vendredi 17 novembre 2017

Mieux vaut la vérole que le métissage... (Pierre Boutang)

"Toutefois, la prime règle est de savoir quand et pourquoi le prêche est inutile ou grotesque : Montaigne avertit que « maints écoliers ont pris la vérole avant d’être arrivés à la leçon d’Aristote sur la tempérance » - or Aristote prévient que l’enseignement de l’éthique - il n’a pas forcément pour objet d’empêcher les écoliers de prendre la vérole - ne commence que sur le fond d’une païdeïa, d’une préalable éducation ; là un jeune homme à l’écoute de ses passions, ou le vieillard qui leur court après, sont également inaptes à la réflexion sur le souverain bien. La païdeïa préliminaire est institution d’habitudes, une fois obtenue la première sortie hors de la vie « pathique », où l’on va à la chasse de toutes les singularités qui se présentent à la suite. Bon ! Qui va accrocher ce grelot, conduire à  « la poïétique et pratique des désirs selon quelque rapport » ? Sûrement pas le philosophe, avec ses déterminations univoques ; on ne part pas de principes, on vise à en établir ; le commencement est dans le fait, dans une société donnée, pourvu qu’elle soit conforme à la physis. « Empirisme assez étonnant », commentait l’un des meilleurs traducteurs de l’Éthique [à Nicomaque, bien sûr ; le traducteur est Jean Voilquin, note de AMG]. Non, car l’expérience invoquée comme terrain originel est celle de la société qui se veut païdeïa, se construit dans la transmission de ses mythes fondateurs ou salutaires. Comment la conformité à la physis, la bonne qualité des traditions transmises dès l’enfance se prouvent-elles ? Elles ne se prouvent pas : l’aventure est inévitable, que Platon rejetait, qu’Aristote doit accepter joyeusement ; la tragique rupture avec son élève Alexandre tient à ce choix : lorsque le héros choisit le métissage pour son empire universel, le maître reconnait là le renoncement à la païdeïa grecque comme fonds de la morale et de la politique. Est-ce un retour à l’héroïque par la voie personnelle et divine ? Est-ce la dévalorisation de toute particularité par référence à l’homme-dieu ? Dans les deux cas, plus d’éthique à rejoindre à partir du fait hérité qui fondait toute société, toute politique jusque-là. Si Alexandre avait. conduit au terme son oeuvre géniale, son passage à l’homme universel posé dès l’enfance comme n’importe qui, la sophistique aurait intellectuellement nourri son rêve, que le stoïcisme reprend au coeur de l’échec. Le Stagiritte ne pouvait que s’étonner et refuser : « Il faut déjà être fait aux bons usages pour entendre parler avec profit du beau, du juste, et globalement de la politique », dit-il au chapitre 4 du premier livre. Non par hasard enchaîne-t-il sur Hésiode, quatre vers des Travaux et les Jours, sur la sagesse docile au conseil, et la folie de qui ne grave pas en son coeur les paroles d’autrui. La langue des hymnes et des fables, point le mélange adultère des peuples, est pour lui l’archê de toute morale."  


La difficulté avec Pierre Boutang, en-dehors de ses coquetteries de style, ses ellipses, ses incises, son grec ou latin pas toujours traduit pour le profane, la difficulté, c’est que son travail consiste souvent à fonder philosophiquement ce qui relève de la loi naturelle. D’où une lecture ardue, pour un résultat qui peut parfois paraître, à l’arrivée, quelque peu banal : ce n’est pourtant justement pas le résultat qui compte - Boutang n’a jamais caché qu’il était chrétien… - mais sa démonstration. Et bien sûr, si on achoppe sur la démonstration en question, on risque de rester sur sa faim. On peut préférer un Chesterton, qui dans un même but emprunte un chemin à la fois moins escarpé et plus divertissant, celui des paradoxes. - Un passage comme celui-ci me semble cependant éclairant, notamment grâce et par son recours à la philosophie païenne d’un Aristote. (Nous y reviendrons !)

jeudi 16 novembre 2017

Joseph de Maistre, pas cité ici depuis longtemps.

Certes, à ce degré de généralité, on peut ou non emporter la conviction, mais cela n’entame en rien la beauté de l’incipit de l’Éclaircissement sur les sacrifices

"Je n’adopte point l’axiome impie :

La crainte dans le monde imagina les dieux.


Je me plais au contraire à remarquer que les hommes, en donnant à Dieu les noms qui expriment la grandeur, le pouvoir et la bonté, en l’appelant le Seigneur, le Maître, le Père, etc., montraient assez que l’idée de la divinité ne pouvait être fille de la crainte."

mercredi 15 novembre 2017

Il n'y a pas de culture gay, pas de culture féminine, féministe...

"Il n'y a pas de culture socialiste, pas de culture bourgeoise, puisque la culture consiste précisément à échapper à la classe sociale, à la définition sociale de nous-mêmes, par une extension de notre valeur humaine. On se sauve par le plafond. Mais il y a des sociétés qui favorisent cette liberté, ou qui la permettent, ou qui la gênent, ou qui la suppriment."

(A. Bonnard) - Où l'on constate une fois de plus que notre société s'emmêle les pinceaux avec le concept d'universalité : elle veut supprimer toute notion d'enracinement national (c'est-à-dire culturel), qui serait une forme d'impérialisme et d'hypocrisie, mais pour mieux nous enchaîner à des déterminismes animaux/bestiaux, par la sexualité ou par la race - ce n'est par ces voies que l'on va retrouver quelque forme que ce soit d'universalité ! - Où l'on voit que la situation s'est aggravée depuis que Bonnard écrivait (dans les années 30 sans doute, je n'ai pas la date exacte de ce fragment) : à son époque les progressistes travaillaient, si j'ose dire, sur la culture. Au lieu qu'ils veulent aujourd'hui supprimer cette culture et nous ramener à la nature, laquelle chez eux se confond avec l'animalité. En marche !

mardi 14 novembre 2017

Gestapette n'était pas une fiotte.

"Solon disait déjà, dans un discours cité par Diodore de Sicile, que les grands hommes perdent les États. On peut prêter plus d’un sens à cette parole. Sans doute, l’activité du génie fait toujours un spectacle sublime. Mais un grand homme, quand il est isolé, sans tradition, sans prédécesseurs directs, ne laisse pas d’avoir quelque chose de dangereux pour le pays sur lequel il exerce ses dons de virtuose. En vérité, ce n’est pas par un homme qu’une nation se sauve le mieux, mais par des hommes. Rien n’assure et ne perpétue davantage la puissance et la prospérité d’un État qu’une élite organisée, attachée à sa fonction, fidèle à son idéal, et qui, se renouvelant sans cesse, jouissant d’une expérience toujours accrue, dure à travers les temps comme une personne immortelle. Il suffit, pour faire foi de cette vérité, de rappeler l’histoire de Rome et celle de Venise, celle de l’Angleterre, celle du Japon. Un grand homme est parfois entraîné par son génie même hors de l’ordre politique. Une élite y reste toujours ; elle n’est pas égarée par des fantaisies individuelles ; rien ne la distrait de son labeur. Qu’un grand homme se produise alors, il ne fait qu’achever la pyramide. Qu’il ne se présente point, on peut dire que c’est la réussite même de ces élites, dévouées à leur tâche austère, de n’avoir pas besoin de ce magnifique recours. 

Il y a une différence considérable entre le fait de vouloir être sauvé par un homme ou par des hommes : dans le premier cas, il s’agit d’une attente paresseuse et inerte ; dans le second, d’une recherche active et d’une réforme que chacun de nous peut commencer sur soi-même. Un grand homme tombe du ciel ; des hommes montent des profondeurs d’une nation."

La seule et vraie réforme, c’est la réforme de soi-même ! 


Le Français d’un Bonnard, c’est comme une langue étrangère que l’on entend souvent mais que l’on n’a jamais vraiment apprise ni pratiquée : on la comprend, mais on n’est pas capable de la parler ou de l’écrire. 

lundi 13 novembre 2017

Je n'ai pas vu l'amitié franco-allemande.

"Nous mesurons trop ici ce qui nous a séparés pour sous-estimer ce qui, aujourd'hui, nous unit. Au moment où l'Europe doute d'elle-même, au moment où certains de ses peuples expriment leur peur de l'avenir en remettant leur sort entre les mains de dirigeants qui se nourrissent de l'angoisse, la concorde franco-allemande ne doit pas apparaître comme la confiscation de l'idéal européen ; la concorde franco-allemande est au contraire l'exemple le plus éclatant de ce que peut réaliser notre volonté de paix. A un implacable désir de revanche, nous avons substitué au fil du temps une coopération politique, économique, diplomatique scientifique, éducative, une amitié véritable."

