jeudi 8 décembre 2011

Ciorana.

Un peu de Cioran, pour nous changer de la fesse (nous y reviendrons !).

"Pour le bien général, il vaut mille fois mieux s'occuper de soi-même que des choses qui regardent les autres." (Ce qui nous ramène à la fesse... et que les citations qui suivent vont presque toutes contredire !)


Mme de Staël écrit au sujet de Mirabeau : "Cet homme, qui brava souvent l'opinion publique, mais soutint toujours l'opinion générale." Cioran ajoute : "Cela s'applique à Sartre tout spécialement."

"Il y a quelque chose de pire que l'antisémitisme : c'est l'anti-antisémitisme." Ceci est écrit en 1965… C'est d'ailleurs peut-être une phrase à prendre très au sérieux.

(Oui : s'il y a des Juifs (et il y en a !), il est inévitable qu'il y ait de l'antisémitisme. Vouloir le supprimer, d'une part est impossible (exactement au même titre que des gens n'aiment pas les Anglais, les Français, les Arabes..., exactement au même titre que d'autres aiment les Anglais, les Français, les Arabes, et, donc, les Juifs (Heil Fassbinder !), d'autre part revient à donner trop de pouvoir aux Juifs en question. Après, bon, quand c'est l'antisémite qui a trop de pouvoir...)

"Nietzsche me fatigue. Ma lassitude va parfois jusqu'au dégoût. On ne peut accepter un penseur dont l'idéal se se place aux antipodes de ce qu'il était. Il y a quelque chose d'écoeurant chez le faible qui prône la vigueur, chez le faible sans pitié. Tout cela est bon pour les adolescents."

"Je viens de lire sur la « maladie de l'angoisse » un article de René Guénon, empreint du plus intransigeant dogmatisme. Est-il possible d'écrire avec tant d'assurance et avec un orgueil d'autant plus condamnable qu'on fait profession d'impersonnalité, qu'on dénonce avec vigueur et à chaque fois le moi ?

Il y eut en France, dans la première moitié du siècle, trois esprits intraitables, aussi différents que possible, mais qui, au nom de l'Intelligence, se sont révélés d'un fanatisme outrancier : Maurras, Benda, Guénon. Trois maniaques de l'Intelligence."

"Je suis sûr que la « civilisation » doit disparaître, mais ne vois pas par quoi on pourrait la remplacer."

"Les Français ont tous les défauts, sauf un : ils ne sont pas obséquieux. Ils l'ont assez démontré pendant l'Occupation ; je n'en ai vu aucun qui, dans la rue ou ailleurs, se soit aplati devant l'occupant ou qui ait pris un air servile (la Collaboration est tout autre chose ; les collaborateurs se sont vendus : cela est différent). C'est là où les Français ont une nette supériorité sur les Allemands, lesquels, dès qu'ils sont battus, deviennent rampants. Mais même en dehors de la défaite, ils sont toujours à plat ventre devant un supérieur hiérarchique : leur obéissance est à base de lâcheté civile et non de consentement à l'ordre."

- passons sur ce que Cioran dit des Allemands : son témoignage sur l'Occupation est intéressant (quand bien même on contesterait son diagnostic sur les collaborateurs), en ce que c'est un témoignage spontané, noté par l'auteur pour lui-même, en ce que, de plus, cet auteur ne se prive pas de critiquer les Français quand l'occasion s'offre à lui. Cela ne suffit pas à en faire une vérité établie, mais invite à ne pas uniquement retenir de cette période ce que le regretté (par moi, en tout cas) Paul Yonnet appelait la « mythologie noire » de l'Occupation.

"Comme je disais à un collabo que les Juifs avaient été les agents les plus efficaces de la culture allemande, il m'a répondu : « Les Allemands ont détruit leur plus grand capital. »"

(J'écrivais quelque chose de proche il y a six ans... J'étais déjà plus intéressé (obsédé ?) par les Juifs que je ne voulais l'admettre !)

"Les Juifs ne sont pas un peuple, mais une destinée."

(Ceci expliquant en partie cela...)



"J'ai hérité d'un corps dont je ne sais plus que faire. Ah ! ces parents qui ne surent s'abstenir."



"Beau temps ; une multitude considérable. Fourmilière démente, insensée. Vivement le Jugement dernier !"

- C'est pour bientôt, Emil, c'est pour bientôt !



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Profitons des derniers moments...

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dimanche 5 décembre 2010

Mon « pamphlet » dans ton cul...

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Dans la série "Comment vous disqualifier un auteur en trois lignes", voici un exemple de toute beauté :

"La thèse de P.-A. Taguieff converge très largement avec celle d'un disciple et ami de M. Gauchet, le sociologue Paul Yonnet, qui dénonce dans son pamphlet contre SOS racisme, Voyage au centre du malaise français, la très grave responsabilité des soixante-huitards dans la haine de la nation, en s'attardant sur le slogan : « Nous sommes tous des juifs allemands ! » Même si P.-A. Taguieff juge le propos de P. Yonnet trop polémique, l'orientation est semblable, tout comme celle de Shmuel Trigano, qui dresse un réquisitoire contre le mouvement altermondialiste, accusé de connivence avec l'islamisme radical : « Nous assistons aujourd'hui à une remontée à la surface des postures idéologiques qui étaient courantes dans les années 1970, dans la nébuleuse gauchiste et tiers-mondiste. » Comme chez P. Yonnet ou S. Trigano, la critique continue du legs de mai 1968 par Taguieff dessine en creux sa conception de la nation et du républicanisme. Celle-ci est d'abord inséparable des questions soulevées dans son champ premier de spécialisation : l'antisémitisme et l'extrême-droite."

Ces lignes sont extraites d'un livre de Serge Audier, La pensée anti-68. Essai sur les origines d'une restauration intellectuelle, La Découverte, 2008 (p. 336). Il s'agit de la seule et unique évocation du travail de P. Yonnet, une brève allusion au cours d'un chapitre consacré à P.-A. Taguieff. Il me semble difficile, si on est plutôt proche, d'un point de vue idéologique, de la ligne générale des éditions La Découverte et si on ne connaît pas Yonnet, de ne pas déduire de ces lignes qu'il est « encore plus à droite » que P.-A. Taguieff, en empathie par ailleurs avec le sioniste de choc Trigano, et férocement anti-68, de même que Marcel Gauchet, dont il est le « disciple » (?) et l' « ami ».

Que le nom de Yonnet, que je lis avec intérêt, soit accolé à celui du révisionniste Taguieff ou du négationniste Trigano ne m'irrite pas plus que ça, je découvre même à la lecture du livre de S. Audier qu'il y a peut-être des choses intéressantes dans les textes les moins polémiques du premier cité. Ce qui est gênant est cet amalgame, dont on n'est même pas sûr qu'il soit volontaire, qui vous range ipso facto un auteur dans une catégorie, rien moins finalement que celle de « ceux-qu'il-ne-faut-pas-lire ».

Je n'exagère pas : selon une vieille technique stalinienne que l'on retrouve malheureusement trop souvent dans les livres de la Découverte ou de la Fabrique, l'usage abusif de qualificatifs comme « très droitier », « catholique ultratraditionnaliste » vient régulièrement, dans le livre de S. Audier noircir les auteurs étudiés et nuire à l'analyse d'ensemble, qui vaut ce qu'elle vaut, mais qui aurait très clairement gagné à ne pas « restaurer » (allusion au sous-titre dépréciateur) en permanence une ligne jaune à ne pas franchir entre bons et méchants. En témoignent ces lignes révélatrices :

"Une première tension manifeste tient au contraste entre les choix normatifs affichés par P.-A. Taguieff - la République et sa devise, « Liberté, Égalité, Fraternité » - et les cadres conceptuels mobilisés pour défendre la modernité démocratique. Cette difficulté, on a vu qu'elle était déjà celle de M. Gauchet, dont les grands paradigmes sont très largement issus de l'anthropologie de Dumont, marquée par des accents traditionalistes dont les sources remontent à Guénon et à sa critique de la modernité." (p. 341)

Il y a ici deux niveaux : si, comme P.-A. Taguieff, on utilise des auteurs anti-démocrates tels Guénon, Nietzsche ou Sorel, tout en se proclamant républicain, on doit au lecteur des éclaircissements sur la possibilité qu'il y a, non pas à « vouloir réconcilier post mortem les ennemis d'hier », comme l'écrit dans une formule révélatrice S. Audier (p. 342), mais à concilier des idées qui sont ou ne sont pas conciliables. L'exigence de cohérence théorique de S. Audier est tout à fait légitime, mais qui ne voit, c'est l'autre niveau, que l'enjeu est plus général ? En tant que lecteur de Gauchet et Guénon, en tant que « disciple », allons-y sur les grands mots, de Dumont, je me sens évidemment visé par ces lignes, qui visent à empêcher que l'étude de ce que S. Audier, dans un passage où il évoque encore Guénon et Gauchet, appelle l'« exceptionnalité problématique des sociétés modernes occidentales » (p. 326), soit faite d'un autre point de vue que celui de cette exceptionnalité. Schématisons : si Castoriadis, souvent cité dans ce livre, J. Rancière ou A. Brossat expliquent pourquoi la démocratie est différente des autres régimes, c'est intéressant parce qu'ils sont pour la démocratie. Si c'est Guénon ou Dumont qui le fait, attention…

Je ne sais pas si P.-A. Taguieff donne des éclaircissements sur ce sujet, mais il n'est pas bien compliqué pourtant d'aboutir à une position qui est au demeurant celle de nombreux auteurs - relisez Les antimodernes d'Antoine Compagnon : on peut être très dubitatif, de façon plus ou moins argumentée, de façon plus ou moins subjective, sur les avantages réels des régimes démocratiques, tout en estimant que ces régimes sont les mieux adaptés à l'humanité actuelle et que, au moins pour l'instant, ne se dessine rien de beaucoup mieux à l'horizon. Je ne dis même pas que ce soit mon point de vue, en admettant que j'en aie un bien défini sur cette question, j'affirme simplement qu'une telle position n'a rien d'incohérent et regrette qu'un livre de 370 pages ne soit pas capable de lui donner droit de cité.

Par ailleurs, pour en finir, au moins aujourd'hui, sur cette Pensée anti-68, on ne peut que sortir d'un tel ouvrage en se demandant en quoi il est digne de confiance. Par-delà la limite naturelle de ce genre de livres, S. Audier étant nettement plus intéressant lorsqu'il évoque Aron, qu'il connaît bien, que lorsqu'il s'aventure dans des contrées pour lui inconnues, au point, errare humanum est certes, mais combien révélatrice, d'écrire La Règle du jeu pour Le Grand Jeu (p. 326), au-delà de cette limite naturelle, on ne peut qu'être atteint, en voyant à quel point les thèses d'un Jean-Claude Michéa ou d'un François Ricard sont mal présentées - je parle d'auteurs que j'ai lus dans le texte -, par une impression d'ensemble dubitative : si je prends S. Audier en faute sur tel cas que je connais de première main, pourquoi lui donner crédit sur tel autre cas, au sujet duquel son analyse semble crédible, mais où je n'ai pas les outils pour juger de sa validité ? Et en même temps, les critiques portées à Marcel Gauchet par exemple, sont souvent pertinentes.

Bref, revenons aux textes…

…et à ce propos, La pensée anti-68 m'a au moins donné une idée - du grain à moudre pour Paul Yonnet en l'occurrence. Page 180, Serge Audier cite Tocqueville :

"L'individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s'isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l'écart avec sa famille et ses amis ; de telle sorte que, après s'être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même." (De la démocratique en Amérique, vol. II, Deuxième partie, ch. 2 : "De l'individualisme dans les pays démocratiques".)

