mardi 19 novembre 2019

"Que nous reste-t-il à détruire ?..."

Quelques remarques de Thierry Maulnier. Je n’interprète pas les nuances de ton et de logique entre ces trois extraits, mais attire tout de même votre attention dessus… Je rappelle que ceci a été écrit dans les années 70, voire un peu avant. 

"Xénophobie et capitalisme. - Le socialisme révolutionnaire n’a trouvé son débouché vers le pouvoir au milieu de ce siècle, dans les pays à économie retardataire, qu’en signant sa nouvelle alliance avec la xénophobie. Ce n’est pas tant parce qu’il est le capital que le capital est désigné comme l’ennemi à abattre, mais parce qu’il est étranger."

"Le paradoxe occidental. - La ruine de l’empire planétaire de l’Occident, le grand reflux devant la révolution venue de l’Est et sous la pression des peuples ou des continents de prolétaires, s’est produit au moment même de son apogée, dans l’instant historique où ce même Occident arrivait au sommet de la puissance technique et des conquêtes de la raison scientifique, offrait au monde un progrès fabuleux dans les moyens de nourrir et de guérir, faisait éclater l’énergie incluse dans les particules de la matière, ajoutait la lune à son domaine, entreprenait la conquête du système solaire, réalisait ce que l’homme, depuis le début de son histoire, n’avait même pas osé rêver. Jamais il n’y avait eu autant de distance entre la puissance de l’Occident et les faiblesses de ses rivaux qu’à l’instant où ont sonné les clairons de la grande retraite, les cloches du grand crépuscule. Comment s’appelait donc l’ennemi silencieux qui s’est glissé la nuit dans les lignes de défense de l’Occident pour tuer les sentinelles, voler les fusils des soldats assoupis, surprendre les chefs dans leur sommeil ? Cet ennemi silencieux avait nom mauvaise conscience."

Ce qui est peut-être logique : les buts poursuivis n’ont été que matériels, l’homme assoiffé avait besoin d’autre chose…

"En quelques dizaines d’années, nous avons vu s’effondrer l’imperium européen maître du monde, la révolution des techniques conquérir les planètes et maîtriser les différents constituants de la matière, s’effondrer, ou de mettre elles-mêmes en question, les religions millénaires, le progrès devenir inquiétant, les multitudes de l’inflation démographique et de la faim se mettre en marche, s’ouvrir la grande crise de la connaissance, devenir douteuses toutes les valeurs constitutives de la civilisation et celles des révolutions qui prétendent les renverser. Que nous reste-t-il à détruire ? Le nihilisme lui-même."

lundi 18 novembre 2019

"Cet ordre de l’argent, né de l’argent, grandi et parvenu par l’argent..."



Je ne sais pas si je lirai un jour les livres d’histoire du XVIIIe des frères Goncourt, mais j’aime bien découvrir leur ouverture et vous en faire profiter. Voici les premiers paragraphes de leur Madame de Pompadour : 

"La bourgeoisie n’est plus au XVIIIe siècle le monde d’affranchis et d’enrichis, sans droit et sans nom, à la bourse duquel le roi et la guerre sont obligés de recourir. De règne en règne, elle a grandi. Peuple sous Philippe le Bel, elle est le troisième corps ou ordre de l’État sous Philippe de Valois. Et de Philippe de Valois à Louis XV, elle gagne tout, elle mérite tout, elle achète tout, elle monte à tout ; vérité méconnue, et pourtant attestée par tous les faits. Henri IV, Richelieu, Louis XIV l’élèvent contre la noblesse ; et chaque jour du siècle qui commence à la mort de Louis XIV, pour finir à la Révolution, élargit sa place dans l’État et lui apporte une domination nouvelle. Elle remplit les douze parlements, les cours des aides, les chambres des comptes. Les emplois de judicature et de plume, les sénéchaussées et les bailliages lui sont dévolus. Elle a dans l’armée le quart des officiers ; elle a dans l’Église un nombre prodigieux de cures, de canonicats, de chapelles, de prébendes, d’abbayes séculières. 

L’administration est son patrimoine. Elle fournit les commissaires des guerres, les chefs des divers bureaux, les employés des vivres, des ponts et chaussées, les commis de tous genres. 

De l’avocat jusqu’au chancelier, la magistrature lui appartient absolument. 

Toutes les secrétaireries d’État semblent son apanage. Le ministère et les conseils d’administration, depuis le subdélégué jusqu’à l’intendant, depuis les maîtres des requêtes jusqu’aux sous-ministres, sont sa propriété et son héritage. 

Mais au-dessus de cette autorité directe, au-dessus de l’accaparement des emplois, de l’envahissement des charges, de l’exercice et de la possession de presque tous les pouvoirs de l’État, le Tiers Ordre du royaume trouvait dans son génie et dans ses aptitudes la source d’une influence moins immédiate, mais plus haute encore et plus considérable. Toutes les gloires bien-aimées de la France, le plus grand éclat de ce siècle, les arts, les lettres lui apportaient leur popularité, et lui donnaient le gouvernement moral de l’opinion publique. Et ce n’était point encore assez pour cette domination du Tiers État, dont 1789 ne devait être que la reconnaissance et la consécration légale. Cet ordre de l’argent, né de l’argent, grandi et parvenu par l’argent, monté aux charges par la vénalité des charges, régnait par cette carrière d’argent, le commerce : un commerce dont la balance de quarante-cinq millions était en faveur de la France. 

