mercredi 14 novembre 2018

La vérité n'est pas libérale.

"Si la vérité - adéquation du réel et de l’intelligence - libère, elle n’est, par nature, jamais libérale, jugeant et condamnant les actes qui enfreignent ses principes inaltérables. C’est la charité qui est libérale, si l’on peut dire, au sens noble du terme, ne jugeant ni ne condamnant les personnes, cherchant seulement à les sauver. « L’Église est intransigeante en principe parce qu’elle croit, elle est tolérante en pratique parce qu’elle aime. Les ennemis de l’Église sont tolérants en principe parce qu’ils ne croient pas, et intransigeants en pratique parce qu’ils n’aiment pas », résumait le P. Garrigou Lagrange. Et le chrétien doit toujours concilier l’impératif de la vérité qui libère avec celui de la charité qui excuse et supporte tout (saint Paul). Aimer quelqu’un c’est refuser de lui mentir mais lui faire savoir la vérité avec miséricorde."

Rémi Fontaine. Je reviens sur cette phrase : 

"L’Église est intransigeante en principe parce qu’elle croit, elle est tolérante en pratique parce qu’elle aime. Les ennemis de l’Église sont tolérants en principe parce qu’ils ne croient pas, et intransigeants en pratique parce qu’ils n’aiment pas."

Si j’y ajoute que les musulmans sont intransigeants en principe parce qu’ils croient (ce qui ne veut pas dire qu’ils ne sont pas capables de pharisaïsme, mais ce n’est pas mon sujet), et intransigeants en pratique parce qu’ils n’aiment pas, j’aurais décrit mon propre itinéraire, du Jean-Pierre Voyer de la Diatribe d’un fanatique, admiratif de ce qui s’est passé le 11 septembre, à maintenant : on peut être anticapitaliste et antimatérialiste de façon bien plus saine que celle de l’ « Islam révolutionnaire » (quelle que soit la validité de ce concept, qui n’est pas non plus mon sujet). Et puisque j’en suis à parler de ma trajectoire, je me disais ces jours-ci qu’il n’était tout de même pas insignifiant que la lecture de J.-P. Voyer m’ait conduit à celle de Wittgenstein, celui-ci étant entre autres choses un continuateur de Thomas d’Aquin. Fin de la parenthèse personnelle, certes moins importante que les principes clairement (re)formulés par R. Fontaine et le père Garrigou Lagrange. 

mardi 13 novembre 2018

Devoir de charité.

Deux citations, l’une de Péguy, dans la droite ligne du propos d’hier, l’autre dont l’auteur m’est inconnu, toutes deux issues du livre de Rémi Fontaine sur Jean Madiran. J’avais prévu quelque chose de plus consistant, ce n’est que partie remise.

Péguy : "Seule la tradition est révolutionnaire." (Ce qui, si révolution signifie remettre les choses en l’endroit, est presque de l’ordre de la tautologie.)

"Le devoir de charité qui est celui du soldat contre le barbare."

- Ce qui me rappelle le titre de cet ouvrage du jeune Madiran, sous un autre pseudonyme, en 1949 : 






Peut-être faut-il l’apparition des milices factieuses de la racaille pour exaucer, bien tard, son voeu…

lundi 12 novembre 2018

"Il n'existe pas de tradition morte."

Citons des citations… C’est un peu embrouillé pour une première approche, mais j’ai trouvé des choses intéressantes, entre 3h et 4h30 du matin, dans le livre qui m’a tendu les bras lors de cette intempestive insomnie, Itinéraires de chrétienté avec Jean Madiran, de Rémi Fontaine. Et donc, mon premier extrait réunit trois citations, la première venant du seul autre livre à ma connaissance consacré à J. Madiran, l’auteur en étant Danielle Masson. 

"« Madiran est l’héritier qui garde et sauve l’héritage et le fait fructifier, qui n’enfouit pas le talent mais lui fait donner cent pour un. Ses mots sont lourds d’héritages, sa pensée porte l’empreinte des choses léguées et maintient vivante la tradition, car il n’existe pas de tradition morte. »

La tradition, c’est la transmission de la flamme et non la vénération des cendres. « La tradition, c’est la jeunesse de Dieu », dit bellement Dom Gérard, renvoyant à l’apostrophe célèbre de Charette à ses capitaines : « Sommes une jeunesse, Messieurs ! Sommes la jeunesse de Dieu, la jeunesse de la fidélité ! »"





Inversons donc, si ce n’est strictement dans les termes en tous cas dans l’esprit, la célèbre formule de Woody Allen, "L’éternité c’est long, surtout vers la fin" : la vérité reste toujours jeune. 

dimanche 11 novembre 2018

Protestantisme et écriture inclusive...

Joseph de Maistre avait ses têtes. Parmi celles-ci, le protestant et révolutionnaire Rabaud de Saint-Étienne, dont il signale dans une note de Sur le protestantisme

"C’est ce Rabaut que M. Burke avait condamné au bain froid pour avoir dit qu’il fallait tout changer en France, jusqu’aux mots. C’est assez pour un fou, mais trop peu pour un scélérat. La Providence a fait justice."

Rabaut fut guillotiné en 1793. - Évidemment, j’ai sauté sur cette formule : tout changer en France, jusqu’au mots, tant elle dénote un état d’esprit et annonce une époque, dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’est hélas pas close. 

