mardi 1 décembre 2009

Le texte précédent finissait un peu en queue de poisson : reflet d'une gêne que je vais m'efforcer d'expliciter. Voici ce que j'avais écrit dans un premier temps (les passages en italiques et entre crochets ont été rajoutés aujourd'hui) :

Revenons pour finir à un autre paradoxe, qu'il serait regrettable de laisser aujourd'hui de côté. "Le niveau global de la violence a baissé sur le long terme", nous disent historiens et sociologues : c'est très certainement vrai, mais cela ne résout pas tout. On peut certes ironiser non sans raison sur le caractère parfois excessivement douillet de l'individu moderne, sur le fait qu'il ne peut plus rien supporter - ne serait-ce que par rapport à ce que d'aucuns vivent dans d'autres pays, il est de fait nécessaire de garder en tête une échelle des valeurs. Mais le niveau de violence effectif est une chose, ce que l'individu moderne peut supporter, donc, en est une autre, et le sentiment d'inégalité devant la violence en est une troisième. Il faut sans doute nuancer ce qu'écrit M. Gauchet sur la façon dont la pauvreté a pu protéger de la violence, de même que les références de P. Chaunu à ce que l'on appelle couramment désormais des « zones de non-droit » : des coins pourris où les (« salauds de ») pauvres se bouffent entre eux, ce n'est pas tellement une nouveauté ni dans l'histoire de l'humanité ni dans celle de notre République. Mais il y a tout de même un cocktail dangereux dans la situation actuelle : les questions d'immigration, le fait que les informations circulent plus qu'avant (ce qui se passait à Belleville à la fin du XIXe ne faisait pas l'ouverture du 20 heures et n'empêchait pas les Bretons ou les Provençaux de dormir), l'impunité réelle ou supposée de certains (en haut et en bas de la société d'ailleurs, nous retrouvons notre schéma de départ), tout cela, dans le contexte de la diminution de l'importance de la France dans le monde (diminution tellement encouragée par N. Sarkozy dans sa volonté de banaliser notre pays [ici se situait une note explicative comportant un nouveau rapprochement avec VGE, je laisse tomber pour l'instant]), met clairement à mal le sentiment d'égalité des Français devant la loi, sentiment qui est un des piliers de la nation française et que l'on ne peut purement et simplement confondre avec un excès d'égalitarisme.

Ce qui signifie que faire la différence entre une voiture brûlée et un homme assassiné ne doit pas impliquer de tenir pour rien la voiture brûlée - ni le sentiment d'impuissance de son propriétaire, son impression, fondée ou non, que le coupable ne risque rien. Tout cela est du poison qui affaiblit graduellement la communauté. [D'autant que, dans la pratique, qui peut dire ce qui brûlera après les voitures ? (Rien, peut-être, tant la voiture est à la croisée des chemins, symbole de la société de consommation, de la liberté de Popu d'aller se faire enculer au travail, objet facile à détruire sans se faire repérer et sans commettre de cambriolage, etc...)]

Deux remarques pour finir :

- P. Chaunu, qui ne passe pas pour un syndicaliste fanatique, n'omet pas de mentionner que l'État-Nation et la lutte contre la petite délinquance ont fondamentalement besoin d'un « système d'éducation en état de marche ». C'est peu de dire que cela ne semble pas être la priorité de « notre » Président ;

- tout ceci n'exclut pas d'autres approches, plus réjouissantes - Jean-Pierre Voyer notait que les petits voyous ne brûlaient que les voitures de merde, respectaient celles qui valaient vraiment quelque chose. Ainsi que je l'ai noté en chemin, nous sommes dans la situation où nous nous retrouvons à essayer de défendre quelque chose que nous n'aimons pas nécessairement, de peur que quelque chose de pire ne vienne à la place. Il faut être conservateur contre Sarkozy et contre la racaille, parce que les deux nous font chier, mais l'opposition au premier est idéologique et fondamentale, l'opposition aux représentants de la seconde est purement pratique, et pourrait n'être qu'éphémère.

Ce dernier paragraphe n'a rien d'une volte-face conceptuelle, en ce qu'il ne recèle pas de contradiction avec tout ce qui précède, mais, ajouté au côté assez pontifiant de ces explications, m'a suffisamment gêné pour que je sursoie momentanément à sa publication. En réalité, je me suis retrouvé, dans la forme, prisonnier de la gêne qu'avec d'autres j'éprouve en ce moment et que j'évoque ainsi : "nous nous retrouvons à essayer de défendre quelque chose que nous n'aimons pas nécessairement, de peur que quelque chose de pire ne vienne à la place." Ce sentiment est ce qu'il est, mais il est, justement. Le problème est qu'il m'a paralysé la plume, d'où ce texte si lourd... D'un côté, on ne peut que comprendre que Popu-qui-se-lève-tôt râle en voyant qu'il ne peut pas aller au boulot parce que sa voiture a été cramée par des petits branleurs qui, eux, font la grasse matinée, on ne peut que compatir en pensant qu'il est attaqué de toutes parts, par l'État qui l'emmerde et l'impose de plus en plus tout en lui fournissant de moins en moins de services, par la racaille qui lui fout les boules et lui détruit l'un de ses rares biens... et d'un autre côté, ce n'est pas faire preuve d'une croyance illusoire dans des lendemains qui chantent (ou alors, autant mettre la clé sous la porte, laisser N.S. poursuivre ses basses oeuvres et se distraire avec un peu de porno sur le net)


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une femme seule est en mauvaise compagnie...


