samedi 14 novembre 2009

"La réalité objective n'est pas de nature matérielle."

A M. Limbes, c'est bien le moins.

Finalement, pas trop de polémique pour l'instant - si ce n'est contre des morts, il est vrai illustres, Galilée et Descartes -, mais de la philo, de la belle et bandante philo :

"1. - Nous ne pouvons pas ne pas penser le monde, puisque l'homme est précisément l'être pour qui le monde existe, c'est-à-dire pour qui l'ensemble des existants constitue un ordre objectif, indépendant, existant en lui-même. 2. - Penser le monde, c'est aussi penser un tout unifié : unité, totalité, existence, tels sont les caractères de l'idée de monde. 3. - Le surgissement de la pensée du monde s'effectue dans la découverte du langage : naître à la conscience du signe, c'est naître en même temps à la conscience des univers objectif et subjectif ; 4. - il en résulte que la pensée du monde est d'abord celle d'un monde « à dire », en d'autres termes d'un être dont il faut révéler le sens. 5. - En conséquence, une conception du monde qui exclut la pensée de son unité, la pensée de sa totalité, la pensée de son sens, et qui ne garde que celle de son existence, réduisant alors le cosmos à son pur être-là physique, n'est même pas une pensée du monde ou ne l'est qu'en réintroduisant subrepticement et inconsciemment les conditions qu'elle avait délibérément écartées. Or, on ne peut évidemment penser l'unité d'un monde dont l'isotropie est incompatible avec une structure d'ordre quelconque. On ne peut penser la totalité d'un monde dont la réalité physique est constituée par l'indéfinité spatiale, alors que la notion de totalité implique celle de finitude. Enfin on ne peut penser le sens d'un monde qui, par définition épistémique, en est dépourvu.

Il faut donc renoncer définitivement à imaginer le monde physique comme un amas de corps indéfiniment répartis dans un espace indéfiniment étendu. Le monde n'est pas dans l'espace, c'est l'espace qui est dans le monde. La pensée cosmologique qui pose « devant elle » la réalité physique de l'étendue indéfinie est immédiatement prisonnière de sa propre représentation : elle ne peut plus « sortir » de cette universelle extension qui l'environne de toutes parts et « où qu'elle aille ». C'est pourtant cette représentation qui envahit les esprits en ce début du XVIIe siècle, comme une véritable suggestion collective [dont les causes me semblent peu expliquées par l'auteur, et certes ce n'est pas le coeur de son sujet, note de AMG]. Le subconscient culturel est doté d'une nouvelle « image mentale », qui fonctionne d'une manière automatique et irréfléchie, au titre d'une évidence spontanée et qui accompagne toute pensée du monde. Par cette image, qui se trouve au fond de toute activité spéculative, la pensée devient un tableau, une représentation. Or, l'illusion propre de la pensée de l'espace, c'est de se supposer elle-même, ou, ce qui revient au même, de nous entraîner à penser qu'elle se suppose elle-même, c'est-à-dire que l'espace supposer un espace pour exister, que le « dans » et le « où », sont dans et . Qui s'arrêtera à la pensée de l'espace se convaincra qu'en effet elle affirme toujours implicitement que l'espace est toujours dans l'espace : à peine avons-nous posé, en pensée, un contenant, que nous posons un contenant du contenant, et ainsi de suite, indéfiniment. Or, c'est une erreur. L'espace n'est pas dans l'espace. L'espace n'est nulle part. Et même si nous avons quelques difficultés à l'imaginer, nous ne devrions avoir aucune peine à le concevoir. Dès lors, si nous tenons fermement cette conclusion, nous constatons que les figurations traditionnelles du cosmos sont, en réalité, les seules possibles."

(J. Borella, La crise du symbolisme religieux, 2e édition revue, 2008 [1ère édition 1990], L'Harmattan, pp. 100-101. J'ai fait de rares coupures, tout à fait négligeables.)

