mardi 21 janvier 2020

BHL ne l'emportera pas au paradis...

C’est un monde bien injuste certes que celui qui voit disparaître Jean-Pierre Voyer avant Bernard-Henri Lévy, mais outre que celui-ci ne fera sans doute pas le malin quand il sera jugé par son Créateur, celui-là lui avait à plusieurs reprises réglé son compte il y a des années : 

"A Monsieur Bernard-Henri Lévy.

Paris, le 18 novembre 1996. 

Cher Monsieur et Lévy, 

Je note dans votre BN du 16 novembre ce curieux syllogisme (le syllogisme a fait cette nuit 253 victimes dans Paris) : Patrick Besson attaquerait avec une violence extrême Romain Goupil, non pas parce que Goupil est un petit con gauchiste, un petit con lycéen, un pigiste de Libération-Chargeurs, mais parce que Goupil aurait défendu les Bosniaques et Besson les Serbes. 

Je vous ferai remarquer que Besson n’a pas défendu les Serbes contre les Bosniaques mais contre les enculés intellectuels, dont vous. Je ne vois pas comment Besson ou quiconque aurait pu voler au secours des Serbes, sinon en s’engageant dans leurs milices. Mais il pouvait parfaitement les défendre contre les attaques des enculés intellectuels, ce qu’il a fait et parfaitement réussi si j’en juge par votre réaction. 

Je fais, moi, cet autre syllogisme : tous les enculés intellectuels ont volé au secours des Bosniaques. Goupil est un enculé intellectuel. Donc, Goupil vole au secours des Bosniaques, à la manière des enculés intellectuels, c’est-à-dire en calomniant les Serbes. Comme si les Bosniaques n’avaient pas encore assez à faire avec les Serbes, il leur a encore fallu subir les enculés intellectuels. 


Quant à la violence de l’attaque de Besson, puisque vous avez fait la guerre de Bosnie, vous auriez dû savoir ce qu’est la violence. J’apprécie Besson pour la douceur de ses attaques au fleuret, moi qui ne sais attaquer qu’à la hache, comme vous pouvez en faire l’expérience chaque semaine."

vendredi 10 janvier 2020

"Rien moins qu’un monde…"




Continuons à relire et à redécouvrir, de manière, au moins pour l’instant, un peu dilettante et improvisée, ces textes enchanteurs de Jean-Pierre Voyer : 

"Comme le veut Hegel, le travail animal devient humain parce qu’il est médiatisé et qu’il est médiatisé par rien moins qu’un monde, c’est-à-dire une totalité de travaux identiquement médiatisés. Chez l’homme la bête est niée, son immédiateté est supprimée dans une activité plus haute qui est la communication, l’auto-division infinie d’un monde. Chez l’homme, la satisfaction du moindre de ses « besoins » présuppose un monde et l’indépendance de ce besoin particulier est seulement une apparence. Chez l’homme, le but véritable n’est pas la satisfaction du moindre de ses besoins, mais, dans le moindre de ses besoins, le monde qui médiatise ce besoin, mais la communication totale et mondiale qui médiatise ce besoin, son existence comme sa satisfaction. Ce n’est pas seulement la « production » qui est raffinée, mais le besoin lui-même qui cesse donc à l’instant de seulement pouvoir prétendre être égoïste. En lui agit un monde. Il est le produit d’un monde. Il est besoin d’un monde. Comme le note déjà Marx, dans l’aliénation l’homme doit payer pour habiter une bauge. Aussi frustre que soit en apparence un besoin humain, ce besoin n’en suppose pas moins la médiation d’un monde. Non seulement le sanglier humain doit payer sa bauge, mais il est bien évident que c’est un monde qui le précipite dans une bauge plutôt que dans un palais. L’immonde réalisme matérialiste prétend que l’homme ne se fait homme qu’en interposant entre désir et satisfaction l’écran, la médiation du travail. Mais quel est l’animal qui ne le fait pas ? Pour nous au contraire, l’homme ne se fait homme qu’en interposant entre désir et satisfaction la médiation de la division du travail, qu’en interposant dans le travail lui-même donc, dans le désir aussi bien que dans la satisfaction, la médiation d’un monde. Ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Ce fait n’a pas échappé à Marx, qui en parle régulièrement mais concurremment avec le point de vue matérialiste. Surtout, il n’a rien su en faire."


(1981. Je pioche pour l’heure dans la Revue de Préhistoire contemporaine, revue historique au numéro unique…)

mercredi 1 janvier 2020

"Tout ce qui est né de Dieu est vainqueur du monde."

I Jean, 5, 4. Bonne année !

mardi 31 décembre 2019

De l'amour.

Nous finirons cette drôle d’année 2019 par une citation biblique. Commentaires, bilans, projets éventuels, tout cela attendra une prochaine ouverture de ce comptoir : 

"Voici ce qu’est l’amour : 
ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, 
c’est lui qui nous a aimés 
et qui a envoyé son Fils en victime d’expiation pour nos péchés."


(1 Jean, 4, 10). Dieu fait le premier pas. - Bien à vous ! 

vendredi 27 décembre 2019

Jean-Pierre Voyer, 1982.

"En demeurant pauvres, les pauvres ne font de tort qu’à eux-mêmes. Donc personne ne viendra à leur secours, personne ne les fera riches à leur place. Donc, si les pauvres deviennent riches, il ne le devront qu’à eux-mêmes. Des générations de putes intellectuelles ont voulu et veulent encore faire de cette simple vérité mise en évidence par Marx un prétendu messianisme d’une prétendue classe élue. Imbéciles. Si les pauvres se révoltent, c’est seulement parce qu’ils sont pauvres. Rien ne prouve d’ailleurs que les pauvres puissent devenir riches un jour. Mais en revanche il est certain, puisque les pauvres se révoltent depuis plusieurs millénaires, qu’ils se révolteront tant qu’ils seront pauvres. L’histoire récente prouve également que tout adoucissement apparent de leur pauvreté les incite à la révolte car les hommes sont séparés par la communication et tout accroissement de la communication telle qu’elle existe constitue un accroissement de leur séparation. Aujourd’hui les pauvres sont pauvres au milieu d’un océan de richesse, le spectateur est toujours seul mais au milieu d’un océan de communication. La richesse et elle seule est donc messianique. Or la bourgeoisie a pour but la richesse infinie. Voilà un malheur de la pensée bourgeoise. En attendant, les pauvres sont punis exactement par où ils pèchent, par leur pauvreté. Il y a donc une justice dans ce monde."

mardi 24 décembre 2019

Joyeux Noël...

