mercredi 8 juin 2011

Mourir pour des pensées. La femme qui possédait tout en elle.

"Il croit à tort que ma “Weltanschauung” est triste ; seule mes perspectives historiques le sont." (S. Weil, 1934)

"C'est vous qui êtes tristes…" (A nos amours)


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Dans la biographie de Simone Weil par Simone Pétrement, qui fut son amie proche (La vie de Simone Weil, Fayard, 1997), les chapitres consacrés à l'évolution intellectuelle de S. W. après son année d'usine (1934-35), soit pour les années 1936-37 : le Front populaire, les grandes grèves, la chute de Léon Blum -, sont particulièrement intéressants. Je vous en retranscris ici quelques passages. Je n'insisterai pas sur tout ce qu'ils peuvent avoir d'actuels.

Commençons par nous mettre à l'aise avec cette sentence de S. W. : "Le salariat n'est qu'une autre forme de l'esclavage." (1933-34 ; p. 316), continuons avec ces extraits d'une lettre qu'elle écrivit en 1937 à Emmanuel Mounier :

"Les classes doivent-elles « lutter » ou « collaborer » ? Il y a beaucoup d'artificiel dans cette opposition. Qui peut nier qu'il y ait collaboration des classes ? Dès qu'un ouvrier travaille, il collabore avec son patron ; pour ne pas collaborer, il faudrait qu'il fasse grève tout le temps. (…) Qui peut nier aussi qu'il y ait lutte des classes ? (…) L'idéal d'un chef d'entreprise, du point de vue de la comptabilité, c'est des ouvriers qui fournissent un travail très intensif et qui ne consomment pas. L'idéal d'un ouvrier, comme homme, c'est de fournir un effort qui n'épuise pas, et de loin, ses ressources vitales et de vivre dans le bien-être. Il y a opposition (…).

Il y a donc à la fois collaboration et lutte. C'est un fait, un fait qu'on ne peut contester à moins de vouloir mentir. (…)

Qui plus que les militants de la C.G.T. désire une collaboration pleine et entière entre les éléments d'une entreprise industrielle ? C'est même là, très exactement, leur idéal. (…) Ce qu'ils reprochent à ceux qui préconisent la collaboration, ce n'est pas de désirer la collaboration, c'est d'avoir trouvé un beau nom pour déguiser la duperie et l'esclavage. Pour eux, une collaboration pleine et véritable (…) est un objectif dont ne peut réaliser les conditions que par la lutte." (p. 411)

(Les coupures sont de Simone Pétrement.) Vous comprenez j'imagine ce qui me plaît dans un tel schéma de pensée.

Un petit détour maintenant par les questions d'éducation, histoire de rappeler que les exceptions qui contribuent à la perpétuation d'un système ne sont pas à la gloire du système (on trouve chez Castoriadis des idées analogues) :

"Simone pensait, comme Alain, que le problème n'est pas de donner des possibilités d'élévation seulement à ceux qui paraissent bien doués, mais de donner à tous un niveau convenable d'instruction. Elle préconisait une prolongation de la scolarité jusqu'à l'âge de dix-huit ans. Élever seulement quelques-uns n'aboutissait qu'à écrémer en quelque sorte la classe ouvrière et la classe paysanne, à les appauvrir de leurs meilleurs éléments et à faire passer ceux-ci continuellement de l'autre côté de la barrière des classes. C'est en effet une étrange conception de l'égalité, celle qui consiste à regarder comme plus démocratique une société où la masse est ignorante, opprimée et malheureuse, mais où quelques-uns, tirés de la masse, peuvent devenir les maîtres des autres, qu'une société où l'on s'efforce avant tout d'élever le niveau général. L'égalité des possibles n'est pas l'égalité réelle, surtout quand les possibles ne se présentent qu'au début de la vie. Alain soutenait que l'enseignement doit être donné aussi bien et aussi longtemps qu'on le peut à tous les enfants ; qu'il faut s'efforcer d'élever même ceux qui ne paraissent pas particulièrement doués ; que l'enseignement est fait pour l'homme et non pas seulement pour assurer un bon recrutement des classes dirigeantes dans la société." (p. 448)

Et nous arrivons aux principaux textes, où sont mêlées citations de S. W. et paraphrases de Simone Pétrement. Les premières se trouvent entre ces « guillemets ». Toutes les coupures sans exception sont de la biographe. Je n'ai pas sous la main pour l'instant le volume (Écrits historiques et politiques, Gallimard, 1960) dont la plupart de ces textes, tous écrits en 1937, sont issus (sauf le dernier, tiré de Oppression et liberté, Gallimard, 1962), je vous en donne le titre pour que vous puissiez vérifier le cas échéant si ces coupures n'entament pas la pensée de Simone Weil. - A la vérité, elles la modifient nécessairement dans une certaine mesure, mais il m'a semblé qu'il n'était pas inadapté de vous faire partager non seulement ces idées mais la façon dont je les ai découvertes. Il sera toujours temps d'apporter d'éventuelles corrections à ce premier éclairage. Du reste, le livre de Simone Pétrement est d'assez bonne qualité pour que l'on puisse lui donner quelque crédit.

S. W. réfléchit aux causes de l'échec du ministère Blum, à l'incapacité de celui-ci à tirer profit des circonstances et de l'élan de la classe ouvrière pour imposer des réformes au moment où il y avait une fenêtre de tir pour les faire passer. De ces réflexions elle dégage des conclusions générales :

"« La matière propre de l'art politique, c'est la double perspective, toujours instable, des conditions réelles d'équilibre social et des mouvements d'imagination collective. » L'homme politique doit, pour agir sur les conditions réelles de l'équilibre social, se servir de l'imagination collective comme d'une force motrice, sans en partager les illusions. « Si des scrupules légitimes lui défendent de provoquer des mouvements d'opinion artificiellement et à coups de mensonges, comme on fait dans les États totalitaires et même dans les autres, aucun scrupule ne peut l'empêcher d'utiliser des mouvements d'opinion qu'il est impuissant à rectifier. Il ne peut les utiliser qu'en les transposant. (…) Il peut arriver que faute d'une toute petite réforme un grand mouvement d'opinion se brise et passe comme un rêve. »


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Elle termine en méditant sur la social-démocratie, qui partout s'est montrée « parée des mêmes vertus, rongée des mêmes faiblesses ». « La doctrine est cependant souple, sujette à autant d'interprétations et de modifications qu'on voudra ; mais il n'est jamais bon d'avoir derrière soi une doctrine, surtout quand elle enferme le dogme du progrès, la confiance inébranlable dans l'histoire et dans les masses. Marx n'est pas un bon auteur pour former le jugement. Machiavel vaut infiniment mieux. »

Dans la variante de cet article, elle rappelle l'une des maximes de Machiavel : « C'est que celui qui s'empare du pouvoir doit prendre tout de suite toutes les mesures de rigueur qu'il estime nécessaires, et n'en plus prendre par la suite, ou en tout cas de moins en moins. (…) Quand un pouvoir nouvellement institué commence par assener à ses adversaires les coups qu'il veut leur donner, puis les laisse à peu près tranquilles, ils lui savent gré de tout le mal qu'ils n'en souffrent pas ; quand il commence par ménager les adversaires, ils s'irritent ensuite de la moindre menace. Le pire de tout est de les ménager tout en laissant peser sans cesse sur eux des menaces vagues et jamais réalisées… »

Cette variante se termine par des réflexions profondes et amères sur la force. « Le principe fondamental du pouvoir et de toute action politique, c'est qu'il ne faut jamais présenter l'apparence de la faiblesse. La force se fait non seulement craindre, mais en même temps toujours un peu aimer, même par ceux qu'elle fait violemment plier sous elle ; la faiblesse (…) inspire toujours un peu de mépris (…). Il n'y a pas de vérité plus amère (…). Sylla, après son abdication, a vécu en parfaite sécurité dans cette Rome où il avait fait couler tant de sang ; les Gracques ont péri lâchement abandonnés par cette multitude à qui ils avaient voué leur vie. (…) L'empire de la force façonne souverainement sentiments et pensées… » C'est par cette emprise sur les pensées que la force règne, plus que par la contrainte effective. « Cette force qui règne jusque dans les consciences est toujours en grande partie imaginaire… »" ("Méditations sur un cadavre" ; p. 432-33)


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De même, "ce ne sont pas vraiment les difficultés financières ou économiques qui peuvent causer la chute d'un gouvernement. Bien des faits amènent à penser « qu'il n'y a pas d'effondrement économique, mais qu'il y a dans certains cas crise politique provoquée ou aggravée par une mauvaise situation économique, ce qui est bien différent ». La différence est en ceci que la crise économique produit la crise politiquement non directement ni nécessairement, mais par l'intermédiaire de l'imagination. Il faut comprendre l'effet apparent des crises économiques par analogie avec l'effet des défaites militaires. Celles-ci provoquent souvent la chute du régime dans le pays qui les a subies, et pourtant d'ordinaire elles ne rendent pas matériellement impossible à ce régime de subsister. Si elles le font tomber, c'est qu'elles amoindrissent ou effacent « ce prestige du pouvoir qui, beaucoup plus que la force proprement dite, maintient les peuples dans l'obéissance ». Un pouvoir qui sait maintenir son prestige, garder l'apparence de la force, une crise économique ou financière ne le fait pas tomber.

- incise de AMG : on évoquera de nombreux contre-exemples de gouvernements démocratiques tombés pour cause de crise. Certes (et encore, des analyses cas par cas pourraient surprendre), mais il faut alors se demander si le pouvoir qui reste prestigieux n'est pas celui d'un système, celui des partis officiels supposés et auto-proclamés plus compétents que les autres, ou, plus généralement, celui de la démocratie marchande (capitalo-parlementariste, comme dit Badiou).

- incise de AMG et des deux Simone : à propos de la notion du prestige, voici ce qu'elles écrivent : "Le prestige en un sens n'est pas vain. Il est lié à la nature du pouvoir, et le pouvoir est lié, dans une certaine mesure, à l'ordre. « La nécessité qu'il y ait un pouvoir est tangible, palpable, parce que l'ordre est indispensable à l'existence ; mais l'attribution du pouvoir est arbitraire, parce que les hommes sont semblables ou peu s'en faut ; or elle ne doit pas apparaître comme arbitraire, sans quoi il n'y a plus de pouvoir. Le prestige, c'est-à-dire l'illusion, est ainsi au coeur même du pouvoir. »" ("Ne recommençons pas la guerre de Troie" ; p. 418) Reprenons le fil du raisonnement :


Il n'en est pas moins vrai que la situation économique joue un rôle considérable. Mais pour agir efficacement sur l'économie, il faudrait avoir formé la notion de l'équilibre propre à l'économie. Or, si l'on a formé, grâce aux Grecs et Florentins de la Renaissance, la notion de l'équilibre dans certains arts, celle de l'équilibre propre à l'économie n'a pas encore été trouvée. Nous n'en avons qu'un équivalent à bon marché : l'idée de l'équilibre financier. On croit assez faire pour l'équilibre économique en cherchant l'équilibre financier, qui implique le paiement des dettes. Mais justement, dès lors que le capital foncier ou mobilier est rétribué, la recherche de l'équilibre financier est un principe permanent de déséquilibre. « Un intérêt à 4% quintuple un capital en un siècle ; mais si le revenu est réinvesti, on a une progression géométrique si rapide (…) qu'avec un intérêt de 3% un capital est centuplé en deux siècles. » Il est donc « mathématiquement impossible que, dans une société fondée sur l'argent et le prêt à intérêt, la probité se maintienne pendant deux siècles », car cela ferait passer toutes les ressources entre les mains de quelques-uns. « Le paiement des dettes est nécessaires à l'ordre social. Le non-paiement des dettes est tout aussi nécessaire à l'ordre social. » Dans l'histoire de toutes les sociétés, il a fallu à certains moments annuler les dettes." ("Quelques méditations sur l'économie (esquisse d'une apologie de la banqueroute)" ; pp. 433-34)


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C'est que "[l]'organisation sociale offre le spectacle paradoxal d'un grand nombre d'hommes obéissant à quelques-un ou même à un seul, comme si, dans ce domaine, le gramme l'emportait sur le kilo. Les marxistes croient avoir trouvé dans l'économie la clef de cette énigme ; mais l'obéissance et le commandement sont des phénomènes dont les conditions de la production ne suffisent pas à rendre compte. L'obéissance du grand nombre au petit nombre paraîtra toujours un phénomène inexplicable tant qu'on ne comprendra pas que le nombre, dans un monde social, n'est pas une force, du moins dans les circonstances ordinaires. « Le nombre, quoi que l'imagination nous porte à croire, est une faiblesse. (…) Sans doute, en toute occasion, ceux qui ordonnent sont moins nombreux que ceux qui obéissent. Mais précisément parce qu'ils sont peu nombreux, ils forment un ensemble. (…) On ne peut établir de cohésion qu'entre une petite quantité d'hommes. Au-delà, il n'y a plus que juxtaposition d'individus, c'est-à-dire faiblesse. »

Il y a pourtant des moments où il n'en est pas ainsi. « A certains moments de l'histoire un grand souffle passe sur les masses ; leurs respirations, leurs paroles, leurs mouvements se confondent. Alors rien ne leur résiste. (…) Nous avons assisté à un miracle de ce genre en juin 1936. » Mais ces moments ne durent pas. « La masse se dissout de nouveau en individus, le souvenir de sa victoire s'estompe. » De nouveau les foules sont maintenues dans l'obéissance par « le sentiment d'une impuissance irrémédiable ».