, que de se dire que si Popu en question se bougeait un peu les fesses et réfléchissait un peu plus à son mode de vie d'esclave salarié et de pute-même-pas-de-luxe, cela ne ferait de mal à personne - et diminuerait d'ailleurs à terme les capacités de nuisance de la racaille. Et certes on sait que ce n'est pas facile de nos jours pour Popu, etc. - on retombe vite sur l'autre côté du problème.

Voilà, vous connaissez cette ambivalence, peut-être la partagez-vous. Le fait est qu'elle m'a sournoisement rattrapé au cours de la rédaction de ce texte, et qu'il m'a paru, à tort ou à raison - et entre autres par manque de temps, pourquoi le nier -, préférable d'expliciter clairement ce phénomène plutôt que de remettre à plat tout ou partie de cette rédaction. A plus !

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mardi 11 août 2009

"Tel qu'en lui-même enfin la Licra l'a changé..." : tombeau de Thierry Jonquet.

Ses lecteurs et admirateurs - sans même évoquer ses proches - doivent trouver que mourir à 55 ans est aussi triste que prématuré. Ayant lu avec plaisir Mygale et Mémoire en cage il y a une bonne dizaine d'années et en découvrant de belles dans les « nécros » consacrées à Thierry Jonquet, je me dis que la faux choisit parfois cruellement son moment, non tant parce qu'elle arrive trop tôt que parce que, selon la formule de Malraux, elle "transforme la vie en destin".

Que serait devenu Jonquet ? De même que pour Muray, lui aussi décédé, comme on dit, « prématurément », je l'ignore et ne voudrais pas être injuste à son égard et le condamner sans appel. Je suis néanmoins resté abasourdi en apprenant que pour son roman Ils sont votre épouvante, vous êtes leur crainte (2006), qui a pour point de départ l'agression d'un juif par des « jeunes de banlieue » - un sujet tout à fait légitime, préciserai-je, ce n'est pas ici que l'on fait la police des romanciers -, Thierry Jonquet a non seulement reçu, ce qui est déjà terrifiant, mais accepté, ce qui est aussi minable que ridicule, la médaille d'honneur de la LICRA (honneur, honneur, que de péchés contre l'esprit on commet en ton nom !). Foutre, venant de quelqu'un d'aussi peu dupe de la réalité de la vie politique, et qui devait bien savoir la fonction éminemment détestable d'une institution comme la Licra, voilà qui ressemble fort à choisir son camp, en l'occurrence à choisir les forts contre les faibles. (On parle souvent, j'y reviendrai sous peu, de l'antisémitisme de gauche. Mais sur ces anciens trotskystes ou anars, qui, sous prétexte de refuser « l'angélisme », donnent une caution à la xénophobie la plus méprisable, n'y aurait-il pas aussi beaucoup à dire ?)

Oui, Jonquet, comme d'autres romanciers, de Balzac à Céline, peut à bon droit rappeler que les faibles ne sont pas aimables, qu'ils sont parfois, « c'est immoral mais c'est comme ça », franchement détestables, voire carrément salauds (« salauds de pauvres ! »). On peut même considérer, on doit même considérer que toute défense des faibles est nulle et non avenue sans un tel rappel. Mais ce qui peut être une preuve de lucidité et de maturité chez un romancier lorsqu'il écrit un roman devient une détestable complicité avec le pouvoir lorsque ce même romancier accepte des honneurs émanant d'une institution dont il ne peut ignorer, d'une part, même et surtout s'il est un ancien d'une aberration comme « Ras l'front », qu'elle a bien plutôt encouragé le racisme que contribué à le faire disparaître, d'autre part qu'elle est un bras armé du sionisme et de tout ce qu'il représente - avant tout, la jouissance de la domination.

Il ne peut l'ignorer, à moins d'être complaisant ou complètement con. J'écarterai au nom de mes souvenirs des romans de Jonquet la deuxième solution. Toujours au nom de ces souvenirs, j'espérerai pour conclure que cette fort regrettable complaisance ne nuira pas à l'approche de livres qui me semblent encore aujourd'hui, à tort ou à raison, réussis. - Ceci dit, si P. Almodovar, dont j'apprends qu'il doit adapter Mygale, Almodovar à propos de qui me revient toujours la formule cinglante de Muray, justement : "Depuis qu'il y a des Almodovar et qu'on les encense...", Almodovar, qui, avec ses indéniables qualités de scénariste et ses éclairs de lucidité (qui d'autre que lui ose peindre des pédés aussi ignobles ?), est d'un sexisme anti-« mâle » en comparaison duquel le macho le plus débile est d'une gentillesse, d'une humilité et d'un féminisme exemplaires, ceci dit, reprenons le fil de cette phrase avant que vous ne le perdiez ou que je ne sois complètement ivre, si Almodovar affadit Mygale dans le sens d'un consensuel métissage sexuel, eh bien il y aura encore plus de boulot pour que les qualités de romancier de Jonquet ne passent pas à la trappe.

Au commencement étaient les textes !


vierge-marie

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