"La foi est une manière de posséder déjà ce qu’on espère, un moyen de connaître des réalités qu’on ne voit pas." (Hébreux, 11, 1.)










lundi 9 décembre 2019

"La vie est une cérémonie."

C’est la formule qui m’a le plus marqué dans l’oeuvre de Jean-Pierre Voyer. Ce blog a débuté il y a 14 sous son influence, j’ai continué au fil du temps, tout en m’éloignant de certaines de mes positions de départ, à dialoguer, de façon plus ou moins explicite, avec lui et ses idées. Et je considère toujours ses livres, ainsi que les grandes pages de son blog (sur lequel, soit dit en passant, il inventa Twitter avant Twitter, avec des sentences très brèves et percutantes), comme faisant partie des textes les plus importants publiés en France depuis quarante ans. 

Je reviendrai sur tous ces sujets. 

Sa cérémonie à lui s’est achevée il y a quelques jours, je l’ai moi-même appris ce matin et voulais vous en avertir. 




(Pour les profanes, je conseille la visite de son site, et bien sûr ses livres, Hécatombe entre autres. Les premiers paragraphes de sa fiche Wikipedia sont de moi, mais ont été modifiés par d’autres, amis ou ennemis… on peut je crois s’en passer et aller directement aux textes). 

dimanche 8 décembre 2019

"Des règles toujours plus liberticides…"




Le grand écrivain de rugby Denis Lalanne est mort à 93 ans, le grand journaliste de rugby Pierre Michel Bonnot lui rend hommage dans L’Équipe de ce jour. Et quand il est vraiment question de rugby, il est question de beaucoup d’autres choses : 

"Denis Lalanne était de la race, largement majoritaire alors, des journalistes sportifs de bonne fortune et de passion d’enfance. (…) On ne fait pas meilleur carburant pour conserver jusqu’à la retraite, et au-delà, une passion d’enfance, même si, reconnaissait-il il y a peu, il lui arrivait parfois de s’endormir devant le spectacle du rugby d’aujourd’hui, bercé par l’impression « de voir toujours le même match ». Quand on est entré dans la carrière dans la foulée de Jean Dauger et Yves Bergougnan et qu’on a tiré sa révérence internationale en même temps que Serge Blanco, on est en droit de trouver le rugby pro un peu lisse. 

Enfant du jazz et fan d’Yves Montand, qu’il imitait joliment dans Battling Joe, Denis Lalanne n’eut pas son égal pour mettre cette passion en musique. Une petite musique très personnelle et des titres frisant l’alexandrin, sous lesquels perçait une animosité tenace pour la race des « gros pardessus » fédéraux - terme de son invention au même titre que « cadrage-débordement » ou « troisième mi-temps » -, et un dédain farouche pour des règles toujours plus liberticides et pour les arbitres qui les appliquaient sans discernement, à l’image de l’Irlandais David Burnett, devenu « Monsieur Casse-Burnett » sous sa plume acérée. 

Car, si Denis Lalanne fut d’abord un prince de l’épopée sportive, si ses comptes rendus des matches du Tournoi mêlaient au long cours la narration et l’analyse en un style enlevé, il savait se montrer sévère - « Il ne s’agit pas d’exercer le métier de journaliste comme on exerce la charité. Il faut des hommes à terre pour faire des héros debout », écrivait-il, et soucieux de son indépendance de pensée. (…)

On retrouve au fil du Temps des Boni, d’Un long dimanche à la campagne, de Rue du Bac un peu de son approche so british du sport et de sa nostalgie de l’innocence de temps plus amateurs, qui lui faisaient écrire, à l’aube de la première Coupe du monde de rugby en 1987, « nous sommes quelques-uns à nous interroger sur les bénéfices immédiats ou à long terme que peut retirer d’une Coupe du monde un sport qui se flatte justement de n’être pas universel et qui passe plutôt pour une manière d’être ». C’est encore cette « manière d’être », cette élégance, cette feinte désinvolture qu’il recherchait en suivant le golf et le tennis à la saison morte du rugby. 

De son premier US Open de tennis, en 1962 à Forest Hills, pour couvrir le premier grand chelem de Rod Laver, à son dernier passage à Augusta National 1997, pour l’éclosion de Tiger Woods, en passant par la livraison attendue chaque semaine de ses « Interceptions », Denis Lalanne n’a jamais cessé d’enrichir sa légende. Et d’embellir celle des sportifs qui eurent la chance d’exister sous sa plume. « Pour ça, reconnaissait-il dans un éclat de rire, le sport était plus beau avant l’invention du magnétoscope ! » Et on ne jurerait pas non plus que les propos des joueurs auxquels il fit dire qu’ « en rugby il y a ceux qui déménagent les pianos et ceux qui en jouent » ou « ils nous ont emmerdés pendant cent ans, vous allez bien encore tenir cinq minutes » en plein France-Angleterre n’aient pas été subrepticement sortis de leur contexte afin de recevoir un joli coup de Mirror verbal.  

« J’ai sûrement partagé avec beaucoup de confrères cette impression de mieux servir la vérité en brodant librement sur le canevas de l’événement. N’est-ce pas tout ce qu’il reste de supériorité à l’écrit en plein règne de l’image ? Une photo, pour qu’elle fasse entièrement foi de ce qu’elle représente, est accompagnée d’une légende. Eh bien ! Mon truc, c’était la légende. »"

Passons sur ce Français si français qui se nourrit d’un certain état d’esprit anglais, ou plutôt british - des échanges paradoxaux et dynamiques entre cultures… mais à petite échelle ! -, pour assouvir sa passion et son idéal, et restons sur ces dernières belle formules, qui font immanquablement penser à John Ford, L’homme qui tua Liberty Valance et sa célèbre sentence : "Quand la légende est plus belle que la réalité, il faut imprimer la légende." Lalanne disait mieux servir la vérité en s’éloignant de l’exactitude monotone des faits (version actuelle : le règne de la statistique), c’est la différence fondamentale, pour ténue qu’elle puisse parfois être dans un article, entre la nécessité de romancer quelque peu la prose du réel pour l’épurer de l’accessoire et atteindre à l’essentiel, et le storytelling, qui finit par faire croire que la réalité doit ressembler à un conte, doit être un conte - et qui fait bon marché au final de la notion de vérité. 

