ces lignes : 

"Les églises… On est resté embarrassé, sans voix quand, d’un ton patelin, le recteur de la Mosquée de Paris a proposé qu’on transformât les églises désaffectées en mosquées pour accueillir les foules de croyants qui prient dans les rues. Que répondre ? On ne répondit pas. Empêtré dans les contradictions de la laïcité, ignorant de l’histoire culturelle et architecturale d’un édifice autour duquel l’Occident avait fondé sa culture, on resta coi. 

C’était oublier qu’un auparavant, au mois près, les Islamistes au pouvoir en Turquie demandaient que la basilique impériale, transformée en musée par Kemal, l’église de la Sainte-Sophie, redevienne une mosquée. Le président Erdogan, le 30 mai 2014, était venu prier à Sainte-Sophie, le jour anniversaire de la chute de Constantinople. Un autre anniversaire était, ce jour-là, celui du génocide arménien, un siècle plus tôt, en 1919. Les dates avaient été choisies et la proposition du recteur n’était pas venue au hasard du seul fait sa générosité. La France ne disait mot, soulagée d’en finir avec la foi de ses grands-parents : pourquoi en effet ne pas donner nos églises aux musulmans qui sont à la rue, comme nos lycées déserts au migrants qui campent chez nous ? 


Il y a au Louvre une salle des antiquités islamiques, à grand faste inaugurée, mais qui, dans ses pauvres collections, ne présente pas grand cas. 

La salle byzantine a récemment été fermée, où des objets somptueux, délicats, bouleversants à nos sens, illustraient une histoire qui a été la nôtre, ses mythes, ses légendes - et pourquoi pas sa foi ? -, pour témoigner, dans leur forme et dans leur iconographie, que l’Orient avait été, jusqu’à Constantinople, le berceau spirituel de l’Europe…



Amie fidèle de l’Arabie saoudite, du Qatar et des Émirs, la France semble avoir toujours préféré la collaboration à la résistance, et le lâche soulagement de la poignée de main de Montoire à la levée en masse qui aurait permis de redonner à ceux qui la peuplent un peu de sens et d’orgueil. On sauve chaque fois son corps, un peu honteux, mais on a perdu l’âme. Au nom de la laïcité, on a en France déchristianisé plus vite et plus radicalement qu’en tout autre pays d’Europe. On a aussi, ce faisant, pavé la voie à l’ignorance et la brutalité qui montent. Laissons donc les vieilles églises et les anciens lycées aux nouveaux arrivants. De déni en déni, de lâcheté en lâcheté, quand tout aura été, de proche en proche et sans murmurer, la proie d’une désécration, « une pénurie de sacré » disait déjà Péguy, nous serons prêts pour l’abattoir."

Now’s the time, comme disait Charlie Parker…

mercredi 2 octobre 2019

"Vous connaîtrez la vérité et la vérité fera de vous des hommes libres."

Jean, 8, 31. Difficile d’affirmer plus clairement que la liberté n’est ni un point de départ ni même une fin en soi, mais une heureuse conséquence d’un certain rapport à la vérité. 

Rapport à la vérité évoqué, dans la perspective inverse, quelques versets plus loin : 

"Pourquoi ne comprenez-vous pas mon langage ? Parce que vous n’êtes pas capables d’écouter ma parole. Votre père, c’est le diable, et vous avez la volonté de réaliser les désirs de votre père. Dès le commencement il s’est attaché à faire mourir l’homme ; il ne s’est pas tenu dans la vérité parce qu’il n’y a pas en lui de vérité. Lorsqu’il profère le mensonge, il est dans son propre bien parce qu’il est menteur et père du mensonge. Quant à moi, c’est parce que je dis la vérité que vous ne me croyez pas." (43-44)


L’évangile de saint Jean pour s’en prendre à MM. Macron, Ferrand ou Buzyn, cela peut sembler superfétatoire, par trop solennel, voire grotesque, mais c’est justement cela l’erreur : croire que les gens qui passent leur vie dans le mensonge, la manipulation, les coups fourrés, etc., ne sont pas, d’une certaine façon, diaboliques. - Est-ce qui cela signifie nécessairement qu’il faille les brûler vifs ? C'est une question différente. Mais ce n’est pas parce qu’ils sont minables qu’ils ne sont pas dangereux… 

On a les diables que l’on mérite, en somme !

lundi 30 septembre 2019

Quant tout le monde souhaite le pire, ne devient-il pas sûr ?