Extrait du discours de notre Président le 11 novembre dernier. Il y a là deux erreurs : 

 - pendant la période 1860-1970 (disons), c’est-à-dire de la montée de l’unité de l’Allemagne autour de la Prusse à la fin d’une forme de fascination intellectuelle des Français pour l’Allemagne, pendant cette période où il y eut trois guerres entre les deux pays, Français et Allemands se connaissaient bien mieux et, par delà des sentiments agressifs les uns envers les autres, s’estimaient beaucoup plus que ce n’est désormais le cas. Aujourd’hui, c’est l’indifférence qui prime, on va à Paris parce que c’est beau, à Berlin parce que c’est mieux pour faire la fête, et c’est tout. Le Président Macron n’a pas vu la culture française, mais il voit une « amitié véritable » qui n’existe pas ; 

 - et qui existe d’autant moins que, depuis la réunification de l’Allemagne appuyée par le grand génie Mitterrand, et la création de l’Euro, sous les auspices du même ci-devant génie, la lutte entre les pays a repris - et nous ne sommes  certes pas en train de la gagner. Simplement, il en est ici comme d'autres graves phénomènes en cours (Phénomène : ce qui apparaît, ce qui se manifeste aux sens ou à la conscience, et qui peut devenir l'objet d'un savoir) : c’est celui qui parle de guerre, d’invasion ou de colonisation, qui est accusé de vouloir la guerre, alors qu’il ne fait qu’appeler un chat un chat, et se rappeler que les mots sont censés nommer les choses plutôt que de les cacher. Il n’y a pas tant de « coopération politique, économique, diplomatique scientifique, éducative » qu’une grande Allemagne trop grande pour l’Europe - surtout sans Autriche-Hongrie, rayée de la carte sous les auspices du grand génie Clemenceau après 1918, mais qui heureusement se manifeste de nouveau sous d’autres formes depuis quelque temps… -, et qui avale et vampirise une bonne partie du continent. 

Ceci avec l’aval de nos dirigeants. Il m’est arrivé de les qualifier de traitres, je ne suis ni le premier ni le dernier à le penser. Au réveil (trop matinal ce lundi, voilà ce qui arrive quand se couche tôt), je me dis que ces gens-là ont en tout cas une faculté redoutable à accorder leur lâcheté avec leurs quelques rares prises de décision. Monnerot parle de la politique de l’autruche comme la résolution des irrésolus, il s’agit ces derniers temps d’une politique du pire dont les auteurs essaient de se donner de l’importance à leurs propres yeux, d’une part en la déclarant souhaitable, d’autre part en s’efforçant de la rendre irréversible. On essaie de cacher sa propre médiocrité en participant activement à rendre effectivement inéluctable des processus déjà lourds et dangereux en eux-mêmes - mais qui, s’ils ne viennent pas de nulle part, ne sont en rien une fatalité. Ceci au lieu de jouer le vrai rôle d'un homme d'État, à savoir s'opposer de façon intelligente auxdits processus. Un peu de discours à la con comme celui que j'ai cité pour commencer par-dessus, et l'homme politique peut se regarder dans le miroir le matin.  - L’Histoire jugera, comme on dit, mais ce sont nous et nos enfants qui vont payer les pots cassés de toutes ces supposées « amitiés véritables » avec les Allemands, les Arabes musulmans, les migrants, j’en passe et des meilleurs

dimanche 12 novembre 2017

Suite directe du précédent. (Jean Madiran.)

"A cette montée en puissance et en insolence dominatrice de la nouvelle religion, utilisant l’étiquette « catholique » pour envahir le catholicisme, l’autorité ecclésiastique en France n’oppose ni réaction ni clarification. 

Une telle situation appelle la multiplication opportune des actes extérieurs de la foi.

L’acte intérieur de la foi est l’acte d’une intelligence qui adhère à la vérité divine sous le commandement d’une libre volonté que Dieu guide par sa grâce. 

L’acte extérieur de la foi est l’affirmation de la foi. Elle est nécessaire au salut éternel, d’une obligation qui oblige tout le temps, mais pas à tout moment ni en tout lieu. Elle est obligatoire quand l’honneur de Dieu ou l’utilité du prochain le réclame. Là où la foi. est en péril, tout un chacun est tenu d’affirmer aux autres sa foi, dit saint Thomas d’Aquin, quilibet tenetur fidem suam aliis propalare vel ad instructionem aliorum fidelium sive confirmationem, vel ad remprimendum infidelium insultationem, soit pour instruire ou affermir les autres fidèles, soit pour réprimer l’impertinence des infidèles. Sed aliis temporibus  instruere homines de fide non pertinet ad omnes fideles : mais quand il n’y a pas nécessité, instruire les gens dans la foi n’est pas l’affaire de tous les fidèles. 

Ma conclusion (…) : 

L’Église de Jésus-Christ est une, sainte, catholique, apostolique. A chaque époque, cette apostolicité, cette catholicité, cette sainteté, cette unité, animent ou désertent plus ou moins la structure de fondation divine sur laquelle repose temporellement sa continuité visible : la succession apostolique et la primauté du siège romain. Cette succession, cette primauté ne sont pas exemptes de défaillances graves ; aujourd’hui universellement catastrophiques. Mais ce qu’elles font mal, ou ce qu’elles ne font pas, personne d’autre ne peut le faire à leur place.

C’est pourquoi, plus qu’un réquisitoire, le présent opuscule [La trahison des commissaires, 2005], comme toutes mes autres chroniques religieuses, est une réclamation qui s’adresse principalement à la hiérarchie catholique."


Homme de peu de foi moi-même, je recopie pour le plaisir cette définition remarquable : 


"L’acte intérieur de la foi est l’acte d’une intelligence qui adhère à la vérité divine sous le commandement d’une libre volonté que Dieu guide par sa grâce." A réciter tous les jours !  

samedi 11 novembre 2017

"La nouvelle religion qui envahit le catholicisme français…"

Cette formule - de Jean Madiran - peut paraître excessive, en voici des éléments d’explication, je prends l’énumération de l’auteur en son cours : 

"L’épiscopat n’ayant ni rétracté ni condamné son rapport doctrinal invitant à ne plus demander à Dieu ce que le cultivateur demande à l’engrais, il a rendu inintelligible la foi en la Providence, il a désavoué et tourné durablement en dérision l’adage de bon sens : « Aide-toi et le ciel t’aidera » ; il a implicitement disqualifié la réponse de Jeanne d’Arc : « Les hommes d’armes combattront et Dieu donnera la victoire », réponse si parfaitement théologique qu’à bon droit elle peut être transposée en : « Les cultivateurs laboureront et sèmeront (et mettront de l’engrais) et Dieu fera lever la moisson. »

Encore un autre cas, également constitutif de la religion nouvelle. En 1969, l’épiscopat français décrétait, au nombre de « rappels de foi indispensables », qu’à la messe : 

« Il s’agit simplement de faire mémoire de l’unique sacrifice déjà accompli. »   

Ce « rappel de foi » était dans la dépendance de l’ordonnance épiscopale du 12 novembre 1960 par laquelle, sans référence à rien d’autre qu’à leur propre autorité, « les évêques de France réunis en assemblée plénière » rendaient obligatoire à partir du 1er janvier 1970 la messe en français, celle d’un Nouveau missel du dimanche désormais publié chaque année, selon un ordo non plus annuel mais s’étendant sur trois ans. Le nouveau missel pour l’année liturgique 1969-1970 proclamait en sa page 332 ce « rappel de foi » prétendument tiré de l’épître aux Hébreux. Il était destiné à reparaître ainsi tous les trois ans. Dans le nouveau missel des dimanches pour l’année 1973, il figura en effet pages 382-383. Désormais donc la messe, appelée de préférence eucharistie, restait peut-être un sacrement, mais elle n’était plus un sacrifice, substantiellement le même que celui de la Croix, avec le même prêtre et la même victime. Ainsi se trouvait aboli qu’entre le sacrifice de la messe et celui de la Croix, il y a cette différence et cette relation : sur la Croix, Jésus-Christ s’est offert en répandant son sang et en méritant pour nous ; sur les autels, il se sacrifie sans effusion de sang et nous applique les fruits de sa passion et de sa mort. 

Le menteur « rappel de foi » aurait donc dû reparaître dans le nouveau missel des dimanches de l’année 1976. Il en avait été subrepticement retiré, sans tambour ni trompette, sans aucune explication. Mais, là aussi, sans rétractation. La plus grande partie du clergé et des fidèles n’ont pas été avertis qu’ils ne devaient pas continuer à croire qu’à la messe « il s’agit simplement de faire mémoire de l’unique sacrifice déjà accompli ». Ils le croient plus ou moins. Ils ne savent plus ce qu’exactement il faut croire.  

