mardi 13 novembre 2012

Parler des autres, c'est parler de soi,

disait en substance Jean Renoir. Parler de soi, c'est aussi un peu parler des autres. Depuis quelques semaines, je ne sais plus quoi lire, je commence des livres que pour des raisons en apparence variées je laisse vite tomber. J'ai fini par m'apercevoir, alors que je pensais avoir trouvé une bouée de sauvetage, ou un point d'ancrage, avec La femme pauvre de Bloy et que j'ai dû constater, avec autant de surprise que de déception, que le premier chapitre me semblait bourré de procédés grossiers, j'ai fini par m'apercevoir, disais-je, que quelque chose n'allait pas, et que ce quelque chose venait de bibi.

Au vrai, il ne s'agit ici que de clarifier encore un thème autour duquel je tourne depuis des mois. Avec tout le respect que je leur dois et la reconnaissance que je leur porte, Alain Soral et Marc-Édouard Nabe ne me sont plus très utiles - surtout le premier - pour ce que je recherche maintenant. (Quant à Jean-Pierre Voyer, le bougre n'écrit presque plus, en tout cas pas assez pour des accros de mon genre et de mon copain Ph., c'est bien triste. - Ceci dit, je ne lui écris de mon côté pas beaucoup, lacune que je promets publiquement de réparer sous peu.)

Donc : je me sens dans un entre-deux où les guides sont rares. (Massignon ? Je ne sais pas.) J'imagine que ce n'est pas bien original, et j'en suis même plutôt content. Mais cela peut expliquer à quel point je ressasse les mêmes choses ces derniers temps, un peu comme un alpiniste bloqué dans un coin assure pour la trentième fois ses appuis alors que ceux-ci ne lui sont pas si utiles que ça.


Une remarque générale par ailleurs, assez proche de A.S. et MEN pour le coup. La vie des gens est chiante, des privilégiés qui ne veulent que garder leurs privilèges à ceux qui galèrent et qui vivent une galère bien prosaïque et bien sinistre. Difficile pour un romancier d'en sortir quelque chose d'intéressant. Même les Rastignac, ma foi, ne sont plus bien drôles, peut-être sont-ils les plus pathétiques de tous par leur adhésion inconsciente aux « valeurs » d'une société en voie d'autodestruction. En revanche, l'époque est stimulante - inquiétante bien sûr, mais stimulante. D'où que les gens qui nous parlent, au sens où ils nous intéressent, se situent dans une optique sociologique, quitte à ce qu'il y ait un peu d'abus de langage de la part d'Alain Soral dans l'usage de ce terme, ou travaillent très au près d'un certain réel, intime et politique, comme dans le cas de Marc-Édouard Nabe.

- Ceci posé, l'argent, l'antre de ma douce et Dieu attendent (quoique...), ensemble ou séparément, que je les recherche, aide-toi et le fric, le vagin et le Ciel t'aideront, donc : à bientôt.


Amour du livre

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samedi 13 octobre 2012

Fume, c'est du réel...

zippy


Si le Président était présidente à l'occasion, est-ce que cela changerait quelque chose à certaines de ses analyses ? Je me faisais cette réflexion à la suite des éloges qu'Alain Soral fait des textes de son Félix Niesche, qu'il est pour le moins exagéré, et je suis gentil, de comparer à Léon Bloy - j'allais dire que celui-ci n'avait rien fait à Alain Soral, mais ce n'est peut-être pas vrai, justement. Même pour un esprit aussi enclin à admirer que le mien, les envolées de Bloy ont quelque chose d'insultant, du genre : "Je te remets à ta place, petit, tu ne seras jamais capable de faire ça, n'essaie même pas."

Vu de l'extérieur, on finit donc par se dire que F. Niesche est un pseudo pour A. Soral, ou que celui-là est le Radiguet de celui-ci. Je ne vois pas d'autre explication à cet acharnement à le « pousser » autant, le Président ayant par ailleurs le jugement critique généralement assez sûr. Il n'y a que l'orgueil ou le désir pour fausser ainsi le jugement.

Je reformule donc ma question initiale : est-ce qu'une éventuelle faiblesse homo du quinquagénaire Soral changerait quelque chose à certaines de ses analyses ? A coup sûr, ce serait amusant par rapport à la virilité exhibée, du genre "c'est moi qui pisse le plus loin", du Président, à coup sûr certains musulmans seraient décontenancés (mais ils en savent beaucoup sur l'homosexualité et son déni, les cochons), à coup sûr ça ne changerait pas tout, mais le personnage que le Président s'est bâti au fil du temps ne fait-il pas partie à quelque degré de ce qu'il dit ?

Cette question générale du rapport entre la vie d'un homme et ses idées vaut évidemment aussi pour Marc-Édouard Nabe. En lisant, récemment, L'âge du Christ, je pensais : soit l'auteur évolue au cours du temps, soit il se contredit, soit je le lis mal, soit il y a quelque chose que je n'ai jamais compris dans ce qu'il écrit. Or, le moins que l'on puisse dire, et c'est sans doute un élément important dans ma perplexité, est que dans les livres de MEN il y a circulation entre les propos de l'auteur et la façon dont il se présente.

Mais allons tout de suite au passage qui me tarabuste :

"Moi aussi j'en aurais bavé. J'en aurais bavé de ne pas avoir souffert ! Je ne vois que Dieu pour avoir créé une créature aussi peu souffrante que moi ! A trente-trois ans, je n'ai jamais si peu souffert. Je ne souffrais déjà pas beaucoup mais aujourd'hui c'est le sommet ! Rien, pas une once de douleur, pas la plus petite affliction. Tout va parfaitement bien. C'est l'année de l'extase pure ! Le délice des délices ! La béatitude absolue. Tout bonheur est ridiculisé par ma joie. Je suis en pleine forme, comme Catherine de Sienne ! Seuls les enscoutés imaginent les mystiques pataugeant dans la souffrance. Je suis sûr que Marthe Robin se régalait de ne pas sortir de son lit de « douleur » et de bouffer une hostie tous les trois ans. Quand on est dans la mystique, on n'a plus mal. Mon côté soufi m'empêche de chercher le malheur à tout prix pour justifier je ne sais quel sacrifice extorqué, par intimidation, par une Église tristement visible. On trouve encore du plaisir à se mortifier : c'est louche. Moi, je ne veux aucun plaisir, de l'extase seulement ! Dieu n'exige qu'un sacrifice : celui du Moi, c'est-à-dire de la personnalité égoïste, contente ou mécontente d'elle, de l'orgueilleux système individuel de l'homme qui organise sa vie en fonction de ses défauts et de ses qualités tout autant misérables.

Pour souffrir, il faut avoir un corps, et je n'ai pas de corps. Je n'ai qu'un sexe, je ne suis qu'un sexe. Sans le sexe, je serai [sic ?] définitivement débarrassé de tout ce qui me retient parfois hors de l'extase. On dit que je ne sacrifie rien, mais je sacrifie volontiers ma chasteté pour la Gloire du Seigneur ! Jouir - sexuellement jouir - est le meilleur moyen de ne pas déflorer l'extase par le plaisir. L'escroquerie, en matière religieuse, est de chercher dans l'extase la satisfaction que les athées trouvent dans le sexe.


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Je sais, j'ai déjà utilisé cette photo, mais il est difficile de ne pas y avoir de nouveau recours à cet instant précis.


Tous les mystiques le disent, Ibn'Arabi, saint Jean de la Croix et les autres : si le croyant trouve du plaisir dans sa pratique, il n'est plus croyant. L'âme du derviche ne se grise pas de le faire danser. La sexualité n'a rien à voir avec la spiritualité. Voilà pourquoi concentrer tout le plaisir dans le sexe, permet de ne plus en trouver du tout dans toutes les autres formes malsaines de névrose religieuse : goût immodéré du sacrifice ; prières indécentes d'imploration ; extatismes flous ; mortifications débiles… Les phénomènes charismatiques (stigmates, bilocation, inédie, nimbes, fragrance, lévitation) appartiennent davantage au folklore fantastique qu'à la mystique transcendante. L'extase est un état permanent. C'est un « don » de Dieu. On n'atteint pas l'extase, on naît dans l'extase. Pour certains, ce peut être même une croix. Il n'y a rien de très marrant à être sans cesse coupé de la réalité par l'extase. Moi, ça me ravage. Heureusement, je me suis trouvé le sexe - parfait cilice pour me ramener un peu au réel, comme une bouée qui m'empêche de me noyer totalement dans cette mer de béatitude émotionnelle aux mille vagues giclant de joie qu'est ma vie religieuse." (L'âge du Christ, Rocher, 1992, pp. 109-111)

J'ai d'abord ressenti ce texte comme une sorte d'attaque personnelle, une attaque contre mes formules fétiches : le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe ; le sexe est métaphysique ; le monde tourne autour d'un axe métaphysique, dont le sexe est une des principales manifestations. Finalement, en le relisant pour le retranscrire, je constate que ce n'est pas tellement le cas. Fume, c'est du belge : Jean-Pierre Voyer, détournant cette formule à l'occasion du 11 septembre, faisait dire à Ben Laden, à l'attention du peuple américain : fume, c'est du réel. Poursuivons : suce, c'est du réel, jouis, c'est du réel. Que le sexe soit un moyen de découvrir quelque chose du réel ne l'empêche aucunement d'être métaphysique. Mais le plus beau vagin du monde ne peut donner que ce qu'il a - et c'est déjà pas mal -, il ne faut pas lui en demander plus. Clarifions par rapport au texte de MEN : une chose est de ne pas confondre sexualité et spiritualité, et à ce niveau, dans les grandes lignes je souscris à ce que je viens de retranscrire ; une autre chose est de purement et simplement renvoyer le sexe au réel, à un réel certes agréable, mais évident, prosaïque, quotidien. La réalité objective n'étant pas de nature matérielle - autre formule fétiche, ©Borella -, le sexe est bien évidemment le sexe et autre chose que le sexe. Il ne donne pas la clé, il n'est pas le mode le plus élevé de la connaissance, mais il est un mode de connaissance.

Difficile à communiquer, c'est bien le problème. De ce point de vue, on peut dire qu'il est impossible d'être nabien - alors qu'il est possible d'être soralien. Je préfère, si vous me permettez ce mot très plat, l'oeuvre de Marc-Édouard Nabe à celle d'Alain Soral, mais je me qualifierais beaucoup plus aisément - encore une fois, avec des réserves - de soralien que de nabien. Et certes il y a des nabiens, leur saint patron lui-même s'en agaçait à l'époque de la réédition du Régal par Dominique « Dilettante » Gaultier, mais le terme n'a pas de signification cohérente autre que celle d'être un fan des livres de MEN. Sinon cela revient à vouloir être Nabe à la place de Nabe, ou jouir comme Nabe à la place de Nabe.