Cela faisait un certain temps que je n’avais pas été fureter du côté de « l’histoire invisible » - cette expression, empruntée sauf erreur de ma part à Raymond Abellio, désignant la recherche de lignes de sens métaphysiques dans l’histoire. Recherches fragiles, tant l’irruption d’un événement imprévu peut bousculer les perspectives logiques que l’on avait cru pouvoir déceler, voire inciter à en trouver d’autres auxquelles on n’aurait pas pensées avant ; mais recherches d’une certaine façon nécessaires tant l’histoire actuelle, de par son imprévisibilité même, nous pousse paradoxalement à renouer avec le long terme, qui semble être le seul à pouvoir nous donner une intuition de ce qui pourrait se passer sous peu… Ajoutons que le retour sur le devant de la scène de forces - Russie, Autriche, Islam, par exemple - qui il y a quelques décennies pouvaient passer pour sorties ou en voie de sortie de l’histoire, va dans le même sens de la réconciliation de l’analyse politique avec les grandes perspectives historiques. 

C’est dans cet esprit que j’ai été flâner dans un petit livre de Jean Parvulesco, Le soleil rouge de Raymond Abellio (1987), et que j’en extrais les lignes qui suivent. Le passage que j’ai supprimé contient quelques considérations d’ordre dialectique qui ne me semblent pas ajouter grand-chose au propos :

"Depuis la fin de la dernière guerre civile occidentale, la préoccupation décisive de la culture européenne semble avoir celle de se dissimuler à elle-même, et le plus longtemps possible, la seule vérité authentiquement révolutionnaire de son propre état : à savoir que, depuis 1945, il n’y a plus ni ne saurait y avoir encore une culture européenne dans le sens le plus grand, dans le sens tragique, dans le sens immédiatement agonique du mot. 

Ainsi notre conscience du moment à chaque fois unique et du destin infiniment tragique et rompu à travers lesquels nous nous trouvons présents dans l’histoire a-t-elle mystérieusement cessé d’être action, nativité incessante d’une vision du monde et de l’histoire, d’une vision nôtre exclusivement considérée comme depuis toujours identique à elle-même, identique au secret profond de sa forme originelle. 

Mais, dans le champ de l’Esprit, qui est avant tout le champ d’une unité active, il ne se peut pas qu’il y ait d’interruption. [Je coupe donc ici la fin du paragraphe, dans laquelle Parvulesco exprime l’idée que l’apparence d’une interruption ne peut par conséquent qu’être trompeuse, et doit ainsi inciter à "saisir dialectiquement la lumière germinale d’une signification positive à couvert."]

Et, d’autre part, saint Jean de la Croix n’enseigne-t-il pas que l’heure qui précède le jour est l’heure la plus noire de la nuit ? Dans l’ouverture de cette inconcevable certitude irrationnelle, nous retrouvons l’héritage - soutenu, en Occident, par la continuation christologique - de la plus ancienne, de le plus profonde des pensées mystiques indo-européennes de l’immortalité en tant que « dur combat », et que notre Sauveur Solaire avait exaltée dans son enseignement agonique et nocturne de la parabole du grain qui, pour porter fruit, doit connaître la mort en la traversant, en s’en appropriant les pouvoirs et le mystère, en la dépassant, en se la soumettant, terrassée.

C’est ainsi qu’en s’immolant Lui-même à Lui-même, le Sauveur Agonique nous a prouvé la résurrection, l’éternelle déroute de la mort, et c’est précisément sa mort glorieuse, si glorieuse et héroïque à la fois, qui donne à l’histoire occidentale à son terme, à l’histoire occidentale indéfiniment renouvelée d’au-delà de l’histoire et à notre espérance d’au-delà de toute espérance, une dimension absolue, suprahumaine et divine, une dimension immédiatement eucharistique. 

Or ce que la culture européenne a perdu, ou croit avoir perdu depuis 1945, c’est précisément cette dimension eucharistique de l’histoire, la conscience de l’impossibilité totale d’une fin de l’histoire qui jusque dans son après-histoire même ne fût une fin dans le sens de la plus extrême espérance christologique face au néant de tout néant."