Lalanne, Bonnot j’imagine, et moi-même aimant bien lever le coude, formulons cette même idée ainsi : c’est la différence entre la petite ivresse qui jette un léger et bienfaisant voile de poésie sur un réel en attente de regard poétique, et l'ébriété qui, par abus d’alcool ou d’autres substances, vous stupéfie et vous fait perdre tous vos repères, vous rend vulnérable.


Santé bonheur, santé bonne humeur, et gloire aux grands passionnés de rugby !



mardi 3 décembre 2019

"Des choses assez tragiques..."

En 1934 - la date est importante -, Céline écrit à un correspondant pour lui annoncer une guerre prochaine : 

"Il se passe en ce moment ici des choses assez tragiques. Tout cela finira comme vous savez dans cinq ou six ans - l’union européenne se fera dans le sang."

On peut admirer la précision de la datation, mais, après tout, à partir du moment où l’on avait senti le coup venir, la guerre aurait pu se produire en 37, 38, 42, la prédiction semblerait toujours vraie… Non, ce qui m’a vraiment frappé, c’est la formule : "L’union européenne se fera dans le sang." Céline n’écrit pas : « l’Europe », ou « l’union de l’Europe », il écrit « l’union européenne », et l’utilisation de cette formule abstraite, par son anticipation sur le langage des technocrates d’après-guerre, figure une sorte d’électrochoc straubien. Il faudrait faire entrer cet adjectif dans le langage courant - ce n’est pas gagné -, je m’explique donc : une partie du travail de cinéaste de Jean-Marie Straub a consisté à filmer des lieux qui ont été le cadre de drames sanglants, et d’essayer par divers dispositifs de montrer la vérité des drames advenus ici et pas ailleurs, par le contraste entre hier et maintenant (d’où un cinéma de la présence bazinienne de ce qui est devant la caméra à l’instant T, qui ne peut que me séduire). 

Cette formule de Céline, c’est un peu du Straub à l’envers ou rétroactif, c’est comme le pressentiment qu’après la prochaine guerre, "dans cinq ou six ans", on passera à autre chose,  « l’union européenne », qui se fera à partir du sang coulé dans la guerre, à partir d’un massacre inaugural. On répète toujours que « l’Europe » s’est faite pour éviter de nouvelles guerres entre peuples européens, il serait plus précis de dire que l’Union Européenne est née sur les décombres de la dernière guerre civile européenne. (J’ai souvent cité une phrase de Dominique de Roux, issue justement de son livre La mort de L.-F. Céline, qui va dans ce sens, mais je ne la retrouve pas...) L’Union Européenne n’a été possible que parce qu’il n’y avait déjà plus d’Europe, qu'à force de jouer au con elle s'était autodétruite - ce dont certes tous les pères fondateurs, comme on dit, ne devaient pas avoir conscience. Une fois disparus des hommes politiques anachroniques comme de Gaulle, ou des bizarreries anglaises et chestertoniennes (oui, elle a lu Chesterton, peut-être pas assez bien, mais quand même…) comme Margaret Thatcher, les politiciens de la plupart des pays européens se coulent  aisément dans cette coquille vide à la fois passive et dictatoriale, et comme par hasard si naturellement remplaciste. Bref, plagions Kundera, l'Union européenne n’est ni une union ni européenne. 


On pourrait d’ailleurs soulever l’hypothèse hégélienne, ou kojévienne, que l’Europe n’a été européenne que parce que, parmi les rapports que les peuples européens avaient entre eux (culturels, artistiques, économiques…), il y avait des rapports guerriers. La Révolution française et l’aventure napoléonienne auraient été alors les premiers vrais débordements par rapport à cet équilibre précaire mais intéressant. Le Congrès de Vienne accouche d'un schéma qui ressemble au vieil équilibre, puis l’Allemagne unifiée va lancer une autre mécanique, de 1870 à nos jours, mécanique toujours en cours… la politique migratoire de Mme Merkel étant à la fois une politique européenne logique, au sens de l’Union européenne, et un coup de poignard dans le dos, pour reprendre une formule de la guerre 14-18, pour l’impérialisme nationaliste allemand. A suivre…

lundi 25 novembre 2019

Complément réaliste au précédent.

Oui, au sujet de la pauvreté. Je lis chez P. Yonnet ces lignes sur Céline : 

"Le Voyage est un grand livre sur les pauvres, la vie des pauvres, la vie pas toujours tragique mais douloureuse, remplie de peines et de plus ou moins grandes indignités, des pauvres, mais un ouvrage à double entente. Dans un premier discours, que je qualifierai de façade, réel mais en dissimulant un autre, Céline ne fait pas de cadeau aux pauvres. Ça ne me fait pas peur. C’est même pour moi une sorte de minimum vital. C’est ce qui crédibilise le reste."

Le réalisme, toujours. Passons au deuxième discours : 

"Céline écrivait : « Ils rajeunissent c’est vrai plutôt du dedans à mesure qu’ils avancent les pauvres, et vers leur fin pourvu qu’ils aient essayé de perdre en route tout le mensonge et la peur et l’ignoble envie d’obéir qu’on leur a donnée en naissant ils sont en somme moins dégoûtants qu’au début. Le reste de ce qui existe sur la terre c’est pas pour eux ! Ça les regarde pas ! Leur tâche à eux, la seule, c’est de se vider de leur obéissance, de la vomir. S’ils y sont parvenus avant de crever tout à fait alors ils peuvent se vanter de n’avoir pas vécu pour rien. » Avec mes mots laborieux d’une conscience naissante [P. Yonnet a lu le Voyage durant son adolescence] (…), j’avais compris : une vie de pauvre réussie, c’est une vie occupée à purger son être et son âme de la soumission reçue en héritage « de classe », consubstantiellement à la naissance."


Le pauvre qui n’a pas perdu sa vie, ce n’est pas celui qui devient riche (ça, c’est le rêve américain, une forme de concurrence de tous contre tous), ce n’est pas nécessairement celui qui se révolte (il faut voir les raisons de cette révolte, si par exemple elle vient d'une envie de commander plutôt que d'obéir, ce qui n'est pas mieux), c’est celui qui apprend au fil de sa vie qu’il ne vaut pas moins (au regard de Dieu ? pourquoi pas ?) que les autres, que les patrons, les riches, les notables, etc., tout ceux dont il croit au début qu'ils lui sont ontologiquement supérieurs. Ce ne peut être un but à l’origine, puisque c’est un savoir que seule l'expérience, et l'expérience d'une vie, permet éventuellement d’accumuler, mais c’est déjà pas mal. Et c’est bien sûr ce que la crétinisation de masse actuelle, de même que le refus de toute transcendance autre que politique ou sociale, vise à éviter autant que possible. 

