mercredi 1 décembre 2010

Ma réacosphère dans ton cul.

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- Ce serait le titre d'une mise au point où je dissiperais quelques ambiguïtés dont je dois être en partie responsable, tant il m'arrive de me retrouver cité par des blogs que j'ai peine à ne pas trouver caricaturalement de droite, où l'on ne s'éloigne de Sarkozy que pour tomber dans du mauvais Maurras. J'avais commencé à prendre quelques notes à ce sujet, n'ai pour l'heure pas réussi à tourner ça de manière à ce que ce soit intéressant pour quelqu'un d'autre que moi, et encore,

venons-en donc au thème du jour, cas particulier de ce qui précède. J'ai repensé à cela en lisant à deux jours d'intervalle une déclaration de Renaud Camus et un lamento de Jean Raspail chez Kling-Kling, où l'on nous explique que le remplacement de la population française par des immigrés-venus-de-partout-et-qui-font-plein-d'enfants est en cours, voire déjà effectué - et planifié depuis longtemps par grand-méchant-Boumediene.

Le sujet ne peut être évacué d'un haussement d'épaules. Je me souviens avoir été frappé de constater l'évolution à cet égard d'un Paul Yonnet, qui dans son Voyage au centre du malaise français, en 1993, ne semble pas prendre très au sérieux des prédictions assez catastrophistes de ce genre d'Alfred Sauvy, avant de les considérer plus attentivement, dans Le recul de la mort (sauf erreur de ma part), en 2006. Il est de plus parfaitement légitime de faire la part entre ce que l'on peut penser de l'immigration et ce que l'on peut penser des immigrés - sans compter qu'il est indéniable que l'on, c'est-à-dire les merveilleux démocrates qui nous gouvernent, n'a pas beaucoup demandé leur avis aux Français là-dessus, et que l'on ne fait semblant de le faire qu'en cas d'affaire Woerth ou autre.

Ceci posé, ce qui est frappant dans les deux textes de MM. Camus et Raspail, c'est à quel point ces défenseurs de la France voient finalement celle-ci comme une vieille femme un peu impotente en train de se faire violer, sans réaction. Enlevons d'elle la queue de l'Arabe déchaîné, et tout ira bien… Outre que ce tableau qui « victimise » la France est bien dans l'air du temps, ce qui ne manque pas de sel venant d'esprits soi-disant anti « politiquement correct », soi-disant « virils », etc., il ne correspond pas à la réalité.

Sans tomber dans le jeu du « qui c'est qu'a commencé » (nous avons colonisé, disent les uns, nous avons colonisé à cause du Turc, répondent les autres…), un peu de recul historique importe. Je vous le signalais, certaines mutations essentielles de la société française, notamment l'articulation entre Paris et la province, n'ont rien à voir avec l'immigration. Je suis pleinement d'accord avec Debord lorsqu'il estime que l'essentiel du processus de dislocation de la société française se serait passé de la même manière si nous étions restés bien au chaud entre « nous ». Ce « nous », nous - c'est-à-dire, notamment mais pas seulement, la génération 68 et la génération précédente - avons cherché plus ou moins consciemment à le détruire - et d'ailleurs, pour le détruire, nous avons eu besoin de main-d'oeuvre immigrée, bien utile pour construire les infrastructures nécessaires à la croissance si désirée par tous. Que nous payions les pots cassés de la politique d'alors, à travers notamment la question emblématique des cités, n'est d'une certaine manière que justice.

Plus généralement, et puisque certains aiment bien parler de civilisation ces derniers temps, disons que les trente Glorieuses (de mon cul !) ont été le lieu de la confirmation d'un choix de civilisation qui était le choix de la modernité, et que ce choix a de facto impliqué la soumission de la nation à autre chose qu'elle-même. C'est toute l'ambiguïté du gaullisme, je vous en rebats les oreilles en ce moment : avoir fait croire que cette évolution pouvait se faire dans le cadre national, ou plutôt, car ce n'était pas impossible d'un point de vue logique, avoir fait croire que cette évolution se faisait dans un cadre national, alors même, immigration de main-d'oeuvre (puis de peuplement dans la décennie suivante) d'un côté, clefs donnés au patronat (qui est par définition cosmopolite, ce qui est son droit mais doit être sans cesse rappelé) de l'autre, alors même qu'elle se faisait d'une manière et à un rythme qui conduisaient à l'affaiblissement du cadre national.


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Fort bien, me répondra-t-on, mais MM. Camus et Raspail ne prétendent pas nécessairement laver la France de ses propres responsabilités ; du reste, votre analyse implique que l'immigration actuelle (au double sens de : la présence d'immigrés, l'arrivée de nouveaux immigrés) n'arrange pas franchement les choses.

Certes, mais :

- à voir la fréquence à laquelle ce genre de positions est évoqué par des sites nettement plus pressés de dire du mal des musulmans et des gauchistes que de retracer les responsabilités proprement françaises dans la question qui nous intéresse, un tel rappel ne semble pas inutile ;

- "Nous nous sommes faits américains. (…) Quelle prétention, envisageant la proliférante présence des immigrés de toutes couleurs, retrouvons-nous tout à coup en France, comme si l’on nous volait quelque chose qui serait encore à nous ?" Il ne s'agit pas seulement d'admettre que Debord avait raison d'écrire cela en 1985, mais de comprendre que c'est encore vrai, et c'est dans cette mesure que le modèle de la France violée me semble erroné. Nous continuons à nous faire américains (= enculistes), et les immigrés depuis des années l'ont bien compris : les déclamations d'un Régis Debray , d'un Max Gallo ou d'un Henri Guaino n'en peuvent mais, les Français sont plus séduits par les États-Unis que par la France. Il est donc logique, et en partie de notre responsabilité, que les immigrés s'américanisent eux aussi. D'autant - c'est en ce sens que nous ne sommes qu'en partie responsables de cette situation - qu'ils peuvent être déjà plus ou moins américanisés avant d'arriver.

Avant de préciser les causes et les conséquences globales de ce dernier point, attardons-nous sur ses conséquences particulières, c'est-à-dire limitées à notre beau pays : si l'on en reste aux immigrés musulmans, qui focalisent tant l'attention, il ne faut jamais oublier, lorsqu'on évalue les bienfaits et méfaits de leur venue, qu'ils sont au moins autant américanisés qu'islamisés, et que leur venue en France les américanise bien plus qu'elle ne les « islamise » et/ou « musulmanise ». Il faut être crétin et/ou manipulateur comme Ivan Rioufol pour ne se concentrer que, à travers quelques cas spectaculaires, sur la dimension religieuse et oublier la dimension enculiste. Et si l'on répond que c'est encore plus grave pour la France, on aura peut-être raison, mais on retombera sur la démonstration précédente : les musulmans ne font ici que suivre le même chemin que l'ex-fille aînée de l'Église, en cherchant à concilier foi et confort capitaliste.

- enfin, et là encore nous suivons Debord, tout en l'accompagnant de Cioran, il est bien évident que ces évolutions dépassent largement le cadre français : "Après tout, ce continent n'a peut-être pas joué sa dernière carte. S'il se mettait à démoraliser le reste du monde, à y répandre ses relents ? - Ce serait pour lui une manière de conserver encore son prestige et d'exercer son rayonnement." Cioran n'a pas ici dit le dernier mot sur tout, la question de la mondialisation appelle celle des échanges entre cultures, que Lévi-Strauss ou Sahlins doivent nous permettre d'aborder avec circonspection, mais il a bien compris, et nous en resterons là pour aujourd'hui, que l'Occident en ce qu'il a de plus sinistre risquait bien de se survivre à lui-même, hélas…

"La France est assurément regrettable. Mais les regrets sont vains.", écrivait Debord. J'avais noté dans un coin de ma tête il y a quelques mois une formule à la signification très proche : La France est un pays de merde, qui malheureusement n'existe plus. Ma formulation est encore plus excessive que celle de Debord, car outre qu'il n'est pas si sûr que la France ait disparu, elle n'était, avec tous ses défauts, pas si nulle que ça. Bref : pour conclure, je rejoins une nouvelle fois Debord lorsqu'il estime que la question centrale est « profondément qualitative », loin donc des fausses évidences des statistiques démographiques,

dont l'utilisation par R. Camus, j'allais oublier de le signaler, est d'ailleurs contestable : à lire P. Yonnet on a au contraire l'impression, et cela amène de l'eau à mon moulin, que les immigrés s'alignent rapidement, et même de plus en plus rapidement, sur le modèle français (et même le modèle made in France, legs de la France au monde entier), et font vite de moins en moins d'enfants. Ici encore la France n'est pas inactive et soumise…

, fausses évidences quantitatives qui mettaient par exemple un Pierre Boutang en fureur lorsqu'il entendait Giscard d'Estaing faire une croix sur le destin de la France sous le simple prétexte qu'elle était moins peuplée que les États-Unis, l'URSS ou la Chine. "Il vivra des gens sur la surface de la terre, et ici même, quand la France aura disparu. Le mélange ethnique qui dominera est imprévisible, comme leurs cultures, leurs langues mêmes." C'est ce qui sortira de ce mélange, de l'enculisme au carré ou au contraire un compromis à peu près satisfaisant entre les valeurs traditionnelles et ce qu'il en reste en Occident - l'humanisme -, qui compte. Le reste...


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(Pour mémoire : me relisant avant mise en ligne, je trouve ce texte proche dans son esprit de L'homme qui s'arrêta d'écrire. A vous de juger.)

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lundi 29 novembre 2010

"La dépossession est chez elle en France."

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Tout n'est pas également pertinent dans ce texte de 1985, que ce soit sur le fond ou sur la forme, mais Guy-Ernest a au moins cet atout pour lui de prendre le problème par le bon bout, logiquement et chronologiquement. Si donc vous ne l'avez pas en tête, je vous encourage à relire ce qu'il en écrivait voilà maintenant 25 ans :

"Tout est faux dans la « question des immigrés », exactement comme dans toute question ouvertement posée dans la société actuelle ; et pour les mêmes motifs : l’économie — c’est-à-dire l’illusion pseudo-économique — l’a apportée, et le spectacle l’a traitée.

On ne discute que de sottises. Faut-il garder ou éliminer les immigrés ? (Naturellement, le véritable immigré n’est pas l’habitant permanent d’origine étrangère, mais celui qui est perçu et se perçoit comme différent et destiné à le rester. Beaucoup d’immigrés ou leurs enfants ont la nationalité française ; beaucoup de Polonais ou d’Espagnols se sont finalement perdus dans la masse d’une population française qui était autre. Comme les déchets de l’industrie atomique ou le pétrole dans l’Océan — et là on définit moins vite et moins « scientifiquement » les seuils d’intolérance — les immigrés, produits de la même gestion du capitalisme moderne, resteront pour des siècles, des millénaires, toujours. Ils resteront parce qu’il était beaucoup plus facile d’éliminer les Juifs d’Allemagne au temps d’Hitler que les maghrébins, et autres, d’ici à présent : car il n’existe en France ni un parti nazi ni le mythe d’une race autochtone !