Exagération ou génie de la synthèse chez Maistre ? La phrase rapportée par  Burke est moins lapidaire, je vous laisse juges : 

"Tous les établissements en France, couronnent le malheur du peuple ; pour le rendre heureux, il faut le renouveler ; changer ses idées ; changer ses lois ; changer ses moeurs ; (…) changer les choses ; changer les mots, (…) tout détruire, oui, tout détruire ; puisque tout est à recréer."


Les coupures semblent être de Burke. De telles ambitions génocidaires méritaient certes une justice providentielle !

samedi 10 novembre 2018

"Des vérités aussi simples ne peuvent échapper à personne."

Joseph de Maistre en verve…

"Et qu’on ne vienne point nous dire : Je ne décide point entre Genève et Rome : il n’est pas si difficile de se décider. Où était le sceptre religieux au début du XVIe siècle ? à Rome ou à Genève ? à Rome, je pense ; Genève était donc rebelle. Or, dans tous les cas de rébellion, les excès mêmes de la puissance qui se défend sont à la charge du rebelle. L’humanité en corps a le droit de reprocher la Saint-Barthélemy au protestantisme, car pour l’éviter, il n’y avait qu’à ne pas se révolter. Toute puissance même spirituelle ne pouvant être exercée sur la terre que par des hommes, si la Souveraineté est attaquée, il est impossible que l’homme ne se montre pas  [pour les esprits de 2018, il faut traduire : le sang va couler, note de AMG], et qu’elle se défende comme un être purement raisonnable et impassible. Si elle excède les bornes d’une légitime défense, son ennemi n’a pas droit de s’en plaindre. Un protestant qui reproche la Saint-Barthélemy à la souveraineté française ressemble parfaitement à un Jacobin de notre siècle qui déclamerait contre l’inhumanité des Chouans. Le protestantisme dira-t-il qu’il avait raison ? Mais quel rebelle ne sait pas dire qu’il a raison ? Si cet argument est bon, il excuse toutes les insurrections. D’ailleurs, il ne s’agit point de savoir qui avait tort ou raison, mais seulement qui était souverain ou rebelle, et sur ce point il ne peut y avoir de doute. 

C’est donc un sophisme grossier que de mettre dans la balance les excès de ce que certaines gens appellent ridiculement les deux sectes, comme si le catholicisme était une secte, et comme s’il y avait quelque comparaison à faire entre le sujet qui attaque et le souverain qui se défend !"

Je ne sais plus si j’ai déjà cité ces phrases dans le temps. Ce qui suit, quelques lignes plus loin dans ce brillant essai qu’est Sur le protestantisme, je me souviens clairement l'avoir déjà répercuté, mais la répétition est l’âme de l’enseignement : 


"Ce n’est point pas leur sévérité mais par leur nécessité qu’il faut juger la moralité des exécutions par lesquelles une souveraineté attaquée se défend. [Au lieu qu’aujourd’hui media et politiques ne font porter le débat que sur la sévérité…] Tout ce qui n’est pas indispensable est criminel, mais tout ce qu’on peut imaginer de plus terrible est licite s’il n’y avait pas moyen de se défendre autrement. (…) Eh ! sans doute les passions humaines sont indestructibles, et les hommes, même pour le bon droit, se battent comme des hommes ; mais il n’y a point de comparaison à faire. Si dans une guerre excitée par des rebelles, il périt cent mille hommes de part et d’autre, du côté de la souveraineté on a donné cent mille morts, et de l’autre on a commis cent mille meurtres. Des vérités aussi simples ne peuvent échapper à personne."

vendredi 9 novembre 2018

"La foi concrète, la foi agissante, la foi qui reçoit de la charité son impulsion et sa forme..." Saint Paul, la foi et les oeuvres, III.

"Telle est la doctrine de saint Paul sur la justification par la foi. De prime abord, celle de saint Jacques semble aux antipodes. Le docteur des nations dit : « L’homme est justifié par la foi sans les oeuvres de la Loi », ou plus énergiquement encore : « L’homme n’est pas justifié par les oeuvres de la Loi mais bien par la foi de Jésus-Christ. » Le frère du Seigneur dit : « L’homme est justifié par les oeuvres et non par la foi seule. » Il y a plus : chacun appuie sa thèse sur le même exemple biblique et sur le même texte de l’Écriture : « Abraham crut à Dieu et cela lui fut imputé à justice. » Or tandis que Paul tire cette conclusion : « Si Abraham avait été justifié par les oeuvres il aurait lieu de se glorifier ; mais il n’en est pas ainsi devant Dieu », Jacques conclut à l’opposé : « Abraham notre père ne fut-il pas justifié par les oeuvres quand il offrit à Dieu son fils Isaac ? Vous voyez que la foi coopérait à ses oeuvres et que par ses oeuvres sa foi était consommée. » N’y a-t-il point là opposition irréductible, sinon contradiction flagrante ? L’on dit que Luther, dans un accès de jovialité bouffonne, promettait son bonnet de docteur à qui lèverait l’antinomie. Si, par moments, il appelait saint Jacques un brave homme, quoiqu’un peu borné, il traitait le plus souvent sa lettre d’épître de paille, ne contenant pas une syllabe digne du Christ. 