Je n’ai pas encore pris le temps de regarder les vidéos que J. Rochedy vient de consacrer à Nietzsche et au nihilisme européen actuel ; ce qui suit ne peut donc être considéré comme leur répondant, mais il me semble que Parvulesco, entre la lucidité et le voeu pieux, met le doigt sur une dimension de notre crise spirituelle : les convictions nihilistes ou suicidaires y sont d’une certaine manière partagées par les représentants du néant et de la crise d’une part, et par ceux qui croient encore, envers et contre tout, que l’Europe va pouvoir se sauver. Certes ceux-ci, dans leur combat politique quotidien, ne cherchent aucunement à hâter la venue d’une crise dont ils savent que le pire pourrait sortir, mais ils ont bien du mal à ne pas considérer cette crise comme inévitable, si ce n’est peut-être bénéfique ou salutaire. Les optimistes de la chute de l’Europe - nihilistes, capitalistes, les sectes contemporaines (écolos, féministes, LGBT, etc.), les musulmans d’une autre manière - poussent dans le même sens que ceux qui ne veulent pas de cette chute… sans compter cette espèce de croyance que nous gardons d’un miracle toujours possible, croyance à laquelle il serait sot de tourner le dos mais qui est aussi une forme de paresse…


Il ne vous aura pas échappé, chers lecteurs, que depuis la rentrée des classes j’ai tendance à choisir des textes quelque peu catastrophistes, ou qui du moins décrivent des catastrophes passées. Quand, d’une certaine façon, tout le monde désire la catastrophe, y compris ceux qui luttent - et à raison ! - contre elle… il est normal de s’intéresser de nouveau à ce thème. Et mon intérêt même pour l’histoire invisible serait justiciable de ces remarques…

vendredi 27 septembre 2019

"Que faisiez-vous en 1870 ?"

Tel est le dernier lieu commun évoqué par Bloy dans son Exégèse, première série. Voici les premiers paragraphes de son analyse : 

"Cette interrogation, si fréquente aujourd’hui encore, n’aura plus de sens pour la prochaine génération. Résolu d’en finir avec ces Lieux Communs qui commencent à me puer au nez et forcé d’en omettre un assez grand nombre, il m’a semblé que celui-ci les englobait tous expressivement. Au fond, le Lieu Commun est une tangente pour fuir à l’heure du danger et jamais les bourgeois n’ont autant fui qu’en 1870. 

C’était, alors, la fuite tumultueuse, hurlante, éperdue, l’immense panique vidant les maisons et vidant les villes, comme les ouvriers de nuit vident les lieux immondes. C’était l’infâme, naïve et classique peur du rentier écrasant les faibles dans sa débandade effrénée. Aujourd’hui, c’est le défilé sur la grande route du silence. 

Que faisiez-vous en 1870 ? C’était pourtant l’époque où il aurait fallu faire quelque chose, où tu as dû faire quelque chose, misérable, ne fût-ce, comme Huysmans, que des liquidités dans un hôpital. Quand nous étions une centaine de mille dans les champs, privés de pain au coeur de la France devenue la fille aînée de Gambetta, privés même de l’ennemi devant lequel on ne nous alignait jamais, nous avions le droit de nous informer, peut-être, et de demander aux bien vêtus et aux bien nourris ce qu’ils faisaient dans leurs culottes. La réponse, quelquefois, était drôle et il arriva qu’elle se perdit en gargouillements, comme le jour où nous envoyâmes dans la Mayenne le fils unique d’un notaire de Château-Gontier. Aujourd’hui, je le répète, c’est la grande route du silence. Allez demander à ceux de nos grands hommes qui ont dépassé cinquante ans ce qu’ils faisaient en 1870…


Cette date est devenue une espèce de schéma pour toutes les postures de l’ignominie contemporaine. Elle signifie toutes les lâchetés, toutes les hontes passées et à venir. La plus parfaite, c’est le silence, l’universelle fuite silencieuse qui se réalise ou se prépare. Bicyclettes et automobiles sont des précautions en vue d’une déroute infinie dont la débâcle d’il y a trente ans n’aura été qu’une modeste préfiguration, un timide pronostic aux yeux baissés. Déroute des corps ou des âmes ? Nul ne le sait. Les deux, très-probablement. Mais comment imaginer ce monde en fuite, ce déluge de déserteurs ou d’épouvantés ?…"

dimanche 22 septembre 2019

"Un traité venait consacrer le déshonneur et l’abaissement de la France…"

Je feuillette le recueil des frères Goncourt en « Bouquins », voici l’ouverture de leur livre sur Marie-Antoinette - l’idée, non encore exprimée dans ses paragraphes, étant d’expliquer les raisons légitimes pour lesquelles la monarchie, changeant de politique, s’est tournée vers l’alliance avec l’Autriche - d’où l’union de Louis XVI avec la fille de l’Impératrice Marie-Thérèse. Vous connaissez la fin de l’histoire, voici sa mise en situation : 

