jeudi 29 novembre 2018

"Un devoir de charité politique." Une bonne mise au point de Rémi Fontaine (entre autres).

"La question en politique n’est pas seulement celle du mal ou du bien, mais, dans un certain clair-obscur prudentiel, celle du meilleur cheminement et du meilleur milieu possible pour que le bien puisse prévaloir. C’est ce que Joseph Ratzinger appelait « le courage de l’imperfection » en politique. (…)

Le futur pape précisait clairement contre les moralistes : « Seuls sont moraux les programmes politiques qui suscitent ce courage [de l’imperfection]. En revanche, le moraliste apparent, qui ne veut se contenter que de ce qui est parfait, est immoral. » 

On saisit bien que la distinction et la rencontre entre morale et politique tiennent à la finalité profonde de l’homme qui n’est plus au niveau de l’espèce (bien commun), comme chez l’animal, mais au niveau individuel (bien personnel). C’est parce que l’homme est un animal rationnel, un esprit incarné - « Ni ange ni bête » -, qui ne correspond pas immédiatement avec sa fin ultime - comme chez l’ange par la vision béatifique ou chez la bête par l’instinct -, qu’il a besoin de la médiation spécifiquement politique, comme d’un tremplin éducatif auquel rien n’échappe mais que tout dépasse en morale. 

Le milieu politique, qui s’applique à l’espèce et la nature humaines, est comme un entre-deux, un intervalle - un metaxu en grec - pour le corps et l’âme de l’homme, l’instinct et l’esprit humain, la cité humaine de familles et la cité divine de personnes. Bien sûr, l’activité politique reste subordonnée à la morale ainsi qu’au reste toute activité humaine volontaire, qu’elle soit artistique ou spéculative. Maurras lui-même ne saurait nier la primauté du spirituel et l’influence capitale de la morale et de la religion sur la politique. Reprenant la parabole du semeur, il expliquait seulement qu’il ne suffit pas de mettre le bon grain en terre pour qu’il germe, si le terrain et les circonstances ne sont pas propices.

Parlant encore de la nécessité d’une médiation matérielle ou charnelle entre la volonté, le désir, le voeu de l’homme et leur réalisation concrète, réelle et vivante, il écrivait : « La pire erreur des romantiques me semble avoir été de confondre cette production naturelle avec une excitation toute cérébrale et subjective qui les conduisait à ne vivre que d’intentions et à s’en savoir gré. »

On pourrait en dire autant de nos jours des mondialistes ou des « immigrationnistes » qui vont à l’encontre du besoin d’enracinement que prônait Simone Weil : 

« Ne priver aucun être humain de ses metaxu [médiateurs naturels], c’est-à-dire de ces bien relatifs et mélangés (foyer, patrie, traditions, culture, etc.) qui réchauffent et nourrissent l’âme et sans lesquels, en dehors de sainteté, une vie humaine n’est pas possible. »

(…) Si la morale, dont la fin absolue est personnelle, est la cause formelle (déterminante) du salut humain, la politique, dont la dont la fin intermédiaire est une médiation commune, en est la cause matérielle (ce qui le conditionne). 

Autant il est nocif de séparer la condition ou le moyen (la matière politique) de la fin (la forme morale), comme le fait l’amoralisme politique (machiavélisme, positivisme, libéralisme, matérialisme…) en soustrayant l’ordination de la politique à la morale et en la réduisant à la seule activité artistique (le faire). Autant il peut être dangereux de les confondre totalement dans la seule activité volontaire (l’agir), comme ont pu y tendre des auteurs comme Emmanuel Mounier ou Marc Sangnier et plus généralement les démocrates chrétiens du Sillon, pourvus de bons sentiments et de bonnes intentions, et dont beaucoup de nos clercs universalistes apparaissent comme les dignes successeurs, en matière par exemple d’immigration ! « Ils ont les mains propres mais ils n’ont pas de mains ! », dénonçait Péguy à propos des post-kantiens. Contre le démocratisme abstrait de Sangnier, Maurras affirmait, pour sa part, que « l’Action française enracine ses théories dans l’amour de la patrie, l’amour de la religion, l’amour de la tradition, l’amour de l’ordre matériel, l’amour de l’ordre moral »

Qui dit « matière » (sociale et politique) dit quantité (et nombre). Qui dit quantité dit équilibre. « Si l’on sait par où la société est déséquilibrée, il faut faire ce que l’on peut pour ajouter du poids dans le plateau trop léger », écrivait Simone Weil. Laquelle ajoutait avec son genre de pessimisme : « Quoique ce poids soit le mal, en le maniant dans cette intention peut-être ne se souille-t-on pas. »

Peut-être et même sans doute ! Car le domaine politique, s’il est éminemment le domaine du moindre mal, de l’efficacité et du relatif, des tolérances et des répressions, de l’ordre précisément de la « pesanteur » et de la déficience, n’en demeure pas moins nécessaire pour ne pas étouffer la morale et la liberté personnelles, ne pas empêcher l’ordre de la « grâce » d’agir. Comme l’équilibre du corps - « mens sana in corpore sano » -, l’équilibre de la cité conditionne l’équilibre des individus en vue de leur harmonie morale, de leur accomplissement personnel et de leur salut éternel. 


« De l’économie terrestre des sociétés dépend l’élargissement des voies du ciel », disait déjà saint Grégoire. Et celui qui, dans cette intention droite, met délicatement et proprement les mains sur cette « balance » de l’économie terrestre ou de la politique exerce pour ainsi dire, en médecin, un devoir de soin sanitaire ou, en artiste, un devoir de charité politique."