Faut-il donc les assimiler ou « respecter les diversités culturelles » ? Inepte faux choix. Nous ne pouvons plus assimiler personne : ni la jeunesse, ni les travailleurs français, ni même les provinciaux ou vieilles minorités ethniques (Corses, Bretons, etc.) car Paris, ville détruite, a perdu son rôle historique qui était de faire des Français. Qu’est-ce qu’un centralisme sans capitale ? Le camp de concentration n’a créé aucun Allemand parmi les Européens déportés. La diffusion du spectacle concentré ne peut uniformiser que des spectateurs.

On se gargarise, en langage simplement publicitaire, de la riche expression de « diversités culturelles ». Quelles cultures ? Il n’y en a plus. Ni chrétienne ni musulmane ; ni socialiste ni scientiste. Ne parlez pas des absents. Il n’y a plus, à regarder un seul instant la vérité et l’évidence, que la dégradation spectaculaire-mondiale (américaine) de toute culture.

Ce n’est surtout pas en votant que l’on s’assimile. Démonstration historique que le vote n’est rien, même pour les Français, qui sont électeurs et ne sont plus rien (1 parti = 1 autre parti ; un engagement électoral = son contraire ;
et plus récemment un programme — dont tous savent bien qu’il ne sera pas tenu — a d’ailleurs enfin cessé d’être décevant, depuis qu’il n’envisage jamais plus aucun problème important. Qui a voté sur la disparition du pain ?).

On avouait récemment ce chiffre révélateur (et sans doute manipulé en baisse) : 25 % des « citoyens » de la tranche d’âge 18-25 ans ne sont pas inscrits sur les listes électorales, par simple dégoût. Les abstentionnistes sont d’autres, qui s’y ajoutent.

Certains mettent en avant le critère de « parler français ». Risible. Les Français actuels le parlent-ils ? Est-ce du français que parlent les analphabètes d’aujourd’hui, ou Fabius (« Bonjour les dégâts ! ») ou Françoise Castro (« Ça t’habite ou ça t’effleure ? »), ou B.-H. Lévy ? Ne va-t-on pas clairement, même s’il n’y avait aucun immigré, vers la perte de tout langage articulé et de tout raisonnement ? Quelles chansons écoute la jeunesse présente ?

Quelles sectes infiniment plus ridicules que l’islam ou le catholicisme ont conquis facilement une emprise sur une certaine fraction des idiots instruits contemporains (Moon, etc.) ? Sans faire mention des autistes ou débiles profonds que de telles sectes ne recrutent pas parce qu’il n’y a pas d’intérêt économique dans l’exploitation de ce bétail : on le laisse donc en charge aux pouvoirs publics.

Nous nous sommes faits américains. Il est normal que nous trouvions ici tous les misérables problèmes des USA, de la drogue à la Mafia, du fast-food à la prolifération des ethnies. Par exemple, l’Italie et l’Espagne, américanisées en surface et même à une assez grande profondeur, ne sont pas mélangées ethniquement.



En ce sens, elles restent plus largement européennes (comme l’AIgérie est nord-africaine). Nous avons ici les ennuis de l’Amérique sans en avoir la force. Il n’est pas sûr que le melting-pot américain fonctionne encore longtemps (par exemple avec les Chicanos qui ont une autre langue). Mais il est tout à fait sûr qu’il ne peut pas un moment fonctionner ici. Parce que c’est aux USA qu’est le centre de la fabrication du mode de vie actuel, le cœur du spectacle qui étend ses pulsations jusqu’à Moscou ou à Pékin ; et qui en tout cas ne peut laisser aucune indépendance à ses sous-traitants locaux (la compréhension de ceci montre malheureusement un assujettissement beaucoup moins superficiel que celui que voudraient détruire ou modérer les critiques habituels de « l’impérialisme »).


Ici, nous ne sommes plus rien : des colonisés qui n’ont pas su se révolter, les béni-oui-oui de l’aliénation spectaculaire. Quelle prétention, envisageant la proliférante présence des immigrés de toutes couleurs, retrouvons-nous tout à coup en France, comme si l’on nous volait quelque chose qui serait encore à nous ? Et quoi donc ? Que croyons-nous, ou plutôt que faisons-nous encore semblant de croire ? C’est une fierté pour leurs rares jours de fête, quand les purs esclaves s’indignent que des métèques menacent leur indépendance !

Le risque d’apartheid ? Il est bien réel. II est plus qu’un risque, il est une fatalité déjà là (avec sa logique des ghettos, des affrontements raciaux, et un jour des bains de sang). Une société qui se décompose entièrement est évidemment moins apte à accueillir sans trop de heurts une grande quantité d’immigrés que pouvait l’être une société cohérente et relativement heureuse. On a déjà fait observer en 1973 cette frappante adéquation entre l’évolution de la technique et l’évolution des mentalités : « L’environnement, qui est reconstruit toujours plus hâtivement pour le contrôle répressif et le profit, en même temps devient plus fragile et incite davantage au vandalisme. Le capitalisme à son stade spectaculaire rebâtit tout en toc et produit des incendiaires. Ainsi son décor devient partout inflammable comme un collège de France. »

Avec la présence des immigrés (qui a déjà servi à certains syndicalistes susceptibles de dénoncer comme « guerres de religions » certaines grèves ouvrières qu’ils n’avaient pu contrôler), on peut être assurés que les pouvoirs existants vont favoriser le développement en grandeur réelle des petites expériences d’affrontements que nous avons vu mises en scène à travers des « terroristes » réels ou faux, ou des supporters d’équipes de football rivales (pas seulement des supporters anglais).

Mais on comprend bien pourquoi tous les responsables politiques (y compris les leaders du Front national) s’emploient à minimiser la gravité du « problème immigré ». Tout ce qu’ils veulent tous conserver leur interdit de regarder un seul problème en face, et dans son véritable contexte. Les uns feignent de croire que ce n’est qu’une affaire de « bonne volonté anti-raciste » à imposer, et les autres qu’il s’agit de faire reconnaître les droits modérés d’une « juste xénophobie ».


Et tous collaborent pour considérer cette question comme si elle était la plus brûlante, presque la seule, parmi tous les effrayants problèmes qu’une société ne surmontera pas. Le ghetto du nouvel apartheid spectaculaire (pas la version locale, folklorique, d’Afrique du Sud), il est déjà là, dans la France actuelle : l’immense majorité de la population y est enfermée et abrutie ; et tout se serait passé de même s’il n’y avait pas eu un seul immigré. Qui a décidé de construire Sarcelles et les Minguettes, de détruire Paris ou Lyon ? On ne peut certes pas dire qu’aucun immigré n’a participé à cet infâme travail. Mais ils n’ont fait qu’exécuter strictement les ordres qu’on leur donnait : c’est le malheur habituel du salariat.

Combien y a-t-il d’étrangers de fait en France ? (Et pas seulement par le statut juridique, la couleur, le faciès.) Il est évident qu’il y en a tellement qu’il faudrait plutôt se demander : combien reste-t-il de Français et où sont-ils ? (Et qu’est-ce qui caractérise maintenant un Français ?) Comment resterait-il, bientôt, de Français ? On sait que la natalité baisse. N’est-ce pas normal ? Les Français ne peuvent plus supporter leurs enfants. Ils les envoient à l’école dès trois ans, et au moins jusqu’à seize, pour apprendre l’analphabétisme. Et avant qu’ils aient trois ans, de plus en plus nombreux sont ceux qui les trouvent « insupportables » et les frappent plus ou moins violemment. Les enfants sont encore aimés en Espagne, en Italie, en Algérie, chez les Gitans.

Pas souvent en France à présent. Ni le logement ni la ville ne sont plus faits pour les enfants (d’où la cynique publicité des urbanistes gouvernementaux sur le thème « ouvrir la ville aux enfants »). D’autre part, la contraception est répandue, l’avortement est libre. Presque tous les enfants, aujourd’hui, en France, ont été voulus. Mais non librement ! L’électeur-consommateur ne sait pas ce qu’il veut. Il « choisit » quelque chose qu’il n’aime pas. Sa structure mentale n’a plus cette cohérence de se souvenir qu’il a voulu quelque chose, quand il se retrouve déçu par l’expérience de cette chose même.

Dans le spectacle, une société de classes a voulu, très systématiquement, éliminer l’histoire. Et maintenant on prétend regretter ce seul résultat particulier de la présence de tant d’immigrés, parce que la France « disparaît » ainsi ? Comique. Elle disparaît pour bien d’autres causes et, plus ou moins rapidement, sur presque tous les terrains.

Les immigrés ont le plus beau droit pour vivre en France. Ils sont les représentants de la dépossession ; et la dépossession est chez elle en France, tant elle y est majoritaire. et presque universelle. Les immigrés ont perdu leur culture et leurs pays, très notoirement, sans pouvoir en trouver d’autres. Et les Français sont dans le même cas, et à peine plus secrètement.

Avec l’égalisation de toute la planète dans la misère d’un environnement nouveau et d’une intelligence purement mensongère de tout, les Français. qui ont accepté cela sans beaucoup de révolte (sauf en 1968) sont malvenus à dire qu’ils ne se sentent plus chez eux à cause des immigrés ! Ils ont tout lieu de ne plus se sentir chez eux, c’est très vrai. C’est parce qu’il n’y a plus personne d’autre, dans cet horrible nouveau monde de l’aliénation, que des immigrés.

Il vivra des gens sur la surface de la terre, et ici même, quand la France aura disparu. Le mélange ethnique qui dominera est imprévisible, comme leurs cultures, leurs langues mêmes. On peut affirmer que la question centrale, profondément qualitative, sera celle-ci : ces peuples futurs auront-ils dominé, par une pratique émancipée, la technique présente, qui est globalement celle du simulacre et de la dépossession ? Ou, au contraire, seront-ils dominés par elle d’une manière encore plus hiérarchique et esclavagiste qu’aujourd’hui ? Il faut envisager le pire, et combattre pour le meilleur. La France est assurément regrettable. Mais les regrets sont vains."


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mercredi 17 juin 2009

"Putain un jour..."