"Au milieu du XVIIIe siècle, la France avait perdu l’héritage de gloire et de Louis XIV, le meilleur de son sang, la moitié de son argent, l’audace même et la fortune du désespoir. Ses armées reculant de défaites en défaites, ses drapeaux en fuite, sa marine balayée, cachée dans les ports, et n’osant tenter la Méditerranée, son commerce anéanti, son cabotage ruiné, la France, épuisée et honteuse, voyait l’Angleterre lui enlever un jour Louisbourg, un jour le Sénégal, un jour Gorée, un jour Pondichéry, et le Coromandel, et Malabar, hier la Guadeloupe, aujourd’hui Saint-Domingue, demain Cayenne. La France détournait-elle ses yeux de son empire au-delà des mers, la patrie, en écoutant à ses frontières, entendait la marche des troupes prusso-anglaises. Sa jeunesse était restée sur les champs de bataille de Dettingen et de Rosbach ; ses vingt-sept vaisseaux de ligne étaient pris ; six mille de ses matelots étaient prisonniers ; et l’Angleterre, maîtresse de Belle-Isle, pouvait promener impunément l’incendie et la terreur le long de ses côtes, de Cherbourg à Toulon. Un traité venait consacrer le déshonneur et l’abaissement de la France. Le traité de Paris cédait en toute propriété au roi d’Angleterre, le Canada et Louisbourg, qui avaient coûté à la France tant d’hommes et tant d’argent, l’île du Cap-Breton, toutes les îles du golfe et du fleuve Saint-Laurent. Du banc de Terre-Neuve, le traité de Paris ne laissait à la France, pour sa pêche à la morue, que les îlots de Saint-Pierre et de Miquelon, avec une garnison qui ne pouvait pas excéder cinquante hommes. Le traité de Paris enfermait et resserrait la France dans sa possession de la Louisiane par un ligne tracée au milieu du Mississippi. Il chassait la France de ses établissements sur le Gange. Il enlevait à la France les plus riches et les plus fertiles des Antilles, la portion la plus avantageuse du Sénégal, la plus salubre de l’île de Gorée.

Il punissait l’Espagne d’avoir soutenu la France, en enlevant la Floride à l’Espagne. Mais l’Angleterre n’était point satisfaite encore de l’imposition de toutes ces conditions, qui lui donnaient presque tout le continent américain, depuis le 25e degré jusque sous le pôle. Elle voulait et obtenait une dernière humiliation de la France. Par le traité de Paris, les fortifications de Dunkerque ne pouvaient être relevées, et la ville et le port devaient rester indéfiniment sous l’oeil et la surveillance de commissaires de l’Angleterre, établis à poste fixe et payés par la France."


(Enculés d’anglo-saxons, on n’en sort pas…) La suite à l’occasion !

mardi 17 septembre 2019

Devoir de mémoire !

"J’habite, sur la rive gauche de la Marne, un pays qui fut très-particulièrement saccagé, pillé, rançonné, détroussé, maltraité de toute façon par les Allemands, en 1870 et 1871, et où il est impossible de trouver quelqu’un qui s’en souvienne. C’est un peu décourageant pour un citoyen français qui aurait des histoires de guerre à raconter. Précisément, j’en tenais une qui n’eût pas été sans intérêt, mais il faudrait tellement compter sur des âmes qui n’existent plus !

Avec cette espèce de sentimentalité internationale qui voudrait qu’on oubliât l’Outrage horrible et que tout le monde s’embrassât dans un pardon cosmopolite et une chiasse universelle, où trouver un auditeur capable, etc…"


Bloy. Merci à lui !

lundi 16 septembre 2019

"Quelque Babylone de l’avenir…"



Quelques remarques de et sur les frères Goncourt, issues de la préface de Robert Kopp au recueil Les maîtresses de Louis XV et autres portraits de femmes, Robert Laffont, 2003. Je n’en ferai (a priori, car parfois une idée me vient et m’entraîne…) pas de commentaires ni n’en tirerai de conclusions, me contenant de suggérer, sur le versant égotiste, que ce n’est peut-être pas tout à fait par hasard que je choisis, pour ma première livraison de quelque ampleur depuis les vacances, un texte sur le rapport au passé (ce qui ne signifie pas que je souscris pleinement à tous les jugements qui suivent). Bonne lecture ! 

