mercredi 14 mars 2012

L'amour physique est sans issue.

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Une parenthèse pour se divertir ce matin, avec une histoire dont j'ignore absolument si elle est vraie, mais qui circulait dans le milieu homo pendant les années 70 et dont je ne pense pas qu'elle figure dans le biopic consacré à l'intéressé, en salles aujourd'hui.

Tout le monde connaît la légende urbaine selon laquelle ce n'est pas en changeant une ampoule au sortir du bain mais en jouant imprudemment avec un vibromasseur que notre Clo-Clo national se serait électrocuté - la mort transforme la vie en destin, comme dit l'autre. L'historiette de ce jour est du même tonneau.

Or doncques, l'interprète de Belles belles belles aurait ce soir-là - Viens à la maison - fait monter un grand noir chez lui. Jusqu'ici, rien que de très normal, c'est Comme d'habitude. L'athlète nègre s'applique (Un peu d'amour, beaucoup de haine) à enfiler consciencieusement Le mal aimé.

Ça s'en va et ça revient, Serre-moi, griffe-moi, Je tiens un tigre par la queue, L'amour c'est comme ça, Vivre que c'est bon, etc., tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes jusqu'à ce qu'il s'avère que l'étalon, peut-être trop membré pour les capacités d'accueil du Chanteur malheureux, y a coincé son Jouet extraordinaire.

Rien à faire, impossible de bouger, impossible de sortir, Clo-Clo s'est refermé, le nègre est bloqué dans le couloir de la mort.

Si j'avais un marteau... Le tapin ne perd pas pour autant la tête, ramasse son François, et à bout de bras comme de bite l'entraîne dans la cuisine. Il commence à farfouiller dans le tiroir à couverts. Le Pantin sodomisé comprend ce qui passe par la tête de son esclave, essaie de l'en empêcher, Stop, au nom de l'amour !, mais l'autre ne s'en laisse pas compter, Tu as tes problèmes, moi j'ai les miens, et Tout éclate, tout explose, le couteau fait son oeuvre, l'anus du chanteur préféré des Français et de Gilles Deleuze est fendu juste ce qu'il faut pour que le prostitué retrouve sa liberté.

Claude François appelle les urgences au téléphone (J'attendrai...), rejoint Clopin Clopant son lit, sanglote, laisse ses Pleurs sur l'oreiller.

Plus qu'à l'amour la suite appartient à la médecine et à la couture, je m'arrête donc là.

- Évidemment, on pourrait faire plein de théories sur la double vie des stars, les médisances et le masochisme des pédés, l'hypocrisie de la France de Michel Drucker (et d'un autre pédéraste notoire, Serge Gainsbourg), etc. Voire même, et dans une autre optique, l'innocence de tout désir. - Mais est-ce bien l'heure de la théorie ?


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lundi 14 mars 2011

« Le sens social. »

Je vais citer aujourd'hui un humaniste de gauche, ça nous change, Jean Ghéhenno. La lecture de son Journal des années noires. 1940-1944, malgré ce qui peut me séparer de l'auteur, de son goût pour les grands mots et de son côté, pour le dire vite, « laïcard », est rafraîchissante : après des mois passés avec des auteurs proches de Vichy ou des Allemands, il n'est pas désagréable de lire quelqu'un de moins brillant certes que Rebatet, mais qui lui ne s'est jamais bercé d'illusions sur la bonne volonté du Fürher. De surcroît, sans faire d'un seul témoignage une vérité d'évangile, on ne peut que noter que l'image donnée dans ce livre des Français est moins unilatérale que ce que l'on a pu lire ces dernières années, suivez mon regard.

Quelques citations au fil du texte (j'utilise l'édition « Folio » actuelle) :

- "Ce matin, dans La Gerbe, un curieux article de Drieu La Rochelle. Il nous reproche nos hésitations, nos « lanternements » : qu'attendons-nous pour choisir enfin ? Et, bien, entendu, l'Europe contre l'Angleterre. « Car l'Allemagne, écrit-il, c'est pour nous l'Europe, même si nous entrons dans cette Europe avec une figure bien triste et bien humiliée. » Et ce Gilles nonchalant, à la voix traînante, qui est le plus grand paresseux que j'ai connu [AMG : Malraux dira que c'est un cliché, inexact mais conforme à l'image que Drieu voulait donner de lui-même] remet la France au travail et joue les réformateurs. Il confesse d'ailleurs, et avec une sorte de jubilation, sa propre fainéantise. Il semble qu'il se roule encore dans ses draps. Mais c'est fini. Il va travailler. Il travaille. Il était fainéant comme Français, maintenant le voilà bon européen : sous Hitler il promet de travailler comme quatre. Étrange réformateur. (...)

Le génie de Hitler est peut-être d'avoir compris qu'en jouant la lâcheté des hommes il pourrait tout, dans cette période des années 30-40 où le souvenir de la Grande Guerre et de ses horreurs ne laissait vivante dans la conscience des Européens que la peur. Il ne fait pas la guerre, il organise des paniques." (12 septembre 1940)

- "La N.R.F.-maison est sous scellés (...), mais la N.R.F.-revue va tout de même reparaître, sous la direction de Drieu la Rochelle. Au sommaire de décembre : Gide, Giono, Jouhandeau... Au sommaire de janvier : Valéry, Montherlant... L'espèce de l'homme de lettres n'est pas une des plus grandes espèces humaines. Incapable de vivre longtemps caché, il vendrait son âme pour que son nom paraisse. Quelques mois de silence, de disparition l'ont mis à bout. Il n'y tient plus. Il ne chicane plus que sur l'importance, le corps du caractère dans lequel on imprimera son nom, sur la place qu'on lui donnera au sommaire. Il va sans dire qu'il est plein de bonnes raisons. « Il faut, dit-il, que la littérature française continue. » Il croit être la littérature, la pensée française, et qu'elles mourraient sans lui. (...)

Que penser d'écrivains français qui, pour être sûrs de ne pas déplaire à l'autorité occupante, décident d'écrire de tout sauf de la seule chose à quoi tous les Français pensent, bien mieux, qui, par leur lâcheté, favorisent le plan de cette autorité selon lequel tout doit paraître en France continuer comme auparavant ?" (30 novembre)

- "L'hypocrisie de Déat est de se donner pour pacifiste, comme s'il ignorait que la Collaboration avec une Allemagne qui fait la guerre implique une participation grandissante de la France à cette guerre." (3 janvier 1941)

- "Samedi j'ai dû faire la queue à la mairie pour changer ma carte d'alimentation. (...) Pendant trois heures j'ai écouté les conversations. Les propos étaient d'une effarante bêtise. La majorité des gens demande la fin, la fin à tout prix. Ils imaginent qu'alors tout recommencera comme auparavant. Un infiniment petit nombre a quelque idée de ce qui se passe et de ce qui nous attend. Peu d'hommes méritent la liberté. C'est pour cela qu'elle est en train de mourir peut-être." (28 avril)

- "Hommes d'honneur. Brasillach, officier prisonnier, libéré par l'autorité occupante pour diriger à Paris un des journaux. Il expose à la librairie Rive gauche (Rive gauche du Rhin, disent les étudiants) le prix de sa libération : c'est un livre : Notre avant-guerre, où ce Français courageusement dénonce, pour le compte de Hitler, les faiblesses de la France." (6 juin)

- "Aujourd'hui [un an après l'entrée des Allemands dans Paris] les Parisiens (...), par un accord secret, portent tous une cravate noire : Résistance à l'oppression ! A l'école, ce matin, une petite fille coupable d'avoir un ruban noir dans ses cheveux a été appelée chez la directrice. « De quoi donc êtes-vous en deuil ? » - « De Paris », a-t-elle répondu, vite, comme elle sentait, sans prendre garde à l'insolence. On l'a mise à la porte, pour huit jours, sous le prétexte qu'elle « n'avait pas le sens social »." (14 juin)

- "Roulier a été arrêté la semaine passée à la gare Saint-Lazare. Il s'amusait à crier Heil Staline et à lever le poing sous le nez de chaque officier allemand qu'il rencontrait. Il n'est pas du tout communiste, français cabochard plutôt. Il levait le poing et criait Heil Staline pour se moquer d'eux et était au comble de la joie quand parfois l'un de ces lourdauds, totalement éberlué, lui répondait Heil, en levant le bras, par habitude." (23 juillet)

- "Le Maréchal a parlé. Discours vulgaire, tortueux et menaçant, assez extraordinaire aveu de solitude et d'impuissance. Il lui faut bien reconnaître que la France n'est pas derrière lui. Il prétend l'y mettre de force et nous promet la persécution. Nous verrons bien.