Issues d'un chapitre célèbre et cité jusqu'à la nausée par les libéraux français des années 80, notamment pour sa fin crépusculaire ("Non seulement la démocratie fait oublier à chaque homme ses aïeux, mais elle lui cache ses descendants et le sépare de ses contemporains ; elle le ramène sans cesse vers lui seul et menace de le renfermer enfin tout entier dans la solitude de son propre coeur."), chapitre qui à la relecture donne le vertige tant les aperçus admirables y voisinent avec les généralisations imprudentes, ces lignes, contre justement d'autres passages de ce chapitre, proposent une définition souple de l'individualisme, qui inclut l'accompagnement permanent de l'individu, durant son existence, par la « petite société » de « sa famille et ses amis ». "La filiation devient individualiste", écrivais-je récemment en me plaçant dans l'optique de Paul Yonnet, que Tocqueville dans ces quelques lignes conforte brillamment, avant d'oublier cette idée, ou tout au moins de la masquer dans la sentence finale de son chapitre : non, l'individu moderne n'est pas seul (il est en revanche séparé), il a même du mal à être seul, l'individu moderne vit avec et est fondé par une « petite société ».

Ce que d'ailleurs Facebook, dans son usage le plus courant (hors utilisation à des fins professionnelles, politiques ou promotionnelles, etc.), manifeste sans ambiguïté, puisqu'on y prolonge ad nauseam l'existence de cette société d'« amis », qui préexiste - et est alors renforcée dans sa cohérence - à son actualisation via Internet. Passer son temps dessus, ce n'est pas lutter contre la solitude au sens où l'on serait seul et abandonné si l'on n'était pas sur Facebook, puisque l'on y retrouve encore et toujours des amis que l'on a déjà ; en revanche, c'est lutter contre la possibilité d'être un peu seul de temps en temps avec « son propre coeur », dirait Tocqueville - comme si c'était si effrayant.


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mercredi 1 décembre 2010

Ma réacosphère dans ton cul.

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- Ce serait le titre d'une mise au point où je dissiperais quelques ambiguïtés dont je dois être en partie responsable, tant il m'arrive de me retrouver cité par des blogs que j'ai peine à ne pas trouver caricaturalement de droite, où l'on ne s'éloigne de Sarkozy que pour tomber dans du mauvais Maurras. J'avais commencé à prendre quelques notes à ce sujet, n'ai pour l'heure pas réussi à tourner ça de manière à ce que ce soit intéressant pour quelqu'un d'autre que moi, et encore,

venons-en donc au thème du jour, cas particulier de ce qui précède. J'ai repensé à cela en lisant à deux jours d'intervalle une déclaration de Renaud Camus et un lamento de Jean Raspail chez Kling-Kling, où l'on nous explique que le remplacement de la population française par des immigrés-venus-de-partout-et-qui-font-plein-d'enfants est en cours, voire déjà effectué - et planifié depuis longtemps par grand-méchant-Boumediene.

Le sujet ne peut être évacué d'un haussement d'épaules. Je me souviens avoir été frappé de constater l'évolution à cet égard d'un Paul Yonnet, qui dans son Voyage au centre du malaise français, en 1993, ne semble pas prendre très au sérieux des prédictions assez catastrophistes de ce genre d'Alfred Sauvy, avant de les considérer plus attentivement, dans Le recul de la mort (sauf erreur de ma part), en 2006. Il est de plus parfaitement légitime de faire la part entre ce que l'on peut penser de l'immigration et ce que l'on peut penser des immigrés - sans compter qu'il est indéniable que l'on, c'est-à-dire les merveilleux démocrates qui nous gouvernent, n'a pas beaucoup demandé leur avis aux Français là-dessus, et que l'on ne fait semblant de le faire qu'en cas d'affaire Woerth ou autre.

Ceci posé, ce qui est frappant dans les deux textes de MM. Camus et Raspail, c'est à quel point ces défenseurs de la France voient finalement celle-ci comme une vieille femme un peu impotente en train de se faire violer, sans réaction. Enlevons d'elle la queue de l'Arabe déchaîné, et tout ira bien… Outre que ce tableau qui « victimise » la France est bien dans l'air du temps, ce qui ne manque pas de sel venant d'esprits soi-disant anti « politiquement correct », soi-disant « virils », etc., il ne correspond pas à la réalité.

Sans tomber dans le jeu du « qui c'est qu'a commencé » (nous avons colonisé, disent les uns, nous avons colonisé à cause du Turc, répondent les autres…), un peu de recul historique importe. Je vous le signalais, certaines mutations essentielles de la société française, notamment l'articulation entre Paris et la province, n'ont rien à voir avec l'immigration. Je suis pleinement d'accord avec Debord lorsqu'il estime que l'essentiel du processus de dislocation de la société française se serait passé de la même manière si nous étions restés bien au chaud entre « nous ». Ce « nous », nous - c'est-à-dire, notamment mais pas seulement, la génération 68 et la génération précédente - avons cherché plus ou moins consciemment à le détruire - et d'ailleurs, pour le détruire, nous avons eu besoin de main-d'oeuvre immigrée, bien utile pour construire les infrastructures nécessaires à la croissance si désirée par tous. Que nous payions les pots cassés de la politique d'alors, à travers notamment la question emblématique des cités, n'est d'une certaine manière que justice.

Plus généralement, et puisque certains aiment bien parler de civilisation ces derniers temps, disons que les trente Glorieuses (de mon cul !) ont été le lieu de la confirmation d'un choix de civilisation qui était le choix de la modernité, et que ce choix a de facto impliqué la soumission de la nation à autre chose qu'elle-même. C'est toute l'ambiguïté du gaullisme, je vous en rebats les oreilles en ce moment : avoir fait croire que cette évolution pouvait se faire dans le cadre national, ou plutôt, car ce n'était pas impossible d'un point de vue logique, avoir fait croire que cette évolution se faisait dans un cadre national, alors même, immigration de main-d'oeuvre (puis de peuplement dans la décennie suivante) d'un côté, clefs donnés au patronat (qui est par définition cosmopolite, ce qui est son droit mais doit être sans cesse rappelé) de l'autre, alors même qu'elle se faisait d'une manière et à un rythme qui conduisaient à l'affaiblissement du cadre national.


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Fort bien, me répondra-t-on, mais MM. Camus et Raspail ne prétendent pas nécessairement laver la France de ses propres responsabilités ; du reste, votre analyse implique que l'immigration actuelle (au double sens de : la présence d'immigrés, l'arrivée de nouveaux immigrés) n'arrange pas franchement les choses.

Certes, mais :

- à voir la fréquence à laquelle ce genre de positions est évoqué par des sites nettement plus pressés de dire du mal des musulmans et des gauchistes que de retracer les responsabilités proprement françaises dans la question qui nous intéresse, un tel rappel ne semble pas inutile ;

- "Nous nous sommes faits américains. (…) Quelle prétention, envisageant la proliférante présence des immigrés de toutes couleurs, retrouvons-nous tout à coup en France, comme si l’on nous volait quelque chose qui serait encore à nous ?" Il ne s'agit pas seulement d'admettre que Debord avait raison d'écrire cela en 1985, mais de comprendre que c'est encore vrai, et c'est dans cette mesure que le modèle de la France violée me semble erroné. Nous continuons à nous faire américains (= enculistes), et les immigrés depuis des années l'ont bien compris : les déclamations d'un Régis Debray , d'un Max Gallo ou d'un Henri Guaino n'en peuvent mais, les Français sont plus séduits par les États-Unis que par la France. Il est donc logique, et en partie de notre responsabilité, que les immigrés s'américanisent eux aussi. D'autant - c'est en ce sens que nous ne sommes qu'en partie responsables de cette situation - qu'ils peuvent être déjà plus ou moins américanisés avant d'arriver.

Avant de préciser les causes et les conséquences globales de ce dernier point, attardons-nous sur ses conséquences particulières, c'est-à-dire limitées à notre beau pays : si l'on en reste aux immigrés musulmans, qui focalisent tant l'attention, il ne faut jamais oublier, lorsqu'on évalue les bienfaits et méfaits de leur venue, qu'ils sont au moins autant américanisés qu'islamisés, et que leur venue en France les américanise bien plus qu'elle ne les « islamise » et/ou « musulmanise ». Il faut être crétin et/ou manipulateur comme Ivan Rioufol pour ne se concentrer que, à travers quelques cas spectaculaires, sur la dimension religieuse et oublier la dimension enculiste. Et si l'on répond que c'est encore plus grave pour la France, on aura peut-être raison, mais on retombera sur la démonstration précédente : les musulmans ne font ici que suivre le même chemin que l'ex-fille aînée de l'Église, en cherchant à concilier foi et confort capitaliste.

- enfin, et là encore nous suivons Debord, tout en l'accompagnant de Cioran, il est bien évident que ces évolutions dépassent largement le cadre français : "Après tout, ce continent n'a peut-être pas joué sa dernière carte. S'il se mettait à démoraliser le reste du monde, à y répandre ses relents ? - Ce serait pour lui une manière de conserver encore son prestige et d'exercer son rayonnement." Cioran n'a pas ici dit le dernier mot sur tout, la question de la mondialisation appelle celle des échanges entre cultures, que Lévi-Strauss ou Sahlins doivent nous permettre d'aborder avec circonspection, mais il a bien compris, et nous en resterons là pour aujourd'hui, que l'Occident en ce qu'il a de plus sinistre risquait bien de se survivre à lui-même, hélas…

"La France est assurément regrettable. Mais les regrets sont vains.", écrivait Debord. J'avais noté dans un coin de ma tête il y a quelques mois une formule à la signification très proche : La France est un pays de merde, qui malheureusement n'existe plus. Ma formulation est encore plus excessive que celle de Debord, car outre qu'il n'est pas si sûr que la France ait disparu, elle n'était, avec tous ses défauts, pas si nulle que ça. Bref : pour conclure, je rejoins une nouvelle fois Debord lorsqu'il estime que la question centrale est « profondément qualitative », loin donc des fausses évidences des statistiques démographiques,

dont l'utilisation par R. Camus, j'allais oublier de le signaler, est d'ailleurs contestable : à lire P. Yonnet on a au contraire l'impression, et cela amène de l'eau à mon moulin, que les immigrés s'alignent rapidement, et même de plus en plus rapidement, sur le modèle français (et même le modèle made in France, legs de la France au monde entier), et font vite de moins en moins d'enfants. Ici encore la France n'est pas inactive et soumise…

, fausses évidences quantitatives qui mettaient par exemple un Pierre Boutang en fureur lorsqu'il entendait Giscard d'Estaing faire une croix sur le destin de la France sous le simple prétexte qu'elle était moins peuplée que les États-Unis, l'URSS ou la Chine. "Il vivra des gens sur la surface de la terre, et ici même, quand la France aura disparu. Le mélange ethnique qui dominera est imprévisible, comme leurs cultures, leurs langues mêmes." C'est ce qui sortira de ce mélange, de l'enculisme au carré ou au contraire un compromis à peu près satisfaisant entre les valeurs traditionnelles et ce qu'il en reste en Occident - l'humanisme -, qui compte. Le reste...


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(Pour mémoire : me relisant avant mise en ligne, je trouve ce texte proche dans son esprit de L'homme qui s'arrêta d'écrire. A vous de juger.)

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dimanche 24 octobre 2010

De l'inconvénient d'être père. - Quelques réflexions sur le syndicalisme et l'association, III.

Voici de nouveau un texte dont la rédaction remonte à quelques semaines. Je n'arrivais pas à le finir, je comprenais en partie, mais en partie seulement pourquoi. A le relire il me semble que la meilleure chose à faire est de vous le donner tel quel, avec un commentaire en guise de conclusion.


Première partie.

Deuxième partie.