"Les Goncourt veulent faire revivre le XVIIIe siècle pour montrer d’abord à quel point ce siècle est à l’opposé de leur propre temps. Ils détestent leur époque pour sa platitude, sa vulgarité et son hypocrisie ; ils s’y sentent totalement étrangers : « Ce temps nous lève le coeur. Il nous semble que nous soyons exilés chez nos contemporains… » Certes, ce sentiment d’exil, bon nombre d’écrivains, comme Baudelaire ou Flaubert, le partagent. Comme eux, les Goncourt supportent mal les profonds bouleversements dont les transformations du Paris d’Haussmann ne sont que le signe le plus apparent : « Notre Paris, le Paris où nous sommes nés, le Paris des moeurs de 1830 à 1848, s’en va. Et il ne s’en va pas par le matériel, il s’en va par le moral. La vie sociale y fait une grande évolution, qui commence. Je vois des femmes, des enfants, des ménages, des familles dans ce café. L’intérieur s’en va. La vie retourne à devenir publique. Le cercle pour en haut, le café pour en bas, voilà où aboutissent la société et le peuple. Tout cela me fait l’effet d’être, dans cette patrie de mes goûts, comme un voyageur. Je suis étranger à ce qui vient, à ce qui est, comme à ces boulevards nouveaux, qui ne sentent plus le monde de Balzac, qui sentent Londres, quelque Babylone de l’avenir. Il est bête de venir ainsi dans un temps en construction : l’âme y a des malaises comme un homme qui essuierait des plâtres. » Flaubert se retire à Croisset pour s’abîmer dans son travail, Baudelaire rêve de s’évader n’importe où hors du monde. Les Goncourt, eux, se réfugient dans le XVIIIe siècle, qui est le siècle de leurs origines, de leur éducation, de leur famille. Par leur mère, par leurs tantes, ils ont été partiellement élevés dans une atmosphère d’Ancien Régime. Certes, il se veulent des Modernes : par leurs « manies devenues des modes qui se répandent », par leurs « besoins physiques et moraux », ils se sentent de leur temps « plus que personne ». Mais, par un contraste singulier, ils se sentent aussi fortement d’un autre temps. « Nous tenons par des liens secrets à la tradition d’autres moeurs, aux principes d’une autre société. » Cette autre société avait été détruite bien avant qu’ils ne viennent au monde, mais les Goncourt ont l’impression d’être victimes, directement et personnellement, de la Révolution. « Nous, la Révolution nous a passé sur le corps. Il nous semble, quand nous nous tâtons à fond, être des émigrés du XVIIIe siècle. » Des émigrés qui se réfugient non pas dans le souvenir d’un monde dans lequel ils auraient vécu, mais dans un monde imaginaire qu’ils construisent à l’aide d’objets d’art, de documents, de textes littéraires, etc. « Nous sommes des contemporains déclassés de cette société raffinée, exquise, de délicatesse suprême, d’esprit enragé, de corruption adorable, la plus intelligente, la plus policée, la plus fleurie de belles façons, d’art, de volupté, de fantaisie, de caprice, la plus humaine, c’est-à-dire la plus éloignée de la nature que le monde ait jamais eue. » Pour les Goncourt, le XVIIIe siècle représente l’apogée, non seulement de la civilisation française, mais de la civilisation tout court. D’ailleurs, l’Europe, par le rayonnement de son architecture, de son mobilier, de son industrie du luxe, de sa littérature, de ses sciences et de ses arts, n’était-elle pas essentiellement française ? 