- D'où la figure, évoquée dans Alain Zannini, de l'amisexuel :

"Ah ! Je me demandais ce que j'avais fait à la Sainte Vierge pour me retrouver toujours confronté à des amis d'une telle homosexualité symbolique… Hector, Marc, Stéphane, et tant d'autres ! Je n'ai eu que ça autour de moi ! Ceux que j'appelle les « amisexuels ». L'amisexuel pénètre dans le sexualité de son ami sans être son amant. La complicité, l'affectivité, l'intimité même ne lui suffisent pas : il veut entrer dans le désir que son ami a pour le reste du monde (et dont lui-même est exclu, par principe). La tragédie de l'amisexuel, c'est que c'est toujours l'autre qui jouit du monde et jamais lui." (p. 444)

La tragédie du nabien, c'est que c'est toujours Nabe qui jouit du monde, et jamais lui. L'auteur ne peut pas vraiment se plaindre d'être « confronté » à des amisexuels, il les a d'une certaine façon créés par son écriture et l'élaboration de son personnage littéraire.

Et les nabiennes ? Peut-être, oui, y a-t-il un sens du mot nabienne, plus intéressant que la fan énamourée qui se demande quel effet cela fait de se faire sauter par Nabe.


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A elles de répondre, je ne vais pas creuser le sujet plus avant.


- Quel sujet, d'ailleurs ? Toujours le même, essayer de comprendre quelque chose à la différence des sexes, à son statut et à son rôle dans le monde moderne, voire son rôle éventuel dans la disparition à venir de ce monde moderne - ce qu'on peut appeler Apocalypse. Les textes de MEN sont une des voies d'accès pour ce sujet, que je ne peux guère aborder qu'ainsi, par petites touches, en utilisant le travail des autres. Il faut d'ailleurs noter - ou répéter - que l'auteur de L'âge du Christ, au moins en 1992, voyait l'Apocalypse derrière nous, durant la Seconde guerre mondiale. Mais ceci - n'est certes pas une autre histoire, ni même un autre sujet (enfin, c'est la question : est-ce un autre sujet ?) -, ceci, nous y reviendrons à une autre occasion.

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samedi 22 septembre 2012

"C'est précisément l'immédiateté de cette expérience ontologique qui nous la rend directement inaccessible..."

Mon père, pourquoi m'as-tu abandonné ?


D'abord, cette phrase qui fournit un élément de réponse à certaines des questions qu'avec Simone Weil notamment je me posai la dernière fois :

"Dieu peut tirer le bien du mal, sans notre consentement. Le Diable peut tirer le mal du bien, mais non pas sans notre consentement."

Léon Bloy, Mon journal, en date du 16 novembre 1899 (p. 297 du premier tome de l'édition « Bouquins », 2006.)

Ficelle rhétorique ? En tout cas, sain principe de morale. - Voici maintenant ce que Bloy écrit à un mathématicien qui se pose des questions sur Dieu, son existence, le dogme, etc. :

"Vous me parlez de points obscurs pour vous, « le dogme de l'enfer, l'irrévocabilité de la damnation, la prédestination et la réprobation à concilier avec le libre arbitre ». Tous ces points de foi, aussi tridentins les uns que les autres, puisqu'ils ont tous été fixés par le concile de Trente, ne sont pas moins obscurs pour moi que pour vous, et j'ose dire qu'ils le sont pour tout le monde. Mais ils ne le sont pas plus que n'importe quel axiome de géométrie élémentaire ou de telle autre science qu'il vous plaira. Quand on dit, par exemple, que le « tout est plus grand que la partie », si, dans la même minute, je pense à l'Eucharistie, je me trouve en face de la plus contestable des évidences. Ainsi de tout. Nous sommes dans les ténèbres et voilà ce que l'orgueil n'accorde pas. La Foi seule est claire et c'est pour cela que l'Orgueil, prince des Ténèbres, la repousse, ayant l'horrible prétention d'être cru lui-même la Lumière. La Foi seule est certaine, qu'avons-nous besoin d'autre chose ?

Vous voudriez comprendre comment la prescience de Dieu peut se concilier avec la liberté humaine. Ah ! pour moi, c'est bien simple. C'est comme si vous me disiez que vous ne comprenez pas comment l'idée du nombre trente peut se concilier avec l'idée du nombre cinq multiplié par le nombre six, ce que je ne comprends pas davantage. Je sais, sans pouvoir le comprendre, que la prescience divine et la liberté humaine n'ont aucun besoin d'être conciliées parce qu'elles sont exactement, absolument, essentiellement et consubstantiellement la MÊME CHOSE...

[La liberté humaine comme preuve, garantie et conséquence de l'existence de Dieu, Dieu comme preuve, garantie et cause de la liberté humaine ? Ou : peut-il y avoir un concept de la liberté humaine sans un concept de Dieu ?]

Vous voudriez comprendre et vous vous croyez ambitieux !

Vous ne voyez pas qu'il vaut mieux savoir que comprendre. Vous avez étudié je ne sais quelles sciences naturelles pour en arriver à l'ignorance totale de ce rudiment de l'unique Science ! Autrefois, du temps des Saints, au sublime Treizième Siècle surtout qui fut l'apogée de l'esprit humain, les enfants même n'avaient pas la permission d'ignorer que le rôle unique, infiniment glorieux de la Raison, c'est de croire et que croire c'est savoir, savoir EN HAUT. Le reste découlait de là, le plus simplement du monde. Aussi les plus ordinaires paroles des gens d'alors produisent-elles en nous l'éblouissement, quand nous lisons les chroniques.

Aujourd'hui, on s'imagine que la raison consiste à expliquer des théorèmes ou à conditionner des catalogues. On dit d'un homme qu'il est raisonnable, comme les putains disent d'un client qu'il est sérieux. Nous ne pourrions même plus faire de bons esclaves, tant nous sommes devenus imbéciles.

[C'est vrai, d'ailleurs nous sommes de mauvais esclaves.]

(...) Un homme intelligent, un ingénieur, expliquera très bien que deux parallèles ne peuvent pas se couper à angle droit. Un pauvre homme, incapable de comprendre quoi que ce soit et ne faisant usage que de sa raison, SAURA, sans pouvoir l'expliquer, qu'il en est ainsi et qu'il a fallu, absolument, que les deux parallèles se rencontrassent pour que le monde fût sauvé. On ne démontre que le contingent, et cette démonstration est la besogne des esclaves. Le Nécessaire, c'est-à-dire l'Absolu, c'est-à-dire l'Éblouissement, est indémontrable, et les Amis de Dieu sont assis dans des demeures impossibles à concevoir dont ils n'auront jamais le souci d'étudier l'architecture.

Le voici, le seuil de la Prière. De même que le Miracle est une restitution de l'Ordre, de même l'harmonie béatifique a pour départ l'humble acceptation des antinomies." (...et merde à Kant.)

(En date du 8 août 1899, pp. 282-283.)

Sacrés catholiques qui retombent toujours sur leurs pattes... Bloy fait ici, vous l'aurez remarqué, du Chesterton.

Enchaînons avec Jean Borella :

"Outre que c'est l'expérience du langage et du processus de nomination qui nous fait découvrir que, par-delà leur présentation sensible, les choses sont (on va du substantif à la substance), il est clair que cette découverte de l'être en tant que tel, de l'être en soi, exige, pour se former en nous, que son idée ait du sens pour nous, alors que pourtant elle ne correspond à nulle donnée sensorielle et psychique, et ne saurait donc en être abstraite à la manière d'un concept. Et d'ailleurs tout montre qu'aucun animal ne la possède. C'est donc qu'elle est innée et répond à une sorte d'intuition. Il y a en nous un sens de l'être (comme nous disons le sens de la vue), par quoi le mot « être » a du sens pour nous, ou encore un sens du réel - et donc de l'illusoire - par quoi le mot « réalité » a du sens pour nous ; un tel sens est inné, ingénérable, « inapprentissable » et présupposé à tout jugement. Au demeurant, ce caractère inné est déjà prouvé par le fait qu'il est impossible de définir proprement et directement l'être ou le réel : certes la rencontre avec les existants physiques, médiatisée par le langage, en éveille en nous la conscience, mais elle ne nous l'apprend pas, au sens où seule l'expérience sensible nous apprend ce qu'est un coquelicot, la chaleur ou le porphyre syénitique.

Or, ce sens inné de l'être-en-tant-que-tel (on pourrait dire : de l'êtréité ou de l'étantité), d'où vient-il ? Pourquoi est-il en nous, c'est-à-dire dans notre intelligence dont il définit l'intention première ? Point d'autre réponse, semble-t-il, que la suivante : il est en nous le « souvenir » (subconscient) de notre origine ontologique. Dans l'acte créateur par lequel l'Être premier et auto-subsistant nous a conféré l'être, nous avons « connu » et « contemplé » cet Être pur, connaissance et contemplation qui sont constitutives de notre être même, car chaque créature n'existe qu'en tant qu'elle regarde vers le Principe pour recevoir en elle le regard vers elle du Dieu créateur. En vérité, chaque être créé est un mode de contemplation de l'Être incréé.

- J. Borella fait ici du Bloy : "La personnalité, l'individualité, c'est la vision particulière que chaque homme a de Dieu."


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Lorsque cet être créé est doué d'intelligence, il ne peut pas ne pas porter en lui, dans la substance de son esprit, le souvenir de cet « événement » ontologique où l'Être lui a donné d'être.

- Sans revenir sur les questions d'existence, d'essence et de don, on notera ici une formulation possible de cette dernière idée : l'existence comme fidélité, ou volonté de fidélité, à l'événement du don fait par Dieu. C'est Badiou qui va être content !

(...) Telle est la conclusion de la méthode que nous avons suivie, laquelle consiste à recueillir, aussi fidèlement que possible, le témoignage de notre « conscience d'intelligibilité », c'est-à-dire la conscience que nous avons de ce qui « fait sens » en nous et qui constitue ce que nous avons appelé « expérience sémantique ». Cette méthode - la seule dont nous disposions en métaphysique et qui se fonde sur les données de notre réceptivité intellective - constate que l'idée d'être, quant à son intelligibilité (à son retentissement sémantique dans notre intelligence), ne peut être expliquée par aucune genèse : elle est donc innée. Étant innée - en sorte qu'on peut définir l'intelligence comme le sens de l'être ou du réel (et donc de ce qui n'est pas ou de l'illusoire) -, cette idée est donc nécessairement « première » et, finalement, s'identifie à l'idée de l'Être premier. Cette idée de l'Être premier - idée dont seules la culture et la réflexion nous permettront de prendre peu à peu et difficilement conscience -, c'est ce qui reste en nous de l'expérience (supraconsciente) que nous avons faite de Dieu au moment (intemporel) de notre création, centre « ombilical » de notre esprit. En ce sens, on doit admettre comme une expérience immédiate de Dieu au coeur de notre être, qui nous constitue ontologiquement et justifie notre irréductible royauté sur le monde. C'est là, nous semble-t-il, la part de vérité de l'ontologisme. Son erreur - dans la mesure où ce fut la sienne - a été de soutenir qu'à cette expérience immédiate de l'Être premier nous pouvions avoir expressément accès. De ce point de vue, la condamnation dont il fut l'objet en 1861 de la part de l'Église était légitime, car c'est précisément l'immédiateté de cette expérience ontologique qui nous la rend directement inaccessible, notre intelligence étant soumise à la nécessité des médiations des formes de la nature et de la culture, d'une part, et, d'autre part, n'appréhendant son objet qu'en mode spéculativo-sémantique. Condition métaphysique de la présence en nous de l'idée d'être, nous ne pouvons connaître explicitement cette expérience en elle-même : pas plus que nous voyons en elle-même la lumière qui nous fait voir [l'apparition n'apparaît pas], sinon, indirectement, en ce que, précisément, elle nous fait voir, pas plus nous ne saisissons l'Être qui nous fait être, sinon, indirectement, en acceptant le don qu'Il nous fait de l'être et en accomplissant ainsi Sa volonté créatrice." (Penser l'analogie, pp. 110-112)

Ce qui nous ramène aux liens entre liberté et (concept de) Dieu. Mon Dieu est assez logique, dans plusieurs sens du terme, je sais - mais il ne manquerait plus que Dieu soit illogique !