Dans la deuxième partie de ces réflexions, je vous annonçais quelques remarques sur les difficultés pratiques des conceptions holistes et/ou associationnistes de la société. Je pensais plus particulièrement à la doctrine de Maurras. Il peut paraître superflu de se lancer dans des explications sur l'impossibilité ou la très grande difficulté à « rendre » un Roi à la France en 2010, alors même que personne ou presque ne réclame officiellement un retour à la royauté, mais, outre le simple plaisir de comprendre et d'essayer de faire comprendre, il y a au moins deux bonnes raisons pour s'interroger (aujourd'hui, d'un point de vue assez général et théorique) sur la nature et les causes de l'échec de Maurras :

- les livres de Maurras proposent des analyses qui se veulent holistes de la société française et de ce qu'il faut faire pour l'améliorer : elles peuvent donc, dans une certaine mesure, être prises comme exemple des qualités et des limites de ce type d'analyse par rapport à la société contemporaine ;

- c'est un lieu commun que d'évoquer le caractère monarchique de la Constitution de la Ve République : quelle qu'en soit la véracité profonde, cela signifie au moins qu'il n'est pas si ringard que l'on peut le penser au premier abord que de se poser des questions sur les fonctions (politique, symbolique…) du Roi.

En réalité, j'ai déjà, au fil du temps, déposé, comme le Petit Poucet, assez d'indices sur ces thèmes pour que vous puissiez par vous-mêmes ajouter deux et deux, ou au moins pour que vous sachiez déjà où je veux en venir. Il s'agit donc, pour le dire vite, de jouer Yonnet contre Maurras - et contre Balzac, Bonald… Relisons donc le beau texte de Balzac mis en ligne il y a quelque temps par le maître :

"En coupant la tête à Louis XVI, la Révolution a coupé la tête à tous les pères de famille. Il n’y a plus de famille aujourd’hui, il n’y a plus que des individus. En voulant devenir une nation, les Français ont renoncé à être un empire. En proclamant l’égalité des droits à la succession paternelle, ils ont tué l’esprit de famille, ils ont créé le fisc ! (…) Tout pays qui ne prend pas sa base dans le pouvoir paternel est sans existence assurée." - Maurras l'avait bien compris, qui n'a cessé de lutter pour la liberté de tester et pour la restauration de la puissance paternelle.

Le holisme de Bonald (qui, si ma mémoire est bonne, est explicitement évoqué dans les Mémoires de deux jeunes mariées d'où ce texte est extrait, Balzac en tout cas s'en réclamait) et de Maurras est notamment fondé sur cette idée : la puissance royale est à l'image de la puissance paternelle, elles se renforcent l'une l'autre. Chaque père est roi en sa famille, le Roi est le père des Français. La société est composée d'une pyramide de royautés familiales hiérarchisées, au sommet de laquelle se trouve la Royauté elle-même, fondée par ces « familles royales », les symbolisant, leur garantissant en pratique et symboliquement la pérennité.

De ce point de vue, il est tout à fait logique que Maurras ait senti l'importance de la liberté de tester, qui d'une part préserve la puissance du père, lequel a une arme de pression sur ses enfants, d'autre part permet aux fortunes familiales de se préserver dans le temps, au lieu d'être divisées à chaque génération. Ajoutons que le dirigeant de l'Action Française eut aussi le mérite de comprendre l'importance, d'une part de la démographie - et donc de s'inquiéter de la baisse de la natalité en France -, d'autre part des politiques publiques pour y remédier, cette baisse de la natalité - qui sera toujours pour un Drieu la Rochelle comme un crime de la France vis-à-vis d'elle-même - étant par ailleurs à mettre en relation avec les lois sur la succession :

"Notre natalité a baissé ? Mais il n'est pas prouvé que cette baisse soit indépendante de nos lois politiques, ces chefs-d'oeuvre de volonté égalisante et destructive qui tendent à rompre l'unité des familles et à favoriser l'exode vers les villes des travailleurs des champs. Il n'est pas prouvé davantage que l'on ne puisse y remédier, directement et sûrement, par un certain ensemble de réformes profondes et doublées d'exemples venus de haut. Une politique nationale eût changé bien des choses, du seul fait qu'elle eût existé." (Kiel et Tanger, p. 137.)

« Directement et sûrement » : là est le problème. Si le raisonnement de Maurras est aussi clair que cohérent, il ne colle plus à la réalité anthropologique de la France de la fin du XIXe siècle : pas seulement parce que depuis 1793 on a « coupé la tête » de la puissance paternelle et qu'une tête ne repousse pas comme ça, mais parce qu'avant même que Louis XVI fût étêté les pères, et pas n'importe lesquels, les aristocrates, avaient commencé, de leur propre chef, c'est le cas de le dire, à se la couper.

Revenons à l'absolutisme royal et à Louis XIV, apogée de la royauté française selon Maurras. Gobineau, Nietzsche, Péguy et Halévy l'avaient bien compris et exprimé : en sapant l'autorité des grandes familles nobles issues de la Royauté Louis XIV détruisait en même temps l'édifice pyramidal sur lequel reposaient et qui légitimait la présence et la symbolique royales. On l'illustre le plus souvent par le libertinage, le côté partouzard de la noblesse française au XVIIIe, critiqué ou moqué par Taine ou Cioran, mais il faut aller plus loin. En se comportant comme elle se comporte, en se laissant par ailleurs séduire par les thèses d'un Rousseau, la noblesse ne fait pas que se déconsidérer, et donner prise à la critique selon laquelle elle s'est juste "donné la peine de naître, et rien de plus". Elle est en train de mettre en oeuvre le tournant historique majeur qui forme l'ossature et la thèse principale du Recul de la mort de Yonnet.

Dans un enchevêtrement complexe de causes et d'effets, médicaux, techniques, psychologiques, politiques, la noblesse française désoeuvrée, dépossédée de ses fonctions historiques, ne se contente pas de partouzer, ou plutôt ne partouze que parce qu'elle est en train de mettre au point un modèle de reproduction familiale inédit, et qui, c'est en quelque sorte vertigineux, la France donne ici le ton, à tous et pour longtemps, va devenir petit à petit, évolution toujours en cours, celui du monde entier : elle ne va plus faire des enfants pour se reproduire en tant que noblesse, pilier et gloire de ce qui va bientôt devenir, en partie pour cette raison même, l'Ancien Régime, elle va les faire parce qu'elle a envie de les faire et pour les aimer en tant qu'elle a eu envie de les faire. C'est ce que Paul Yonnet appelle « l'enfant du désir d'enfant ». Je redonne ci-après quelques extraits de l'interview synthétique où l'auteur du Recul de la mort exprime l'essentiel de sa thèse, autorisons-nous deux digressions avant de reprendre la démonstration :

- pour les amateurs d'« identité nationale », il faut voir que nous tenons là une expression très concrète des ambiguïtés de l'identité française. La France est à la fois la fille ainée de l'Église et le pays des droits de l'homme, disait, après d'autres, Muray : la mutation idéologique, morale et, c'est l'expression, politico-sexuelle, de la noblesse française au XVIIIe siècle (on passe de La Rochefoucauld à Valmont, pour prendre des symboles) est le moment où le passage se fait entre les deux - et ce passage s'est notamment fait au plumard, papa dans maman ;

- j'ai dit que la noblesse avait commencé à cette période à se couper elle-même la tête, on peut se demander, en pensant à une autre phrase de Balzac, citée par Lucien Rebatet : "Balzac dit quelque part que les femmes ne redoutent plus les menaces de mort depuis que les hommes n'ont plus d'épée au côté", on peut se demander si, sous ses apparences libertines et queutardes auto-proclamées, elle ne s'est pas coupé, par la même occasion, un autre organe essentiel (dans Woody et les robots, on annonce à W. Allen qu'on va le transporter dans le futur après lui avoir modifié le cerveau, ce à quoi il répond : « Oh non, pas le cerveau ! C'est mon deuxième organe préféré ! »). Aller plus loin dans cette direction impliquerait de nombreuses précisions théoriques et historiques sur la « virilité », « l'égalité des sexes », etc. Je me contenterai ici de mentionner cette hypothèse et de rappeler cette phrase de Proudhon : "Nul n'est homme s'il n'est père." Ce qui dans notre contexte se reformule ainsi : un libertin est-il aussi viril qu'il le croit ? Peut-on être vraiment viril sans être père ? Etc.

Laissons ces questions que l'on aurait tort, n'est-ce pas Dr Orlof, de juger naïves ou conservatrices, et reprenons le fil de notre démonstration. Balzac, lorsqu'il publie les Mémoires des deux jeunes mariées (1841), saisit à chaud une évolution qui, si elle a déjà eu des effets, notamment politiques, très importants, n'en est encore, d'un point de vue démographique et surtout anthropologique, qu'à ses débuts. Quelques décennies plus tard, Maurras arrive… trop tard.

Le directeur de l'Action Française n'a pas saisi, d'une part l'importance du processus en cours, d'autre part que ce processus était irréversible. Irréversible d'abord parce qu'une fois que les progrès de la médecine permettent à la grande majorité des enfants de survivre, et donc aux couples de ne faire que les enfants qu'ils veulent faire, on ne revient pas en arrière.

(Écrivant ces lignes alors même que l'on constate que l'évolution du capitalisme le conduit à ne plus savoir faire ce qu'il savait faire il y a encore peu, au point qu'à certains égards il n'assure même plus le progrès technique qui est une de ses justifications principales (ce qui est une bonne nouvelle) : j'exagère, mais le règne envahissant de la mauvaise qualité et de la camelote n'est tout de même pas une évolution innocente ; écrivant ces lignes, donc, je les trouve un rien optimistes. Admettons néanmoins que du point de vue de la mortalité infantile il y aurait du chemin à faire pour revenir en arrière, ceci sans même évoquer les transformations psychologiques induites par le « recul de la mort. »)

Certes des lois égalitaires ont favorisé le processus, mais, outre que ces lois ne sont justement pas venues de nulle part, et que l'intérêt de la noblesse française au XVIIIe pour les théories des Lumières, puis des Droits de l'homme, est à relier à son évolution décrite plus haut, il est clair que les mesures proposées par Maurras auraient, à terme, été balayées par ce que l'on peut ici appeler sans remords le « sens de l'histoire ». Jugeant avec le recul il serait mesquin de se moquer, mais il n'est pas sans piquant de voir le pourfendeur du juridisme, l'apôtre du « pays réel » par opposition au « pays légal » (opposition en soi intéressante, mais parfois pervertie), s'illusionner quelque peu sur le pouvoir des lois.

C'est ici le point le plus important : le processus est irréversible non seulement à cause des progrès de la médecine, mais en raison de l'évolution psychologique qu'il induit. Cela a pour conséquence de saper, dans des mesures diverses mais irrémédiablement, l'autorité, paternelle comme institutionnelle. Relisons Paul Yonnet :

"Toute la psychologie de l'enfant se construit autour de ce désir [d'être désiré et de l'avoir été au moment de papa dans maman]. Dès sa naissance, et parfois pendant la grossesse, les parents vont lui répéter et lui montrer qu'il a été désiré. L'enfant va vouloir se l'entendre confirmer tout au long de sa croissance et surtout réclamer des preuves. La seule preuve, absolument cardinale, que cet enfant a bien été appelé au monde pour lui-même, c'est de lui offrir les conditions d'épanouir sa personnalité en toute indépendance. Car c'est un moi singulier qui échappe à ses parents. Il ne peut surgir que de l'intérieur de lui-même. Toute la relation éducative va être organisée autour de cette autonomisation rapide, avec, en filigrane, une crise de l'interdit. Car une question va se poser en permanence aux parents : « Si j'ai désiré cet enfant, pourquoi l'empêcherais-je de faire ce qu'il veut ? » En miroir, l'enfant va répondre : « Si je suis un enfant du désir, pourquoi mes parents m'empêchent-ils de faire ce que je veux ? » Ce besoin d'autonomie, désormais presque congénital, sape a fortiori l'autorité de l'État et de toute institution qui n'est pas les parents. Le terme « autorité » vient d'un mot latin qui signifie « auteur ». L'individu moderne étant né du seul désir de ses auteurs, les parents, il s'estime in-créé par tous les autres. Il ne leur doit rien. En réalité, la famille produit un nouvel individu affectivement et psychologiquement équipé, mais techniquement dépouillé : elle s'est délestée sur la collectivité de toute une série de fonctions, formation, éducation, santé, protection, contrôle social, etc. Mais la société est priée de se mettre au service de ce nouvel individu, et non l'inverse."