Ce sentiment d'impuissance est naturel chez celui qui est accoutumé à obéir. « Il est impossible à l'esprit le plus héroïquement ferme de garder la conscience d'une valeur intérieure, quand cette conscience ne s'appuie sur rien d'extérieur. Le Christ lui-même, quand il s'est vu abandonné de tous, bafoué, méprisé, sa vie comptée pour rien, a perdu un moment le sentiment de sa mission (…). Il semble à ceux qui obéissent que quelque infériorité mystérieuse les a prédestinés de toute éternité à obéir… »

Ces réflexions sont déjà bien proches de celles qu'elle fera quelques années plus tard sur le malheur, et en même temps elles rappellent celles de l'année d'usine. Un profond pessimisme à l'égard de l'ordre social apparaît dans la fin de ce texte.


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« La force sociale ne va pas sans mensonge. Aussi tout ce qu'il y a de plus haut dans la vie humaine, tout effort de pensée, tout effort d'amour est corrosif pour l'ordre. » « L'ordre social, quoique nécessaire, est essentiellement mauvais, quel qu'il soit. On ne peut reprocher à ceux qu'il écrase de le saper autant qu'ils peuvent (…). On ne peut pas non plus reprocher à ceux qui l'organisent de le défendre (…). Les luttes entre concitoyens ne viennent pas d'un manque de compréhension (…) ; elles tiennent à la nature des choses (…). Pour quiconque aime la liberté il n'est pas désirable qu'elles disparaissent, mais seulement qu'elles restent en deçà d'une certaine limite de violence. »" ("Méditation sur l'obéissance et la liberté" ; pp. 434-45)


La référence au Christ et le ton pascalien de ces dernières lignes me paraissent indiquer certaines des directions que l'on peut prendre lorsqu'on en arrive à de tels constats, du dandysme désabusé, mais non sans tentations mystiques, que l'on trouvera chez l'admirateur - avec réserves - de S. W. qu'était Cioran, à un individualisme romantique et plus ou moins anarchisant ("tout effort d'amour est corrosif pour l'ordre…"), en passant par celle que choisit S. W. : approfondir avec une lucidité de plus en plus exigeante son rapport à « tout ce qu'il y a de plus haut dans la vie humaine », essayer de communiquer aux autres ses pensées sur ces sujets, tout en continuant à se battre pour que les luttes sociales « restent en-deçà d'une certaine limite de violence ». S'échapper de « l'ordre social » autant que faire se peut, donner des armes aux autres pour qu'ils puissent s'en échapper de même, mais aussi s'efforcer de contribuer à ce que cet ordre, toujours « nécessaire », soit le moins « mauvais » possible.

- Le programme d'un Jacques Bouveresse qui aurait lu Wittgenstein, serais-je tenté d'écrire, la réciproque étant aussi vraie. On peut aussi évoquer un Maurras qui aurait lu Nabe, un Evola pacifiste et réformiste - mais ne compliquons pas les choses à coups de paradoxes et de parallèles plus ou moins fondés. La volonté est celle-ci, d'une lucidité qui ne craint pas la douleur, d'une lucidité sans a priori, sans exclusive de pensée comme de public, sans concession au cynisme. - A force de tenir tous les bouts de la chaîne on prend le risque, pour rependre un titre de Cioran, de l'écartèlement - voire de la crucifixion.

Simone Weil crucifiée par sa propre lucidité altruiste ?


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dimanche 16 janvier 2011

Turpitudes humaines... Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », II.




(Première partie.)


Je sais bien que nous sommes en période de crise, que des choses-très-graves peuvent se produire dans les mois à venir, que beaucoup de Français en bavent : tout cela est vrai, mais tout cela n'est pas toute la vérité, qui est, on y revient toujours, que l'humanité est une cérémonie, que l'humanité fait avec du sacré, du rituel, du jeu, du ludique. Bien sûr, on peut considérer que les différences culturelles ou religieuses ne sont pas importantes, que nous sommes tous pareils, avec deux bras et deux jambes, etc., et tous destinés à crever - mais à ce compte, rien n'est important, et on se fait chier comme la mort, justement. Je vous citais l'autre jour la phrase de Cioran : "Il faudrait renoncer à porter un jugement d'ordre moral sur qui que ce soit. Personne n'est responsable de ce qu'il est ni ne peut changer de nature. Cela est évident et tout le monde le sait. Pourquoi alors encenser ou calomnier ? Parce que vivre, c'est évaluer, c'est émettre des jugements, et que l'abstention, quand elle n'est pas effet de la lâcheté, exige un effort épuisant." Vivre, c'est évaluer, comparer, s'engueuler, s'amuser. Très généralement et très simplement : les choses sont à la fois importantes et pas importantes, et il faut en prendre son parti. Ce qui signifie : n'arrêter l'engueulade sous prétexte que tout cela n'a finalement que bien peu d'importance… ce sont là turpitudes humaines qu'un peu de sable efface… ne doit se faire qu'au dernier moment ou en tout cas le plus tard possible. Il est sain de prendre du recul, mais on ne peut tout le temps avoir le point de vue surplombant de Dieu ou indifférentiste du saint.

Poussons jusqu'au bout, afin que notre position soit claire par rapport à l'esprit représenté ici selon nous par Alain Soral et Égalité et réconciliation : s'entretuer ou se bouffer le nez entre communautés pour faire plaisir à certains riches-qui-le-sont-déjà-trop-et-qui-veulent-le-devenir-encore-plus, oui, il y a là quelque chose de déprimant et qui justifie que l'on fasse des efforts pour éviter que la situation ne s'envenime encore… Mais il faut bien garder à l'esprit que même sans les « professionnels de la domination triangulaire », pour reprendre une expression d'A. Soral en l'appliquant, pour notre part, à tous ceux qui veulent diviser pour régner, même sans eux, les gens s'engueuleraient, se fâcheraient, et heureusement ! - En revanche, et c'est ici que nous rejoignons cet « esprit », on peut penser qu'ils le feraient de manière plus policée, au moins la plupart du temps, et cela vaut effectivement que l'on se batte dans cette direction. Ceci sans compter que faire un peu chier les puissants, qui à l'heure actuelle ne sont que des sous-merdes enculistes donneuses de leçons, fait du bien au moral.

Dit autrement : cela ramène à la surface cet argument de Wittgenstein, que j'avais fait jouer contre Castoriadis, sur la part d'hypocrisie et de jeu (au sens ludique, au sens aussi où l'on dit qu'il y a du jeu, dans un noeud par exemple : une marge de manoeuvre) dans les croyances humaines : "Il est vrai de dire qu'une certaine hypocrisie joue là-dedans un rôle dans la mesure seulement où, d'une manière générale, elle est facile à voir dans presque tout ce que font les hommes." - Cela peut sembler contradictoire avec ce qui précède, cela ne l'est pas, cela signifie simplement que, selon Wittgenstein, les gens savent bien, quelque part, que « les choses sont à la fois importantes et pas importantes » - et on ajoutera qu'ils savent que les gens le savent - quitte à l'oublier de temps à autre. (Qui a visité un marché à l'ancienne (je pense de mon côté à la Sicile) verra ce que cela veut dire : ça gueule de partout, avec un certain sourire en coin, on n'est pas dupe… et en même temps la violence peut surgir quand au cours d'une négociation l'une ou les deux parties prenantes se mettent à être dupes, dans l'instant.)





Dit encore autrement : ce n'est pas parce que l'on ne veut pas adopter la position de l'esthète décadent qui regarde les destructions et massacres autour de lui avec une certaine joie misanthrope, ce n'est pas parce que l'on essaie d'éviter que des massacres « gratuits » aient lieu, que l'on peut ignorer d'une part la potentialité de l'humanité à se massacrer, d'autre part qu'il est heureux, qu'il est sain, que l'humanité ait cette potentialité, même s'il est effectivement souhaitable qu'elle ne l'actualise pas trop souvent. Je retrouve encore une fois, et ce n'est pas un hasard, la phrase de Bataille, "Il faut le système, et il faut l'excès". Il faut les travaux et les jours, les cycles, la paisible humanité, la transmission, tout cela est magnifique à sa manière et ce n'est pas moi qui cracherai dessus, mais il faut aussi, et il le faut pour que « tout cela » soit magnifique, que l'humanité soit aussi capable d'excès, de tentatives extrêmes et gratuites - bêtes si l'on veut - et si l'humanité en est capable, il est inévitable qu'elle (se) le prouve par intermittences.

Citons encore Cioran : "Vu l'autre jour Mourir à Madrid, le film sur la guerre civile fait d'extraits et de commentaires. - Ce déploiement de cruauté, de rage des deux côtés, ces exécutions sommaires, quel spectacle insensé, et ce qui est plus grave, gratuit ! Car tout cela paraît être conçu pour l'amusement du Diable. Et encore ! Si on voyait sur un écran le défilé des nations, c'est-à-dire une doublure de l'histoire universelle, n'éprouverait-on pas la même impression d'inutilité, de démence vaine et pitoyable ?"

Là encore : c'est vrai, c'est très vrai, ce n'est pas toute la vérité (et Cioran d'ailleurs le sait). - Ce que j'écris d'autant plus tranquillement qu'à titre personnel je suis pacifique, pas bagarreur pour un sou, que j'ai eu très peu de contacts dans ma vie avec la violence, et que si je sais que c'est un manque, c'est un manque que je ne fais aucun effort pour combler…


D'une certaine façon, et malgré tout ce que je viens d'écrire, la querelle Nabe-Soral n'est que le reflet d'une différence de positionnement dans le combat politique. Si Nabe ne parle qu'en son nom propre, Égalité et Réconciliation reste un mouvement politique, et à ce compte se doit d'avoir des objectifs, de donner des directions : qu'il y ait ou non de temps à autre des retours de stalinisme chez son chef est secondaire par rapport à ce fait qu'il doit maintenir une certaine unité de principes et d'action. Mais cela ne fait que renvoyer à des différences de personnalité, rappelées par A. Soral lui-même lorsqu'il explique se situer spontanément du côté du « nous » plutôt que du côté du « je » (dichotomie par ailleurs discutable puisqu'il s'agit aussi de savoir ce que peut encore être un « je » à l'heure actuelle, mais dichotomie claire par rapport à ce qu'il veut dire). Et si le point qui a fait surgir cette différence est le 11 septembre en particulier et la question du conspirationnisme en général, c'est parce que M.-É. Nabe est dans une position qui lui permet d'accepter l'incertitude (ce qui ne l'empêche pas d'avoir une opinion assez arrêtée sur le sujet), et que cela est plus délicat pour A. Soral.

Cet angle de vue « à la Bourdieu » ayant été envisagé, essayons de synthétiser tout ce qui précède. Encore une fois, l'important n'est pas tant de critiquer Emmanuel Beau de Loménie ou Alain Soral et d'avoir ou non raison contre eux, que de cerner les limites de ce qui sous-tend leurs diagnostics. La difficulté est à la fois de marquer ces limites et de montrer l'importance actuelle d'un mouvement comme Égalité et réconciliation, en tout cas de son esprit. J'ai parlé la dernière fois de « matérialisme sous-jacent » et d'« égalitarisme prosaïque ». Si la première expression me semble claire, la deuxième peut nécessiter quelques précisions, faciles maintenant à apporter. La vie est inégalitaire est un lieu commun que l'on peut accepter à condition de ne pas le prendre dans le sens de sa vulgate darwino-spencéro-nietzschéo-spenglerienne-vae-victis : la vie est inégalitaire parce que les gens souhaitent qu'elle le soit, parce que Vivre c'est évaluer (ce qu'en tant que polémiste A. Soral ne risque pas d'oublier…). L'« égalitarisme prosaïque » qui me gêne ici, c'est celui qui oublierait que les gens veulent de l'inégalité parce qu'ils veulent de la différence et qu'ils ont raison de vouloir de la différence. - Et en même temps, il est difficile de nier que nous sommes dans une période de forte application du principe « diviser pour régner » et que cela peut avoir des conséquences dommageables pour de nombreux Français - comme par hasard pas les plus riches ni les mieux protégés. De ce point de vue, tout ce qui peut rappeler à quel point certains dés sont pipés est bon à prendre. Ce qui est un peu court, c'est de croire, comme semble le faire Beau de Loménie dans le texte que j'ai retranscrit la semaine dernière, que cela suffit, ou même que cela soit un préalable indispensable. "Le premier travail de la reconstruction sera métaphysique", "La réalité objective n'est pas de nature matérielle", on ne sort pas de là : c'est parce que l'enculisme diminuera qu'il lui sera moins facile de piper les dés, en l'occurrence d'utiliser à son profit ce qui reste de culture religieuse à l'humanité, ce qui est quand même un comble. (Au passage, je ne ressens pas le besoin d'analyser pour elle-même la thèse gauchiste-extrême comme quoi la religion a toujours été utilisée par les puissants pour niquer le peuple, vous voyez bien ce que je peux lui reprocher.)