Quoi qu'il en soit, et bien que je me sente pas capable pour l'heure de préciser pourquoi, je dois avouer que quelque chose ici me gêne - est-ce justement un côté kantien ? Je ne voudrais pas non plus être injuste à l'égard d'un philosophe que je n'ai pas lu depuis mes années d'études, il y a un bail -, sinon dans les résultats auxquels semble parvenir Jean Borella, du moins dans sa méthode. Le vieux sage lorrain a beau expliquer que ladite méthode est "la seule dont nous disposions en métaphysique", cela a beau correspondre à ce que j'expliquais récemment chercher dans ses livres, je reste quelque peu sceptique devant cette nécessité de postuler quelque chose d'impossible à prouver - alors même que le paradoxe dont j'ai fait le titre de ce petit texte, lui, me séduit.


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Je lis en quatrième de couverture du premier tome du Journal intime de Marc-Édouard Nabe : "Plus on connaîtra ma vie dans les moindres détails, plus je serai libre." Qui est ce on ? Revenons à Bloy : dans le passage que j'ai coupé, il renvoie son interlocuteur au premier tome, déjà publié, de son propre journal (Le mendiant ingrat), où, en date du 31 juillet 1894, il écrivait :

"Accord parfait de liberté divine et de la liberté humaine. De toute éternité, Dieu sait que, tel jour, tel individu accomplira librement un acte nécessaire." (p. 97 de l'édition « Bouquins ».) Vous l'aurez noté, cette formulation n'est pas strictement équivalente à celle de Bloy en 1899 : "La prescience divine et la liberté humaine... sont... la MÊME CHOSE.", ou, du moins, ne compliquons pas ce qui n'est déjà pas si simple, n'est pas équivalente à la reformulation que je me suis cru autorisé à faire découler de cette thèse. J'essaie de réfléchir en termes de logique et de concept, Bloy est plus - entre autres - dans le domaine de la publicité : Dieu sait, c'est le savoir de Dieu qui est la même chose que la liberté humaine.


La coexistence de la chair des seins et des os m'a toujours...


Qui donc est le on de MEN ? L'ensemble de ses lecteurs ? Peut-être, oui, mais comme, plus il y en aura et plus « Nabe » (l'auteur/personnage) sera libre, ce on peut virtuellement recouvrir l'humanité entière. Simplement, l'humanité, prise comme un tout, et que celui-ci soit ou non plus grand que la partie ou que la somme des parties, c'est Dieu : Dieu est le seul nom de l'humanité. Par conséquent, la publicité des actes de Nabe par l'édition de son journal, publicité qui en un sens fait (ou est censée faire) la liberté de Nabe, est une sorte de mise en pratique, ou d'expérimentation éditoriale, de l'idée bloyenne selon laquelle le savoir de Dieu et la liberté de l'homme sont la MÊME CHOSE. - MEN est d'ailleurs extrêmement conscient, je l'indique dans le texte auquel je viens de vous renvoyer, de l'importance de cet acte de publication. Commettre l'acte, on pourrait filer la métaphore, surtout en repensant à la publicité des scènes dites intimes dans le Journal du même nom.

Récapitulons. Le 22 juillet 1983, Marc-Édouard Nabe encule sa compagne Hélène. Le soir même, le lendemain, un peu plus tard je l'ignore, Marc-Édouard Nabe écrit dans son journal : "Bel amour avec Hélène qui a repris sa tête de déesse chaude, pleine d'envie. Je sors de moi par son derrière." En mai 1991, plus de huit ans après cet acte, le premier tome du journal intime de l'auteur est publié, une publicité est donnée page 47 à ce "petit fait vrai". Aux alentours du 10 septembre 2012, presque vingt ans après les faits - mais ici, il n'y a pas prescription - je prends connaissance de l'existence de cet acte.

Si l'on suit Bloy, ce 22 juillet 1983, Marc-Édouard Nabe a accompli librement un acte nécessaire que Dieu sait de toute éternité qu'il va accomplir. Si Dieu est l'autre nom de l'humanité, chaque lecteur supplémentaire depuis mai 1991, y compris bibi il y a une dizaine de jours, contribue à la liberté rétrospective de cet acte : en lisant en septembre 2012 que Marc-Édouard a enculé Hélène en juillet 1983, je rends cet acte plus libre. Les deux conceptions ne sont pas nécessairement contradictoires. Mais on en arrive à ce paradoxe que la conception la moins paradoxale est la plus « fondamentaliste », à savoir celle de Bloy. La mienne, c'est-à-dire celle à laquelle j'aboutis à partir de l'idée que Dieu est le seul nom de l'humanité, idée qui est un peu le point limite de ma propre capacité religieuse actuelle, est plus « ésotérique » - ce qui ne signifie pas qu'elle soit incohérente. Rappelons tout de même que tout lecteur du journal n'est pas Dieu, il n'en est, pour reprendre l'expression de Jean Borella, qu'un "mode de contemplation".

- Je vous laisse réfléchir à tout ça. Il faudra de toute évidence, pour clarifier ces problèmes, revenir à l'épineuse question des rapports entre Dieu et son (Son) nom. Qu'est-ce, entre autres questions, qu'être le nom de l'humanité ?


Point de vue / fidélité au don

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dimanche 12 août 2012

Le café du commerce s'efforce de payer ses dettes. (Érotique de la crise du monde moderne, III.)





Érotique de la crise du monde moderne, I.


Érotique de la crise du monde moderne, II.



Faut-il pleurer, faut-il en rire, mais tous les gauchistes pacifistes européens qui s'excitent sur le sort des déplorables "Pussy riot" sont en train de faire le jeu des enculistes et va-t-en guerre occidentaux, ceci à l'encontre d'une nation sans laquelle non seulement il y aurait certainement eu plus de morts en Syrie que ce n'est actuellement le cas [1], mais qui est peut-être celle qui fait actuellement le plus pour "la paix dans le monde".

- Je mets des guillemets parce que Poutine n'est certes pas pacifiste : il se contente d'essayer d'éviter que la logique des guerres impérialistes capitalistes - eh oui, les vieux mots resservent, mais il n'y en a guère de plus adaptés - n'emporte tout sur son passage : la Syrie, puis l'Iran, puis... mais à ce moment-là ça sera déjà la troisième guerre mondiale, la guerre précisément dont finalement le maintien au pouvoir en Syrie d'Assad (ou de son régime) nous protégerait - au moins momentanément.

Il faut en pleurer et en rire, finalement, parce que le spectacle de ces crétins pacifistes que leur absence d'intelligence entraîne à se mettre objectivement au service des capitalistes que par ailleurs ils disent détester, parce que ce spectacle, s'il risque d'avoir des conséquences sinistres, ne peut que réjouir un amateur de paradoxes tel que votre serviteur, lequel reste par ailleurs admiratif de la chutzpah et du machiavélisme des enculistes occidentaux dans cette affaire.

Et puis, symboliquement, cette histoire de vagin, c'est génial. Utiliser le féminisme occidental pour s'en prendre à Poutine, la tactique est amusante, efficace jusqu'à un certain point (les féministes de gauche anti-américaines tombent dans le panneau et jouent le rôle qu'Uncle Sam leur demandent de jouer) mais somme toute classique. Trouver comme étendard "Pussy riot", cela hausse presque le stratagème géopolitique au rang d'agression métaphysique. C'est un slogan qui peut se prétendre égalitaire mais qui dans le contexte actuel s'apparente à un aveu de haine, pourquoi pas, et surtout, surtout, à l'expression d'une volonté de puissance. A l'expansionnisme militaire américain correspondait l'expansionnisme spirituel de l'enculisme, voilà que s'y ajoute officiellement et explicitement l'expansionnisme métaphysique du féminisme occidental. Il n'y a pas besoin d'être un strict traditionnaliste pour être frappé par cette alliance de forces déstabilisantes, capitalisme d'un côté, féminisme de l'autre, à l'assaut





d'une nation, je réutilise ce terme pour insister sur sa portée spirituelle, particulièrement importante en l'occurrence, d'une nation dont on peut tout à fait critiquer certains aspects actuels, mais qui est un des derniers garde-fous contre l'Apocalypse. Poutine contre Satan ! Pris par derrière par les enculistes en même temps qu'attaqué aux couilles par les féministes, le vaillant colonel s'en tirera-t-il, sauvera-t-il de cette double offensive sa vertu comme sa bite ? Le phallus de Poutine peut-il sauver le monde, le phallus de Poutine peut-il sauver le Phallus comme concept ?

Je déconne, mais là est le double enjeu de la situation, et ce pourquoi cette histoire de "Pussy" me fascine. Le capitalisme a toujours voulu détruire tout ce qui était sur son passage, cela n'a pas changé depuis les célèbres phrases de Marx à ce sujet, et sur son passage il y avait, et il y a encore par endroits, un ordre notamment fondé sur la différence des sexes. Exactement ce contre quoi luttent nombre de féministes. Poutine n'a pas la vie facile, je suis désolé : il doit empêcher une guerre mondiale (sauf bien sûr à baisser les bras et à laisser la Russie se faire dépouiller une fois de plus, mais ça n'a pas l'air d'être le genre de la maison) et lutter contre la dissolution de toute différence dans une bouillie égalitaire homo-fadasse.

- Concernant ce dernier point, je ne dis pas que le colonel se formule ainsi la chose, et d'ailleurs il n'en a pas besoin, il se contente de lutter pour ce qui lui semble faire partie de ce qu'implique le fait d'être russe. Comme devrait le faire tout chef d'État. Mais Poutine se bat contre tout chacal pour la Russie, là où nos chefs ruinent l'État comme des chacals et se battent pour l'enculisme.

Et l'on en revient au point de départ : c'est l'agressé qui fait figure d'agresseur, dans ce monde occidental enchanté et binaire, où celui qui résiste est transformé illico en Croquemitaine, où le moindre défaut dans sa cuirasse lui est tenu pour crime ("Hypocrite, ôte premièrement la poutre de ton oeil, et alors tu verras comment ôter la paille de l'oeil de ton frère...", Matthieu, VII, 3-5). Poutine n'est certes pas parfait, mais, en plus de tout il faut qu'il nous protège de notre propre connerie ! C'est dans son intérêt, je veux bien, mais ça ne rend pas la chose plus facile.