De Guy Debord, je n'ai pas grand-chose à dire. Je l'ai lu avec intérêt il y a une quinzaine d'années, sans depuis beaucoup y revenir. Que l'État le consacre, on peut certes en sourire, mais il n'y a pas de quoi en être surpris. C'est ainsi que les choses fonctionnent, en France notamment, et, après tout, dans un pays où il n'y a pas une structure de fondations privées comme aux États-Unis, capables l'une d'accueillir Baudelaire, l'autre Proust, la troisième Céline, etc., il n'est pas illogique que ce soit l'État qui centralise les informations et les archives. Dans le cas d'un présumé radical révolutionnaire sans concessions etc. comme G. Debord, c'est juste un peu drôle, mais je crois qu'il faut reconnaître que cela ne vaut pas à soi seul condamnation de ses écrits. En des temps aussi confus, la consécration d'une oeuvre par l'État ne signifie pas plus qu'elle est mauvaise ou dépassée, que son refus de l'acquérir dans ses archives ne signifierait (ou n'aurait signifié, dans le cas de Debord) qu'elle vaille toujours d'être lue.

(Et puis on a assez râlé, lors de la vente Breton, qu'un libraire du quartier latin, appuyé sur des banques américaines, ait tout raflé et envoyé aux États-Unis... Finalement, et sans se leurrer sur les aspects financiers du problème du point de vue des ayant-droits, ne vaut-il pas mieux que ces archives restent en France ?)


Tout ceci... pour me payer une nouvelle fois P.-A. Taguieff, dont le texte sur ce sujet a eu le don de me faire bondir. Il est étrange comme certains auteurs ne cessent de vous sortir par les yeux. A la longue je le confesse j'ai fini par ressentir, non pas de l'affection, mais une pitié non exempte de chaleur humaine à l'égard d'un gars comme Finkielkraut, tant à l'intérieur de son étroitesse d'esprit il semble triste et désorienté. M. Taguieff, lui... en fait, je devrais lui être reconnaissant de me prouver ainsi périodiquement par l'exemple la faculté des « intellectuels » à n'être que de sinistres crapules. Je ne relève que deux points :

- il est dit plusieurs fois dans l'article que Debord fut un homme « sans oeuvre ». On peut détester cette oeuvre, la tenir pour négligeable, il reste qu'elle existe. D'autant que, quoi que l'on pense par ailleurs du personnage Debord et de la façon dont, on peut l'accorder à P.-A. Taguieff, il a su créer autour de lui une légende, une partie de cette oeuvre, il faut le noter, n'est pas signée - les textes de la revue de l'Internationale Situationniste. Il en est d'ailleurs ici comme de Breton : considérer que l'oeuvre ne vaut pas grand-chose, détester le côté chef de bande, avec scissions, anathèmes, etc., tout cela est légitime. L'un comme l'autre néanmoins, dans des proportions évidemment différentes, ont fédéré, y compris contre eux-mêmes, des volontés qui plus tard purent s'exprimer...

- ...notamment celle de M. Taguieff ! Il est de notoriété publique - l'intéressé l'a lui-même évoqué ailleurs - que dans sa jeunesse il lisait les publications situationnistes et fréquentait la librairie La Vieille Taupe, qui à l'époque (fin années 60) était le meilleur endroit pour les trouver. Qu'il les trouve désormais débiles, c'est son droit, mais dans un article aussi violent, où l'on ironise à plaisir sur "la fantomatique Internationale situationniste, microscopique groupement d'une dizaine d'individus en moyenne, épouvantail à bourgeois particulièrement poltrons", omettre que l'on a soi-même été un moment séduit par cet "épouvantail", n'est-ce pas quelque peu minable ? Juger sévèrement une époque, dont on a pourtant partagé, ne serait-ce qu'un temps, les défauts, sans le signaler au lecteur (du Figaro, qui plus est, lecteur sans doute peu au fait de l'histoire des compagnons de route de l'I.S.), c'est aussi irresponsable que lâche.

"Juger une époque" : par-delà le cas Debord, c'est de cela qu'il s'agit. En « oubliant » de signaler sa participation, même modeste, à cette histoire, P.-A. Taguieff refuse de donner la moindre crédibilité, la moindre possibilité de séduction, à des mouvements comme l'I.S. (et, peut-on poursuivre, à ceux qui aujourd'hui veulent s'en inspirer). Ergo, ceux qui s'y sont engagés ou intéressés ne pouvaient être que des gros cons ou des petits merdeux (ou l'inverse). Jugement facile, excessif, que la vérité des faits oblige, tout simplement - et cela n'aurait pas été le cas si l'auteur s'était expliqué, dans son article, sur le sujet - à appliquer à Pierre-André Taguieff lui-même.






Précisions : je n'en ai pas d'exemplaire sous la main, mais je tiens l'information selon laquelle P.-A. Taguieff fréquentait La Vieille Taupe par intérêt pour le situationnisme, du livre (controversé) de C. Bourseiller, Histoire générale de l'ultra-gauche, Denoël, 2003. C'est dans un numéro (que je n'ai pas lu) des Archives et documents situationnistes, du même Bourseiller, que M. Taguieff revient sur ces années.

Ajoutons que l'allusion à La Vieille Taupe ne se veut pas maligne : à l'époque, la librairie n'a rien d'une officine révisionniste ou négationniste.



P.S. : J'en profite : il m'arrive de recevoir des propositions pour devenir « ami » de tel ou tel sur Facebook. Le fait est que je ne suis pas sur Facebook et n'ai pas l'intention de m'y inscrire. Ce que spontanément j'appellerais un « bon vieux mail » me semble suffisant pour quiconque cherche à me contacter. Cordialement !

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dimanche 4 janvier 2009

Libéralisme, décence et éjaculation précoce (Michéa, I).

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(Ajout le 07.01.)


Le dernier livre de Jean-Claude Michéa, La double pensée (Flammarion, 2008, ci-après abrégé : DP), précise et nuance certaines des thèses importantes ou plus secondaires contenues dans L'Empire du moindre mal (Climats, 2007 : EMM). Dans la mesure où je n'avais pas pris le temps d'exploiter autant qu'il le méritait ce texte, de telles précisions et nuances tombent à pic, et il me semble que ces deux livres forment non seulement un ensemble cohérent, mais intellectuellement important (c'est le temps des amours, les critiques viendront plus tard...). Je commence donc une série présentant les principaux thèmes abordés par J.-C. Michéa. Paradoxalement, c'est peut-être en effet par le biais de la série que je ferai mieux comprendre l'unité dans la variété des thèmes abordés par l'auteur, alors qu'un compte-rendu détaillé de ces deux ouvrages, outre sa longueur, aurait pu donner l'impression de « partir dans tous les sens ».

Disons-le très vite : la force du modèle théorique proposé par J.-C. Michéa pour rendre compte de ce qu'il appelle la logique du libéralisme lui permet de donner des explications ou de proposer des suggestions dans de nombreux domaines - avec certes plus ou moins de pertinence, mais il faut tenir compte de ce qui est primordial et de ce qui n'est que la proposition d'une piste à suivre -, ce qui donne à ces livres un aspect arborescent qui n'en rend pas le résumé aisé. Qui plus est, le rôle quelque peu particulier que joue ici la notion de morale - et notamment, mais pas seulement, le concept orwellien de common decency - est une sorte de liant entre ces différents domaines, et s'il contribue, comme de juste, à la qualité globale de la sauce, il rend plus délicat pour le chroniqueur d'en séparer les éléments.

Je progresserai donc pas à pas, et commencerai aujourd'hui, en guise de présentation générale, par retranscrire ce que l'auteur dit de lui-même, dans une interview à la revue anarchiste Contretemps (DP, pp. 101-106) :

"Je me définirai, pour commencer, comme un « socialiste » au sens que ce mot avait, au début du XIXe siècle, dans les écrits de Pierre Leroux ou du jeune Engels (avant qu'il ne soit contaminé par la téléologie progressiste de Marx). En d'autres termes, je demeure convaincu qu'il n'y a rien d'utopique à défendre le principe d'une société sans classes, fondée sur les valeurs traditionnelles de l'esprit du don, de l'entraide et de la philia (pour employer le terme par lequel les anciens Grecs désignaient toutes les formes de bienveillance réciproque). Je suis donc, de ce point de vue, définitivement hostile à tous ces programmes de « modernisation » ou de « rationalisation » de l'existence humaine, qui conduisent à encourager, d'une manière ou d'une autre, l'égoïsme calculateur et les formes purement antagonistes de la rivalité (car en tant qu'amoureux du sport - cette activité en voie de disparition accélérée - je sais qu'il existe aussi, dans la vie, des formes positives et amicales d'émulation).


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Je me définirais ensuite - ce n'est naturellement pas incompatible - comme un démocrate radical, c'est-à-dire comme quelqu'un qui pense que la démocratie ne saurait être confondue avec le régime représentatif. La logique de ce dernier le conduit en effet, de façon inexorable, à déposséder le peuple de toute souveraineté réelle au profit d'une caste de politiciens professionnels, technologiquement assistée par des « experts » autoproclamés. Le récent référendum sur la Constitution européenne en offre une illustration chimiquement pure. La procédure référendaire représentait,

- merci Général...

en effet, au sein des institutions représentatives (ou libérales) l'une des toutes dernières traces de l'intervention directe du peuple. Il aura donc suffit que le peuple français rejette sans la moindre ambiguïté un traité qui visait à constitutionnaliser les dogmes essentiels du capitalisme, pour que la quasi-totalité des « représentants du peuple » - qu'il soient de gauche ou de droite - s'empressent sur-le-champ de bafouer cette volonté populaire et d'imposer par des voies détournées le traité rejeté. Voilà qui donne une fois pour toutes la mesure véritable du pouvoir dont dispose le peuple dans une « démocratie » libérale. Et reconnaissons qu'il aurait fallu être d'une naïveté à toute épreuve pour imaginer un seul instant que la nomenklatura européenne (à commencer par l'euro-député Cohn-Bendit - convaincu, selon ses mots, que « les référendums nationaux constituent des instruments inadéquats pour décider des questions européennes ») aurait pu accepter sans réagir la moindre remise en cause du système capitaliste par la volonté populaire.


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Si par démocratie on doit entendre le « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple », il est donc absolument clair que les régimes représentatifs modernes n'en constituent qu'une version extrêmement appauvrie, et même, dans certains cas, purement formelle. D'un point de vue strictement philosophique, il serait assurément plus exact de définir ces régimes comme des « oligarchies libérales », selon l'heureuse expression de Castoriadis (ou encore comme des « aristocraties électives », si l'on préfère la terminologie de Rousseau).

Ce point précisé, je m'empresse aussitôt d'ajouter que ces oligarchies libérales ne peuvent en aucun cas être assimilés à des dictatures - comme certaines militants de la gauche extrême sont de plus en plus tentés de le penser - sous l'influence de théoriciens à la Alain Badiou (dont on sait pourtant dans quel profond mépris Guy Debord tenait son oeuvre) ou d'associations parisiennes suffisamment délirantes (ou incultes) pour considérer l'Etat français actuel comme fondamentalement « fasciste » et « raciste ».