Il régnait avant tout par ce gouvernement d’argent, la Finance, où tous les moyens, tous les ressorts, toutes les facilités d’aisance, de fortune, d’élévation étaient à sa portée et sous sa main. L’armée de cinquante mille hommes, qui allait du garde, du commis au fermier général, au receveur général, au trésorier, était au Tiers, et n’était qu’au Tiers. Le maniement des revenus ou du crédit de la France lui donnait l’occasion des enrichissements les plus soudains et les plus énormes. Comptez les millions de tous ces importants personnages, ceux-ci venus à Paris avec une trousse de rasoirs, ceux-là sortis d’une boutique de draperie ou de tonnellerie, d’un magasin de vins du Port-à-l’Anglais ou de l’antichambre de M. de Ferriol : les Adine, les Bergeret, les Brissart, les Bragousse, les Bouret, les Caze, les Camuzet (…), les Micault, les Roussel, les Savalette, les Saunier, les Thoinard… Qu’est-ce que la noblesse avec ses biens, les terres et l’épée, avec ses honneurs et ses privilèges, auprès de ce grand parti de la Finance qui a le solide de la puissance, qui tient l’argent de la société et l’argent de l’État, qui marie ses filles aux plus grands noms, et qui, dans le métier même de la noblesse à la guerre, commande aux plans des généraux, si bien que l’on voit pendant toute la guerre de Sept Ans les projets et les batailles aux ordres d’un Duverney. 

Ce Tiers État des fermes et des recettes est véritablement, au coeur de la monarchie, une ploutocratie dans toute sa force et dans toute sa splendeur. Il n’a pas seulement toutes les influences politiques, déjà remarquées par Saint-Simon, que donne la richesse sur la pauvreté ; il étale encore les plus belles prodigalités et les plus rares dépenses de l’argent. A qui cette maison superbe entre vingt maisons, ces promenoirs d’orangers, ces tableaux des plus grands maîtres, ces tables de marbres des mieux choisis, ces cabinets d’Allemagne et de la Chine, ces coffres de vernis du Japon d’une légèreté et d’une odeur singulières, ces armoires d’un si grand goût de sculpture et de moulure, ces meubles des plus excellents ouvriers ? A quelque maltôtier. 

Quels sont les arbitres de l’élégance, les patrons du goût ? Ces hommes, tout à la fois les Mécènes et les Médicis du siècle de Louis XV : les fermiers généraux. Et il semble qu’on ait devant les yeux l’image même de ce monde tout-puissant et magnifique, le triomphe de la Finance dans ce portrait gravé de Pâris-Montmartel, en plein art, entre ces statues, ces bronzes, ces tentures admirables, et si carrément et si royalement assis dans l’or, avec la mine redoutable et sereine d’un ministre de l’argent. 


Ce fut au milieu de ces grandeurs, de ces prospérités, qu’une femme née et élevée dans la finance bourgeoise s’emparait d’une place que la noblesse s’était habituée à regarder comme un de ses privilèges, et montrait, dans la fortune et le premier exemple d’une maîtresse de roi sans naissance, un avènement nouveau de la bourgeoisie dont elle allait porter le pouvoir à Versailles."


vendredi 15 novembre 2019

"Amis, qu’est-ce qu’une grande vie ?" / "Petits ennemis contemporains."

Commençons par une citation de Cinq-Mars, qui peut-être, c’est vraiment là une bouteille à la mer, pourra donner quelque idée ou quelque relent d’enthousiasme à certains, tant un début de réalisation de nos buts de préservation de nous-mêmes peut sembler lointain : 

"- Le voici venu, s’écria Cinq-Mars, avec enthousiasme, le voici, le plus beau jour de ma vie ! Ô jeunesse, jeunesse, toujours nommée imprévoyante et légère de siècle en siècle ! de quoi t’accuse-t-on aujourd’hui ? Avec un chef de vingt-deux ans s’est conçue, mûrie et va s’exécuter la plus vaste, la plus juste, la plus salutaire des entreprises. Amis, qu’est-ce qu’une grande vie, sinon une pensée de la jeunesse exécutée par l’âge mûr ? La jeunesse regarde fixement l’avenir de son oeil d’aigle, y trace un large plan, y jette une pierre fondamentale ;  et tout ce que peut faire notre existence entière, c’est d’approcher de ce premier dessein. Ah, quand pourraient naître les grands projets, sinon lorsque le coeur bat fortement dans sa poitrine ?"

Quelques pages plus loin, Paul Yonnet glose sur certains passages du roman de Vigny, c’est l’occasion de ce qui semble au premier abord être une digression, je reproduis toute la séquence : 

"Anglophile, Alfred de Vigny a saisi ce qui distingue l’histoire de France de l’histoire d’Angleterre : la victoire de l’absolutisme, qui cèle le destin de la monarchie et détermine la Révolution comme seule issue à l’impasse sociale. C’est une analyse quasi marxiste. L’éradication politique de la noblesse et la tenue à l’écart de la bourgeoisie montante laissent le roi et le peuple face à face. Le processus remonte au règne de Louis XI : le roi falot Louis XIII [je laisse à Vigny et/ou Yonnet la responsabilité de ce jugement, note de AMG] et son ministre Richelieu achèvent le travail de démolition des corps intermédiaires. Louis XIV, après la Fronde, portera le système à son zénith et l’absolutisme atteindra son point d’intensité maximale, dévoilant ses ombres et ses lumières. Le dernier message de Vigny, dans Cinq-Mars, est pour annoncer la Révolution : 

« Le Parlement est mort, disait l’un des hommes, les seigneurs sont morts : dansons, nous sommes les maîtres ; le vieux cardinal s’en va, il n’y a plus que le roi et nous. »

A quoi répondra, avec une fureur à peine contenue, le comte Molé, directeur d’une Académie française justement créée par Richelieu, lorsqu’Alfred de Vigny sera reçu parmi les immortels, le 29 janvier 1846 : 

« (…) réduire à de telles proportions l’un des plus grands hommes d’État des temps modernes, un ministre dont l’immense ambition n’eut jamais d’autre but que la puissance et l’élévation de la France, dont l’oeuvre immortelle fut de nous doter de l’unité nationale, tout en constituant l’autorité royale sur des bases inébranlables ; qui oublia trop sans doute que la clémence est souvent le meilleur conseil des rois, comme la bonté est toujours l’habileté de leur justice ; mais qui, en détruisant toutes ces grands existences rivales du trône, fit, le premier, de l’espace pour les petits, et travailla pour les desseins de la Providence, déjà écrits au-dessus de sa tête dans des régions inaccessibles à ses regards. »

Aujourd’hui, les deux thèses continuent de diviser les historiens. La seconde, remarquons-le, ne nie pas que l’oeuvre de Richelieu laisse le roi face au tiers-état, aux petits, et situe ici sans le dire explicitement, mais tout le monde le comprend, la Révolution puis l’Empire dans la suite logique d’une émergence de la nation accomplie par la monarchie. 