Hier, c'était la Gay Pride en Islande - pays de naissance de ma femme, ce texte étant un prolongement de notre discussion sur les "Pussy riots", que bien sûr tous les bien-pensants d'Islande, homos ou pas, mais les bien-pensants de nos jours sont, métaphysiquement parlant, tous plus ou moins homos, ont cru important de soutenir, y compris le maire de Reykjavik, déguisé comme d'habitude en drag queen [2]. A la décharge des Islandais, je veux bien admettre qu'ils commencent à en avoir marre des manoeuvres récurrentes des Russes à leur endroit : avec le retour d'une bipolarisation du type de celle de la guerre froide, l'Islande redevient un enjeu stratégique d'importance. Mais évidemment, de mon point de vue, cela avait une autre signification, que je viens, donc, d'essayer d'expliquer.


- Il faudra en faire plus, je sais. Pour les conneries queer, d'une part vous voyez bien en quoi elles s'intègrent dans ce tableau, d'autre part Muray est déjà passé par là. Mais pour les distinctions de rigueur sur le féminisme, dont je n'ignore tout de même pas qu'il a différents visages, le patriarcat, la métaphysique des sexes, etc., il y a encore de quoi faire. - Tant du moins que le colonel me permet dans sa générosité et son humanisme d'avoir le temps d'y réfléchir...




(Art pédophilo-pompier occidental.)




(Art slave, un peu pompier quand même.)




(Art.)






[1]
Ainsi que l'écrit Jean-Pierre Voyer en réaction à une déclaration de l'épouvantable Hillary Clinton : "Satanée connasse qui prend les gens pour des cons : « la fin de l’effusion de sang » et « la fin du régime al Assad » sont contradictoires. La chute brutale du régime Assad signifie le passage immédiat de 20.000 morts à 500.000 morts. Les amères Loques ont fait leurs preuves depuis vingt ans. Ce scénario s’est répété au moins une dizaine de fois."



[2]
Dans la série "Ça vaut mieux que d'attraper la scarlatine...", et pour montrer que je suis un gentil garçon, je dois à l'honnêteté de signaler que, ma belle-soeur étant lesbienne, j'ai moi-même défilé à la Gay Pride islandaise, il y a deux ans, dans la section "Familles". Que Vladimir me pardonne !

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mercredi 27 juin 2012

Sacrés socialistes...

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François Hollande n'est pas élu depuis deux mois que l'on se fait déjà chier.

- Se faire chier en soi, si j'ose dire, ce n'est pas un problème, l'idée n'est tout de même pas d'avoir besoin des hommes politiques pour vivre. Mais qui n'a pas cette impression que s'il n'en tenait qu'au « nouveau pouvoir » nous n'aurions plus qu'à nous enthousiasmer sur deux ou trois conneries qui ne sont même pas sans importance, et laisser le « pouvoir » en question s'occuper du reste ?

"Le socialisme fait dormir, parce qu’il y a en lui une vertu dormitive dont la nature est d’assoupir les sens." : comme chez Molière on est ici tenté de définir un terme par son effet et tourner ainsi en rond - cela est bien naturel, tant le socialisme contemporain est un anesthésiant. Mais il ne faut pas oublier que c'est précisément ce que nous lui demandons : comme le dit A. Badiou dans son dernier bouquin (Sarkozy : pire que prévu ; les autres : prévoir le pire, Lignes, 2012), la gauche (pas seulement les socialistes) est là pour nous faire croire que le monde peut changer sans que nous-mêmes changions. Ceci étant notre point de vue de « citoyens ». Du point de vue du système, toujours selon Old Uncle Mao, la gauche réapparaît avec son cortège d'antiques mensonges quand la droite a du mal à « tenir » les populations. Utilisons la bonne vieille métaphore du viol, si j'ose dire.

(Métaphore d'autant légitime en l'occurrence que c'est justement un des noeuds du problème : nous n'acceptons plus d'obéir que violés. Pour obéir avec intelligence il faut avoir des maîtres que l'on respecte. Malgré quelques inévitables tentations dans cette direction, nous n'en sommes heureusement pas encore là.)

(Seconde parenthèse : il ne fait guère de doute que la criminalisation non seulement du client (hétérosexuel, of course) des prostituées, mais même de l'acte sexuel quand il est désiré par le mâle (hétérosexuel, of course, du moins pour l'instant), acte voire désir étant de plus en plus assimilé(s) à une forme de viol, est à mettre en rapport avec cette thématique de l'obéissance et du consentement. La rapidité avec laquelle la gauche a abordé le thème de la pénalisation du client des putes est très clairement révélatrice de ce versant érotique de la crise.)

Jean-Pierre Voyer écrivait que la gauche c'est la droite avec vaseline. On peut aussi dire que la gauche intervient avec sa piqûre de somnifère quand le ou la violé(e) se débat trop, au point que le violeur ne puisse plus faire ce qu'il a à faire. Il ne s'agit plus après que d'« opérer » sous anesthésie. Ne nous attardons pas sur ce que ressent le violeur, s'il y perd en excitation. Oublions même, bien que ce ne soit pas inintéressant d'un point de vue spiritualiste, l'épineuse question sur le caractère plus ou moins « sain » d'être ou non éveillé quand on vous enculhumilie. D'ailleurs, pour notre problématique du jour, la question ne se pose pas vraiment. La gauche c'est la droite quand on n'en peut plus de la droite, quand la droite fait trop mal. L'essentiel est là : ce que le système d'un côté, les « citoyens » de l'autre, attendent de la gauche, c'est la même chose. Donc, ça fonctionne, les seuls à plaindre finalement étant les élus de droite qui ont perdu leur siège. Encore peut-on estimer que s'ils s'étaient un peu contenus ils n'en seraient pas là. En tout cas, il n'y a vraiment pas de quoi pleurer.

On en déduira que la gauche est le premier ennemi à abattre. Il y a d'ailleurs à cela d'autres raisons, que nous développerons un jour.


Tout cela bien sûr vous le savez, du moins j'espère, à force on comprend le coup. Il s'agissait juste de l'écrire noir sur blanc une fois, avant que de revenir à nos amours métaphysiques.


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(Brigitte est on ne peut plus métaphysique.)

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mercredi 20 juin 2012

Au commencement était le don. Esse esse si bon, si bon !

Otis+Redding+dives+in


Le point de départ est un texte de Jean Borella consacré à certaines différences entre Aristote et saint Thomas d'Aquin.

(Quand moi souligner, moi toujours souligner ainsi. J'ajoute quelques commentaires [en italiques et entre crochets]. Sauf indication contraire, les citations à l'intérieur de cette citation, avec ces « guillemets », sont de Thomas d'Aquin.)

"Cependant, on ne saurait comprendre cette accentuation du thème de l'être comme acte dans l'élaboration de la théologie thomasienne sans faire intervenir la notion biblique (et donc extra-aristotélicienne) de la création ex nihilo. Dans la mesure même où la création est donation de tout l'être, c'est-à-dire non seulement de la nature ou essence de la créature mais encore de son exister comme tel dans son effectivité la plus radicale « hors du rien » (ex nihilo), cet exister est signifié comme différence d'avec le néant : non pas différence statiquement constituée, mais différenciation en acte et toujours agissante ; elle est l'effectivité du non-néant, la permanente saillance hors du rien. Et c'est seulement ainsi que l'être créé peut être pensé véritablement comme acte. (…)

Assurément…, l'être comme acte est difficile à penser, d'autant qu'en français être est à la fois substantif et verbe ; d'où l'habitude récente de rendre l'être substantif par étant (latin : ens) afin de le distinguer de l'être verbe (latin : esse), l'être comme acte. Ainsi entendu, on voit bien que l'être (esse) n'est pas “un quelque chose”, une “réalité” transcendante, une “forme métaphysique” qui se combinerait de l'extérieur avec la chose, dont la chose serait dotée ou qu'elle participerait : l'être n'est pas un accident [au sens de la distinction aristotélicienne entre substance et accident, note de AMG.]. Comme acte, l'être est insaisissable, puisqu'il est l'actualité de la chose ; il est, non la chose elle-même, mais le fait qu'elle existe effectivement : « L'être est l'actualité de toute forme ou nature : car la bonté ou l'humanité, par exemple, n'est signifiée comme actuelle que dans la mesure où nous la signifions comme existante. » Ainsi la forme ou essence d'une chose n'est pas son être, bien qu'une chose ne puisse exister sans sa forme. La substance elle-même, c'est-à-dire le quelque chose d'entièrement constitué et donc capable d'exercer par lui-même l'acte d'exister (un arbre, un chat, un homme, un ange) n'est pas son être, « mais l'être (esse) est ce par quoi la substance est appelée un étant (ens). » L'esse de la créature est à la fois extérieur à sa nature, et, en même temps, « l'être est en chaque chose ce qu'il y a de plus intime et de plus profondément inhérent. » [Ici se trouve une note de J. Borella que j'évoquerai plus loin]. « Ce que j'appelle être, conclut saint Thomas dans le De Potentia », est l'actualité de tous les actes et la perfection de toutes les perfections. »

Si tel est l'esse dans la créature, alors il devient possible de l'attribuer également à Dieu. N'étant plus aucunement entendu en Dieu comme un quelque chose, l'esse peut être participé par les créatures non comme une forme dont chaque créature aurait sa part, mais comme une participation à l'Acte d'être divin [c'est ce qu'on appelle la démocratie participative]. L'être n'est pas plus un attribut de la créature qu'il n'est un attribut de l'Essence créatrice. Dieu ne participe pas [Dieu n'est donc pas démocrate, Dieu merci, et c'est pour ça que Dieu et des éléments de démocratie existent, merci Vincent Descombes [1]] : Il est l'Acte même d'être. C'est pourquoi, son Essence étant identique à son esse, cet esse est absolu et infini puisque rien ne peut en limiter l'actualité. Dans les créatures, l'esse est toujours celui d'une essence déterminée (par exemple, l'essence “homme”, ou “arbre”, ou “chat” [J. Borella évacue le problème de l'essence de l'ange, qui était présent au côté des autres créatures dans le paragraphe précédent]), et ce que l'acte d'être de la créature actualise ultimement, c'est telle ou telle nature, l'une excluant l'autre. En Dieu, dont l'Essence est pure actualité d'être, rien ne vient limiter ou déterminer cette actualité. En tant que l'essence est ce par quoi un être est ce qu'il est (et non pas un autre), on pourrait aller jusqu'à dire qu'en Dieu il n'y a pas d'essence [en Dieu il n'y a pas de pétrole, mais des idées], ou encore que son essence est « pur acte d'être » (actus purus essendi, dit saint Thomas) ; d'où son infinité.