Ne serait-ce d'ailleurs que pour ça, on souhaiterait que le 11 septembre ait bien été ce que nous avons d'abord cru qu'il était, une attaque à la fois matérielle, symbolique et métaphysique contre le Centre mondial du commerce, et non pas la mise en scène de cette attaque par des professionnels de la scénarisation et du symbole publicitaire. On souhaiterait que le génie symbolique (en partie médiatique, oui, bien sûr, mais qu'y faire ?) ait été du côté des non-enculistes (quoi que l'on pense d'eux par ailleurs). On le souhaiterait sans enthousiasme excessif, en se disant que c'est toujours ça. - L'avenir peut-être le dira…


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dimanche 5 décembre 2010

Mon « pamphlet » dans ton cul...

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Dans la série "Comment vous disqualifier un auteur en trois lignes", voici un exemple de toute beauté :

"La thèse de P.-A. Taguieff converge très largement avec celle d'un disciple et ami de M. Gauchet, le sociologue Paul Yonnet, qui dénonce dans son pamphlet contre SOS racisme, Voyage au centre du malaise français, la très grave responsabilité des soixante-huitards dans la haine de la nation, en s'attardant sur le slogan : « Nous sommes tous des juifs allemands ! » Même si P.-A. Taguieff juge le propos de P. Yonnet trop polémique, l'orientation est semblable, tout comme celle de Shmuel Trigano, qui dresse un réquisitoire contre le mouvement altermondialiste, accusé de connivence avec l'islamisme radical : « Nous assistons aujourd'hui à une remontée à la surface des postures idéologiques qui étaient courantes dans les années 1970, dans la nébuleuse gauchiste et tiers-mondiste. » Comme chez P. Yonnet ou S. Trigano, la critique continue du legs de mai 1968 par Taguieff dessine en creux sa conception de la nation et du républicanisme. Celle-ci est d'abord inséparable des questions soulevées dans son champ premier de spécialisation : l'antisémitisme et l'extrême-droite."

Ces lignes sont extraites d'un livre de Serge Audier, La pensée anti-68. Essai sur les origines d'une restauration intellectuelle, La Découverte, 2008 (p. 336). Il s'agit de la seule et unique évocation du travail de P. Yonnet, une brève allusion au cours d'un chapitre consacré à P.-A. Taguieff. Il me semble difficile, si on est plutôt proche, d'un point de vue idéologique, de la ligne générale des éditions La Découverte et si on ne connaît pas Yonnet, de ne pas déduire de ces lignes qu'il est « encore plus à droite » que P.-A. Taguieff, en empathie par ailleurs avec le sioniste de choc Trigano, et férocement anti-68, de même que Marcel Gauchet, dont il est le « disciple » (?) et l' « ami ».

Que le nom de Yonnet, que je lis avec intérêt, soit accolé à celui du révisionniste Taguieff ou du négationniste Trigano ne m'irrite pas plus que ça, je découvre même à la lecture du livre de S. Audier qu'il y a peut-être des choses intéressantes dans les textes les moins polémiques du premier cité. Ce qui est gênant est cet amalgame, dont on n'est même pas sûr qu'il soit volontaire, qui vous range ipso facto un auteur dans une catégorie, rien moins finalement que celle de « ceux-qu'il-ne-faut-pas-lire ».

Je n'exagère pas : selon une vieille technique stalinienne que l'on retrouve malheureusement trop souvent dans les livres de la Découverte ou de la Fabrique, l'usage abusif de qualificatifs comme « très droitier », « catholique ultratraditionnaliste » vient régulièrement, dans le livre de S. Audier noircir les auteurs étudiés et nuire à l'analyse d'ensemble, qui vaut ce qu'elle vaut, mais qui aurait très clairement gagné à ne pas « restaurer » (allusion au sous-titre dépréciateur) en permanence une ligne jaune à ne pas franchir entre bons et méchants. En témoignent ces lignes révélatrices :

"Une première tension manifeste tient au contraste entre les choix normatifs affichés par P.-A. Taguieff - la République et sa devise, « Liberté, Égalité, Fraternité » - et les cadres conceptuels mobilisés pour défendre la modernité démocratique. Cette difficulté, on a vu qu'elle était déjà celle de M. Gauchet, dont les grands paradigmes sont très largement issus de l'anthropologie de Dumont, marquée par des accents traditionalistes dont les sources remontent à Guénon et à sa critique de la modernité." (p. 341)

Il y a ici deux niveaux : si, comme P.-A. Taguieff, on utilise des auteurs anti-démocrates tels Guénon, Nietzsche ou Sorel, tout en se proclamant républicain, on doit au lecteur des éclaircissements sur la possibilité qu'il y a, non pas à « vouloir réconcilier post mortem les ennemis d'hier », comme l'écrit dans une formule révélatrice S. Audier (p. 342), mais à concilier des idées qui sont ou ne sont pas conciliables. L'exigence de cohérence théorique de S. Audier est tout à fait légitime, mais qui ne voit, c'est l'autre niveau, que l'enjeu est plus général ? En tant que lecteur de Gauchet et Guénon, en tant que « disciple », allons-y sur les grands mots, de Dumont, je me sens évidemment visé par ces lignes, qui visent à empêcher que l'étude de ce que S. Audier, dans un passage où il évoque encore Guénon et Gauchet, appelle l'« exceptionnalité problématique des sociétés modernes occidentales » (p. 326), soit faite d'un autre point de vue que celui de cette exceptionnalité. Schématisons : si Castoriadis, souvent cité dans ce livre, J. Rancière ou A. Brossat expliquent pourquoi la démocratie est différente des autres régimes, c'est intéressant parce qu'ils sont pour la démocratie. Si c'est Guénon ou Dumont qui le fait, attention…

Je ne sais pas si P.-A. Taguieff donne des éclaircissements sur ce sujet, mais il n'est pas bien compliqué pourtant d'aboutir à une position qui est au demeurant celle de nombreux auteurs - relisez Les antimodernes d'Antoine Compagnon : on peut être très dubitatif, de façon plus ou moins argumentée, de façon plus ou moins subjective, sur les avantages réels des régimes démocratiques, tout en estimant que ces régimes sont les mieux adaptés à l'humanité actuelle et que, au moins pour l'instant, ne se dessine rien de beaucoup mieux à l'horizon. Je ne dis même pas que ce soit mon point de vue, en admettant que j'en aie un bien défini sur cette question, j'affirme simplement qu'une telle position n'a rien d'incohérent et regrette qu'un livre de 370 pages ne soit pas capable de lui donner droit de cité.

Par ailleurs, pour en finir, au moins aujourd'hui, sur cette Pensée anti-68, on ne peut que sortir d'un tel ouvrage en se demandant en quoi il est digne de confiance. Par-delà la limite naturelle de ce genre de livres, S. Audier étant nettement plus intéressant lorsqu'il évoque Aron, qu'il connaît bien, que lorsqu'il s'aventure dans des contrées pour lui inconnues, au point, errare humanum est certes, mais combien révélatrice, d'écrire La Règle du jeu pour Le Grand Jeu (p. 326), au-delà de cette limite naturelle, on ne peut qu'être atteint, en voyant à quel point les thèses d'un Jean-Claude Michéa ou d'un François Ricard sont mal présentées - je parle d'auteurs que j'ai lus dans le texte -, par une impression d'ensemble dubitative : si je prends S. Audier en faute sur tel cas que je connais de première main, pourquoi lui donner crédit sur tel autre cas, au sujet duquel son analyse semble crédible, mais où je n'ai pas les outils pour juger de sa validité ? Et en même temps, les critiques portées à Marcel Gauchet par exemple, sont souvent pertinentes.

Bref, revenons aux textes…

…et à ce propos, La pensée anti-68 m'a au moins donné une idée - du grain à moudre pour Paul Yonnet en l'occurrence. Page 180, Serge Audier cite Tocqueville :

"L'individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s'isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l'écart avec sa famille et ses amis ; de telle sorte que, après s'être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même." (De la démocratique en Amérique, vol. II, Deuxième partie, ch. 2 : "De l'individualisme dans les pays démocratiques".)

Issues d'un chapitre célèbre et cité jusqu'à la nausée par les libéraux français des années 80, notamment pour sa fin crépusculaire ("Non seulement la démocratie fait oublier à chaque homme ses aïeux, mais elle lui cache ses descendants et le sépare de ses contemporains ; elle le ramène sans cesse vers lui seul et menace de le renfermer enfin tout entier dans la solitude de son propre coeur."), chapitre qui à la relecture donne le vertige tant les aperçus admirables y voisinent avec les généralisations imprudentes, ces lignes, contre justement d'autres passages de ce chapitre, proposent une définition souple de l'individualisme, qui inclut l'accompagnement permanent de l'individu, durant son existence, par la « petite société » de « sa famille et ses amis ». "La filiation devient individualiste", écrivais-je récemment en me plaçant dans l'optique de Paul Yonnet, que Tocqueville dans ces quelques lignes conforte brillamment, avant d'oublier cette idée, ou tout au moins de la masquer dans la sentence finale de son chapitre : non, l'individu moderne n'est pas seul (il est en revanche séparé), il a même du mal à être seul, l'individu moderne vit avec et est fondé par une « petite société ».

Ce que d'ailleurs Facebook, dans son usage le plus courant (hors utilisation à des fins professionnelles, politiques ou promotionnelles, etc.), manifeste sans ambiguïté, puisqu'on y prolonge ad nauseam l'existence de cette société d'« amis », qui préexiste - et est alors renforcée dans sa cohérence - à son actualisation via Internet. Passer son temps dessus, ce n'est pas lutter contre la solitude au sens où l'on serait seul et abandonné si l'on n'était pas sur Facebook, puisque l'on y retrouve encore et toujours des amis que l'on a déjà ; en revanche, c'est lutter contre la possibilité d'être un peu seul de temps en temps avec « son propre coeur », dirait Tocqueville - comme si c'était si effrayant.


vietcongofficershootsman

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dimanche 29 novembre 2009

rebatetjanvier44

AMG - Rebatet en pleine péroraison...


D'abord, un petit coup de pied de l'âne dans les fesses de N. S., ça ne peut pas faire de mal :

"Chaque ajustement nécessite beaucoup d'efforts, de tractations afin d'empêcher des explosions. Il faut éviter de vouloir tout conduire de front. Les réformes doivent être menées les unes après les autres, selon un ordre d'urgence, en évitant la réforme pour la réforme et en bannissant la réformette. Il ne faut jamais oublier que la réforme est toujours pénible : les peuples préfèrent la stabilité et détestent le mouvement. Les dernières années de l'Ancien Régime furent le temps de la réformette, de la mini-réforme brownienne, de l'agitation en tous sens." (P. Chaunu, Danse avec l'histoire, (1998), pp. 146-47)

("La réforme, oui, la chienlit, non !" Sarkozy le soixante-huitard, c'est vraiment la chienlit.)

Ce qui, incidemment, rappelle qu'à certains égards la France est dans une situation pré-révolutionnaire - depuis un certain temps, et peut-être encore pour longtemps. C'est l'une des caractéristiques du temps présent - une situation qui s'est graduellement mise en place depuis 1973 et le premier choc pétrolier : un inconfort général, une situation de crise effective pour des couches de plus en plus étendues de la population, mais sans violences autres que sporadiques, localisées, et, osons le dire, peu violentes (combien de morts, dans les émeutes de 2005 ?). Les gens les plus désespérés n'ont peut-être plus grand-chose à perdre, mais ils ne peuvent que constater que leurs concitoyens mieux lotis, d'une part ne vont pas les aider plus que ça, d'autre part ont eux-mêmes pour seul espoir de se protéger de la crise. On a connu situation politique et psychologique plus dynamisante... Et si l'on peut accuser l'individualisme et l'égoïsme de tout un chacun, on voit bien une fois encore que les concepts d'abrutissement des masses ou d'aliénation n'ont une valeur explicative que secondaire : tout le monde sait bien que Nicolas Sarkozy, François Hollande ou je ne sais qui d'autre se soucie des Français comme de l'an 40, tout le monde sait bien que le mode de vie actuel (la société de consommation) ne mène nulle part. Ils s'y accrochent pourtant désespérément, à ce mode de vie, dira-t-on : précisément, si le système tient encore, c'est qu'il repose sur cette force extraordinaire, la volonté de tous ceux qui en font encore partie, c'est-à-dire à peu près tout le monde, y compris le SDF qui s'agrippe à son RMI et à sa CMU, la volonté de tout un chacun de continuer comme ça, par peur de lendemains pires ou encore pires. Le système ne mène nulle part, mais nulle part, au moins, ce n'est pas, en principe, l'enfer. Si, donc, le libéralisme a pour résultat de rapprocher l'homme de sa condition la plus animale, et si l'animal a pour premier et principal désir de persévérer dans son existence, nous y sommes : chacun ne pense qu'à durer, et contribue donc à ce que le système dure.

(J'ai exprimé des réflexions similaires en mai dernier, avec un point de départ inverse : les gens désirent en fait la crise, parce qu'il n'y a qu'une vraie crise qui puisse les sortir de leur torpeur, qu'ils haïssent mais dont ils savent qu'ils n'arriveront pas tout seuls à en sortir.)

