dimanche 29 mars 2020

"Seule une époque réelle le pourra."

Revenons à un texte plus programmatique, l’introduction au Rapport sur l’état des illusions dans notre parti, 1979 : 

"Personne ne conteste les limites de Hegel. Et c’est bien ce contre quoi nous voulons combattre. Nous voulons contester les limites de Hegel, les limites telles que le bon gros sens positiviste, qui est la chose la mieux partagée de ce monde, croit pouvoir lui assigner en toute quiétude après la chaude alerte que lui causa Marx il y cent ans. Nous voulons attaquer ceux qui se bornent à ânonner les poncifs de bon ton qui ont cours depuis un siècle. Le véritable but de tous ceux qui agissent ainsi est l’on ne connaisse jamais d’autres limites à la pensée de Hegel que celles qu’ils veulent bien lui assigner du haut de leur gros bon sens pseudo-réaliste de gauche. Nous voulons au contraire connaître de nouvelles limites à la pensée de Hegel, connaître en quoi notre époque est devenue plus profondément ce qu’elle était déjà du temps de Hegel et du temps de Marx. Malgré la satisfaction feinte de ceux qui y vont de leur couplet sur les limites bien connues de la pensée de Hegel, celui-ci n’a pas fini de nuire, car ce qui l’a si bien inspiré n’a pas non plus fini de nuire et nuit même de plus en plus efficacement. C’est un monde irréel qui a inspiré Hegel. Et ce monde n’est pas devenu plus réel depuis, que nous sachions. Notre époque est trop peu réelle elle-même pour pouvoir prétendre trancher du peu de réalisme de la pensée de Hegel. Cela, seule une époque réelle le pourra. En ce qui nous concerne, plus modestement et en parfait accord avec Hegel, nous prétendons trancher de ce qui n’est pas réel  et qui pourtant prétend l’être. Plutôt que ce soit ce monde qui soit capable de dénoncer l’irréalisme de la pensée de Hegel, c’est cette pensée, le mépris qu’elle témoigne pour ce qui n’est réel qu’en apparence, qui vont nous être d’un grand secours pour dénoncer le peu de réalité de ce monde. Là où Hegel plaidait seulement contre le pseudo-réalisme mensonger de la pensée positiviste dominante, nous plaidons, nous, contre le peu de réalité du monde lui-même. Nous faisons nôtre l’adage intangible de Hegel : seul ce qui est rationnel est réel. C’est dire le peu de réalité que nous accordons à ce monde quand on voit son peu de rationalité." (pp. 10-12)

mardi 24 mars 2020

J.-P. Voyer, 1976.

"L'époque moderne, celle de Marx, la nôtre, n'est pas caractérisée par le capital, mais par le salariat, par le fait que le capital, le commerce, s'empare de la sphère de l'exploitation. Au cours d'une soixantaine de siècles de commerce, le capital était toujours demeuré extérieur à la sphère de l'exploitation. Quand, voici quelques siècles, après avoir ruiné une bonne partie de la planète, le commerce s'empare de la sphère de l'exploitation, il va créer une nouvelle forme d'argent, l'argent qui ne peut s'accroitre, le salaire. (...) Le salariat, c'est d'abord la démocratisation de l'argent, l'argent avili, car la démocratisation avilit tout ce qu'elle touche."

Une enquête sur la nature et les causes de la misère des gens, p. 90. 

dimanche 15 mars 2020

"Il est vraiment bon d’être un maître aujourd’hui."




Jean-Pierre Voyer à Jean-François Kahn, 26 novembre 1986. 

"Cher juif et sale Monsieur, 

Face au commode repoussoir russe, vous vous extasiez sur la liberté dans un pays qui compte plus de cinquante millions d’esclaves motorisés (une voiture pour deux esclaves). Vous êtes donc exactement comme les journalistes russes, vous colportez bravement la vérité officielle. En Russie, depuis 1917, comme en France depuis 1789, la vérité officielle est que l’esclavage n’existe plus. (Et les Juifs, existent-ils ? Ne les a-t-on pas supprimés récemment ? Encore plus récemment, n’a-t-on pas supprimé les aveugles, les sourds et les vieux ? Dernière invention de la bonne pensée, on ne dit plus charitable, mais caritative. Où donc s’arrêtera cette rage de suppression ?)

Or si le mot a été aboli en grande pompe vers 1789, la chose a proféré comme jamais dans l’histoire de l’humanité. Ce n’est pas un hasard. La révolution française ou la guerre de sécession ont mis fin aux archaïsmes et contraintes inhérents aux esclavages d’ancien régime ou antique afin de permettre un développement sans frein, universel, de l’esclavage. Cette époque a vu l’invention extraordinaire de l’esclave citoyen et a associé allègrement l’esclavage le plus éhonté avec les dithyrambiques et grandiloquentes déclarations sur la liberté (vous, précisément, êtes payé pour cela). Qu’eût dit Platon qui se plaignait déjà de l’extravagante liberté dont jouissaient à Athènes les esclaves, les ânes et les chevaux qui heurtaient le passant dans la rue tant était grande leur liberté d’allure ! Le libre esclave motorisé et plus particulièrement l’esclave motorisé en col blanc, ski et planche à voile, est l’esclave idéal. Il est vraiment bon d’être un maître aujourd’hui. L’État se charge de surveiller, soigner et punir la grande masse des libres esclaves motorisés. Le salaire a remplacé le fouet. Le maître moderne est ainsi dégagé de tous les soucis que pouvaient connaître les maîtres antiques qui avaient la charge des esclaves. 