La logique de la trahison oblige le gouvernement à trahir toujours davantage." (13 août)

- sur Montherlant : "Ce « chevalier » [auto-proclamé] rallie toujours à temps le camp du plus fort. Affaire de goût, dirait-il. On sait qu'il a le goût de la force." (2 novembre)

- "Drieu a rapporté hier soir, de l'ambassade d'Allemagne, le bruit que le Maréchal démissionnait. (...) Selon un autre bruit, l'Italie ferait avec l'Angleterre une paix séparée. C'est l'une de nos misères de vivre ainsi, sans rien savoir, rien sur quoi nous puissions prendre appui, construire le moindre raisonnement, dans une sorte de nuage mental fait de vagues bruits, de fausses nouvelles, de mensonges intéressés, d'illusions imbéciles." (28 novembre)

- "L'opinion, il y a un an, molle et lâche, était prête à tout. Vichy et Berlin ont si bien fait ensemble que le pays tout entier a désormais le sentiment de sa servitude. Il se sent asservi, non gouverné. Il déborde de haine et [s']il ne sait pas encore ce qu'il veut, il sait du moins très bien ce qu'il ne veut pas : c'est justement tout ce qu'il subit." (12 décembre)

- "B... et moi étions d'accord hier pour penser que les Français ne sont pas plus vaincus aujourd'hui qu'ils n'ont été vainqueurs en 1919. Leur erreur serait de croire à leur défaite. Une erreur tient à l'autre. Il faudrait les rendre conscients de l'une et de l'autre." (25 décembre)

- les voeux de nouvelle année de Pétain à la radio : "Un moment pénible a été celui où sans s'en rendre compte il a relu deux fois tout un paragraphe de son message." (1er janvier 1942)

- "Depuis huit jours les Juifs doivent porter l'étoile jaune et appeler sur eux le mépris public. Jamais les gens n'ont été avec eux si aimables. C'est qu'il n'est sans doute rien de plus ignoble que de contraindre un homme à avoir à tous les instants honte de lui-même et le gentil peuple de Paris le sait. Comme le savait Nietzsche. « Épargnez, disait-il, à tout homme la honte. »

Rien qu'en voyant les Juifs de ce quartier, on peut vérifier à quel point ils sont « le capitalisme international » : la plupart sont dans une évidente misère et le petit peuple tout entier s'indigne qu'on s'applique à déshonorer ainsi la pauvreté." (16 juin)

- ça doit être ça, les « racines juives de la France »... A suivre !

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dimanche 20 juin 2010

"A 33 ans..."

"La culture adolescente, il y a encore cinquante ans, témoignait d'une extraordinaire gravité. A 33 ans, Malraux avait déjà écrit Les Conquérants, La Voie royale et La Condition humaine. A 27 ans, Camus avait rédigé L'Étranger, Noces, Caligula et Le Mythe de Sisyphe. Au même âge, aujourd'hui, les écrivains nous [font chier avec] leurs problèmes sentimentaux et affectifs."

L'exemple de Malraux est plus probant, étant donné certains aspects déjà ados de l'oeuvre de Camus, mais il est vrai que l'on a tendance à oublier, surtout pour le premier, qu'ils ont été jeunes un jour.

Cette remarque est issue d'une interview de Paul Yonnet. Dans la mesure où, depuis que j'ai découvert son Recul de la mort, je ne l'ai jamais présenté avec toute la clarté requise, dans la mesure où est il est bien possible que j'y revienne dans les semaines à venir, je vous renvoie à cette présentation synthétique, trop rapide sur certains points, c'est inévitable, mais claire.


Je profite de l'occasion pour remercier chaleureusement le maître d'avoir mis un lien vers cette cette mise en ligne, avec modifications, de mon texte antique sur Benjamin Constant. On trouve de ces choses, sur le Net...


Bon dimanche à tous, que saint Anelka, comédien et martyr, vous protège !

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dimanche 21 février 2010

Le fantôme imbécile du bonheur solitaire.

goddardchaplin


Vingt-cinq ans après sa publication, presque soixante-dix ans après les événements auxquels il se réfère, le diagnostic du Régal des vermines trouve confirmation auprès du lecteur sans préjugés : Drieu ne fréquente pas les mêmes sommets que Rebatet. Toutes choses égales par ailleurs, et même si comme Malraux on peut penser que la postérité en a trop fait sur la supposée paresse de Drieu, il reste chez celui-ci un côté laborieux, jamais tout à fait sûr de lui, qui fait partie de ses charmes et de sa richesse, mais qui le grève d'un poids, comme d'un boulet aux pieds dont Rebatet se serait quant à lui débarrassé. Pour employer une métaphore d'ordre vestimentaire, on dira que le tissu dont est fait l'oeuvre de Drieu est d'une texture certes riche et séduisante, mais empesée et attrapant la poussière. Pour être plus trivial : même si Drieu s'attaque à des problèmes pour nous toujours actuels, il écrit trop souvent avec un balai dans le cul, là où Rebatet s'en sert pour évacuer vite fait bien fait les questions qu'il estime, à tort ou à raison, résolues. A nous maintenant de savoir quoi faire avec ce balai, si j'ose dire, qu'il ne nous gêne ni ne nous permette de cacher les saletés sous le tapis.

(Cette métaphore invite bien sûr à prolonger la comparaison sur le plan sexuel, avec toute la prudence requise : faut-il voir dans le côté velléitaire de Drieu, peut-être surjoué mais néanmoins réel, un rapport avec ses ambiguïtés, son côté « un peu pédé » (sachant que je ne sais pas à quel point il goûta de la chose) ? La sexualité de Rebatet étant quant à elle, sauf découverte incroyable un jour, purement normale (c'est un oxymore, je sais, mais vous me comprenez), prenant l'existence de l'homosexualité comme un fait, comme une potentialité humaine, et ne s'en souciant plus trop - sauf à fins de polémiques, loyales ou moins loyales, contre tel ou tel. De fait il est toujours délicat de relier ces domaines, et toujours difficile de ne pas penser à le faire. - Ceci posé, si l'on part dans la biographie, il faut noter une autre différence importante à explorer, et cette fois-ci plutôt en faveur de Drieu : lui a connu la guerre, pas Rebatet.)

Pour en rester au domaine du roman, et du roman-somme, il est bien évident qu'un livre comme Gilles souffre de la comparaison avec Les deux étendards. L'impression produite par leurs premières pages respectives se vérifiera tout au long de la lecture : Drieu commence par une scène de partouze médiocre, qui à n'en pas douter reflète assez justement l'esprit de l'après-guerre (1918), médiocrité qui est le fonds, le thème majeur du livre, mais dont on aimerait que Drieu sache s'en abstraire plus souvent ; l'« ouverture lyonnaise » sur laquelle débutent Les deux étendards (après quelques pages préliminaires sur la pédérastie d'ailleurs, Rebatet traitant le problème une fois pour toutes, comme une hypothèse vite refermée, afin que les choses sérieuses commencent) non seulement est d'une intense beauté stylistique, mais semble avoir été écrite hier par un témoin particulièrement lucide et informé du siècle.

Cette situation actuelle de Drieu dans mon panthéon personnel étant établie - et le chant d'amour que méritent et inspirent les Étendards remis à plus tard -, il serait pour autant absurde de tenir pour quantité négligeable l'auteur de Gilles. Quelqu'un qui évoque « le monde féerique de la vie véritable » (Textes politiques, Krisis, 2009, p. 55) ne peut que trouver dans le baudelairien qui sommeille en moi une attention bienveillante, quand bien même je regretterais qu'il n'ait pas plus réussi - au contraire justement de Rebatet, j'insiste encore là-dessus - à susciter en nous le sentiment de cette « féerie » (Drieu, c'est un peu : Féerie toujours pour une autre fois). Gilles par ailleurs ne manque d'intérêt ni certes de lucidité, et à c'est à partager avec vous certains de ses meilleurs moments que je voudrais maintenant m'attaquer.