Il y aurait des objections à faire ou des nuances à apporter, mais continuons :

"L'individualisme n'a pas scellé la mort de la famille, qu'on accusait dans les années 1970 d'être castratrice : au contraire, c'est au sein même de la famille, revalorisée, qu'il niche et prospère. Quand la Révolution française s'est attaquée à la famille, c'était pour promouvoir les droits de l'individu, brimé. Le Code civil, en 1804, l'a réinstaurée, bétonnée aux dépens de ces derniers, tant pis pour l'individu. Jusqu'en 1965. Alors a commencé une vaste réforme réhabilitant la femme en tant qu'épouse et mère. On a cru qu'il s'agissait de mettre à égalité les deux sexes. Mais c'était un leurre. Ce qui était en jeu, c'était la refondation de la famille autour du droit de chaque individu la composant. (…) On pensait que l'individu ne pourrait jamais s'épanouir que sur les ruines de la famille. Mais celle-ci ne s'est pas effondrée. Elle s'est métamorphosée."

C'est le point cardinal de l'évolution, celui qui invalide les théories holistes conservatrices d'un Bonald ou d'un Maurras : l'évolution anthropologique a conduit à ne plus opposer individualisme et famille. Celle-ci était autrefois un rempart contre l'individualisme, celui-ci s'est construit, ou a cru se construire, contre elle (« Familles, je vous hais ! »), et voilà qu'elle devient le support et la légitimation d'un nouvel individualisme. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a plus d'adolescent fugueurs, cela veut encore moins dire qu'il n'y a plus de névroses familiales, mais que ce qui était le support de la pyramide ne peut plus rien supporter, n'est plus un support d'autre chose que de soi-même.

Notons au passage que l'erreur de Maurras (qui d'ailleurs n'eut pas d'enfant, légitime en tout cas) est ici partagée par la doxa gauchiste : famille moteur de l'autorité pour l'un, famille répressive, castratrice, pour les autres, dans les deux cas on reste sur un modèle dépassé, on veut le restaurer ou l'abattre sans voir qu'il a évolué.

Revenons à la politique. Son évolution ne peut être totalement synchrone avec celles des moeurs sexuelles et familiales ; au surplus, le processus mis en lumière par Paul Yonnet n'a pas été un long fleuve tranquille ni une évolution linéaire - la direction a toujours été la même, le rythme et la vigueur du courant ont pu varier ("La route est droite, mais la pente est forte", comme disait l'autre…). Ceci pour marquer qu'il peut y avoir des télescopages entre le temps de la vie politique, institutionnelle, et le temps des moeurs, et qu'il n'est donc pas illégitime de voir dans la Ve République, quand bien même elle serait antérieure de quelques années à l'apparition de la pilule (décrite par Paul Yonnet, toujours dans la même interview, comme une « arme atomique » : le gaullisme, c'est la bombe vis-à-vis de l'extérieur du pays, la bombe à l'intérieur des familles - évidemment nucléaires…) qu'elle n'a pas légalisée par hasard,

il n'est pas illégitime de voir dans ce régime celui qui correspondait à peu près à l'évolution en cours des moeurs (auxquelles on ajoutera ici le désir de croissance économique, laquelle avait besoin d'un État plus fort que celui de la IVe République pour vraiment prendre son essor). On peut ici faire un raisonnement analogue à celui utilisé l'autre jour au sujet du rôle de l'État dans la constitution gaullienne. Dans un pays où la notion de la famille est en train d'évoluer grandement, sans que l'on s'en rende encore vraiment compte (ajoutons le rôle de l'exode rural, au coeur de toutes ces évolutions), cette espèce de contrefaçon de la royauté mise au point par un républicain d'esprit maurrassien était bien l'objet hybride qui pouvait, d'une part être accepté des Français, d'autre part à la fois favoriser et dans une certaine mesure contrôler les grands mouvements de moeurs en cours. L'harmonie à cet égard entre les différentes composantes de la société fut d'ailleurs telle qu'on envoya à l'hospice le faux Roi, tel n'importe quel vieillard, dès que l'on considéra, à tort ou à raison, qu'il avait fait son temps, que le père était devenu un insupportable papy.

Vient d'ailleurs à l'esprit cette idée de l'importance, symbolique, politique, de l'âge du Président. De Gaulle viré en partie parce que trop vieux pour la société dont il avait accompagné la croissance sinon la naissance, Pompidou vite malade et décédé, arriva au pouvoir une figure fort peu paternelle, plutôt filiale même (avec une contrefaçon - la particule - qui n'est pas innocente, qui lui donne un parfum de bâtardise), Giscard, l'homme de l'avortement et de la fin de la souveraineté française en matière monétaire. Foutu à la porte pour n'avoir pas su, enfant gâté, se contenir quand on lui proposa un beau cadeau (les diamants de Bokassa), il céda la place à une curieuse figure, dont l'ambiguïté par rapport à la silhouette paternelle traditionnelle résume à elle seule l'ambiguïté de son règne. Mitterrand avait l'âge et le charisme pour incarner une figure paternelle, mais si le père traditionnel incarne lui-même une sorte d'immuabilité et de sens de la fidélité, son itinéraire pour le moins méandreux empêchait ou rendait bien fragile et artificielle cette incarnation - d'ailleurs, qu'est-ce qu'un père rimbaldien, qui propose de sa propre initiative de vous « changer la vie » ? On touche là du doigt les causes du mélange de permissivité et de terrorisme intellectuel subtil qui caractérisèrent les années 80. Et finalement, dans cet ordre d'idées, ce que Mitterrand incarna le plus, c'est la maladie, la longue et douloureuse maladie de l'aïeul que l'on enverrait bien se faire euthanasier (tiens, le débat apparaît alors…), pourri de l'intérieur et autour duquel tout est pourri.

De même que le décès de Pompidou amena l'élection d'un président jeune, de même aurait-il sans doute été logique, par rapport à notre point de vue du jour, que Mitterrand cédât la place à une silhouette du type de celle de Nicolas Sarkozy. Pour des raisons où la contingence, les structures politiques du régime (il faut du temps pour percer, pour « devenir présidentiable »), la symbolique sont étroitement entremêlées, il fallut d'abord en passer par Jacques Chirac, qui partait à peu près avec les mêmes qualités (l'âge, l'expérience) et les mêmes défauts (les innombrables retournements de veste) que son prédécesseur pour ce qui est de ses possibilités d'incarnation paternelle. L'amusant avec Chirac, c'est qu'il sépara complètement cette fonction présidentielle symbolique, qu'il occupa avec sérieux et professionnalisme, mieux sans doute que Mitterrand, bien mieux que Giscard et Sarkozy, d'avec ses rares initiatives politiques, qui allèrent dans le sens contraire : la suppression du service militaire, figure usée mais encore existante de l'autorité ; la caution donnée aux Juifs pour se faire les dents sur la France ("Vous pouvez vous lâcher, vous pouvez vous gaver", telle était finalement la signification de la « reconnaissance » des responsabilités de l'État français dans la déportation des Juifs), repentance dont on ne saurait dire qu'elle ait fait beaucoup de bien pour la concorde nationale (pour l'unité de la famille). La seule fois où il fit coïncider son devoir d'incarnation symbolique et son devoir d'assurer la continuité de la souveraineté nationale fut justement sa seule initiative louable - un peu quichottesque, mais c'est une autre histoire -, l'opposition aux États-Unis sur la guerre en Irak. (Que malheureusement il voulut payer en bradant encore un peu notre souveraineté, au Moyen-Orient et par rapport à l'Otan, anticipant sur son funèbre successeur : après avoir été père, il joua la comédie du retour de l'enfant prodigue.)

Avec Sarkozy… nous retrouvons un fils, un faux fils, avec un gros problème concernant le désir qu'on a eu de lui (ce qui peut d'ailleurs expliquer en partie sa conception caricaturale et brutale de l'autorité [1]), de surcroît père très moderne - familles recomposées, adultères plus ou moins exhibés, par lui ou ses compagnes… Ici au moins et malgré les déclarations pompeuses il n'y a pas d'ambiguïté, l'incapacité à assumer un rôle paternel vis-à-vis de la nation correspond parfaitement à une politique d'abandon des formes institutionnelles et psychologiques de la souveraineté nationale.


Cette longue digression, que je n'avais pas prévue lors du début de la rédaction de ce texte, ne nous a pas fait sortir de notre sujet. Si un chef d'État, élu au suffrage « universel », est à la fois un symbole, une incarnation et un moteur des évolutions en cours dans la société, la possibilité, l'envie et la manière qu'il a de jouer le rôle du père que la constitution dans l'esprit de son fondateur lui attribue, tout cela est révélateur des dynamiques anthropologiques qui nous occupent aujourd'hui.

Il importe néanmoins de dissiper quelques ambiguïtés que l'histoire ici retracée à gros traits peut susciter. Tout d'abord, de même que l'honnêteté du général vis-à-vis de l'argent a pu couvrir de son manteau de vertu les turpitudes des barons de l'UDR et autres Foccart, Pasqua, etc., il ne faut pas oublier ce paradoxe constitutif de la Ve République qu'il fallait une silhouette paternelle à l'ancienne telle que de Gaulle pour accompagner la société dans ses évolutions anti-patriarcales. Ce que signifia, entre autres, Mai 68. Peut-être faut-il prendre le problème à l'envers et s'amuser de ce paradoxe historique qui vit un esprit maurrassien et holiste favoriser l'apparition du nouvel individualisme. Peut-être aussi ce régime ambigu est-il mort en 1968 et 1969, ou lors du décès de Pompidou (on a peur des vieux chefs d'État, on voit dans le père un malade, un impuissant en puissance) et l'éviction de Chaban-Delmas (on ne veut plus du gaullisme et des résistants, on leur préfère un héritier de collabos), ce qui expliquerait avec quelle facilité ceux-là mêmes qui ont en charge la souveraineté nationale l'ont petit à petit bradée, le sursaut chiraco-villepiniste au sujet de l'Irak ne pouvant masquer la longue histoire de cet abandon, depuis Giscard - si ce n'est depuis Georges « Rothschild » Pompidou…

Quoi qu'il en soit, il ne faudrait pas assimiler sans plus d'examen capacité du chef d'État à incarner le père, souci de la souveraineté nationale et faculté à exercer une politique efficace. Ce n'est pas parce que c'était le souci originel de de Gaulle, ce n'est pas parce que nous avons pu, dans notre bref survol, repérer des corrélations, positives (de Gaulle, Chirac et l'Irak) ou négatives, en ce sens, que l'équation est en elle-même aussi simple. Il est tout à fait possible d'envisager la possibilité, malgré la dérive des institutions depuis le passage au quinquennat et l'inversion du calendrier des élections par Lionel Jospin, de l'arrivée au pouvoir d'un président peu paternel mais compétent et concerné par l'intérêt national - d'ailleurs, le pro-de Gaulle Soral envisage, pour tenir ce rôle, une femme jeune (du point de vue des normes du personnel politique français), Marine Le Pen…

Tout cela nous ramène, tentons de boucler la boucle, à la question de l'autorité. Ce qui pose problème, je l'ai signalé de façon allusive plus haut, ce qui pose problème dans la thèse de Paul Yonnet au moins en tant qu'elle est exprimée dans les propos cités aujourd'hui, c'est une manière de suggérer qu'il n'y a plus d'autorité, paternelle ou institutionnelle. Je ne veux pas trop chicaner l'auteur du Recul de la mort à cet égard - il ne s'agit ici que d'une interview -, l'important est de ne pas se tromper de question. Ce qui a disparu, si ce n'est éternellement, du moins depuis un certain temps et pour un bon bout de temps certainement, c'est l'autorité paternelle en tant que fondement de la famille et en tant que pilier de la société, ce qui n'est pas rien. De ce point de vue, on ne saurait trop conseiller aux féministes de prendre des précautions au lieu d'utiliser à tout va les termes de « patriarcat », de « société patriarcale ». On peut évoquer des vestiges du patriarcat, à la limite des résurgences du patriarcat, mais la France n'est plus une société patriarcale.