Je comprends l’indignation de Soljenitsyne quand il put constater qu’en Occident il n’était même pas besoin de police et de censure pour que les esclaves se couchent. 

Vous êtes de la merde. De tous les esclaves, les journalistes sont les pires car ils s’imaginent bien traités. Vous vous asseyez à la table des maîtres et vous avez le droit de leur adresser la parole pendant le repas. Un rien vous satisfait. Cependant, vous n’êtes pas comme ces esclaves dont parle Platon, dans une époque où l’on savait regarder l’esclavage en face : vous ne vous ferez pas couper la tête pour vos maîtres. Fort heureusement de temps en temps des bougnoules frénétiques s’en chargent.

Je vous prie d’agréer, cher juif et sale Monsieur, mes salutations distinguées."


(Hécatombe, 1991, pp. 270-71). 

lundi 2 mars 2020

"Vérité du tiers mondisme."

Titre d’un texte de J.-P. Voyer dont voici un extrait : 

"Notre thèse se résume ainsi : 

1) oui le sous-développement est bien une acculturation mais non de la périphérie par le centre, mais bien du centre par la périphérie ; 

2) cela est possible seulement parce que le prétendu développement économique n’est pas économique mais pure culture, pure communication ; 

3) ce développement culturel, ce développement de la communication étant développement de l’aliénation de la communication, c’est par-là même un sous-développement de la communication directe. 

Il faut encore remarquer que l’acculturation du centre par la périphérie n’est évidemment pas le fait de la périphérie qui s’avancerait les armes à la main mais le fait du principe de la périphérie : le fétichisme.

Ainsi, comme le note Lopi dans sa Note sur le spectacle de la rareté, c’est le fétichisme qui était seulement rituel, rêvé, souhaité, invoqué en Afrique qui est totalement réel, réalisé à Paris, Tokyo et New York. 

Donc, s’il y a acculturation, ce n’est pas de l’Afrique par l’Europe ou l’Amérique, mais bien de l’Europe et de l’Amérique par le principe africain de la société qui se trouve ainsi un principe universel. Le monde est fétichiste. Donc le monde est africain."

La « communication directe » est-elle possible, il n’est pas interdit de penser que Jean-Pierre Voyer et son ami Pierre Brée, associé à la conception de ce texte, se soient leurrés sur cette question. Mais retenons aujourd’hui ce renversement de perspective - l’acculturation du centre par la périphérie -, qu’il est certes tentant d’actualiser, à l’heure où les Africains ne sont pas loin de venir au « centre » les « armes à la main » : depuis que ces lignes ont été écrites, il y a plus de trente ans, on ne saurait dire que l’Occident se soit montré moins fétichiste. Il suffit de songer au cérémonial que chaque apparition d’un nouveau modèle d’iPhone a pu provoquer… Il n’y a donc aucune raison que l’Afrique ne s’y sente pas de plus en plus naturellement comme chez elle. Cela expliquerait au moins autant que les discours des uns et des autres sur la colonisation ou sur les Blancs la conscience tout à fait tranquille qu’arborent de plus en plus ostensiblement les nouveaux arrivants : la périphérie est dans le centre comme un poisson dans l’eau, le centre, ce n’est plus que la périphérie avec plus d’argent - de même que l’on dit que les riches ne sont plus que des pauvres avec plus d’argent. 


Le capitalisme, c’est la tiers-mondisation (qui n’empêche pas toutes sortes de colonisations) : désormais, la tiers-mondisation revient à la maison mère ! - Mettez la table, sortez les couverts, mais dépêchez-vous, il n'y en aura sans doute pas pour tout le monde !



lundi 10 février 2020

Le petit remplacement avant le grand...

"C’est être ennemi du genre humain que de le réduire à de la ressource humaine. C’est être ennemi du genre humain que d’accepter d’être réduit à de la ressource humaine et d’appeler ça citoyenneté. Il y a cent ans, on ne disait pas ressource humaine, mais chair à canon. L’Occident est une porcherie, depuis deux siècles. Les porchers sont seulement des porcs plus égaux que les autres. Leur crime n’est pas d’être porchers, mais porcs eux-mêmes. " 

(Jean-Pierre Voyer, who else ?)

dimanche 9 février 2020

11 septembre et Roller Pride...





"Ainsi que le dit très bien Renan, si l’Eglise catholique n’a pas rétabli l’Inquisition, c’est qu’elle ne le pouvait plus, tandis que l’islam, lui, peut toujours bombarder New York. C’est une honte, c’est un scandale que la seule religion digne de ce nom dans ce monde soit une telle religion, mais c’est de votre faute, vous ne l’avez pas volé, hommes sans foi qui n’avez pas été capables d’en établir une meilleure. Vous patiniez, j’en suis fort aise, et bien sautez maintenant."

samedi 1 février 2020

Lors des événements de Pologne de 1981, Jean-Pierre Voyer écrit à Pierre Bourdieu.

"Pute intellectuelle Bourdieu, Collège de France. 

Paris, 24 décembre 1981.

Crevard, 

il est tout à fait normal qu’un enculé intellectuel ordinaire comme toi s’adresse au gouvernement et pense que « la seule action possible pour un citoyen français ordinaire passe par le gouvernement français ».

Il est tout à fait normal, dans un monde où on trouve de la bière pression en bouteille, que l’on trouve aussi des « intellectuels libres » qui soient payés par l’État pour penser. 