Les deux apôtres, tout en se servant des mêmes mots, ne parlent pas des mêmes choses. La foi de saint Paul est la foi concrète, la foi agissante, la foi qui reçoit de la charité son impulsion et sa forme ; la foi de saint Jacques est un simple assentiment de l’intelligence, comparable à celui que les démons eux-mêmes prêtent aux vérités évidentes [il s’agit là d’une comparaison de saint Jacques lui-même, note de AMG]. Il est manifeste que cet acte, qui est nécessaire et purement intellectuel, ne peut influer en rien sur la justification de l’homme. - Les oeuvres dont parle saint Paul sont les oeuvres qui précèdent la foi et la justice, principalement les oeuvres de la Loi dont il est question dans les controverses avec les judaïsants ; les oeuvres de saint Jacques sont les oeuvres qui suivent la foi et la justice, puisqu’il s’adresse à des chrétiens déjà en possession de la vie surnaturelle. - La justice dont parle saint Paul est la justice première, c’est-à-dire le passage de l’état de péché à l’état de sainteté, comme l’objet même de la polémique et les explications réitérées de l’Apôtre le prouvent surabondamment ; la justice de saint Jacques est la justice seconde, autrement dit l’accroissement de la justice, le développement régulier de la vie chrétienne. - En trois mots, Paul se place avant la justification de l’homme, saint Jacques après ; le premier parle de la foi vive, le second d’une foi qui peut être morte, qui est en tout cas inactive ; l’un déclare à l’infidèle que sans la foi il ne peut atteindre la justification, l’autre enseigne au chrétien à mettre sa conduite d’accord avec sa foi, car la foi seule ne lui suffit point."


Bien évidemment, je ne possède pas les connaissances suffisantes pour juger de la validité de cette démonstration d’ensemble ; au moins est-ce rationnel, cohérent, équilibré. 

jeudi 8 novembre 2018

"En toi seront bénies toutes les nations..." Saint Paul, la foi et les oeuvres, II.

"La preuve théologique prépare la preuve scripturaire tirée de l’histoire d’Abraham. Abraham fut justifié et proclamé père des croyants avant sa circoncision. Il s’ensuit : premièrement, qu’il n’y a aucun lien nécessaire entre la circoncision et la justice et qu’on peut être juste sans être circoncis ; en second lieu, que la paternité d’Abraham, récompense de sa foi, est également indépendante de la circoncision et peut s’étendre aux Gentils imitateurs de la foi d’Abraham. Dérivant non de la Loi mais de la promesse, non de la chair mais de l’esprit, elle n’est point l’apanage d’une race ; elle est le privilège de tous les croyants. 

Qu’Abraham ait été justifié avant la circoncision, c’est un fait qui ressort clairement du rapprochement des dates. Au chapitre XV de la Genèse, il est dit de lui : « Abraham crut et à Dieu et cela lui fut imputé à justice. » Au chapitre XVII seulement est rapporté le précepte divin de la circoncision pour toute la famille d’Abraham. La justice est antérieure. Pourquoi donc la circoncision ? Elle est le signe sensible de l’alliance précédemment conclue et le sceau matériel de la justice octroyée à la foi, dans l’état d’incirconcision. 

Pour la paternité spirituelle, le raisonnement est à peu près le même. Il fut dit au patriarche : « En toi seront bénies toutes les nations. » Ce n’est pas « tous les Juifs », ni « les Juifs seulement », mais toutes les nations de la terre. Les bénédictions promises au Père des croyants, passant par-dessus le particularisme de la synagogue, sont aussi étendues et aussi universelles que devait l’être l’Église elle-même. Et ces bénédictions sont accordées sans restriction ni condition aucune, bien avant l’alliance du Sinaï. Or le sens commun dit qu’une concession toute gracieuse, reçue de Dieu par Abraham comme un testament, léguée par lui à sa lignée spirituelle en guise d’héritage, ne saurait être révoquée sans injustice ou sans arbitraire, à la suite d’un fait ultérieur : 

« Quand le testament d’un homme est ratifié, personne ne le tient pour nul et ne rajoute rien. Or les promesses concernaient Abraham et sa lignée. Il n’est pas dit “ses lignées” comme s’il y en avait plusieurs, mais au singulier “sa lignée”, qui est le Christ. Je dis donc : la Loi venue quatre cent trente après ne saurait annuler le testament ratifié par Dieu, de manière à réduire à rien la promesse. Car si l’héritage [des bénédictions] vient de la Loi, il ne vient plus de la promesse ; or Dieu en a gratifié Abraham en vertu de la promesse. »

Telle est la doctrine de saint Paul sur la justification par la foi."



La suite : une comparaison me semble-t-il instructive avec la doctrine de Jacques sur le même sujet. A bientôt !

mercredi 7 novembre 2018

Gauchistes, encore un effort pour être catholiques…

Pour des raisons logistiques, je ne peux vous transcrire aujourd’hui la suite de l’analyse de F. Prat sur la justification par la foi chez saint Paul. Pas grave, j’ai du Badiou à la place - le fait qu’il ait écrit un livre sur l’Apôtre étant en l’occurence une pure coïncidence : 

"[Mao :] « Nous sommes pour l'abolition des guerres ; la guerre, nous ne la voulons pas. Mais on ne peut abolir la guerre que par la guerre. Pour qu'il n'y ait plus de fusils, il faut prendre le fusil. »

Ce motif de la fin des guerres par une guerre totale et ultime soutient toutes les convictions qui jalonnent le [XXe] siècle, d'un règlement « définitif » de tel ou tel problème. La forme noire, la forme atroce et extrémiste de cette conviction est certes la « solution finale » du prétendu « problème juif » (...). On ne peut entièrement séparer cet extrémisme meurtrier de l'idée, très généralement répandue, et dans tous les domaines, d'une solution « absolue » des problèmes.

Une des obsessions du siècle a été d'obtenir du définitif."