- Debord est une des références majeures de Jean-Claude Michéa (est-ce d'ailleurs pour cette raison, je parle de ça pour la petite histoire, qu'il ne cite jamais Jean-Pierre Voyer dans ses livres, alors qu'il connaît l'existence d'au moins certains de ses textes (allusion y est faite ici) ? Ou est-ce à cause de la Diatribe ? Il est regrettable en tout cas, vues les ressemblances entre certaines de leurs analyses importantes - sur le thème de l'Economie notamment - qu'il n'y ait pas plus d'échanges entre ces deux auteurs), et Alain Badiou une de ses têtes de turcs (vous avez pu le constater récemment ici-même). Sans évoquer les écrits de l'un ou de l'autre, je dois constater, d'une part, que les disciples de A. Badiou que je connais n'hésitent effectivement pas à parler de la France comme d'un Etat fasciste, bien que, thésards au long cours et parfaits inutiles sociaux (ce n'est pas une critique en soi), ils vivent sans doute en partie nourris par l'Etat en question, alors qu'un Mussolini les aurait vite fait envoyés se rendre vaguement utiles sur un quelconque chantier ; d'autre part, que les debordiens qu'il m'arrive de fréquenter traînent une mélancolie et une sinistrose qui ne me semble pas motivées uniquement par des soucis altruistes quant à l'avenir du monde et de la planète - leur tristesse personnelle pensant manifestement trouver une légitimité dans la radicalité (supposée ou réelle) des oeuvres de leur maître - et débouchant, dans leur cas, sur le défaitisme (non exempt, d'ailleurs, pour le coup, de racisme - ce peut être, à l'occasion, un thème de réflexion). Bref, pour ce qui est des disciples, je renverrai dos à dos ces deux grands esprits rebelles...

Il serait effectivement absurde de nier qu'une oligarchie libérale garantit à ses sujets - moyennant, il est vrai, une quantité croissante de bavures - un certain nombre de libertés individuelles dont les Coréens du Nord ou les femmes d'Arabie Saoudite ne peuvent même pas rêver. C'est évidemment un avantage politique tout à fait décisif que de pouvoir discuter ici entre nous sans avoir à craindre qu'une police politique débarque à l'improviste et nous envoie tous les trois dans un camp de rééducation.

Pour autant, il serait, encore une fois, tout aussi absurde de soutenir que dans nos sociétés libérales, le pouvoir politique est réellement exercé par le peuple. Comme l'écrivait Debord, les droits dont nous disposons sont essentiellement des droits de « l'homme spectateur ». En d'autres termes, nous sommes globalement libres de critiquer le film que le système a choisi de nous projeter (ce qui pour un peuple frondeur n'est jamais un droit négligeable).

- oui, parfois on se demande si ce cliché du peuple frondeur ne sert pas à caresser les Français dans le sens du poil, afin que la fierté que cela leur donne leur fasse oublier de se révolter... Il est vrai qu'il suffit de passer ses vacances dans un pays nordique durement touché par la crise - l'Islande -, très clairement arnaqué par ses principaux responsables, et qui dans son ensemble se résigne à ce malheur comme à une fatalité naturelle, pour se dire qu'il y a effectivement certaines différences quant aux capacités « frondeuses » de tel ou tel peuple.


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Mais nous n'avons strictement aucun droit d'en modifier le scénario, et cela que nous apportions nos voix à un parti de droite ou à un parti de gauche. L'affaire du référendum devrait ici avoir convaincu les derniers naïfs."

- ici, dans le contexte actuel, une digression sur Dieudonné s'impose : je la place en fin de texte.


Ces premières présentations faites, enchaînons tout de suite avec des précisions sur la « société sans classes » et sur la notion, empruntée à G. Orwell, et qui joue un rôle primordial dans les livres de Jean-Claude Michéa, de common decency :

"Le concept de « société sans classes » (concept définitivement disparu de tous les programmes de la gauche moderne) ne désigne évidemment pas une société qui ignorerait les conflits ou les divisions. Il désigne d'abord une société dans laquelle personne ne pourrait plus disposer des moyens pratiques et institutionnels de s'enrichir aux dépens du plus grand nombre - c'est-à-dire, en d'autres termes, de vivre du travail d'autrui (« si l'on ne travaille pas soi-même - écrivait Marx au début de sa Critique du programme de Gotha - on vit du travail d'autrui, et on acquiert jusqu'à sa culture au profit du travail d'autrui. ») Dans l'abandon progressif par la gauche de ce concept politique fondamental (sans lui, que reste-t-il, en effet, du projet socialiste ?), il faut bien reconnaître que Claude Lefort et ses disciples (...) ont joué un rôle à la fois essentiel et ambigu. Partis d'une critique parfaitement légitime du projet totalitaire, comme volonté affichée de construire une société « une et transparente » (« je parle contre le mythe de la bonne société qui a précisément débouché sur le totalitarisme », déclarait Lefort en 1982), ces intellectuels en sont venus, en effet, à conclure que la division et le conflit constituaient la condition transcendantale de toute société humaine, et que la « démocratie » (entendue, à présent, comme le simple « pouvoir de n'importe qui » et comme le droit illimité à inventer continuellement de nouveaux droits) représentait le seul régime capable d'intégrer consciemment cette condition originaire. Le problème, c'est que cette mystique de la division originaire et du conflit irréductible ne se distingue plus très bien, à partir d'un certain moment, de l'idée libérale classique selon laquelle il serait ontologiquement impossible à toute communauté humaine de s'entendre sur le moindre principe idéologique commun. Pour les libéraux, en effet, la guerre économique et la guerre procédurale (...) définissent - tout comme chez Lefort - une forme de conflictualité à jamais indépassable ; conflictualité dont le caractère « axiologiquement neutre » (ou purement « rationnel ») doit précisément permettre (tout comme chez Lefort) de tenir à distance la tentation totalitaire et les guerres de religion. De fait, ce n'est certainement pas par hasard si tant de « nouveaux radicaux » ont pu trouver dans ces analyses de Claude Lefort un point de départ particulièrement intelligent pour rompre définitivement avec le vieux « mythe » socialiste d'une société sans classes." (DP, pp. 179-180)

- j'aurais pu m'interrompre après quelques lignes, mais si je vous ai infligé cette tartine sur un auteur, Claude Lefort, que je n'ai jamais lu, c'est, outre qu'elle permet de voir une différence importante entre celui-ci et Castoriadis - lequel peut me laisser sceptique à l'occasion, mais qui, aussi anti-totalitaire que son compère de Socialisme et barbarie, me semble très difficilement récupérable par la pensée libérale, c'est, donc, parce que ce passage, dont j'ai souligné deux expressions importantes, me permet une mise au point.

Ce que Jean-Claude Michéa reproche ici à C. Lefort, finalement, c'est de confondre « division » (ou « séparation ») et « conflit » : voilà bien ce qu'un hégélien revendiqué comme J.-C. Michéa, ou « instinctif » comme moi-même (car, bon, domestiquer complètement un livre de Hegel, hein...), ne peut accepter : il y a différents types de conflits, plus ou moins violents d'une part, reposant sur des divisions ou séparations plus ou moins strictes d'autre part, mais il n'est nullement inscrit dans les tables de la Loi qu'un conflit doive se faire sur un fond primordial de séparation. (C'est un vieux rêve, dont je vous entretiens de temps à autre : une typologie des différentes formes d'hostilité, de conflits. Pour donner des exemples très simples, voire primaires : deux équipes de rugby se respectent ou pas, éventuellement se détestent, mais elles ne se séparent vraiment que sur leur objectif, justement parce qu'il est le même (gagner) et qu'elles obéissent (en théorie...) aux mêmes règles. Deux communautarismes différents, et éventuellement opposés par un certain climat géopolitique et de haine général, suivez mon regard, s'opposent sur les buts et les thèses, mais sont liées par la même pratique lobbyiste. Des conquistadors espagnols et des Sauvages sud-Américains ne se détestent pas nécessairement, mais se battent sur un fond d'altérité et de séparation principiel. Etc.). C'est justement la pensée, peut-être pas libérale pour le coup (car Hobbes occupe ici une place de choix), mais des XVIIe-XVIIIe siècles, qui pose d'abord la séparation, ensuite le conflit, et qui réduit celui-ci à une conséquence de celle-là. Foutre non, c'est trop facile, et c'est justement à cause d'une vision de ce genre, d'une part qu'on oublie la lutte des classes (collective, elle), d'autre part qu'on se fait autant chier dans notre merveilleuse « civilisation occidentale » - vive les Trobriand !!! Ach, passons à la deuxième précision de J.-C. Michéa.
:

" - Comment peut-on traduire en français ce terme de common decency ?

Le terme est habituellement traduit par celui d'« honnêteté élémentaire », mais le terme de « décence commune » me convient très bien. Quand on parle de revenus « indécents » ou, à l'inverse, de conditions de vie « décentes », chacun comprend bien en général (sauf, peut-être, un dirigeant du MEDEF) qu'on ne se situe pas dans le cadre d'un discours puritain et moralisateur. Or c'est bien en ce sens qu'Orwell parlait de « société décente ». Il entendait désigner ainsi une société dans laquelle chacun aurait la possibilité de vivre honnêtement d'une activité qui ait réellement un sens humain. Il est vrai que ce critère apparemment minimaliste implique déjà une réduction conséquente des inégalités matérielles. En reprenant les termes de Rousseau, on pourrait dire ainsi que dans une société décente « nul citoyen n'est assez opulent pour pouvoir en acheter un autre, et nul assez pauvre pour être contraint de se vendre [Le Contrat social, Livre II, chap. XI] ». Une définition plus précise des écarts moralement acceptables supposerait, à coup sûr, une discussion assez poussée. Mais, d'un point de vue philosophique, il n'y a là aucune difficulté de principe." (DP, pp. 157-158)


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Deux précisions :

- la formule de Rousseau est admirable, mais on souhaiterait l'amender pour n'en garder que la seconde partie : une société décente serait celle où « nul citoyen n'est... assez pauvre pour être contraint de se vendre », les riches pouvant être aussi riches qu'il leur plaira. Ce n'est pas tellement une certaine égalité ou proportion de revenus qui compterait, que l'exploitation du travail de l'autre. Evidemment, dans la pratique, les deux vont souvent ensemble (ainsi que le rappelait récemment, dans sa liste des plus belles actrices, ch. "Lilian Gish", M. Maso, que décidément je croise souvent ces jours-ci), et ils vont vraiment ensemble dans notre société. Mais il n'est pas interdit de garder cette restriction aux restrictions de Rousseau à l'esprit ;

- très généralement, j'en profite pour rappeler à ceux d'entre vous, s'il y en a, qui n'auraient pas lu l'Essai sur le don, que la force du texte de Mauss tient principalement en deux éléments :

a) faire de la triple obligation donner-recevoir-rendre une constante anthropologique, c'est-à-dire valable pour toutes les civilisations ;

b) ne pas y mettre de morale. C'est le contre-sens le plus souvent commis me semble-t-il par qui entend parler de « don », y voir un côté fleur bleue bien gentil, mais qui ne tient pas à côté du « vrai commerce ». Mauss montre au contraire avec force que le don (quand je dis don, c'est tout le processus « donner-recevoir-rendre ») est, selon sa fameuse expression, un « fait social total », autrement dit un système socialement organisé, et donc, dans les faits, coercitif : qui ne respecte pas la « triple obligation » sera, au moins, voué à la honte et à la vindicte.


