lundi 1 décembre 2008

Avant, pendant, après la « démocratie ». (Ajout le lendemain.)

Alors, Todd... Le début de son dernier livre, Après la démocratie - disons les soixante premières pages -, laisse quelque peu circonspect. Fondamentalement, si je comprends bien, Emmanuel Todd est un durkheimien : auparavant, on avait l'équation Dieu(x) = société, cette équivalence n'existe plus, c'est un des premiers enseignements du très long terme ; un autre enseignement est le nombre croissant de gens qui savent lire, et parmi eux le nombre croissant de gens qui savent se servir de la lecture pour réfléchir (la formulation est abrupte, mais par là Todd veut dire qu'il y a une grande différence entre la personne qui lit L'Humanité tous les jours depuis cinquante ans et celle qui lit L'Humanité, Le Figaro et Rezo, les compare, les confronte...). Ces deux enseignements sont liés l'un à l'autre, et, si Dieu n'est plus la société, soyons, comme Durkheim, volontairement rationalistes, puisque de toutes façons nous n'avons pas le choix. Ce qui peut gêner n'est pas tant ce raisonnement - ce qui ne veut pas dire que je l'admette totalement - que l'optique plus « simplement » rationaliste chez E. Todd que chez Durkheim (ce qui rapproche d'ailleurs le premier nommé de Musil) : s'il évoque bien (p. 65) « l'individu triomphant et malheureux » dont « la hausse du taux de suicide a suivi pas à pas le développement de l'alphabétisation », en mentionnant alors explicitement Durkheim, on sent bien que E. Todd n'a pas grand regret des sociétés traditionnelles. On n'engagera pas de débat avec lui sur ce point, mais cela rend sa position moins tendue que celle d'un Durkheim, et l'amène par ailleurs à glisser trop vite sur les ambivalences de l'apprentissage de la lecture et du rôle de l'écriture (à ce sujet, une confrontation avec le Lévi-Strauss de Tristes tropiques, qui cherche à relier développement de l'écriture et extension du pouvoir de l'Etat, serait intéressante [ajout le 6.12 : ce point est un peu développé ici]). Pour le formuler autrement : dans ce livre tout au moins, l'intérêt de l'auteur n'est pas centré sur les traditions culturelles en tant que telles, mais sur le fait que leur disparition permet ce qu'il appelle le « moment Sarkozy ».

Il fallait faire cette réserve générale pour débuter, à la fois parce qu'elle est importante et pour que le lecteur puisse situer à peu près E. Todd dans notre typologie habituelle : durkheimien tendance Musil, ou musilien mâtiné de Durkheim, au choix - on ne va pas non plus le soumettre à une analyse sans fin -, voilà où nous le situerions.

Ceci étant dit, nous n'y reviendrons plus guère, car toute la suite du livre, si elle a souvent recours à la longue durée (c'est une des choses que l'on demande à son auteur...), le fait à partir de données anthropologiques concrètes (structures familiales principalement) qui nous éloignent de ces débats très généraux sur la Tradition et la Modernité, et fourmille de plus d'aperçus parfois fort intéressants - auxquels il est temps que nous arrivions.

"L'avènement d'une classe culturelle éduquée et nombreuse a créé les conditions objectives d'une fragmentation de la société et provoqué la diffusion d'une sensibilité inégalitaire d'un genre nouveau. Pour la première fois, les « éduqués supérieurs » peuvent vivre entre eux, produire et consommer leur propre culture. Autrefois, écrivains et producteurs d'idéologies devaient s'adresser à la population dans son ensemble, simplement alphabétisée, ou se contenter de parler tout seuls. L'émergence de millions de consommateurs culturels de niveau supérieur autorise un processus d'involution. Le monde dit supérieur peut se refermer sur lui-même, vivre en vase clos et développer, sans s'en rendre compte, une attitude de distance et de mépris vis-à-vis des masses, du peuple, et du populisme qui naît en réaction à ce mépris.

A l'échelle d'une classe se produit un phénomène de narcissisation qui mène à une culture d'ordre inférieur parce qu'elle se désintéresse de l'homme en général pour ne plus refléter que les préoccupations d'un groupe social particulier. Le roman, le cinéma sombrent dans les petits soucis des éduqués supérieurs, dans un nombrilisme culturel qui se pense très civilisé, mais s'éloigne des problèmes de la société, et donc de l'homme. Paradoxalement, la hausse du niveau éducatif produit donc à ce stade une régression de la haute culture. Rien de définitif dans ce constat : l'appauvrissement économique en cours des jeunes éduqués supérieurs nous promet un revirement dans les décennies qui viennent." (pp. 83-84)

- eh oui, nous sommes une génération sacrifiée - jurant, mais un peu tard, qu'on ne l'y reprendrait plus... Simple comme bonjour !

Enchaînons, sur l'une des causes de ce phénomène, Mai 68 - à travers les fameuses critiques que N. Sarkozy a proféré à l'égard des « événements » :

"Les soixante-huitards ne s'intéressaient pas à l'argent. Mais, vieillissant, ils surent étendre à la monnaie la tolérance qu'ils pratiquaient en matière de sexualité, et qui fut effectivement l'une des dimensions de mai 68. Liberté sexuelle et affection pour l'argent apparurent finalement comme les soeurs jumelles de la révolte libertaire. En quoi Sarkozy s'est-il opposé à ce double message ?