Mais ils ne parlent plus du « saint sacrifice de la messe ».

L’expression est remisée au cimetière des formules qui disaient ce qu’elles disaient, et que l’on n’entend plus dans le langage ecclésiastique usuel, comme : 

« Jésus-Christ vrai dieu et vrai homme. »

Ou encore : 

« Après la consécration, le pain est le Corps, le vin est le Sang de Notre Seigneur Jésus-Christ, en ce sens précisé qu’il ne reste rien du pain et du vin, sauf leurs apparences. »

Ces formules sont celles par lesquelles l’Église exprime les mystères de la foi en lesquels nous croyons. Elles sont mystérieuses mais elles sont simples ; et notamment, elles sont simples à énoncer. Si on oublie de les énoncer ou si on le refuse, si on ne les énonce plus dans leur simplicité sans équivoque, si on les remplace par des énoncés ambigus et confus, c’est que l’on n’y croit plus, ou qu’on ne sait plus jusqu’à quel point y croire, et qu’on ne voit plus aucun motif de les enseigner comme des vérités certaines. On les considère comme les expressions facultatives et largement périmées d’un mythe plus ou moins vague en voie d’évolution. 

Du rang de vérité révélée, enseignée au nom de Dieu avec une rigueur dogmatique impliquant des exigences morales inébranlables, la religion catholique en France, dans ses expressions officielles, est en train de glisser à celui de mythe fondateur d’une idéologie humanitaire accompagnant souplement la diversité évolutive des consciences individuelles."


 - Beurk… La suite demain, en principe ! 

vendredi 10 novembre 2017

Ach, Rioufol...

"Le sentiment de sécurité que j’ai pu éprouver ces derniers jours dans le désert du Néguev comme dans la vieille ville de Jérusalem est à la mesure de la force mentale et de la détermination collective qui habitent cette nation. (...) En Israël, des tomates poussent dans le désert et la voiture autonome de demain est testée dans un centre de recherche de Jérusalem."

(Le lien : http://blog.lefigaro.fr/rioufol/2017/11/donald-trump-bien-vu-disrael.html)

Cette élégie écolo-technologique à l’appui d’une démonstration selon laquelle la France devrait s’inspirer d’Israël est admirable, on s’en voudrait presque de se sentir obligé de rappeler quelques évidences : 

 - ce n’est pas parce que l’Islam expansionniste existe qu’Israël ne se comporte pas de façon indigne, pour rester poli, avec les Palestiniens ; 

 - ce n’est pas parce que nous - quand je dis nous, ceux qui nous « gouvernent », avons du mal à nommer le terrorisme islamiste, que tous les mouvements arabes en font partie ou en ont toujours fait partie ; 

 - enfin, toutes choses égales d’ailleurs, l’envahisseur n’est pas le même dans les deux cas. Du côté sioniste, épousé avec enthousiasme par I. Rioufol, c’est quand même un coup de force pour le moins culotté que de dire que les Israéliens ou les Français sont dans la même situation, que nous sommes deux pays envahis par les mêmes Arabes et en proie, pour les mêmes raisons, au même terrorisme islamiste ! 


Du coup, on est un peu tenté de dire à Ivan Rioufol le même genre de choses qu’il nous (vraiment nous, pas nos « gouvernants ») arrive de répondre aux Algériens qui nous font chier avec leur bled tout en continuant quand même à vivre en France : si tu veux aller regarder pousser des tomates et les voitures du futur en Israël, reste dans le désert du Néguev, Ivan, restes-y, tu y es en sécurité… 

jeudi 9 novembre 2017

Jusqu'où est-on descendu...

Toujours Monnerot, toujours la marxisation de l’Université en 1969 / l’américano-islamisation de tout en 2017, place au rôle, si l’on peut dire, de l’État : 

"Qu’est-ce que l’État peut dire ici pour sa défense ? Qu’il est faible. Mais chaque être politique a sa perfection propre. La perfection propre de l’État n’est pas d’être faible. L’État en effet doit être assez fort pour assumer et assurer ses missions fondamentales. Missions fondamentales qui lui sont expressément renouvelées dans la formule démocratique, à chaque élection générale, quelle que soit d’ailleurs celle-ci, législative, présidentielle, etc. Ou si cet État ne se justifie plus par la formule démocratique, qu’il la dénonce ! 

[Ce que E. Macron a évoqué il y a quelques mois…]

Qu’il prenne garde ! Il ne peut trop compter sur la croyance à cette formule chez les autres s’il prend, lui, avec elle, de telles libertés ! La seule formule invocable pour un État qui livre la France au marxisme serait d’être marxiste. Tolérance, nous dira-t-on. Était-ce la peine de la chasser des maisons publiques pour la faire rayonner des palais nationaux ? 


Je ne vois point comment cet État peut se défendre. Ou il a partie liée secrètement avec les marxistes, ou sa carence est faiblesse. Dans les deux cas, il se condamne lui-même à terme, quel que soit l’éloignement ou la proximité de ce terme. Dans le premier cas, il trompe les citoyens. (La majorité actuelle s’est fait élire en juin 1968 comme rempart contre le marxisme, et sous le coup des agitations de mai 1968). M. Pompidou a succédé au Général de Gaulle dans le même esprit officiellement). Il y en somme double trahison des mêmes, en tant que majorité d’une part, que système gouvernemental d’autre part. Dans le second cas (s’il est trop faible), cet État trompe aussi le pays. Car dans les deux cas, sa parole ne vaut rien. Le consentement qui lie les gouvernés aux gouvernants après une perte totale de confiance ne serait plus qu’une garantie précaire. Tout le système pourrait être balayé par une minorité dans l’indifférence générale de la majorité et c’est l’avenir que se préparent des groupes de personnes vulnérables, soit à l’imputation de duplicité, soit à l’imputation de faiblesse. L’un, hélas, n’exclut pas l’autre !"

mercredi 8 novembre 2017

Bref retour à Monnerot.

"Il n'est pas douteux que le meilleur remède aux croyances communistes ne soit l'instauration réelle d'un régime communiste en France. Comme nous l'avons dit, le remède est trop cher."

"Il est superflu d'insister sur l'intérêt d'ordre politique et guerrier qu'ont des puissances étrangères, communistes et insuffisamment développées, à bloquer le développement de sociétés qui les dépassent et à contraindre celles-ci, par des actions de guerre politique, à la régression économique et sociale." - Et culturelle, ajouterai-je. 

Comme d'habitude, on peut remplacer certains termes par "islamisme", "multiculturalisme", etc. Dans ces deux exemples, ça marche très bien. - On en arrive d'ailleurs à se dire que ce sont les femmes françaises qui ont une partie de la possibilité de la résolution du problème (je sais, ce n'est pas d'un optimisme délirant) entre les mains : veulent-elles pousser leur lassitude à certains égards compréhensible à l'endroit de l'ennui que peut provoquer l'homme français moyen actuel, jusqu'à l'instauration réelle d'un régime islamo-multiculturaliste en France, ou penseront-elles que le remède est trop cher

Aucun déni de responsabilité des hommes français moyens dans cette remarque : c'est toujours dans l'interaction avec les femmes que les hommes ont la possibilité de se montrer virils. Pour jouer à qui pisse le plus loin, ils peuvent effectivement rester entre eux. 

mardi 7 novembre 2017

"La solennité profonde du désir. La terre ne savait pas ces choses." La planète non plus. Ernest Hello :

Siméon et Anne la prophétesse attendent depuis longtemps la venue du Christ : 

"Probablement les siècles écoulés passaient sous les yeux de Siméon et d’Anne, et leurs années continuaient en ces siècles, et le désir creusait en eux des abîmes d’une profondeur inconnue, et le désir se multipliait par lui-même, et le désir actuel s’augmentait des désirs passés, et ils montaient sur la tête des siècles morts pour désirer de plus haut, et ils descendaient dans les abîmes qu’avaient autrefois creusés les désirs des anciens, pour désirer plus profondément. Peut-être leur désir prit-il à la fin des proportions qui indiquèrent que le moment était venu. Siméon vint au temple en Esprit. C’était l’Esprit qui le conduisait. La lumière intérieure guidait ses pas. 

Un frémissement, inconnu de ces deux âmes qui pourtant connaissaient tant de choses, les secouait probablement d’une secousse pacifique et profonde qui augmentait leur sérénité. 

Pendant leur attente, le vieux monde romain avait fait des prodiges d’abomination. Les ambitions s’étaient heurtées contre les ambitions. La terre s’était inclinée sous le sceptre de César Auguste. 