Oui, le mot « définitif » me rappelle toujours la scène finale de Baisers volés.... - "Encore, s'il suffisait, de quelques hécatombes, pour qu'enfin tout changeât, pour qu'enfin tout s'arrangeât..." (Brassens en pleine promotion du catholicisme, Mourir pour des idées...)







mardi 6 novembre 2018

"La foi n’a pas de proportion avec la justice..." Saint Paul, la foi et les oeuvres, I.

Au sujet de l’Épitre aux Galates

"Les preuves de la justification par la foi indépendamment des oeuvres sont au nombre de trois : preuve de fait ou d’expérience, preuve théologique et preuve scripturaire. 

La preuve de fait est peu compliquée. Les Galates, convertis de la gentilité, n’avaient jamais observé la Loi de Moïse. Il est donc impossible que l’observation de cette Loi ait influé d’une manière quelconque sur leur justification, soit comme cause, soit comme condition essentielle, soit comme disposition préalable. Cependant il n’est point douteux qu’ils n’aient été réellement justifiés au baptême : ils en ont pour gage le don du Saint-Esprit dont la présence alors se manifesta par des signes extraordinaires, tels que les charismes, et continue à s’affirmer par des prodiges sensibles. Qu’on n’objecte pas, comme le faisaient probablement les judaïsants de Galatie, que la justice acquise par la foi se perfectionne et se consomme par la Loi ; car l’auteur de la justification est capable de la conserver et de la parfaire sans aucun secours étranger ; et c’est folie, quand on a commencé par l’Esprit, de vouloir finir par la chair. Pour ne pas saisir une conséquence si claire, il faut que les Galates aient perdu de vue la valeur rédemptrice de la mort du Christ. Paul ne peut attribuer leur égarement qu’à une fascination. Il avait dépeint à leurs yeux, en traits de flamme, l’image du Crucifié. Un regard sur Jésus-Christ, mort pour nous procurer la justice que la Loi n’avait pu donner, devrait rompre le charme. Soutenir la nécessité de la Loi en face du Calvaire, c’est nier le prix du sang divin et la suffisance de la rédemption.

Cette dernière considération, simplement indiquée ici, nous conduit à la preuve théologique. Pour en saisir la force, il faut se souvenir que l’Apôtre s’appuie sur deux postulats, de toute évidence pour lui, et dont l’énoncé revient dans ses lettres sous diverses formes : La justification est un don gratuit que l’homme ne mérite pas et ne saurait mériter. - L’homme n’a jamais le droit de se glorifier devant Dieu ou, s’il se glorifie, ce ne peut être que des bienfaits divins. 

Cela posé, l’Apôtre raisonne ainsi : La justification par la foi est gratuite et ne permet pas à l’homme de se glorifier ; elle remplit donc les deux conditions exigées. La justification par les oeuvres ne serait pas gratuite et elle permettrait à l’homme de se glorifier ; elle est donc chimérique.

La justification par la foi est gratuite parce que, la foi étant un don de Dieu, tout l’édifice qu’elle soutient est l’oeuvre de Dieu. L’acte de foi suppose essentiellement l’appel divin fait au moment propice. Or ces deux choses (l’appel divin et la congruité de l’appel) dépendant exclusivement du bon plaisir de Dieu, la priorité de la grâce, au point de vue ontologique, est indéniable, et Dieu commence toujours avant l’homme l’oeuvre du salut de l’homme. Au contraire, la justification que produiraient les oeuvres de la Loi ou, d’une manière plus générale, les oeuvres faites avant la foi - en admettant que ce fût possible - serait le fruit du labeur de l’homme ; elle lui serait due comme le salaire est dû à l’ouvrier ; il pourrait s’en glorifier comme de son bien. Si les faux justes, les pharisiens, regardent la justice comme placée dans la sphère de leur activité naturelle et se flattent de l’obtenir ex opere operato, pour ainsi dire, par l’observation matérielle de la Loi, les vrais justes, Abraham et David, pensent bien différemment : « Abraham crut à Dieu et cela lui fut imputé à justice. » Non pas que la foi soit la justice, ni l’équivalent de la justice, mais c’est une disposition que Dieu veut trouver au coeur de l’homme pour lui conférer un bien plus excellent, la justice. De son côté, David s’écrie : « Bienheureux ceux à qui leurs iniquités sont remises… Bienheureux l’homme à qui Dieu n’impute pas de péché ! » D’oeuvres et de mérites, pas un mot. David rapporte tout à la miséricorde. Et voilà ce qui différencie les deux tendances. Le pharisien qui aspire à conquérir la justice de haute lutte, la réclame comme une dette. Le croyant, au contraire, ne prétend à rien ; il se rend à discrétion ; il confesse, par son acte même, et son indignité et son impuissance ; il se tient devant Dieu comme le mendiant devant son bienfaiteur ; il donne à Dieu la gloire qu’il se refuse à lui-même. 

En résumé : Celui qui obtiendrait la justice par ses propres oeuvres ne serait pas justifié par grâce mais par droit ; il n’aurait donc pas la vraie justice, la justice de Dieu, dont l’élément le plus essentiel est la gratuité. 

Celui qui est justifié par la foi indépendamment des oeuvres est justifié gratuitement, parce que la foi n’a pas de proportion avec la justice et que l’acte de foi, n’étant que le oui de la raison et de la volonté à l’appel divin fait au moment opportun, est par là même une grâce. 

La nécessité de la foi et des autres dispositions requises ne nuit pas plus à la gratuité de la justice que le geste suppliant du pauvre ne supprimerait la libéralité de l’aumône, même s’il en était la condition nécessaire. Et il y a cette différence que le geste du mendiant est de lui tandis que l’acte de foi est un don de Dieu.