Ce qui ne signifie pas que les violences des hommes à l'égard des femmes n'existent pas ou ne doivent pas être combattues, mais on doit plutôt se demander si elles n'entrent pas dans un autre cadre, que l'on appelle souvent - et cette appellation, sous les réserves que je vais essayer d'expliciter, me semble légitime - la « crise de l'autorité ». J'ai évoqué la conception caricaturale de l'autorité exprimée par Nicolas Sarkozy. Notre ignoble Président se comporte ici comme dans d'autres domaines, il isole un élément en lui-même légitime et partie intégrante d'une conception qui a fait ses preuves (ici, l'autorité du pater familias, ailleurs les fonctions régaliennes de l'État, son monopole de la violence légitime, etc.) et ne se concentre que sur cet élément. On ne fera pas grief à ce fumier d'avoir hérité d'une situation dans laquelle des composantes d'un tout autrefois cohérent ont été dissociées, on lui reprochera de continuer à les dissocier, avec l'agressivité impulsive qui le caractérise - donnant par là-même du grain à moudre aux gauchistes, toujours enclin à jeter le bébé de l'autorité avec l'eau du bain des violences policières. A ce train là nous sommes repartis pour des années de confusion entretenue des deux côtés, Sarkozy jouant les coqs, Onfray encaissant ses droits d'auteur.

Ceci posé, il me semble que, en dépit de ou en réaction aux antinomies évoquées par Paul Yonnet ("« Si j'ai désiré cet enfant, pourquoi l'empêcherais-je de faire ce qu'il veut ? » (…) « Si je suis un enfant du désir, pourquoi mes parents m'empêchent-ils de faire ce que je veux ? » Ce besoin d'autonomie, désormais presque congénital, sape a fortiori l'autorité de l'État et de toute institution qui n'est pas les parents."), parents comme membres d'institution éducatives en sont venus à se demander à quoi ils servaient encore, à quoi ils pouvaient encore servir, ne serait-ce que pour éviter de se coltiner des enfants purement et simplement névrosés.


Ici, j'ai bloqué… Il est bien évident avec le recul que ce blocage est dû à la conscience que je ne pouvais vraiment partir dans cette dernière direction sans un travail de documentation un peu plus consistant que les simples observations que j'ai pu faire au jour le jour ces dernières années au fil de la croissance de mes enfants. La sensation aussi vague que précise, eh oui, de commencer à employer un style convenu et ennuyeux était un autre indice que quelque chose n'allait pas.

Après relecture de l'ensemble, la piste que je donnerais est la suivante : nous serions face à l'autorité dans une situation analogue dans ses grandes lignes à celle des penseurs libéraux en face de l'État moderne, qu'ils ont contribué à créer. Désacralisée, désenchantée si l'on veut faire du Gauchet, désimbriquée si l'on penche vers Polanyi…, l'autorité n'est plus un élément d'un ensemble de relations réciproques - devoirs, droits, garanties, obligations, etc. -, elle est, pour ainsi dire, seule dans son coin. Du coup elle manque, du coup on la réclame, mais dès qu'elle arrive avec sa grande gueule et ses chaussures sales, on n'est plus sûr de la vouloir chez soi. De ce point de vue on peut admettre que la fonction de N. Sarkozy ne soit pas très facile.

Je reviendrai sur tous ces sujets, me contentant pour finir de rappeler la principale thèse de ce qui précède : la filiation, qui était soumission à la collectivité, qui était d'essence holiste, devient individualiste, devient peut-être la fondation même de l'individualisme. (De ce point de vue, l'expression « nouvel individualisme », qui m'était venue spontanément sous la plume, est très maladroite : il s'agit de l'individualisme, tout simplement, en tant que conséquence du « recul de la mort », mais il n'apparaît tel qu'en lui-même, dans son essence familiale, que petit à petit et d'une certaine manière seulement récemment. J'ai glissé dans ma rédaction de la nouveauté du concept introduit par P. Yonnet, à la nouveauté du phénomène, et cela peut être source de malentendus.)

Paradoxalement, cette thèse exprimée, et après avoir mentionné nombre des problèmes que pose cette situation, je me sens un peu comme un dépressif qui aurait l'impression, à tort ou à raison mais avec conviction, d'avoir mieux cerné les raisons de son mal, lequel lui apparaît momentanément plus léger. Et pensant à un texte quelque peu grotesque de Drieu sur Doriot en 1937 (Textes politiques, pp. 332-334), qui finit sur la sentence : "Un chef, c'est d'abord un père", je ne peux m'empêcher de trouver un certain charme à la « réponse » que lui fait Cioran, en 1973, dans
De l'inconvénient d'être né : "Avoir commis tous les crimes, hormis celui d'être père."

Et peut-être qu'après tout, en ces années pilule et MLF, Cioran vise déjà et d'abord le père individualiste et essaie de nous donner un peu d'oxygène...




[1]
On compare parfois Nicolas Sarkozy à la racaille de banlieue : leur rapport analogue au désir que l'on a eu, ou pas, d'eux est un élément à ajouter au dossier de cette analogie. Racaille d'en haut, racaille d'en bas, encore… avec, à l'origine, un problème d'origine.

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dimanche 20 juin 2010

"A 33 ans..."

"La culture adolescente, il y a encore cinquante ans, témoignait d'une extraordinaire gravité. A 33 ans, Malraux avait déjà écrit Les Conquérants, La Voie royale et La Condition humaine. A 27 ans, Camus avait rédigé L'Étranger, Noces, Caligula et Le Mythe de Sisyphe. Au même âge, aujourd'hui, les écrivains nous [font chier avec] leurs problèmes sentimentaux et affectifs."

L'exemple de Malraux est plus probant, étant donné certains aspects déjà ados de l'oeuvre de Camus, mais il est vrai que l'on a tendance à oublier, surtout pour le premier, qu'ils ont été jeunes un jour.

Cette remarque est issue d'une interview de Paul Yonnet. Dans la mesure où, depuis que j'ai découvert son Recul de la mort, je ne l'ai jamais présenté avec toute la clarté requise, dans la mesure où est il est bien possible que j'y revienne dans les semaines à venir, je vous renvoie à cette présentation synthétique, trop rapide sur certains points, c'est inévitable, mais claire.


Je profite de l'occasion pour remercier chaleureusement le maître d'avoir mis un lien vers cette cette mise en ligne, avec modifications, de mon texte antique sur Benjamin Constant. On trouve de ces choses, sur le Net...


Bon dimanche à tous, que saint Anelka, comédien et martyr, vous protège !

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mardi 20 avril 2010

"L'immobilité ça dérange le siècle…"

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Un des plaisirs - et une des limites - de l'écriture « bloguesque » est que l'on est parfois loin de savoir soi-même ce que l'on va écrire le lendemain : on croit que l'on va écrire quelque chose, et on part sur une autre piste, on tire sur un fil que l'on pensait sans intérêt majeur, on découvre de nouvelles idées, ou on en redécouvre d'anciennes… Ceci pour expliquer que le texte que vous allez lire a d'abord été un projet pour essayer de clarifier un peu rien moins que le concept de Dieu. Cette tache ardue en cours, je me suis dit que la citation de Pierre Boutang que je prenais pour point de départ pouvait nourrir le récent débat avec L. James et M. Limbes. Mais, en m'attelant à ce petit travail, j'ai « tilté » sur une phrase de Boutang, laquelle m'a permis de mieux comprendre je crois cette intéressante idéologie qu'est l'anarchisme. C'est donc sur elle que je vais me concentrer aujourd'hui, sachant bien que je n'oublie pas les autres questions en suspens, espérant même que ce détour ne sera pas à cet égard totalement inutile.



Peut-être vous souvenez du passage du Sartre de Boutang que je vous citai il y a trois mois environ : l"homme qui chante comme à la fois présent et absent au monde. Le texte qui suit, issu du même livre, aborde le même problème :

"Étrange comme les religieux, précisément parce qu'ils en sont séparés, témoignent d'une connaissance aiguë des rapports de société, non parce qu'ils en sont « distants » mais parce que le mode de vie qu'ils ont choisi les fonde. La communauté religieuse est la première manifestation de cette solitude qui fonde la communion parce qu'elle est relation de l'être en qui toutes les communions trouvent leur sens. Le mouvement issu de la Révolution française, en qui Joseph de Maistre voyait déjà l'inspiration démoniaque, consistait dans son aspect le plus profond à méconnaître la place dans l'économie de la société de la « sécession » apparente des contemplatifs. La solidarité des hommes devenait une réalité suffisante à soi, se nourrissant de soi-même, la pitié humanitaire n'avait nul besoin du détour de l'amour divin, et c'est dans la société elle-même conçue comme un vaste système de raison qu'elle trouvait sa justification. En fait, à mesure que le temps passa, et que les richesses de la solitude, et du rapport de l'homme à Dieu, furent consommées, le visage féroce et démoniaque de la déréliction apparut ; la solitude devint vraiment un abandon et un désespoir, et qu'est-ce que l'amour et le sentiment de la communauté entre des individus désespérés ? Sur ce point, Sartre a bien raison : il ne fait que tirer la dernière conséquence de l'athéisme de la Révolution française. Seulement, il ne se laisse pas prendre au piège de l'optimisme humanitaire ; il proclame la contingence radicale des communautés humaines. La nouvelle solidarité qui apparaît alors - elle est impossible à fonder - résulte de la communauté de déréliction, de l'identité du désespoir." (pp. 42-44)

Exprimons directement notre thèse du jour : l'anarchisme, finalement, n'est « que » la conscience de la nouvelle donne des rapports humains en période moderne. "La solitude devint vraiment un abandon et un désespoir, et qu'est-ce que l'amour et le sentiment de la communauté entre des individus désespérés ?", voilà le point de départ de l'anarchisme, et voilà pourquoi il reste une des pensées importantes de notre temps. « Ni Dieu, ni maître », cela veut dire aussi : à partir du moment où il n'y a pas de Dieu, il n'y a plus rien qui justifie les maîtres. Attention, l'interprétation basse - et pas totalement fausse - de ceci revient à assimiler religion et justification hypocrite du pouvoir des uns sur les autres - cela a existé, cela existe encore, certains aimeraient que cela existe encore plus, mais ce n'est qu'un aspect de la question : dans la société traditionnelle à l'occidentale, le puissant est enserré dans un réseau d'obligations qui trouve sa justification in fine dans l'existence de Dieu - à partir du moment où celui-ci n'existe plus, ce sont toutes les hiérarchies en place qui s'écroulent. L'anarchisme est ici bien plus cohérent que les idéologies bourgeoises qui essaient de sauver les apparences, de garder un bout utile de Dieu après l'avoir effacé de la globalité de l'existence (un passage du Maurras de Boutang montre bien comment la religion catholique, avec l'appui de la bourgeoisie, s'est concentrée au XIXe siècle sur ce qui pouvait lui rester, les femmes et les enfants, et comment cela a contribué à lui donner son image caricaturale, repoussoir toujours utile de nos jours...)

Plus cohérent et plus lucide : en modernité l'homme est peut-être roi, mais le roi est nu, et pas beau à voir.


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C'est tout l'aspect noir de l'anarchisme - "Il n'y a plus rien, plus plus rien" - qu'il faut, contre certains anarchistes eux-mêmes séparer fortement de l'optimisme libertaire mâtiné d'utopie. L'anar cohérent peut essayer de voir ce qu'il est encore possible de faire avec les rapports humains dans un monde sans transcendance ni verticalité (ce pourquoi, s'il existe des gens que l'on peut effectivement caractériser comme « anars de droite », ils ne sont pas vraiment anars : ils sont anars pour eux-mêmes, de droite pour les autres), il sait que l'on ne peut rien bâtir, parce qu'il n'y a plus de fondations.