Il est tout à fait normal que les cloportes de ton espèce se mettent à grouiller avec la C.F.D.T. en de telles situation, afin d’organiser l’impuissance solidaire car le gouvernement leur a délégué en la matière une parcelle de son pouvoir. 

Il est heureux que, périodiquement, les gouvernements soient rappelés à l’ordre par quelque chose de plus redoutable que toi et tes pairs qui redoutez trop de choses pour être redoutés et qui en respectez trop pour être respectés. (…)


Oberdada Hegelsturmfürhrer Voyer."


Ceci en réponse à une tribune de Bourdieu dans « Libéramerde », au cours de laquelle il estimait ne rien trouver d’anormal de s’adresser au gouvernement français pour qu’il demande des explications au gouvernement polonais : "nous avons des droits sur [notre gouvernement]." - Dans tes rêves ! J.-P. Voyer répond ailleurs : 

"Une manière d’aider les Polonais est d’attaquer ici tous ces salauds [gouvernement et putes intellectuelles, justement]. En attendant ce sont les Polonais qui nous vengent de l’ordure socialeuse et degaucheuse française en jetant le discrédit et la discorde sur ses rangs. Pour l’instant, ce sont donc les Polonais qui viennent à notre secours. Notre dette envers eux s’alourdit encore. (…)


Les États sont les gardiens de l’impuissance de leurs populations à se secourir mutuellement et doivent par conséquent figurer spectaculairement cette impuissance [les putes intellectuelles les y aident…]. La puissance ne s’acquiert qu’en combattant ces États et combattre ces États est déjà immédiatement se secourir mutuellement."

lundi 27 janvier 2020

"En faisant apparaître comme menace pour eux la menace qu’ils font peser…" Merci J.-P. Voyer !

"Ce qui a augmenté vertigineusement depuis Marx, c’est l’explosivité du monde, c’est-à-dire l’explosivité des pauvres, qui se soulèvent maintenant pour un oui ou pour un non. A cette explosivité réelle répond le spectacle de l’explosivité nucléaire et économique. D’où aussi le spectacle de l’inexistence ou de l’inapplicabilité intrinsèque des remèdes « économiques ».


La classe dominante répond à sa condamnation en 1968 par une gigantesque campagne de solidarisation avec le monde marchand dans laquelle celui-ci met en scène sa propre nécessité. Il s’agit pour l’ennemi de terroriser les gens en faisant apparaître comme menace pour eux la menace qu’ils font peser sur la société existante, de les dissuader par conséquent de poursuivre en connaissance de cause leur critique interne de la société marchande, de les provoquer à la défense de ce que précisément ils combattent, et de les diviser ainsi dans les termes imposés par la manipulation sociale et sa pensée spectaculaire, avec le concours empressé, bien entendu, de tout le putanat intellectuel, notamment journalistique."

mardi 21 janvier 2020

BHL ne l'emportera pas au paradis...

C’est un monde bien injuste certes que celui qui voit disparaître Jean-Pierre Voyer avant Bernard-Henri Lévy, mais outre que celui-ci ne fera sans doute pas le malin quand il sera jugé par son Créateur, celui-là lui avait à plusieurs reprises réglé son compte il y a des années : 

"A Monsieur Bernard-Henri Lévy.

Paris, le 18 novembre 1996. 

Cher Monsieur et Lévy, 

Je note dans votre BN du 16 novembre ce curieux syllogisme (le syllogisme a fait cette nuit 253 victimes dans Paris) : Patrick Besson attaquerait avec une violence extrême Romain Goupil, non pas parce que Goupil est un petit con gauchiste, un petit con lycéen, un pigiste de Libération-Chargeurs, mais parce que Goupil aurait défendu les Bosniaques et Besson les Serbes. 

Je vous ferai remarquer que Besson n’a pas défendu les Serbes contre les Bosniaques mais contre les enculés intellectuels, dont vous. Je ne vois pas comment Besson ou quiconque aurait pu voler au secours des Serbes, sinon en s’engageant dans leurs milices. Mais il pouvait parfaitement les défendre contre les attaques des enculés intellectuels, ce qu’il a fait et parfaitement réussi si j’en juge par votre réaction. 

Je fais, moi, cet autre syllogisme : tous les enculés intellectuels ont volé au secours des Bosniaques. Goupil est un enculé intellectuel. Donc, Goupil vole au secours des Bosniaques, à la manière des enculés intellectuels, c’est-à-dire en calomniant les Serbes. Comme si les Bosniaques n’avaient pas encore assez à faire avec les Serbes, il leur a encore fallu subir les enculés intellectuels. 


Quant à la violence de l’attaque de Besson, puisque vous avez fait la guerre de Bosnie, vous auriez dû savoir ce qu’est la violence. J’apprécie Besson pour la douceur de ses attaques au fleuret, moi qui ne sais attaquer qu’à la hache, comme vous pouvez en faire l’expérience chaque semaine."

vendredi 10 janvier 2020

"Rien moins qu’un monde…"




Continuons à relire et à redécouvrir, de manière, au moins pour l’instant, un peu dilettante et improvisée, ces textes enchanteurs de Jean-Pierre Voyer : 