Enfin le croyant, par l’aveu de son impuissance et la reconnaissance de la miséricorde divine, s’ôte tout droit à la vaine gloire et glorifie d’autant plus l’auteur de tout bien : Dans gloriam Deo."


Cela vient aussi du livre du jésuite F. Prat, La théologie de Saint Paul, que je feuillette un peu au hasard. Demain - si Dieu me prête, gratuitement ou non, vie… -, la troisième preuve, la scripturaire. 

lundi 5 novembre 2018

Saint-Barthélémy, priez pour nous.

Je retrouve dans un vieux fichier cette phrase de Luther : 

"Tout chrétien est prêtre ; tout croyant est son propre prêtre."

Passons sur la première partie, que je ne suis pas sûr de bien comprendre (et cela vaut peut-être mieux) ; la seconde est d’une bêtise crasse. Cet encouragement délirant à la prétention et à la vanité, à une sorte de masturbation théologique - je suis spirituellement auto-suffisant, je n’ai besoin de personne pour atteindre Dieu (c’est même à se demander si j’ai besoin de Dieu) -, gros d’utopies franc-maçonnes ou pédagogiques progressistes, fait frissonner rétrospectivement : sans rire, j’ai presque eu l’impression de voir le Diable (le prince de ce monde) me faire un doigt d’honneur en ricanant, sur le thème « Ne te fatigue pas, cela fait des siècles que je bosse, et pas pour rien… »


Tout ceci, faut-il le préciser, en toute modestie, la tête froide et sans le moins du monde céder au découragement.

dimanche 4 novembre 2018

"Au nombre des ennemis à détruire se trouve la mort. Elle sera vaincue la dernière..."

"Aucun chrétien ne peut ignorer, car cette vérité appartient à la catéchèse élémentaire, que Jésus-Christ a mission de relever les ruines faites par le premier Adam. Ces ruines se résument dans la privation de la justice originelle et la perte de l’immortalité. S’il n’était pas vainqueur de la mort, comme il l’est du péché, le Christ n’aurait accompli que la moitié de son oeuvre : « La mort est le fait d’un homme ; la résurrection des morts sera aussi le fait d’un homme. » Au nombre des ennemis à détruire se trouve la mort. Elle sera vaincue la dernière, mais il faut qu’elle soit vaincue : or, elle ne le serait point, si Jésus-Christ était impuissant à lui arracher sa proie. Alors seulement que ce qu’il y a de mortel en nous aura revêtu l’immortalité, nous pourrons chanter dans l’ivresse de triomphe : « O mort, où est ta victoire ? O mort, où est ton aiguillon ? »  Jésus aurait définitivement échoué dans sa lutte contre la grande ennemie si, content de la braver pour son compte, il ne pouvait libérer ses victimes."


F. Prat, La théologie de saint Paul. - Si après ça vous ne passez pas un bon dimanche !

samedi 3 novembre 2018

"Le plus grand créateur d’êtres vivants qui ait existé." - après Dieu, tout de même.




"L’oeuvre de Balzac est celle d’un naturaliste social, « le plus grand créateur d’êtres vivants qui ait existé », dit Thibaudet. L’auteur de La Comédie humaine n’a pas seulement créé, ou recréé la vie. Il a rivalisé avec elle. 

Je veux encore observer que si Balzac était né au début de ce siècle [le XXe], ses idéaux, son génie, sa parfaite indépendance l’eussent conduit à une mort à peu près certaine, ou au silence. Peut-être l’eût-on fusillé, déporté, proscrit. Il est sûr qu’il aurait connu la prison, le bagne, l’exil. En vingt et un ans, jamais il n’aurait pu écrire les Mille et une Nuits du roman. 

Même s’il était doué d’une sorte de génie balzacien, un romancier contemporain serait incapable de continuer La Comédie humaine ; en effet, ce que Balzac mettait en scène a perdu, et perd chaque jour, une grande partie de son caractère humain. 

L’animalité triomphe partout avec éclat. Le troupeau humain court à l’abîme en piétinant avec une morne sauvagerie tout ce qui faisait la grandeur de l’homme. Certes, il existe encore de petits îlots de réfractaires qui luttent, immobiles, contre le courant, qui essaient de ne pas être submergés. Sans doute pourraient-ils endiguer le flot dévastateur s’ils s’unissaient, s’entraidaient et prenaient conscience de l’immense force qu’ils représentent. Mais la confusion, l’orgueil, l’égoïsme sont toujours les plus forts. 

L’Occident, depuis une trentaine d’années, semble être le jouet perpétuel d’une machination et d’une machinerie. La comédie que nous avons à écrire concerne des hommes qui sont devenus machinaux. En sorte qu’il ne s’agit plus d’une Comédie humaine. Il s’agit d’une Comédie à machines."






Saint-Paulien, dans l’introduction à son roman La main de gloire, 1962. C’est une des malédictions du temps qui a précédé le nôtre, que les témoins les plus lucides de la catastrophe à venir aient été soit de fieffés fascistes ou antisémites, comme Saint-Paulien ou Céline (lequel est évoqué quelques lignes plus loin dans cette préface), et à cet égard inaudibles, soit, à gauche, des anti-productivistes étouffés par le PCF et les socio-démocrates, anti-productivistes dont la postérité baba-cool, dans les années 70, sombra vite, malgré la pertinence des questions qu’elle posait, dans le ridicule de la fumette partouzarde. Quant aux catholiques, les seuls qui avaient à la fois les concepts pour penser le présent et le nombre pour se faire entendre, ils se prirent les pieds dans des équivoques et des balourdises, qu’avec l’aide de Jean Madiran j’essaierai de vous démêler à l’occasion. - C’est la vie !

vendredi 2 novembre 2018

"Cela est clair, net et précis." Pierre Vidal-Naquet rend hommage à Robert Faurisson.