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L'anar sait que la société moderne ouvre des possibilités nouvelles, notamment de rencontres, les barrières entre les classes, ou les ordres, s'effaçant petit à petit (non sans renaître sous d'autres formes, mais passons pour aujourd'hui), mais il sait aussi que ces rencontres, pour agréables et instructives qu'elles puissent parfois être, ne mènent pas très loin - on revient toujours à la crue et cruelle nudité de l'être humain : Amer savoir, celui qu'on tire du voyage dans la société, ce serait la morale à tirer de l'histoire.

Ajoutons enfin ceci : l'anarchisme se fout de l'égalité, l'anarchisme n'est pas égalitariste. Je ne suis pas un grand spécialiste du professeur Choron, mais certains des ses propos, tels que Nabe retranscrit dans son journal, vont tout à fait dans ce sens, et le moins que l'on puisse dire est qu'ils ne sont pas « de gauche ». Tous dans la même galère, tous dans la même merde, voilà à la limite le seul égalitarisme anarchiste : il ne préjuge rien des qualités et défauts des individus, ne préconise rien pour remédier aux inégalités (ce qui ne signifie pas qu'il les approuve toutes). L'idée est plutôt : puisque le monde moderne nous laisse seuls face à nous-mêmes, il n'y a plus de place réelle pour la compromission et les faux-semblants, il faut voir l'homme tel qu'il est, et tant pis si ce n'est pas beau.


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A partir de là… à partir de là, il peut y avoir plusieurs directions, de la misanthropie pure et simple à une certaine sagesse désabusée éventuellement teintée d'hédonisme (on reconnaît là deux aspects de l'oeuvre d'un Léo Malet, La vie est dégueulasse vs. Nestor Burma), voire le début d'une certaine confiance en l'homme, la recherche de nouvelles fondations… Mais l'on sort alors de l'anarchisme pur et dur - et de notre sujet (on connaît l'hypothèse de Maximilien Rubel d'un Marx anarchiste avant tout - avant tout peut-être, mais après ?).

Faisons alors un sort au « libertaire », j'entends par là celui qui est positif, qui veut abolir lois et frontières, etc. Il ne s'agit pas d'en dire du mal - même si j'en pense -, mais de marquer ce qui le sépare et le rapproche de l'anar tel que je viens d'essayer de le définir. Ce qui le rapproche, c'est un certain mépris pour les lois, et cela peut justifier bien des formules communes, mais il est important de comprendre que ce mépris n'a pas la même source. L'anarchisme voit - avec des sentiments plus ou moins mêlés, il n'est pas nécessairement nostalgique - le manque qu'il y a dans la loi moderne, ou bourgeoise, par rapport au système traditionnel, alors que le libertaire joyeux voit avant tout dans la loi, traditionnelle ou moderne, une source d'oppression, pour les autres et pour lui-même. Ce qui se perd entre l'anarchiste et le « libertaire » (je n'ai pas vraiment de meilleur terme, « libéral-libertaire » est tout de même trop actuel et restrictif), c'est la conscience d'un manque, de l'écroulement de quelque chose dans les rapports humains avec l'irruption de la modernité. Si vous voulez, l'anarchiste est issu de la modernité mais en tant que conscience de ce qui manque à celle-ci, le libertaire est un produit de la modernité et ne comprend pas qu'il y avait quelque chose d'autre avant - ou s'en fout complètement.


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Et Sartre, dans tout cela ? Encore une fois, je parle du Sartre décrit par Boutang, avec peut-être quelque injustice vis-à-vis de l'intéressé - mais en considérant ce Sartre comme plausible. A lire Boutang donc, on voit bien le fonds « anar » de Sartre (sans doute peut-on relire La nausée sous cet angle), mais aussi que quelque chose (l'envie de pouvoir ?) l'a tout de même poussé à ne pas en rester là, et à faire profession de maître. D'où, semble-t-il, le caractère arbitraire de certaines de ses prises de position (pourquoi aller traîner du côté de Marx, finalement ?), et l'intolérance et l'intransigeance de ses polémiques, comme s'il voulait masquer par là la gratuité conceptuelle originelle de sa volonté de politique.

Quoi qu'il en soit de ces hypothèses relatives à l'individu Jean-Paul Sartre, revenons à notre anarchiste, et synthétisons notre propos : l'anarchiste, né de la modernité, conscience de la perte que celle-ci induit, est celui qui sait qu'Il n'y a plus rien et qui tire les conséquences de cette donnée politique, avant tout dans sa vie quotidienne, puisque c'est le seul domaine où il pense pouvoir encore faire quelque chose. D'où à la fois qu'il ne joue pas grand rôle politique, et qu'aucune pensée politique sérieuse, qui pense nécessairement qu'Il y a encore quelque chose, doive l'affronter, éventuellement l'intégrer, le « dépasser » ; d'où aussi qu'il ne peut être le fait que d'individus isolés, en minorité si l'on veut, mais qu'il soit néanmoins, en tant qu'idéologie, présent en permanence depuis l'apparition de la modernité.

D'une certaine façon, l'anarchiste est le « renonçant » du monde moderne : non au sens où il mènerait nécessairement une vie d'ascète, mais parce que, tel le renonçant indien chez Dumont ou le moine du Moyen Age, il incarne à l'extrême un aspect de la société à l'écart de laquelle il se tient. A cette importante différence près avec les modèles traditionnels de renonçants, que ceux-ci contribuent par ce qu'ils incarnent à faire fonctionner ces sociétés, alors que l'anarchiste est plus la personnification du fait que la nôtre ne sait plus comment fonctionner. Écrire qu'on a les renonçants que l'on mérite serait faire injure aux grands anarchistes - parmi lesquels, contrairement à ce qu'écrit Muray, qui ne prend pas assez en compte la distinction avec le libertaire, il faut indubitablement compter Céline -, mais le fait est que la symétrie avec le renonçant traditionnel s'arrête où s'arrête la symétrie entre modernité et tradition.

Ce qui repose la question de ce que peuvent faire les hommes seuls, croyants ou non (et d'ailleurs, il n'est pas logiquement impossible, même si de fait c'est plutôt rare, ou en tout cas rarement revendiqué, que l'anarchiste soit croyant), peuvent faire dans la société d'aujourd'hui pour la remettre dans le bon sens - et nous retrouvons Laurant James, l'Oumma, etc. Ce sera pour une prochaine fois si vous le voulez bien.

En attendant, revenons au fameux chef-d'oeuvre de Léo Ferré, Il n'y a plus rien, à l'aune des interprétations que je vous ai proposées aujourd'hui. Il me semble que Léo y hésite en permanence entre le versant noir et le versant utopiste de l'anarchie. On sait qu'il fut très marqué par 68 - dont je ne serais pas loin de penser que ce fut le principal mérite : lui avoir permis de renouveler sa manière et d'écrire ses plus belles chansons. Ce qui fait qu'il dit un peu tout et son contraire - mais qu'il le dit bien. "Nous aurons tout - dans dix mille ans", la dernière phrase marque clairement cette ambiguïté. Cet angle de vue en tout cas me semble éclairer certaines des obscurités de ce texte. Et même, si j'ose dire, ses clartés : "C'est vraiment con, les amants..."


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Quand je vois un couple dans la rue, je change de trottoir...

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vendredi 12 mars 2010

"Quand c'est fini n-i n-i ça recommence.."

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L'histoire ne se répète pas que sous la forme de la farce. Certes les volontés d'oubli du passé que Mai 68 illustra et que Nicolas Sarkozy perpétue (d'oubli du passé ou de promotion d'un seul passé : celui où la France fait la plus mauvaise figure, ce que Paul Yonnet a appelé la « mythologie noire ») peuvent sembler quelque peu dérisoires par rapport au désir de se perdre des générations qui ont immédiatement suivi la Grande Guerre, mais dans les deux cas les conséquences sont tragiques. Bernanos nous le disait en 1930 environ :

"Nous ne sommes que trop tentés d'accepter cette liquidation du passé, sans garantie, sans contrôle, comme nous acceptâmes de liquider les stocks. L'illusion des faibles, à chaque nouvelle tentative d'une impossible libération, est de faire table rase, de recommencer la vie disent-ils - comme si la vie se recommençait ! Illusion familière aux individus et aux peuples, car un peuple risque de commettre beaucoup plus souvent qu'on ne le pense, en dépit des fanfaronnades, ce péché contre l'Esprit, qu'aucun repentir ne rédime. Lorsqu'il y a dix ans nous affichions à la face du monde la prétention ridicule de commencer une Ère nouvelle - « Quelle ère, se disait le poilu consterné. L'air de quoi ? Est-ce qu'ils vont supprimer La Marseillaise ?... » - ce mensonge inouï fait pour étonner les poules de Chicago dissimulait mal une lassitude énorme, la honteuse hâte à nous renier, reniant avec nous nos morts. Nous nous vantions d'être les hommes de l'avenir que déjà nous n'osions plus regarder notre victoire en face, la guettant de biais, prudemment, avant de lui tourner le dos. Ainsi lorsque nos fils parlent aujourd'hui avec un innocent dédain de l'époque désormais préhistorique où la bicyclette, sous le nom de vélocipède, ressemblait à une girafe suivie de son petit, quand l'automobile n'était encore qu'un effrayante machine aux quatre roues grêles, tenant de la sauterelle et de la tortue, avec ce reniflement lamentable, le spasme de son pauvre petit ventre de cuivre, et l'éternuement convulsif qui préludait à d'illusoires départs, nos fils, dis-je, oublient qu'ils risquent de rompre inutilement, dangereusement, avec un passé trop proche, trop étroitement uni par des liens secrets à leurs épreuves, à leurs déceptions, à leurs malheurs, au tragique de leur propre destin.

Reste la légende - vérité humanisée. Non pas la brillante rhétorique des entrepreneurs de mensonges, mais cette vérité qui vient jusqu'à nous avec le souvenir de quelques hommes exceptionnels, dont le génie nous restitue la part non corrompue, impérissable, du passé." (La grande peur des bien-pensants, "Pléiade", pp. 62-63)

Il y a deux niveaux : la Grande Guerre (de même que l'épisode Vichy-collaboration) fut une rupture en elle-même. Mais les générations d'après, celle des années folles, celle de 68 en rajoutèrent sur une rupture par elle-même déjà fort traumatisante, en tournant le dos au passé (les morts et les survivants de la Grande Guerre deviennent une gêne), ou en n'en sélectionnant qu'un aspect (Nous sommes tous des Juifs allemands). On connaît les conséquences pour l'entre-deux-guerres : des divisions de plus en plus fortes entre Français, sociales, politiques, avec notamment le pacifisme à outrance...


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La symétrie s'arrête là. Dans La Grande Peur, Bernanos revient sur le désastre de Sedan. Mai 68, ce n'est pas seulement la condamnation de Vichy, c'est un deuxième oubli de la Grande Guerre, et c'est même l'oubli de la séquence historique Sedan-Verdun-Vichy. Rappeler les chocs de ces guerres - perdue en 1971, « gagnée » en 1918 -, cela ne revient aucunement à dire que finalement quelqu'un comme Darquier de Pellepoix était un type bien ; mais ne pas prendre la mesure de ces chocs, perpétuer l'oubli de cette séquence, c'est d'une part ne pas comprendre ce qui s'est passé dans l'entre-deux-guerres, c'est d'autre part - et pour ce qui nous concerne le mal est fait - recommencer les mêmes divisions à base de croyance naïve en la possibilité de la « table rase ».