Avec bien sûr, et sans même évoquer les questions écologiques (qui, vous l'aurez compris, ne me passionnent pas), des effets contre-productifs : on aura raison de dire que ces efforts faits pour simplement durer et pour éviter le pire, non seulement n'améliorent pas la situation, mais risquent bien d'amener à ce pire que l'on redoute tant. Et, dans cette optique, il est évident que les « réformes browniennes » de notre président aggravent la situation, de même que, ainsi que je l'écrivais toujours dans le même texte, sa façon de faire le vide autour de lui et de s'attaquer sans relâche à tout ce qui en France est institution, peut aboutir un jour à un face-à-face simple : les Français vs. Nicolas Sarkozy, face-à-face qui ne peut guère être remporté par le second. Tout ceci je l'admets sans réserve, à condition que l'on comprenne bien à quel point les efforts faits par chacun de nous pour que la situation actuelle dure, doivent être pris en compte dans l'analyse.

Bref. Je n'avais pas prévu de vous parler de ça, mais d'essayer de mieux comprendre pourquoi Nicolas Sarkozy, encore lui, pauvre salope, ne lutte guère contre l'insécurité. Parce que, même si c'est un jeu dangereux, ça l'arrange pour les élections, nous sommes d'accord. Mais essayons d'aller un peu plus loin, et d'abord de remonter un peu plus haut dans l'histoire. Pierre Chaunu, encore :

"[L]a fonction essentielle [de l'État-Nation] est d'assurer des espaces de droit et de paix au moins relatifs. Là réside, particulièrement en France, le moteur de la gratitude et de l'amour qu'on porte à l'État-nation. Aujourd'hui, d'ailleurs, il est nécessaire que l'État-nation France reconquière sont territoire pour y faire régner l'ordre, la paix et le droit égal pour tous. La tâche n'est pas facile car, paradoxalement, lutter contre la petite délinquance qui empoisonne la vie quotidienne exige plus d'efforts que les interventions militaires au loin, voire plus que le rude combat contre le terrorisme extérieur ; il faut davantage de volonté, de principes, de rigueur et surtout un système d'éducation en état de marche. Une armée sophistiquée triomphe, en effet, difficilement d'une guérilla. C'est une loi de l'histoire. Le demi-échec des Américains au Vietnam en est la preuve : techniquement ils auraient pu gagner mais au seul prix de l'extermination, donc de la suppression de l'enjeu... ce qui revient à ne pas gagner." (Ibid., p. 280)

Pas plus Chaunu que moi-même n'ignorons donc les difficultés pratiques. Mais continuons, avec un petit tour maintenant chez Marcel Gauchet, dans un texte qui remonte à 1990, c'était ma foi bien vu :

"A une inquiétude collective cruciale, car portant sur les principes mêmes du pacte social, on a répondu par une fin de non-recevoir. Mieux, par une création d'inégalité et, symboliquement, la plus lourde de toutes, celle de l'accès à la puissance publique - car il n'est pas besoin d'y insister, tout le monde ne se sent pas les mêmes moyens d'écrire au procureur de la République quand on refuse d'enregistrer votre plainte dans un commissariat. Cela, d'autre part, pendant que le signe de l'inégalité de fait en la matière se renverse : c'était la richesse qui exposait, tandis que leur dénuement même était supposé protéger les pauvres ; ce sont eux à l'opposé qui feront le gros des frais de la nouvelle « violence sociale » épargnant les mieux matériellement défendus. De là le développement au cours des années soixante-dix d'un climat passionnel et délétère autour des affaires de police et de justice. De là, par exemple, la remontée significative de comportements aberrants d'autodéfense qui fourniront aux pourfendeurs de l'« idéologie sécuritaire » le support idéal pour de flamboyantes diatribes contre le recroquevillement apeuré et vindicatif de populations égarées par l'instinct de possession.

Observons simplement pour commencer que ces farouches contempteurs de l'obsession sécuritaire n'en seront pas moins les premiers et les plus vaillants sur la brèche dès qu'il sera question de défendre les acquis de la Sécurité sociale. Il y aurait donc au moins une acception dans laquelle le besoin de sécurité ne serait pas inavouable... Ce qu'il faut rappeler à ces demi-lettrés, c'est qu'en effet, on le sait depuis Hobbes, dans un univers d'individus la sécurité est l'objet même de l'engagement en société. C'est en fonction de cette prémisse que s'est développée à l'âge moderne la forme d'État originale que nous connaissons, l'État protecteur. Manquer au devoir de protection qui engage le pouvoir social envers chacun des membres du corps politique, c'est remettre en cause ni plus ni moins les raisons qui pour chaque individu font le sens de son appartenance à une société. C'est le coeur même du système de légitimité de notre univers qui est en jeu dans cette attente." (La démocratie contre elle-même, Gallimard, "Tel", 2002, pp. 214-15)

Rappelons-nous ensuite à quel point Nicolas Sarkozy aime peu la France (c'est son droit d'ailleurs - en tant que personne, pas en tant que président), et il n'y a plus qu'à ajouter deux et deux : l'action qu'il mène par le haut, de dissolution de la France dans « l'Europe », de destruction des institutions françaises, est la même que celle qu'il mène par le bas, action qui est en l'occurrence passivité, envers la façon dont la petite (et, au moins, moyenne : les trafiquants de drogue) délinquance gangrène le sentiment de sécurité comme fondement de l'État de droit. Je ne dis pas que tout cela est pensé, je n'en sais rien, mais que tout cela va dans le même sens, un sens, n'ayons peur ni des mots ni de leurs connotations, anti-national.

(Marcel Gauchet, dans la suite du texte que je viens de citer, l'explique très bien : ce n'est pas l'immigré en tant que tel qui pose alors problème à un Français prétendument xénophobe et raciste en tant que tel : c'est la rencontre entre l'immigré et l'insécurité. Non seulement l'insécurité au quotidien mine-t-elle l'État-Nation, mais le fait qu'elle semble venir, et vienne pour une part effectivement, des immigrés ou de leurs descendants, aboutit à une sorte de cohésion nationale sur fond de « bouc-émissarisation » de l'immigré, cohésion dont tout le monde sent qu'elle est factice puisque, je suis encore M. Gauchet, on sait bien que les immigrés ne vont pas rentrer chez eux. Inconfort à tous les étages !)

(Qui dit immigré dit Giscard d'Estaing et regroupement familial, je vous en ai déjà parlé. VGE étant comme on sait un grand « Européen », nous retrouvons là, une fois de plus mais pas la dernière, un rapprochement entre l'intéressé et Nicolas Sarkozy.)

Le paradoxe évidemment, où l'on reconnaît sans peine le schéma de Castoriadis sur la façon dont le capitalisme scie la branche sur laquelle il est assis en détruisant les piliers de la société (les instituteurs et professeurs qui forment des citoyens obéissants, les fonctionnaires wébériens qui veillent à l'application neutre du droit, etc.) dont il a pourtant besoin pour fonctionner, le paradoxe, disais-je, c'est que, si le capitalisme est cosmopolite, il est né, ou du moins s'est vraiment développé, dans le cadre de l'État-Nation moderne, avec ce que cela implique sur le concept de sécurité : je renonce à une part de ma liberté, je renonce dans une certaine mesure à mes racines (cas typique des Corses et de la vendetta, institution holiste que l'État-Nation et son monopole de la violence légitime ne peuvent supporter), j'ai droit en retour à la sécurité, autant que tous ceux qui comme moi acceptent ce pacte. Autrement dit : renforcer les fonctions régaliennes de l'État, très bien, mais si on le fait en dissolvant par ailleurs, d'en haut et d'en bas, cet État qui jusqu'à nouvel ordre est encore l'État-Nation, eh bien non seulement on ne risque pas d'être très efficace, mais dans les faits on détruit cet État-Nation qui fut pourtant, et a des chances d'être encore, si utile pour le capitalisme...

C'est un peu le point aveugle des doctrines de la « bande à Soral » et de Égalité et réconciliation. Si on ne peut assimiler toute l'histoire de l'État-Nation à l'État-providence qui se met en place en France dans l'après-guerre sous l'influence du CNR, il faut reconnaître qu'autant l'État-Nation en général que cet État-providence en particulier ont été en harmonie avec l'essor et la stabilisation du capitalisme - Castoriadis encore : ce sont les prolos qui ont sauvé le capitalisme, en l'obligeant à accepter des règles et des limitations.

J'ignore quelle est la solution à ces diverses apories et contradictions, probablement la réalité nous fournira-t-elle une alchimie inédite dont elle a le secret, mais il me semble sinon impossible du moins très difficile de lutter à la fois contre le capitalisme et pour le rétablissement d'un État-nation cohérent et compétent. Le seul qui peut-être, je dis bien peut-être car c'est une question que je connais mal, ait vraiment essayé de sortir de ce carcan, serait de Gaulle et son référendum de 1969 sur la participation des travailleurs aux entreprises, laquelle aurait diminué le lourd poids des grandes boites dans la vie politique de la Ve République. J'écris tout ceci sans déprime particulière, juste pour que l'on sache un peu mieux ce que l'on veut et comment on peut l'atteindre. Après tout, il y a certains patrons qui seraient bien heureux de revenir au système des « Trente Glorieuses » et de se partager des marchés publics juteux sans avoir peur d'être rachetés par un fonds de pension ou un Indien sans manières, et qui ne voient pas que d'un bon oeil les théories fondamentalistes de Bruxelles. Ce serait un nouveau paradoxe : de même qu'à lire son blog on a parfois le sentiment que Frédéric Lordon pourrait mieux sauver le capitalisme que n'importe quel capitaliste, Alain Soral et sa mouvance contribueraient à restaurer un État foncièrement capitaliste - mais, au moins, relativement efficace et concerné par la communauté qu'il est censé incarner.

Cela dit, ce genre de phénomènes n'est pas non plus inédit : que des gens dont la sensibilité de départ soit peu étatiste se battent pour que l'État soit juste - et donc fort, sinon comment pourrait-il discuter sérieusement avec les dominants capitalistes ? - est une constante de l'histoire de l'État-Nation depuis la Révolution française - avant laquelle il y avait un Roi, compétent ou non, puissant ou non, mais qui de fait incarnait d'autres valeurs que celles de l'argent -, et ne fait que renvoyer à ce caractère hybride de l'État dont je vous parle de temps à autre : par certains côtés extérieur à la société, avec sa rationalité propre, par d'autres côtés émanation, voire incarnation, de la société.

- Il y aurait bien d'autres réflexions à faire, notamment sur le rapport de l'individu moderne à la violence, mais elles sont attristantes et pénibles, et transformeraient ce petit prêche en véritable sermon dominical édifiant... Une autre fois, mes frères, et bon premier dimanche de l'avent !


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Ach, l'insécurité est partout...

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lundi 8 juin 2009

"Boîte à outils."

Feuilletant Le recul de la mort en me demandant comment l'exploiter au mieux, je tombe sur ce passage, dont les habitués auront peut-être l'impression qu'il ne leur apprend rien, mais qui me semble constituer un utile addendum au texte précédent.

Comme je ne crois pas l'avoir déjà fait, je résume tout de même à grands traits la thèse centrale testée dans ce livre par Paul Yonnet : ce qui caractérise le plus la modernité, finalement, c'est l'évolution qui a permis aux Occidentaux de désirer leurs enfants, d'avoir les enfants que l'on désire, et, en principe, seulement eux. Autour de ce qu'il appelle « l'enfant du désir d'enfant » se sont complètement reformulées théories et pratiques de la famille, de la société, du rôle des femmes, de la mort, de l'autonomie... Ce qui était fatalité, souvent grave (mortalité infantile, mortalité des femmes en couches...) devient maîtrisable. Et bien sûr, et c'est une des choses qui m'a intéressé dans ce livre, cette maîtrise réelle par rapport au passé s'est accompagnée et s'accompagne toujours d'illusions sur ce que cette maîtrise permet dans la vie de tous les jours, avec tous les leurres et toutes les déceptions que cela comporte.

Ajoutons, pour que vous puissiez bien comprendre la fin de ce texte, que si les enfants sont désormais désirés, il est capital pour eux de le sentir, et de le sentir si possible en permanence. D'où les problèmes psychologiques de ceux qui ont des raisons de sentir qu'ils n'ont pas été désirés, ainsi que, évoquons-le en passant, les problèmes psychologico-identitaires des gamins de banlieue, pris entre divers modes de transmission familiale et éducative [1]. Citons.

"Les sociétés occidentales - européennes - ont donné naissance à des formes particulières d'idéologies, de pratiques politiques et sociétales extrémistes, que l'on qualifie de « totalitaires ». Qui plus est, elles les ont exportées dans presque tous les continents, où elles sont souvent devenues un peu plus folles (Asie, Afrique). Mais le véritable extrémisme des sociétés occidentales ne dépend pas de la conjoncture politique ou économique. Il en est le squelette, la colonne vertébrale, la structure, il est la fonction qui permet le développement de toutes les autres. Le véritable extrémisme est au centre. Il est toujours au centre et c'est pourquoi personne ne le voit. C'est la dynamique invisible. Tout le monde le célèbre et en redemande. Rares sont ceux qui l'ont remis en cause. Il avance tel un fleuve implacable, déchirant sans espoir les sociabilités et les reliefs anciens. Il tient dans la mise en place d'un vaste système de prise en charge éducative qui, appelant, attirant, engloutissant tel un maelström les descendants dès le plus jeune âge pour ne les relâcher qu'à un âge de plus en plus élevé, s'est étendu à toutes les classes de la société. Il déracine les individus de leur milieu pour tendre à les réduire à une sorte d'unité fondamentale par les moyens de ce qu'il nomme la « culture » et par l'abstraction. Dans les pays les plus extrémistes - et la France est extrémiste en ce domaine (comme l'avait bien vu Charles Péguy) -, on prépare idéalement l'individu à pouvoir exercer n'importe quel métier, dans n'importe quel milieu ou groupe social (mais que signifient ces mots dans de telles conditions ?). Bref, la mécanique de la sociabilisation par l'éducation à l'occidentale exerce une formidable violence qui désocialise, frappe, extrait, atomise en profondeur les individus, les préparant à n'être que des individus réputés autonomes et autosuffisants, mais en réalité devenus entièrement dépendants d'un État-providence (au sens le plus large de l'expression), véritable lierre infiltré dans tous les interstices de la vie sociale, des individus autosuffisants dans quelques détails, mais baignant dans un fond assistanciel généralisé, des individus ayant troqué la dépendance vis-à-vis des milieux proches (parenté, groupe de métier, communauté, religion) contre une dépendance envers l'État dans ses multiples représentations et sa puissance déployée : c'est ce que les Occidentaux appellent la « liberté », la liberté « individuelle ».