Ce 29 janvier 1846, le compte Molé était vraiment très en colère, et il a conclu son énergique intervention par cette réflexion, qui mériterait d’être à jamais sortie de l’oubli où une injuste postérité - j’allais dire une injuste répression - l’a reléguée : 

« Maintenant qu’en toute chose le système préventif est abandonné, c’est aux contemporains d’abord, et à la postérité ensuite, que la répression est confiée ; c’est à eux de juger des oeuvres que le génie de l’homme aura conçues et exécutées dans sa pleine liberté. »

Les hommes de la première moitié du XIXe siècle se caractérisent à mes yeux par une capacité d’objectivation, inconnue des Lumières et qui disparaîtra après eux. Non qu’ils soient doués d’une disposition native. Mais ils sont au point de confluence de deux transitions : l’une, historique, entre l’Ancien Régime et la République, deux ordres sociaux antagonistes, les rend aptes à la mesure des choses, à la prise de recul ; l’autre transition, culturelle, entre une civilisation soumettant l’individu aux intérêts supérieurs de la collectivité, et une civilisation de la libération progressive du moi, les rend sensibles au vertige qu’un tel basculement leur fait entrevoir. La capacité à objectiver a glissé sous les délices du droit à subjectiver, que l’individu moderne a découvert lorsque l’empire des interdits s’est pour l’essentiel dissipé. Le comte Molé résume en un propos aussi bref qu’élégant un phénomène que sociologues et philosophes s’efforcent laborieusement de cerner. Réfléchir à cette phrase peut éviter la lecture de plusieurs livres d’Émile Durkheim, par exemple, pour peu qu’on la confronte à notre expérience quotidienne. Molé nous dit que la contrainte sociale ne s’évanouit pas avec la fin de la censure préventive, autoritaire, institutionnelle, qui est remplacée par une autre forme de contrôle, la censure a posteriori des contemporains puis celle du temps, la fameuse postérité. La fin de la censure préalable ne fait pas entrer les sociétés dans le laxisme et l’anomie. Ce n’était là qu’une crainte justificatrice de son maintien, une illusion parfaitement trompeuse. La répression démocratique et historique succède à la répression institutionnelle, autoritaire. Ni la contrainte ni la censure ne faiblissent, si l’illusion de leur évanouissement augmente. Au contraire, elles se diffusent, elles deviennent l’apanage de tous et de chacun. Il n’y a plus de censure d’État : chaque petit contemporain devient dorénavant un censeur, et détient le pouvoir de réprimer. Molé suppose que ce déplacement de la responsabilité éliminatrice ne changera rien au résultat, que la transformation de la forme prise par la répression n’affectera pas sa substance. Elle en paraîtra au fond plus naturelle encore. Et il ne fait pas de doute pour lui que les contemporains et la postérité agissent selon de justes critères, des critères dénués de sensibilité à la conjoncture ou au hasard. Mais un livre disparaît simplement parce qu’il n’est pas réédité et qu’aucun passeur n’en a fait rebondir l’intérêt. Un livre disparaît parce qu’il cesse d’être connu : il ne cesse pas d’être connu parce qu’il ne le mérite pas. Je dirais même qu’en matière éditoriale comme en matière économique, la mauvaise monnaie a tendance à chasser la bonne. Sur cinq livres que je lis, quatre sont plus ou moins anciens et n’ont pas été réédités depuis longtemps [et le cinquième est de Paul Yonnet, note de AMG qui certes pourra difficilement être accusé de flagornerie envers un mort…]. La culture, ce n’est pas seulement ce qui survit : c’est d’abord ce que nous avons perdu. Qu’il soit bien entendu qu’ici, notre seul but est de lutter contre l’oubli, de renverser la contrainte élémentaire, d’ouvrir au lecteur quelques-unes des voies que nous avons empruntées avec détermination, ténacité et joie, et de redonner vie à ce que le contrôle social des contemporains et de la postérité occulte, à la sélection souvent aléatoire qu’ils prétendent arbitrairement imposer, notre seul but est de lutter contre la répression de la postérité et l’élimination de la culture - quitte à nous appuyer, pour expliquer cette intention, sur le théoricien de l’équivalence répressive de la censure préventive et de la répression démocratique, et sortir Molé des cratères du temps, avant que la fission du langage n’ait eu raison de l’ombre de son souvenir."


Précisons que tout ce passage, qui part dans de multiples directions et qui comme souvent chez Yonnet peut apparaître plus critique envers la modernité que son auteur ne le souhaite consciemment, je l’ai découvert et avais prévu de vous le faire connaître, avant la dernière affaire Finkie (Finkie dont je ne suis pas un admirateur, il s'en faut). "Chaque petit contemporain devient dorénavant un censeur, et détient le pouvoir de réprimer.", la phrase semble être écrite pour Mme de Haas. Ajoutons en guise de conclusion que la censure préventive et royale avait au moins un avantage, c’est que, justement les petits contemporains devaient aussi s’y soumettre (malgré il est vrai quelques cabales et "pétitions" pour faire revenir la censure royale sur son premier jugement) : une fois le livre sorti avec le privilège royal, on pouvait le critiquer, pas l’interdire. En gros, il n’y avait qu’un réel obstacle à franchir, quand vous pouvez maintenant perdre votre travail ou votre « crédibilité » pour un tweet vieux de cinq ans ou plus, habilement exploité par les fachos staliniens du jour…

lundi 11 novembre 2019

De Gaulle prophète en son pays.