Dans quelle mesure le deuxième paragraphe de la citation de Bernanos s'applique-t-il à de Gaulle ? A-t-il « humanisé la vérité », ou ne fut-il qu'un « brillant rhétoriqueur » ? Sa tache était bien difficile : outre qu'il était à la fois juge et partie dans l'affaire, on peut estimer que s'il était arrivé, ou revenu, quelques années plus tard, il aurait vraiment pu nous aider à aboutir à une « légende » équilibrée, mais que, les conflits entre Français étant encore trop présents, il dut faire trop de rhétorique (sur la décolonisation aussi), et que cela finit par se retourner contre lui. Et malheureusement, de fil en aiguille, contre nous.

(Il faudrait un livre entier pour étudier les contradictions de Nicolas Sarkozy sur ces thèmes... Il est vrai que sa tache n'est pas bien aisée non plus.)


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Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi...

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lundi 8 février 2010

Phantom of the Paradise (Bestiaire de la décadence).

P. Boutang ne se fait pas faute de le rappeler aussi souvent qu'il l'estime nécessaire, de Gaulle était maurrassien, sinon d'obédience stricte, du moins, c'est peut-être plus important, de culture comme de sensibilité. Et souvent, à la lecture de L'avenir de l'Intelligence, on est frappé de ce que les processus décrits ou prophétisés par Maurras ont subi une accalmie pendant les premières années de la Ve République. J'en donnerai des exemples précis ultérieurement : ce qu'il faut noter maintenant, c'est que cela ne doit pas pour autant conduire à surestimer ces années-là, précisément parce que la lecture de Boutang et de Maurras nous donne d'importants indices sur la longévité de la sujétion de certains secteurs de la vie politique et intellectuelle française à des forces étrangères.

(Précisons à toutes fins utiles, que tout ce qui étranger n'est pas mauvais, que tout ce qui est français n'est pas bon, et qu'évidemment on ne va pas empêcher les cultures de communiquer, et de se transformer mutuellement en communiquant entre elles. Ce qui est en jeu est le relatif contrôle qu'une nation, en l'occurrence celle où nous vivons, peut encore avoir sur elle-même.)

Ce qui ferait donc des années 60, rétrospectivement, et de ce point de vue, une période de répit dans la longue histoire de la dissolution de la « nation France » : d'où que des intellectuels de sensibilités pour le moins diverses tressent désormais les lauriers au Général... alors même que son action fut trop tardive, au sein de cette longue histoire, pour que ces processus dissolvants ne reprennent pas, et de plus belle, le Général une fois disparu, quand celui-ci ne les a pas, à son corps plus ou moins défendant, encouragés.

(Je ne parle jamais de Pompidou : je le connais mal, et, entre son côté fin lettré français et son côté banquier employé de Rothschild, j'ai un peu de mal à le cerner. J'aurais tendance à dire qu'il est devenu plus gaulliste lorsqu'il a succédé au Général que lorsqu'il a travaillé avec - et parfois contre - lui. Le fait que sa présidence ait été abrégée par la maladie puis la mort ne favorise pas un jugement très motivé. - Ce pourquoi il est plus commode de prendre pour point de départ symbolique de la disparition de de Gaulle l'accession du traître Giscard à la Présidence de la République en 1974. On sait bien qu'à partir de là...)

Mais laissons de côté VGE et son héritier Sarkozy, ce qui m'intéresse aujourd'hui est de montrer l'ambivalence du gaullisme dans le cadre de cette histoire de la progressive - mais non linéaire - perte de contrôle de la nation française sur elle-même. Les livres de François-Xavier Verschave sur la Françafrique, puis sur la Ve République, celui de Dominique Lorentz sur les Affaires atomiques, lus il y a quelques années, m'avaient déjà fait comprendre à quel point il y avait une part de guignol dans les manifestations plus ou moins anti-américaines de la politique étrangères gaullienne. Ce n'est pas, entendons-nous, que ces divers « Québec libre » aient été tout à fait sans effets, sinon en eux-mêmes, du moins par ce qu'ils symbolisaient de la possibilité d'une « troisième voie » (que Dominique de Roux cherchera à théoriser avec sa fameuse « Internationale gaulliste »), ou qu'à titre personnel ils me déplaisent : c'est que, dans l'état du monde et de la France depuis la seconde guerre mondiale, le souverain français ne peut se permettre grand-chose qui déplaise vraiment aux États-Unis. Sortir de l'OTAN avec de grands mouvements de bras est une chose, refiler ensuite la bombe atomique aux pays à qui les États-Unis veulent bien la donner en permettant à ceux-ci de ne pas avoir de participation directe à l'affaire, en est une autre, hélas complémentaire de la première.

(De ce point de vue certains des arguments de N.S. sur la rentrée de la France dans l'OTAN n'étaient pas inconsistants. Mais il est tout de même regrettable de vouloir à ce point, et si ostensiblement, être les valets des Américains au moment où ceux-ci perdent de leur puissance... Je n'irais pas jusqu'à dire que N. S. a plus de liberté que le Général, car les États-Unis ne sont pas les seuls à avoir misé de l'argent en France (pays pétroliers, Israël... sans parler du rôle de l'UE), mais, avec les reconfigurations géopolitiques en cours, il est dommage se se lier ainsi les mains auprès d'une puissance en déclin. Et je passe sur la portée symbolique de la chose.)

Je ne connais pas assez de Gaulle pour savoir ce qu'il avait en tête en gérant ces tendances contradictoires de la politique étrangère française : il ne s'agit pas du reste de juger un homme, ni de méconnaître la difficulté des situations qu'il eut à affronter. J'essaie de saisir l'esprit paradoxal d'une époque, son ambivalence, ce qui fait qu'à certains points de vue nous avons un peu tort de la regretter.

Deux autres exemples.
L'affairisme : l'expression « État-UDR » n'était pas une vue de l'esprit, l'histoire de certaines fortunes françaises, bâties alors en complicité avec les politiques, est bien (?) connue - ou disons est assez connue, ce que l'on pourrait apprendre de mieux - de pire - ne risquant pas de modifier le tableau d'ensemble dans le sens de l'honnêteté et de la transparence. Sur certains points la vie politique française a évolué, certaines choses ne sont plus permises. Dans le même temps, il suffit de comparer le Général à Jacques Chirac ou Nicolas Sarkozy, du point de vue de la probité et du rapport à l'argent, pour voir que, à la tête de l'État, l'évolution a été contraire. Là encore, il faut tenir ensemble les deux arguments : du point de vue de la moralité publique, de l'exemplarité, il est difficile de nier qu'il vaut mieux un chef d'État qui donne une image vraisemblable d'honnêteté, que Jacques « Je me sers dans la caisse », ou Nicolas « Bling-Bling-Bolloré-Rolex-Ray-Ban-Bouygues-etc. » ; mais il serait tout aussi vain de se cacher que la réputation d'honnêteté de de Gaulle a indirectement permis aux barons de l'UDR de s'en mettre plein les poches, que cette honnêteté les a en quelque sorte couverts.

(Il n'est par ailleurs que de penser à l'urbanisme de la Ve République, et notamment à l'héritage de cités pourries qu'elle nous a laissées, et dont nous n'avons certes pas fini de payer les arriérés, pour constater que ces grosses fortunes ne se sont pas développées sans nous en laisser supporter quelques conséquences...)

D'un point de vue plus conceptuel, si de Gaulle fut vraiment maurrassien d'esprit, si donc il chercha à mettre au point une Constitution qui donne assez de continuité à la tête de l'État pour qu'elle se sente une relative indépendance vis-à-vis de l'opinion comme des puissances financières, si tel était, et je ne demande qu'à le croire, le but ; si de plus le Général lui-même, bon an mal an, avec les ambiguïtés que nous sommes en train d'évoquer, incarna une continuité de l'État et de la Nation, cela n'empêche pas, au contraire, que, dans l'hypothèse où le chef de l'État, soit se montre lui-même d'une trop grande faiblesse vis-à-vis de l'Argent (Mitterrand, Chirac), soit aime tellement l'Argent que tout ce qui est national, et donc d'ordre spirituel, ne peut que, consciemment ou non, le gêner (VGE, NS), alors, dans cette hypothèse vérifiée depuis maintenant 35 ans, la Constitution de la Ve République devient elle-même un facteur dissolvant de première importance.

(Oui, sur Mitterrand : comme P. Yonnet dans son François Mitterrand, le Phénix (Fallois, 2003), je pense que sa personnalité supposée si florentine, secrète, retorse, etc., n'a rien en elle-même de bien mystérieux. En revanche, la configuration historique dans laquelle il s'est trouvé (premier président socialiste, contemporain de Thatcher et Reagan, opposant historique au Général), en plus de son orgueil personnel, font qu'il n'est pas facile, par rapport aux sujets qui nous préoccupent, et malgré ses évidentes compromissions et démissions, de se contenter de jugements sommaires et brefs, surtout quand on voit ce qui a suivi. Je me contente donc ici, comme souvent, d'une simple allusion.)

"Le poisson pourrit par la tête" : si c'est la tête qui dirige tout, cette pourriture n'en est que plus dommageable au corps social en son ensemble. Les monarques constitutionnels, les « présidents-chrysanthèmes », lorsqu'ils ne sont pas à la hauteur de la tache, font moins de dégâts réels ou potentiels qu'un mauvais Président de la Ve (ou des États-Unis).

- Ceci posé, si un régime partiellement issu de certains principes anti-libéraux et anti-capitalistes de Maurras est devenu au fil du temps un parfait cheval de Troie - et même un bélier - du libéralisme capitaliste, qui ne génère plus aucun contre-pouvoir (ce qui n'était pas le cas au début, c'est précisément ce qu'on ressent à la lecture de L'avenir de l'Intelligence, et dont je vous entretiendrai une autre fois), cela ne signifie pas qu'il faille, ou que l'on puisse, revenir à ce qui existait avant, en l'occurrence cette IVe République qui a justement laissé à de Gaulle certaines situations (la décolonisation, le nucléaire français dirigé par Américains et Israéliens, l'affairisme ambiant...) dont il ne parvint jamais à se défaire. Mais nous abordons là le domaine des solutions, et comme tout le monde, j'y suis nettement moins disert que lorsqu'il s'agit de critiquer. Bonne semaine !

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dimanche 17 janvier 2010

"Je croyais, moi aussi..." - A l'assaut !

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- Ça fait toujours du bien par où ça passe :

"Le XXe siècle s'est achevé après cinquante ans d'existence. On ne sait plus quoi faire des cinquante ans qui nous restent. Nous sommes les passagers lâchés d'une loco supersonique. Comment rivaliser ? Comment être plus modernes que nos arrières-grands-pères ? Le XXe est passé plus vite qu'une balle boche. L'Homme n'est pas à la hauteur, en rien.


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(...)

C'est lorsque je me prends à ressentir une vague impression de considérable désespoir, un déchirement dramatique en entendant une chanson rock aux ridicules romantiques larmoiements yankees, aux psychédéliques sirupeuses fausses démences écoeurantes, ou ces sortes de danses de basses déprimantes (la guitare basse est pour moi l'un des principaux symboles de la vulgarité de ce monde), gonflées de décibels, ces marteaux pilons, tous ces nasillards synthés sur lesquels les trois quarts des êtres humains se donnent l'illusion du rythme, alors qu'ils ne font que la parodie involontaire du pas cadencé, que je me rends compte que je vis ici, dans l'époque abjecte des discothèques à lasers, des tristes figures épanouies, des paumés dangereux, des étudiants aux pattes rasées, des cravates limaces et de cette jeunesse prolongée, déodorisée, en éclosion totale de poncifs et prête à tout pour s'abrutir sans même le savoir.


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Entre autres raisons, si les jeunesses sont irrévocablement foutues, c'est que trois générations maintenant ont grandi dans des berceaux remplis au ras bord de ce Rock Fangeux, cette pacotille sonore, cette caricature aux pauvretés si grotesques que les jazzmen en pissaient de rire et qu'aujourd'hui la vulgarité et le culot des nostalgies ont érigé en Culture dans les préaux de toutes les maternelles.