S'aventurer dans la démonstration de ce dernier point nous entraînerait trop loin, mais ne pas retranscrire cette idée aurait donné une fausse image de ce texte par ailleurs limpide. Quoi qu'il en soit, après lecture d'une centaine de pages, je ne peux qu'ardemment conseiller la lecture de ce livre étrangement peu connu, qui entre autres mérites :

- propose une véritable analyse de la modernité, y compris de ce qui en elle peut séduire (cf. les belles pages sur l'invention de la perspective à la Renaissance, à lire sous peu) ;

- marque bien ce qui rapproche le christianisme d'autres religions traditionnelles. En soi, ce n'est pas bien ou mal, mais d'ordinaire, soit l'on met à part le christianisme, pour le louer (point de vue par exemple de Girard, Chaunu, Ellul...) ou pour le blâmer (Nietzsche, notamment, avec toutes les complications de sa pensée), soit on le met dans le même sac (poubelle) que les autres religions, au nom de l'athéisme, de la laïcité, etc. Il est donc aussi rare qu'intéressant de rencontrer une approche qui, sans du tout tomber dans un syncrétisme béat, évite ces partages à tout le moins peu inventifs, et parfois, sous certaines plumes, carrément crétins.

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dimanche 6 juillet 2008

11 septembre catholique (I) : "Que tout ce qui peut être détruit, le soit."

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(Ajout le 7.07.)


Cette phrase se trouve dans l'intéressant petit livre de Denis de Rougemont, La part du diable (1944, Gallimard "Idées", 1982, p. 211), à la suite d'une tirade écrite pendant la deuxième guerre mondiale, et ma foi fort actuelle :

"A l'orgueil et à la brutalité proclamées comme vertus par les totalitaires, les nations libres n'osèrent opposer que des vanités courtes et des prudences lâches, et cela s'appelait du réalisme. A l'esprit de vengeance et de ressentiment, elles ne surent opposer que leurs inquiétudes de propriétaires fatigués, et cela s'appelait défense de l'ordre. A la grossièreté spirituelle, que la confusion spirituelle, et cela s'appelait droit de libre critique. (...)

Quand une démocratie rougit de ses vertus, sur quelle force peut-elle compter ? Et quand l'élite d'une société n'attache plus que du ridicule aux disciplines qui l'ont fondée et maintenue, quand elle réserve ses applaudissements aux plus médiocres parce qu'ils amusent le plus grand nombre et rapportent le plus d'argent, quand elle rend un culte à des stars d'une intolérable sottise, quand tout cela paraît naturel, et le contraire anti-social ou ennuyeux, que peut-elle opposer aux barbares ? La barbarie bébête et débile de nos foules, la démission sans élégance de nos élites, est-ce que c'est cela qu'il faut sauver au prix de sa vie ?"


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- la réponse est donc non : Que tout ce qui peut être détruit, le soit. (Au passage : on trouve chez Castoriadis des textes proches (mais non identiques), où il dit en substance que si tout ce que nous avons à opposer à l'islamisme est Madonna, il ne faut pas s'étonner que des gens choisissent l'islamisme.)


Un peu plus tôt (p. 193), Denis de Rougemont citait un passage d'Ezéchiel, qu'il interprète comme une façon de montrer « le rôle ironiquement providentiel des Tyrans » : "A l'épreuve de la guerre et du meurtre, nos illusions, immédiatement châtiées, se dénoncent comme illusions." Rien n'empêche de reprendre cette interprétation et de l'appliquer, plus exactement encore, au 11 septembre, et même, ce qui n'était pas le cas dans la deuxième guerre mondiale, aux motivations de ceux qui attaquèrent la « démocratie » :

"La parole de Iahvé me fut adressée en ces termes :

« Fils d'homme, dis au prince de Tyr : Ainsi a dit Adonaï Iahvé :

Ton coeur s'est exalté
et tu as dit « Je suis un dieu,
j'habite une résidence divine,
au coeur des mers »,
alors que tu es homme et non dieu.
Tu as rendu ton coeur pareil au coeur de Dieu.
Te voilà plus sage que Danel !
Rien de ce qui est tenu secret n'égalait ta sagesse.
Par ta sagesse et ton intelligence
tu as constitué une fortune,
tu as acquis de l'or et de l'argent
dans tes trésors.
Par la grandeur de ta sagesse et par ton trafic
tu as augmenté ta fortune
et ton coeur s'est élevé, à cause de ta fortune.
C'est pourquoi ainsi a dit Adonaï Iahvé :


vision



Parce que tu rends ton coeur pareil au coeur de Dieu,
voici que je vais faire venir contre toi
des étrangers, les plus redoutables des nations ;
ils tireront l'épée contre ta belle sagesse
et profaneront ta splendeur.
Ils te feront descendre dans la fosse et tu mourras
de la mort des victimes, au coeur des mers.
Pourras-tu dire : « Je suis un dieu »,
devant tes meurtriers,
alors que tu es un homme et non un dieu,
dans la main de ceux qui te transperceront ?
Tu mourras de la mort des incirconcis,
par la main d'étrangers,
car moi j'ai parlé, oracle d'Adonaï Iahvé. »" (Ezéchiel, XXVIII, 1-10 ; j'utilise la traduction de la "Pléiade".)