La terre ne s’était pas doutée que ce qui se passait d’important sur elle, c’était l’attente de ceux qui attendaient. La terre, étourdie par tous les bruits vagues et vains de ses guerres et de ses discordes ne s’était pas aperçue qu’une chose importante se faisait sur sa surface : c’était le silence de ceux qui attendaient dans la solennité profonde du désir. La terre ne savait pas ces choses ; et si c’était à recommencer, elle ne les saurait pas mieux aujourd’hui. Elle les ignorait de la même ignorance : elle les méprisait du même mépris, si on la forçait à regarder. Je dis que le silence était la chose qui se faisait à son insu, sur sa surface. C’est qu’en effet ce silence était une action. Ce n’était pas un silence négatif, qui aurait consisté dans l’absence des paroles. C’était un silence positif, actif au-dessus de toute action."

lundi 6 novembre 2017

Les paralogismes évoqués hier.

Jacques de Guillebon, édito du n° 3 de L'incorrect, extraits (https://lincorrect.org/edito-jacques-de-guillebon-effacement/), je souligne les raisonnements les plus caractéristiques : 

"Ce n’est pas seulement l’homme occidental, mais encore la France, et même sa vertu chrétienne, qui souffrent mille accusations. Lorsque Christophe Billan énonce dans nos colonnes qu’il existe certaine adéquation entre un Français et un chrétien, et que l’on lui en fait procès, un obscur chroniqueur du Monde y fait benoîtement écho en déclarant que la France chrétienne et blanche, c’est fini. Ce qui laisse supposer au moindre raisonneur qu’il fallut bien qu’elle existât, que donc Billan n’avait pas tort, à moins que l’on fasse finir aujourd’hui des choses qui jamais ne furent.
Ce qui n’est pas impossible, d’ailleurs : nos déconstructeurs sont d’abord des négateurs et ils iront demain, coiffés d’un plat à barbe comme le chevalier à la Triste figure, dire que ce contre quoi ils se battaient hier n’était que moulins à vent. Plus que la victoire, c’est l’oubli qu’ils veulent. Jean Baudrillard tenait que ce qui signe un crime, c’est l’effacement de ses traces. Nous y voilà."

"« Aucune nostalgie du passé n’est décente », énonce sans rire la sociologue Irène Théry. Elle parle des relations hommes /femmes, et ce ton terroriste fait frémir. Désormais la suspicion tient lieu de politesse, et si la femme est l’avenir de l’homme, c’est comme naguère le goulag était celui du dissident. Coupable de tout pour tous, l’homme censément majoritaire et dominant n’a plus qu’un choix : la soumission ou l’exil. Le mutisme et l’impuissance d’un côté, avec cette dette perpétuelle d’un passé que l’on dit pourtant n’avoir pas existé, et qu’il lui faut payer malgré tout ; ces marges de l’existence de l’autre côté, là où les commissaires politiques ne sont pas encore arrivés, là où la vie commune et décente peut se poursuivre, en espérant ne pas être rattrapé trop tôt par la patrouille. La survie est encore possible, mais ne nous leurrons pas : pour nous, il n’y aura pas de Mayflower, il n’y aura pas de frontière, pas de terre promise. Sinon celle que nous avons déjà sous les pieds."

dimanche 5 novembre 2017

"L'arrivée, la plus massive possible, de ces Français de demain..."

Je ne vais pas m'abaisser jusqu'à m'attaquer à Yann Moix, je cite cette phrase comme un parfait exemple de contradiction interne : plus l'arrivée de ces Français de demain sera massive, et moins il sera facile, ni même possible, d'en faire des Français. Comme l'écrivait J. Rochedy, on peut intégrer (ou assimiler, ou acculturer, etc.) des individus, on ne peut pas le faire pour un peuple.

Et bien sûr, lorsqu'on décrit à des gens qui pensent comme Moix ce que cela peut vouloir dire "être français", ils nous répondent à la fois que c'est de la merde et que nous sommes bloqués dans une identité rêvée, construite, qui n'a jamais vraiment existé, autre contradiction. (L'édito du dernier numéro de L'incorrect relève avec à-propos d'autres paralogismes de ce type.) Ce à quoi il nous reste à répondre : si être Français est à la fois nul et fictif, pourquoi espérer que ces migrants le deviennent ? Etc.

samedi 4 novembre 2017

Jules Monnerot en grande forme.

Après les ignominies de ces derniers jours, à défaut de nous remonter le moral, retrouvons un peu de dignité intellectuelle avec ces lignes tranchantes de Jules Monnerot : 



"Parmi les facteurs auxquels on peut imputer l’action destructive des contagions marxistes et paramarxistes sur les structures universitaires, il est facteur très général et dont l’incidence se fait sentir hors du système d’enseignement tout aussi bien. On pourrait le caractériser rapidement en parlant de tolérance de la bourgeoisie d’argent vis-à-vis du marxisme en général et du communisme en particulier. Cette tolérance provient de ce que le caractère non scientifique, le caractère erroné du marxisme communiste, n’a pas échappé à ceux dont la destruction est la raison d’être dudit marxisme. L’historien et l’analyste du communisme qui procède in concreto, après avoir longtemps travaillé, ne peut pas éviter de faire la réflexion que le communisme n’a pas rencontré les résistances qu’il aurait pu rencontrer du côté « capitaliste ». Le capitalisme aurait parfaitement pu financer la production et la diffusion de connaissances suffisantes pour abroger pratiquement dans une aire donnée toutes les formes de marxisme. On est tenté d’attribuer le fait à des effets de futilité générale et d’égoïsme parcellaire qui s’exerceraient à l’intérieur de cette « classe » de façon dominante. Sans écarter cette cause aussi vaste que vague, on ne peut lui faire de sort précis. Par contre, il n’est pas raisonnable de penser que le caractère erroné et puéril de la critique marxiste du capitalisme ait pu échapper tout à fait aux intéressés. De là à se dire « il vaut mieux que ceux qui ont juré ma perte, et qui semblent imperméables à l’expérience, se fassent des conceptions inexactes de ce que je fais et de ce que je suis », il y a un pas dont on a l’impression qu’il est souvent franchi. Prenons le communisme en France - tel qu’il est - et demandons-nous si le capitalisme - tel qu’il est - est ce qu’il gêne le plus. Si l’on fait des calculs à court terme, le communisme ne gêne pas le capitalisme. Or le défaut principal des classes dirigeantes dites bourgeoises par opposition aux classes dirigeantes de l’ancienne société, celles des ordres ou des états, c’est le peu de souci du long terme, le fait de s’accoutumer à vivre dans le « court terme ». Les destructeurs de ces classes dirigeantes auraient plus de chances de parvenir à leurs fins s’ils partaient de conceptions sociologiques fortes. La faiblesse des conceptions sociologiques du marxisme est pour ceux qu’il se propose de détruire une garantie. Cette stagnation intellectuelle, aux yeux imprudents des penseurs de la grande industrie et des grandes affaires, peut paraître un gage de maintien du statu quo. (Il faudrait alors avouer que la pensée de ces penseurs partage quelque peu les caractéristiques négatives qu’elle discerne chez ses adversaires.) En somme, le communisme en France peut leur apparaître la bombe qui n’explose pas, et qui, à y bien regarder, est faite pour ne pas exploser. De cela, de pseudo-révolutionnaires bourgeois et riches semblent avoir la conviction en quelque sorte physique. En favorisant et en diffusant des idéologies « gauchistes » et marxistes, M. Servan-Schreiber, directeur de L’Express, M. Perdriel, directeur du Nouvel Observateur, ne doivent pas penser qu’ils exposent leur statut de riches. Tout juste nuisent-ils à certains collègues, ce qui est la règle du jeu de la concurrence capitaliste. 

Les rapports, si l’on se place d’un certain point de vue, profitables aux deux parties, du capitalisme et de l’État, tendent à s’amplifier et à se resserrer à la fois, avec les progrès des techniques de prévision, et la généralisation de l’usage des plans. Du côté capitaliste, on peut parfaitement s’accoutumer à l’idée - non testée par les faits - que l’avènement politique des communistes, l’occupation communiste du pouvoir pourrait ne pas introduire de modification fondamentale dans le système, et qu’on changerait alors plus les noms que les choses. (Ce calcul s’opère déjà « à ciel ouvert » en Italie.) Il n’est pas interdit de penser qu’à partir de là, force clins d’oeil s’échangent de part et d’autre de la barricade symbolique de la « lutte des classes » marxistes. Et puisque le communisme et ses variétés ont fini par faire leurs preuves en France et en Italie, notamment, comme nouvel opium du peuple, n’est-ce pas, après tout, sinon un bien, du moins un moindre mal que cet opium domestique reste un article de grande consommation ? Que les maniaques s’agitent sans fin autour de leur bombe qui n’explosera jamais, n’est-ce pas après tout favorable aux affaires avec l’Est et l’Extrême-Est ? Après tout, ce ne sont pas principalement les capitalistes que le marxisme abêtit. Ce sont eux qui ont le plus de moyens de s’en protéger. Ce sont surtout les classes moyennes qu’ainsi on crétinise sans merci, à une échelle sans précédent. 