"Comme le veut Hegel, le travail animal devient humain parce qu’il est médiatisé et qu’il est médiatisé par rien moins qu’un monde, c’est-à-dire une totalité de travaux identiquement médiatisés. Chez l’homme la bête est niée, son immédiateté est supprimée dans une activité plus haute qui est la communication, l’auto-division infinie d’un monde. Chez l’homme, la satisfaction du moindre de ses « besoins » présuppose un monde et l’indépendance de ce besoin particulier est seulement une apparence. Chez l’homme, le but véritable n’est pas la satisfaction du moindre de ses besoins, mais, dans le moindre de ses besoins, le monde qui médiatise ce besoin, mais la communication totale et mondiale qui médiatise ce besoin, son existence comme sa satisfaction. Ce n’est pas seulement la « production » qui est raffinée, mais le besoin lui-même qui cesse donc à l’instant de seulement pouvoir prétendre être égoïste. En lui agit un monde. Il est le produit d’un monde. Il est besoin d’un monde. Comme le note déjà Marx, dans l’aliénation l’homme doit payer pour habiter une bauge. Aussi frustre que soit en apparence un besoin humain, ce besoin n’en suppose pas moins la médiation d’un monde. Non seulement le sanglier humain doit payer sa bauge, mais il est bien évident que c’est un monde qui le précipite dans une bauge plutôt que dans un palais. L’immonde réalisme matérialiste prétend que l’homme ne se fait homme qu’en interposant entre désir et satisfaction l’écran, la médiation du travail. Mais quel est l’animal qui ne le fait pas ? Pour nous au contraire, l’homme ne se fait homme qu’en interposant entre désir et satisfaction la médiation de la division du travail, qu’en interposant dans le travail lui-même donc, dans le désir aussi bien que dans la satisfaction, la médiation d’un monde. Ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Ce fait n’a pas échappé à Marx, qui en parle régulièrement mais concurremment avec le point de vue matérialiste. Surtout, il n’a rien su en faire."


(1981. Je pioche pour l’heure dans la Revue de Préhistoire contemporaine, revue historique au numéro unique…)

mercredi 1 janvier 2020

"Tout ce qui est né de Dieu est vainqueur du monde."

I Jean, 5, 4. Bonne année !

mardi 31 décembre 2019

De l'amour.

Nous finirons cette drôle d’année 2019 par une citation biblique. Commentaires, bilans, projets éventuels, tout cela attendra une prochaine ouverture de ce comptoir : 

"Voici ce qu’est l’amour : 
ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, 
c’est lui qui nous a aimés 
et qui a envoyé son Fils en victime d’expiation pour nos péchés."


(1 Jean, 4, 10). Dieu fait le premier pas. - Bien à vous ! 

vendredi 27 décembre 2019

Jean-Pierre Voyer, 1982.

"En demeurant pauvres, les pauvres ne font de tort qu’à eux-mêmes. Donc personne ne viendra à leur secours, personne ne les fera riches à leur place. Donc, si les pauvres deviennent riches, il ne le devront qu’à eux-mêmes. Des générations de putes intellectuelles ont voulu et veulent encore faire de cette simple vérité mise en évidence par Marx un prétendu messianisme d’une prétendue classe élue. Imbéciles. Si les pauvres se révoltent, c’est seulement parce qu’ils sont pauvres. Rien ne prouve d’ailleurs que les pauvres puissent devenir riches un jour. Mais en revanche il est certain, puisque les pauvres se révoltent depuis plusieurs millénaires, qu’ils se révolteront tant qu’ils seront pauvres. L’histoire récente prouve également que tout adoucissement apparent de leur pauvreté les incite à la révolte car les hommes sont séparés par la communication et tout accroissement de la communication telle qu’elle existe constitue un accroissement de leur séparation. Aujourd’hui les pauvres sont pauvres au milieu d’un océan de richesse, le spectateur est toujours seul mais au milieu d’un océan de communication. La richesse et elle seule est donc messianique. Or la bourgeoisie a pour but la richesse infinie. Voilà un malheur de la pensée bourgeoise. En attendant, les pauvres sont punis exactement par où ils pèchent, par leur pauvreté. Il y a donc une justice dans ce monde."

mardi 24 décembre 2019

Joyeux Noël...

"La foi est une manière de posséder déjà ce qu’on espère, un moyen de connaître des réalités qu’on ne voit pas." (Hébreux, 11, 1.)










lundi 9 décembre 2019

"La vie est une cérémonie."

C’est la formule qui m’a le plus marqué dans l’oeuvre de Jean-Pierre Voyer. Ce blog a débuté il y a 14 sous son influence, j’ai continué au fil du temps, tout en m’éloignant de certaines de mes positions de départ, à dialoguer, de façon plus ou moins explicite, avec lui et ses idées. Et je considère toujours ses livres, ainsi que les grandes pages de son blog (sur lequel, soit dit en passant, il inventa Twitter avant Twitter, avec des sentences très brèves et percutantes), comme faisant partie des textes les plus importants publiés en France depuis quarante ans. 

Je reviendrai sur tous ces sujets. 

Sa cérémonie à lui s’est achevée il y a quelques jours, je l’ai moi-même appris ce matin et voulais vous en avertir. 




(Pour les profanes, je conseille la visite de son site, et bien sûr ses livres, Hécatombe entre autres. Les premiers paragraphes de sa fiche Wikipedia sont de moi, mais ont été modifiés par d’autres, amis ou ennemis… on peut je crois s’en passer et aller directement aux textes). 

dimanche 8 décembre 2019

"Des règles toujours plus liberticides…"




Le grand écrivain de rugby Denis Lalanne est mort à 93 ans, le grand journaliste de rugby Pierre Michel Bonnot lui rend hommage dans L’Équipe de ce jour. Et quand il est vraiment question de rugby, il est question de beaucoup d’autres choses : 

"Denis Lalanne était de la race, largement majoritaire alors, des journalistes sportifs de bonne fortune et de passion d’enfance. (…) On ne fait pas meilleur carburant pour conserver jusqu’à la retraite, et au-delà, une passion d’enfance, même si, reconnaissait-il il y a peu, il lui arrivait parfois de s’endormir devant le spectacle du rugby d’aujourd’hui, bercé par l’impression « de voir toujours le même match ». Quand on est entré dans la carrière dans la foulée de Jean Dauger et Yves Bergougnan et qu’on a tiré sa révérence internationale en même temps que Serge Blanco, on est en droit de trouver le rugby pro un peu lisse. 