Ajout le 07.01 : cette formulation n'est pas fausse, mais, un peu trop durkheimienne dans l'esprit, elle réduit le cycle du don à un processus social coercitif. Un des aspects mis en valeur par Mauss - et qui, justement, si on le privilégie trop par rapport à l'aspect coercitif, aboutira au « côté fleur bleue » - est la part d'autonomie personnelle présente dans le don, dans le choix de ce que l'on rend, du moment où l'on rend - part évidemment différente et plus ou moins codifiée selon les sociétés, et selon les dons : certains cycles officiels du don, qui donnent lieu à des fêtes collectives, sont plus « règlementés » que des cycles privés, qu'ils concernent des familles ou des particuliers. Je rappelle enfin, quitte à faire des précisions, que ce n'est pas d'aujourd'hui que le don cohabite, dans une même société, avec des échanges marchands (cf. l'exemple des Trobriand, où il y a plusieurs formes d'échange. La Kula est ce qui intéresse le plus les Sauvages et Malinowski, mais elle n'est pas la seule forme d'échange pratiquée.) Fin de l'ajout.

J.-C. Michéa rappelle : "L'un des principes de la logique du don est que le retour (...) doit toujours être différé (le paiement monétaire étant précisément l'invention économique qui permet d'interrompre le cycle du don en réglant ses dettes sans attendre). Le temps apparaît donc comme l'élément premier dans lequel peuvent se construire les relations humaines véritables (et l'argent, de ce point de vue, peut être défini comme ce moyen d'acheter du temps qui nous dispense d'entrer en relation avec autrui)." (EMM, p. 159)

J'ajouterai cette suggestion : si le don est une constante anthropologique de l'espèce humaine, par conséquent un des éléments qui différencie l'homme de l'animal, et si l'un des ressorts fondamentaux du cycle du don est le délai - j'écrirai presque la différance, si, connaissant mal Derrida, je ne craignais de transporter ici nombre de connotations mal contrôlables -, il faut en conclure que la réciprocité (au sens fort : rappelons qu'il faut toujours rendre plus que ce qu'on vous a donné) et la capacité de prendre son temps sont des constituants fondamentaux de la nature humaine. Difficile ici de ne pas tenir compte des composantes érotiques de cette définition (rendre plus à l'autre que ce qu'il vous donne, et différer judicieusement le moment où l'on rend), difficile ensuite de ne pas repenser à l'hypothèse que j'avais glissée en passant il y a un an, voici l'extrait :

"Muray lie « fin de l'Histoire » selon Kojève, retour de l'humanité à l'« animalité » (selon le même Kojève), et le fait que, je cite, « l'animal, à la différence de l'être humain, se définit de ce qu'il épuise toutes ses possibilités existentielles dans la procréation » (Exorcismes spirituels, vol. 2, p. 287). La culture comme échappée de la procréation ?"

Le cycle du don serait alors d'autant plus un « fait social total », et le plus important des « faits sociaux totaux », qu'il serait une sorte de conséquence de cette naissance de la culture, en tant qu'elle serait fondée par la différence d'approche du rapport sexuel de l'espèce humaine par rapport aux autres espèces, et sur une certaine maîtrise de soi, du temps, du rapport à l'autre (Michel Schneider évoque ainsi, au détour d'une ligne, l'éjaculation précoce comme une « identification trop grande et trop prompte à l'autre » (Voleurs de mots, Gallimard, 1985, p. 357) - où le manque de maîtrise de soi-même rejoint l'inconscience de l'altérité... pour aboutir au désastre !).


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(Evitons tout malentendu : nous ne sommes pas chez Desmond Morris ou à la fin du film La guerre du feu, où l'accession à l'humanité est symbolisée par le passage de la « levrette » à la « position du missionnaire », odieux et paresseux matérialisme moralisateur totalement hors de notre propos...)

...voilà qui nous éloigne de Jean-Claude Michéa. Je vous laisse y réfléchir si cela vous tente, vous rappelle cet autre texte sur l'art et la procréation, et finis cette « présentation » par un point de détail. Dans mon récent opus consacré à Nicolas Sarkozy (dont le rapport au temps n'est pas très raffiné... Espérons pour Carla qu'il est plus « humain » au lit... Il est vrai que s'il ne semble pas avoir beaucoup de « possibilités existentielles », il n'a pas l'air de les « épuiser dans la procréation »), j'ai parlé de notre Président comme d'un trotskyste, m'inspirant du thème de la Révolution permanente. Sans doute était-ce un écho inconscient de ce passage de La double pensée, sur lequel je suis retombé en préparant ces notes :

"L'Etat libéral est philosophiquement contraint d'impulser une révolution culturelle permanente dont le but est d'éradiquer tous les obstacles historiques et philosophiques à l'accumulation du Capital et, en premier lieu, à ce qui en constitue de nos jours la condition de possibilité absolue : la mobilité intégrale des individus - mobilité dont la forme ultime est évidemment l'invitation, signifiée à toutes les monades humaines, à circuler sans fin sur tous les sites du marché mondial. Marx avait parfaitement saisi cette dimension majeure du libéralisme moderne lorsqu'il écrivait que la bourgeoisie, à la différence de toutes les classes dominantes antérieures, ne pouvait pas exister « sans révolutionner constamment l'ensemble des rapports sociaux »." (p. 115)

Remarquons incidemment que cette connexion entre mobilité et esclavage moderne se trouvait il y a des années dans Hécatombe. Notre dette à nous pour cet emprunt « spontané » à Jean-Claude Michéa étant ici réglée, avec intérêt espérons-le... restons-en là pour aujourd'hui.



Bon, Dieudonné...


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Je lis chez le maître (propos recopiés le 3 janvier en fin d'après-midi) :

"Il me semble comprendre parfaitement la démarche de Dieudonné dans un monde où il est impossible de dire non. Les Irlandais votent-ils non ? Ils devront revoter. Les Français ont-ils voté non ? On leur concocte vite fait un mini traité simplifié modificatif. Dans l’impossibilité de dire non, Dieudonné a donc décidé de lâcher un gros pet en scène (pet sur scène pour les hommes de mauvaise volonté), et, foi de pétomane, c’est parfaitement réussi. « NON », ils n’entendent pas ; mais « PROUT », ils sentent encore.

Ce n’est pas seulement le négationnisme qui est réprimé dans ce monde mais la négation. Aussi, si vous ne pouvez pas bombarder New York, votez ; mais votez PROUT. Si vous ne pouvez pas le dire avec des avions (le NON de Dieu), dites le avec le trou du cul. Chions, chions, chions sur le monde merdiatique."

Le PROUT étant effectivement explicitement présent sur scène, ainsi que vous pourrez le constater dans l'amusante vidéo (audible, celle-ci) où Dieudonné évoque son invitation à R. Faurisson.

Que répondre ? Rappelant que de mon côté je n'ai accusé Dieudonné d'aucun « crime », mais d'une « connerie » (au sens d'erreur), je maintiens ce que j'ai écrit à chaud : d'une part - ce qui n'est pas, on s'en doute, la faute de Dieudonné - il est fort regrettable que le climat actuel ne permette guère des actions politiques concertées et, cela fait partie du jeu, quelque peu renommées, entre Juifs et Noirs, j'entends par là des actions et des travaux sur le colonialisme et contre le « néo-colonialisme » (je mets des guillemets parce qu'en réalité il s'agit simplement de la continuation du colonialisme avec l'adjonction d'autres moyens), autrement dit il est regrettable que des minorités ne puissent que très difficilement allier leurs forces pour critiquer ce qu'il y a eu de pire dans la civilisation occidentale, ce qui aussi a contribué à détruire la civilisation occidentale ; d'autre part on ne peut pas dire qu'en faisant son « coup » Faurisson, Dieudonné contribue à revenir sur ce désagréable état de faits. J'ajouterai aujourd'hui que le « pet » de Dieudonné eût pu être plus subtil : je n'ai pas trouvé très fine l'introduction de son spectacle du Zénith, où il explique qu'il a cherché ce qu'il pouvait faire maintenant pour choquer ; disons qu'un simple communiqué relatant un « échange de vues » entre MM. Dieudonné et Faurisson, ou quelque chose comme ça, serait certes tombé sous le coup de mon objection principale, mais aurait été moins aisément déchiffrable que ce « regardez, je vais vous choquer ». L'histoire du baptême avec J.-M. Le Pen comme parrain était de ce point de vue plus réussie, plus difficile à décrypter (et m'avait arraché un sourire), une façon de dire « Vous n'y comprenez rien ? Vous croyez tout comprendre ? Vous n'y croyez pas ? Dans tous les cas, bien fait pour votre gueule... ». Peut-être certes est-il un peu facile de faire ce genre de critique et de distinguo après coup.

Voilà...



Concluons avec notre « vingt plus belle » du jour. Sissy Spacek reste l'actrice de deux films, l'émouvant Badlands et l'assez incroyablement réussi Carrie. Sa beauté indéniable mais parfois proche de la laideur, et indéniable notamment parce que parfois proche de la laideur, y a admirablement représenté la femme innocente et peu sûre d'elle qui se donne totalement, que l'on n'a pas le droit de trahir, sous aucun prétexte. Ne pas rendre à la vierge ce qu'elle vous a donné, c'est la renvoyer à l'animalité... - Trahir l'innocence et la confiance : péché mortel !


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dimanche 1 juin 2008

Si tous les vieux cons avaient des clochettes... (Ethique et statistique, IV)

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Ethique et statistique I (bis).

Ethique et statistique II.

Ethique et statistique III.