Ainsi le marxisme à l’école - et il faut prendre école dans son sens le plus général - semble avoir été accepté comme abcès de fixation et moindre mal par les dirigeants économiques de la France. Tout se passe comme s’ils considéraient que ce n’est pas très gênant, que cela vaut beaucoup mieux, peut-être, qu’autre chose. Ce qui milite dans ce sens, c’est que « les milieux d’argent » n’ont pas fait d’investissement - du moins à la mesure de l’objectif - pour susciter ou seulement encourager une résistance organisée à ces formes, pourtant très décelables et analysables, de sottise et de folie contagieuse. 

Là sans doute est un des secrets de la relative santé du communisme en France. Là aussi est un des facteurs de la liquéfaction universitaire. Brutalement : ceux qui pouvaient l’empêcher, qui en avaient après tout la force, ont laissé faire, ont préféré laissé faire, ont pensé qu’en dernière, ou plutôt en avant-dernière analyse, ils y trouvaient leur compte. Quant à l’heure de la dernière analyse, eh bien ! ils la lèguent à leurs héritiers avec le reste."


Si l’on fait abstraction de ce qui a vieilli (notamment l’amélioration des prévisions économiques, la financiarisation du capitalisme est passée par là), ce texte, qui n’est pas sans rappeler, avec son optique sociologique, les méditations plus morales d’un Bernanos sur les parentés profondes, autour du matérialisme, entre le communisme et le capitalisme, ce texte (qui, au passage, nous explique par avance l’évolution de la Chine communiste) me paraît être un modèle de lucidité. Ceci étant, si l’on retrouve des parentés avec notre époque - le rôle notamment du Monde et de Télérama aujourd’hui, rapport aux « migrants », évoque celui de L’Express ou du Nouvel Obs vis-à-vis des communistes et des gauchistes -, il y a des limites à toute analogie. Hélas, serais-je en l’occurence tenté d’écrire. Car d’une part, l’Islam, s’il peut être à l’occasion anti-impérialiste, n’est pas anticapitaliste en soi. Malgré les terrains d’entente entre communisme et capitalisme évoqués par Monnerot, c’est tout de même une différence. D’autre part, et surtout, le capitalisme français est nettement moins français, justement, qu’il y a quarante ans, et donc encore plus dans le court terme, encore plus dans l’optique : après moi le déluge. Si donc l’état d’esprit sinon d’apprenti sorcier du moins d’égoïsme à courte vue décrit par Monnerot se retrouve de nos jours, c’est de façon encore plus marquée. 


Dit autrement : par rapport au tableau dressé par Monnerot d’alliance objective entre deux forces supposées contradictoires voire ennemies, notre situation - nous, en l’occurrence, que nous le voulions ou non, c’est l’ « autre chose » que l’auteur évoque au détour d’une ligne et qui serait plus gênante que le communisme pour le capitalisme, et qui serait une mentalité à la fois spiritualiste et anti-matérialiste, qui reste celle de beaucoup de Français -, notre situation a empiré des deux côtés, nous sommes encore plus coincés, comprimés, étouffés (comme dans la scène de Star wars où les personnages se retrouvent dans la benne à ordures de l'Étoile noire...). Les milieux économiques sont moins soucieux du pays qu’ils ne pouvaient l’être - ceci dit sans naïveté - il y a quarante ans, et la « bombe qui n’explose pas » a laissé la place à de nombreuses petites bombes, dont certaines ont déjà explosé. En attendant les prochaines…

vendredi 3 novembre 2017

"Ils jouaient tous au football."

Le lien : https://www.valeursactuelles.com/societe/pedophilie-au-maroc-les-revelations-choc-dun-ex-amant-de-berge-et-saint-laurent-90361

La citation : "Comme ils étaient gentils et beaux, ces garçons marocains ! Ils jouaient tous au football, avaient le corps musclé. On avait avec eux des rapports qui ne sentaient ni l’argent ni la vulgarité."

L’auteur : Pierre Bergé. 

Je vous explique le raisonnement : un ancien employé / amant / esclave sexuel de Pierre Bergé et Yves Saint-Laurent sort un livre, dont grâce à internet et Valeurs actuelles (Le Monde et Télérama préfèrent défendre l’écriture dite inclusive contre l’Académie française…) on entend parler en France. J’extrais cette citation d’une part parce qu’elle est de Pierre Bergé lui-même, dans un livre publié de son vivant - évacuant ainsi la question de la véracité du témoignage de l’auteur du livre, Fabrice Thomas -, d’autre part parce qu’elle est d’une naïveté touchante, ce que l’on peut appeler la naïveté auto-suggérée du riche. "On avait avec eux des rapports qui ne sentaient ni l’argent ni la vulgarité.", tu y croyais vraiment ? Un type aussi cynique, activiste et donneur de leçons pouvait ainsi se leurrer ? Cela fait penser à une réplique célèbre des Enfants du Paradis : apparemment, Pierre Bergé voulait être «  aimé comme un pauvre », Arletty / Garance lui signifiant que, hélas pour lui, ce n’est pas possible. Le reste est de l’ordre du masochisme et de l’auto-suggestion, deux domaines dans lesquels un homosexuel riche est certes compétent.


Ceci étant, à lire l’article de Valeurs actuelles et si l’on accorde du crédit à ce que raconte Fabrice Thomas, il y a quelque chose de douloureusement, dans tous les sens du terme, humain, à voir Yves Saint-Laurent, le créatif, dans le rôle du maso, et Pierre Bergé, l’affairiste profiteur, dans celui du sadique. Ce n’est pas pour dire que l’un est gentil (même s’il paraît que Saint-Laurent l’était avec le petit personnel, les couturières, les « petites mains ») et l’autre méchant (laissons en tous cas Dieu le juger…). Mais il semble que Saint-Laurent avait un certain nombre de croix à porter : on n’a pas envie d’être à sa place. 

jeudi 2 novembre 2017

"Un empowerment de praxis."

Le lien : https://attaque.noblogs.org/post/2017/10/31/lenvie-de-se-defaire-de-la-logique-de-victimisation-en-creant-des-amities-fortes-et-en-attaquant-un-empowerment-de-praxis/

J'avais plutôt prévu de flâner du côté d'Aristote et Montaigne, mais évidemment le communiqué des connasses responsables de l'incendie de la gendarmerie de Meylan doit remettre à demain ou plus tard ce joli projet :

"Parce que nous ne voulons pas rester dans la position de victimes dans laquelle la société voudrait nous placer en nous reconnaissant comme meufs. Victimes, parce que nous ne serions pas capable d’être autonomes, de nous défendre, de mener nos vies comme nous l’entendons. Nous serions des individues faibles, trop sensibles, soumises aux humeurs hormonales, dépendantes et fragiles. Nous aurions besoin de figures fortes pour nous en sortir, de médecins pour nous soigner, d’hommes pour nous épauler, d’enfants pour nous épanouir, de flics pour nous protéger.
Notre éducation ancre ces foutaises dans nos têtes et nous finissons par les intégrer. Lutter contre le sexisme, pour nous, c’est lutter contre le genre. Et lutter contre le genre, c’est refuser la logique qu’engendre les assignations, sans nier qu’elles nous conditionnent aussi.
Nous ne voulons pas être définies par les particularités de nos corps mais bien par ce qui résulte de nos choix, nos éthiques et nos actes. Même si on aimerait détruire le genre, ça nous fait du bien de se retrouver aussi entre personnes qui partagent les même ressentis, qui vivent dans leur chair ce que signifie d’être assignées meufs, et qui ont la même envie de s’en défaire. Ensemble, on se prouve qu’on est capable de poser des actes sur nos idées, et qu’on a besoin de personne d’autre que nous même pour le faire. On prépare nos revanches pour toutes les fois ou l’on s’est découragées en se persuadant que l’on était pas capables, qu’on avait pas les compétences, pas la force, pas les moyens, pour désamorcer cette logique qui nous fait repousser à toujours plus tard le moment d’exprimer nos colères et nos désirs.
Nous avons concrétisé cette envie de revanche en nous organisant pour attaquer la gendarmerie de Meylan.
Pour assurer notre sécurité pendant l’attaque (et pour faire une blague aux pompiers) nous avons cadenassé l’accès voiture de la gendarmerie.
On a ensuite passé dix minutes accroupies dans les bois longeant le grillage, mais on s’est rendues compte qu’on ne pourrait pas passer la nuit là, et qu’à un moment, il fallait s’y mettre. Il fallait affronter nos stress et les dépasser.
Alors après un dernier sourire et un câlin, on a coupé le grillage.
Avec dix litres d’essence, on s’est – discrètement – lancées à l’assaut du parking.
Nous avons ciblé les voitures privées des flics, au détriment des quelques sérigraphiées, parce qu’on avait envie de s’attaquer plutôt aux individus qui portent les uniformes qu’à leur fonction, plutôt à leurs biens personnels qu’à leurs outils de travail. Nous pensons que les rôles existent parce qu’il y a des personnes pour les remplir. Si derrière l’uniforme il y a un humain, c’est à lui que nous avons cherché à nuire.
Enfin, on a disparues dans un éclat de rire, en se dépêchant quand même…
Sur le chemin du retour, on était euphoriques. On se sentait légères, fortes, soudées, avec le sentiment que rien ne pourrait plus nous arrêter.
Ce sentiment de puissance, on n’a pas l’intention de laisser qui que ce soit nous l’ôter, mais bien de le faire grandir.
Ce texte est aussi un message adressé à toutes les personnes qui se retrouvent enfermées dans des rôles de supposées victimes, et qui conflictualisent leur rapport au monde pour en sortir, qui s’envisagent comme des individues, sans nier qu’elles sont marquées par les catégories sociales dont elles viennent.
Nous sommes persuadées que nos limites sont à la fois mentales et sociales, qu’en endossant ces rôles, nous sommes nos propres flics.
Par l’organisation affinitaire, et par l’attaque, nous repoussons ces limites.
A toutes les personnes dont les actes et positions nous donnent aussi de la force, aux deux personnes incarcérées de l’affaire de la voiture de flics brûlée, aux inculpé.es de Scripta Manent.
Pour qui donne du combustible aux flammes du fond de ses yeux."