Le Général et son époque me semblent de plus en plus à l’origine de nombreux problèmes actuels, je n’en suis pas moins frappé par ce florilège de citations réuni par P. Yonnet à partir d’un livre de Claude Mauriac (qui fut secrétaire de de Gaulle). La perspicacité du Général ne change hélas rien à mon diagnostic, au contraire, et à l’idée qui s’impose de plus en plus à moi que le de Gaulle de 1958, au contraire de celui qui tient les propos qui suivent, n’est plus qu’un pion au service des États-Unis. Un pion récalcitrant (si j’ose dire) parfois certes, mais qui sait très bien, et ce que n’est pas ce que vous allez lire qui me contredira, qu’à part mettre un peu d’ordre dans la maison France et incarner, pour la gloire, quelque chose de différent de l’ordre américain sur la scène internationale (comme on parle d’une scène de théâtre…), il ne peut plus guère prendre d’initiative. Et le fait est qu’une fois sa Constitution utilisée par d’autres, explicitement pro-américains, l’ordre juridique qu’il aura mis dans la maison France servira d’autant plus aisément à la soumission du pays - cf. Nicolas Sarkozy, ça semble loin, déjà… Bref, la parole au Général, les coupures étant de P. Yonnet : 

"De Gaulle parle. 
Du « bluff soviétique, du peu de goût des Russes pour une guerre qu’ils perdraient certainement », s’ils la déclenchaient : « Sans l’Ouest, ils se faisaient battre par un peuple de 70 millions d’habitants, ce qui n’est pas brillant… » (noté le 2 avril 1946 par Claude Mauriac).

De l’Empire : « C’est effrayant, vous savez, combien l’Empire s’est désagrégé depuis que je suis parti… (noté le 14 juillet 1946). « Et on laisse ce Ho Chi Minh nous narguer jusque chez nous - et l’Empire peu à peu se désagrège alors que notre seul espoir serait de profiter des difficultés qui assaillent par bonheur toutes les autres nations, pour regrouper l’Empire, nous ressaisir, refaire cette substance qui nous sera un jour ou l’autre indispensable si nous voulons survivre… » (noté le 31 juillet 1946).  « C’est la fin de l’Empire, ne vous le dissimulez pas. Nous perdrons tout l’Empire ; ils l’abandonnent petit à petit dans les trocs honteux et les marchandages… » (noté le 7 mars 1947).

De l’Angleterre : « L’alliance avec les Anglais, je sais ce qu’elle est, je l’ai même faite à moi tout seul, à une certaine époque (…). L’Angleterre ne veut à aucun prix que la France retrouve sa puissance… » (noté le 2 mars 1946). « Churchill a perdu l’indépendance de son pays qui est devenu un dominion des États-Unis (…). Dès lors les Anglais nous ont tout le temps trahis. Bien plus, ils ont trahi la Croix dans le Proche-Orient. Et ils ont ici [en Europe, note de AMG] trahi l’Occident, ils se sont trahis eux-mêmes ». Je l’ai dit à Churchill. Je lui ai dit : “En définitive, c’est contre vous que vous travaillez…” » (noté le 3 juillet 1946).

Des États-Unis : « Ce que risque d’être la pression américaine est effarant. Si jamais ce jeune pays est, par la force des choses, maître du monde, on n’ose imaginer jusqu’où ira son impérialisme. Ah ! il faut avoir l’oeil… » (noté le 13 avril 1948.)"

 - Tu parles, Charles, et le bon ! Et P. Yonnet de récapituler : 

"Depuis, l’armée russe s’est dissoute face aux bandes tribales des seigneurs de guerre afghans, Pompidou a fait entrer le dominion américain dans l’institution européenne, l’impérialisme américain s’est déployé sur un monde délivré de la menace soviétique, et de Gaulle n’a eu d’autre ressource, une fois revenu au pouvoir pour garder l’Algérie française, que de liquider au plus vite l’Empire."

"Revenu au pouvoir pour garder l’Algérie française…" : dans l’esprit des Français à l’époque, oui, dans son esprit à lui j’en suis moins certain, il pensait peut-être déjà (j’ignore s’il y a des témoignages à ce sujet) à "liquider au plus vite l’Empire", qu’il liquida aussi au plus mal, hélas, nous n’avons pas fini d’en payer les conséquences sur notre propre sol. 

Yonnet écrivait cela en 2009. Dix ans plus tard, nous pouvons actualiser. 

"Depuis, l’armée russe a retrouvé une certaine efficacité, voire en certains domaines une supériorité technique sur l’armée américaine. C’est fort heureux, car il serait fou de croire que la sortie du dominion américain qu’est l’Angleterre de l’institution européenne l’éloignera des États-Unis, bien au contraire. Ceux-ci, si récemment, grâce à D. Trump, ils trahissent un peu moins la Croix dans le Proche-Orient, ont continué à la trahir pendant des décennies (un aspect qui intéresse moins P. Yonnet), tout en faisant tout pour affaiblir la France et l’empoisonner avec les suites (Saint-Simon parlait ainsi des bâtards de Louis XIV et de Mme de Montespan : de funestes suites…) de son défunt Empire. - Au point d’ailleurs, là encore depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump et avec l’engagement de Steve Bannon, de s’alarmer des conséquences de l’affaiblissement du satellite européen en période d’expansion russe et chinoise, et de faire en partie marche arrière - d’où le soutien de S. Bannon à Marine Le Pen. La France pendant de ce temps se fait passivement violer par tous les trous et par tout le monde, Américains, Musulmans, Israéliens (même si, là aussi, il y a des inflexions), ses propres élites vendues à l’étranger dans les trocs honteux et les marchandages… Et ce n’est certes pas dans l’Empire qu’elle n’a plus, mais, si cela doit arriver, dans quelque chose de plus immatériel, qu’elle trouvera cette substance qui nous sera un jour ou l’autre indispensable si nous voulons survivre… En admettant que nous le voulions !"

dimanche 10 novembre 2019

De "Paris vaut bien une messe" à "La France vaut bien une marche islamiste", de Henri IV à Mélenchon en passant par Dreyfus...

La semaine de la sortie d’un film sur l’affaire Dreyfus (J’accuse…!) et le jour d’une manifestation dite, presque par antiphrase, « contre l’islamophobie », je tombe sur cette phrase d’Albert Thibaudet au sujet du légendaire article de Zola : 

"Pour la première fois depuis la première Provinciale, une feuille volante vendue dans la rue donnait le signal d’une guerre de religion."