Enfant du jazz et fan d’Yves Montand, qu’il imitait joliment dans Battling Joe, Denis Lalanne n’eut pas son égal pour mettre cette passion en musique. Une petite musique très personnelle et des titres frisant l’alexandrin, sous lesquels perçait une animosité tenace pour la race des « gros pardessus » fédéraux - terme de son invention au même titre que « cadrage-débordement » ou « troisième mi-temps » -, et un dédain farouche pour des règles toujours plus liberticides et pour les arbitres qui les appliquaient sans discernement, à l’image de l’Irlandais David Burnett, devenu « Monsieur Casse-Burnett » sous sa plume acérée. 

Car, si Denis Lalanne fut d’abord un prince de l’épopée sportive, si ses comptes rendus des matches du Tournoi mêlaient au long cours la narration et l’analyse en un style enlevé, il savait se montrer sévère - « Il ne s’agit pas d’exercer le métier de journaliste comme on exerce la charité. Il faut des hommes à terre pour faire des héros debout », écrivait-il, et soucieux de son indépendance de pensée. (…)

On retrouve au fil du Temps des Boni, d’Un long dimanche à la campagne, de Rue du Bac un peu de son approche so british du sport et de sa nostalgie de l’innocence de temps plus amateurs, qui lui faisaient écrire, à l’aube de la première Coupe du monde de rugby en 1987, « nous sommes quelques-uns à nous interroger sur les bénéfices immédiats ou à long terme que peut retirer d’une Coupe du monde un sport qui se flatte justement de n’être pas universel et qui passe plutôt pour une manière d’être ». C’est encore cette « manière d’être », cette élégance, cette feinte désinvolture qu’il recherchait en suivant le golf et le tennis à la saison morte du rugby. 

De son premier US Open de tennis, en 1962 à Forest Hills, pour couvrir le premier grand chelem de Rod Laver, à son dernier passage à Augusta National 1997, pour l’éclosion de Tiger Woods, en passant par la livraison attendue chaque semaine de ses « Interceptions », Denis Lalanne n’a jamais cessé d’enrichir sa légende. Et d’embellir celle des sportifs qui eurent la chance d’exister sous sa plume. « Pour ça, reconnaissait-il dans un éclat de rire, le sport était plus beau avant l’invention du magnétoscope ! » Et on ne jurerait pas non plus que les propos des joueurs auxquels il fit dire qu’ « en rugby il y a ceux qui déménagent les pianos et ceux qui en jouent » ou « ils nous ont emmerdés pendant cent ans, vous allez bien encore tenir cinq minutes » en plein France-Angleterre n’aient pas été subrepticement sortis de leur contexte afin de recevoir un joli coup de Mirror verbal.  

« J’ai sûrement partagé avec beaucoup de confrères cette impression de mieux servir la vérité en brodant librement sur le canevas de l’événement. N’est-ce pas tout ce qu’il reste de supériorité à l’écrit en plein règne de l’image ? Une photo, pour qu’elle fasse entièrement foi de ce qu’elle représente, est accompagnée d’une légende. Eh bien ! Mon truc, c’était la légende. »"

Passons sur ce Français si français qui se nourrit d’un certain état d’esprit anglais, ou plutôt british - des échanges paradoxaux et dynamiques entre cultures… mais à petite échelle ! -, pour assouvir sa passion et son idéal, et restons sur ces dernières belle formules, qui font immanquablement penser à John Ford, L’homme qui tua Liberty Valance et sa célèbre sentence : "Quand la légende est plus belle que la réalité, il faut imprimer la légende." Lalanne disait mieux servir la vérité en s’éloignant de l’exactitude monotone des faits (version actuelle : le règne de la statistique), c’est la différence fondamentale, pour ténue qu’elle puisse parfois être dans un article, entre la nécessité de romancer quelque peu la prose du réel pour l’épurer de l’accessoire et atteindre à l’essentiel, et le storytelling, qui finit par faire croire que la réalité doit ressembler à un conte, doit être un conte - et qui fait bon marché au final de la notion de vérité. 

Lalanne, Bonnot j’imagine, et moi-même aimant bien lever le coude, formulons cette même idée ainsi : c’est la différence entre la petite ivresse qui jette un léger et bienfaisant voile de poésie sur un réel en attente de regard poétique, et l'ébriété qui, par abus d’alcool ou d’autres substances, vous stupéfie et vous fait perdre tous vos repères, vous rend vulnérable.


Santé bonheur, santé bonne humeur, et gloire aux grands passionnés de rugby !



mardi 3 décembre 2019

"Des choses assez tragiques..."

En 1934 - la date est importante -, Céline écrit à un correspondant pour lui annoncer une guerre prochaine : 

"Il se passe en ce moment ici des choses assez tragiques. Tout cela finira comme vous savez dans cinq ou six ans - l’union européenne se fera dans le sang."