(- Et vivent les Gilets Jaunes !)

dimanche 24 novembre 2019

"Ainsi dans le monde moderne tout est moderne..."

Ce cher Péguy parle de l’affaire Dreyfus et des dreyfusards dans sa polémique avec son ami Daniel Halévy, mais ses propos peuvent être appliqués à d’autres groupes… : 

"J’avoue que je ne me reconnais pas du tout dans le portrait que Halévy a tracé ici même [dans les Cahiers de la quinzaine] du dreyfusiste. Je ne me sens nullement ce poil de chien battu. (…) Je ne me sens point ce poil de chien mouillé. Nous étions autrement fiers, autrement droits, autrement orgueilleux, infiniment fiers, portant haut la tête, infiniment pleins, infiniment gonflés des vertus militaires. Nous avions, nous tenions un tout autre ton, un tout autre air, un tout autre port de tête, nous portions, à bras tendus, un tout autre propos. Je ne me sens aucunement l’humeur d’un pénitent. Je hais une pénitence qui ne serait point une pénitence chrétienne, qui serait une espèce de pénitence civique et laïque, une pénitence laïcisée, sécularisée, temporalisée, désaffectée, une imitation, une contrefaçon de la pénitence. Je hais une humiliation, une humilité qui ne serait point une humilité chrétienne, l’humilité chrétienne, qui serait une espèce d’humilité civile, civique, laïque, une imitation, une contrefaçon de l’humilité. Dans le civil, dans le civique, dans le laïque, dans le profane je veux être bourré d’orgueil. Nous l’étions. Nous en avions le droit. Nous en avions le devoir."

Un autre passage sur l’Église. (Dans les deux cas je suis tombé dessus tout à fait par hasard. Mais dans Notre jeunesse n’importe quel paragraphe pris au hasard serait intéressant…)

"…ce qu’elle est devenue dans le monde moderne, subissant, elle aussi, une modernisation, presque uniquement la religion des riches et ainsi elle n’est plus socialement si je puis dire la communion des fidèles. Toute la faiblesse, et peut-être faut-il dire la faiblesse croissante de l’Église dans le monde moderne vient non pas comme on le croit de ce que la Science aurait monté contre la Religion des systèmes soi-disant invincibles, non pas de ce que la Science aurait découvert, aurait trouvé contre la Religion des arguments, des raisonnement censément victorieux, mais de ce que ce qui reste du monde chrétien socialement manque aujourd’hui profondément de charité. Ce n’est point du tout le raisonnement qui manque, c’est la charité. Tous ces raisonnements, tous ces systèmes, tous ces arguments pseudoscientifiques ne seraient rien, ne pèseraient pas lourd s’il y avait une once de charité. Tous ces airs de tête ne porteraient pas loin si la chrétienté était restée ce qu’elle était, une communion, si le christianisme était resté ce qu’il était, une religion du coeur. C’est une des raisons pour lesquelles les modernes n’entendent rien au christianisme, au vrai, au réel, à l’histoire vraie, réelle du christianisme, et à ce qu’était réellement la chrétienté. (Et combien de chrétiens y entendent encore. Combien de chrétiens, sur ce point même, sur ce point aussi, ne sont-ils pas modernes.) Ils croient, quand ils sont sincères, il y en a, ils croient que le christianisme fut toujours moderne, c’est-à-dire, exactement, qu’il fut toujours comme ils voient qu’il est dans le monde moderne, où il n’y a plus de chrétienté, au sens où il y en avait une. Ainsi dans le monde moderne tout est moderne, quoi qu’on en ait, et c’est sans doute le plus beau coup du modernisme et du monde moderne que d’avoir en beaucoup de sens, dans presque tous les sens, rendu moderne le christianisme même, l’Église et ce qu’il y avait encore de chrétienté. C’est ainsi que quand il y a une éclipse, tout le monde est à l’ombre. Tout ce qui passe dans un âge de l’humanité, par une époque, dans une période, dans une zone, tout ce qui est dans un monde, tout ce qui a été placé dans une place, dans un temps, dans un monde, tout ce qui est situé dans une certaine situation, temporelle, dans un monde, temporel, en reçoit la teinte, en porte l’ombre. On fait beaucoup de bruit d’un certain modernisme intellectuel qui n’est pas même une hérésie, qui est une sorte de pauvreté intellectuelle moderne, un résidu, une lie, un fond de cuve, un bas de cuvée, un fond de tonneau, un appauvrissement intellectuel moderne à l’usage des modernes des anciennes grandes hérésies. Cette pauvreté n’eût exercé aucun ravage, elle eût été purement risible si les voies ne lui avaient point été préparées par ce modernisme du coeur et de la charité. C’est par lui que l’Église dans le monde moderne, que dans le monde moderne la chrétienté n’est plus peuple, ce qu’elle était, qu’elle ne l’est plus aucunement ; qu’ainsi elle n’est plus socialement un peuple, un immense peuple, une race, immense ; que le christianisme n’est plus socialement la religion des profondeurs, une religion peuple, la religion de tout un peuple, temporel, éternel, une religion enracinée aux plus grandes profondeurs temporelles mêmes, la religion d’une race, de toute une race temporelle, de toute une race éternelle, mais qu’il n’est plus socialement qu’une religion de bourgeois, une religion de riches, une espèce de religion supérieure pour classes supérieures de la société, de la nation, une misérable sorte de religion distinguée pour gens censément distingués ; par conséquent tout ce qu’il y a de plus superficiel, de plus officiel en un certain sens, de moins profond ; de plus inexistant ; tout ce qu’il y a de plus pauvrement, de plus misérablement formel ; et d’autre part et surtout tout ce qu’il y a de plus contraire à son institution ; à la sainteté, à la pauvreté, à la forme même la plus formelle de son institution. A la vertu, à la lettre et à l’esprit de son institution. De sa propre institution. Il suffit de se reporter au moindre texte des Évangiles."