Faurissonner, faurissonner, pour empêcher qu’la Shoah nous tombe sur la tête, 
Faurissonner, faurissonner, pour empêcher la Shoah d’arriver…

(Henri Salvador). 



Les plus fidèles lecteurs de ce blog, Dieu les bénisse, savent que je ne suis pas négationniste pour un sou, ni très intéressé par ce thème, auquel je crois avoir consacré en tout et pour tout deux textes, nettement critiques. Mais comme je n’ai pas non plus un tempérament à « diaboliser » qui que ce soit - sauf le Diable lui-même, bien sûr ; mais à part lui, nous ne sommes tous, y compris A. Hitler, F. Haziza, E. Macron ou moi-même, que de pauvres pécheurs… -, je ne risquais pas de me joindre au choeur de faux culs qui a suivi la mort de Robert Faurisson. Le hasard - un rien aidé - ayant fait que je suis tombé sur un numéro des Annales d’histoire révisionniste, voici mon hommage personnel, mesuré mais réel, à l’un des esprits les plus haïs de notre temps. Ce qui n’est pas en soi une qualité, mais indique que peu de gens auraient voulu être à sa place.

Bref ! Comme indiqué dans le titre, il s’agit d’ailleurs plus d’un hommage de Pierre Vidal-Naquet que de votre serviteur. R. Faurisson disserte sur le journal d’Anne Frank, dont l’origine lui semble pour le moins douteuse : 

"Sur requête du tribunal (…), le laboratoire de la police fédérale, sis à Wiesbaden, entreprenait une analyse chimique de l’encre et du papier du manuscrit. Sa conclusion, publiée en 1980, laissait apparaître que des corrections avaient été apportées sur l’ensemble appelé “feuilles mobiles” : 

« à l’encre bleu-noir, rouge et au crayon, mais en partie aussi à l’encre de stylo à bille noire, verte et bleue. Les encres de stylo à bille de ce type ne sont apparues sur le marché que depuis l’année 1951. »

Le rapport d’expertise ajoutait : 

« On peut exclure avec certitude que les corrections effectuées à l’encre de stylo à bille sur les feuillets mobiles aient été apportées avant 1951. »

Une expertise d’écriture remontant à 1961 avait conclu que l’écriture de tout le manuscrit, y compris les ajouts et les corrections, étaient de la même main. Du rapprochement entre l’expertise chimique et l’expertise d’écriture, il fallait donc conclure que la personne qui avait rédigé le manuscrit du journal vivait encore dans les années 50 ; or, Anne était morte du typhus en mars 1945 au camp de Bergen-Belsen, peu après sa soeur Margot. 

En 1980, la version française de mon étude du Journal était publiée dans l’ouvrage de Serge Thion intitulé Vérité historique ou vérité politique ? Pierre Vidal-Naquet la commentait en ces termes : 

« Il arrive d’ailleurs à Faurisson d’avoir raison. J’ai dit publiquement et je répète ici que, lorsqu’il montre que le journal d’Anne Frank est un texte trafiqué, il n’a peut-être pas raison dans tous les détails, il a certainement raison en gros et une expertise du tribunal de Hambourg vient de montrer qu’effectivement ce texte avait été pour le moins remanié après la guerre, puisqu’utilisant des stylos à bille qui n’ont fait leur apparition qu’en 1951. Cela est clair, net et précis. »"


De là à tirer des conclusions d’ordre général, c’est autre chose, bien sûr. Au moins Vidal-Naquet et Faurisson, sur cet exemple précis, discutaient-ils faits, et non principes républicains ou religion sécularisée, ou pas de liberté pour les ennemis supposés de la liberté. Vidal-Naquet, pauvre pécheur, a écrit durant sa vie son lot de conneries, mais il ne cherchait pas, comme F. Haziza ou E. Macron, à faire ressembler la France à la Roumanie communiste. 

jeudi 1 novembre 2018

"La vraie vie et la vraie mort..."

Dans le dernier chapitre de l’un des premiers livres de Bloy, les Propos d’un entrepreneur de démolitions, on trouve ces lignes vibrantes : 

"Il faut donc regarder l’âme des poètes qui sont assurément les plus pauvres et les plus lamentables de tous les mortels, puisqu’ils ne prennent la force de nous précipiter vers le ciel que dans leur désespoir d’en être dépossédés. 

On se souvient de Pascal, ce grand aigle noir à deux têtes de la poésie, l’une pour regarder l’espérance, l’autre pour fixer l’enfer. Tout poète, c’est-à-dire toute âme supérieure, est au premier rang dans l’ordre de la préséance de la Chute ; c’est là sa place privilégiée et la meilleure de toutes les places pour la plus parfaite ascension de son cri ! [J’ose humblement couper cette envolée pour glisser qu’elle m’a fait penser à un certain Louis-Ferdinand Céline, spirituellement né au cours de la Grande Guerre qui vit Bloy mourir, et que Macron veut nous faire oublier.]