On peut admirer la précision de la datation, mais, après tout, à partir du moment où l’on avait senti le coup venir, la guerre aurait pu se produire en 37, 38, 42, la prédiction semblerait toujours vraie… Non, ce qui m’a vraiment frappé, c’est la formule : "L’union européenne se fera dans le sang." Céline n’écrit pas : « l’Europe », ou « l’union de l’Europe », il écrit « l’union européenne », et l’utilisation de cette formule abstraite, par son anticipation sur le langage des technocrates d’après-guerre, figure une sorte d’électrochoc straubien. Il faudrait faire entrer cet adjectif dans le langage courant - ce n’est pas gagné -, je m’explique donc : une partie du travail de cinéaste de Jean-Marie Straub a consisté à filmer des lieux qui ont été le cadre de drames sanglants, et d’essayer par divers dispositifs de montrer la vérité des drames advenus ici et pas ailleurs, par le contraste entre hier et maintenant (d’où un cinéma de la présence bazinienne de ce qui est devant la caméra à l’instant T, qui ne peut que me séduire). 

Cette formule de Céline, c’est un peu du Straub à l’envers ou rétroactif, c’est comme le pressentiment qu’après la prochaine guerre, "dans cinq ou six ans", on passera à autre chose,  « l’union européenne », qui se fera à partir du sang coulé dans la guerre, à partir d’un massacre inaugural. On répète toujours que « l’Europe » s’est faite pour éviter de nouvelles guerres entre peuples européens, il serait plus précis de dire que l’Union Européenne est née sur les décombres de la dernière guerre civile européenne. (J’ai souvent cité une phrase de Dominique de Roux, issue justement de son livre La mort de L.-F. Céline, qui va dans ce sens, mais je ne la retrouve pas...) L’Union Européenne n’a été possible que parce qu’il n’y avait déjà plus d’Europe, qu'à force de jouer au con elle s'était autodétruite - ce dont certes tous les pères fondateurs, comme on dit, ne devaient pas avoir conscience. Une fois disparus des hommes politiques anachroniques comme de Gaulle, ou des bizarreries anglaises et chestertoniennes (oui, elle a lu Chesterton, peut-être pas assez bien, mais quand même…) comme Margaret Thatcher, les politiciens de la plupart des pays européens se coulent  aisément dans cette coquille vide à la fois passive et dictatoriale, et comme par hasard si naturellement remplaciste. Bref, plagions Kundera, l'Union européenne n’est ni une union ni européenne. 


On pourrait d’ailleurs soulever l’hypothèse hégélienne, ou kojévienne, que l’Europe n’a été européenne que parce que, parmi les rapports que les peuples européens avaient entre eux (culturels, artistiques, économiques…), il y avait des rapports guerriers. La Révolution française et l’aventure napoléonienne auraient été alors les premiers vrais débordements par rapport à cet équilibre précaire mais intéressant. Le Congrès de Vienne accouche d'un schéma qui ressemble au vieil équilibre, puis l’Allemagne unifiée va lancer une autre mécanique, de 1870 à nos jours, mécanique toujours en cours… la politique migratoire de Mme Merkel étant à la fois une politique européenne logique, au sens de l’Union européenne, et un coup de poignard dans le dos, pour reprendre une formule de la guerre 14-18, pour l’impérialisme nationaliste allemand. A suivre…

lundi 25 novembre 2019

Complément réaliste au précédent.

Oui, au sujet de la pauvreté. Je lis chez P. Yonnet ces lignes sur Céline : 

"Le Voyage est un grand livre sur les pauvres, la vie des pauvres, la vie pas toujours tragique mais douloureuse, remplie de peines et de plus ou moins grandes indignités, des pauvres, mais un ouvrage à double entente. Dans un premier discours, que je qualifierai de façade, réel mais en dissimulant un autre, Céline ne fait pas de cadeau aux pauvres. Ça ne me fait pas peur. C’est même pour moi une sorte de minimum vital. C’est ce qui crédibilise le reste."

Le réalisme, toujours. Passons au deuxième discours : 

"Céline écrivait : « Ils rajeunissent c’est vrai plutôt du dedans à mesure qu’ils avancent les pauvres, et vers leur fin pourvu qu’ils aient essayé de perdre en route tout le mensonge et la peur et l’ignoble envie d’obéir qu’on leur a donnée en naissant ils sont en somme moins dégoûtants qu’au début. Le reste de ce qui existe sur la terre c’est pas pour eux ! Ça les regarde pas ! Leur tâche à eux, la seule, c’est de se vider de leur obéissance, de la vomir. S’ils y sont parvenus avant de crever tout à fait alors ils peuvent se vanter de n’avoir pas vécu pour rien. » Avec mes mots laborieux d’une conscience naissante [P. Yonnet a lu le Voyage durant son adolescence] (…), j’avais compris : une vie de pauvre réussie, c’est une vie occupée à purger son être et son âme de la soumission reçue en héritage « de classe », consubstantiellement à la naissance."


Le pauvre qui n’a pas perdu sa vie, ce n’est pas celui qui devient riche (ça, c’est le rêve américain, une forme de concurrence de tous contre tous), ce n’est pas nécessairement celui qui se révolte (il faut voir les raisons de cette révolte, si par exemple elle vient d'une envie de commander plutôt que d'obéir, ce qui n'est pas mieux), c’est celui qui apprend au fil de sa vie qu’il ne vaut pas moins (au regard de Dieu ? pourquoi pas ?) que les autres, que les patrons, les riches, les notables, etc., tout ceux dont il croit au début qu'ils lui sont ontologiquement supérieurs. Ce ne peut être un but à l’origine, puisque c’est un savoir que seule l'expérience, et l'expérience d'une vie, permet éventuellement d’accumuler, mais c’est déjà pas mal. Et c’est bien sûr ce que la crétinisation de masse actuelle, de même que le refus de toute transcendance autre que politique ou sociale, vise à éviter autant que possible. 