Comme l'avait à de multiples reprises analysé Durkheim, l'État au sens générique - il en est de toute taille - libère les individus des tutelles comme des solidarités immédiates. C'est la forme historiquement prise par les processus d'individuation primaire (dont l'origine remonte, si l'on veut, à l'apparition des premières formes d'État dans les sociétés néolithiques). Mais s'il brise la dépendance à l'égard des réseaux de sociabilités proches, en destituant les éducateurs parentaux ou investis par les parents, en privant - notamment par l'École - de leur légitimité la transmission des savoir-faire et des traditions ((...) c'est tout autre chose que transmet aujourd'hui la famille), c'est pour faire franchir un palier à la dépendance et à l'assistance, c'est pour les accroître, les transformer en quantité et en qualité, les requalifier à une autre échelle et faire essentiellement de la dépendance, non plus une dépendance vis-à-vis de structures et de personnes connues, mais d'organismes anonymes et de fonctions, de machineries sociales de plus en plus étendues et complexes (songeons aux système de protection sociale). Tout commence avec la délégation éducative de plus en plus étendue, au contenu décidé dans les rouages ou sous le contrôle des appareils d'État. Le but dernier, un but politique (l'« accession à l'autonomie ») est de fabriquer des électrons libres dans un univers de contraintes et de dépendances articulées autour des appareils d'État et du sacro-saint marché (qui est lui-même fabriqué et organisé par les États, j'allais dire « comme chacun sait », mais les discours libéraux et socialistes se conjuguent pour empêcher d'en prendre suffisamment conscience.) L'autonomie est donc historiquement et pratiquement le mode d'approfondissement de la dépendance des individus, à la puissance et au complexe, un changement d'échelle avec contreparties, voulu par eux. Fondamentalement, l'autonomie est un module de glissement, de déplacement de la dépendance, d'un stade à un autre, d'une dimension à une autre. L'autonomie instaure de nouvelles dépendances. C'est la généralisation et l'extension de la délégation éducative, de l'école, qui est la colonne vertébrale, l'agent organisateur, le réalisateur de ce déplacement vécu comme une libération, et non comme une réarticulation sociale de l'aliénation et de la coopération - qui font une société -, mais on comprend comment le déploiement des conséquences du recul de la mort, le triomphe de l'enfant du désir d'enfant, qui appelle l'ardente obligation d'en administrer la preuve dans la libération de son être singulier, et l'accès des femmes à l'autonomie physiologique et sociale, comment ce couple de forces nées des victoires remportées sur la tragédie millénaire de la mortalité en couches et de la mortalité infantiles s'est naturellement trouvé en phase avec le moteur même de l'évolution sociale, comment il l'a dynamisé et comment il en est devenu l'instrument, tout en en déplaçant le centre vers le moi : comment la famille moderne, loin d'y faire obstacle, et devenant même la « cellule de base » de l'individu, en est non seulement l'alliée, mais le creuset formateur, la rampe de lancement, le lieu où s'élaborent les composants, le lieu où s'équipe psychologiquement le sujet de l'individualisation, l'individu. L'individu individualisé est par conséquent doublement dépendant : une première fois car il ne peut psychologiquement exister, se développer puis survivre dans la société sans le désir que les autres ont de lui, une seconde fois parce qu'il ne peut matériellement exister sans de vastes structures imbriquées dont il est à peu près entièrement dépendant.

L'idéal de l'individu soi-disant autonome est atteint lorsque celui-ci doit faire appel au plombier pour changer un joint de robinet, au retoucheur pour recoudre un bouton de chemise, quand une panne d'émetteur de radio ou de télévision plonge les personnes dans l'angoisse du face-à-face avec soi-même et avec les autres. Au moindre incident de la vie collective, la soi-disant autonomie apparaît pour ce qu'elle est, faible et limitée, et a contrario la dimension de la dépendance (Durkheim aurait dit la « solidarité organique ») des agents sociaux." (pp. 405-408)


Cet idéal n'est même vraiment atteint que lorsque cet individu est fier de lui : enfant, j'étais tout impressionné lorsque mon père (pur produit de l'école républicaine s'il en fût) après avoir appelé et réglé le plombier, l'électricien ou le réparateur télé, s'enorgueillissait de sa propre efficacité, glissant de la rapidité avec laquelle il avait pu faire résoudre le problème technique posé, à l'attribution à soi-même, et uniquement à soi-même, du mérite de cette résolution. Et je marchais dans la combine, évidemment, aussi fier du paternel qu'il l'était de lui-même. Ach, comme disait l'autre, la vie rend modeste. (Cette éducation ne m'ayant bien sûr guère préparé à la débrouillardise technique, j'ai résolu la question en épousant une femme bricoleuse. Cela m'évite des frais, autant que de l'orgueil, puisque ma belle ne se fait pas faute de me rappeler mes carences individuelles.)




[1]
Il y a quatre ans déjà je le me demandais, comment "psychanalyser un musulman", faisant ainsi référence aux profondes incompatibilités entre l'islam (religion et civilisation) et la psychanalyse. Aujourd'hui je me demanderais plutôt, Nabe ("La plupart des Arabes nés en France sont des paumés dans leur identité, tordus dans tous les sens par vingt ans d’intégration à la SOS Racisme", cf. Les pieds-blancs), et P. Yonnet aidant, si les "jeunes de banlieue", avec leurs qualités et leurs défauts, ne sont pas les plus névrosés de notre société névrosée (ce qui ne signifie bien sûr pas que la psychanalyse en tant que telle puisse leur être d'un grand secours).

Voici ce qu'écrit à ce sujet Paul Yonnet :

"Telle est la faiblesse des sociétés modernes, et donc des démocraties : cette dépendance à l'individualisation, donc à l'économie psychologique de l'individu. Par cette voie, nous ouvrons le chemin de compréhension d'une quantité de phénomènes de la vie contemporaine (...), en passant par les comportements de révolte de la jeune population issue de l'immigration - dont le moins que l'on puisse dire est qu'elle ne se sent pas forcément désirée. Les Italiens ne l'étaient guère plus, un siècle plus tôt, mais justement, un siècle plus tôt, on pouvait beaucoup plus facilement faire le deuil ou sublimer l'absence de désir : le désir ne revêtait pas la même importance, avoir été désiré, être désiré n'était pas encore devenu le centre organique de la constitution psychologique de l'individu, et sa carence explosive, une bombe atomique au coeur de la perception du monde." (pp. 469-70)

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vendredi 5 juin 2009

Fais ce que je dis... : Le libéral nu.

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Je vous avais promis il y a déjà trois mois des éclaircissements sur « la solidarité d'origine et de fait entre l'Etat moderne, l'individu moderne, le capitalisme ». Il va s'agir surtout de choses connues, mais que l'on a tendance à oublier, ou dont on ne perçoit pas assez les conséquences.

On sait par exemple le rôle qu'a joué l'Etat moderne dans l'unification des territoires des différentes nations, qu'à une plus grande stabilité des frontières a correspondu un essor des moyens de transports, dont le symbole est le train, essor qui a permis ou amplifié la création de marchés intérieurs homogènes. Dans le même temps, les décantations successives du concept de nation ont mis l'accent sur la continuité passé-présent, produisant une homogénéité temporelle, symétrique de l'homogénéité spatiale du marché. Double homogénéité à laquelle il faut ajouter l'égalité de principe entre les individus qui forment la nation - a contrario, une société hiérarchisée, où les relations entre les classes sont codées, pose de facto de nombreuses limites à l'extension du marché.

Tout cela je le répète est connu, et par exemple décrit avec subtilité (car l'individualisme joue ici un rôle pour le moins complexe) dans le chapitre « Le retour du politique » du livre de M. Gauchet, L'avènement de la démocratie II. La crise du libéralisme. (Gallimard, 2007, pp. 161-208), auquel je me permets de vous renvoyer. (Je profite de l'occasion pour faire une petite mise au point sur « Marcel et moi » à la fin de ce texte.)

Ce n'est en même temps là « que » une manifestation tardive, quoiqu'essentielle, du processus de constitution de l'Etat moderne, processus qui débute dès la fin du Moyen Age. Je ne peux toujours pas vous offrir une synthèse sur la question, mais un trait essentiel de cette histoire est la séparation progressive (non sans heurts, va-et-vients, paradoxes, décrits par M. Gauchet) de l'Etat du reste de la société, qui devient elle-même dans le même mouvement, on le sait, la « société civile ».

C'est précisément un paradoxe constitutif de cette mécanique de séparation que je voudrais aujourd'hui décrire.


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Embrassons hardiment l'ensemble des penseurs politiques européens des XVIIe-XIXe siècle, en laissant de côté ces deux cas particuliers toujours gênants que sont Hobbes et Rousseau, que constatons-nous ? Une préoccupation quasi-constante pour limiter la place de l'Etat. Mais si on la limite, c'est qu'il en a une, c'est aussi simple que ça, et c'était là, depuis la fin du Moyen Age, la nouveauté. Je vous renvoie à l'excellent petit livre de Michel Senellart, Machiavélisme et raison d'Etat, XIIe-XVIIIe siècles, PUF, coll. « Philosophies », 1989, pour plus de détails sur cette intéressante histoire qui se déroule, pour prendre une périodisation quelque peu atypique par rapport à nos schémas de pensée habituels, entre le XIIe et le XVIIe siècles. Résumons cette histoire à grands traits et, comme c'est l'usage à ce comptoir, dans un esprit inspiré par Louis Dumont.

Prenons une société traditionnelle, en l'occurrence la société féodale occidentale. Ce n'est pas que l'Etat n'a pas de fonction propre, le prince des devoirs caractéristiques, etc. L'important, c'est que la société dans l'ensemble, Etat compris, est organisée suivant certains principes (religieux, hiérarchiques...), qui, au moins en théorie, s'imposent à tous. L'Etat a des fonctions particulières, oui, mais il est imbriqué à l'ensemble de la société.

Pour de multiples raisons, la « dynamique de l'Occident » va amener petit à petit à constituer l'Etat comme un domaine séparé du reste de la société. Comme on sait - et là encore, M. Gauchet l'explique très bien - c'est en utilisant les thèmes religieux traditionnels que l'Etat va s'émanciper et se constituer son domaine propre, ce sera une des fonctions historiques de la monarchie de droit divin : c'est en utilisant la thématique religieuse que le pouvoir royal gagnera, de fait, son autonomie, sur laquelle on ne pourra plus, par la suite, revenir.

Il est très important de noter ici que ce mouvement est contemporain des premières pensées d'un domaine économique lui-même autonome par rapport au reste de la société. M. Senellart le démontre, ce sera, reprenons les mêmes termes, la fonction historique du mercantilisme.

A la fin du XVIIe siècle l'essentiel du travail est déjà fait : l'Etat moderne, tout imprégné qu'il soit de souveraineté religieuse, n'est plus partie intégrante de la société, il est devenu un métier à part (citons M. Sennellart : "On voit s'esquisser..., dans le discours sur l'art de gouverner, la transformation de l'office du prince, centré traditionnellement sur ses devoirs, en « métier de roi » (Louis XIV) fondé sur un savoir propre. Mutation qui correspond, avec la montée de l'absolutisme, aux progrès de l'Etat administratif." (p. 57)). Et du sein de ce que l'on n'appelle pas encore la « société civile » - les vieilles féodalités ne sont plus dans le sens de l'histoire, mais elles sont toujours en place, encore puissantes. Ce sera, au moins en France, le travail du XVIIIe siècle de les faire pourrir, avant de leur donner le coup de grâce en 1789 - émerge ce curieux domaine qu'on appelle l'économie.

Oui, à la fin du XVIIe siècle l'essentiel du travail est déjà fait : les penseurs du XVIIIe siècle, et notamment ceux que l'on appelle les premiers libéraux, arrivent sur un terrain déjà bien déblayé. Ce qui ne veut pas dire que leur apport n'est pas significatif, loin s'en faut : ils vont justement, par leurs analyses et leurs prescriptions (pas toujours aisées à distinguer les unes des autres : tout réalistes proclamés qu'ils soient, les libéraux (les « premiers » comme leurs successeurs) prennent souvent leurs désirs pour des réalités et confondent allègrement faits et valeurs), formuler explicitement ce qui était dans l'air sans que l'on en ait bien conscience, et accélérer ainsi l'évolution en cours.