Nous étions entre autres idées parvenus à la conclusion selon laquelle la théorie des probabilités ne peut être appliquée à l'évolution des sociétés, traditionnelles ou modernes. Néanmoins, il semble à Musil/Ulrich que si on l'utilise comme modèle, comme analogie, elle peut ne pas être inutile, notamment du point de vue éthique :

"Ce que le calcul des probabilités permet d'expliquer en premier lieu est, pour Musil, la préservation de la moyenne et la stabilité étonnante qui persiste en dépit du fait que les individus pourraient toujours en principe agir autrement qu'ils ne le font. Comme l'observe Ulrich : « L'histoire du monde n'est une histoire du génie que dans ses extrémités, pour ne pas dire dans ses excroissances ; pour l'essentiel, c'est une histoire de l'homme moyen. Il est la substance avec laquelle opère le monde et que le monde sans cesse recrée. » Cette constatation fait songer à la formule célèbre de Valéry : « Le monde ne vaut que par les extrêmes et ne dure que par les moyens. Il ne vaut que par les ultras et ne dure que par les modérés. » Et pour valoir quelque chose il doit en tout état de cause durer. Le problème est donc le suivant : comment pourrait-on augmenter la valeur du monde sans pour autant compromettre sa durée ? Les deux choses semblent à première vue incompatibles, puisqu'une augmentation de valeur exigerait que les extrêmes cessent d'être aussi rares et deviennent, si l'on peut dire, plus courants, alors que la stabilité de l'ensemble exige précisément que les valeurs extrêmes restent exceptionnelles. C'est ce qui explique que les améliorations qui se produisent néanmoins parfois ne puissent justement pas durer, car la durée n'appartient qu'à la substance sur laquelle opère le monde et qu'il doit, pour cette raison, nécessairement préserver : pour l'essentiel, ce qui change ne dure pas et ce qui dure ne change pas.

Le mode de pensée probabiliste nous dispense (...) de recourir à une théorie romantique de la conspiration pour expliquer ce qu'on déplore comme une tyrannie malfaisante de la moyenne et qui est, en réalité, une chose à la fois inévitable et indispensable. Il n'y a rien de mystérieux dans le fait que que les choses aillent tout simplement dans le sens dans lequel il est le plus probable qu'elles aillent. Et la théorie cinétique des gaz nous fournit une explication précise de ce que signifie, en l'ocurrence, « le plus probable ». Boltzmann a montré que la quantité qui s'accroît dans tous les changement irréversibles, l'entropie, était en réalité une mesure de la probabilité de l'état, considérée du point de vue macroscopique. Alors que chaque état microscopique (spécifié par la donnée de toutes les positions et de toutes les vitesses moléculaires) a par hypothèse une probabilité égale à celle de n'importe quelle autre, les états macroscopiques qui correspondent à ce qu'on appelle l'« équilibre thermique » doivent être conçus en réalité comme des collections de nombres extrêmement grands d'états microscopiques et ont par conséquent une probabilité élevée, tandis que les états macroscopiques qui dévient fortement de l'équilibre ne sont constitués que d'un très petit nombre d'états microscopiques et ont une probabilité très faible. Un état plus probable n'est donc rien d'autre qu'un état qui est compatible avec une proportion plus grande d'états microscopiques susceptibles d'entraîner sa réalisation ; et, s'il a plus de chances de se réaliser, c'est simplement parce que, parmi tous les états microscopiques également probables vers lequel le système est susceptible d'évoluer, il y en a un nombre plus grand qui le réalisent. Il faut ajouter à cela, pour être complet, que, comme l'admettra Boltzmann, en réponse à certaines objections formulées contre l'interprétation mécaniste qu'il propose du deuxième principe, la diminution de l'entropie, c'est-à-dire le passage d'un état plus probable à un état moins probable, n'est pas rigoureusement impossible, mais simplement très improbable et pourrait donc théoriquement être observée par quelqu'un qui aurait les moyens d'attendre suffisamment longtemps.

- si je comprends bien, et ceci par rapport à l'allusion faite par M. Limbes à Prigojine, l'irréversibilité du processus était donc déjà prise en compte, mais plus comme une très forte probabilité que comme une certitude.

Le point important, pour la question qui nous intéresse, est que, même s'il est vrai que les éléments peuvent d'une certaine façon faire « ce qu'ils veulent », ce qu'ils feront conduira de façon quasiment certaine à la réalisation du même état macroscopique, simplement parce que celui-ci dispose du plus grand nombre de façons interchangeables de se réaliser. Mais, bien entendu, la distinction entre les macro-états et les micro-états correspondants, satisfaisant les conditions imposées par la théorie, est cruciale dans la théorie de Boltzmann ; et, comme je l'ai déjà suggéré, c'est généralement l'absence d'une distinction claire de cette sorte qui rend si problématiques et hasardeuses les applications que l'on peut être tenté de faire et que l'on a essayé de faire de principes du même genre que ceux de la théorie cinétique au monde humain et à l'histoire humaine.

- résumons encore une fois : « le mode de pensée probabiliste » peut être utilisé comme une sorte de calmant pour intellectuels, au sens où il ne supprime ni les problèmes du monde, ni ceux de l'intellectuel pour leur trouver une explication et contribuer autant que faire se peut à en diminuer l'importance : il introduit une petite dose de fatalisme, nivelle les écarts entre sociétés traditionnelles et sociétés modernes - dans les deux cas, c'est par la moyenne que les sociétés durent - en rappelant que la médiocrité est toujours statistiquement la plus forte, et que, d'un certain point de vue, « il n'y a rien de nouveau sous le soleil ».

(Et les Trobriand, comment les faire entrer dans ce schéma ? Y a-t-il un homme moyen aux Trobriand ? A suivre, un jour...)

D'un certain point de vue seulement car d'une part ce calmant n'est pas destiné à être un euphorisant ou un hallucinogène permettant de se cacher la réalité, d'autre part il y a bien « du nouveau sous le soleil » - notamment sur le versant des extrêmes, en l'occurrence des « grands hommes », en tout cas dans la façon qu'a désormais l'époque de (ne pas) les reconnaître. J. Bouveresse poursuit :


L'épisode du « cheval de course génial » constitue pour Ulrich l'occasion de constater que « le sport et l'objectivité ont pu évincer à bon droit les idées démodées qu'on se fait jusqu'à eux du génie et de la grandeur humaine ». Mais cela n'empêche malheureusement pas l'époque de rester obsédée par le problème du génie et de continuer à entretenir à son sujet les idées les plus conventionnelles. Musil constate que l'originalité réelle des productions de l'esprit est à la fois constamment sous-estimée, parce que nous croyons voir un peu trop clairement leur origine, et constamment surestimée, au point que « nous avons d'innombrables génies dont la tête n'est pas plus pleine qu'une page de journal, mais dont la présentation est originale et frappante ». Ce qui caractérise la mentalité négative qui règne aujourd'hui est qu'elle est « faite de doute à l'égard de la possibilité du génie et d'adoration pour tous ses succédanés ». Le génie, pourrait-on dire, constitue à la fois la chose que nous ne pouvons plus avoir et celle qu'il nous faut absolument. C'est la tendance à exagérer l'originalité du génie, combinée avec le sentiment obscur qu'il doit en quelque sorte sortir de rien et qu'« il n'y a rien derrière lui », qui empêche l'époque de produire et de reconnaître, lorsqu'elle les a, ces « figures de la vie intellectuelle qui ne sont pas plus que des essais tout en ayant le sérieux de l'objectivité. »" (L'homme probable, pp. 211-214)

- Musil dans cette dernière phrase plaide bien sûr pour sa propre chapelle. On n'épiloguera pas sur l'actualité de ce paragraphe. Il faut en revanche immédiatement poursuivre dans cette voie du « grand homme » et de ses rapports avec l'époque. Si le diagnostic de Musil sur les malentendus contemporains (on en demande trop au grand homme / dans le même temps, c'est l'autre face du même mécanisme, on s'enthousiasme trop vite pour des « succédanés » ; phénomène d'époque au demeurant : cela fait je ne sais pas combien d'années que dans la critique cinématographique on est blasé par la production moyenne tout en surévaluant périodiquement des nouveaux venus vite qualifiés de géniaux, voire, c'est messianique, de sauveurs (ce qui, au passage, ne les aide pas à apprendre leur métier), qu'on laissera d'ailleurs vite tomber dans l'indifférence ; ici aussi ce sont les deux faces du même mécanisme), si, disais-je, le diagnostic de Musil sur les malentendus contemporains est juste, cela ne dispense pas de se livrer à quelque examen, notamment par rapport au passé, de la notion de « grand homme » :

"Ulrich ne croit pas que la grandeur d'une époque soit essentiellement celle des grands hommes qu'elle a produits : « La grandeur d'une époque ne dépend pas de ses grands hommes : la médiocrité intellectuelle des années 60 et 80 n'a pas été plus capable d'entraver le développement de Hebbel et de Nietzsche que l'un ou l'autre de ceux-ci de relever le bas niveau intellectuel de ses contemporains ». Dans sa critique de la philosophie de l'histoire de Hegel et de ses disciples [indisponible en français, semble-t-il, no comment, go fuck, no future !], Bolzano émet des doutes sérieux à propos de ce qu'on appelle un « grand homme » et de l'importance qu'on attribue dans l'histoire aux grands hommes : « Ne serait-il pas pour commencer déjà injuste de ne vouloir concéder le nom de grand homme qu'à celui qui a provoqué un changement important et évident dans son peuple, et même dans toute son époque ? Et ne serait-il pas tout aussi injuste de compter immédiatement au nombre des grands hommes de l'humanité quiconque a réussi ce genre de chose ?


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(Après l'effort, le réconfort...)


Un homme tout à fait ordinaire peut bien de temps à autre, appuyé par des circonstances favorables, susciter un changement d'une portée tout à fait considérable, et, au contraire, un homme doué des forces et des vertus les plus rares peut échouer très souvent dans l'exécution de son grand dessein, les circonstances externes peuvent même de temps en temps être elles-mêmes d'une nature telle qu'elles ne lui permettent pas d'essayer les grandes choses dont il se sent intérieurement capable, et une certaine force de l'esprit peut se manifester justement dans le fait qu'il ne veut pas du tout essayer ce qui est impossible dans le présent ! ["Über Hegels und seiner Anhänger Begriff von der Geschichte üperhaupt und insbesondere der Geschichte der Philosophie", in Philosophische Texte, Stuttgart, 1984, p. 290, débrouillez-vous avec ça] » Bolzano ne croit pas que le grand homme, qui n'est justement pas représentatif, doive être considéré comme « le représentant de son époque ». Musil est d'accord avec lui sur ce point, comme il l'est également sur le fait que l'esprit donne une preuve de sa force en refusant d'essayer ce qui est impossible au moment considéré. Il serait assurément très risqué d'affirmer dans tous les cas que ce qu'une époque n'a pas voulu tenter lui était tout bonnement impossible ;


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mais il est plus difficile encore d'attribuer l'échec de celui qui le proposait simplement à la mauvaise volonté ou à la perversité de l'époque (qui ne peut être tenue pour responsable du fait qu'il ne soit pas né plutôt dans une autre, qui aurait pu considérer ce qu'il rêvait d'essayer comme faisant partie des possibilités présentes), tout comme il n'y en a pas non plus qui réussisse essentiellement contre son époque ou malgré elle." (pp. 220-21)

- précisons d'emblée que ces critiques de la notion de « grand homme » viennent... de grands hommes, pas précisément mesquins ni résignés à l'inaction, bien loin de là, qu'elles ne visent donc ni à tout relativiser ni à encourager l'homme moyen à se contenter et en tout cas surtout pas à jouir de sa médiocrité. Nous pourrions résumer, d'un point de vue éthique, ces idées, en recourant à deux sentences complémentaires de Montesquieu :

- « Pour faire de grandes choses, il ne faut pas être un si grand génie : il ne faut pas être au-dessus des hommes ; il faut être avec eux. » ;

- « Les grands exemples doivent être respectés » - au sens qu'il vaut mieux ne pas chercher à les détruire et les rabaisser à toute force au niveau de la moyenne.