Passée la joie d’avoir découvert d’où venait la formule "quand il y a une éclipse, tout le monde est à l’ombre" que J. Madiran citait souvent, osons le raccourci : le macronisme est un christianisme moderne, et François, avec ses pénitences incessantes,  en est bien le Pape. Péguy utilise le terme chrétien plutôt que catholique parce qu'il tient à se référer à la chrétienté médiévale, mais on peut repartir du mot catholique, qui signifie universel : en abandonnant la charité - dont je rappelle qu’elle s’adresse d’abord au prochain, au prochain qui est là, qui est concret et ne sent pas toujours la rose - le catholicisme moderne a paradoxalement mais sûrement abdiqué sa propre universalité. A l’intérieur du monde occidental, l’Église et les riches ont fait sécession. De ce point de vue il y a continuité de moraline bien-pensante et culpabilisatrice de Mélenchon à certains Républicains en passant par Macron, avec un pape à l’unisson ; il y a continuité de cette fausse pénitence que Péguy fustige à si juste titre, il y a continuité de "ce qu’il y a de plus superficiel, de plus officiel", l’amour abstrait des lointains, qui est justement le contraire de la charité ! (Ce qui ne signifie pas qu’il ne faille pas aider les pauvres d’Afrique ou d’ailleurs ; je parle là de priorités conceptuelles et de séparations des plans ; c'est le même esprit dans la première citation de Péguy : on peut être orgueilleux dans le monde profane tout en respectant la profonde humilité du monde spirituel.) 

Tout ceci n’a rien a priori de contradictoire avec des vues plus « complotistes », à la Delassus ou Poncins. Mais on voit bien par ces propos écrits des décennies avant Vatican II qu’il y avait aussi une trajectoire spirituelle globale du christianisme moderne, que Vatican II, ce n’est pas seulement Jules Isaac ou des francs-maçons infiltrés : ce fut aussi une conséquence officielle, mais hélas pas superficielle, d’une lente imprégnation de l’Église et de la chrétienté par la modernité…


(Autre formulation d’un précédent paragraphe : préférer les pauvres des autres aux siens, ce n’est pas de la charité, c’est soit du cynisme de capitaliste, soit de la fuite dans l’abstraction et la facilité. Et préférer les pauvres des autres aux siens, c’est créer de la misère pour tout le monde.)

mardi 19 novembre 2019

"Que nous reste-t-il à détruire ?..."

Quelques remarques de Thierry Maulnier. Je n’interprète pas les nuances de ton et de logique entre ces trois extraits, mais attire tout de même votre attention dessus… Je rappelle que ceci a été écrit dans les années 70, voire un peu avant. 

"Xénophobie et capitalisme. - Le socialisme révolutionnaire n’a trouvé son débouché vers le pouvoir au milieu de ce siècle, dans les pays à économie retardataire, qu’en signant sa nouvelle alliance avec la xénophobie. Ce n’est pas tant parce qu’il est le capital que le capital est désigné comme l’ennemi à abattre, mais parce qu’il est étranger."

"Le paradoxe occidental. - La ruine de l’empire planétaire de l’Occident, le grand reflux devant la révolution venue de l’Est et sous la pression des peuples ou des continents de prolétaires, s’est produit au moment même de son apogée, dans l’instant historique où ce même Occident arrivait au sommet de la puissance technique et des conquêtes de la raison scientifique, offrait au monde un progrès fabuleux dans les moyens de nourrir et de guérir, faisait éclater l’énergie incluse dans les particules de la matière, ajoutait la lune à son domaine, entreprenait la conquête du système solaire, réalisait ce que l’homme, depuis le début de son histoire, n’avait même pas osé rêver. Jamais il n’y avait eu autant de distance entre la puissance de l’Occident et les faiblesses de ses rivaux qu’à l’instant où ont sonné les clairons de la grande retraite, les cloches du grand crépuscule. Comment s’appelait donc l’ennemi silencieux qui s’est glissé la nuit dans les lignes de défense de l’Occident pour tuer les sentinelles, voler les fusils des soldats assoupis, surprendre les chefs dans leur sommeil ? Cet ennemi silencieux avait nom mauvaise conscience."

Ce qui est peut-être logique : les buts poursuivis n’ont été que matériels, l’homme assoiffé avait besoin d’autre chose…

"En quelques dizaines d’années, nous avons vu s’effondrer l’imperium européen maître du monde, la révolution des techniques conquérir les planètes et maîtriser les différents constituants de la matière, s’effondrer, ou de mettre elles-mêmes en question, les religions millénaires, le progrès devenir inquiétant, les multitudes de l’inflation démographique et de la faim se mettre en marche, s’ouvrir la grande crise de la connaissance, devenir douteuses toutes les valeurs constitutives de la civilisation et celles des révolutions qui prétendent les renverser. Que nous reste-t-il à détruire ? Le nihilisme lui-même."

lundi 18 novembre 2019

"Cet ordre de l’argent, né de l’argent, grandi et parvenu par l’argent..."



Je ne sais pas si je lirai un jour les livres d’histoire du XVIIIe des frères Goncourt, mais j’aime bien découvrir leur ouverture et vous en faire profiter. Voici les premiers paragraphes de leur Madame de Pompadour : 

"La bourgeoisie n’est plus au XVIIIe siècle le monde d’affranchis et d’enrichis, sans droit et sans nom, à la bourse duquel le roi et la guerre sont obligés de recourir. De règne en règne, elle a grandi. Peuple sous Philippe le Bel, elle est le troisième corps ou ordre de l’État sous Philippe de Valois. Et de Philippe de Valois à Louis XV, elle gagne tout, elle mérite tout, elle achète tout, elle monte à tout ; vérité méconnue, et pourtant attestée par tous les faits. Henri IV, Richelieu, Louis XIV l’élèvent contre la noblesse ; et chaque jour du siècle qui commence à la mort de Louis XIV, pour finir à la Révolution, élargit sa place dans l’État et lui apporte une domination nouvelle. Elle remplit les douze parlements, les cours des aides, les chambres des comptes. Les emplois de judicature et de plume, les sénéchaussées et les bailliages lui sont dévolus. Elle a dans l’armée le quart des officiers ; elle a dans l’Église un nombre prodigieux de cures, de canonicats, de chapelles, de prébendes, d’abbayes séculières. 

L’administration est son patrimoine. Elle fournit les commissaires des guerres, les chefs des divers bureaux, les employés des vivres, des ponts et chaussées, les commis de tous genres. 

De l’avocat jusqu’au chancelier, la magistrature lui appartient absolument. 

Toutes les secrétaireries d’État semblent son apanage. Le ministère et les conseils d’administration, depuis le subdélégué jusqu’à l’intendant, depuis les maîtres des requêtes jusqu’aux sous-ministres, sont sa propriété et son héritage. 