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Ils le feront par le versant « société », par le versant « économie », qu'ils vont sinon assimiler complètement l'un à l'autre, du moins rapprocher autant que faire se peut, mais ils savent que le versant « Etat » n'en existe pas moins. Sentent-ils qu'en se concentrant sur la société ils accentuent la séparation Etat-société que les siècles précédents avaient contribuée à créer ? Je ne connais pas assez de première main ces auteurs pour l'affirmer, mais ma thèse du jour est la suivante : de façon plus ou moins consciente, si, entre le XVIIe (Locke) et le XIXe (avant, pour nous donner un point de repère, que le marxisme ne prenne de l'importance), les auteurs libéraux passent leur temps à dire qu'il faut que l'Etat en fasse le moins possible et se contente de créer les conditions pour que la société et le marché, la main invisible dans la culotte, s'éclatent comme larrons en foire, ce n'est pas seulement pour une raison basique de cohérence sur point fondamental de la doctrine : c'est aussi parce qu'ils savent, ou qu'ils sentent, non sans crainte, non peut-être sans un certain plaisir, que dans la pratique le mouvement historique auquel ils participent donne à l'Etat plus d'importance qu'il n'en avait auparavant.


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Cette ambiguïté constitutive, il faut en décrire les différents aspects, tout en notant qu'ils obéissent tous au même schéma. Au niveau théorique, on aura recours à l'image d'un pays que l'on coupe en deux. Les deux parties peuvent fonctionner en harmonie, ou dans l'indifférence mutuelle, mais il est désormais possible que l'un des deux envahisse l'autre, ce qui était par définition impossible auparavant. L'Etat médiéval, pour reprendre notre exemple (et ce n'est pas le même Etat que dans d'autres sociétés primitives ou traditionnelles, faut-il le préciser...), avait je le répète des fonctions, mais il restait dans sa finalité imbriqué, j'allais écrire, dilué, dans une organisation d'ensemble qui le structurait.

Au niveau historique : que ce soit sur le versant positif (la constitution du marché interne, avec notamment les investissements massifs faits pour désenclaver certaines régions et pour mettre au point un réseau de transports sur l'ensemble du pays (ceci d'ailleurs sans même évoquer, je vous renvoie à Braudel sur ce point, le rôle de l'Etat dans le financement des grandes expéditions commerciales et colonisatrices qui procurèrent tant d'argent et de produits à l'Occident)), ou sur le versant négatif (la mise au pas des, ou de certaines des hiérarchies traditionnelles), on sait bien que c'est d'abord par une grande augmentation de la responsabilité et des charges de l'Etat que s'est traduite la séparation de l'Etat et de la « société civile ».

On répondra : et les banquiers, et les entrepreneurs ? Sans chercher à savoir qui fut, pour tel ou tel investissement, à l'origine et qui contribua le plus à le mener à bien, il faut répondre deux choses, qui recouvrent d'ailleurs encore une fois les aspects positif et négatif du processus. D'un point de vue « négatif », il faut bien insister sur le fait que quel qu'ait pu être le rôle moteur de certaines personnes privées, rien n'aurait pu se faire, sur un plan global, sans une action forte de la part des Etats. D'un point de vue « positif », c'est-à-dire en envisageant le processus dans sa cohérence d'ensemble, il est précisément illusoire de séparer rigoureusement collectivités publiques et personnes privées. Citons une troisième fois F. Fourquet :

"Le capitalisme n’est pas pensable sans l’État ; un capitalisme sans État, c’est comme un sourire sans chat ; on ne peut même pas parler de « symbiose » comme s’il s’agissait de deux entités distinctes, l’une économique et l’autre politique, qui se seraient formées séparément et auraient passé une alliance ou décidé de vivre ensemble ; il y a inhérence réciproque : dès leur naissance au Moyen Âge, l’État est dans le capitalisme et le capitalisme dans l’État ; ensemble ils forment une seule et même entité sociale."

Il n'y a là aucune contradiction avec la séparation de l'Etat et de la « société civile », il n'y aurait contradiction que si justement l'on assimilait société et « société civile ». Rappelons-le encore, c'est au même moment que l'Etat se sépare de la société et qu'un domaine appelé « économique » de la société se « constitue », ou en tout cas fait l'objet de théorisations. L'Etat se sépare bien de la société dans son ensemble, en tant que, comme la société médiévale, elle était fondée sur une structuration de différents niveaux, politiques, culturels, religieux..., mais c'est le même mouvement qui aboutit à la constitution de la société civile, qui certes fait face à l'Etat, mais dont les traits ne sont pas indépendants de ceux de l'Etat.

(Pour reprendre mon exemple - qui vaut ce qu'il vaut - d'un pays séparé en deux : les frontières communes de chacun des nouveaux pays ne sont pas indépendantes l'une de l'autre, elles ne sont pas même liées : elles sont définies l'une par l'autre.)


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Il n'y a donc aucun problème à constater que certains, banquiers ou entrepreneurs, naviguent entre Etat et société civile, il n'y a rien d'étonnant à ce que ces deux domaines d'activités, nés en même temps, collaborent. Comme je l'ai déjà expliqué, que certains parmi les entrepreneurs soient ici victimes d'une illusion d'optique est un autre problème, qui n'affecte pas la nature essentiellement incestueuse de la relation entre Etat et société civile.

(En revanche, les slogans du type « moins d'Etat » ont plus de cohérence (je n'ai pas dit plus, ni d'ailleurs moins, de valeur), venant des parangons de la société civile (première manière, pas ce que l'on désigne aujourd'hui sous ce terme), lorsqu'ils s'attaquent à l'autre aspect de l'Etat, l'Etat comme « représentant du peuple ». Dans le cas français, on sait qu'il a fallu, pour parachever la révolution anti-féodale, accentuer l'importance du versant politique de l'Etat, faire des promesses sur son aspect de représentation de la société. Le processus est ici différent : il a fallu le faire, cela est d'une grande importance pour l'histoire de France (notamment), mais ce n'était pas une nécessité logique comme celle qui lie Etat et société civile. L'enculisme occidental à la Bentham n'a pas besoin d'un Etat représentant le peuple, il s'en fout complètement, et bien sûr, cela a plutôt tendance à le déranger que l'Etat soit aussi cela, que l'édifice global repose, tant bien que mal, sur trois piliers et non deux.


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Il faut toujours avoir cette distinction en tête lorsqu'on entend des critiques contre l'Etat. De même d'ailleurs, bien évidemment, pour ce qui est de ceux qui se veulent à la fois anti-capitalistes et pro-Etat Providence, qui simplifient abusivement le problème.)


Revenons pour finir à nos idéologues libéraux. Il faut je crois éviter autant que possible de formuler les choses en termes freudiens : culpabilité, inconscient, dénégation... même si cela ne serait pas nécessairement faux pour certains de ces auteurs. C'est l'ambiguïté logique qui est intéressante, pas l'éventuelle mauvaise foi de tel ou tel grand (ou moyen) penseur. Pour que la main invisible fonctionne, il faut l'Etat : il le faut d'un point de vue logique, il l'a fallu d'un point de vue historique (ce qui veut d'ailleurs dire que la main invisible est bien peu efficace par elle-même, mais passons.) Les premiers à avoir appelé l'Etat à leur secours, finalement, les premiers « assistés », ce sont les libéraux (et l'on sait qu'ils ne sont toujours pas les derniers à pleurer maman en cas de problème.) De ce point de vue, donc, leurs appels continuels à la limitation du rôle de l'Etat ne sont pas qu'une conséquence logique de leur croyance à l'harmonie de la société débarrassée des tutelles traditionnelles (harmonie on le sait éventuellement perverse : la fable des abeilles, « vices privés, vertus publiques »...), ils sont aussi, pour employer un terme neutre, la prescience de ce que le système qu'ils prônaient impliquait, avant eux - ce processus de séparation de l'Etat et de la société, ils ne l'ont pas inventé - et plus encore après - ce processus, ils y ont largement contribué - : in fine, des capacités inédites d'extension de l'Etat.


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Quelques remarques :

- ici comme dans d'autres domaines, chacun à sa façon Hobbes et Rousseau « écrivent tout haut ce que leurs contemporains osent à peine écrire tout bas », le premier en appelant de ses voeux un Etat fort comme seule « réponse » à la société laissée à elle-même, le second en cherchant à briser cette séparation Etat / société civile et en voulant retrouver la société dans son ensemble derrière la seule société civile ;

- M. Senellart donne quelques indications dans ce sens, il doit y avoir des livres sur le sujet : la statistique apparaît en même temps que l'Etat moderne. Le jésuite Giovanni Botero, auquel est consacré une grande partie de son livre, est ainsi à la fois un fondateur de la raison d'Etat moderne (ou de la raison d'Etat de l'Etat moderne) et un des initiateurs de la statistique. Je m'efforcerai de toutes façons de préciser certains points abordés ici à la hussarde, notamment sur la constitution du domaine de « l'économie », je voulais aujourd'hui insister sur cette espèce d'aveuglement sur soi qui est à la naissance du libéralisme.


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Ici, d'ailleurs, je suis tout à fait dans la ligne de Michéa : libéralisme politique = libéralisme économique...

- enfin, sur L'avènement de la démocratie II. La crise du libéralisme, et sur Marcel Gauchet : ce livre, ainsi que le tome 1, La révolution moderne, est plein d'enseignements et traite de sujets très proches de mes principales thématiques. Il me pose néanmoins, outre la longueur des citations que le style de l'auteur m'imposerait, toujours le même genre de problème : les raisonnements et thèses de Marcel Gauchet sont à la fois, donc, très proches de ce que j'essaie de développer ici, et, parfois, très éloignés (même si, par rapport aux textes des années 70 et du début des années 80, la diminution des piques anti-marxistes d'une part, qui « droitisaient » quelque peu, au moins en apparence, leur contenu, la perplexité grandissante de l'auteur devant l'évolution des démocraties d'autre part, font que je me reconnais sensiblement plus dans les deux tomes de L'avènement de la démocratie que dans les travaux contemporains ou préparatoires au Désenchantement du monde). Cette porosité entre des thèses que je soutiens et d'autres qui me semblent plus discutables - parfois au sein d'une même phrase, parfois au détour d'un simple adjectif - fait que, pour ces livres comme pour d'autres textes de Marcel Gauchet, il m'est toujours difficile de les traiter pour eux-mêmes, tant le travail d'analyse devrait être serré et laborieux.

Ceci dit, mon objection de base est en elle-même simple : il me semble que M. Gauchet a une vision trop statique, trop unilatérale, des sociétés traditionnelles (un peu comme Castoriadis d'ailleurs). Il se peut bien sûr, me répondra-t-on que ce soit moi qui les idéalise quelque peu... Quoi qu'il en soit, il m'est, pour toutes ces raisons, plus aisé de creuser de mon côté la découverte et l'analyse de ces sociétés - diverses par ailleurs... -, tout en utilisant ce qui me semble fécond dans les diagnostics de M. Gauchet, c'est-à-dire pas mal de choses, que de me lancer dans une longue analyse de ses livres.


A suivre... Bonne sieste !


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vendredi 20 mars 2009

B-A BA.

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"La détermination des valeurs est indispensable à la compréhension de la conduite humaine, parce que celle-ci n'est jamais strictement utilitaire. Le calcul rationnel des spéculateurs caractérise une activité, plus ou moins étendue selon les civilisations, que limite toujours une conception de l'existence bonne. Guerrier ou travailleur, homo politicus ou homo oeconomicus, obéissent également à des croyances, religieuses, morales ou coutumières, leurs actes expriment une échelle de préférences. Un régime social est toujours le reflet d'une attitude à l'égard du cosmos, de la cité ou de Dieu. Aucune collectivité n'a réduit les valeurs à un commun dénominateur, richesse ou puissance. Le prestige des hommes ou des métiers n'a jamais été mesuré exclusivement par l'argent."

Ces lignes peuvent paraître banales aux habitués de ce comptoir, mais outre leur clarté, c'est pour leur auteur que je les retranscris : malgré la référence à Aristote (« que limite toujours une conception de l'existence bonne... »), on n'est pas ici chez Castoriadis, J.-C. Michéa ou un ponte du MAUSS, mais chez le Raymond Aron de L'opium des intellectuels (Calmann-Lévy, 1955, pp. 147-48). Ce qui indique au passage combien le débat intellectuel, si j'ose dire, a pu se déplacer en cinquante ans, et combien on a tort d'assimiler purement et simplement Aron au camp des libéraux, voire des « néo-libéraux », n'est-ce pas N. Baverez, biographe de R. Aron et auteur d'une certaine OPA intellectuelle sur sa mémoire (au sujet de cette belle petite pute intellectuelle, je vous conseille ce beau portrait à l'ancienne publié il y a quelques semaines par M. Defensa).


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Je n'oublie certes pas que Aron fut membre fondateur avec Hayek de la Société du Mont-Pèlerin, temple du néo-libéralisme, et que certaines formulations de L'opium... me donnent de désagréables frissons (peut-être ferai-je une note de lecture lorsque je l'aurai fini). Mais justement, lorsque quelqu'un qui a participé - de près ou de loin - à la mise en place des schèmes mentaux qui ont conduit peu à peu aux sourdes et sans doute bientôt bruyantes catastrophes d'aujourd'hui, lorsque ce quelqu'un explique lui-même le pourquoi du comment desdites catastrophes (« Aucune collectivité n'a réduit les valeurs à un commun dénominateur, richesse ou puissance » : la nôtre a essayé, précisément, avec la richesse, et nous en voyons depuis des années les résultats), il n'est pas inutile de le noter avant la douche froide.