Bref, ce n'est pas parce que les grands hommes ont eu de la chance qu'ils ne sont pas des grands hommes ; ou : qu'ils aient eu leurs petits défauts, comme tout le monde, ne fait jamais que souligner qu'ils n'étaient pas des extra-terrestres, et n'est pas ce qu'il y a d'important chez eux.

Ceci posé, ces critiques par rapport à l'assimilation d'une époque à ses « grands hommes » ont au moins pour conséquence d'obliger l'intellectuel à refuser les condamnations trop faciles de l'époque dans laquelle il vit, quelles que soient les difficultés réelles de la dite époque :


"La compréhension qu'Ulrich manifeste à l'égard de [son époque] et des possibilités qu'elle recèle est une des choses qui irritent le plus Gerda Fischel et ses amis, qui la condamnent, pour leur part, en bloc et ne sont intéressés que par l'idée de la transformer radicalement [Gerda et ses amis forment une communauté un peu facho, mais ils pourraient aussi bien être hippies, gauchistes....]. Lorsqu'il est accusé par Gerda d'épouser le parti de son père, qui représente pour elle le prototype de l'esprit rationnel, positif, calculateur et pragmatique que notre époque a produit et vénère, Ulrich lui répond : « Je l'admire, comme l'admire les compromis, la moyenne, la sécheresse, les chiffres morts. Je ne crois pas au diable, mais si j'y croyais, je me le représenterais comme l'entraîneur qui excite le ciel à battre ses propres records ». A l'extrémisme de Gerda et de ses amis, Ulrich oppose le fait que ce qui comptera, en fin de compte, n'est jamais que la moyenne obtenue et que, si la moyenne ne se fait pas sur les individus, qui semblent, en effet, préférer les attitudes les plus extrêmes, elle se fera de toute façon sur l'ensemble :

« Pourquoi ne voulez-vous pas me comprendre ? Vous en êtes probablement tout à fait incapable, et il est vicieux de ma part de me donner tant de peine pour troubler votre si actuel cerveau. En vérité, Gerda, je me demande parfois si je n'ai pas tort. Peut-être ces gens que je ne puis souffrir font-ils exactement ce que je voulais autrefois. Peut-être le font-ils à faux, le font-ils sans cervelle, l'un courant ici, l'autre ailleurs, chacun avec son idée au bec, qu'il tient pour unique au monde ; chacun d'eux se croit terriblement intelligent, et tous ensemble jugent que l'époque est condamnée à la stérilité. Mais peut-être est-ce l'inverse ? C'est-à-dire que chacun d'eux serait bête, mais qu'ils seraient, tous ensemble, féconds ? Il semble que toute vérité, aujourd'hui, vienne au monde divisée en deux contre-vérités opposées, peut-être est-ce là aussi une manière d'aboutir à un résultat impersonnel ! La moyenne, la somme des tentatives ne se fait plus, dès lors, chez l'individu, qui devient intolérablement exclusif, mais l'ensemble prend la forme d'une communauté expérimentale. »

- on peut trouver à ce passage une connotation « Maistre-Defensa » : un agrégat de crétins fantômatiques produit une époque (la Révolution française, l'époque actuelle) qui, elle, est intéressante. C'est une piste. J. Bouveresse poursuit :

La question de la fécondité de la bêtise (dont Musil reconnaît ouvertement qu'il ne se sent pas capable de produire une véritable théorie) et celle, corrélative, de la stérilité de l'intelligence est, comme on sait, une question qui l'a énormément préoccupé. (La relation de l'intelligence et de la bêtise est aussi compliquée et indécise que celle du bien et du mal : tout porte à croire qu'il y a une intelligence de la bêtise et une bêtise de l'intelligence.) Comme le remarque Ulrich, il n'est pas exclu que des individus que leur radicalisme et leur intolérance condamnent à la stérilité apparente puisse se révéler féconds d'une autre manière, si on considère le résultat d'ensemble. C'est peut-être, tout compte fait, l'époque qui est intelligente, bien qu'elle ne fasse rien pour cela, et ceux qui la jugent stupide qui sont bêtes.


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FRANCE-PHILOSOPHY-FINKIELKRAUT

(Même con, même combat ?)


Il y a, en tout cas, bien des raisons de considérer la moyenne qui se réalise comme un résultat plus intelligent que ce que pourraient produire les efforts concertés (si la chose était concevable) de toutes les intelligences individuelles réelles ou supposées.

- Précisons que pour que cette dernière idée soit intéressante il faut d'une part ne pas lui conférer une volonté de systématisme qui ne lui sied pas, d'autre part lui donner une portée plus conséquente que la simple théorie (Weber-Boudon) des « effets pervers » selon laquelle l'action des individus, et plus encore des groupes d'individus, produit rarement les effets recherchés, et produit même parfois des effets contraires à ceux qui étaient recherchés. Il s'agit ici d'un diagnostic précis (formulé à titre d'hypothèse) sur notre époque et les rapports qu'intelligence et bêtise, individuelle(s) et collective, peuvent y entretenir. C'est aussi une forme d'objection - ou peut-être seulement de nuance - au texte de Guénon par lequel j'avais commencé cette série, ainsi qu'à certaines thèses de Castoriadis. Mais poursuivons.

Cette idée fascine Ulrich, qui, bien qu'il ressemble aussi peu que possible à un homme moyen, apprécie particulièrement les avantages que représente pour l'humanité la préservation d'une moyenne : « Le fait que, dans l'histoire aussi, les créations unilatérales et la réalisation intégrale d'exigences extrêmes n'ont duré que rarement correspond visiblement à la faible probabilité des valeurs “aux limites”. En un sens, cela peut paraître bâtard ; en un autre, cela n'a pas peu contribué à sauver l'humanité des génies téméraires et des sots excités ! ».

On retrouve ici une autre sentence de Montesquieu : « La médiocrité est un garde-fou. ».

Il ne reste plus qu'un paragraphe pour aujourd'hui, lequel me semble-t-il propose une bonne synthèse de tous ces propos :


Le côté négatif de la chose est que, si ce qui est importe est uniquement l'effet global et si tout dépend en fin de compte de la moyenne imprévisible qui résultera de l'addition des projets et des exigences individuels, aussi divergents et contradictoires, excessifs et extrêmes qu'ils puissent être, il n'y a, pour l'individu, aucune possibilité de savoir ce qu'il contribue au juste à réaliser, au moment où il cherche à réaliser ses desseins, et de quelle façon il le fait. La moyenne obtenue finalement est bien la chose que personne n'a pu vouloir et prévoir. C'est une conséquence qui résulte inévitablement de la tendance d'Ulrich à assimiler l'une à l'autre la notion mécanique et la notion morale de moyenne. Imaginer que les choses puissent se passer autrement serait presque aussi absurde que de supposer que la molécule cherche à contribuer par ses mouvements désordonnés à la réalisation d'une température déterminée pour le gaz auquel elle appartient. Les individus n'agissent assurément pas au hasard ; mais, puisque le résultat d'ensemble ne serait sans doute pas très différent s'ils le faisaient, tout se passe comme si leurs actions avaient lieu dans un but qui n'a rien à voir avec celui qu'ils leur assignent et dont ils n'ont en réalité aucune idée précise. Il se peut, naturellement, que la résultante de toutes les tentatives soit un progrès. Mais, comme l'explique Ulrich à Hans Sepp, à qui il fournit, du même coup, un argument supplémentaire contre le progrès : « Finalement, le progrès n'est pas autre chose que le produit de tous les efforts communs, et l'on peut dire d'avance que le véritable progrès sera toujours ce que personne, en particulier, n'avait voulu ». Or, il est sans doute normal que le progrès ne puisse être que ce qui résultera des efforts combinés de tous les individus, mais peu satisfaisant qu'il ressemble si peu à ce que l'un quelconque d'entre eux, pris isolément, a pu vouloir, lorsqu'il y travaillait ou, en tout cas, croyait y travailler." (L'homme probable...., pp. 221-223)

Je souligne ce « si peu » pour bien préciser que ce qui se produit en définitive n'a que peu de chose à voir avec ce qui avait pu être envisagé par tel ou tel : il ne s'agit pas d'une simple correction que le réel apporterait aux projets des individus et que ceux-ci accepteraient avec la sagesse de celui qui sait que la vie est faite de compromis, il s'agit de quelque chose qui peut n'avoir rien à voir avec les projets d'origine, ce qui est plus piquant pour notre orgueil de modernes - et, au moins à première vue, peu dynamisant pour l'action.

"Ulrich sentit dans ces pensées autant d'attrait que de malaise ; il lui parut difficile, dans ce cas-là, d'établir avec précision la frontière entre les perspectives nouvelles et la caricature des vues banales." : j'ai déjà cité ces lignes de Musil, elles me sont souvent revenues à l'esprit durant la mise au point de cette série de textes, peut-être correspondent-elles à votre sentiment à leur lecture. Il me semble en tout cas que nous y gagnons quelque peu dans le sens de la précision, même s'il faut parfois pour cela naviguer entre le lieu commun et l'enculage de mouches. Dans la partie suivante, je rappellerai certaines conséquences éthiques et historiques des rapports entre « intellectuels » et « hommes moyens ». D'ici là, bon dimanche !


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Sacré homme moyen... Même crevé, il est éternel !

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mercredi 9 janvier 2008

Nature humaine mon cul ? - II : Mintz, Lévi-Strauss, Quine.

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Reprenons au point où nous nous en étions arrêtés, M. Sahlins citant S. Mintz commentant C. Geertz :

"La nature humaine se révèle être « une projection caractéristique mais quelque peu déformée des valeurs de la société de celui qui en parle ». Ce n'est pas tant la nature humaine qui est universelle, continue Mintz, « que notre capacité à créer des réalités culturelles et à agir ensuite en fonction d'elles ». Cette capacité est précisément impliquée dans la façon dont nous aimons à nous décrire « avant la culture », c'est-à-dire dans nos constructions culturelles d'une prétendue nature humaine. L'invention consciente de la nature humaine est aussi sa suprême spécification culturelle."