Être par essence, être par participation au pur Acte d'être divin, l'être est bien “commun” au Créateur et aux créatures, mais par là même, en tant même qu'il est “commun”, il est aussi infiniment différent, puisque être pour la créature c'est recevoir la participation de l'Acte d'être infini de Dieu dans la finitude de son essence. Sinon, précisément, il n'y aurait pas participation, mais identité. Qui dit participation dit donc déficience, mais il dit aussi ressemblance. (…)


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C'est donc la causalité efficiente par laquelle Dieu donne aux créatures de participer à son Acte d'être qui les unit à Lui en tant même qu'elle les distingue de Lui puisqu'elle leur confère par là-même leur réalité la plus intime et la plus propre. De ce point de vue, par la causalité universelle de son Acte d'être, Dieu est immanent au coeur de chaque créature, quelle qu'elle soit : « Dieu est toute chose par essence, en tant qu'il est présent à toutes choses à titre de cause immédiate de leur être (esse). » Cette conception de la causalité efficiente (ou agente) comme don de la participation à l'Acte d'être divin rend compte à la fois de l'immanence et de la transcendance divine. « L'acte, écrit B. Montagnes [La doctrine de l'analogie de l'être d'après saint Thomas d'Aquin, 1963], est en même temps ce que l'effet a de commun avec la cause et ce par quoi il ne s'identifie pas à elle. Ainsi c'est par une véritable communication d'être que Dieu produit les créatures (…) »." (J. Borella, Penser l'analogie, L'Harmattan, 2012 [2000], pp. 77-83)

Tout cela est évidemment presque aussi atrocement bandant que ma femme nue et consentante, prolongeons et explicitons notre plaisir. Le vieux fou Mauss avait décidément raison, tout est affaire de don, qui n'est donc pas seulement, ce qui n'était déjà pas rien, un « fait social total », mais qui est carrément un fait métaphysique total. "Nous ne recevons rien que nous n'ayons d'abord donné. Entre nous, il n'est qu'échange, Dieu seul donne, lui seul", comme l'écrivait Bernanos. Ça a débuté comme ça : nous, nous n'avions rien demandé mais nous recevons l'existence en cadeau. Ce qui peut se développer dans deux directions.

Pour la première, c'est Chesterton qui prend le relais, en partant de François d'Assise :

"Ainsi s'élève de ce qui est presque un abîme de néant, la noble Louange que nul ne peut comprendre tant qu'il la confond avec le culte de la nature ou l'humanisme panthéiste. D'ordinaire, quand nous disons d'un poète qu'il loue la création, nous entendons qu'il loue toutes les créatures. Mais le poète mystique loue réellement l'acte par lequel toutes choses sont créées. Il chante le moment où l'être succède au néant (…).


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Le mystique, qui remonte jusqu'au moment où il n'y a plus que Dieu, rien que Dieu, contemple en quelque sorte ce commencement sans commencement où il n'y avait rien d'autre. Il voit chaque chose et le néant dont elle fut tirée. D'une certaine manière, il souffre et endure l'ironie dévastatrice du Livre de Job ; en un certain sens, il regarde creuser les fondations du monde tandis que le choeur des étoiles chante l'aube naissante et que les fils de Dieu clament leur joie. (…)

Ce n'est pas une affaire de sentiment ni d'expression, encore moins d'imagination, c'est une question de fait. Et auprès de ce fait, tout le reste pâlit. Par le sens merveilleux de la gratitude, par le sens sublime de la dépendance, nous touchons le roc même de la réalité. Ce n'est pas un mirage fruit de son imagination qui fait dire au chrétien que nous dépendons à tout instant de Dieu, à l'agnostique lui-même que tout dépend à chaque instant de l'existence même de l'instant suivant. Bien au contraire ce sont les innombrables mirages favorisés par la vie courante qui nous cachent, comme derrière un rideau, ce formidable fait. La vie courante est en soi une chose admirable de même que l'imagination et celle-ci joue un grand rôle dans celle-là. Ce n'est pas la vie contemplative qui se nourrit d'imaginations, mais la vie dans le monde. Celui qui a vu le monde suspendu à la miséricorde du Tout-Puissant a contemplé la vérité ; on pourrait presque dire : la dure vérité. (…)

Tous les biens semblent meilleurs quand ils prennent figure de dons. De ce point de vue la mystique offre un moyen très sûr et très sain d'atteindre le monde extérieur. A la condition de ne pas oublier que, en raison de sa dépendance de la réalité divine, ce monde tout entier occupe la seconde place. Que la vie sociale y paraisse à la fois bien assise et bien équilibrée, ou si l'on veut à la fois efficace et détendue, que l'essentiel y soit assuré et qu'en ce sens elle se suffise à elle-même, n'empêchera pas un mystique de savoir que l'existence même de ce monde tient à un fil ni de penser que tout cela n'est pas très sérieux. Que les autorités et les puissances, même traditionnelles, même naturelles et même nécessaires désignent à chaque homme sa place et la lui assurent, n'empêchera pas le mystique de savoir que ces grands et ces puissants sont en réalité suspendus par les pieds. Il regardera toujours les hiérarchies humaines avec un doux sourire. (…)


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Pour donner brièvement une idée de l'un des aspects de l'illumination accordée à François, je dirais qu'elle fut comme la découverte d'une dette. On peut trouver surprenant qu'un homme semble se réjouir de découvrir qu'il est endetté. D'ailleurs sa joie se trouve généralement tempérée sans délai, les usages commerciaux ne lui permettant pas d'en faire profiter ses créanciers ! A plus forte raison lorsqu'il est clair que la dette est infinie et ne peut donc être acquittée. Mais il suffit de recourir à l'image d'un amour humain véritablement grand pour que la difficulté s'évanouisse d'un coup : là le créancier éternel partage vraiment la joie du débiteur éternel, car ils sont l'un et l'autre à la fois débiteur et créancier. Autrement dit l'amour parfait transforme dette et dépendance en plaisir. (…)







(La version aryenne et la version « judéo-négro-maçonnique », comme disait Ferdinand, faites votre choix.)


Noble et saint paradoxe ! L'homme qui sait qu'il ne peut pas s'acquitter de sa dette ne cesse de s'y employer. Il n'arrête pas de rendre ce qu'il ne peut pas rendre et qu'il n'est pas supposé rendre [si quand, même, en partie]. Il jette tout ce qu'il peut dans l'abîme sans fond d'une action de grâces sans fin.

Vous êtes trop moderne pour comprendre pareille façon de voir ? Non, mais trop médiocre. Et nous sommes tous trop médiocres pour la mettre en pratique. Nous manquons trop de générosité pour faire des ascètes - et, pourrait-on dire, par trop de génie. Il faut apprendre à voir la grandeur de l'abandon entre les mains d'un autre, ce dont pour la plupart nous n'avons qu'une faible idée par nos premières amours, échos du paradis perdu. Mais, que nous la voyons ou non, la vérité est là. Elle repose dans cette énigme : il n'y a au monde qu'une bonne chose. Et cette bonne chose est une mauvaise créance.

Si jamais ce sens très rare et très élevé de l'amour, sens vrai dont les troubadours se nourrirent vient à disparaître et qu'il est compté au rang des vieilles lunes, alors le monde moderne cessera de comprendre ce qu'est l'amour comme il a cessé de comprendre ce qu'est le sacrifice. Des barbares ont détruit la guerre chevaleresque, d'autres peuvent détruire l'amour chevaleresque." (Saint François d'Assise, Dominique Martin Morin, 1979 [1923], pp. 81-86)

(Ce dernier paragraphe, sans le contexte du livre, est peut-être quelque peu obscur, laissons tomber pour aujourd'hui.)

Afin de renforcer encore le lien entre ces deux textes, on notera que les extraits du livre de Jean Borella tournent autour du questionnement : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?, l'auteur critiquant certaines thèses de Heidegger sur le sujet avant d'enchaîner : "Seule la pensée d'une origine fait surgir la possible absence de toute chose. Sinon, l'ordre du monde et la présence du réel anticipent par leur évidence toute interrogation." (p. 78) Remarquons par ailleurs sans y insister qu'il y a une sorte de phénoménologie de la perception (du monde et du don du monde, et du monde parce que du don du monde) chez Chesterton : "Tous les biens semblent meilleurs quand ils prennent figure de dons. De ce point de vue la mystique offre un moyen très sûr et très sain d'atteindre le monde extérieur." (Le cadeau de l'apparition apparaît-il au mystique ?) Mais restons surtout sur l'idée de base, sur laquelle se rencontrent le philosophe et l'apologiste-moraliste-sociologue : tout commence par un don pour lequel il n'y a pas de contre-don. (On peut laisser de côté la "joie du débiteur éternel", absente chez Thomas d'Aquin et J. Borella, qui n'est pas si nécessaire au raisonnement d'ensemble, même d'ailleurs chez Chesterton, lequel parle ici d'« image ».)

Ce qui nous amène à la deuxième direction d'interprétation, où l'on retrouve Maurras et l'idée que grâce à lui j'aie eue du péché originel en tant que reflet ou conséquence de l'absence du don / contre-don. Il n'y a pas de contre-don possible au premier don - don de l'existence comme du monde, à l'échelle individuelle c'est la même chose, tout est livré en même temps. Et, à cette échelle individuelle, comme le développe Maurras dans le texte vers lequel je viens de vous renvoyer, tout commence par des dons que l'on ne peut pas, être faible et dépendant que l'on est, « contre-donner ». Et il devrait en être de même dans la vie sociale qu'il en est pour Chesterton du rapport du mystique à Dieu, on devrait comprendre que ce n'est pas parce qu'on est / naît porteur d'une immense dette, qu'il ne faut pas chercher à la rembourser, que c'est au contraire en la remboursant le plus possible que l'on va être un peu vivant. Ici encore, la philosophie rejoint aussi bien une forme d'apologétique que la sociologie maurrassio-maussienne - dans la note que j'ai évoquée plus haut mais pas retranscrite, voici ce qu'écrit J. Borella :

"Ce point est lié à la question fort débattue de la distinction de l'essence et de l'existence. Le certain et décisif, c'est que nulle essence (et même nulle substance) n'est son esse. Ce qui signifie simplement que nulle créature n'est véritablement ce qu'elle est : Dieu seul est absolument Lui-même, en Lui seul il y a identité de l'essence (ce qu'Il est) et de l'existence (qu'Il est). (…) Peut-être faudrait-il admettre que l'existence (au sens créaturel du terme : ex-ister = se tenir hors de) est elle-même, en tant que telle, différenciation réalisante d'avec l'essence. Autrement dit : “exister”, c'est ne pas être tout à fait ce que l'on est. La créature est une distance, enseigne saint Maxime le Confesseur : l'homme doit devenir ce qu'il est, il doit réaliser son essence : d'où la temporalité et la liberté." (p. 80n.)

Ce qui ne peut sans doute se réussir complètement ; ce qui ne peut par ailleurs s'envisager sans les liens de dons / contre-dons avec les autres « distances » que sont les autres créatures (c'est ici que Maurras et Mauss repointent leur nez et virent par la fenêtre l'éventuel esprit nietzschéen qui pourrait faire son apparition).

Tout cela, les Sauvages des Trobriand, qui n'étaient pas catholiques, l'ont beaucoup mieux compris que les individualistes modernes, éventuellement catholiques.

D'où une précision d'importance. Depuis que j'ai écrit que "le péché originel, c'est l'absence du don / contre-don, tout simplement", il y a quelque chose qui me titille dans cette formulation. C'est qu'il n'y a qu'un péché originel, mais que l'on peut en avoir clairement ou non conscience. Un système social fondé sur de nombreuses et variées figures de la réciprocité comme celui des Trobriand en a très clairement conscience, même en univers païen.

(Je découvre pendant la mise sous presse ce qu'écrit Joseph de Maistre à ce sujet : "Il n'y a rien de si attesté, rien de si universellement cru sous une forme ou sous une autre, rien enfin de si intrinsèquement plausible que la théorie du péché originel." (Les soirées de Saint-Pétersbourg, « Oeuvres », Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2007, p. 489). Merci bien !)