Moi j'aime bien... Notons que dans ces versets ce n'est pas tant la richesse elle-même qui est condamnée, ni la « sagesse » et l'« intelligence » qui ont été utilisées pour devenir riche, que la prétention et l'arrogance qui découlent ou peuvent découler de la richesse : "Parce que tu rends ton coeur pareil au coeur de Dieu..."

(Ajout le 7.07 : juste après la rédaction de ce texte, j'ai découvert un blog catholique, musilien, mélomane (et féminin, ce qui ne gâte rien et nous change un peu), où l'on trouve notamment une analyse de la parabole des talents qui, malgré sa regrettable volonté de séparer salariat et esclavage, rejoint l'esprit de mon commentaire du paragraphe précédent : il y a la richesse, il y a l'esprit qui fait que l'on veut devenir riche, il y a l'esprit que l'on a quand on est riche, et les relations entre ces trois paramètres sont variables selon les personnes.)

On me dira qu'il y a un côté « vieux con » à évoquer cet événement déjà lointain qu'est le 11 septembre, et peut-être ajoutera-t-on que l'on ne sait même pas ce qui s'est effectivement passé ce jour-là. Concernant le second point, on ne peut pour l'heure qu'enregistrer le doute et faire savoir qu'on le partage, sans pouvoir guère aller plus loin. Concernant le premier point, l'argument peut se renverser aisément : c'est précisément parce qu'on n'a pas assez prêté attention à ce qui s'est dit ce jour-là qu'il est utile d'en reparler. Jouons notre Defensa : notre sentiment d'inculpabilité est tel que nous avons réussi à nous boucher les oreilles sur le message - certes aussi muet que bruyant - qui nous fut alors transmis, et dont l'envolée d'Ezéchiel (que l'on peut évidemment appliquer, un peu différemment, à Israël, en 2008 comme lorsqu'elle fut prononcée) me semble fournir une bonne formulation.

A ce sujet d'ailleurs, je suis tombé récemment, en lisant un curieux livre de Jacques Ellul, La trahison de l'occident (Calmann-Lévy, 1975), mélange d'anarchisme écologiste tiers-mondiste, de christianisme féroce et cinglant, de protestantisme proto-sioniste et d'auto-satisfaction occidentale anti-tiers-mondiste pré-Pascal Bruckner (c'est vous dire la crème fouettée),


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sur un passage révélateur (p. 111-115), écrit après le premier choc pétrolier, dans lequel l'auteur explique d'une part que les dirigeants des pays arabes se sont comportés comme des « enfants gâtés » irresponsables, et que d'autre part ils ont creusé leur propre tombe, puisqu'ayant désormais pris conscience de leur dépendance énergétique trop forte les pays occidentaux n'allaient pas tarder à trouver des alternatives (plus écologiques, évidemment), et qu'ainsi les émirs allaient se trouver marron, bien fait pour leur gueule.

"N'ayons aucune inquiétude, étant donnée la capacité d'innovation du monde occidental, avant cinq ans on aura trouvé [des énergies alternatives], et dans de multiples directions - aussi bien pour remplacer la source d'énergie, que pour remplacer les sous-produits industriels du pétrole." (p. 114)

Lu en 2008, avec un baril à je ne sais pas combien (le temps de l'écrire et ça augmentera), cette thèse, pourtant pas idiote en elle-même, fait sourire. Autant vous dire que, choc pétrolier ou 11 septembre (événements pas sans rapports d'ailleurs), et contrairement à ce que pouvait encore croire Ellul, il ne faut jamais sous-estimer la bêtise et l'inculpabilité de l'homme blanc !


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Cari


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jeudi 17 mars 2005

Devinette (facile).

"Comment, sans un effort politique, persuadera-t-on les Occidentaux de renoncer à un désir effréné de biens de consommation à travers lesquels ils ne rencontrent plus la vérité des choses : la quantité a tué en eux le goût réel et physique de la nature, ainsi que la perception du vrai. L'artificiel devient la règle. La source qui jaillissait pure au creux du rocher est désormais chargée de phosphates et de nitrates."

Qui est l'auteur de cette sentence ?

- Guy Debord.

- Jacques Ellul.

- Julien Gracq.

- Marc-Olivier Fogiel.

- Jean-Marie Le Pen.

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