Un judicieux renversement de perspectives pour commencer :

"Elle lui avait souvent dit qu'elle souhaitait qu'il vînt aux États-Unis. Elle lui parlait de ce voyage comme d'une révélation qui lui manquait et qui, à coup sûr, le bouleverserait de fond en comble. Il hochait la tête, séduit et méfiant, modeste et hautain. Après l'expérience intime qu'il avait eue d'un certain nombre de caractères américains, il était venu à croire que ces gens n'avaient pas pu se défaire de toute la vieillesse spirituelle qu'ils avaient emportée d'Europe et que, bien au contraire, ils n'avaient gardé que les éléments les plus vieillissants, tout cet abominable et caduc mythe moderne fait de rationalisme, de mécanisme et de mercantilisme. Il avait trouvé tous ses amis américains plus tendus que solides, emportés par une frénésie disparate et sans objet. Somme toute, pour eux, la jeunesse était en arrière comme pour des Européens, et elles étaient vaines, les incantations scientifiques dont ils usaient avec une crédibilité si obtuse pour évoquer le fantôme imbécile du bonheur, faute de dieux. (...) Les dieux sont morts." (IIe partie, ch. XIV.)

A la vérité, il est peut-être, paradoxalement, aventureux d'en rester aux concepts de jeunesse et de vieillesse : outre qu'ils sont assez flous, on peut soutenir qu'ils sont loin d'être aussi antithétiques que l'on pourrait le croire, et que souvent ceux qui veulent à tout prix être jeunes sont confits dans leurs certitudes comme des vieux. A tout prendre, s'il faut une division, j'adopterais une tripartition esprit d'enfance - esprit adulte (qui doit inclure le premier, sinon c'est la vieillesse) - esprit infantile (qui inclue donc des formes de jeunesse et de vieillesse). Drieu d'ailleurs, à la fin de ce passage où il résume les pensées de son héros pendant un séjour solitaire dans le désert algérien, semble aller dans ce sens :

"Il se demandait si les fins de l'homme sont des fins sociales. Ou plutôt il rêvait d'une société qui laisserait beaucoup de liberté à l'homme : non pas de cette liberté dont on parle tant dans les villes et qui est un attrape-nigaud, la liberté de faire du bruit [excellent !] ; non, une autre liberté, celle dont il jouissait en ce moment et qui était la liberté de se taire et de contempler. Il rêvait d'une société où la production et la jouissance des biens matériels seraient limitées à un prolétariat gras, cossu, bourgeois ; et pour une classe d'exception, pour une sorte de noblesse, la générosité de l'homme serait reportée dans la contemplation. Il ne s'agissait point là de l'inertie des « intellectuels » du siècle dernier affalés dans leur bibliothèque, dominés par leur faiblesse corporelle, livrés par leur incapacité politique à la dictature de la foule ivre de besoins et de satisfactions médiocres, noyés dans le flot montant de la laideur des objets, des vêtements, des maisons, et alors se confinant dans une rêvasserie subjective de plus en plus mal nourrie et maigre.

Il pensait, après le Platon des Lois, que la contemplation ne peut être pleine et créative qu'appuyée sur des gestes et sur des actes qui engagent toute la société. Il n'est de pensée que dans la beauté et il n'est de beauté que par le concours de toute la société ramenée à la sainte loi de la mesure et de l'équilibre. Restriction des besoins pour l'élite, équilibre des forces matérielles d'une part, corporelles et spirituelles de l'autre.

Telles avaient été la Grèce, l'Europe du Moyen Age.

L'Islam autour de lui, même avarié par la colonisation, lui rappelait l'éternelle règle d'or, en bonne partie restituée par Maurras ces temps-ci.

Presque nu, mangeant peu, buvant moins, silencieux, marchant au soleil ou assis dans une ombre chaste il était d'accord avec ces officiers sahariens qui croyaient plus dans la maigre maxime des vaincus du désert que dans le gras propos triomphant à Paris. Il rêvait que la civilisation d'Europe enfin s'arrêtât comme s'était autrefois arrêtées les civilisations d'Asie et que dans le silence enfin recouvré on n'entendît plus que le son d'une note de musique ou le heurt de deux sabres dans quelque duel absurde ou le bruit très discret du paraphe du poète. Assez de progrès. Il n'attendait rien que de la paresse.

Il vieillissait : comme c'était bon cette première accalmie annonciatrice des grands dépouillements et des grands achèvements." (IIIe partie, ch. II.)

Évidemment le baba-cool fumeur de shit n'est pas loin (et l'on sait que certains idéologues plus ou moins proches du régime de Vichy ne manquèrent pas de se reconnaître dans certaines tendances écologiques et anti-modernistes de mai 68), mais si l'on veut bien ne pas galvauder le sens du mot « contemplation » ("c'est très actif, la contemplation", aimait à dire feu Jean-Claude Guiguet), on admettra pouvoir éviter ce péril, rester en-deça de cette limite. Je n'épilogue pas par ailleurs sur l'ancienneté ni l'impuissance de ce rêve anti-moderniste, né avec la modernité même, Musil vous le dira mieux que moi, et j'enchaîne sur un dernier passage, au moins pour aujourd'hui, passage qui, incidemment, m'a une nouvelle fois fait penser à notre « corporation » de blogueurs :

"Ensuite, il se demanda ce qu'il allait faire. Il n'appartenait à aucun groupement, à aucune catégorie humaine.

Il avait pu croire qu'il s'était éloigné depuis quelques mois de la politique où, par le Quai [d'Orsay], il n'était jamais entré tout à fait. Mais son expérience du désert prouvait qu'à travers la solitude et la nature, il méditait toujours la société, et seulement la société. Il devait s'avouer qu'il n'avait rien pu déchiffrer plus profondément, du moins rien qui formât un texte suivi. Les secrets de la religion et de la philosophie, comme ceux de la poésie, lui restaient à peu près interdits ; n'espérant plus les pénétrer, il devait se résigner à les vénérer dans leur contour social, les épeler au moyen de syllabes politiques.

La vie qui se dérobait à lui dans les grandes profondeurs ne lui offrait que cet énorme résidu : la politique. Il recueillait pourtant dans cette gangue vulgaire des pépites précieuses qui, broyées par son zèle ascétique, lui faisaient encore un métal assez rare. Il se sentait le besoin d'exprimer cette pensée tenace, méprisante et tendrement désolée qui s'était composée en lui autour des mythes sommaires de la pensée contemporaine : Patrie, Classe, Révolution, Machine, Parti [Marché, Droits de l'homme, Tolérance, Discriminations...]. Ce serait sa façon de prier. Une force que ses vingt avaient pressentie à la guerre remontait lentement en lui avec sa maturité : la prière.

Il lui faudrait écrire sa prière.

Il ne songeait pas du tout à écrire pour être lu, mais seulement pour assurer chaque étape de son mouvement intérieur. Voulait-il donc dérober toujours ce mouvement ? Non, mais il jugeait que le moyen de transmission le plus efficace est le moyen invisible de l'oraison ; quand il disait : « On ne peut parler que pour les murs », il sous-entendait cette conviction. Il regrettait seulement que son intime discours condescendît à un vocabulaire aussi médiocre que celui des journaux. Mais s'il ne se privait pas d'en rejeter la faute sur son époque, incapable de nourrir un propos plus vaste, il ne comptait plus dédaigner ce moyen d'intervention, alors qu'il n'y en avait pas d'autres." (ch. III.)

Passage que je ne commenterai pas mais qui me semble assez emblématique des qualités et des défauts de lucidité, si j'ose dire, de l'auteur. Je vous laisse y réfléchir, en compagnie d'un peu d'ascétisme occidental, pour les amateurs. - C'est long peut-être, mais comme disait en substance Stravinsky à ce sujet, quand on est au paradis, autant y rester longtemps...