Il faut donc reformuler : comme le disent les ados, lesquels, en pleine découverte de la sexualité, sont bien placés pour savoir qu'il y a des cadeaux empoisonnés (Mauss vous fait des tartines là-dessus, sur ces mots qui veulent dire à la fois don et poison), nous n'avons pas demandé à naître. La naissance au monde est un cadeau qui nous tombe un peu sur la gueule, nous sommes dès le début débiteurs, dès le début faibles, qu'il s'agisse de l'humaine condition ou de la néoténie du nouveau-né. Ensuite, à l'inverse des ados, ou justement en devenant ce qu'on appelle adulte, nous comprenons que pour limiter les effets de cette faiblesse comme pour s'amuser un peu dans la vie, il faut passer par la gratitude, que ce soit à l'égard de notre créancier, comme dit Chesterton, que par rapport à nos compagnons de galère. Que cela passe par une théorie élaborée de la faiblesse humaine, du péché originel, n'est pas de ce point de vue essentiel.

Précisons que tout cela n'est pas fleur bleue ni « de gauche » : les figures de la réciprocité et du don, n'excluent pas, il s'en faut, l'émulation, la compétition, les phénomènes agonistiques, etc., ni tout ce qui relève de la hiérarchie et de l'autorité.


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Si l'on repense à ce que Chesterton écrit de la façon dont le mystique qui a vu la vérité du don de Dieu regarde les hiérarchies humaines avec un « doux sourire », on notera ceci dit que le croyant (Chesterton) est plus fondamentalement sceptique quant à ces hiérarchies que le théoricien qui pense le catholicisme comme une pièce de son système politique (Maurras).

(Au passage : on comprend ici ce qui manque à Muray, qui ne voit dans la notion d'unité collective qu'une fusion païenne / totalitaire, ou l'affadit en « principes » chrétiens, et ne conçoit pas cette forme d'unité sous-jacente qui permet la variété.)



Il faudra détailler tout ça. Voir ce que ces clés peuvent ou non ouvrir. Plus loin dans son livre Jean Borella revient sur le péché originel, j'ai lu sa thèse après avoir rédigé ce texte, il importera de comparer avec mon interprétation.

- Et le cul, alors ? Il est bien évident que mes testicules remuent en tous sens à l'idée d'essayer d'appliquer ces pistes d'interprétation à la sexualité, mais je crois que ça serait trop charger la barque pour aujourd'hui. "Bien fier [déjà] d'avoir fait sonner ces vérités utiles", comme dit, encore, Ferdinand au début du Voyage, il ne me reste donc plus maintenant qu'à vous laisser "là, ravis, à regarder les dames du café [du commerce]."


Groucho


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[1]
Je fais ici allusion à un texte qu'à une époque je citais souvent, dans lequel Vincent Descombes montre que pour qu'il y ait de la démocratie dans un système social il ne faut pas chercher à la mettre partout :

"Quand la philosophie accepte de se laisser éclairer par l'anthropologie, elle doit même aller plus loin et reconnaître que les valeurs modernes sont parfaitement incompatibles avec d'autres choses importantes et précieuses de la vie humaine, du moins au premier abord et tant qu'on n'a pas introduit toutes sortes de complexités nécessaires. La démocratie, c'est très bien, la famille c'est très bien, mais la famille démocratique, cela n'existe pas. Ce qui peut exister, peut-être, et doit certainement être recherché, c'est la famille dont les membres sortent sur l'agora avec les vertus de caractère d'un citoyen démocratique. Cette famille sera donc démocratique par sa finalité, par son adéquation aux conditions d'une société démocratique, mais pas littéralement par son fonctionnement, car aucune famille ne saurait être conçue sur le modèle d'une société contractuelle, d'un instrument au service d'individus qui ont accepté de coopérer. Même chose pour l'école : elle est l'exemple même d'une condition non démocratique, du moins immédiatement, de la démocratie." ("Un itinéraire philosophique", entretien à Esprit, juillet 2005.)

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dimanche 3 juin 2012

La queue entre les jambes. Point G métaphysique. - Genèses, limites et ambiguïtés de l'« AMGéisme ».

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Après avoir passé un peu trop de temps à mon goût à distribuer des bons et des mauvais points à l'élève Soral - avec lequel, sans rien retirer à ce que j'ai écrit précédemment, je me suis « réconcilié » grâce à son délectable entretien du mois de Mai, pourquoi ne pas m'appliquer le même traitement ?

La recherche de la « genèse » de mes propos fait partie intégrante de ce que je vous balance ici. Les « ambiguïtés », je m'efforce qu'il y en ait le moins possible, quitte à revenir trente fois sur le même sujet, dans l'espoir d'une formulation limpide. Je suis d'ailleurs frappé, en règle générale, à quel point, lorsqu'il me semble, à tort ou à raison, avoir trouvé la bonne formulation, à la fois la plus claire et la plus précise, à quel point ce que j'écris me semble du coup d'une banale évidence. - Est-ce une forme d'accomplissement, ou au contraire et justement une « limite » ? Ces limites, je vous en cache certaines, vous en connaissez d'autres mieux que moi-même probablement. En réalité, cette livraison vient de ce que j'ai pris conscience de ce que je peinais sur quelques points précis :

- la fin du livre de Jean Borella, La crise du symbolisme religieux. J'ai lu avec un grand intérêt ce texte, il y a là très manifestement un filon, mais j'ai buté sur les derniers chapitres. Depuis (plus de deux ans), après avoir laissé le livre de côté trop longtemps, j'y reviens périodiquement, sans atteindre le même point et essayer de nouveau de franchir cette barre qui à la première lecture était trop haute pour moi ;

- il en est à peu près de même avec L'homme sans qualités, à ceci près que j'ai l'ai lu en intégralité il y a une vingtaine d'années. De là à dire que je l'avais pleinement compris... J'ai commencé à le relire en 2008, et ai rencontré des difficultés avec la seconde partie, dite « mystique ». Après, c'est la même chose qu'avec le Borella, trop de temps d'attente, etc. J'ai ressorti le premier volume l'autre jour, on verra ce que cela peut donner.

Si je vous raconte tout ça, c'est pour ce que ça révèle, pas pour les détails concrets en eux-mêmes : c'est parce que j'ai réalisé que c'était quelque chose d'analogue qui se jouait dans mes difficultés avec ces deux livres. Ce moment où l'intelligence se retrouve à exprimer ou essayer d'exprimer quelque chose qui d'une certaine manière (laquelle ?) la dépasse. Bien concevoir et énoncer clairement, j'ai érigé au fil du temps l'identité de ces deux opérations en principe d'écriture : on n'a compris que ce l'on est capable d'expliquer clairement à quelqu'un d'autre. Mais il y a cette zone, abordée aussi bien par le philosophe Borella que par le romancier Musil - chacun d'entre eux étant d'ailleurs un peu plus que ça, précisément - qui par essence dépasse les mots, mais nous n'avons guère d'autre solution pour en parler entre nous, que les mots en question. Tout ne peut non plus se résoudre en musique.

Si j'ai peine en général avec des gens comme Guénon et Abellio, c'est à cause de cela. J'ai le sentiment qu'un J. Borella aborde cette « zone », cette « région » avec une volonté de précision et de communication plus grande. Je parle à dessein de sentiment, il n'y a pas ici jugement définitif - quoiqu'un ami m'ait dit récemment avoir été libéré de l'emprise que l'oeuvre de Guénon exerçait sur lui par la lecture de Jean Borella, et que sans être un spécialiste de l'un ni de l'autre, sans avoir (encore) lu les textes du second sur le premier, j'ai eu l'impression de comprendre (un peu, je ne pourrais justement pas l'expliquer...) ce qu'il voulait dire.

Il est par ailleurs tout à fait évident que mes préoccupations actuelles relatives à l'érotisme et à, paraphrasons Evola, la « Métaphysique du sexe », rentrent dans cette volonté d'aborder ce domaine. Il y a peu de choses plus difficiles à écrire qu'une « scène de cul » (ou à filmer, d'ailleurs), c'est un lieu commun.


Enfin, un dernier problème doit être mentionné ici, la question de la valeur, qui a fait l'objet de nombreux travaux du Maître, lequel a la bonté de me fournir des outils pour le suivre dans l'analyse de cette question. Il y a ici quelque chose que je ne sens pas, je ne parviens pas à trouver un angle d'attaque. Pour quelqu'un qui est convaincu avec Cioran que « Vivre, c'est évaluer » - ce qui est certes une formulation bien générale par rapport à une théorie de la valeur -, c'est un rien gênant.


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"Le cinéma substitue à nos regards un monde qui s'accorde à nos désirs", fait dire Godard à André Bazin en ouverture du Mépris, qui est entre autres un film sur le malentendu. Tout est dans l'ambiguïté, ou la polysémie, du mot accord. Là encore, tout ne peut se résoudre en musique.

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jeudi 29 mars 2012

Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », II bis. On peut retourner le problème dans tous les sens...

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Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », I.

Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », II.

Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », III.


...on en reviendra toujours là : c'est peut-être un problème qu'ils nous détestent, mais c'est encore plus un problème qu'ils aient de bonnes raisons de le faire. Et même, qu'ils aient de bonnes raisons de nous mépriser. On peut retourner le problème dans tous les sens, on en revient toujours à Machiavel : si on ne peut être aimé, il faut au moins être craint. Nous ne sommes guère plus craints qu'en tant que caution morale, je rigole, âme damnée si l'on préfère, des États-Unis. Notre dernière capacité d'agir, qui est une capacité de nuisance, se trouve là : la vaseline BHL qui permet à d'autres - en Syrie, ça coince, quand même - d'aller les enculer une fois de plus. France, lubrifiant de l'Empire ! Qui a lu Verschave sait que ce n'est pas nouveau, mais, au fil du temps, et entre autres du fait du cynisme paradoxalement innocent de notre président actuel (et à venir ?), c'est devenu de plus en plus apparent.

De ce point de vue, on peut certes chercher plein de petites bêtes sur le cadavre de M. Merah, mais, comme le dit J.-P. Voyer, peu importe qu'il soit manipulé : je pense qu'il y a quelques années encore, personne n'aurait pu manipuler qui que ce soit pour le pousser à tuer des militaires français et des enfants... des enfants quoi, au fait ?

- la question n'a rien d'odieux, n'a rien d'un détail, comme dirait Jean-Marie, même s'il est plus aisé à un blogueur de la poser qu'à un homme politique de l'aborder : ces enfants, qu'étaient-ils pour leurs parents ? Juifs, Français, Israéliens ? qu'étaient-ils pour M. Merah ?

Passons. Ainsi que je le signalais avant-hier sur Twitter, j'ai commencé à écrire ce texte avant d'écouter l'entretien de mars d'Alain Soral. Je m'agaçais à part moi de lire sur le site d'E&R ou sur Voxnr des textes sur un éventuel côté agent double de M. Merah. Ach, ce n'est certes pas que cela me gêne que l'on ne se contente pas des versions officielles, ce n'est pas non plus qu'il soit insignifiant de savoir si Merah était « manipulé » (je mets des guillemets, parce que c'est une notion qui n'est pas aussi évidente qu'elle peut en avoir l'air : ce jeune homme avait son libre arbitre, me semble-t-il) et surtout par qui, mais je trouve qu'à ne s'interroger que sur cet aspect des choses on passe à côté d'autres vérités.