(- Et vivent les Gilets Jaunes !)

dimanche 24 novembre 2019

"Ainsi dans le monde moderne tout est moderne..."

Ce cher Péguy parle de l’affaire Dreyfus et des dreyfusards dans sa polémique avec son ami Daniel Halévy, mais ses propos peuvent être appliqués à d’autres groupes… : 

"J’avoue que je ne me reconnais pas du tout dans le portrait que Halévy a tracé ici même [dans les Cahiers de la quinzaine] du dreyfusiste. Je ne me sens nullement ce poil de chien battu. (…) Je ne me sens point ce poil de chien mouillé. Nous étions autrement fiers, autrement droits, autrement orgueilleux, infiniment fiers, portant haut la tête, infiniment pleins, infiniment gonflés des vertus militaires. Nous avions, nous tenions un tout autre ton, un tout autre air, un tout autre port de tête, nous portions, à bras tendus, un tout autre propos. Je ne me sens aucunement l’humeur d’un pénitent. Je hais une pénitence qui ne serait point une pénitence chrétienne, qui serait une espèce de pénitence civique et laïque, une pénitence laïcisée, sécularisée, temporalisée, désaffectée, une imitation, une contrefaçon de la pénitence. Je hais une humiliation, une humilité qui ne serait point une humilité chrétienne, l’humilité chrétienne, qui serait une espèce d’humilité civile, civique, laïque, une imitation, une contrefaçon de l’humilité. Dans le civil, dans le civique, dans le laïque, dans le profane je veux être bourré d’orgueil. Nous l’étions. Nous en avions le droit. Nous en avions le devoir."

Un autre passage sur l’Église. (Dans les deux cas je suis tombé dessus tout à fait par hasard. Mais dans Notre jeunesse n’importe quel paragraphe pris au hasard serait intéressant…)

"…ce qu’elle est devenue dans le monde moderne, subissant, elle aussi, une modernisation, presque uniquement la religion des riches et ainsi elle n’est plus socialement si je puis dire la communion des fidèles. Toute la faiblesse, et peut-être faut-il dire la faiblesse croissante de l’Église dans le monde moderne vient non pas comme on le croit de ce que la Science aurait monté contre la Religion des systèmes soi-disant invincibles, non pas de ce que la Science aurait découvert, aurait trouvé contre la Religion des arguments, des raisonnement censément victorieux, mais de ce que ce qui reste du monde chrétien socialement manque aujourd’hui profondément de charité. Ce n’est point du tout le raisonnement qui manque, c’est la charité. Tous ces raisonnements, tous ces systèmes, tous ces arguments pseudoscientifiques ne seraient rien, ne pèseraient pas lourd s’il y avait une once de charité. Tous ces airs de tête ne porteraient pas loin si la chrétienté était restée ce qu’elle était, une communion, si le christianisme était resté ce qu’il était, une religion du coeur. C’est une des raisons pour lesquelles les modernes n’entendent rien au christianisme, au vrai, au réel, à l’histoire vraie, réelle du christianisme, et à ce qu’était réellement la chrétienté. (Et combien de chrétiens y entendent encore. Combien de chrétiens, sur ce point même, sur ce point aussi, ne sont-ils pas modernes.) Ils croient, quand ils sont sincères, il y en a, ils croient que le christianisme fut toujours moderne, c’est-à-dire, exactement, qu’il fut toujours comme ils voient qu’il est dans le monde moderne, où il n’y a plus de chrétienté, au sens où il y en avait une. Ainsi dans le monde moderne tout est moderne, quoi qu’on en ait, et c’est sans doute le plus beau coup du modernisme et du monde moderne que d’avoir en beaucoup de sens, dans presque tous les sens, rendu moderne le christianisme même, l’Église et ce qu’il y avait encore de chrétienté. C’est ainsi que quand il y a une éclipse, tout le monde est à l’ombre. Tout ce qui passe dans un âge de l’humanité, par une époque, dans une période, dans une zone, tout ce qui est dans un monde, tout ce qui a été placé dans une place, dans un temps, dans un monde, tout ce qui est situé dans une certaine situation, temporelle, dans un monde, temporel, en reçoit la teinte, en porte l’ombre. On fait beaucoup de bruit d’un certain modernisme intellectuel qui n’est pas même une hérésie, qui est une sorte de pauvreté intellectuelle moderne, un résidu, une lie, un fond de cuve, un bas de cuvée, un fond de tonneau, un appauvrissement intellectuel moderne à l’usage des modernes des anciennes grandes hérésies. Cette pauvreté n’eût exercé aucun ravage, elle eût été purement risible si les voies ne lui avaient point été préparées par ce modernisme du coeur et de la charité. C’est par lui que l’Église dans le monde moderne, que dans le monde moderne la chrétienté n’est plus peuple, ce qu’elle était, qu’elle ne l’est plus aucunement ; qu’ainsi elle n’est plus socialement un peuple, un immense peuple, une race, immense ; que le christianisme n’est plus socialement la religion des profondeurs, une religion peuple, la religion de tout un peuple, temporel, éternel, une religion enracinée aux plus grandes profondeurs temporelles mêmes, la religion d’une race, de toute une race temporelle, de toute une race éternelle, mais qu’il n’est plus socialement qu’une religion de bourgeois, une religion de riches, une espèce de religion supérieure pour classes supérieures de la société, de la nation, une misérable sorte de religion distinguée pour gens censément distingués ; par conséquent tout ce qu’il y a de plus superficiel, de plus officiel en un certain sens, de moins profond ; de plus inexistant ; tout ce qu’il y a de plus pauvrement, de plus misérablement formel ; et d’autre part et surtout tout ce qu’il y a de plus contraire à son institution ; à la sainteté, à la pauvreté, à la forme même la plus formelle de son institution. A la vertu, à la lettre et à l’esprit de son institution. De sa propre institution. Il suffit de se reporter au moindre texte des Évangiles."