Les reconnaître comme meufs, c'est une chose, mais comme connes, ça... Et si elles veulent être "définies par leurs éthiques et leurs actes", je crois que la définition n'est pas trop compliquée à élaborer : elles sont bêtes. Elle sont trop bêtes, dans les différentes acceptions que "trop" de nos jours a pris. - #Balancetaconne ! 

mercredi 1 novembre 2017

"A ceci près..." ; "Simplement et naturellement..."

"L’imagination primitive, pour Vico, comme la ratio pour Saint Thomas, vise originellement des données des sens hors desquelles rien ne commence. Quelle est la puissance propre de ces données ? Le premier article de la question 85 de la Somme répond qu’elles communiquent ou connaissent la forme en tant que celle-ci existe dans une matière corporelle ; et, puisque cette matière corporelle individualise la chose qui a cette forme, la puissance cognitive du sens ne peut être que du particulier ; le sens n’abstrait pas. L’intelligence, dans sa spécificité rationnelle, qui définit proprement l’homme, ne saisit pas non plus, comme fait l’ange, des formes qui ne soient jointes à quelque matière corporelle ; mais elle les saisit séparées, bien qu’elles ne le soient pas en fait dans le monde ; dans les données des sens (phantasmes, si l’on veut), elle considère ces formes, sans juger - car elle serait alors ouvrière de fausseté - qu’elles sont effectivement séparées. Cette opération de l’intelligence, mystérieuse puisque irréductible à toute autre, s’appelle l’abstraction ; elle est paradoxale puisqu’elle sépare ce qui n’est pas séparé dans le monde et, précisément, suspend le jugement sur le monde sans perdre le monde, puisque, dans son aspect « possible », parfaitement passif, l’âme qui « intellige » devient tout ce qu’elle connaît. Je ne suis pas sorti de la lettre de la Somme, et l’on a pourtant pu voir que ce modèle de la connaissance ordinaire contient l’invention de Husserl, y compris la célèbre épochê ; à ceci près que cette suspension, cette appréhension de la forme, mais non telle que la donne la position naïve de la connaissance sensible, est pour Husserl le résultat d’une décision transcendantale, alors que, pour Thomas, c’est, simplement et naturellement, le processus inévitable de l’abstraction."


Pierre Boutang. Dont je me demande à quel point il cherche vraiment à conjoindre Thomas d’Aquin et Husserl, et à quel point on peut identifier la « connaissance par les sens » chez l’un et l’autre. Mais peut-être est-ce l’effet de mes vieux a priori contre Husserl et la promesse d’ennui qu’il m’a toujours semblé incarner. Au moins, avec Thomas, on rigole. 

mardi 31 octobre 2017

Les parents contre l'école, le genre, l'Islam, l'écriture inclusive, etc.

Monnerot ne parlait que du marxisme enseigné à l'Université et dans le supérieur, il est regrettable, quarante-sept ans après son livre, de devoir autant allonger la liste des domaines auxquels s'applique sa réflexion sur les responsabilités des parents devant un enseignement débilitant et inepte prodigué à leurs enfants :

"Là plusieurs types de réaction. Ou ils tiennent bon, et il y a lutte d'idées, de la famille contre l'école (à moins qu'ils ne soient aussi communistes), ou bien ils réagissent par la lâcheté que l'historien de la société française actuelle rencontre à tous les tournants de sa route. Ils laissent faire. Ils se persuadent que cela n'a pas d'importance, ou que cela ne les gêne pas, ou qu'il faut marcher avec son temps, et ils veulent s'aveugler sur ceci : en tant qu'ils sont convaincus que leurs enfants reçoivent un enseignement erroné, ils se rendent coupables de non-assistance à intelligence en danger, avec cette circonstance qui ne me paraît pas atténuante, que les intelligences dont il s'agit sont celles de leurs propres enfants."

lundi 30 octobre 2017

Revenons à Monnerot et à "Démarxiser l'université."

"On peut donc être tenté d'imputer à la majorité du corps enseignant français la responsabilité d'une telle situation, et les responsabilités étant proportionnelles aux connaissances, les plus savants, ou ceux qui socialement sont réputés pour tels, sont les plus coupables. Les possibilités de critique, que la culture dont ils sont les bénéficiaires et dont ils sont ou devraient être les participants actifs met à leur disposition, leur permettent de désintégrer à vue les marxismes. On doit d'ailleurs dire à leur décharge que la formule politique des régimes français au XXe siècle, que les plis pris par la société et l'État contemporains, ne les prédisposent pas, ne les forment pas à prendre jusqu'au bout leurs responsabilités dans cet étrange état de paix empoisonnée, ou de guerre homéopathique, qui est devenu celui de notre monde historique depuis que le marxisme est assez fort pour mener son entreprise sans l'être assez pour la mener à bien."

Toute ressemblance avec une situation contemporaine, etc. J'espère que vous appréciez comme moi ces formules (j'ai introduit de très légères corrections pour la fluidité de la citation). Une dernière :

"Nos politiciens ne se sont pas laissé ébranler, ne se sont pas laissé détourner de la politique de l'autruche, cette résolution des irrésolus."

dimanche 29 octobre 2017

Ivresse des intellectuels, Jean Cau, suite et fin.

"Sartre, c’est l’anti-Blondin. Sa fantastique machine à écrire, pour fonctionner, a besoin de vider des litres de thé qui tache noir, des tubes de cachets versés au creux de la main, du whisky bu sec. Des générations d’ancêtres alsaciens et périgourdins lui ont donné un moteur qui brûle tout. Au contraire de Blondin, plus il boit, plus il écrit. Il est capable d’opérer une une sorte de séparation entre son corps bourré de carburant et sa cervelle, comme un pilote de F1 entre son moteur martyrisé et sa tête irriguée de sang froid. Il a bu jusqu’à quatre heures du matin, il dort trois heures, il se réveille, il met la clef de contact, ça tourne et ça écrit. Si ça parle, la parole reste claire et métallique. Antoine, en revanche, appartient à l’espèce de ceux qui se détruisent posément, méthodiquement, qui ont des sommeils écrasés et des réveils si lourds qu’ils sont incapables, le lendemain, de traîner la charrue traçant ses sillons de mots. C’est qu’il se saoule corps et âme. Il a bu parce qu’il était à l’est d’Eden, à l’est d’enfance ; il a bu pour ne pas être seul, par amitié, besoin de coller ses épaules, en mêlée, à des copains, besoin de chaleur et de tutoiements. Sartre n’a pas d’amis et encore moins de copains. Vissé sur sa chaise de bois, il peut écrire pendant des heures. Il déteste son enfance, il juge sa mère (Blondin adore la sienne). Avoir des enfants ne lui vient même pas à l’idée. (…) Revenons-en à la célèbre phrase de Blondin : « Je ne suis pas un écrivain qui boit mais un ivrogne qui écrit. » Sartre est un philosophe - d’abord un philosophe - qui picole. Son but est de produire des idées, de comprendre et, doté d’une intelligence impérialiste, de changer, pas moins, le monde. Son corps est au service de cette mission et, si le moteur chauffe, fume et pète, ça n’a aucune importance. Quand on lui dit qu’il détruit sa santé, il répond qu’une santé est faite pour ça. Blondin se démolit corps et âme. Il ne veut pas changer le monde, il est prêt à se lier d’amitié avec un clodo de l’aube qui lui sera un frère en détresse, son semblable en perdition. Il n’a pas d’idées mais des vibrations sensibles et une mélancolique innocence de son état et de ses comportements. Il n’est pas coupable de son ivrognerie. Il n’accuse ni lui ni personne. Il n’a pas le Ricard mauvais comme l’effroyable clocharde qui sillonne mon quartier et traite tous les passants d’enculés. (…) Il n’a pas le Ricard révolté, anarchique ou politique, mais rêveur. Doucement rêveur. Quand il est saoul - et il le sera, à la fin, en permanence -, c’est pour redevenir un bébé qui s’étonne d’être là et, quand il sirote son poison, couleur de lait, à la lettre il biberonne. (…) Par un phénomène étrange, son ivrognerie effraie (…) et impose un respect, comme s’il se livrait à une opération sacrificielle de lui-même sur lui-même, à un martyre dont on ne discerne pas les raisons. Chaque Ricard lui est un calice. Quand on l’aide à se hisser sur un tabouret, il monte vers sa croix. « Enfance, enfance, pourquoi m’as-tu abandonné ? »"