Dans son entretien du mois, donc, A. Soral, un peu comme il l'avait fait au moment des crimes d'A. Breivik, passe sans transitions logiques claires de l'émission d'hypothèses et de soupçons à propos de ce que racontent les media, à l'affirmation pure et simple que « c'est bidon » (je résume, je ne cite pas). C'est d'une certaine façon de bonne guerre, dans un entretien oral, mais cela ne simplifie pas les choses.

J'ajouterai que s'il n'est pas impossible que MM. Breivik et Merah aient été tous les deux « manipulés » par le grand méchant loup sioniste, il faudrait quand même se demander s'il est bien cohérent de voir la patte dudit loup derrière, d'une part, un aryen sioniste qui tue des jeunes gauchistes, d'autre part un rebeu musulman aux actions fortement anti-sionistes. Je sais bien que, dans le détail, A. S. a affiné le truc, que l'histoire Breivik était censée être un signal envoyé à la Norvège pro-palestinienne, alors que Merah serait là pour alimenter le choc des civilisations…

Mais, bon sang de bois, il existe tout de même bien un peu, ce choc ! La question est surtout de savoir à quel point son existence se confond avec son essence, autrement dit de savoir si eux et nous sommes voués à nous détester, depuis toujours et pour toujours, et à nous foutre sur la gueule de plus en plus souvent, éventuellement jusqu'à anéantissement de l'une des parties, ou si l'état de haine réciproque par certains aspects de plus en plus évident est un acmé temporaire, qui peut laisser la place à une coexistence pacifique, n'impliquant pas nécessairement - il ne vaut sans doute d'ailleurs mieux pas - de grandes embrassades.

Je suis d'accord avec A.S. pour jouer la deuxième option, je ne conteste absolument pas le rôle que jouent N. Sarkozy et autres BHL pour mettre de l'huile sur le feu en la matière, mais ce qui persiste à me gêner est cette espèce d'idée sous-jacente qu'il ne faudrait pas grand-chose pour que tout aille bien. (Ce n'est pas forcer le sens de la pensée d'Alain Soral que d'aller jusqu'à dire que selon lui il suffirait que les Juifs arrêtent d'être juifs, quoi que l'on entende par là, pour que tout aille bien.) Peut-être ne faudrait-il effectivement pas grand-chose pour que tout aille mieux, mais pour que tout aille bien, c'est une autre paire de manches.

Reposons maintenant le problème comme nous avions commencé par le faire, la difficulté, vous l'aurez compris, étant qu'il me faut à la fois parler de M. Merah et d'A. Soral, alors même que l'on ne sait pas trop ce que voulait le premier cité, ce qui m'oblige à traiter la question par approches tantôt générales, tantôt plus précises. Dans son entretien récent, le « Président » a une formule assez forte, que je cite approximativement : sa propre analyse de la situation politique en France et dans le monde serait tellement juste qu'il faut en venir à faire tuer des enfants pour essayer de la contrecarrer.

D'une certaine façon, c'est exactement ce que j'ai écrit au début de ce texte, et qui me semble effectivement essentiel : que M. Morah ait été seul, agent double, triple, fou, manipulé, hyper-lucide, lâche ou courageux, cela ne change rien au fait que ce qu'il a fait n'avait pas été fait avant en France, de même qu'A. Breivik avait poussé le curseur à un niveau jusque-là non atteint en Norvège, ou que O. Ben Laden avait donné une nouvelle dimension au terrorisme un certain jour de septembre 2001. Les services secrets peuvent être imaginatifs et cyniques, ils ne peuvent oser aller jusqu'à un certain niveau d'imagination et de cynisme que parce que cela correspond à un certain air du temps, qui les imprègne autant que le pékin moyen. Des enfants juifs élevés dans des écoles religieuses en France, cela fait un paquet d'années que l'on peut les dégommer sans problème et que l'on peut avoir envie de le faire si on juge que ce sera un bon message à envoyer à Israël. Matériellement, c'est très facile à faire, c'est même, soyons de mauvais goût, enfantin. Mais on ne l'avait jamais fait, parce que, spirituellement, c'est une autre paire de manches : tuer des gamins en France pour passer le bonjour à Israël, éventuellement faire tuer des gamins par un jeune homme en colère pour foutre la merde en France (ou, éventuellement bis, savoir que ce jeune homme est en train de manigancer un truc et le laisser faire, parce qu'on sent que ça foutra la merde en France), il faut que la situation soit déjà, encore une fois d'un point de vue spirituel, passablement pourrie pour que l'on en arrive là.

Et j'en reviens à mon point de départ : le problème est surtout qu'ils aient de bonnes raisons de nous détester. Je vous ai cité il y a peu la belle phrase de Simone Weil : "Les humiliations infligées par mon pays me sont plus douloureuses que celles qu'il peut subir." Nous en sommes arrivés au stade où se confondent les humiliations infligées et les humiliations subies : il ne s'agit pas d'éluder leurs responsabilités, mais de voir les nôtres en face, nous ne pouvons pas les changer, mais nous pouvons peut-être nous changer nous-mêmes, un peu. C'est encore, finalement, le meilleur moyen pour que BHL soit moins juif.


P.S. Et Marc-Édouard Nabe, dans tout ça ? Depuis maintenant assez longtemps qu'elle est en ligne, je ne suis pas arrivé à regarder la vidéo de sa conférence avec T. Ramadan. L'antipathie que j'ai toujours eue pour celui-ci et ses incessants tortillements du cul, la mauvaise qualité de la vidéo sont des raisons à ce refus de la regarder, des raisons évidemment accessoires. J'ai surtout à combattre l'impression intuitive, depuis l'annonce de cette conférence, que MEN s'est ici engagé dans un truc foireux - et ça me ferait chier d'avoir raison. Les extraits mis en ligne par A. Soral ne le confirment qu'à moitié, ce que dit M.-É. Nabe sur le côté « mystique » du printemps arabe suscitant par exemple ma curiosité. A suivre !


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lundi 19 mars 2012

"L'artificiel est sans doute plus ancien que le naturel."

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Mon "Érotique de la crise" avance... pas assez vite à mon goût. Quelques petites citations pour vous faire patienter, dans l'optique d'un approfondissement toujours en cours des divers aspects de l'enculisme international :

"Cet argument tend à représenter les Irlandais ou les Celtes comme une race curieuse et à part, une tribu d'excentriques dans le monde moderne, pénétrée de légendes obscures et de rêves stériles. Il tend à représenter les Irlandais comme des fantaisistes parce qu'ils voient des fées. Et à les rendre bizarres et farouches parce qu'ils chantent de vieilles chansons et se réunissent pour danser des danses étranges. Mais c'est une grossière erreur, et même le contraire de la vérité. Ce sont les Anglais qui sont fantaisistes parce qu'ils ne voient pas les fées. Ce sont les habitants de Kensington [à Londres] qui sont bizarres et farouches parce qu'ils ne chantent pas de vieilles chansons et ne se réunissent pas pour danser des danses étranges. Au fond, les Irlandais ne sont pas le moins du monde curieux ni à part, pas le moins du monde celtiques, au sens courant et populaire du mot. Au fond, les Irlandais ne sont qu'une nation ordinaire et sensée, qui vit la vie de n'importe quelle autre nation ordinaire et sensée qui n'aurait pas été abrutie par la fumée, opprimée par les prêteurs sur gages, ou corrompue d'une autre manière par la richesse et la science. Il n'y a rien de celtique dans le fait d'avoir des légendes. C'est simplement humain. Les Allemands, qui sont (je suppose) des Teutons, ont des centaines de légendes, partout où il arrive que les Allemands soient humains. Il n'y a rien de celtique dans le fait d'aimer la poésie ; les Anglais aimaient peut-être plus la poésie qu'aucun autre peuple avant de vivre dans l'ombre de leurs tuyaux de poêle et de leurs chapeaux en forme de tuyaux de poêle. Ce n'est pas l'Irlande qui est folle et mystique ; c'est Manchester qui est folle et mystique, qui est incroyable, qui est une exception abracadabrante parmi les choses humaines." (Chesterton, Hérétiques, pp. 159-160)

Chesterton me fait l'honneur d'être d'accord avec moi et ce que je dis depuis maintenant des années : notre monde n'est pas désenchanté, il est mal enchanté. Un autre exemple :

"Tous les hommes sont donc ritualistes, mais ils le sont consciemment ou inconsciemment. Les ritualistes conscients se contentent en général de quelques signes très simples et élémentaires ; les ritualistes inconscients ne se contentent de rien, à moins qu'ils ne soumettent la vie entière à un ritualisme presque insensé. On appelle les premiers des ritualistes parce qu'ils inventent et se rappellent un seul rite ; on appelle les autres antiritualistes parce qu'ils en observent et en oublient mille. Et cette distinction entre le ritualiste conscient et le ritualiste inconscient (...) est en quelque sorte comparable à celle qui existe entre l'idéaliste conscient et l'idéaliste inconscient. Il est vain de s'emporter contre les cyniques et les matérialistes : il n'y a ni cyniques ni matérialistes. Tout homme est idéaliste, mais il arrive souvent qu'il n'ait pas le bon idéal. Tout homme est irrémédiablement sentimental ; malheureusement, il s'agit souvent d'un faux sentiment. Quand nous affirmons, par exemple, au sujet d'un homme d'affaires sans scrupule, qu'il ferait n'importe quoi pour de l'argent, nous employons une expression tout à fait impropre, et nous le calomnions considérablement. Il ne ferait pas n'importe quoi pour de l'argent. Il ferait certaines choses pour de l'argent ; il vendrait par exemple son âme pour de l'argent (...). Il opprimerait l'humanité pour de l'argent, mais il se trouve que l'humanité et l'âme ne sont pas des choses auxquelles il croit : elles n'entrent pas dans son idéal. Il possède toutefois un idéal subtil et obscur, qu'il ne violerait pas pour de l'argent. Il ne boirait pas à la soupière pour de l'argent. Il ne porterait pas son frac à l'envers pour de l'argent. Il ne ferait pas courir le bruit qu'il est victime d'un ramollissement du cerveau pour de l'argent. Dans la pratique de la vie quotidienne, nous constatons exactement, en matière d'idéal, ce que nous avons déjà constaté en matière de rites. Nous découvrons que, même s'il existe un véritable danger de fanatisme chez les hommes dont l'idéal n'est pas réaliste, le danger permanent et urgent de fanatisme provient des hommes dont l'idéal est matérialiste." (pp. 223-224)

Pas besoin de commenter, je rappelle juste que Hayek était lui-même idéaliste, et même holiste... Je trouve par ailleurs, dans le recueil de critiques littéraires de Pierre Boutang Les abeilles de Delphes ((Éditions des Syrtes, 1999 [1952], p. 257) un prédécesseur inattendu à Jean-Pierre Voyer et à l'idée fondamentale que "L'humanité est une cérémonie" - sentence dont la phrase de Chesterton que j'ai utilisée pour titre aujourd'hui (Hérétiques, p. 123) est une autre expression -, un prédécesseur inattendu, au moins pour moi, Antoine de Saint-Exupéry, qui écrivait dans Citadelle : " Je ne connais rien au monde qui ne soit d'abord cérémonial."