Passée la joie d’avoir découvert d’où venait la formule "quand il y a une éclipse, tout le monde est à l’ombre" que J. Madiran citait souvent, osons le raccourci : le macronisme est un christianisme moderne, et François, avec ses pénitences incessantes,  en est bien le Pape. Péguy utilise le terme chrétien plutôt que catholique parce qu'il tient à se référer à la chrétienté médiévale, mais on peut repartir du mot catholique, qui signifie universel : en abandonnant la charité - dont je rappelle qu’elle s’adresse d’abord au prochain, au prochain qui est là, qui est concret et ne sent pas toujours la rose - le catholicisme moderne a paradoxalement mais sûrement abdiqué sa propre universalité. A l’intérieur du monde occidental, l’Église et les riches ont fait sécession. De ce point de vue il y a continuité de moraline bien-pensante et culpabilisatrice de Mélenchon à certains Républicains en passant par Macron, avec un pape à l’unisson ; il y a continuité de cette fausse pénitence que Péguy fustige à si juste titre, il y a continuité de "ce qu’il y a de plus superficiel, de plus officiel", l’amour abstrait des lointains, qui est justement le contraire de la charité ! (Ce qui ne signifie pas qu’il ne faille pas aider les pauvres d’Afrique ou d’ailleurs ; je parle là de priorités conceptuelles et de séparations des plans ; c'est le même esprit dans la première citation de Péguy : on peut être orgueilleux dans le monde profane tout en respectant la profonde humilité du monde spirituel.) 

Tout ceci n’a rien a priori de contradictoire avec des vues plus « complotistes », à la Delassus ou Poncins. Mais on voit bien par ces propos écrits des décennies avant Vatican II qu’il y avait aussi une trajectoire spirituelle globale du christianisme moderne, que Vatican II, ce n’est pas seulement Jules Isaac ou des francs-maçons infiltrés : ce fut aussi une conséquence officielle, mais hélas pas superficielle, d’une lente imprégnation de l’Église et de la chrétienté par la modernité…


(Autre formulation d’un précédent paragraphe : préférer les pauvres des autres aux siens, ce n’est pas de la charité, c’est soit du cynisme de capitaliste, soit de la fuite dans l’abstraction et la facilité. Et préférer les pauvres des autres aux siens, c’est créer de la misère pour tout le monde.)

mardi 19 novembre 2019

"Que nous reste-t-il à détruire ?..."

Quelques remarques de Thierry Maulnier. Je n’interprète pas les nuances de ton et de logique entre ces trois extraits, mais attire tout de même votre attention dessus… Je rappelle que ceci a été écrit dans les années 70, voire un peu avant. 

"Xénophobie et capitalisme. - Le socialisme révolutionnaire n’a trouvé son débouché vers le pouvoir au milieu de ce siècle, dans les pays à économie retardataire, qu’en signant sa nouvelle alliance avec la xénophobie. Ce n’est pas tant parce qu’il est le capital que le capital est désigné comme l’ennemi à abattre, mais parce qu’il est étranger."

"Le paradoxe occidental. - La ruine de l’empire planétaire de l’Occident, le grand reflux devant la révolution venue de l’Est et sous la pression des peuples ou des continents de prolétaires, s’est produit au moment même de son apogée, dans l’instant historique où ce même Occident arrivait au sommet de la puissance technique et des conquêtes de la raison scientifique, offrait au monde un progrès fabuleux dans les moyens de nourrir et de guérir, faisait éclater l’énergie incluse dans les particules de la matière, ajoutait la lune à son domaine, entreprenait la conquête du système solaire, réalisait ce que l’homme, depuis le début de son histoire, n’avait même pas osé rêver. Jamais il n’y avait eu autant de distance entre la puissance de l’Occident et les faiblesses de ses rivaux qu’à l’instant où ont sonné les clairons de la grande retraite, les cloches du grand crépuscule. Comment s’appelait donc l’ennemi silencieux qui s’est glissé la nuit dans les lignes de défense de l’Occident pour tuer les sentinelles, voler les fusils des soldats assoupis, surprendre les chefs dans leur sommeil ? Cet ennemi silencieux avait nom mauvaise conscience."

Ce qui est peut-être logique : les buts poursuivis n’ont été que matériels, l’homme assoiffé avait besoin d’autre chose…

"En quelques dizaines d’années, nous avons vu s’effondrer l’imperium européen maître du monde, la révolution des techniques conquérir les planètes et maîtriser les différents constituants de la matière, s’effondrer, ou de mettre elles-mêmes en question, les religions millénaires, le progrès devenir inquiétant, les multitudes de l’inflation démographique et de la faim se mettre en marche, s’ouvrir la grande crise de la connaissance, devenir douteuses toutes les valeurs constitutives de la civilisation et celles des révolutions qui prétendent les renverser. Que nous reste-t-il à détruire ? Le nihilisme lui-même."