Mais cet apogée marque aussi la fin de cette civilisation : le XVIIIe siècle porte en lui son propre déclin. D’abord, les fondements même de la monarchie, à commencer par ce sentiment de l’honneur sur lequel repose toute aristocratie, ne sont plus respectés. L’insouciance du roi et de la noblesse par rapport aux besoins réels du pays, le luxe ostentatoire (et économiquement suicidaire) des classes dirigeantes, l’influence politique souvent néfaste de ces personnalités à tous égards hors normes que sont les maîtresses royales, l’impuissance au contraire d’une figure bien intentionnée comme la reine Marie-Antoinette, enfin la décomposition progressive du tissu social par la disparition du sens de la hiérarchie ; tous ces signes avant-coureurs de la fin d’une époque, les Goncourt les observent avec le regard perçant de cliniciens qui se penchent sur une civilisation malade de son propre raffinement. Pour eux, ce climat de fin de règne, qu’ils comparent souvent à la décadence de l’Empire romain, est lisible dans beaucoup de textes, voire dans certaines toiles de l’époque. Ils sont très sensibles à l’inquiétude et au désespoir qu’expriment les lettres de Mme du Deffand et à la mélancolie, voire la tristesse que respirent certains tableaux de Watteau ou de Fragonard. « Tout est mélancolique dans Watteau, jusqu’aux verdures. Il a pour ses paysages la palette de l’automne, la dernière richesse des feuilles et des tons. C’est la campagne jetant sa lueur suprême, donnant sa dernière note, les feuilles dorées, les arbres dégarnis, des gaietés de ton finissantes ; la saison où le vert prend tant de fantaisies en se décomposant, un ton dont le rayonnement touche à la pourriture, à la mort. C’est la maturité accomplie et passée, déjà le déclin. »

Époque de splendeur et de décadence. Une splendeur qu’ils essaient de retrouver à travers les tableaux, les dessins, les gravures de modes, les meubles, les bibelots qu’ils collectionnent depuis leur adolescence et dont ils s’entourent comme d’autant de vestiges sauvés d’un naufrage ou d’un incendie. Une décadence dans laquelle ils se reconnaissent, car ils sont persuadés de vivre comme fins-de-race dans une fin d’époque. Ce qui les enchante dans le XVIIIe siècle, c’est que l’art et la vie ne sont pas des domaines séparés. L’art, à travers l’artisanat des objets de la vie quotidienne, imprègne jusqu’à l’existence de tous les jours ; celle-ci, à son tour, loin d’être dominée par les seuls besoins de la nature, peut se construire comme une oeuvre d’art. L’utile et le fonctionnel ne sont pas nécessairement les ennemis du beau. 


De plus, l’art du XVIIIe siècle est un art foncièrement érotique, avec autant de franchise que d’élégance, alors que celui du XIXe est souvent empreint de fausse pudeur et de pruderie hypocrite. « L’art français du XVIIIe siècle, le seul art qui, depuis les priapées de Pompéi, ait avoué la libidinerie humaine : une pine avec des rubans… Les gravures d’Arétin, un accident - et d’ailleurs la chose crue et plutôt horrible que gracieuse. Au lieu que l’art du XVIIIe : enveloppé, coquin et coquet, un décolletage polisson à la manière d’un zéphyr, et bandant comme une gorge montrée et défendue. » L’érotique et l’esthétique ne font qu’un ; le XVIIIe siècle fait donc figure de paradis perdu ; la Révolution, que ce même XVIIIe siècle a favorisée par un excès de civilisation, marque la chute, le passage des vraies valeurs aux faux-semblants. Ainsi les Goncourt se proposent-ils, dans une préface à un livre sur L’État au XVIIIe siècle qu’ils n’écriront finalement pas, de « nier radicalement les fameux bienfaits de 89 », de « montrer l’énormité de l’enflure, de la blague, du dénaturement de la presse, des journaux, des libres libéraux, à propos des idées, des principes, des faits mêmes de la Révolution. »"

vendredi 13 septembre 2019

Reprise en douceur, suite.




"Quant à leur mère, c’était une femme et une mère dans la plus excellente acception de ces deux mots, ni matrone ni jeune fille, très jeune d’âge peut-être, avec la maturité et la dignité puisées dans le sentiment bien compris de son double rôle."


Fromentin, Dominique. Si ça ne s’appelle pas de la synthèse…

mardi 10 septembre 2019

"Les petits ruisseaux font les grandes rivières."

"Ainsi parle mon épicier en empochant les sous des misérables. Ainsi parle tel financier raflant l’épargne des humbles gens. Ainsi parle Chamberlain en voyant couler le sang des petits enfants des Boers. Et tous trois disent exactement la même chose." 



Cette courte exégèse d’un lieu commun par Maître Bloy m’a paru être le texte idoine pour l’ouverture de la nouvelle saison - probablement plus intermittente que les deux précédentes - de votre café du commerce préféré. 


Certains disent qu'il reste 18 mois (pas 17 ni 19, hein !) pour inverser les choses au niveau du climat, j'ai plutôt l'impression que c'est à peu près - disons jusqu'à la veille de la prochaine élection présidentielle - le temps que nous avons pour éviter de sombrer dans la dictature. Au boulot !

samedi 17 août 2019

"Bien moins notre pareil et bien plus notre frère..."