P.S. J'avais déjà retranscrit il y a quelques mois des extraits de Gilles, on peut les retrouver en suivant ci-dessous le label Drieu la Rochelle.

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mardi 11 août 2009

"Tel qu'en lui-même enfin la Licra l'a changé..." : tombeau de Thierry Jonquet.

Ses lecteurs et admirateurs - sans même évoquer ses proches - doivent trouver que mourir à 55 ans est aussi triste que prématuré. Ayant lu avec plaisir Mygale et Mémoire en cage il y a une bonne dizaine d'années et en découvrant de belles dans les « nécros » consacrées à Thierry Jonquet, je me dis que la faux choisit parfois cruellement son moment, non tant parce qu'elle arrive trop tôt que parce que, selon la formule de Malraux, elle "transforme la vie en destin".

Que serait devenu Jonquet ? De même que pour Muray, lui aussi décédé, comme on dit, « prématurément », je l'ignore et ne voudrais pas être injuste à son égard et le condamner sans appel. Je suis néanmoins resté abasourdi en apprenant que pour son roman Ils sont votre épouvante, vous êtes leur crainte (2006), qui a pour point de départ l'agression d'un juif par des « jeunes de banlieue » - un sujet tout à fait légitime, préciserai-je, ce n'est pas ici que l'on fait la police des romanciers -, Thierry Jonquet a non seulement reçu, ce qui est déjà terrifiant, mais accepté, ce qui est aussi minable que ridicule, la médaille d'honneur de la LICRA (honneur, honneur, que de péchés contre l'esprit on commet en ton nom !). Foutre, venant de quelqu'un d'aussi peu dupe de la réalité de la vie politique, et qui devait bien savoir la fonction éminemment détestable d'une institution comme la Licra, voilà qui ressemble fort à choisir son camp, en l'occurrence à choisir les forts contre les faibles. (On parle souvent, j'y reviendrai sous peu, de l'antisémitisme de gauche. Mais sur ces anciens trotskystes ou anars, qui, sous prétexte de refuser « l'angélisme », donnent une caution à la xénophobie la plus méprisable, n'y aurait-il pas aussi beaucoup à dire ?)

Oui, Jonquet, comme d'autres romanciers, de Balzac à Céline, peut à bon droit rappeler que les faibles ne sont pas aimables, qu'ils sont parfois, « c'est immoral mais c'est comme ça », franchement détestables, voire carrément salauds (« salauds de pauvres ! »). On peut même considérer, on doit même considérer que toute défense des faibles est nulle et non avenue sans un tel rappel. Mais ce qui peut être une preuve de lucidité et de maturité chez un romancier lorsqu'il écrit un roman devient une détestable complicité avec le pouvoir lorsque ce même romancier accepte des honneurs émanant d'une institution dont il ne peut ignorer, d'une part, même et surtout s'il est un ancien d'une aberration comme « Ras l'front », qu'elle a bien plutôt encouragé le racisme que contribué à le faire disparaître, d'autre part qu'elle est un bras armé du sionisme et de tout ce qu'il représente - avant tout, la jouissance de la domination.

Il ne peut l'ignorer, à moins d'être complaisant ou complètement con. J'écarterai au nom de mes souvenirs des romans de Jonquet la deuxième solution. Toujours au nom de ces souvenirs, j'espérerai pour conclure que cette fort regrettable complaisance ne nuira pas à l'approche de livres qui me semblent encore aujourd'hui, à tort ou à raison, réussis. - Ceci dit, si P. Almodovar, dont j'apprends qu'il doit adapter Mygale, Almodovar à propos de qui me revient toujours la formule cinglante de Muray, justement : "Depuis qu'il y a des Almodovar et qu'on les encense...", Almodovar, qui, avec ses indéniables qualités de scénariste et ses éclairs de lucidité (qui d'autre que lui ose peindre des pédés aussi ignobles ?), est d'un sexisme anti-« mâle » en comparaison duquel le macho le plus débile est d'une gentillesse, d'une humilité et d'un féminisme exemplaires, ceci dit, reprenons le fil de cette phrase avant que vous ne le perdiez ou que je ne sois complètement ivre, si Almodovar affadit Mygale dans le sens d'un consensuel métissage sexuel, eh bien il y aura encore plus de boulot pour que les qualités de romancier de Jonquet ne passent pas à la trappe.

Au commencement étaient les textes !


vierge-marie

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mardi 14 juillet 2009

Michèle Alliot-Marie antisémite ?

Je l'ignore, mais cette brave dame aurait voulu donner raison à M. Fofana et à tous ceux qui pensent que les Juifs sont « plus égaux que les autres », qu'elle n'eût pas agi autrement qu'en annulant ainsi de facto une décision de justice. Ne parlons pas de notre bien-aimé Président et de ses acolytes sur cette question, si j'en crois le Libéramerde d'aujourdhui, MM. Spizner et Herzog.

Voilà qui nous promet en tout cas de joyeux moments. L'objectif des sionistes ici est assez clair : pas tellement une peine plus grande pour les accusés qu'un gros procès à spectacle, où l'on parle d'antisémitisme sans arrêt.

(On sait que depuis qu'elle a été mise au pas par N. Sarkozy Mme Alliot-Marie lui obéit sans regimber à toutes occasions : il est possible ici, si je cerne bien le personnage, qu'elle se soit en privé laissée aller à quelques râleries.)


Ces questions de racisme et d'ethnies... En voyant aujourd'hui déambuler dans Paris de nombreux couples mixtes (principalement hommes noirs-femmes blanches et hommes blancs-femmes noires), sur fond, dans les actualités, de révoltes de « la racaille » et de violences policières, je trouvais confirmation de mon idée qu'un processus profond a lieu, où les questions de race ou de culture, sans être absentes, sont reléguées au second plan, pendant que les « actifs » des deux camps, eux, laissent libre cours à leur haine de l'autre. Il y a deux évolutions parallèles : une évolution douce, de masse - qui n'exclut pas du tout les déchirements identitaires, il s'en faut, mais qui suit son cours -, et une évolution plus spectaculaire, non fictive je le précise, mais dont on peut espérer qu'elle ne perturbe pas la première, plus importante à tous points de vue, et, disons-le, plus positive.

(Ce qui ne fait pas de moi un apôtre du métissage, dont je ne vois pas en quoi il est une valeur positive en lui-même. Mais une chose est de l'encourager, au nom de Dieu sait quoi, une autre chose est de constater qu'il peut se faire pacifiquement.)


Ceci dit, retournons à nos habituelles investigations. Je lis dans Contre le monde moderne, de Mark Sedgwick (Dervy, 2008 [2004 pour l'édition originale anglaise], pp. 42-43), une histoire des mouvements traditionnalistes, que c'est, via René Daumal, la lecture de René Guénon qui donna au jeune Louis Dumont, à la fin des années 20, l'envie de s'intéresser à l'Inde. En sortira Homo hierarchicus, la distinction holisme/individualisme, si importante à ce comptoir. Voilà une filiation que j'ignorais.

Dans le même ordre d'idées, j'apprends dans les Six entretiens avec André Malraux sur des écrivains de son temps, par F. Grover (Gallimard, coll. "Idées", 1978, pp. 74-75), que Jean Paulhan était un fervent admirateur de Guénon, dont il faisait les louanges à Drieu la Rochelle, lui-même, sur la fin de sa tumultueuse et attachante existence, féru d'hindouisme.

Je vous raconte ça sans autre but que de faire circuler les informations, à celui-ci près : m'a vite séduit, dans l'École sociologique française, cette tension entre une conception holiste de la société, et un engagement individuel très fort, extrême, si perceptible chez Durkheim notamment, dans l'aventure de la compréhension. Tout sauf de l'académisme, pour le dire vite. Apprendre donc, d'une part, que Dumont, qui a souvent un ton très froid, auquel on n'est pas obligé de se laisser prendre, mais qui laisse peu de place à l'affectivité, que, d'autre part un homme volontiers « au-dessus de la mêlée » comme Paulhan, ont tous deux été touchés par une pensée aussi radicale que celle de Guénon, qui conjoint un regard global sur la société et une tentative de réforme de soi-même à l'écart de cette société, n'a donc pu que me conforter dans mon regard sur Durkheim, Mauss... ce que du reste l'admiration que quelqu'un comme Georges Bataille leur portait ne peut par ailleurs que confirmer.