Si ce n'est pas là un pur hasard, c'est un avertissement de la Providence...

mardi 5 novembre 2019

Better call Paul !

Saint Paul n’est pas toujours aussi clair que je pourrais le souhaiter, mais il sait mettre les points sur les i. La brève citation du jour est plus morale que théologique - encore que… -, elle me semble bienvenue dans le climat actuel, chacun, après, pouvant l’appliquer à qui il le souhaite : 

"A ces gens-là nous ne nous sommes pas soumis, même pour une concession momentanée, afin que la vérité de l’Évangile fût maintenue." 

(Galates, 2, 5).

vendredi 1 novembre 2019

"Ce que l’on pourrait appeler la civilisation moderne..."

Reprenant donc Le recul de la mort, je réalise que j’avais perdu de vue que la thèse centrale du livre a deux volets. J’avais bien en tête le premier volet, à savoir qu’avec les progrès de la médecine et la transition démographique on passe d’un monde où l’arrivée de l’enfant est à la fois subie et dangereuse (pour l’enfant comme, à chaque grossesse, pour la mère), à un monde où cette arrivée est choisie et de moins en moins dangereuse. Ce qui implique l’apparition d’un nouvel enfant, que P. Yonnet appelle l’enfant du désir d’enfant, totalement différent de son prédécesseur. Revenons au titre du livre : "Le recul de la mort. L’avènement de l’individu contemporain." - santé et morale sont liées, cet enfant du désir d’enfant devient l’individu de nos sociétés d’individus. 

Tout ceci, je m’en souvenais clairement. Mais j’avais perdu de vue, à ma grande honte, un élément tout à fait fondamental, et que les intellectuels « tradis » avec lesquels je peux partager beaucoup de choses ne perçoivent que fort peu : c’est la famille actuelle qui produit l’individu. Je ne dis pas que ces gens-là n’en ont jamais aucune conscience ou qu’il n’y a absolument aucun moyen d’y échapper, mais il faut intégrer aux analyses que l’on peut faire sur l’individualisme actuel le fait qu’il n’est absolument pas, au contraire, fondé sur une opposition de l’individu à la famille ou de la famille à l’individu. Mais je laisse Yonnet nous l’expliquer, au début de son bouquin : 

"La famille est devenue bien plus qu’un modèle, ou un miroir, ou une micro-entreprise sous-traitant des fonctions déléguées par la société. De « cellule de base de la société », elle est devenue la « cellule de base » de l’individu. Autrement dit, c’est là que s’origine et s’élabore cet être nouveau, l’individu, qui produit, construit et ne cesse de réélaborer une société répondant à ses exigences, une société où se reflètent les conséquences de la nouvelle constitution des personnes qui la composent. Pour saisir ce basculement à l’origine de ce que l’on pourrait appeler la civilisation moderne, pour comprendre le monde où nous vivons, les transformations qui l’ont marqué depuis deux siècles et demi, et tenter d’imaginer la suite, ne pas être surpris de ce qui arrivera (car nous ne sommes pas au bout de nos surprises), il faut remonter à ce moment où le recul de la mort a précipité la venue - longue et par paliers - de l’enfant du désir (l’enfant du désir d’enfant)."

Si l’on dit que ce sont les familles d’hier qui ont produit les individus d’aujourd’hui qui demandent et exigent des libertés dans tous les sens, cela peut sembler une platitude : les enfants et petits-enfants de la génération 68 poursuivent l’oeuvre de destruction de leurs parents, etc. La thèse que je vous expose est (hélas ?) plus forte : dans un monde où l’enfant est désiré et non subi, est l’objet d’un choix des parents, la façon dont la cellule familiale fonctionne va fabriquer, nécessairement, un bon petit être moderne. 


Cela ne signifie en rien qu’il faille accepter tout et n’importe quoi en matière de définition de la famille, ou qu'il faille, dans l'éducation qu'on donne à ses enfants, abonder dans le sens de l'individualisme. - En revanche, cela peut signifier que des modifications à ce régime de fabrication d’individus individualistes ne peuvent venir que du dehors, de secousses telluriques externes. - De la possibilité, en tout cas logique, que l’Islam, le Grand Remplacement, aient une manière de rôle positif dans notre regard sur nous-mêmes… Pour l'américanisation, en revanche, on ne voit pas trop en quoi elle pourrait nous aider.

mardi 29 octobre 2019

Prenons conseil auprès de nobles ancêtres.

"Mais la religion de Dieu, et toutes Lois reçues entre les hommes, non seulement excusent, ains commandent au sujet charger les armes, pour la défense de son naturel Prince, quand il est opprimé, pour la conservation de la Loi, et pour la garde du Pays."


Réponse chrétienne et défensive, écrite en 1560 - pendant une période de troubles religieux et institutionnels… Certes nous en sommes au point que notre Prince n'a plus rien de naturel et, lui, ne nous défend pas ; que la Loi est retournée par ceux qui sont chargés de veiller à son application ; que c'est à peine si l'on peut encore parler d'un pays. Mais cela ne change rien à la validité des principes...

vendredi 25 octobre 2019

Droite des valeurs…

Au début du Recul de la mort, Paul Yonnet cite des lignes assez ridicules issues d’un livre trotskiste co-écrit par Michel « Cercle de Minuit » Field et Jean-Marie Brohm en 1975, Jeunesse et révolution, et rappelle ensuite quelques faits bruts : 