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Dieu nous protège...

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dimanche 4 janvier 2009

Libéralisme, décence et éjaculation précoce (Michéa, I).

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(Ajout le 07.01.)


Le dernier livre de Jean-Claude Michéa, La double pensée (Flammarion, 2008, ci-après abrégé : DP), précise et nuance certaines des thèses importantes ou plus secondaires contenues dans L'Empire du moindre mal (Climats, 2007 : EMM). Dans la mesure où je n'avais pas pris le temps d'exploiter autant qu'il le méritait ce texte, de telles précisions et nuances tombent à pic, et il me semble que ces deux livres forment non seulement un ensemble cohérent, mais intellectuellement important (c'est le temps des amours, les critiques viendront plus tard...). Je commence donc une série présentant les principaux thèmes abordés par J.-C. Michéa. Paradoxalement, c'est peut-être en effet par le biais de la série que je ferai mieux comprendre l'unité dans la variété des thèmes abordés par l'auteur, alors qu'un compte-rendu détaillé de ces deux ouvrages, outre sa longueur, aurait pu donner l'impression de « partir dans tous les sens ».

Disons-le très vite : la force du modèle théorique proposé par J.-C. Michéa pour rendre compte de ce qu'il appelle la logique du libéralisme lui permet de donner des explications ou de proposer des suggestions dans de nombreux domaines - avec certes plus ou moins de pertinence, mais il faut tenir compte de ce qui est primordial et de ce qui n'est que la proposition d'une piste à suivre -, ce qui donne à ces livres un aspect arborescent qui n'en rend pas le résumé aisé. Qui plus est, le rôle quelque peu particulier que joue ici la notion de morale - et notamment, mais pas seulement, le concept orwellien de common decency - est une sorte de liant entre ces différents domaines, et s'il contribue, comme de juste, à la qualité globale de la sauce, il rend plus délicat pour le chroniqueur d'en séparer les éléments.

Je progresserai donc pas à pas, et commencerai aujourd'hui, en guise de présentation générale, par retranscrire ce que l'auteur dit de lui-même, dans une interview à la revue anarchiste Contretemps (DP, pp. 101-106) :

"Je me définirai, pour commencer, comme un « socialiste » au sens que ce mot avait, au début du XIXe siècle, dans les écrits de Pierre Leroux ou du jeune Engels (avant qu'il ne soit contaminé par la téléologie progressiste de Marx). En d'autres termes, je demeure convaincu qu'il n'y a rien d'utopique à défendre le principe d'une société sans classes, fondée sur les valeurs traditionnelles de l'esprit du don, de l'entraide et de la philia (pour employer le terme par lequel les anciens Grecs désignaient toutes les formes de bienveillance réciproque). Je suis donc, de ce point de vue, définitivement hostile à tous ces programmes de « modernisation » ou de « rationalisation » de l'existence humaine, qui conduisent à encourager, d'une manière ou d'une autre, l'égoïsme calculateur et les formes purement antagonistes de la rivalité (car en tant qu'amoureux du sport - cette activité en voie de disparition accélérée - je sais qu'il existe aussi, dans la vie, des formes positives et amicales d'émulation).


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Je me définirais ensuite - ce n'est naturellement pas incompatible - comme un démocrate radical, c'est-à-dire comme quelqu'un qui pense que la démocratie ne saurait être confondue avec le régime représentatif. La logique de ce dernier le conduit en effet, de façon inexorable, à déposséder le peuple de toute souveraineté réelle au profit d'une caste de politiciens professionnels, technologiquement assistée par des « experts » autoproclamés. Le récent référendum sur la Constitution européenne en offre une illustration chimiquement pure. La procédure référendaire représentait,

- merci Général...

en effet, au sein des institutions représentatives (ou libérales) l'une des toutes dernières traces de l'intervention directe du peuple. Il aura donc suffit que le peuple français rejette sans la moindre ambiguïté un traité qui visait à constitutionnaliser les dogmes essentiels du capitalisme, pour que la quasi-totalité des « représentants du peuple » - qu'il soient de gauche ou de droite - s'empressent sur-le-champ de bafouer cette volonté populaire et d'imposer par des voies détournées le traité rejeté. Voilà qui donne une fois pour toutes la mesure véritable du pouvoir dont dispose le peuple dans une « démocratie » libérale. Et reconnaissons qu'il aurait fallu être d'une naïveté à toute épreuve pour imaginer un seul instant que la nomenklatura européenne (à commencer par l'euro-député Cohn-Bendit - convaincu, selon ses mots, que « les référendums nationaux constituent des instruments inadéquats pour décider des questions européennes ») aurait pu accepter sans réagir la moindre remise en cause du système capitaliste par la volonté populaire.


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Si par démocratie on doit entendre le « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple », il est donc absolument clair que les régimes représentatifs modernes n'en constituent qu'une version extrêmement appauvrie, et même, dans certains cas, purement formelle. D'un point de vue strictement philosophique, il serait assurément plus exact de définir ces régimes comme des « oligarchies libérales », selon l'heureuse expression de Castoriadis (ou encore comme des « aristocraties électives », si l'on préfère la terminologie de Rousseau).

Ce point précisé, je m'empresse aussitôt d'ajouter que ces oligarchies libérales ne peuvent en aucun cas être assimilés à des dictatures - comme certaines militants de la gauche extrême sont de plus en plus tentés de le penser - sous l'influence de théoriciens à la Alain Badiou (dont on sait pourtant dans quel profond mépris Guy Debord tenait son oeuvre) ou d'associations parisiennes suffisamment délirantes (ou incultes) pour considérer l'Etat français actuel comme fondamentalement « fasciste » et « raciste ».

- Debord est une des références majeures de Jean-Claude Michéa (est-ce d'ailleurs pour cette raison, je parle de ça pour la petite histoire, qu'il ne cite jamais Jean-Pierre Voyer dans ses livres, alors qu'il connaît l'existence d'au moins certains de ses textes (allusion y est faite ici) ? Ou est-ce à cause de la Diatribe ? Il est regrettable en tout cas, vues les ressemblances entre certaines de leurs analyses importantes - sur le thème de l'Economie notamment - qu'il n'y ait pas plus d'échanges entre ces deux auteurs), et Alain Badiou une de ses têtes de turcs (vous avez pu le constater récemment ici-même). Sans évoquer les écrits de l'un ou de l'autre, je dois constater, d'une part, que les disciples de A. Badiou que je connais n'hésitent effectivement pas à parler de la France comme d'un Etat fasciste, bien que, thésards au long cours et parfaits inutiles sociaux (ce n'est pas une critique en soi), ils vivent sans doute en partie nourris par l'Etat en question, alors qu'un Mussolini les aurait vite fait envoyés se rendre vaguement utiles sur un quelconque chantier ; d'autre part, que les debordiens qu'il m'arrive de fréquenter traînent une mélancolie et une sinistrose qui ne me semble pas motivées uniquement par des soucis altruistes quant à l'avenir du monde et de la planète - leur tristesse personnelle pensant manifestement trouver une légitimité dans la radicalité (supposée ou réelle) des oeuvres de leur maître - et débouchant, dans leur cas, sur le défaitisme (non exempt, d'ailleurs, pour le coup, de racisme - ce peut être, à l'occasion, un thème de réflexion). Bref, pour ce qui est des disciples, je renverrai dos à dos ces deux grands esprits rebelles...

Il serait effectivement absurde de nier qu'une oligarchie libérale garantit à ses sujets - moyennant, il est vrai, une quantité croissante de bavures - un certain nombre de libertés individuelles dont les Coréens du Nord ou les femmes d'Arabie Saoudite ne peuvent même pas rêver. C'est évidemment un avantage politique tout à fait décisif que de pouvoir discuter ici entre nous sans avoir à craindre qu'une police politique débarque à l'improviste et nous envoie tous les trois dans un camp de rééducation.

Pour autant, il serait, encore une fois, tout aussi absurde de soutenir que dans nos sociétés libérales, le pouvoir politique est réellement exercé par le peuple. Comme l'écrivait Debord, les droits dont nous disposons sont essentiellement des droits de « l'homme spectateur ». En d'autres termes, nous sommes globalement libres de critiquer le film que le système a choisi de nous projeter (ce qui pour un peuple frondeur n'est jamais un droit négligeable).

- oui, parfois on se demande si ce cliché du peuple frondeur ne sert pas à caresser les Français dans le sens du poil, afin que la fierté que cela leur donne leur fasse oublier de se révolter... Il est vrai qu'il suffit de passer ses vacances dans un pays nordique durement touché par la crise - l'Islande -, très clairement arnaqué par ses principaux responsables, et qui dans son ensemble se résigne à ce malheur comme à une fatalité naturelle, pour se dire qu'il y a effectivement certaines différences quant aux capacités « frondeuses » de tel ou tel peuple.


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Mais nous n'avons strictement aucun droit d'en modifier le scénario, et cela que nous apportions nos voix à un parti de droite ou à un parti de gauche. L'affaire du référendum devrait ici avoir convaincu les derniers naïfs."

- ici, dans le contexte actuel, une digression sur Dieudonné s'impose : je la place en fin de texte.


Ces premières présentations faites, enchaînons tout de suite avec des précisions sur la « société sans classes » et sur la notion, empruntée à G. Orwell, et qui joue un rôle primordial dans les livres de Jean-Claude Michéa, de common decency :

"Le concept de « société sans classes » (concept définitivement disparu de tous les programmes de la gauche moderne) ne désigne évidemment pas une société qui ignorerait les conflits ou les divisions. Il désigne d'abord une société dans laquelle personne ne pourrait plus disposer des moyens pratiques et institutionnels de s'enrichir aux dépens du plus grand nombre - c'est-à-dire, en d'autres termes, de vivre du travail d'autrui (« si l'on ne travaille pas soi-même - écrivait Marx au début de sa Critique du programme de Gotha - on vit du travail d'autrui, et on acquiert jusqu'à sa culture au profit du travail d'autrui. ») Dans l'abandon progressif par la gauche de ce concept politique fondamental (sans lui, que reste-t-il, en effet, du projet socialiste ?), il faut bien reconnaître que Claude Lefort et ses disciples (...) ont joué un rôle à la fois essentiel et ambigu. Partis d'une critique parfaitement légitime du projet totalitaire, comme volonté affichée de construire une société « une et transparente » (« je parle contre le mythe de la bonne société qui a précisément débouché sur le totalitarisme », déclarait Lefort en 1982), ces intellectuels en sont venus, en effet, à conclure que la division et le conflit constituaient la condition transcendantale de toute société humaine, et que la « démocratie » (entendue, à présent, comme le simple « pouvoir de n'importe qui » et comme le droit illimité à inventer continuellement de nouveaux droits) représentait le seul régime capable d'intégrer consciemment cette condition originaire. Le problème, c'est que cette mystique de la division originaire et du conflit irréductible ne se distingue plus très bien, à partir d'un certain moment, de l'idée libérale classique selon laquelle il serait ontologiquement impossible à toute communauté humaine de s'entendre sur le moindre principe idéologique commun. Pour les libéraux, en effet, la guerre économique et la guerre procédurale (...) définissent - tout comme chez Lefort - une forme de conflictualité à jamais indépassable ; conflictualité dont le caractère « axiologiquement neutre » (ou purement « rationnel ») doit précisément permettre (tout comme chez Lefort) de tenir à distance la tentation totalitaire et les guerres de religion. De fait, ce n'est certainement pas par hasard si tant de « nouveaux radicaux » ont pu trouver dans ces analyses de Claude Lefort un point de départ particulièrement intelligent pour rompre définitivement avec le vieux « mythe » socialiste d'une société sans classes." (DP, pp. 179-180)

- j'aurais pu m'interrompre après quelques lignes, mais si je vous ai infligé cette tartine sur un auteur, Claude Lefort, que je n'ai jamais lu, c'est, outre qu'elle permet de voir une différence importante entre celui-ci et Castoriadis - lequel peut me laisser sceptique à l'occasion, mais qui, aussi anti-totalitaire que son compère de Socialisme et barbarie, me semble très difficilement récupérable par la pensée libérale, c'est, donc, parce que ce passage, dont j'ai souligné deux expressions importantes, me permet une mise au point.