C'est aussi - voilà un sujet que je dois développer depuis longtemps... - une façon de rappeler que l'appréhension holiste de la société n'est en rien antithétique d'un travail sur soi-même (et que considérer la société comme une totalité n'implique en rien, de même, le refus de l'individualité). On devrait même dire que l'on ne peut se comprendre soi-même que si l'on a au moins en partie compris la société dans laquelle on évolue. La comprendre en partie, mais l'aborder comme un tout. Pour comprendre, autant que faire se peut, la petite partie que l'on est, savoir que l'on est partie d'un tout, même si on ne le comprend pas totalement, même s'il est, comme actuellement, incohérent (ce qui d'ailleurs ne favorise pas l'apparition de réelles individualités). Ce n'est qu'une fois que l'on a compris à quel point on est dans la société que l'on peut, peut-être, isoler ce qui est soi-même. (Il faudrait envisager l'oeuvre d'Artaud de ce point de vue ; nous sommes par ailleurs ici en terres musiliennes).

Vaste programme !



Une potacherie pour finir : mes lecteurs d'un certain âge se souviennent sans doute de Jean Sas, qui amusa la galerie pendant des années à la radio en posant des questions incompréhensibles à ses « victimes ». Voici un échantillon de son talent. Ce sera ma manière de célébrer la fête nationale !

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mercredi 1 juillet 2009

La lanterne de l'aristo.

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Je l'ignorais avant de le lire, le petit livre de Pierre de Boisdeffre (Pierre Jules Marie Raoul Néraud Le Mouton de Boisdeffre, Wikipedia dixit), Lettre ouverte aux hommes de gauche, est principalement consacré à mai 68. Il est toujours intéressant de lire ces analyses écrites « à chaud » - expression quelque peu trompeuse, qui implique souvent que celui qui écrit rapidement après un événement y perde son sang-froid : dans le cas de « Mai », qui fut tout de suite un mythe, lequel n'a cessé d'enfler depuis, il me semble qu'il y avait au contraire une « fenêtre de tir » pour la sérénité, à l'automne 1968, une fois que les vacances d'été eurent calmé les ardeurs des uns et des autres, et avant que le mouvement ne prenne d'autres directions.

De Mai 68 j'ai moi-même une vision assez contrastée, cette brève note ayant entre autres pour objet de nuancer la présentation un peu trop négative que j'ai pu en donner il y a quelques jours.


L'ouvrage de Pierre de Boisdeffre m'a d'abord surpris sur un point bien précis : c'est la première fois que je lis une appréciation positive du rôle du PCF dans ces événements. On évalue toujours ce qu'ont alors fait les communistes, d'une part en fonction de ce fait indéniable qu'ils ont fini par tenter de récupérer et contrôler le mouvement après l'avoir critiqué, d'autre part en sachant ce qu'ils sont devenus vingt ans après : Lajoignie, Hue... En réalité, consciemment ou non, c'est le point de vue des étudiants contestataires de 68 que l'on adopte ici, mais si avec P. de Boisdeffre on se remet dans le contexte de l'époque, si on se rappelle à quel point le PCF était alors puissant, il faut bien considérer ce qui aurait pu se passer si les communistes français avaient choisi dès l'origine d'épauler, selon une modalité ou une autre, le mouvement étudiant.

Il y a un côté bouffon dans les événements de Mai, assez bien symbolisé par les ambiguïtés de Daniel Cohn-Bendit : ce dynamisme, ce sens de l'humour, mis finalement au service, malgré la rhétorique gauchiste, de soi-même et de sa bite... Selon sa composition on peut trouver cela drôle ou risible, tant du moins que cela ne se prend pas trop au sérieux. Or, si le PCF était entré dans la bataille avec tout son poids, les choses seraient devenues vraiment sérieuses, bien plus que ce que les étudiants étaient capables de supporter. Malraux déclarait, quelques semaines après Mai, que s'il s'était agi pour le pouvoir gaulliste de se montrer dur, il lui aurait suffi d'« envoyer les chars », sous-entendant que les étudiants du Quartier Latin seraient rentrés alors vite fait chez papa-maman. Si le PCF s'était d'emblée joint aux étudiants, il est à craindre que les chars seraient sortis, et que les « événements » de Mai survivraient dans la mémoire collective autrement que via le sourire goguenard de D. Cohn-Bendit à un flic casqué.

On peut certes discuter les motivations des communistes français. On peut discuter leurs résultats : depuis les élections de fin mai et le raz-de-marée gaulliste, communistes et gauchistes s'opposent sur « qui a fait le jeu du gaullisme ». Profitons de l'occasion pour signaler à quel point ces débats sur « qui fait le jeu de qui » peuvent se révéler stériles. Le PCF reprochait aux étudiants, pendant Mai, d'être des « alliés objectifs » du gaullisme en sabotant les progrès enregistrés depuis des années dans les conditions de vie de la classe ouvrière ; les gauchistes (j'emploie cette expression générique pour aller vite) pouvaient rétorquer à bon droit que gaullistes et communistes, finalement, s'entendaient comme larrons en foire pour profiter du système et étaient depuis longtemps des « alliés objectifs ». - Ce n'est d'ailleurs pas tomber dans le syncrétisme que de constater que ces deux thèses ne sont pas aussi incompatibles qu'il y peut paraître au premier abord : le PC et les gaullistes étaient bien les deux piliers du système, mais leur solidarité de fait, réelle, se faisait sur fond de lutte (et parfois de haine, rappelons-le). Un grain de sable comme le gauchisme pouvait nuire à l'équilibre du système et permettre à l'une ou l'autre de ces forces politiques d'affaiblir son opposant direct.

(Je lis par ailleurs que Mai 68 serait un coup des sionistes contre de Gaulle - ce qui est en partie une actualisation de la thèse de Mai 68 complot juif (Cohn-Bendit, Geismar...). Je n'ai aucune preuve de ce que j'avance (l'auteur de l'article en lien non plus), mais je pense que c'est peu probable. Que par contre de Gaulle ait été antipathique aux Juifs de gauche ou d'extrême-gauche, cela a pu jouer un certain rôle (d'autant que l'on sait que depuis la guerre des six jours la position de ces juifs anti-colonialistes est inconfortable : certains ont pu jouer la surenchère anti-de Gaulle, traiter de « fachos » et de « SS » tout ce qui passait, en partie pour éviter de trop penser à cette situation quelque peu schizophrénique, d'admettre que l'État sioniste était désormais, indubitablement, du côté du capitalisme colonisateur). Et surtout, que l'on ait pu constater que les appels à la « libéralisation des moeurs » pouvaient déstabiliser même un régime apparemment aussi solidement installé que la république gaullienne, c'est forcément, oui, une leçon qui a pu être retenue dans de nombreuses chancelleries et officines de « renseignement ».


Revenons à Mai. Pierre de Boisdeffre cite deux textes qui me semblent assez bien cerner les charmes et les limites de l'affaire. Du côté positif, cette envolée du « milliardaire de droite » Alfred Fabre-Luce :

"Qui n'a pas connu mai 1968 n'a pas connu l'ardeur de vivre... Le possible s'était ouvert comme un immense éventail. Tout ce que l'on avait cru à jamais planifié, dépolitisé, aseptisé, enfermé dans des conformismes, barré par des feux rouges, se libérait d'un coup dans une improvisation absolue. C'était la fête, avec ce qu'elle comporte de désordre et de destruction. Le Potlatch, comme disent les spécialistes. Les économistes avaient cru, à tort, que l'homme moderne peut s'en passer." (Le général en Sorbonne, La Table Ronde ; cité ici p. 139.)