Mais au-dessus de cette autorité directe, au-dessus de l’accaparement des emplois, de l’envahissement des charges, de l’exercice et de la possession de presque tous les pouvoirs de l’État, le Tiers Ordre du royaume trouvait dans son génie et dans ses aptitudes la source d’une influence moins immédiate, mais plus haute encore et plus considérable. Toutes les gloires bien-aimées de la France, le plus grand éclat de ce siècle, les arts, les lettres lui apportaient leur popularité, et lui donnaient le gouvernement moral de l’opinion publique. Et ce n’était point encore assez pour cette domination du Tiers État, dont 1789 ne devait être que la reconnaissance et la consécration légale. Cet ordre de l’argent, né de l’argent, grandi et parvenu par l’argent, monté aux charges par la vénalité des charges, régnait par cette carrière d’argent, le commerce : un commerce dont la balance de quarante-cinq millions était en faveur de la France. 

Il régnait avant tout par ce gouvernement d’argent, la Finance, où tous les moyens, tous les ressorts, toutes les facilités d’aisance, de fortune, d’élévation étaient à sa portée et sous sa main. L’armée de cinquante mille hommes, qui allait du garde, du commis au fermier général, au receveur général, au trésorier, était au Tiers, et n’était qu’au Tiers. Le maniement des revenus ou du crédit de la France lui donnait l’occasion des enrichissements les plus soudains et les plus énormes. Comptez les millions de tous ces importants personnages, ceux-ci venus à Paris avec une trousse de rasoirs, ceux-là sortis d’une boutique de draperie ou de tonnellerie, d’un magasin de vins du Port-à-l’Anglais ou de l’antichambre de M. de Ferriol : les Adine, les Bergeret, les Brissart, les Bragousse, les Bouret, les Caze, les Camuzet (…), les Micault, les Roussel, les Savalette, les Saunier, les Thoinard… Qu’est-ce que la noblesse avec ses biens, les terres et l’épée, avec ses honneurs et ses privilèges, auprès de ce grand parti de la Finance qui a le solide de la puissance, qui tient l’argent de la société et l’argent de l’État, qui marie ses filles aux plus grands noms, et qui, dans le métier même de la noblesse à la guerre, commande aux plans des généraux, si bien que l’on voit pendant toute la guerre de Sept Ans les projets et les batailles aux ordres d’un Duverney. 

Ce Tiers État des fermes et des recettes est véritablement, au coeur de la monarchie, une ploutocratie dans toute sa force et dans toute sa splendeur. Il n’a pas seulement toutes les influences politiques, déjà remarquées par Saint-Simon, que donne la richesse sur la pauvreté ; il étale encore les plus belles prodigalités et les plus rares dépenses de l’argent. A qui cette maison superbe entre vingt maisons, ces promenoirs d’orangers, ces tableaux des plus grands maîtres, ces tables de marbres des mieux choisis, ces cabinets d’Allemagne et de la Chine, ces coffres de vernis du Japon d’une légèreté et d’une odeur singulières, ces armoires d’un si grand goût de sculpture et de moulure, ces meubles des plus excellents ouvriers ? A quelque maltôtier. 

Quels sont les arbitres de l’élégance, les patrons du goût ? Ces hommes, tout à la fois les Mécènes et les Médicis du siècle de Louis XV : les fermiers généraux. Et il semble qu’on ait devant les yeux l’image même de ce monde tout-puissant et magnifique, le triomphe de la Finance dans ce portrait gravé de Pâris-Montmartel, en plein art, entre ces statues, ces bronzes, ces tentures admirables, et si carrément et si royalement assis dans l’or, avec la mine redoutable et sereine d’un ministre de l’argent. 


Ce fut au milieu de ces grandeurs, de ces prospérités, qu’une femme née et élevée dans la finance bourgeoise s’emparait d’une place que la noblesse s’était habituée à regarder comme un de ses privilèges, et montrait, dans la fortune et le premier exemple d’une maîtresse de roi sans naissance, un avènement nouveau de la bourgeoisie dont elle allait porter le pouvoir à Versailles."


vendredi 15 novembre 2019

"Amis, qu’est-ce qu’une grande vie ?" / "Petits ennemis contemporains."

Commençons par une citation de Cinq-Mars, qui peut-être, c’est vraiment là une bouteille à la mer, pourra donner quelque idée ou quelque relent d’enthousiasme à certains, tant un début de réalisation de nos buts de préservation de nous-mêmes peut sembler lointain : 

"- Le voici venu, s’écria Cinq-Mars, avec enthousiasme, le voici, le plus beau jour de ma vie ! Ô jeunesse, jeunesse, toujours nommée imprévoyante et légère de siècle en siècle ! de quoi t’accuse-t-on aujourd’hui ? Avec un chef de vingt-deux ans s’est conçue, mûrie et va s’exécuter la plus vaste, la plus juste, la plus salutaire des entreprises. Amis, qu’est-ce qu’une grande vie, sinon une pensée de la jeunesse exécutée par l’âge mûr ? La jeunesse regarde fixement l’avenir de son oeil d’aigle, y trace un large plan, y jette une pierre fondamentale ;  et tout ce que peut faire notre existence entière, c’est d’approcher de ce premier dessein. Ah, quand pourraient naître les grands projets, sinon lorsque le coeur bat fortement dans sa poitrine ?"

Quelques pages plus loin, Paul Yonnet glose sur certains passages du roman de Vigny, c’est l’occasion de ce qui semble au premier abord être une digression, je reproduis toute la séquence : 

"Anglophile, Alfred de Vigny a saisi ce qui distingue l’histoire de France de l’histoire d’Angleterre : la victoire de l’absolutisme, qui cèle le destin de la monarchie et détermine la Révolution comme seule issue à l’impasse sociale. C’est une analyse quasi marxiste. L’éradication politique de la noblesse et la tenue à l’écart de la bourgeoisie montante laissent le roi et le peuple face à face. Le processus remonte au règne de Louis XI : le roi falot Louis XIII [je laisse à Vigny et/ou Yonnet la responsabilité de ce jugement, note de AMG] et son ministre Richelieu achèvent le travail de démolition des corps intermédiaires. Louis XIV, après la Fronde, portera le système à son zénith et l’absolutisme atteindra son point d’intensité maximale, dévoilant ses ombres et ses lumières. Le dernier message de Vigny, dans Cinq-Mars, est pour annoncer la Révolution : 