Ah ! les belles douleurs des poètes ! les sublimes supplices de la grandeur humaine ! Quelle Iliade sans Homère et quel martyrologe ignoré ! L’opinion, cette Junon aux yeux de boeuf, s’amuse à cracher dans ces puits et, quelquefois, elle s’étonne bêtement de leur profondeur, qui la devrait épouvanter, si ces sortes d’yeux pouvaient s’épouvanter ou s’affoler d’autre chose que de l’écarlate liquide des engorgements. Les âmes supérieures s’égorgent silencieusement et invisiblement elles-mêmes dans l’obscurité quasi-sépulcrale de leurs combats intérieurs. Il se livre là, dans cet atome vivant de leur coeur, de fières batailles, des batailles plus grandes qu’Arbelles ou Austerlitz, où tombent des empires et se perdent des provinces, où décampent des multitudes et se signent parfois de honteux traités. Quels yeux de la terre seraient capables de contempler cette Cité des coeurs, où combattent d’un combat spirituel, sans repos ni trêve, la vraie vie et la vraie mort ! 

Il en est de ces âmes qui trouvent le moyen de faire la besogne d’Atlas dans le tonneau de Diogène, d’autres qui sont à la fois la Montagne, Prométhée et le vautour. Il en est qui s’en vont à la dérive de tous les courants de la vie et qui en obscurcissent tous les flots en y laissant tomber leur image. Narcisses ténébreux de l’enfer, éperdus de leur propre difformité. Ce monde immatériel est d’une grandeur à faire mourir l’imagination et à étonner même l’extravagance ! 


Que de livres n’a-t-on pas écrits sur l’infortune des gens de génie ! Je ne sais si quelqu’un a parlé de la plus insupportable de leurs agonies, c’est-à-dire de la pitié immense qu’ils doivent ressentir pour eux-mêmes, quand ils se regardent et qu’ils aperçoivent le fond de leur effrayante vocation…"

mercredi 31 octobre 2018

L'alliance du technicien et de l'État.

Petit complément aux deux livraisons précédentes : 

"On verra l’importance que prend dans les journaux de la Seconde Guerre mondiale la lecture de Léon Bloy, qui devient l’un de ses auteurs de prédilection, avec son déchaînement incontrôlé contre le caractère satanique du progrès, ou sa jubilation délirante à la mort de Curie, « le diabolique inventeur du radium ». Jünger cherche désormais des contre-pouvoirs à la domination de la technique. (…) Mais la guerre n’est pas le seul lieu où où la technique déploie sa redoutable surpuissance : l’exemple des régimes totalitaires concrétise la menace que fait peser sur l’homme l’alliance du technicien et de l’État. La technicité et un pseudo-hygiénisme règnent aussi sur les camps de concentration. 

Jünger (…) méditera à maintes reprises sur le naufrage du Titanic, ce bateau conçu comme un défi à la Nature et au Créateur, et dont le désastre exemplaire annonce à ses yeux tous les désastres qu’allait nous réserver l’hybris du progrès. Mais sa réflexion prend de plus en plus une dimension mythique. (…) L’homme de la technique sera de moins en moins évoqué sous la figure neutre du « Travailleur » ; par référence à la Bible et à la mythologie classique, il apparaîtra avec une connotation négative comme le descendant des forgerons caïnites ou, plus souvent encore, comme un titan révolté contre l’ancienne domination des dieux. Bien que la technique ne soit pas perverse en elle-même, elle se prête à toutes les dérives dès lors qu’une dimension théologique, un « supplément d’âme » lui fait défaut. Si l’on veut « observer de près un petit noyau nihiliste », il ne faut « pas seulement songer à un groupe de dynamiteros, ou à un régiment qui se bat sous la tête de mort, mais par exemple à une réunion de médecins, de techniciens ou d’inspecteurs des finances, qui discutent les questions de leurs spécialités. » Jünger qui, à la suite du choc émotif et mental des grandes batailles de matériel, s’était imposé de comprendre la domination de la technique et y avait vu l’incarnation contemporaine de la volonté de puissance nietzschéenne, l’appréhende désormais sous la dimension toujours menaçante du nihilisme."



Il faut être prudent avec la catégorie de nihilisme, et je ne voudrais pas laisser croire, en achevant sur ce terme cet ensemble de citations, que j’y vois le denier mot de l’histoire. Ce qui m’intéresse ici, en plus de l’intérêt à partir d’une certaine période de Jünger pour Bloy et pour la Bible, c’est "l’alliance du technicien et de l’État", ou du technicien et du croisé, ou du réformateur, tout ce que l’on veut, c’est-à-dire l’alliance entre la froideur, que l’on peut effectivement qualifier de nihiliste, des moyens, qu’il s’agisse des massacres de masse, des camps de concentration, de l’immigration massive organisée, de l’avortement comme « soin médical », etc., d’une part, et les buts poursuivis, qui peuvent être tout sauf nihilistes dans l’esprit de ceux qui les initient. Sachant donc, c’était l’objet des livraisons précédentes, que tout ceci se mêle, et n’a cessé de plus se mêler depuis un siècle, et que c’est ce qui rend ces textes de Jünger si actuels - et si tragiques. Bien à vous !

mardi 30 octobre 2018

"Issu de quelque bestiaire disparu."

On continue avec Jünger et J. Hervier. 