Du côté négatif, cette mise au point, dans Combat, de Jean Savard :

"Vous êtes tous, même les plus pauvres d'entre vous, des privilégiés, car vous avez encore une chance d'échapper à la condition prolétarienne ou à celle de grouillot. Vos camarades de l'usine ne l'ont plus, en admettant qu'ils l'ont jamais eue. Que la société soit capitaliste ou socialiste, c'est en grande partie aux frais de celle-ci que vous poursuivez vos études. Le jeune ouvrier qui peine sur le chantier... paie des impôts pour que vos deveniez ses supérieurs hiérarchiques... Vous auriez été écoutés davantage si vos représentants avaient dit : « Nous avons de la chance » au lieu de clamer : « Nous avons des droits. »" (p. 95)

Complétons : le problème n'est pas seulement qu'ils n'aient pas dit qu'ils avaient de la chance, mais qu'ils ne l'avaient pas compris, qu'ils se croyaient vraiment, purement et simplement, des victimes (ce qui ne signifie pas qu'ils n'étaient que des enfants gâtés, ou qu'il n'y avait pas de réelles raisons à leur inconfort). Certains d'entre eux ne l'ont d'ailleurs toujours pas compris... Drôle de génération tout de même, qui risque de faire d'importants dégâts en quittant la scène dans les années à venir, histoire d'en mettre une dernière couche, et que pourtant, malgré les dérives de certains de ses composants, malgré le lit qu'elle a dressé au cynisme contemporain, malgré son inaltérable bonne conscience, on n'arrive pas à détester totalement. C'est que, soyons justes, certains alors ont vraiment essayé, et essayent encore, de lier bonheur individuel et bonheur collectif ; c'est qu'il s'est agi de la première génération jeune depuis, disons, le début du XIXe siècle, et que la jeunesse reste, envers et contre tout, aimable (sauf dans sa prétention à rester jeune, mais passons). Et puis, c'est la génération de nos parents : il n'est que juste pour leurs enfants d'être indulgents envers ceux-ci.



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D'autant que nous avons désiré celles qui depuis étaient devenues nos mères... J'allais écrire que cette génération avait eu le mérite de très tôt savoir se faire incarner par de merveilleuses jeunes femmes, qui ont durablement marqué les générations suivantes (nous avons été nombreux à désespérément chercher notre Anna Karina).


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Ce n'est pas exact : ces jeunes femmes, issues d'un mouvement de libéralisation des moeurs démarré avant 68, ont surtout été repérées, filmées, élevées au rang de mythes, par les cinéastes de la génération précédente - à l'exception de Jean Eustache, dont le rapport à Mai 68 est pour le moins ambigu. Ce processus est tout à fait normal, des réalisateurs de 30-35 ans cherchant des actrices de 20-25... Il a permis en l'occurrence, ce sera notre « vingt plus belle » du jour, l'apparition de jeunes femmes, actrices d'importance inégale, mais au charme toujours aussi vivace quarante ans après.


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(J'aurais souhaité trouver certaines images de Baisers volés, les collègues de Doinel au magasin de chaussures m'étant souvent apparues comme l'emblème même de la jeunesse féminine de l'époque et de son charme. Je n'en ai pas trouvé.

Incidemment, une recherche Google image est souvent cruelle, les photos d'un comédien ou d'une comédienne âgé(e) coexistant avec celles de sa jeunesse splendide. D'aucun(e)s pourtant se tirent bien de l'épreuve... Vu mon propos j'en suis resté aux images de jeunes femmes, mais certains clichés des actrices ici évoquées pourront qui sait vous toucher.
)


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mardi 21 août 2007

Entre ici, André Malraux...

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Plus j'avance et plus je me convainc que la modernité de la justesse de la thèse développée dans mon commentaire de Max Weber et Pierre Bouretz : la modernité est chaotique par excellence et essence - parfois beaucoup, parfois moins. Ce chaos est parfois vécu avec excitation, parfois avec effroi, parfois avec un consentement tranquille qui lui donne une apparence de stabilité, mais il est permanent.

Et bien qu'une citation ne fasse pas preuve, il est toujours agréable de retrouver sa pensée là où ne s'y attendait pas, en l'occurrence chez quelqu'un que je lis fort peu, André Malraux :

"La nature d'une civilisation, c'est ce qui s'agrège autour d'une religion et le phénomène que nous sentons très bien depuis que la machine est entrée en jeu (pas la science, la machine), c'est la fin de ce qu'on pourrait appeler la valeur suprême, avec en même temps quelque chose qui semble tout le temps la rechercher." (Cahier de l'Herne Malraux, 1982, p. 21, je souligne). Pas mal pour un camé !


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vendredi 6 juillet 2007

Choc des "civilisations". Que Ben Laden nous protège !

(Ajout le soir.)


Un peu de René Guénon pour commencer (La crise du monde moderne, 1927, j'utilise l'édition Folio) :

- "C'est là ce sur quoi il est essentiel d'insister : l'opposition de l'Orient et de l'Occident n'avait aucune raison d'être lorsqu'il y avait aussi en Occident des civilisations traditionnelles ; elle n'a donc de sens que s'il s'agit spécialement de l'Occident moderne, car cette opposition est beaucoup plus celle de deux esprits que celle de ceux entités géographiques plus ou moins nettement définies." (p. 45)

- "Nous pensons d'ailleurs qu'une tradition occidentale, si elle parvenait à se reconstituer, prendrait forcément une forme extérieure religieuse, au sens le plus strict de ce mot, et que cette forme ne pourrait être que chrétienne, car, d'une part, les autres formes possibles sont depuis trop longtemps étrangères à la mentalité occidentale, et, d'autre part, c'est dans le Christianisme seul, disons plus précisément encore dans le catholicisme, que se trouvent, en Occident, les restes d'esprit traditionnel qui survivent encore." (p. 52)

- "Pour restaurer la tradition perdue, pour la revivifier véritablement, il faut le contact de l'esprit traditionnel vivant, et, nous l'avons déjà dit, ce n'est qu'en Orient que cet esprit est encore pleinement vivant." (p. 56)

- "Ce n'est point être "antioccidental", si l'on peut employer ce mot, que d'être résolument "antimoderne", puisque c'est au contraire faire le seul effort qui soit valable pour essayer de sauver l'Occident de son propre désordre ; et, d'autre part, aucun Oriental fidèle à sa prope tradition ne peut envisager les choses autrement que nous ne le faisons nous-même ; il y a certainement beaucoup moins d'adversaires de l'Occident comme tel, ce qui d'ailleurs n'aurait guère de sens, que de l'Occident en tant qu'il s'identifie à la civilisation moderne. Quelques-uns parlent aujourd'hui de "défense de l'Occident", ce qui est vraiment singulier, alors que (...) c'est celui-ci qui menace de tout submerger et d'entraîner l'humanité entière dans le tourbillon de son activité désordonnée ; singulier, disons-nous, et tout à fait injustifié, s'ils entendent, comme il le semble bien malgré quelques restrictions, que cette défense doit être dirigée contre l'Orient, car le véritable Orient ne songe ni à attaquer ni à dominer qui que ce soit, il ne demande rien de plus que son indépendance et sa tranquillité, ce qui, on en conviendra, est assez légitime. La vérité, pourtant, est que l'Occident a en effet grand besoin d'être défendu, mais uniquement contre lui-même, contre ses propres tendances qui, si elles sont poussées jusqu'au bout, le mèneront inévitablement à la ruine et à la destruction ; c'est donc "réforme de l'Occident" qu'il faudrait dire, et cette réforme, si elle était ce qu'elle doit être, aurait pour conséquence toute naturelle un rapprochement avec l'Orient." (pp. 59-60)

- "Au point où les choses en sont arrivées, il est grand temps de réagir, et c'est ici, redisons-le une fois de plus, que l'Orient peut venir au secours de l'Occident, si toutefois celui-ci le veut bien, non pour lui imposer des conceptions qui lui sont étrangères, comme certains semblent le craindre, mais bien pour l'aider à retrouver sa propre tradition dont il a perdu le sens." (pp. 67-68)

- "Le monde moderne se défend par sa propre dispersion, à laquelle ses adversaires eux-mêmes ne parviennent pas à se soustraire." (p. 140 - excellent ! remarquable ! la classe !)