samedi 28 octobre 2017

Ivresse des intellectuels, Jean Cau, suite.

"Les masses populaires, depuis l’aube des temps, quand elles ont vraiment adoré, ce furent des monstres et ce qui fut vrai hier le sera demain. Désolant est pourtant ce fait que les intellectuels succombent aussi à ce travers. Aux quatre coins du monde et aux six de l’Hexagone, ils plièrent l’échine devant les monstres rouges et, s’ils ne célébrèrent pas la gloire de Hitler, ce fut pour mieux chanter celle de Staline et de Mao. Il y a là une fatalité. Je me souviens de mon ahurissement, de mon incompréhension totale lorsque, dès 1945, les mêmes qui, pendant quatre ans, n’avaient pas eu assez de ricanements à l’égard de ceux qui pratiquaient le culte du maréchal Pétain, les mêmes se vautrèrent dans le culte du divin maréchal moscovite et de son représentant en France, Maurice Thorez,  « notre Maurice » et sa Jeannette. Oui, il y a là comme une fatalité.  Les intellectuels s’inclinent devant la puissance. Comédiens de l’idée, ils rêvent d’obéir à un metteur en scène et, l’histoire du théâtre et du cinéma nous l’apprend, plus ce dernier est autoritaire, brutal même, et plus, sur le plateau, la troupe le respecte et tremble quand se déchaînent ses colères. Staline Productions Inc, sur scénario de Lénine et d’après l’oeuvre de Marx, avait mis en scène le communisme mondial. Les intellectuels se précipitèrent en foule pour y tenir des rôles."

"Vous voulez un maître, vous l’aurez", aurait dit Lacan aux étudiants révoltés de Mai 68, lesquels étaient, Monnerot nous le rappelle de son côté, des intellectuels novices, des apprentis intellectuels, avides de reproduire le modèle - avec ses qualités et ses défauts - de leur aînés, ce qui au passage peut expliquer qu’un type aussi brillant qu’Alain Badiou soit resté en même temps une telle caricature de « l’intellectuel français ». (Ou, contre-exemple, qu’un Jacques Bouveresse, lui aussi à Normale Sup en ces années, dégoûté par cette atmosphère inconsciemment grégaire et autoritaire, se soit expatrié pour y échapper.)

Cela rappellerait par ailleurs, j’irai y pêcher des citations à l’occasion, l’Éloge de l’ignorance de Bonnard, sur les dangers qu’il y a à croire que l’on peut avoir, voire que l’on doit avoir une opinion sur de nombreux sujets, et s'accorder à soi-même une importance du fait de cette opinion dérisoire.  


Une dernière remarque, j’en profite pour la placer ici, quitte à l’émettre aussi sous forme de tweet : dans la série, « les mêmes », ce sont des gens de même obédience qui nous expliquent depuis des années qu’il faut simplifier la langue française, qui s’attaquent à un accent circonflexe qui ne leur a rien fait, ou à un nénuphar bien innocent - et qui cherchent à imposer une effroyable complication de la langue française. Ces gens veulent mourir et nous tuer avec eux. 

vendredi 27 octobre 2017

"L'écriture ne doit pas bredouiller."

Dans L’ivresse des intellectuels (1992), Jean Cau, qui lui-même, selon ses propres dires, ne buvait pas, s’interroge sur les différentes façons de boire ou, moins souvent, de ne pas boire, des intellectuels dans les années 50-60, avec comme fil conducteur une comparaison entre l’alcoolisme mondain des existentialistes et compagnons de route du communisme d’une part, de l’alcoolisme solitaire et suicidaire d’Antoine Blondin, d’autre part. En voici un passage : 

"Comme tous les vrais terroristes, les surréalistes ne buvaient pas. Ni Tzara, ni Breton, Péret, Éluard, Aragon. Leur terreur était cérébrale, robespierriste, glacée. Ils théorisent, décrètent, excommunient, piétinent. Ils vivent vieux. Ils gèrent, riches, les désastres qu’ils ont provoqués. Ils se veulent maudits par maudits - Sade, Rimbaud ou Lautréamont - interposés. Comme nous les eussions pardonnés s’ils avaient croupi en prison ou en Éthiopie ; vérolés jusqu’à l’os comme Baudelaire, abandonnés à l’hôpital comme Verlaine. Un seul sauva l’honneur grâce à la syphilis qui le rendit fou : Artaud. Antoine Blondin, pas cérébral, pas théoricien, pas vérolé, pas riche, pas homosexuel, pas maudit par procuration, pas intello, pas drogué, pas fou. Tout juste alcoolique. L’ivrogne immémorial, le Silène éternel et barbu qui embrasse les réverbères et les confond avec les arbres du bois sacré. L’ivrogne presque démodé parce qu’il boit depuis toujours l’ambroisie puis, quelques siècles plus tard, le Ricard ; le pulque dont s’enivraient les soldats d’Atahulpa, ensuite ; quelques siècles plus tard, le whisky importé d’Écosse. 

Il sait pourtant, Antoine, qu’au contraire, l’écriture ne doit pas bredouiller et il écrit d’abord la prose la plus articulée qui soit puis il se tait quand le corps, son alambic, n’est plus capable de distiller le sang en encre noire." 


Bien entendu, Artaud avait déjà « sauvé l’honneur », si l’on ose dire, des surréalistes avant de devenir fou (j’ignorais qu’il eût été victime de syphilis), tout simplement parce que c’était le meilleur écrivain de la bande, mais passons. 

jeudi 26 octobre 2017

A quoi mène l'anti-poutinisme primaire ?

"Poutine fossoyeur de la Révolution d'octobre. C'est Lénine qu'on assassine.", voici la couverture du dernier numéro de Télérama. Télérama en qui d'aucuns voient encore un journal catho... A elle seule, cette une - qui fait jaser, tout de même - montre que Jean Madiran avait bien raison, dans les années 50, dans sa croisade (le mot n'est évidemment pas péjoratif) pour montrer que la presse dite chrétienne de gauche, à laquelle appartenait l'ancêtre de Télérama, Radio-Cinéma-Télévision, mais aussi Esprit, et, non explicitement chrétien mais très explicitement de gauche, Le Monde, était beaucoup plus indulgente vis-à-vis du communisme que vis-à-vis des tendances qu'elle jugeait droitières du reste du monde chrétien. Encore aujourd'hui, manifestement, pour Télérama, Poutine, c'est pire que Lénine. C'est-à-dire, car on peut éviter que le débat ne dévie sur la personne même de Lénine, que Poutine, c'est pire que le communisme. Le communisme réel. Il fallait oser. J'imagine que dans le numéro on doit trouver un ou deux russes assez anti-Poutine (pour de bonnes ou mauvaises raisons, ce n'est pas le sujet) pour nourrir de reproches à son égard l'imaginaire tordu de Télérama, mais je pense que si l'on demande aux Russes en leur majorité (et aux Syriens en leur majorité, soit dit en passant - Télérama doit préférer des musulmans à des chrétiens orthodoxes, c'est logique...) quelle est leur préférence sur ce point, la réponse sera sans ambiguïté.

Malheureusement, derrière le côté grotesque, tout cela est très déprimant. On évoque de temps à autre le fait que les Français battent les records de consommation d'anti-dépresseurs, il serait utile d'évoquer plus souvent le fait qu'ils sont sous euphorisants et hallucinogènes politiques depuis plus de deux siècles - et que ceci pourrait avoir un lien avec cela.

mercredi 25 octobre 2017

Permis de détruire...