« Le Parlement est mort, disait l’un des hommes, les seigneurs sont morts : dansons, nous sommes les maîtres ; le vieux cardinal s’en va, il n’y a plus que le roi et nous. »

A quoi répondra, avec une fureur à peine contenue, le comte Molé, directeur d’une Académie française justement créée par Richelieu, lorsqu’Alfred de Vigny sera reçu parmi les immortels, le 29 janvier 1846 : 

« (…) réduire à de telles proportions l’un des plus grands hommes d’État des temps modernes, un ministre dont l’immense ambition n’eut jamais d’autre but que la puissance et l’élévation de la France, dont l’oeuvre immortelle fut de nous doter de l’unité nationale, tout en constituant l’autorité royale sur des bases inébranlables ; qui oublia trop sans doute que la clémence est souvent le meilleur conseil des rois, comme la bonté est toujours l’habileté de leur justice ; mais qui, en détruisant toutes ces grands existences rivales du trône, fit, le premier, de l’espace pour les petits, et travailla pour les desseins de la Providence, déjà écrits au-dessus de sa tête dans des régions inaccessibles à ses regards. »

Aujourd’hui, les deux thèses continuent de diviser les historiens. La seconde, remarquons-le, ne nie pas que l’oeuvre de Richelieu laisse le roi face au tiers-état, aux petits, et situe ici sans le dire explicitement, mais tout le monde le comprend, la Révolution puis l’Empire dans la suite logique d’une émergence de la nation accomplie par la monarchie. 

Ce 29 janvier 1846, le compte Molé était vraiment très en colère, et il a conclu son énergique intervention par cette réflexion, qui mériterait d’être à jamais sortie de l’oubli où une injuste postérité - j’allais dire une injuste répression - l’a reléguée : 

« Maintenant qu’en toute chose le système préventif est abandonné, c’est aux contemporains d’abord, et à la postérité ensuite, que la répression est confiée ; c’est à eux de juger des oeuvres que le génie de l’homme aura conçues et exécutées dans sa pleine liberté. »

Les hommes de la première moitié du XIXe siècle se caractérisent à mes yeux par une capacité d’objectivation, inconnue des Lumières et qui disparaîtra après eux. Non qu’ils soient doués d’une disposition native. Mais ils sont au point de confluence de deux transitions : l’une, historique, entre l’Ancien Régime et la République, deux ordres sociaux antagonistes, les rend aptes à la mesure des choses, à la prise de recul ; l’autre transition, culturelle, entre une civilisation soumettant l’individu aux intérêts supérieurs de la collectivité, et une civilisation de la libération progressive du moi, les rend sensibles au vertige qu’un tel basculement leur fait entrevoir. La capacité à objectiver a glissé sous les délices du droit à subjectiver, que l’individu moderne a découvert lorsque l’empire des interdits s’est pour l’essentiel dissipé. Le comte Molé résume en un propos aussi bref qu’élégant un phénomène que sociologues et philosophes s’efforcent laborieusement de cerner. Réfléchir à cette phrase peut éviter la lecture de plusieurs livres d’Émile Durkheim, par exemple, pour peu qu’on la confronte à notre expérience quotidienne. Molé nous dit que la contrainte sociale ne s’évanouit pas avec la fin de la censure préventive, autoritaire, institutionnelle, qui est remplacée par une autre forme de contrôle, la censure a posteriori des contemporains puis celle du temps, la fameuse postérité. La fin de la censure préalable ne fait pas entrer les sociétés dans le laxisme et l’anomie. Ce n’était là qu’une crainte justificatrice de son maintien, une illusion parfaitement trompeuse. La répression démocratique et historique succède à la répression institutionnelle, autoritaire. Ni la contrainte ni la censure ne faiblissent, si l’illusion de leur évanouissement augmente. Au contraire, elles se diffusent, elles deviennent l’apanage de tous et de chacun. Il n’y a plus de censure d’État : chaque petit contemporain devient dorénavant un censeur, et détient le pouvoir de réprimer. Molé suppose que ce déplacement de la responsabilité éliminatrice ne changera rien au résultat, que la transformation de la forme prise par la répression n’affectera pas sa substance. Elle en paraîtra au fond plus naturelle encore. Et il ne fait pas de doute pour lui que les contemporains et la postérité agissent selon de justes critères, des critères dénués de sensibilité à la conjoncture ou au hasard. Mais un livre disparaît simplement parce qu’il n’est pas réédité et qu’aucun passeur n’en a fait rebondir l’intérêt. Un livre disparaît parce qu’il cesse d’être connu : il ne cesse pas d’être connu parce qu’il ne le mérite pas. Je dirais même qu’en matière éditoriale comme en matière économique, la mauvaise monnaie a tendance à chasser la bonne. Sur cinq livres que je lis, quatre sont plus ou moins anciens et n’ont pas été réédités depuis longtemps [et le cinquième est de Paul Yonnet, note de AMG qui certes pourra difficilement être accusé de flagornerie envers un mort…]. La culture, ce n’est pas seulement ce qui survit : c’est d’abord ce que nous avons perdu. Qu’il soit bien entendu qu’ici, notre seul but est de lutter contre l’oubli, de renverser la contrainte élémentaire, d’ouvrir au lecteur quelques-unes des voies que nous avons empruntées avec détermination, ténacité et joie, et de redonner vie à ce que le contrôle social des contemporains et de la postérité occulte, à la sélection souvent aléatoire qu’ils prétendent arbitrairement imposer, notre seul but est de lutter contre la répression de la postérité et l’élimination de la culture - quitte à nous appuyer, pour expliquer cette intention, sur le théoricien de l’équivalence répressive de la censure préventive et de la répression démocratique, et sortir Molé des cratères du temps, avant que la fission du langage n’ait eu raison de l’ombre de son souvenir."


Précisons que tout ce passage, qui part dans de multiples directions et qui comme souvent chez Yonnet peut apparaître plus critique envers la modernité que son auteur ne le souhaite consciemment, je l’ai découvert et avais prévu de vous le faire connaître, avant la dernière affaire Finkie (Finkie dont je ne suis pas un admirateur, il s'en faut). "Chaque petit contemporain devient dorénavant un censeur, et détient le pouvoir de réprimer.", la phrase semble être écrite pour Mme de Haas. Ajoutons en guise de conclusion que la censure préventive et royale avait au moins un avantage, c’est que, justement les petits contemporains devaient aussi s’y soumettre (malgré il est vrai quelques cabales et "pétitions" pour faire revenir la censure royale sur son premier jugement) : une fois le livre sorti avec le privilège royal, on pouvait le critiquer, pas l’interdire. En gros, il n’y avait qu’un réel obstacle à franchir, quand vous pouvez maintenant perdre votre travail ou votre « crédibilité » pour un tweet vieux de cinq ans ou plus, habilement exploité par les fachos staliniens du jour…

lundi 11 novembre 2019

De Gaulle prophète en son pays.