- "En particulier, l'Occident n'a pas à compter sur l'industrie, non plus que sur la science moderne dont elle est inséparable, pour trouver un terrain d'entente avec l'Orient ; si les Orientaux en arrivent à accepter cette industrie comme une nécessité fâcheuse et d'ailleurs transitoire [n'était-ce pas là le piège ?], car, pour eux, elle ne saurait être rien de plus, ce ne sera jamais que comme une arme leur permettant de résister à l'envahissement occidental et de sauvegarder leur propre existence. Il importe que l'on sache bien qu'il ne peut en être autrement : les Orientaux qui se résignent à envisager une concurrence économique vis-à-vis de l'Occident, malgré la répugnance qu'ils éprouvent pour ce genre d'activité, ne peuvent le faire qu'avec une seule intention, celle de se débarrasser d'une domination étrangère, qui ne s'appuie que sur la force brutale, sur la puissance matérielle que l'industrie met précisément à sa disposition ; la violence appelle la violence, mais on devra reconnaître que ce ne sont certes pas les orientaux qui auront recherché la lutte sur ce terrain" (p. 155)



Parenthèse sur René Guénon : à première vue et pour l'écrire de façon elliptique, nous serions tenté de dire que ce qui nous sépare de l'auteur de ce livre passionnant et fort stimulant, c'est Durkheim. Mais pour pouvoir développer ce point, il faudrait avoir une meilleure idée de ce que l'auteur entend par Tradition, et notamment en quoi cette Tradition s'apparente au regard que les sociétés holistes portent sur elles-mêmes. Si quelqu'un donc peut me conseiller un livre de R. Guénon plus spécialement consacré à cette "Tradition"...



Un petit détour par Arnold Toynbee pour continuer (Le monde et l'Occident, 1952, éd. Gonthier-"Médiations", pp. 33-34) :

- "Il y a sans aucun doute d'autres idées et d'autres institutions occidentales, qui sont loin d'être des bienfaits ; je n'en citerai qu'un exemple, celui du nationalisme occidental. Les Turcs, ainsi que beaucoup d'autres peuples musulmans ont subi la contagion du nationalisme, comme ils ont subi celle de bien d'autres notions occidentales, salutaires ou pernicieuses. Et nous pouvons nous demander quelle sera la conséquence de l'intrusion de cet idéal étroit dans le monde musulman où les traditions ancestrales enseignent que tous les mahométans sont frères en raison de leur religion commune et malgré les différences de race, de langue ou d'habitat. A l'heure actuelle, dans un monde où la distance a été annihilée par les progrès de la technique occidentale et où l'Occident et la Russie s'affrontent pour imposer leurs conceptions du monde, on est en droit de se demander si la fraternité traditionnelle des musulmans n'apporterait pas une meilleure solution au problème social que la tradition occidentale qui reconnaît la souveraineté et l'indépendance de chaque nation. (...) Il faut espérer que, dans le monde musulman tout au moins, cette maladie occidentale ne se propagera pas et qu'elle sera enrayée par le sentiment d'unité, si fort dans la tradition islamique. Une unité politique et sociale à l'échelle mondiale est nécessaire au salut de l'humanité, d'une façon beaucoup plus pressante aujourd'hui, à l'époque atomique, qu'elle ne le fut jamais dans le passé."



Et finissons par quelques notes saisissantes issues du Gamal Abdel Nasser (L'âge d'Homme, 2000) de Dominique de Roux. Il s'agit d'un ouvrage posthume écrit en 1972 et jamais repris par l'auteur. L'eût-il modifié, réécrit, éventuellement atténué, je l'ignore.

- "La désintégration, la mort, ne sont jamais venues en Islam de l'extérieur, comme cela a toujours été le cas pour l'Occident, mais de l'intérieur. L'Islam, qui exprime la volonté divine, ne peut en effet concevoir, dans le sens de la négation, aucune ingérence extérieure, nulle pression, nulle attaque qui risque de l'emporter sur l'unité monolithique de son origine, ni sur la puissance de sa foi. Dans l'Islam, toute irruption des ténèbres, toute subversion historique est une faille. Suivant la doctrine subversive du ver dans le fruit, l'Islam ne saurait être attaqué que de l'intérieur. Aussi le véritable combat révolutionnaire de l'Egypte nassérienne ne portait-il pas tellement sur les lignes extérieures de sa géopolitique mondiale, que sur le double anneau intérieur du combat à mort, livré pour la conquête de l'unité de l'Egypte, pour la reconquête de l'unité intérieure du monde arabe.

René Guénon : «Dans la tradition islamique, ces deux sens de la guerre, ainsi que le rapport qu'ils ont réellement entre eux, sont exprimés aussi nettement que possible par un hadîth du Prophète, prononcé au retour d'une expédition contre les ennemis extérieurs : "Nous sommes revenus de la petite guerre sainte à la grande guerre sainte", tandis que la guerre intérieure est "la grande guerre sainte", c'est donc que la première n'a qu'une importance secondaire vis-à-vis de la seconde, dont elle est seulement une image sensible ; il va de soi que, dans ces conditions, tout ce qui sert à la guerre extérieure peut être pris comme symbole de ce qui concerne la guerre intérieure, et ce que ce cas est notamment celui de l'épée.»

La malédiction intérieure du monde arabe, c'est l'Occident, c'est la tentative jamais accomplie de l'unité. Des Abassides à Nasser, le combat mystique de l'Islam n'a jamais cessé de s'opposer aux puissances divergentes de la négation du tout, de la désintégration, dans lesquelles se complaisent, avec une morne jouissance, les peuples de la Foi et de la pauvreté.

Dans ce sens, la révolution nassérienne est, avant tout, un retour à l'archétype fondamental de l'Islam qui, en tant que volonté de l'unique, à la fois imposée et sacrificiellement vécue, devient à tout instant attestation vivante de l'unique, et, en tant que tel, une action de retour révolutionnaire à l'unité des origines, à l'unité de la fin." (pp. 21-23)

- "De 1962 à la veille de la guerre de 1967, Nasser va se débattre et s'enliser dans les yéméneries du monde arabe, sac de vipères de débiles mentaux à la Hussein et de traîtres abjects à la Hassan II faits tous les deux pour s'entendre avec les Farouk, cour d'eunuques et autres ballets tantousards qui profitent de la pauvreté du monde arabe et l'empêchent de faire face aux recommencements du monde.

Jusqu'à sa mort, Nasser va s'épuiser dans ces combats subalternes - fiascos qui n'en finissaient plus d'être préliminaires. Et quand l'unité du monde arabe un jour sera réalisée, il portera à jamais, cet empire, comme une autre Kaaba, le deuil de cet homme foudroyé par la honte du combat qu'on lui infligea contre ses frères et contre lui-même, pour mieux les réunir." (p. 44)

- "Le 29 novembre 1947 fut marqué par le vote moralement concussionnaire et politique criminel des Nations unies qui donnait à l'impérialisme israélien la possibilité de passer à l'éviction et même au massacre du peuple palestinien, gênant de par sa seule existence. Devant cet acte de solution finale, les jeunesses arabes et surtout égyptiennes, alors que l'attitude de leurs gouvernements était plus que suspecte, se levèrent en masse poour faire face à la situation." (p. 39)

Entre parenthèses, la "proximité" revendiquée par Maurice Dantec à l'égard de Dominique de Roux, apparaît soit comme une louable ouverture d'esprit, soit comme une preuve d'inconscience, lorsqu'on lit ces lignes ou celles qui suivent, ou que l'on pense au titre du chapitre III : "Le sionisme, avant-garde stratégique avancée du complot impérialiste mondial".

- "Quand on approfondit les problèmes de l'unité arabe, il nous faut poser, comme ne manque pas de le faire la nouvelle géopolitique égyptienne, le préliminaire total, qui est celui de la différence de structure politique et sociale existant actuellement entre les diverses nations qui, de l'Atlantique au golfe Arabique, constituent ensemble le monde de la communauté de destin arabe.