Voici le début du dernier chapitre du livre de Bonnard sur saint François, "Le saint" : 

"Enfin, François est un saint. La sainteté est ce dont il est le plus difficile de parler, puisque, par son développement, elle porte un homme au-delà des hommes. Elle entretient des rapports avec la grandeur, mais celle-ci, de si haut qu’elle nous domine, nous offre cependant plus de prise. Il est toujours des moments où le grand homme, si indifférent qu’il puisse être à notre suffrage, nous permet d’apercevoir sa supériorité, comme Pythagore, sur l’agora de Crotone, laissait parfois entrevoir sa cuisse d’or. Parfois même il se plaît à exercer sur nous sa suprématie, et nous sentons alors, avec une sorte d’ivresse, la tyrannie du génie peser sur nos âmes. Il en va tout autrement de la sainteté : c’est de la grandeur consumée. (…) La grandeur nous dépasse, la sainteté nous échappe. Pourtant le saint s’associe bien plus à nous le grand homme, isolé dans ses mondes, ou même que l’homme ordinaire, enfermé dans son égoïsme. Sa sympathie le rapproche plus que sa supériorité ne l’éloigne. Incapable des fautes où nous tombons, il les comprend mieux que ceux mêmes qui, tous les jours, en commettent de semblables. Il est bien moins notre pareil et il est bien plus notre frère. Mais le don qu’il fait sans cesse de lui ne l’empêche pas d’avoir ses secrets. Il est l’âme qui se prodigue le plus et celle qui s’épuise le moins. Il nous appartient par sa charité, mais nous échappe par ses prières. Nous ne verrons jamais la façade de son âme : elle est tournée d’un autre côté. 


Cependant, parmi les saints, tous ne sont pas à la même distance de l’homme. Certains continuent encore des activités qui les rattachent à nous : ce sont des chefs, des fondateurs, des docteurs. D’autres, plus intérieurs, ne cessent pas de nous être apparentés par leur façon de combattre, avec un courage que nous n’avons point, des instincts et des sentiments que nous portons aussi en nous. Mais il n’en est pas ainsi de François : il ne garde pas de trace de la fange humaine. Il a beau se donner la discipline, nous n’apercevons pas ce qu’il y a à châtier en lui. Sa sainteté comble tellement sa nature, qu’elle a presque l’air de n’être que de l’innocence. S’il n’était pas si près de nous par son amour, il serait très loin par sa pureté. On comprend la surprise de ses biographes qui, examinant de toutes parts cette âme limpide, sont à la fois émerveillés et déconcertés de n’y pas voir remuer cet atome d’ombre qui bouge au fond des diamants les plus clairs. Enfant accompli, artiste épuré, poète sans fatuité, prince sans dédain, il nous paraît moins s’infliger des privations qu’avoir trouvé le secret de tout être et de tout avoir, et la joie même dont il éclate ne fait que marquer en lui la possession d’une vie plénière. De là vient qu’il ne ressemble guère aux autres saints ; il est bien moins dans la religion, et bien plus dans l’amour. Sans doute, il est entièrement catholique ; on perd sa peine à vouloir le tirer vers le protestantisme et rien n’est moins justifié que de prétendre établir un rapport quelconque entre une âme aussi ardente et la plus mal chauffée de toutes les religions humaines ; mais il est bien vrai que François n’a aucune couleur cléricale. Il est le saint du Bonheur. Les autres saints sont comme des voyageurs en route, il est comme un voyageur arrivé. Les autres s’épuisent à nous décrire la félicité céleste, il la met ingénument sous nos yeux. Les autres n’atteignent Dieu qu’au sommet de leurs transports, puis ils retombent avec nous. François, même dans son calme, reste toujours enveloppé de l’ineffable amitié divine. Par la compassion qui l’associe à nos peines, il est bien encore dans le monde de la douleur ; mais, par lui-même, il vit déjà dans celui de la béatitude."

vendredi 16 août 2019

"Ils restent toujours goulus et crédules."

"On se fait de l’homme, aujourd’hui, une idée si rabougrie qu’on ne croit pas qu’un individu puisse se signaler par plus d’une qualité principale. On se figure la simplicité comme une espèce d’absence et de vide ou de platitude. C’est une grande erreur. Nous pouvons avoir l’âme la plus nombreuse, l’esprit le plus subtil, le génie le plus fastueux et que, sur ce palais de notre nature, la simplicité vienne se poser comme une colombe.