Je croyais, moi aussi, qu'il serait bon que le monde revienne d'une façon ou d'une autre à la Religion, aux Classiques et à la Propreté. J'ai déchanté dans un glaviot. Révolté toute mon indicible jeunesse contre les hideux hippies de ma génération, ces romantiques dégoulinants et mous, pops et flous - je me suis fait honnir pendant dix ans en affichant (chapeauté et cravaté dès mes quatorze ans) des mythes qui depuis longtemps avaient été ligaturés comme des trompes. Mon allure détonnait.


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Ce ne sont même plus ces détonations que je me propose de rapporter ici, mais l'impossibilité écoeurée et coléreuse de comparer les larves d'hier à celles d'aujourd'hui. Les années quatre-vingt s'ouvrent sur un virage, un fatal virage. Déjà certains « bolides » croient couper la route. C'est faux. La boucle est bouclée. Plus de Lois à défoncer. Plus de révolte possible. Plus d'intérêt pour rien. Plus de sentiments ni de désirs. Plus d'idée. Plus de talent. Plus de moyens pour en avoir. Ni pour le montrer. Plus de disciplines, tous les arts en sont pleins. Juste un tube, très étroit, très restreint pour exprimer cette carence grandiose, cette indigence sur fond de faux luxe libéré. La fin du monde est passée. Voilà ce que nous en avons fait."


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(M.-É. Nabe, Au régal des vermines, 1985, pp. 127-128.)

Le début, outre cette figure du train qui décidément en ce moment nous poursuit, évoque "cette fin des Temps modernes, un été de 1945, à Berlin..." chère à Dominique de Roux ; le passage sur le rock et la jeunesse, bien que fondamentalement vrai, peut inviter à quelques nuances... Une autre fois peut-être, il s'agissait ce dimanche matin de recharger un peu les batteries. (- Avant Dieu seul sait quoi.)

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mercredi 16 décembre 2009

Saint Dominique, relaps et saint...

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Dominique Zardi obsèques Bashung

The one and only Dominique Zardi, en train de faire le con avec son alter ego Attal chez Chabrol, puis seul, statue du commandeur à l'enterrement d'Alain Bashung (photo © Un-ami-à-moi)...


Décédé il y a deux jours après une carrière remplie d'à peu près 500 films, D. Zardi illustrait à sa manière ce fantasme de la modernité artistique :

"L'art que nous possédons aujourd'hui est un résidu que nous a laissé une société aristocratique, résidu qui a été encore fortement corrompu par la bourgeoisie. Suivant les meilleurs esprits, il serait grandement à désirer que l'art contemporain pût se renouveler par un contact plus intime avec les artisans ; l'art académique a dévoré les plus beaux génies, sans arriver à produire ce que nous ont donné les générations artisanes." (G. Sorel, Réflexions sur la violence, 1907, Marcel Rivière, 1972, pp. 44-45)

D'une manière générale, je trouve que les artistes et esthètes sont un peu sévères avec le bourgeois, je vous en parlerai plus avant à l'occasion - il suffit d'ailleurs de voir ce qu'il reste de l'art quand le bourgeois s'y intéresse moins et/ou se noie dans l'indifférenciation de la classe moyenne. Passons : ces lignes du syndicaliste révolutionnaire Sorel, on les trouverait sans grande modification au fil d'interviews de Jean Renoir, ou dans les Cahiers du cinéma, en 1955 comme en 1990, et bien sûr dans d'autres domaines artistiques. La figure de l'artisan comme ce qui permettrait de sortir des jeux effectivement pervers entre l'artiste et le bourgeois, qui ont autant besoin l'un de l'autre qu'ils ont parfois de mal à s'accepter l'un l'autre ; la figure de l'artisan qui permettrait d'échapper au mensonge romantique, pour parler comme R. Girard, de l'artiste supposé anti-conformiste et qui occupe pourtant une place précise (et épuisante) dans le système... cette figure hante l'artiste moderne de la même façon que, vous ne l'ignorez pas, l'individualisme moderne est hanté par son contraire le holisme, et elle a effectivement contribué parfois à la conception de grandes oeuvres. Mais, sauf exceptions importantes comme Hollywood jusqu'aux années 50, elle ne peut être qu'un point-limite ou un fantasme, dans une société individualiste. Ce pourquoi elle revient périodiquement, sans pouvoir s'imposer.


Ces réflexions inspirées par le décès de Dominique Zardi étant énoncées, revenons à notre sujet du jour.

Il n'apparaît à ce comptoir que de temps à autre, mais le Bernanos pamphlétaire (je connais trop mal le romancier, lu par intermittences il y a presque vingt ans maintenant) me saisit de plus en plus - à la fois parce qu'il me séduit et parce que, tel un des esprits du Drôle de Noël de M. Scrooge, il me prend par le col et me pousse à comparer mes espérances et ce que je fais de ma vie au jour le jour.

Quelques sentences aujourd'hui donc, pour le profit de tous (Les grands cimetières sous la lune, je cite d'après l'édition Pléiade) :

la légitime défense : "ce droit qui me paraît de plus en plus réservé à une certaine catégorie de citoyens et comme inséparable du droit de propriété, au point qu'on peut bien défendre à coups de fusil sa maison, même si l'on en a plusieurs, alors ne peut défendre par les mêmes moyens son salaire, même si l'on ne possède rien d'autre..." (p. 485) - eh oui, c'est ça, l'esclavage salarié, il y a toujours un moment où l'on est plus esclave que salarié !


KIRK DOUGLA S SPARTACUS

En même temps, un esclave révolté, ce peut être un peu lourdaud...


"L'homme de bonne volonté n'a plus de parti, je me demande s'il aura demain une patrie." (p. 499)

"Le démocrate, et particulièrement l'intellectuel démocrate, me paraît l'espèce de bourgeois la plus haïssable. Même chez les démocrates sincères, estimables, on retrouve cet inconscient cabotinage qui rend insupportable la personne de M. Marc Sangnier : « Je vais au Peuple, je brave sa vue, son odeur. Je l'écoute avec patience. Faut-il que je sois chrétien... Il est vrai que Notre-Seigneur ma donné l'exemple ! » Mais Notre-Seigneur ne vous a pas donné cet exemple ! S'il a fait sa société d'un grand nombre de pauvres gens - pas tous irréprochables - c'est parce qu'il préférait, je suppose, leur compagnie à celle des fonctionnaires. (...) Quant aux potentats du haut commerce, discutant du dernier Salon de l'automobile ou de la situation économique du monde, ils me font rigoler. Au large ! Au large ! Ce qu'on appelle aujourd'hui un homme distingué est précisément celui qui ne se distingue en rien. Comment diable peut-on les distinguer ?" (pp. 548-49)

La Ve République post-gaullienne en quelques mots : "Est-il utile de prétendre réprimer l'anarchie politique ou sociale par des moyens tels que, ridiculisant tout scrupule, ils favorisent une espèce d'anarchie morale d'où sortira tôt ou tard une anarchie politique et sociale pire que la première ? Nous savons déjà ce qu'est la guerre totale. La paix totale lui ressemble, ou plutôt ne se distingue nullement d'elle. Dans l'une comme dans l'autre, les gouvernements se montrent, à la lettre, capables de tout." (p. 556)

"Dieu ! laissez votre vieux scrupule de ménager un ordre qui se ménage si peu qu'il se détruit lui-même. (...) A toutes les questions qui vous sont désormais posées, est-il donc si difficile de répondre par un oui ou par un non ? Ainsi parlent les gens d'honneur. L'honneur est aussi une chose de l'enfance. C'est par ce principe d'enfance qu'il échappe à l'analyse des moralistes, car le moraliste ne travaille que sur l'homme mûr, bête fabuleuse inventée par lui, pour la commodité de ses déductions. Il n'y a pas d'hommes mûrs, il n'y a pas d'intermédiaire entre un âge et un autre. Qui ne peut donner plus qu'il ne reçoit commence à tomber en pourriture [et cela vaut pour les civilisations comme pour les individus, à bon entendeur...]. Ce que disent la morale ou la physiologie sur ce point important n'a pour nous aucun intérêt parce que nous donnons aux mots de jeunesse et de vieillesse un autre sens qu'eux. L'expérience des hommes, et non de l'homme, nous apprend vite que jeunesse et vieillesse sont affaire de tempérament ou, si l'on veut, d'âme. J'y reconnais une sorte de prédestination. Ces vues, avouez-le, n'ont absolument rien d'original. Le plus obtus des observateurs sait parfaitement qu'un avare est vieux à vingt ans [revoilà Scrooge... mais Dickens lui laisse une chance que Bernanos, assez augustinien sur ce coup, semble lui refuser]. Il y a un peuple de la jeunesse. C'est ce peuple qui vous appelle, c'est ce peuple qu'il faut sauver. N'attendez pas que le peuple des vieux ait achevé de le détruire par les mêmes méthodes qui jadis, en moins d'un siècle, ont eu raison des Peaux-Rouges. Ne permettez pas la colonisation des Jeunes par les Vieux ! Ne vous croyez pas quittes envers ce peuple par des discours, fussent-ils même imprimés. Au temps où les Pharisiens d'Amérique décimaient scientifiquement une race mille fois plus précieuse que leur dégoûtant ramas, les Indiens de Chateaubriand et de Cooper ne partageaient-ils pas avec l'Écossais de Walter Scott les savoureux loisirs des chattes romanesques qui se régalent de pitié comme de sang frais ?" (pp. 521-22)

Le passage sur les Indiens suffit me semble-t-il à répondre aux questions que je me posais il y a plus d'un an (dans un texte où je vous annonçais une livraison sur Bernanos et le jeunisme... que voici donc), sur ce que Bernanos aurait pensé de notre actuel « choc des civilisations ».

Deux pistes d'analyse :

- la colonisation des Jeunes par les Vieux a eu lieu, bien évidemment, au fil des progrès de l'individualisme (avec un rôle non négligeable en la matière des « nouveaux philosophes ») et de la raréfaction des jeunes (au sens usuel) en Occident, heil Yonnet. Mais on sait ou on devrait savoir (cf. Arendt pour l'impérialisme fin XIXe, Verschave pour la Françafrique) que la colonisation implique souvent une colonisation à rebours - ce que l'on dénonce habituellement sous le vocable de jeunisme. Vous connaissez la situation : des jeunes déjà vieux, des vieux qui veulent « rester jeunes », ce qui veut plutôt dire qu'ils ne l'ont jamais été (c'est à se demander si Mai 68 ne fut pas aussi, voire d'abord, une révolte de vieux !), etc. ;

- le tout début du texte : "laissez votre vieux scrupule de ménager un ordre qui se ménage si peu qu'il se détruit lui-même" - c'est un pas que j'hésite encore, conceptuellement et pratiquement, à franchir, je vous en parlais l'autre jour. Et cela rejoint cette autre alternative : "est-il donc si difficile de répondre par un oui ou par un non ? Ainsi parlent les gens d'honneur." (La suite immédiate : "L'honneur est aussi une chose de l'enfance", me laisse je l'avoue un peu sceptique. De l'enfance, peut-être, mais des enfants ? Les petits d'homme apprennent bien vite duplicité, fausse bonne conscience et vraie mauvaise foi - alors même que leurs parents essaient de tenir leur parole et de ne pas les décevoir...) On pourrait alléguer que la société moderne est justement une société où il est toujours difficile de répondre seulement par oui ou par non, et que cela explique en partie le peu de cas qu'elle fait de l'honneur, mais n'est-ce pas là précisément du pharisianisme ? Depuis quand se conduire en homme d'honneur est-il supposé être facile et à la portée de tous ? - En même temps, s'il faut non seulement être courageux, responsable et fiable, mais intelligent, ça devient surhumain...

Mais qui ne risque rien n'a rien, et qui ne peut donner plus qu'il ne reçoit...


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