Quelle structure communautaire de destin y a-t-il entre un régime socialiste d'avant-garde, comme ceux de l'Algérie et de la Libye, et les Etats néolithiques du Koweit, du Maroc, etc. ? L'interrogation décisive. La dialectique négative de l'impossibilité structurale d'une grande politique arabe commune représente en effet la faille par où ne cessent de s'introduire la contradiction fatale, les antagonismes politiques soigneusement entretenus, au sein du monde arabe, par les services spéciaux de Tel-Aviv, par les grandes agences sionistes internationales." (p. 84)

- "La question du sens de l'histoire aujourd'hui, à l'heure où de Hegel à Marx la dialectique s'est dégradée en sous-histoire, instrument et moteur subalterne de la fin de l'histoire, de son immobilisation face à l'opacité et au ralentissement de sa capture dramatique au piège des totalitarismes décadents et nuls, la question du sens de l'histoire, dis-je, débouche sur le vide de tout cycle historique replié sur lui-même. Autrement dit, la question du sens de l'histoire ne se pose plus en termes de destin, ni en termes de liberté comme l'eussent voulu un Malraux et, derrière celui-ci, un Saint-Just, mais termes de crime et, au-delà du crime, en termes de putréfaction, en termes non pas d'orgueil brisé, mais d'humiliation humiliée.

Les bourreaux par les temps qui courent s'effacent lentement devant la dictature atroce et somptueuse des victimes.

Dans ce coin du monde où la géopolitique (...) situe le lieu du grand tournant final de l'histoire mondiale en Méditerranée orientale, ce qui constitue et illustre la part de la victime face à l'humiliation, qui en édifie sans cesse le projet historique et la très fragile intelligence historique nouvelle, n'est que l'écartèlement, que l'écrasement sacrificiel de la nation palestinienne par les agents du néant et leurs totems morts et illusoires. Ainsi, dans cette région du monde, parfois, recouvrait-on les idoles mortes de quartiers de chair humaine encore vivante pour se donner l'illusion de faire vivre ce qui n'appartient qu'à la mort. Mais, en même temps, c'est par là que s'infiltrent les courants souterrains de l'histoire mondiale en marche, le grand clivage révolutionnaire des forces qui se rassemblent obscurément et se tiennent tête, pour l'heure où il leur faudra répondre à l'appel anti-impérialiste du jour." (pp. 88-89)


Et voici la fin du livre, p. 96 :

- "En conclusion, et tout est là, il aura fallu deux guerres mondiales intra-occidentales pour que le centre de décision géopolitique se déplace de l'Europe centrale vers le Moyen-Orient, deux guerres mondiales pour que la Palestine - ce que Menahem Begin appelait la patrie historique du peuple juif en terre d'Israël - devienne le centre géopolitique du monde.

Pour ceux qui savent surprendre l'essentiel, la clé de la politique mondiale en 1972 tient dans la thèse géopolitique de pointe selon laquelle, peut-on dire, qui tient la Palestine tient le monde.

En effet, qui tient la Palestine tient le monde."





Ajout du soir (espoir).

Oui, concernant l'attirance que peut avoir Maurice Dantec pour Dominique de Roux, j'ai été un peu rapide ce matin. Par-delà les différences quant aux diagnostics géopolitiques, une certaine vision apocalyptique de l'histoire, un certain goût aussi pour la pose, peuvent rapprocher les deux auteurs, étant bien entendu, sur ce que je connais d'eux, que D. de Roux atteint par moments un niveau que je n'ai jamais vu M. Dantec effleurer, tant s'en faut.

Un exemple parmi d'autres :

- "Catholique puisqu'il avait dépassé le catholicisme, humain puisqu'il avait dépassé l'homme - donc tout ce qui est étranger à l'homme lui était familier -, français parce qu'il n'avait plus d'illusions sur la France, Baudelaire aurait pu être un extraordinaire ministre des Affaires étrangères. Il avait en effet une vue transcendantale de la société et de l'histoire, et il ne s'inventait pas les principes à partir de l'analyse des choses qui sont, il allait vers les choses qui sont à partir du principe qui les fait être." (Immédiatement, 1972, rééd. "La petite vermillon", p. 109)


Et puis un autre, pour la route :

- "Un des secrets de Dostoïevski : il a prévu l'avènement du matriarcat sur le père, la démocratie ou le règne du clitoris, l'amazonisation." (p. 122)

Mais nous parlerons du clitoris, cet organe à la fois merveilleux, impossible et bien pratique, plus tard...

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mercredi 11 octobre 2006

"Il n'y a pas la mort, il n'y a que moi qui meurt."

Ce mot que l'on attribue je crois à Malraux est saisissant, mais bien court. Danièle Huillet est décédée il y a quelques jours, je l'apprends à l'instant, et cela ne donne pas envie de se lancer dans de longs discours. Je vous renvoie au site, récemment découvert et apparemment fort intéressant, où je l'ai appris, ainsi qu'à l'excellent hommage de M. Citation. J'ajouterai juste à ce que je viens de lire que Danièle Huillet était la preuve vivante, eh oui, que la dureté et la rigueur se devaient de coïncider avec la faculté d'émotion au monde, avec la capacité d'attention aux autres. Une espèce de réincarnation de Karl Kraus en son genre.

Comme le dit un commentateur sur un des sites que je viens de parcourir : Non réconciliés !

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vendredi 25 mars 2005

De la servitude admise.

Quelques réactions épidermiques à deux "choses vues" à la télévision.

L'autre soir, à l'émission 90 minutes, reportage sur des jeunes islamistes dont certains sont partis en Irak. Ce qui fut amusant, outre un regard sur "l'est parisien" où il n'est pas difficile de déceler, chez ces journalistes progressistes et incorruptibles, des connotations très XIXe siècle, ce qui fut amusant, donc, ce sont les présupposés aveuglants des auteurs du reportage.

Il se trouve que ceux-ci avaient rencontré, lors d'une manifestation contre la loi sur le voile, quelques jeunes hommes (majeurs) "islamistes", qu'ils les avaient alors interviewés ; que parmi ceux-ci plusieurs sont actuellement en Irak au côté des résistants, et que d'autres ont été arrêtés juste avant leur départ. Pourquoi ont-ils été arrêtés par la police française alors qu'ils partaient vers la Syrie (d'où ils seraient passés en Irak) et qu'ils n'avaient apparemment commis aucun acte répréhensible sur le sol français, voilà un mystère juridique intéressant, que non seulement le reportage n'éclaire pas, mais qu'il n'évoque même pas. Faut-il en conclure qu'il est considéré normal que la police française fasse, en France, le travail de l'armée américaine ?

Concernant ceux qui sont partis, et notamment leur meneur, leur "gourou" (dixit 90 minutes), on notera que jamais les journalistes ne considèrent leur comportement comme rationnel. Qu'ils prennent parti pour une cause, qu'ils s'engagent jusqu'à y risquer leur peau doit évidemment sembler fanatique, se rapporte évidemment à une "manipulation" aux yeux de gens pour qui le summum de l'action politique semble être de se "solidariser" (depuis Paris) avec Florence Aubenas. Mais s'ils sont si solidaires, qu'ils aillent donc la sauver !

Ces jeunes gens, de leur point de vue, n'agissent pas autrement que les participants aux Brigades internationales. Sans doute faut-il en conclure que les journalistes de 90 minutes auraient en leur temps dénoncé Orwell, Hemingway, Malraux... Je pousse le bouchon, d'accord, mais devant une telle naïveté dans l'exposition de ses a priori, comment ne pas exagérer à son tour ? Que les parents d'un des jeunes partis en Irak soient inquiets et cherche dans une "manipulation" la raison du comportement de leur petit, je veux bien ; que des journalistes, par ailleurs certainement "contre" l'invasion de l'Irak par les Etats-Unis, épousent le même discours...

L'autre "chose vue" : ce matin, un titre du journal sur Canal + nous annonce que les Etats-Unis et l'Onu, dans cet ordre, sont au chevet du Kirghizistan, où une "nouvelle révolution" (la journaliste semblait blasée par toutes ces révolutions, et pour le coup on ne lui donnera pas nécessairement tort) est en train d'avoir lieu. Même en faisant l'hypothèse que les Etats-Unis ne sont pour rien dans cette révolution qui secoue un pays justement coincé entre la Russie et la Chine, et ceci alors qu'on connaît un peu leur rôle récent en Ukraine, même donc en faisant cette hypothèse, on a du mal à trouver normal que les journalistes trouvent normal qu'ils soient au chevet de tous les pays où il se passe quelque chose (à l'exception de la Corée du Nord, bien sûr). Allez, je me tais.

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