Ce que Jean-Claude Michéa reproche ici à C. Lefort, finalement, c'est de confondre « division » (ou « séparation ») et « conflit » : voilà bien ce qu'un hégélien revendiqué comme J.-C. Michéa, ou « instinctif » comme moi-même (car, bon, domestiquer complètement un livre de Hegel, hein...), ne peut accepter : il y a différents types de conflits, plus ou moins violents d'une part, reposant sur des divisions ou séparations plus ou moins strictes d'autre part, mais il n'est nullement inscrit dans les tables de la Loi qu'un conflit doive se faire sur un fond primordial de séparation. (C'est un vieux rêve, dont je vous entretiens de temps à autre : une typologie des différentes formes d'hostilité, de conflits. Pour donner des exemples très simples, voire primaires : deux équipes de rugby se respectent ou pas, éventuellement se détestent, mais elles ne se séparent vraiment que sur leur objectif, justement parce qu'il est le même (gagner) et qu'elles obéissent (en théorie...) aux mêmes règles. Deux communautarismes différents, et éventuellement opposés par un certain climat géopolitique et de haine général, suivez mon regard, s'opposent sur les buts et les thèses, mais sont liées par la même pratique lobbyiste. Des conquistadors espagnols et des Sauvages sud-Américains ne se détestent pas nécessairement, mais se battent sur un fond d'altérité et de séparation principiel. Etc.). C'est justement la pensée, peut-être pas libérale pour le coup (car Hobbes occupe ici une place de choix), mais des XVIIe-XVIIIe siècles, qui pose d'abord la séparation, ensuite le conflit, et qui réduit celui-ci à une conséquence de celle-là. Foutre non, c'est trop facile, et c'est justement à cause d'une vision de ce genre, d'une part qu'on oublie la lutte des classes (collective, elle), d'autre part qu'on se fait autant chier dans notre merveilleuse « civilisation occidentale » - vive les Trobriand !!! Ach, passons à la deuxième précision de J.-C. Michéa.
:

" - Comment peut-on traduire en français ce terme de common decency ?

Le terme est habituellement traduit par celui d'« honnêteté élémentaire », mais le terme de « décence commune » me convient très bien. Quand on parle de revenus « indécents » ou, à l'inverse, de conditions de vie « décentes », chacun comprend bien en général (sauf, peut-être, un dirigeant du MEDEF) qu'on ne se situe pas dans le cadre d'un discours puritain et moralisateur. Or c'est bien en ce sens qu'Orwell parlait de « société décente ». Il entendait désigner ainsi une société dans laquelle chacun aurait la possibilité de vivre honnêtement d'une activité qui ait réellement un sens humain. Il est vrai que ce critère apparemment minimaliste implique déjà une réduction conséquente des inégalités matérielles. En reprenant les termes de Rousseau, on pourrait dire ainsi que dans une société décente « nul citoyen n'est assez opulent pour pouvoir en acheter un autre, et nul assez pauvre pour être contraint de se vendre [Le Contrat social, Livre II, chap. XI] ». Une définition plus précise des écarts moralement acceptables supposerait, à coup sûr, une discussion assez poussée. Mais, d'un point de vue philosophique, il n'y a là aucune difficulté de principe." (DP, pp. 157-158)


Badlands-Sissy_Spacek


Deux précisions :

- la formule de Rousseau est admirable, mais on souhaiterait l'amender pour n'en garder que la seconde partie : une société décente serait celle où « nul citoyen n'est... assez pauvre pour être contraint de se vendre », les riches pouvant être aussi riches qu'il leur plaira. Ce n'est pas tellement une certaine égalité ou proportion de revenus qui compterait, que l'exploitation du travail de l'autre. Evidemment, dans la pratique, les deux vont souvent ensemble (ainsi que le rappelait récemment, dans sa liste des plus belles actrices, ch. "Lilian Gish", M. Maso, que décidément je croise souvent ces jours-ci), et ils vont vraiment ensemble dans notre société. Mais il n'est pas interdit de garder cette restriction aux restrictions de Rousseau à l'esprit ;

- très généralement, j'en profite pour rappeler à ceux d'entre vous, s'il y en a, qui n'auraient pas lu l'Essai sur le don, que la force du texte de Mauss tient principalement en deux éléments :

a) faire de la triple obligation donner-recevoir-rendre une constante anthropologique, c'est-à-dire valable pour toutes les civilisations ;

b) ne pas y mettre de morale. C'est le contre-sens le plus souvent commis me semble-t-il par qui entend parler de « don », y voir un côté fleur bleue bien gentil, mais qui ne tient pas à côté du « vrai commerce ». Mauss montre au contraire avec force que le don (quand je dis don, c'est tout le processus « donner-recevoir-rendre ») est, selon sa fameuse expression, un « fait social total », autrement dit un système socialement organisé, et donc, dans les faits, coercitif : qui ne respecte pas la « triple obligation » sera, au moins, voué à la honte et à la vindicte.


Ajout le 07.01 : cette formulation n'est pas fausse, mais, un peu trop durkheimienne dans l'esprit, elle réduit le cycle du don à un processus social coercitif. Un des aspects mis en valeur par Mauss - et qui, justement, si on le privilégie trop par rapport à l'aspect coercitif, aboutira au « côté fleur bleue » - est la part d'autonomie personnelle présente dans le don, dans le choix de ce que l'on rend, du moment où l'on rend - part évidemment différente et plus ou moins codifiée selon les sociétés, et selon les dons : certains cycles officiels du don, qui donnent lieu à des fêtes collectives, sont plus « règlementés » que des cycles privés, qu'ils concernent des familles ou des particuliers. Je rappelle enfin, quitte à faire des précisions, que ce n'est pas d'aujourd'hui que le don cohabite, dans une même société, avec des échanges marchands (cf. l'exemple des Trobriand, où il y a plusieurs formes d'échange. La Kula est ce qui intéresse le plus les Sauvages et Malinowski, mais elle n'est pas la seule forme d'échange pratiquée.) Fin de l'ajout.

J.-C. Michéa rappelle : "L'un des principes de la logique du don est que le retour (...) doit toujours être différé (le paiement monétaire étant précisément l'invention économique qui permet d'interrompre le cycle du don en réglant ses dettes sans attendre). Le temps apparaît donc comme l'élément premier dans lequel peuvent se construire les relations humaines véritables (et l'argent, de ce point de vue, peut être défini comme ce moyen d'acheter du temps qui nous dispense d'entrer en relation avec autrui)." (EMM, p. 159)

J'ajouterai cette suggestion : si le don est une constante anthropologique de l'espèce humaine, par conséquent un des éléments qui différencie l'homme de l'animal, et si l'un des ressorts fondamentaux du cycle du don est le délai - j'écrirai presque la différance, si, connaissant mal Derrida, je ne craignais de transporter ici nombre de connotations mal contrôlables -, il faut en conclure que la réciprocité (au sens fort : rappelons qu'il faut toujours rendre plus que ce qu'on vous a donné) et la capacité de prendre son temps sont des constituants fondamentaux de la nature humaine. Difficile ici de ne pas tenir compte des composantes érotiques de cette définition (rendre plus à l'autre que ce qu'il vous donne, et différer judicieusement le moment où l'on rend), difficile ensuite de ne pas repenser à l'hypothèse que j'avais glissée en passant il y a un an, voici l'extrait :

"Muray lie « fin de l'Histoire » selon Kojève, retour de l'humanité à l'« animalité » (selon le même Kojève), et le fait que, je cite, « l'animal, à la différence de l'être humain, se définit de ce qu'il épuise toutes ses possibilités existentielles dans la procréation » (Exorcismes spirituels, vol. 2, p. 287). La culture comme échappée de la procréation ?"

Le cycle du don serait alors d'autant plus un « fait social total », et le plus important des « faits sociaux totaux », qu'il serait une sorte de conséquence de cette naissance de la culture, en tant qu'elle serait fondée par la différence d'approche du rapport sexuel de l'espèce humaine par rapport aux autres espèces, et sur une certaine maîtrise de soi, du temps, du rapport à l'autre (Michel Schneider évoque ainsi, au détour d'une ligne, l'éjaculation précoce comme une « identification trop grande et trop prompte à l'autre » (Voleurs de mots, Gallimard, 1985, p. 357) - où le manque de maîtrise de soi-même rejoint l'inconscience de l'altérité... pour aboutir au désastre !).


18928130


(Evitons tout malentendu : nous ne sommes pas chez Desmond Morris ou à la fin du film La guerre du feu, où l'accession à l'humanité est symbolisée par le passage de la « levrette » à la « position du missionnaire », odieux et paresseux matérialisme moralisateur totalement hors de notre propos...)

...voilà qui nous éloigne de Jean-Claude Michéa. Je vous laisse y réfléchir si cela vous tente, vous rappelle cet autre texte sur l'art et la procréation, et finis cette « présentation » par un point de détail. Dans mon récent opus consacré à Nicolas Sarkozy (dont le rapport au temps n'est pas très raffiné... Espérons pour Carla qu'il est plus « humain » au lit... Il est vrai que s'il ne semble pas avoir beaucoup de « possibilités existentielles », il n'a pas l'air de les « épuiser dans la procréation »), j'ai parlé de notre Président comme d'un trotskyste, m'inspirant du thème de la Révolution permanente. Sans doute était-ce un écho inconscient de ce passage de La double pensée, sur lequel je suis retombé en préparant ces notes :

"L'Etat libéral est philosophiquement contraint d'impulser une révolution culturelle permanente dont le but est d'éradiquer tous les obstacles historiques et philosophiques à l'accumulation du Capital et, en premier lieu, à ce qui en constitue de nos jours la condition de possibilité absolue : la mobilité intégrale des individus - mobilité dont la forme ultime est évidemment l'invitation, signifiée à toutes les monades humaines, à circuler sans fin sur tous les sites du marché mondial. Marx avait parfaitement saisi cette dimension majeure du libéralisme moderne lorsqu'il écrivait que la bourgeoisie, à la différence de toutes les classes dominantes antérieures, ne pouvait pas exister « sans révolutionner constamment l'ensemble des rapports sociaux »." (p. 115)

Remarquons incidemment que cette connexion entre mobilité et esclavage moderne se trouvait il y a des années dans Hécatombe. Notre dette à nous pour cet emprunt « spontané » à Jean-Claude Michéa étant ici réglée, avec intérêt espérons-le... restons-en là pour aujourd'hui.



Bon, Dieudonné...


starsSissySpacekX


Je lis chez le maître (propos recopiés le 3 janvier en fin d'après-midi) :

"Il me semble comprendre parfaitement la démarche de Dieudonné dans un monde où il est impossible de dire non. Les Irlandais votent-ils non ? Ils devront revoter. Les Français ont-ils voté non ? On leur concocte vite fait un mini traité simplifié modificatif. Dans l’impossibilité de dire non, Dieudonné a donc décidé de lâcher un gros pet en scène (pet sur scène pour les hommes de mauvaise volonté), et, foi de pétomane, c’est parfaitement réussi. « NON », ils n’entendent pas ; mais « PROUT », ils sentent encore.

Ce n’est pas seulement le négationnisme qui est réprimé dans ce monde mais la négation. Aussi, si vous ne pouvez pas bombarder New York, votez ; mais votez PROUT. Si vous ne pouvez pas le dire avec des avions (le NON de Dieu), dites le avec le trou du cul. Chions, chions, chions sur le monde merdiatique."

Le PROUT étant effectivement explicitement présent sur scène, ainsi que vous pourrez le constater dans l'amusante vidéo (audible, celle-ci) où Dieudonné évoque son invitation à R. Faurisson.

Que répondre ? Rappelant que de mon côté je n'ai accusé Dieudonné d'aucun « crime », mais d'une « connerie » (au sens d'erreur), je maintiens ce que j'ai écrit à chaud : d'une part - ce qui n'est pas, on s'en doute, la faute de Dieudonné - il est fort regrettable que le climat actuel ne permette guère des actions politiques concertées et, cela fait partie du jeu, quelque peu renommées, entre Juifs et Noirs, j'entends par là des actions et des travaux sur le colonialisme et contre le « néo-colonialisme » (je mets des guillemets parce qu'en réalité il s'agit simplement de la continuation du colonialisme avec l'adjonction d'autres moyens), autrement dit il est regrettable que des minorités ne puissent que très difficilement allier leurs forces pour critiquer ce qu'il y a eu de pire dans la civilisation occidentale, ce qui aussi a contribué à détruire la civilisation occidentale ; d'autre part on ne peut pas dire qu'en faisant son « coup » Faurisson, Dieudonné contribue à revenir sur ce désagréable état de faits. J'ajouterai aujourd'hui que le « pet » de Dieudonné eût pu être plus subtil : je n'ai pas trouvé très fine l'introduction de son spectacle du Zénith, où il explique qu'il a cherché ce qu'il pouvait faire maintenant pour choquer ; disons qu'un simple communiqué relatant un « échange de vues » entre MM. Dieudonné et Faurisson, ou quelque chose comme ça, serait certes tombé sous le coup de mon objection principale, mais aurait été moins aisément déchiffrable que ce « regardez, je vais vous choquer ». L'histoire du baptême avec J.-M. Le Pen comme parrain était de ce point de vue plus réussie, plus difficile à décrypter (et m'avait arraché un sourire), une façon de dire « Vous n'y comprenez rien ? Vous croyez tout comprendre ? Vous n'y croyez pas ? Dans tous les cas, bien fait pour votre gueule... ». Peut-être certes est-il un peu facile de faire ce genre de critique et de distinguo après coup.

Voilà...



Concluons avec notre « vingt plus belle » du jour. Sissy Spacek reste l'actrice de deux films, l'émouvant Badlands et l'assez incroyablement réussi Carrie. Sa beauté indéniable mais parfois proche de la laideur, et indéniable notamment parce que parfois proche de la laideur, y a admirablement représenté la femme innocente et peu sûre d'elle qui se donne totalement, que l'on n'a pas le droit de trahir, sous aucun prétexte. Ne pas rendre à la vierge ce qu'elle vous a donné, c'est la renvoyer à l'animalité... - Trahir l'innocence et la confiance : péché mortel !


Carrie43


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