Et heureusement !


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jeudi 1 mars 2012

"Qu'on me donne l'envie..."

"Faut qu' ça saigne
Faut qu' les gens ayent à bouffer
Faut qu' les gros puissent se goinfrer
Faut qu' les petits puissent engraisser
Faut qu' ça saigne
Faut qu' les mandataires aux Halles
Puissent s'en fourer plein la dalle…"

(Les joyeux bouchers.)

"Cornegidouille ! Nous n'aurons point tout démoli si nous ne démolissons même les ruines ! Or je n'y vois d'autre moyen que d'en édifier de beaux édifices bien ordonnés."

(Ubu enchaîné.)


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"Statu quo impossible, alternative impensable : tel pourrait se résumer l'état d'esprit qui prévalait dans l'Europe de 1914. Trop de tensions accumulées, trop d'oppositions à l'oeuvre, entre les États, entre les classes, trop de changements en cours, dans l'économie, dans la géographie, dans les moeurs, pour que les choses puissent continuer sur leur lancée et conserver longtemps encore leur physionomie familière dont on sentait bien, au regard de cet abîme potentiel du futur, qu'elle s'était au total maintenue, en dépit des bouleversements phénoménaux amenés par le siècle de l'histoire et de l'industrie. Jetant un regard en arrière, Péguy pouvait constater, sans grand risque d'être démenti : « Le monde a plus changé au cours des trente ans qui viennent de s'écouler qu'au cours des deux millénaires depuis le Christ. [L'Argent, 1913] » Ce n'était encore rien par rapport à ce que laissait pressentir le moindre regard vers l'avant. Impossible, en même temps, d'imaginer ce qui pouvait sortir de ce chaudron en ébullition. Autre chose, mais quoi ? Comment se représenter l'irreprésentable, c'est-à-dire une rupture avec le présent telle qu'on ne puisse lui attribuer de contenu défini ? Même la perspective eschatologique du Grand Soir pâlit d'apparaître encore trop déterminée. L'attente grandit, tandis que la capacité de prédiction recule. Entre un passé dont l'appui se dérobe et un avenir gros d'un insaisissable renouvellement du monde, l'histoire semble en suspens.

Il n'est pas exclu que cette expectative fébrile ait joué un rôle dans le déclenchement du conflit. Les conditions étaient réunies, avec le face-à-face explosif des deux systèmes d'alliances. On a décrit cent fois le noeud fatal qui s'était formé entre le désir de revanche français, les aspirations allemandes à la « politique mondiale », la machine aveugle de l'expansionnisme russe, la vulnérabilité agressive du conglomérat austro-hongrois et le refus britannique de toute hégémonie continentale, comme de toute remise en question de sa suprématie navale. Il n'empêche que ce réseau serré de contraintes eût pu fonctionner comme un corset, destiné, au final, à contenir et à neutraliser les rivalités et les passions guerrières qu'il exacerbait par ailleurs. C'est ce qu'escomptaient quelques observateurs parmi les plus avertis [par qui, demanderait Coluche], sur la foi de la manière dont les crises répétées qui avaient secoué ce fragile équilibre s'étaient chaque fois apaisées. La légèreté des gouvernants, leur myopie devant les suites de leurs actes, l'impéritie des diplomates, l'engrenage des plans de mobilisation, la méconnaissance générale de ce qu'allait réellement être cette guerre préparée de si longue main ne suffisent pas à expliquer le dérapage de l'été 1914. Il a fallu autre chose pour précipiter la soustraction des événements au contrôle d'un mécanisme qui avait, en somme, fait ses preuves. Il a fallu l'intervention d'un facteur subjectif, d'autant plus mystérieux que manifestement partagé. Quelque chose entre l'envie d'en finir avec une attente insupportable, le recours à une épreuve décisive en forme d'ordalie et l'appel de l'abîme. L'inconscience n'est pas exclusive d'une obscure fascination pour ce qu'on ne veut pas voir, d'une attraction magnétique pour ce qu'on redoute de découvrir de l'autre côté." (M. Gauchet, A l'épreuve des totalitarismes, pp.7-8 - il s'agit de l'incipit et des premiers paragraphes du livre.)

Quand un auteur pour lequel vous avez une certaine estime écrit quelque chose que vous avez déjà pensé et à plusieurs reprises exprimé (voici le lien le plus ancien sur ce thème), vous avez tendance à être d'accord avec lui… quitte d'ailleurs à extrapoler un peu : j'ai en tout cas été sensible aux échos contemporains de cette présentation de l'Europe de 1914 avant son Holocauste.

"Le sang n'a pas coulé, il ne s'est donc rien passé.", tel fut paraît-il le « résumé » de Mai 68 par Kojève. En 1914 comme maintenant, plus encore maintenant, on a le sentiment que ce qu'on appellera faute de mieux « les gens » se comportent comme s'ils souscrivaient à cette phrase. Que l'on peut bien sûr retourner : pour qu'il se passe quelque chose, il faut que le sang coule. Faut qu'ça saigne… Notre ami Homo Occidentalus est en train de réussir cette prouesse étonnante qui consiste à s'enculer soi-même par tous les trous : il a fait semblant que des guerres ne soient pas de vraies guerres (l'OTAN contre la Serbie), qu'il n'y avait que les autres, les salauds, qui faisaient de vraies guerres, ça a encore marché récemment en Libye, en attendant de voir ce qui se passe pour la Syrie… et il entre en même temps dans une autre logique, au contraire eschatologique, sacrificielle et masochiste, celle que l'on voit à l'oeuvre au sujet de l'Iran, une sorte de logique du pire et de la catastrophe, de la catastrophe inouïe qui seule redonnerait un peu de « réalité » au monde qui nous entoure. Pour utiliser la formule de Lacan selon laquelle "le réel, c'est l'impossible", on dira ici qu'il faut passer (ou qu'il semble qu'il faille passer) par l'impossible pour retrouver un peu de réel.

Ces choses sont toujours un peu compliquées. Le pékin moyen n'est pas un va-t-en-guerre, il a d'autres chats à fouetter que l'Iran et n'en souhaite certes pas la destruction ; pourtant je crois que les manoeuvres atlantistes, sionistes, « impériales », etc., ne pourraient tout simplement pas se produire si elles ne répondaient pas quelque part à un désir assez communément partagé de simplification des choses, "l'envie d'en finir avec une attente insupportable", joints à une conscience que si on saute ce pas on ne pourra pas revenir en arrière, et que donc, je me répète, le réel va revenir…

Ce pourquoi, soit dit en passant, si les avertissements et craintes d'Alain Soral concernant l'advenue possible d'une situation de combat binaire entre « eux » et « nous », d'une situation où l'on sera sommé de choisir son camp, ont leur pertinence, peut-être ont-elles tendance à méconnaître ce fond, ce fond de sauce, si j'ose dire, ce désir de clarifier enfin un peu les choses - et de les clarifier façon Kojève

Soit dit en passant bis, il n'est pas tout fait inintéressant de constater qu'en ce point nous pourrions aller dans deux directions opposées. Marcher aux côtés d'Alain Soral et du modèle du juif talmudique, sans pitié, qui d'une part utilise ce qu'on peut appeler les composantes archaïques du désir de violence (régler les problèmes par le sang ; avoir besoin d'un ennemi pour souder la communauté, etc.) pour asseoir sa propre domination ; et qui, d'autre part, est lui-même profondément imprégné de ce modèle violent et vengeur - par opposition (je rappelle que je ne fais ici que suivre les propos du président d'E&R dans ses vidéos des derniers mois) aux capacités chrétiennes de pardon. - A l'opposé, on peut prendre le chemin d'un René Girard, assimiler ces idées de violence et de vengeance à l'humanité pré-chrétienne en général, et considérer que c'est avec l'Ancien Testament, non certes d'une façon linéaire, que se met petit à petit en place un autre modèle, que le juif nommé Jésus viendra finalement incarner.

Peut-être d'ailleurs ai-je ici le tort de trop souscrire à la caricature qu'il arrive à Alain Soral de donner de lui-même sur ce thème, peut-être peut-on plutôt, ainsi que l'écrivait récemment Laurent James dans la lignée de Céline, M.-É. Nabe et, donc, A. Soral lui-même en certaines occurrences, s'interroger sur le rapport compliqué et fluctuant des Juifs au judaïsme et à la façon dont celui-ci s'est construit au fil du temps, pour déboucher quand même sur une autre religion...

Bref ! C'est toujours la même chose : d'un côté on a l'impression que l'on peut très bien traiter tous ces problèmes - que l'on peut résumer, pour bien centrer notre sujet du jour, par la question : quel réel y a-t-il en dehors de la violence ? - sans devoir se retrouver dans les questions empoisonnées de judaïsme et d'antisémitisme ; d'un autre côté on n'a pas fait trois pas dans la description qu'Israël se pointe, et que c'est reparti pour un tour… Il n'y a rien à faire, on peut retourner le problème dans tous les sens, les Juifs ne sont pas comme les autres - en partie d'ailleurs parce qu'ils sont comme les autres ! Question juive…

A ce sujet, dans une interview récente (commentée ici par le maître), Emmanuel Todd glisse, en évoquant les rapports ambigus des Français à l'Allemagne : "De même que l'antisémitisme et le philosémitisme constituent deux versions d'un excès d'intérêt, pathologique, pour la question juive…" - Quand un auteur pour lequel vous avez une certaine estime écrit quelque chose que vous avez déjà pensé et à plusieurs reprises exprimé … E. Todd confirme d'ailleurs ici l'existence de cette « question ».

Que je n'aborderai pas plus avant ! Résumons-nous. En utilisant les échos par rapport à l'actualité la plus brûlante du diagnostic général de Marcel Gauchet sur l'état d'esprit des Européens avant la Grande guerre, j'ai suggéré que dans nos rapports compliqués avec l'Apocalypse à venir on retrouvait d'une part un désir du pire, d'autre part des idées et comportements que l'on qualifiera faute de mieux d'« archaïques », comme si finalement « les gens » étaient au fond d'accord avec l'idée de Kojève qu'il faut que le sang coule pour qu'il se passe quelque chose.

C'est une idée fausse et quelque peu naïve, mais dont la part de vérité est indéniable. Quitte à tomber, dans ce qu'un commentateur appelait récemment des "réflexions souvent très amples dans la critique verbale mais sans la moindre conclusion pratique", j'essaierai une prochaine fois, de trouver d'autres explications et interprétations à la crise, à l'aide notamment du bon vieux précepte : "La réalité objective n'est pas de nature matérielle" (sur lequel vous trouverez des éclaircissements ici et ). Précepte dont le caractère abstrait ne doit certes pas masquer le potentiel à la fois explicatif et érotique, cela en partie parce que ceci. A bientôt - juste avant la nuit...


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P.S. E&R publie ce texte sur l'Islande qui, du fait de ma connaissance « par alliance » du pays, me semble je l'avoue, plein de fantasmes. Si l'« alliance » en question fait un petit effort et me donne les arguments précis pour le prouver, je transmettrai, à vous comme à l'auteur de ce texte.

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