"1975, date de la publication de Jeunesse et révolution, n’est pas n’importe quelle date. David Cooper, apôtre de l’antipsychiatrie, vient de publier Mort de la famille, en Grande-Bretagne, puis, presque simultanément, en France. Et c’est dans un véritable bain de réjouissances funèbres qu’est annoncée autant que souhaitée « la mort de la famille », le grand thème de ces années où la jeunesse devient le premier des substituts au prolétariat défaillant de Mai 68. Mais c’est aussi l’avènement de Valéry Giscard d’Estaing à la présidence de la République, et avec lui celui du libéralisme sexuel et moral. En quelques nuits du 4 août mémorables, dès Giscard élu, une Assemblée nationale dominée par la droite vote avant la fin du mois de juin 1974 des lois autorisant le remboursement des contraceptifs, l’accès gratuit des mineurs aux moyens contraceptifs - hors la mise au courant ou la consultation de leurs parents - et le passage des majorités civique et civile de vingt et un à dix-huit ans. La légalisation de l’avortement (interruption volontaire de grossesse) fait l’objet d’un projet de loi gouvernemental déposé en novembre 1974. Cette fois, l’appui des parlementaires de gauche est nécessaire à la constitution d’une majorité d’idées : il n’en reste pas moins que c’est pour l’essentiel le texte proposé par l’exécutif, Giscard président, Chirac premier ministre, Simone Veil ministre de la Santé, qui est voté [un an avant la parution du livre de Field et Brohm, rappelle ici P. Yonnet en note]. Il y a certes une rupture, mais à ne pas surestimer, car le terrain a été préparé par les années Pompidou. En 1973, Pierre Messmer, le Premier ministre de Pompidou, a déposé un projet de loi libéralisant l’avortement. Jean Taittinger, ministre de la Justice, et Michel Poniatowski, ministre de la Sécurité sociale et de la Santé, en sont cosignataires. Après la loi du 28 décembre 1967 (dite « loi Neuwirth », du nom de son ardent promoteur et défenseur, à l’Assemblée nationale), qui a légalisé la mise en vente de produits contraceptifs et l’information contraceptive, le gouvernement de Jean-Jacques Chaban-Delmas [tous ces gens-là sont de parfaits gaullistes, note de AMG], également Premier ministre de Georges Pompidou, auprès duquel il a précédé Pierre Messmer, s’engage résolument dans l’application de la loi et la mise en place du maillage de l’Hexagone par un réseau de structures aptes à informer sur la contraception, mais aussi à délivrer des produits contraceptifs : c’est le décret du 24 avril 1972 qui définit les établissements d’information, de consultation et de conseil familial, ainsi que les centres de planification et d’éducation familiale. Il y a continuité avec le gouvernement de son successeur, qui, plus fermement encore, oriente définitivement l’action de l’État en ce sens. Messmer et Poniatowski font adopter la loi du 11 juillet 1973, qui porte création d’un Conseil supérieur de l’information sexuelle, de la régulation des naissances et de l’éducation familiale (CSIS). La séance inaugurale de ce Conseil a lieu en mars 1974, et Poniatowski, son président, est on ne peut plus clair sur la finalité de la politique du gouvernement : « Il est indispensable de rendre accessibles à tous les couples les techniques de la contraception » ! A l’Assemblée nationale, il s’est auparavant signalé par un long et vigoureux plaidoyer en faveur du développement de la contraception, face au député gaulliste Lucien Neuwirth (UDR), qui l’interrogeait sur cette dimension de l’action du gouvernement  (question d’actualité à l’Assemblée nationale, le 12 mai 1973). Point n’était besoin, on le voit, de « faire la révolution » [allusion au livre de Field et Brohm], puisque la majorité politique, de droite qui plus est, s’en chargeait. Et point n’était besoin, faut-il le préciser, de « faire la révolution en Occident capitaliste », puisque, presque partout dans les pays occidentaux démocratiques, l’avortement était légalisé, se légalisait ou allait se légaliser, la contraception médicalisée, autorisée, se diffusait, les majorités civique et civile, ou étaient abaissées, ou étaient en voie de l’être. Dans le temple du capitalisme et de la religion modernisée, aux États-Unis, la Cour suprême avait autorisé l’avortement le 22 janvier 1973, donnant une base légale aux États qui le pratiquaient déjà sans restriction (dont l’État de New York, où l’on avait procédé, depuis 1970, en deux ans et demi, à cinq cent mille avortements), et rendant caduques toutes les lois sur l’avortement qui l’interdisaient, au motif qu’elles violaient la Constitution américaine puisqu’elles transgressaient le droit de la femme à décider librement de mettre ou non un terme à une grossesse. 

La droite française (appuyée par la gauche et, parfois, sur la gauche) ne faisait là que poursuivre l’oeuvre de réformes fondamentales engagées depuis 1965, quand Jean Foyer [le bien nommé, ricane AMG] était le garde des Sceaux du gouvernement Pompidou, sous la férule du général de Gaulle. Le principe central de ces réformes était l’émancipation de la femme dans la famille, la mise à égalité des conditions juridiques de la femme et de l’homme, au-delà, dans la société. Ainsi, voilà cinq ans, lorsque Field et Brohm vitupèrent contre l’autoritarisme paternel, que la puissance paternelle a été transformée en autorité parentale (par la loi du 4 juin 1970, votée par cette fameuse chambre parlementaire justement issue d’une réaction de rejet de Mai 68), et qu’au surplus  l’autorité parentale est entièrement dévolue à la mère, en cas de naissance hors mariage, même si les deux parents ont conjointement reconnu l’enfant."

Etc., etc. Il n’y a donc dans ce processus aucune rupture entre gaullistes et libéraux giscardiens, même si certains gaullistes ont pu à titre individuel s’y opposer. 


Et ce serait évidemment mentir par omission que de ne pas rappeler (ce n’est pas le sujet de P. Yonnet) que les premières années de la présidence Giscard, avec ses « mémorables nuits du 4 août », sont aussi celles du regroupement familial… Fermez le ban !

jeudi 24 octobre 2019

Cela ne nous évitera ni la prison ni les catacombes, mais tout de même...

Chateaubriand, la légitimité démocratico-royale : 

"L'ancienne légitimité n'était autre chose que la volonté nationale personnifiée et maintenue dans une famille."

Chateaubriand, la légitimité intellectuelle, morale et historique du catholicisme : 

"Ils vous nient des mystères religieux pour les remplacer par des mystères de déisme, d'athéisme, de matérialisme, cent fois plus difficiles à admettre que la doctrine de la Chute et de la Rédemption. 