Si l’Occident avait offert un meilleur terrain aux semences qu’y jeta le Pauvre d’Assise, ce n’est pas seulement une moinerie populaire qui serait sortie de lui, mais un ordre comparable à certaines sectes bouddhiques, où des princes, des savants, des guerriers, des artistes, seraient devenus franciscains au sommet et, pour ainsi dire, au-dessus d’eux-mêmes, et auraient oublié le siècle dans l’extase de l’Univers. Il n’est pas indifférent de remarquer que tout mouvement en ce sens s’arrête à la Renaissance. C’est la Renaissance, en effet, qui sépare les deux mondes. Quand on regarde les hommes de cette époque et particulièrement ces Italiens qui ont représenté si fougueusement l’avidité du moi, on admire d’abord avec quelle ardeur ils désirent la jouissance et la domination, mais on s’étonne, à la fin, qu’ils n’arrivent pas à s’en dégoûter. Lutteurs infatigables dans le monde où les a jetés leur convoitise, ils n’en inventent jamais un autre où leur grandeur ne dépendrait plus de la fortune. Ils restent toujours goulus et crédules. Ce besoin si naturel aux Orientaux, de se dépouiller de leur puissance pour retrouver leur personne, qui se marque déjà dans la légende de Cyrus ou dans les épopées hindoues, devient, dès lors, étranger à l’âme occidentale. Il faut toute la force de la religion pour soulever Richelieu au-dessus du plan où l’accroche l’exercice de son pouvoir. Autrefois et naguère encore, l’éducation classique donnait aussi à ceux qui l’avaient reçue l’occasion de se porter parfois à une hauteur d’où ils dominaient leur vie. Depuis que ces deux ressources lui manquent, l’home aujourd’hui n’a plus d’évasion. Il est devenu à la fois la dupe et l’esclave de son emploi et n’a d’autre orgueil que celui que cet emploi autorise. C’est ainsi que nous voyons beaucoup de nos faux supérieurs, qui, bouffis de vanité tant qu’ils sont en place, croient très sincèrement qu’ils ne sont plus rien, dès qu’ils sont réduits à eux-mêmes, en quoi, du reste, ils ne font que se rendre justice. L’homme moderne ne quitte le pouvoir que lorsqu’il en tombe. Il n’en sort jamais par en haut. Il ne sait plus échapper à l’ordre social. 

Il en est de même de l’amour de François pour les animaux. Si toute cette part de l’héritage du saint n’a pas été recueillie, c’est que les idées régnantes dans l’Occident ne rendaient pas la chose possible. Ici, encore, il y eut, au commencement, l’apparence d’une continuation. On nous parle d’un Franciscain solitaire qui était si profondément rentré dans la nature que, lorsqu’il restait immobile, les oiseaux se perchaient sur lui comme sur un arbre, et chantaient. Mais ce frère des ascètes de l’Inde n’eut pas d’imitateurs. L’homme occidental est prisonnier de l’idée qu’il se fait de son importance : elle le sépare de tout ce qui vit. François, pour un moment, parut annuler ces distances. Les bêtes firent un pas hors de leur tanière, les troupes ailées s’approchèrent. Mais, à peine eut-il disparu, les animaux ont reculé, les oiseaux sont rentrés dans le sein des saisons. Il avait jeté vers les créatures, les plantes, les choses, un pont d’une grâce et d’une hardiesse admirables. A sa mort, l’arche immense s’est rompue, et tout ce que nous pouvons faire, aujourd’hui, c’est d’aller, dans la broussaille, en reconnaître les ruines."



Je ne commenterai pas ces remarques qui concluent le chapitre "Le prince", je me borne à ajouter une précision, pour éviter un éventuel malentendu que les références à l’Orient ou le dernier paragraphe pourraient créer : Bonnard n’a rien ni d’un panthéiste ni d’un bouddhiste. S’il évoque ce début de communication entre hommes et animaux, c’est précisément parce qu’il sait que la communication entre ces espèces est difficile, en rien spontanée ni naturelle : il y a des solutions de continuité dans la nature. Par ailleurs, que notre auteur fétiche ait été intéressé par l’Orient ne l’empêche pas de voir la différence entre les visions du monde occidentale et orientale : ailleurs dans le livre il évoque le côté "boudeur" de la peinture chinoise vis-à-vis de la nature, bouderie qui n’est certes pas dans l’esprit de saint François.