"Dans Sur la douleur (1934), Jünger notera les affinités profondes que l’art militaire a toujours entretenues avec la technique : depuis les origines, les équipements militaires visent à objectiver le corps du combattant et à le dépouiller de son individualité. Les grandes armées professionnelles de l’Antiquité, et l’armée romaine en particulier, préfigurent en ce sens les armées modernes. (…) Dans le domaine concret, la technicité des légions romaines culmine lors du siège de Jérusalem tel que le décrit Flavius Josèphe : la légion y apparaît comme une machine, la cavalerie se déploie aux ailes comme les bras d’un levier, et tout l’ensemble, « avec ses tortues, ses béliers couverts, ses scorpions, ses tours roulantes et ses plans inclinés » semble arraché au monde humain, issu de quelque bestiaire disparu. « Devant de tels spectacles, on perd le sentiment qu’il s’agit encore d’êtres humains : la construction artificieuse et la mobilité bien réglée de l’ouvrage détournent le regard des destinées individuelles. » Protégé à l’intérieur de ses machines roulantes, l’homme semble être devenu autre chose qu’un homme.

Jünger n’est pas le seul à être passé dans cette guerre d’un enthousiasme puéril pour la science et la puissance technique qu’elle procure à un refus des effroyables destructions qu’elle entraîne simultanément ; mais il ne les considère pas seulement comme des accidents matériels que l’homme pourrait surmonter en agissant avec plus de sagesse et de raison. Il n’y a pas seulement un bon et un mauvais usage de la technique. Ce qui s’amorce dans ses livres de guerre, c’est la prise de conscience que la technique ne se contente pas d’entamer l’intégrité de l’homme en l’agressant de l’extérieur, mais en le transformant au plus intime de lui-même. 

 - que dire alors de la pilule ou de l’avortement !… mais laissons J. Hervier s’exprimer : 

Autant l’histoire événementielle à court terme préoccupe peu Jünger dans ses écrits sur la Première Guerre mondiale, autant, selon la longue durée, il est sensible à la mutation radicale qui s’opère sous ses yeux. Ce sont les structures mentales de l’humanité qui sont modifiées tandis que le champ de bataille devient une usine avec ses « armées de machines » et ses « bataillons d’ouvriers » : Jünger retrace les interminables défilés de matériel qui précèdent les grandes offensives, l’action destructrice de l’impressionnante muraille de feu que l’artillerie déploie devant les troupes d’assaut. Tous les éléments du combat sont issus de la technique moderne, non seulement les canons, les avions et les chars, mais la tranchée elle-même, devenue un immense labyrinthe, construit par une armée de terrassiers ; et c’est que réside la modification majeure : le soldat s’est transformé en Arbeiter, dans les deux acceptions que comporte le mot, celui de « travailleur » et celui d’ « ouvrier ». En tant qu’ouvrier, il est au service de la machine au sens le plus matériel du terme, mais en tant que travailleur, fût-il général et exempté de toute tâche servile, il est pris dans l’immense mécanisme de la technicité universelle. Dans ses journaux de la Seconde Guerre, Jünger insistera sur le fait que, comme le dernier des soldats, généraux et officiers supérieurs ne sont plus que des rouages, échangeables à volonté, au sein d’une machinerie qui leur refuse toute personnalité propre. Il ne s’agit pas là d’une simple constatation psychologique mais de l’enregistrement d’un phénomène historique. Dans une vision très hégélienne, Jünger pense que tout ce processus est piloté par l’esprit du monde (Weltgeist) ou l’esprit du temps (Zeitgeist), en qui réside l’essence des nouveaux affrontements : « La bataille n’utilise pas seulement la machine de manière croissante, elle est elle-même imprégnée dans sa totalité par l’esprit qui crée les machines » ; c’est cet esprit qu’il nomme un peu plus loin « l’esprit qui se tient derrière la technique ».

Désormais, les guerres n’opposent plus deux peuples ou deux armées, mais deux puissances industrielles : « La bataille est un terrible affrontement entre industries et la victoire le succès du concurrent qui a su travailler plus vite et plus brutalement. » D’où la nécessité pour chacun des adversaires de « mobiliser », de « mettre en mouvement » au sens précis du terme, toutes les ressources dont il dispose. Au-delà des soldats, c’est un peuple tout entier qui est sous les armes. La Révolution française avait déjà emprunté cette direction en substituant aux armées de métier de l’Ancien Régime la conscription universelle et la levée en masse. Avec les nouvelles guerres surgit un nouveau concept, celui de « mobilisation totale », auquel Jünger va assurer une large audience en lui consacrant un essai en 1930. Toute l’activité des belligérants s’oriente vers la guerre dans un « gigantesque processus de travail » qui est la caractéristique essentielle du monde moderne : « Dans cette saisie absolue de l’énergie potentielle qui transforme les États industriels belligérants en forges de Vulcain s’annonce, de la façon peut-être la plus significative, l’avènement de l’âge du travail - elle fait de la guerre mondiale un phénomène historique qui dépasse en importance la Révolution française. » D’où l’idée que la Grande Guerre a été gagnée non par les pays les plus militaristes selon les formes traditionnelles, l’Allemagne en étant la plus frappante incarnation, mais par ceux que leur mentalité progressiste rendait les plus aptes à cette mobilisation."


Des petits soldats interchangeables et shootés de l’islamisme à l’armée chinoise, mobilisation en masse s’il en est, tout cela ne nous dépayse pas. Pendant que les Français, plus que l’alcoolique du Petit prince, ne se droguent pas pour combattre, ou pour oublier qu’ils se droguent, mais pour s’oublier. On peut appliquer à la conscription de masse et aux fièvres révolutionnaires, à Verdun et à Valmy pour résumer, ce que M. Gauchet disait des régimes fasciste italien et surtout nazi : ces moments de tension collective ne peuvent avoir qu’un temps. Après quoi le patient, c’est-à-dire le peuple, est en pleine descente, pour reprendre le terme lié à la drogue, en pleine hébétude.