Loin d'avoir un avantage sur nous, c'est donc nous qui en avons un sur eux, car nous entrons dans leur système, et ils n'ont pas une idée que nous n'ayons. Mais eux, ils ne peuvent nous suivre dans les régions de la lumière évangélique ; ils ne peuvent savoir comment le monde politique et historique matériel s'est moulé sur le monde moral et intellectuel chrétien, comment depuis 1800 ans une vérité incarnée dans l'Orient, est devenue l'axe sur lequel a tourné la sphère sociale. Ce n'est donc pas notre vue qui est bornée, c'est la leur : nous apercevons tout ce qu'ils aperçoivent ; ils ne voient pas tout ce que nous voyons."


Merci René !

mercredi 23 octobre 2019

Zone de mort.

Un jour, si Dieu me prête vie, il faudra que je lise Bossuet : 

"C’est une étrange faiblesse de l’esprit humain que jamais la mort ne lui soit présente, quoiqu’elle se mette en vue de tous côtés, et en mille formes diverses. On n’entend dans les funérailles que des paroles d’étonnement de ce que ce mortel soit mort. Chacun rappelle en son souvenir depuis quel temps il lui a parlé, et de quoi le défunt l’a entretenu ; et tout d’un coup il est mort. Voilà, dit-on, ce que c’est que l’homme ! Et celui qui le dit, c’est un homme ; et cet homme ne s’applique rien, oublieux de sa destinée ! ou s’il passe dans son esprit quelque désir de s’y préparer, il dissipe bientôt ses noires idées ; et je puis dire, Messieurs, que les mortels n’ont pas moins de soin d’ensevelir les pensées de la mort que d’enterrer les morts eux-mêmes."

Quand Paul Yonnet, dont je viens enfin de me décider ce midi à acquérir Zone de mort, le livre posthume dans lequel il décrit son expérience de la maladie et de l’approche de la mort (crainte et tremblement de mon côté depuis la sortie de ce volume, je tombe sous la condamnation de Bossuet…), met cette phrase en exergue de son grand livre Le recul de la mort, que j’ai décidé ce matin sur une impulsion imprévue de ressortir, se sait-il souffrant, voire condamné ? Je l’ignore. Mais si j’ai rouvert le Recul, c’est en me disant que dans mes idées un tant soit peu personnelles il y a une vision croisée de ce livre et du 19ème siècle à travers les âges de Muray, et qu’il serait peut-être temps, quand même, un jour, de m’atteler à travailler vraiment lesdites idées.

Tomber, dans ce contexte, sur cette tirade de Bossuet, le jour où j’achète un livre dans lequel un auteur que j’aimais beaucoup, et qui devait donner une suite à son chef-d’oeuvre  - dont le titre n’est tout de même pas anodin - ce que la mort ne lui permit pas de faire -, livre dans lequel cet auteur, mort prématurément, comme on dit, évoque sa mort à venir, à un âge que j’atteindrai (peut-être) dans quelques petites années… il est difficile de ne pas y voir un signe. 


Bref : vive Bossuet. 

mardi 22 octobre 2019

Jeunesse et santé mentales.

Maulnier encore, dans le même esprit que la dernière fois : 

"Vieille, vieille jeunesse, la plus vieille jeunesse qu’ait connue l’histoire des hommes, jeunesse qui craint le combat, qui protège sa tête de son coude contre les coups, qui regarde vers le passé rassurant, qui proteste et conteste parce que tout ne lui est pas donné, comme si rien était jamais donné, comme si rien ne pouvait être plus exaltant que l’avenir vierge, libre comme la grande mer des départs, et cette merveille : de grandes choses interdites. Voilà la faute de vos parents : quelles choses interdites vous ont-ils laissées en héritage, quelles règles à enfreindre ? Toutes les règles étaient mortes."

(C'est pour ça que Cohen-Bendit ne vieillit pas : il a toujours été vieux ! Sa grimace au flic, c'est une mimique de petit vieux...)


Une autre, pour la route : 


"« Je suis coupable », ou « je ne suis pas coupable » : deux obsessions de la mauvaise santé mentale. La bonne santé vit joyeusement en compagnie de l’innocence, et de la culpabilité."

dimanche 20 octobre 2019

"Des enfants de vieux."

Évidemment, Thierry Maulnier, question style, ce n’est pas Chateaubriand, mais si on commence à virer tous ceux qui écrivent moins bien que l’auteur des Mémoires d’outre-tombe, ça ne va pas être facile - or, question lucidité, je trouve ce texte intéressant : 

"La « révolution » des étudiants dans la France de 1968, et ailleurs, a été une révolution avortée, comme beaucoup d’autres. Pour qu’elle s’évanouisse ainsi qu’une fumée, il a suffi de quatre phrases prononcées avec l’autorité nécessaire. Il n’en résulte pas qu’elle ait été sans conséquences. En fait, si elle n’a pas provoqué de changements politiques à court terme, tout le climat culturel de la nation s’est trouvé changé, pour ainsi dire, du jour au lendemain. Des parents ont découvert leurs enfants, la gauche a découvert une autre gauche à sa gauche, le règne - le monopole - de la terreur a été consolidé ou instauré dans les facultés, dans les théâtres, les maisons de la culture, dans l’information, jusque dans les salons de la bourgeoisie opportuniste. Il est surprenant que de telles conséquences soient issues d’une sorte de fête des Fous, d’une bacchanale politico-philosophico-sexuelle, que personne n’a prise au sérieux, même pas ses acteurs, qui n’a pas fait de morts, et qui, plutôt que la révolution, en était la dérision involontaire, la parodie. Pourquoi ? Parce que toute la société devant elle était vermoulue, privée de confiance en elle-même - à bout de souffle. Dans une nation épuisée mais parvenue à un certain bien-être, les poussées révolutionnaires elles-mêmes manquent de force. La résistance était molle, mais la poussée était faible. Une société en déclin marque de sa propre faiblesse les énergies révolutionnaires qui se lèvent en elle pour la contester. Les jeunes gens de 1968 étaient des enfants de vieux."