Les deux premières phrases expriment trois idées différentes, quoique liées :

- lorsque je parle de « nature humaine », je projette mes valeurs, qui sont nécessairement plus ou moins celles de ma société, dans la définition que je donne de cette « nature » ;

- il n'y a pas de « nature humaine » universelle ;

- il existe, en revanche, une universalité de la création de « réalités culturelles ».

La première idée est tout à la fois un précepte de prudence pour l'anthropologue, et un constat sur les pratiques culturelles de nombreuses sociétés, notamment et sans doute principalement les sociétés occidentales modernes. Les deux idées suivantes sont plus fondamentales, au point qu'il me semble que leur appariement est à lui seul peut-être pas une définition, encore moins exhaustive, de la « nature humaine », mais une caractéristique inhérente à toute considération anthropologique relative à ce domaine. S. Mintz, au début de Sucre blanc, misère noire l'exprime ainsi :

"Inventorier la prodigieuse diversité humaine tout en reconnaissant l'indissoluble et essentielle unicité de l'espèce." (p. 20)

Très trivialement : les hommes sont pareils et sont différents. A ceux qui estiment que l'on pousse ici la théorie généralisatrice jusqu'à la tautologie ou au banal propos de comptoir, il faut répondre, d'une part, que la banalité en tant que telle n'est pas exclusive de la vérité, d'autre part que cette « tautologie » comporte déjà la réfutation d'une facilité à communiquer avec et à comprendre les membres d'autres sociétés (ce qui, évidemment, n'est pas sans incidence sur « la question des immigrés », mais passons. Sur ce point précis, A. Soral a parfaitement raison : les « droits-de-l'hommistes » appartiennent au courant de pensée libéral. Besancenot et Bouygues, même combat). D'une certaine manière, chaque interprétation d'une société par un anthropologue (société traditionnelle, minorité au sein d'une société moderne, société en tant qu'elle se constitue par rapport à la modernité (exemples allemand chez Dumont, russe chez Cioran), société moderne...) est à la fois une pièce ajoutée au puzzle de la diversité humaine (on a un exemple de plus de possibilité de création culturelle) et une preuve de l'« unicité de l'espèce », dans la mesure où il nous semble alors possible de comprendre cette société, cette création culturelle. On retrouve ici la problématique de la traduction telle que fortement exprimée par Dumont.

Sur cette idée de traduction, deux objections au moins peuvent surgir :

- l'objection Gavagai, ainsi nommée d'après la célèbre démonstration de W.V.O. Quine : telle que je viens de la relire de seconde main, cette objection me semble moins signaler une définitive impossibilité logique de la traduction que de fortement marquer sa difficulté et ses pièges. Ceci bien sûr sous la réserve d'un examen ultérieur qui très probablement nous entraînerait aujourd'hui trop loin ;

- l'objection mélancolique : elle peut très bien être liée à la précédente, c'est ainsi que la formule Sandra Laugier ("Bouveresse anthropologue", Critique n°567-68, 1994, p. 570) :

"Tel est le « point philosophique » de la thèse de Quine : la traduction joue à l'intérieur de la langue apprise, et il n'y a pas plus d'exil hors du schème conceptuel qu'il n'existe de point de vue angélique. (...) Constat paradoxal, mais pertinent du point de vue anthropologique : il suffit de se reporter à Tristes tropiques, ou au Journal d'ethnographe de Malinowski, pour comprendre qu'un en sens la traduction, de toute manière, reste at home."


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Encore une fois il me faut être excessivement rapide, d'autant que je n'ai lu aucun de ces livres, mais il ne me semble pas que le vague-à-l'âme que peut ressentir l'anthropologue quant à la vanité de ces efforts et quant à l'impossibilité de comprendre totalement une autre culture, soit, d'une part le résultat d'une découverte fracassante (comprendre quelqu'un de sa propre culture n'est déjà pas une sinécure), d'autre part une raison suffisante pour ne pas faire d'effort pour la comprendre : que cette objection vienne de gens qui nous ont justement appris tant en ce domaine est d'ailleurs révélateur, mais à la prendre trop au sérieux on se comporterait comme quelqu'un qui croit la science physique totalement inutile, sous prétexte qu'un Einstein ou un Planck ont pu se laisser aller à quelques mouvements d'humeur parce qu'ils n'arrivaient pas à résoudre tous les problèmes qu'ils rencontraient.


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Regardez Schrödinger, il sait tout cela mieux que personne, il n'en a pas l'air plus malheureux pour autant.


Bref : la proposition générale « Les hommes sont pareils et sont différents » comporte la réfutation d'une impossibilité à communiquer avec d'autres, elle en signale à la fois la possibilité et la difficulté.

Elle ne se prononce pas, en revanche, sur l'éventuelle possibilité à trouver des « structures fondamentales » des sociétés. Sur ce point d'ailleurs, je tombe vite sur mes propres limites, n'ayant pas lu moi-même les thèses de Lévi-Strauss sur ce point. Les critiques que leur adressent des gens comme V. Descombes ou R. Girard semblent, quand on les lit, fort percutantes, mais il faut évidemment vérifier leur pertinence sur le terrain. A vue de nez, et sans statuer sur C. Lévi-Strauss en particulier, il me semble que les « structures fondamentales » que l'on pourrait éventuellement découvrir, et sur lesquelles les anthropologues pourraient s'accorder, seraient tellement générales qu'elles se dissoudraient presque devant la variété des manifestations de ces structures. Mais on se rapproche alors d'une problématique un peu différente, celle de l'importance des différences entre sociétés, notamment à l'heure de la mondialisation, que je ne veux ni peux encore aborder.

D'ailleurs, c'est fini pour aujourd'hui. A suivre !




(Au passage, dans la série « On ne saurait mieux dire »...)

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mardi 23 octobre 2007

"Ça répond à une demande..." Somnambulique, diabolique ?

Peut-être en avez-vous entendu parler. Un petit clic pour mettre un peu de sel dans votre journée !


"Pourquoi pas", oui, "pourquoi pas ?" Et pourquoi pas y faire patrouiller de faux flics, encore plus cons que les vrais, joués avec le talent qu'on leur connait par des intermittents du spectacle prêts à se faire rosser ?

Tout (y compris le râleur sécuritaire de service) est remarquable ici, la réalité déconne à pleins tubes, mieux que n'importe quel junkie post-moderne, la réalité fait le travail des romanciers avec une forme de logique implacable et déroutante qui n'appartient qu'à elle - Dieu écrit droit avec des lignes courbes -, puisse un jour, après le déluge, un nouveau Rabelais s'en inspirer.


Et lorsque l'on apprend que cette construction "expérimentale" a été détruite, on ne sait plus s'il faut ou non s'en féliciter, si ce faux hall d'immeuble a été détruit parce qu'il était faux ou parce qu'on a "fait semblant" de croire qu'il était vrai. Debord, Warhol et Ruiz ringards, Duchamp presque ringard (le container-urinoir, le faux hall devenant vrai de par le contexte...), quelques jeunes et un office HLM, cela suffit pour bâtir situations, rêves et cauchemars...



Et Ben Laden qui ne nous protège pas ! - Faites qu'il existe, mon Dieu, faites qu'il existe !

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lundi 20 août 2007

Faurrisson encule Duras et Vidal-Naquet (ou ce qu'il en reste).

Vous comprendrez ce que signifie dans mon esprit ce titre en lisant ce texte d'Alain de Benoist, vieux de plus de dix ans. Si, sur la thèse, il ne vous apprendra rien - on peut même lui trouver, dans sa première partie, des relents debordiens un rien gênants, mais nous y reviendrons en temps utile -, sur la description de certaines pratiques, il est fort distrayant. D'autant que sa relative ancienneté permet de juger de l'évolution de certains depuis la parution de cette "Nouvelle Inquisition" - je pense notamment à l'hémorroïde stalino-sioniste Taguieff, dont le parcours fait irrésistiblement penser à ces gauchistes profitant des années passer à étudier le système capitaliste à fins de destruction, pour recycler ce savoir en se mettant au service dudit dystème. Le beurre n'a pas d'odeur !


"Un peuple va vers sa ruine quand les honnêtes gens n'ont plus qu'un courage inférieur à celui des individus malhonnêtes."



Signalons aussi cette série d'entretiens avec Robert Steuckers : 1ère partie ; 2ème partie ; 3ème partie. Si le personnage peut, à première vue, ne pas séduire plus que ça, ses informations sur la géopolitique ou la "Révolution conservatrice" ne sont pas dénuées d'intérêt.


Enfin, je souhaiterais vous soumettre un dilemme moral. Je reviens d'un pays scandinave où la moyenne bourgeoisie (c'est-à-dire la petite bourgeoisie aisée) est triomphante, c'est parfaitement étouffant, et je me demandais qui était le plus méprisable, du bourgeois qui a réussi et vous impose de façon ostentatoire un luxe qui n'a même pas la démesure pour excuse et qui n'a guère que le confort du (gros) cul dudit bourgeois comme justification ; ou du petit-bourgeois-qui-veut-devenir-moyen, qui rame et s'endette pour se payer le même écran plasma que son voisin, pour y regarder les mêmes merdes que lui. Les deux sont détestables, mais y a-t-il une différence à faire ? Je n'arrive pas à décider.

Allah vous bénisse !

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dimanche 23 juillet 2006

Personnel, impersonnel.

J'apprends le décès de Pierre Scias, qui tenait la librairie Actualités, rue Dauphine - pour laquelle j'avais d'ailleurs, très exceptionnellement, fait une fois de la publicité.

Il n'aura pas survécu longtemps à A.M. Al-Zarkaoui, dont une photographie ornait son bureau. Dans une odeur d'encens et de vieux livres, France-Musique souvent en fond, il (Pierre Scias, pas Al-Zarkaoui) vous accueillait avec un mélange de froideur polie et de chaleur humaine qui donnait une idée de ce que pouvait être, et de ce qui pouvait susciter, le respect. La qualité de son stock faisait le reste - quand bien même il devait j'imagine surtout vivre grâce à ses ventes de comics, ce que l'une des rares références que j'aie pu trouver sur Internet le concernant aurait tendance à confirmer.

La librairie qu'il tenait, une des seules à vendre les livres de Jean-Pierre Voyer, sera sans doute, comme le vieux bar qui lui était adjacent et où paraît-il Guy Debord s'est souvent mis mal (print the legend), bientôt transformée en agence immobilière ou en magasin de fringues.

Je ne vous ennuie plus avec cet hommage post-mortem. Je souhaitais adresser un dernier salut à quelqu'un dont je m'étais pris à me dire que j'apprendrais bientôt à le connaître. Trop tard.



Et pendant ce temps, Israël continue... (texte précédent). C'est une des interprétations possibles de la phrase de K. Kraus :

"L'état dans lequel nous vivons signifie vraiment que le monde sombre : il est stable."

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