Le Général et son époque me semblent de plus en plus à l’origine de nombreux problèmes actuels, je n’en suis pas moins frappé par ce florilège de citations réuni par P. Yonnet à partir d’un livre de Claude Mauriac (qui fut secrétaire de de Gaulle). La perspicacité du Général ne change hélas rien à mon diagnostic, au contraire, et à l’idée qui s’impose de plus en plus à moi que le de Gaulle de 1958, au contraire de celui qui tient les propos qui suivent, n’est plus qu’un pion au service des États-Unis. Un pion récalcitrant (si j’ose dire) parfois certes, mais qui sait très bien, et ce que n’est pas ce que vous allez lire qui me contredira, qu’à part mettre un peu d’ordre dans la maison France et incarner, pour la gloire, quelque chose de différent de l’ordre américain sur la scène internationale (comme on parle d’une scène de théâtre…), il ne peut plus guère prendre d’initiative. Et le fait est qu’une fois sa Constitution utilisée par d’autres, explicitement pro-américains, l’ordre juridique qu’il aura mis dans la maison France servira d’autant plus aisément à la soumission du pays - cf. Nicolas Sarkozy, ça semble loin, déjà… Bref, la parole au Général, les coupures étant de P. Yonnet : 

"De Gaulle parle. 
Du « bluff soviétique, du peu de goût des Russes pour une guerre qu’ils perdraient certainement », s’ils la déclenchaient : « Sans l’Ouest, ils se faisaient battre par un peuple de 70 millions d’habitants, ce qui n’est pas brillant… » (noté le 2 avril 1946 par Claude Mauriac).

De l’Empire : « C’est effrayant, vous savez, combien l’Empire s’est désagrégé depuis que je suis parti… (noté le 14 juillet 1946). « Et on laisse ce Ho Chi Minh nous narguer jusque chez nous - et l’Empire peu à peu se désagrège alors que notre seul espoir serait de profiter des difficultés qui assaillent par bonheur toutes les autres nations, pour regrouper l’Empire, nous ressaisir, refaire cette substance qui nous sera un jour ou l’autre indispensable si nous voulons survivre… » (noté le 31 juillet 1946).  « C’est la fin de l’Empire, ne vous le dissimulez pas. Nous perdrons tout l’Empire ; ils l’abandonnent petit à petit dans les trocs honteux et les marchandages… » (noté le 7 mars 1947).

De l’Angleterre : « L’alliance avec les Anglais, je sais ce qu’elle est, je l’ai même faite à moi tout seul, à une certaine époque (…). L’Angleterre ne veut à aucun prix que la France retrouve sa puissance… » (noté le 2 mars 1946). « Churchill a perdu l’indépendance de son pays qui est devenu un dominion des États-Unis (…). Dès lors les Anglais nous ont tout le temps trahis. Bien plus, ils ont trahi la Croix dans le Proche-Orient. Et ils ont ici [en Europe, note de AMG] trahi l’Occident, ils se sont trahis eux-mêmes ». Je l’ai dit à Churchill. Je lui ai dit : “En définitive, c’est contre vous que vous travaillez…” » (noté le 3 juillet 1946).

Des États-Unis : « Ce que risque d’être la pression américaine est effarant. Si jamais ce jeune pays est, par la force des choses, maître du monde, on n’ose imaginer jusqu’où ira son impérialisme. Ah ! il faut avoir l’oeil… » (noté le 13 avril 1948.)"

 - Tu parles, Charles, et le bon ! Et P. Yonnet de récapituler : 

"Depuis, l’armée russe s’est dissoute face aux bandes tribales des seigneurs de guerre afghans, Pompidou a fait entrer le dominion américain dans l’institution européenne, l’impérialisme américain s’est déployé sur un monde délivré de la menace soviétique, et de Gaulle n’a eu d’autre ressource, une fois revenu au pouvoir pour garder l’Algérie française, que de liquider au plus vite l’Empire."

"Revenu au pouvoir pour garder l’Algérie française…" : dans l’esprit des Français à l’époque, oui, dans son esprit à lui j’en suis moins certain, il pensait peut-être déjà (j’ignore s’il y a des témoignages à ce sujet) à "liquider au plus vite l’Empire", qu’il liquida aussi au plus mal, hélas, nous n’avons pas fini d’en payer les conséquences sur notre propre sol. 

Yonnet écrivait cela en 2009. Dix ans plus tard, nous pouvons actualiser. 

"Depuis, l’armée russe a retrouvé une certaine efficacité, voire en certains domaines une supériorité technique sur l’armée américaine. C’est fort heureux, car il serait fou de croire que la sortie du dominion américain qu’est l’Angleterre de l’institution européenne l’éloignera des États-Unis, bien au contraire. Ceux-ci, si récemment, grâce à D. Trump, ils trahissent un peu moins la Croix dans le Proche-Orient, ont continué à la trahir pendant des décennies (un aspect qui intéresse moins P. Yonnet), tout en faisant tout pour affaiblir la France et l’empoisonner avec les suites (Saint-Simon parlait ainsi des bâtards de Louis XIV et de Mme de Montespan : de funestes suites…) de son défunt Empire. - Au point d’ailleurs, là encore depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump et avec l’engagement de Steve Bannon, de s’alarmer des conséquences de l’affaiblissement du satellite européen en période d’expansion russe et chinoise, et de faire en partie marche arrière - d’où le soutien de S. Bannon à Marine Le Pen. La France pendant de ce temps se fait passivement violer par tous les trous et par tout le monde, Américains, Musulmans, Israéliens (même si, là aussi, il y a des inflexions), ses propres élites vendues à l’étranger dans les trocs honteux et les marchandages… Et ce n’est certes pas dans l’Empire qu’elle n’a plus, mais, si cela doit arriver, dans quelque chose de plus immatériel, qu’elle trouvera cette substance qui nous sera un jour ou l’autre indispensable si nous voulons survivre… En admettant que nous le voulions !"