 - Et, vieux, ils sont toujours des enfants de vieux… comme une espèce de malédiction originelle, dont ils ne sont pas responsables, mais qu’ils perpétuent avec un zèle regrettable.

vendredi 18 octobre 2019

"Une quasi-chose qui tient de tout et de rien..."

Encore un peu de Chateaubriand…

"Ce que l'on possède aujourd'hui est un je ne sais quoi qui n'est ni république, ni monarchie, ni légitimité, ni illégitimité ; une quasi-chose qui tient de tout et de rien, qui ne vit pas, qui ne meurt pas ; une usurpation sans usurpateur, une journée sans veille et sans lendemain."

"Cependant, Messieurs, on n'ignore plus l'utilité des forêts. (...) Partout où les arbres ont disparu, l'homme a été puni de son imprévoyance. Je puis vous dire mieux qu'un autre, Messieurs, ce que produit la présence ou l'absence de forêts, puisque j'ai vu les solitudes du Nouveau Monde où la nature semble naître, et les déserts de la vieille Arabie où la création paraît expirer."

l'Angleterre : "Qu'avons-nous donc à espérer d'elle ? Quelle niaiserie de nous croire ses alliés, parce qu'elle a comme nous deux Chambres qui ne ressemblent guère aux nôtres ! Le peuple anglais possède de grandes qualités ; son gouvernement a de l'expérience et de la fermeté ; mais en politique il est tout positif. S'imaginer qu'il va devenir le Don Quichotte des libertés du monde, c'est étrangement le méconnaître : le cabinet de Saint-James s'est-il jamais piqué d'un dévouement sentimental pour les institutions d'un peuple ? Il a toujours fait bon marché du salut des rois et des nations, prêt à sacrifier monarchie ou république à ses intérêts."

"Il n'en est pas d'une nation comme d'un homme : la modération dans la fortune et l'amour du repos qui peuvent convenir à un citoyen ne mèneront pas bien loin un Etat. Sans doute il ne faut jamais faire une guerre impie ; il ne faut jamais acheter la gloire au prix d'une injustice : mais ne pas savoir profiter de sa position pour honorer, agrandir, fortifier sa patrie, c'est plutôt dans un roi un défaut de génie qu'un sentiment de vertu."



"Vous parlez de l'abaissement de la France, et vous êtes à genoux : cela vous va mal."

jeudi 17 octobre 2019

"Un acte de matérialisme hideux."

Je rouvre un vieux dossier Chateaubriand, j’y trouve quelques perles, que je vous laisse harmoniser avec l’actualité et ses personnages…

"Toutes les constitutions ne sont pas applicables aux mêmes peuples ; toutes les formes de gouvernement sont bonnes, hors celles qui enlèveraient à l'homme sa dignité. Nos révolutionnaires, qui manquent surtout d'élévation d'âme, ont placé l'indépendance dans les mots ; ils n'ont pas vu qu'elle peut exister dans certaines institutions qui impriment à certains peuples un caractère spécial de liberté."

"A Dieu ne plaise, que je me fasse l'apôtre de cette propagande qui prétend coûte que coûte, sang et pleurs, anarchie et ruines, rétablir des institutions pareilles en tous pays, comme si la civilisation atteignait partout le même niveau. Il me semble voir des costumiers qui, n'ayant qu'une forme et qu'une mesure, jettent le même habit tantôt sur le dos d'un nain, tantôt sur le dos d'un géant. Manteau court pour l'un, robe traînante pour l’autre."

sur Napoléon : "Il méprise souverainement les hommes, parce qu'il les juge d'après lui."

De Renan (je trouve ça dans le même dossier) : "Le jour où la France coupa la tête de Louis XVI, elle commit un suicide" - un "acte de matérialisme hideux".

Retour à Chateaubriand : "Les Français ont toujours été libres au pied du trône : nous avions placé dans nos opinions, l'indépendance que d'autres peuples ont mise dans leurs lois."

"L'étendue naturelle d'un empire n'est point fixée par des bornes géographiques, quoi qu'on en puisse dire, mais par la conformité des mœurs et des langages : la France finit là où on ne parle plus français." - celle-là, adaptée à nos quartiers, fait mal…

Et pour finir : 


"Notre vieille monarchie était fondée sur l'honneur : si l'honneur est une fiction, du moins cette fiction est-elle naturelle à la France, et elle a produit d'immortelles réalités."

dimanche 13 octobre 2019

(Pas trouvé de titre...)




Les habitués qui me suivent depuis des lustres - il y en a, et je les remercie ! - savent que si j’ai pu évoluer sur certains points j’ai toujours défendu l’idée qu’il n’y avait pas de rupture de principe entre modernité et post-modernité. Je me réjouis donc chaque fois que je rencontre une confirmation de cette hypothèse, que ce soit un élément de preuve ou un simple accord sur ce point d’un auteur que j’estime. 

J’ai ainsi été ravi de lire ce paragraphe de Jean Clair (qui vient à la fin d’une séquence fort réussie, dont j’espère vous transmettre la substantifique moelle ultérieurement) : 

"Cette provinciale de passage, avec l’accent de son terroir, qui pénètre pour la première fois dans les jardins du Palais-Royal et, découvrant les colonnes de Daniel Buren, de hauteurs différentes, comme les poteaux en béton d’un édifice en cours, s’exclame : « Mais, y a tout un chantier ici… » Elle dit mieux que toutes les exégèses le projet inachevé de la modernité - et déjà sa ruine, prétentieuse, laide et dérisoire. La modernité comme construction de la ruine."


Très bonne définition ! - On peut ajouter alors - j’ai peut-être déjà écrit cela - que le moderne est celui participe de façon plus ou moins volontaire et/ou amère à la construction de cette ruine, quand le post-moderne s’enchante (et il a raison, il serait incapable de faire autre chose) de construire de la ruine.  (Comme on dirait : de la merde - et l’on connaît l’attirance du post-moderne pour l’organique et l’excrémentiel.) Différence d'état d'esprit, pas de principe.