J’ai déjà eu l’occasion de l’écrire il y a quelques mois, lire les livres anticommunistes de Jules Monnerot permet de constater les ressemblances flagrantes entre les stratégies communistes et musulmanes de pénétration du monde occidental. Ce que pourtant la lecture seule de sa Sociologie du communisme (1949) ne permettait pas vraiment d’aborder, mais que La guerre en question (1951) et Démarxiser l’université (1970) viennent utilement compléter, c’est l’autre versant de la question. Pour reprendre la formule de Senghor citée par E. Zemmour, "pour être colonisé, il faut être colonisable" : ces deux livres de Monnerot permettent de mieux voir en quoi et pourquoi nous avons pu être et nous sommes toujours spirituellement et intellectuellement colonisables. 

"Nous lisons dans un article de la revue Kommounist de Moscou (11 août 1969) (…) : « Lénine disait… que l’essentiel dans toute école est l’orientation idéologique et politique de l’enseignement. Et, ajoute Lénine, cette orientation est déterminée entièrement et exclusivement par la composition du corps enseignant. » « Faites-moi une instruction publique qui endoctrine à 100% et je vous fais un communisme irrésistible », traduirons-nous, transposant le baron Louis. La trouvaille historique des staliniens des « années de Libération », c’est que cet endoctrinement massif n’avait pas besoin d’être consécutif à la révolution et pratiqué dans le pays où elle a déjà eu lieu. Il pouvait au contraire la précéder et en être le déterminant le plus efficace. Après tout, il ne suffisait que de se faire délivrer un permis de détruire par l’irresponsabilité de nos politiciens. Une telle éventualité paraît peu crédible dans l’abstrait. Il faut l’avoir vu pour le croire."

 - Et, depuis 1970, nous le voyons et le croyons… Deuxième salve : 

"Les professeurs catéchisés qui furent conduits à instiller la plupart du temps inconsciemment à leurs étudiants cette sorte de marxisme en émulsion eurent affaire, par les effets combinés de la croissance démographique, de la mobilité sociale, et de la politique de « démocratisation » inintelligemment conduite, à des générations d’étudiants dont la cotation en esprit critique virtuel pouvait être estimée moindre que celle de leurs prédécesseurs, et qui, de par leur nombre même, et la mauvaise organisation intellectuelle et matérielle de leurs études, constituaient un terrain moins favorable pour faire passer à la réalité ces virtualités affaiblies. L’amoindrissement de l’esprit critique par la pression continue de dogmes rencontra moins d’obstacles en ces « étudiants » qu’en leurs prédécesseurs en plus petit nombre et mieux défendus. Il est bien certain que ces masses de « néo-étudiants » qui offrent le double caractère d’être socialement nouveaux et d’être des masses,  double caractère dont le moins qu’on puisse dire est qu’il ne semble pas avoir frappé nos gouvernants, se prêtent mieux à l’endoctrinement révolutionnaire que les classes ouvrières d’aujourd’hui qui leur sont contemporaines

[Plus de quarante après, les classes populaires françaises restent plus hermétiques aux nouvelles révolutions, migratoires et de moeurs, que les étudiants. Mais laissons Jules continuer :]

Dans ce domaine, la propagande paie, a payé. Le marxisme en émulsion que diffusait et que diffuse plus ou moins consciemment maintenant la majorité du corps enseignant, conditionnait chez les étudiants une prédisposition laborieusement entretenue à la suite d’une action d’un quart de siècle, prédisposition à la destruction de l’ordre en possession d’état (ordre « capitaliste », « bourgeois »), et de l’autorité. Il devint possible de passer de l’inclination aux « travaux pratiques » quand lesdits étudiants furent assez nombreux pour l’entreprendre. C’est en effet une question de quantité."


Eh oui, c’est une question de quantité. Ce pourquoi il faut toujours rajouter l’adjectif massive au terme immigration, sans quoi on fait un gros, et un de plus en plus gros hélas, mensonge par omission. Les « travaux pratiques » quant à eux ont commencé et ne semblent pas près de finir. Bonne soirée !   

mardi 24 octobre 2017

Marcel Gauchet, dans l'avant-propos de son dernier livre, cite (implicitement) Philippe Muray, Christophe Guilluy, Renaud Camus - et Cioran.

Pour Cioran, il se peut que ce soit moins conscient que pour les autres. Je ne dis pas non plus qu’il reprend à son compte toutes les thèses de ces auteurs. Quoi qu’il en soit, voici les passages de cet avant-propos qui m’ont particulièrement frappé - de façon d’autant plus amère que l’on ne peut se retenir de penser que depuis la parution de ce Nouveau monde, en janvier dernier, les choses ont encore empiré : 

"Les États-Unis ont émergé en tête, et de loin, de ce qui a fini par apparaître, au terme d’une gestation embrouillée, comme une troisième révolution industrielle, la révolution des « nouvelles technologies de l’information et de la communication ». Ils ont reconquis haut la main la place de laboratoire du futur que la concurrence européenne et asiatique leur avait un instant disputée. Ainsi se retrouvent-ils, à l’orée des années 2000, un siècle après la prophétie qui leur avait promis le sceptre, en position de puissance solaire, sans rivale sur quelque plan que ce soit, la force, la richesse, l’invention, la doctrine. Le Nouveau Monde est devenu pour de bon le modèle du monde. 

Cela y compris pour le Vieux Monde, qui a perdu son centre de gravité au cours de cette métamorphose et qui ne sait à quel saint se vouer. Il flotte dans une immense incertitude, tiraillé qu’il est entre la fidélité à son histoire, en laquelle toutefois il ne se reconnaît plus vraiment, et l’adoption d’un cours nouveau, où il ne peine pas moins à se reconnaître. Si les Britanniques ont pu rejoindre le courant général sans trop de complexes au nom de leurs antécédents libéraux, les continentaux, eux, sont déchirés. D’un côté, la crainte d’une irrémédiable provincialisation les pousse à se délester d’un passé qui leur semble sans plus de raison d’être et à épouser sans réserve l’exemple du plus fort. De l’autre, le sentiment diffus, mais puissant, de la singularité de leur expérience les engage à chercher une voie originale que le brouillage de leurs repères, joint à l’inertie de l’acquis, les empêche de trouver. Entre un recommencement sur d’autres bases que sa radicalité rend improbable et une réinvention d’eux-mêmes dont les conditions ne sont pas réunies, ils piétinent dans une expectative interminable.

Car s’il est une région du monde où ce changement global de direction a été violent, et même traumatique, sous sa surface pacifique, c’est la vieille Europe. Jusqu’à lui, l’expérience européenne, au milieu de ses pires cataclysmes, était restée en continuité avec ses sources. Elle s’appuyait sur un socle dont la solidité paraissait à toute épreuve - le rétablissement miraculeux d’après 1945 en étant l’illustration la plus récente, mais non la moins probante. Elle s’enracinait dans un héritage que ses contestations les plus radicales ne faisaient que réactualiser. Elle se vivait sous le signe de la poursuite de ce qu’elle avait commencé, fût-ce au prix de la rupture sans merci avec ses expressions dépassées."

Une couche supplémentaire : 

"…Le gouffre du droit dans lequel nous sommes en train de nous enfoncer pourrait s’avérer plus dangereux encore, pour finir, que l’abîme de l’histoire où nous avons failli jadis nous perdre. Au moins les horreurs patentes que celui-ci recélait avaient-elles valeur d’avertissement salutaire. Au moins obligeaient-elles à se rendre un compte exact à soi-même de la situation qui les suscitait et du travail indispensable pour la changer. Au lieu que le nouveau régime de l’illusion qui s’est implanté en Europe se présente sous un jour aimable et démobilisateur. Il n’implique aucun drame, ses effets désagrégateurs sont indirects et sournois, il bloque l’imagination d’autre chose. C’est dire que nous ne sommes pas préparés à nous en extraire. 


Fardeau de l’aventure dont ils sont les héritiers, les Européens se trouvent dans une nouvelle grande épreuve. Après la page effroyable des totalitarismes, les voici replongés dans une explication sans merci avec les éléments du monde en forme de problème qu’ils ont inventé. Rien ne dit qu’ils seront en mesure de relever ce nouveau défi. La teneur paralysante de ce dernier peut faire craindre le pire, lorsqu’on la joint à la tentation du renoncement soufflée par l’état d’un monde où l’Europe n’est plus qu’un modeste province, certes prospère, mais périphérique. Compte tenu de ce cumul de facteurs, il n’est pas exclu qu’elle se marginalise et s’efface de la scène, en se laissant gagner par un engourdissement démissionnaire."