L'important, du point de vue de l'analyse, n'est pas de juger Sarkozy, mais de percevoir en lui la puissance des déterminants anthropologiques ou, en des termes plus familiers, la prédominance des moeurs sur les doctrines, des comportements inconscients sur les formulations politiques. Le style postsoixante-huitard refuse effectivement un certain type de contrainte. L'individu qui a émergé au terme de quarante ans d'évolution des moeurs souffre certainement d'un déficit de surmoi. Il a beaucoup de mal à penser et à agir sur le mode collectif. Les implications économiques et politiques sont évidentes. La révolution néoconservatrice américaine et le néolibéralisme français dérivent autant sinon plus de ces transformations comportementales que d'une logique intrinsèque du capitalisme. S'il est interdit d'interdire, le marché règne, l'Etat se décompose, et en vérité il n'est guère nécessaire de chercher plus loin les causes de notre désarroi économique.

L'effondrement du système économique a aggravé la tendance, en supprimant le contrepoids qui avait permis d'optimiser la performance capitaliste au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale ; la menace communiste avait rendu le capitalisme social, pour tout dire civilisé [et les luttes ouvrières, elles puent des pieds ? - Bon, disons que c'est un oubli momentané.]. Mais la poussée néolibérale est bien antérieure à la chute du mur de Berlin. C'est vers le milieu des années soixante-dix que le sens du collectif a commencé de mourir dans nos têtes. François Denord, dans Néolibéralisme, version française [Démopolis, 2007], montre bien qu'une dynamique néolibérale interne était à l'oeuvre au sein de la société française, indépendamment des expériences de Ronald Reagan et Margaret Thatcher. Si l'on admet une certaine primauté des moeurs sur les doctrines, il est évident que le pays de mai 68, l'un des plus actifs dans la mutation des moeurs, ne pouvait qu'être l'un des pôles de « l'individualisme » contemporain - aux côtés des démocraties libérales soeurs que sont le Royaume-Uni et les Etats-Unis. Mieux vaudrait d'ailleurs parler, comme je l'ai déjà fait plusieurs fois, de « narcissisme » [quelque part dans sa récente interview à Médiapart, E. Todd évoque le concept d'« ultra-individualisme » et regrette de ne l'avoir pas utilisé dans Après la démocratie]. L'individualisme fut une croyance collective, une idéologie puissante. Le narcissisme désigne un état d'atomisation qui ne correspond à aucune doctrine spécifique, à aucun projet social, à aucune action de groupe. Dans des pays comme l'Allemagne ou le Japon, dont les systèmes familiaux étaient à l'origine plus autoritaires, où l'individu était plus fortement intégré à la collectivité, la poussée libertaire a été beaucoup plus mesurée ; quelques structures verticales importantes subsistent, l'entreprise au Japon, l'entreprise et les syndicats en Allemagne. La spécificité de l'explosion française de 1968 a quelque chose à voir avec le trait égalitaire du système anthropologique, qui n'a pas d'équivalent en Angleterre ou aux Etats-Unis. L'effondrement temporaire des rapports hiérarchiques fut un trait étonnant des événements de mai, dont on n'a jamais vu l'équivalent ailleurs. (...)

Président, Nicolas Sarkozy représente une sorte de triomphe bouffon de l'égalitarisme français ; pour la première fois dans notre histoire, nous avons un chef d'Etat qui se comporte comme s'il ne valait pas mieux que les citoyens. C'est en réalité toujours le cas, mais cette vérité doit être cachée pour que les institutions et le système social tournent de façon, si ce n'est harmonieuse, du moins raisonnable.

Mai 68 n'est qu'une étiquette. L'examen des évolutions démographiques permet de suivre et de mesurer celle des moeurs. Les « événements » ne furent qu'une sorte de préfiguration géniale produite par une société douée pour le happening politique. Ailleurs, les mêmes bouleversements ont eu lieu, avec des ampleurs et selon des rythmes divers, mais sans explosion initiale." (pp. 205-207)

Certains éléments de cette analyse sont bien connus, qu'ils soient généraux : les différentes composantes de la matrice « libérale-libertaire » (pour une illustration sur ce site, relisez Julien Freund), ou particuliers : le côté soixante-huitard (tendance « tout pour ma gueule », ou « tout pour mon chibre ») de Nicolas Sarkozy, repéré aussi bien, cela fait drôle d'accoler ces deux noms, par Pascal Bruckner que par Jean-Pierre Voyer. Ce qui m'a semblé à tort ou à raison plus original est cette « ruse de l'histoire » : la contribution proprement française au développement de sensibilités inégalitaires et narcissiques (évitons le terme d'individualisme tant qu'il n'est pas absolument nécessaire) s'est faite par le biais de revendications égalitaires. On n'en tirera pas pour autant de leçon générale sur lesdites revendications : la configuration historique qui fut celle de Mai 68 est particulière. Il m'est arrivé de me demander, citons-nous sans vergogne, "si les hommes ne sont pas [parfois] plus égaux en pratique quand ils ne sont pas supposés l'être en principe". C'est assurément une bonne question, mais (justement parce que c'est une bonne question) on se gardera de lui donner une réponse univoque. On se contentera de noter qu'il y a toujours des gens pour donner leur bénédiction aux inégalités lorsqu'ils en profitent, que ce soit à travers une idéologie inégalitaire ou égalitaire (dans le cas de Mai 68 et du divorce qui s'est établi petit à petit entre ouvriers et étudiants (pour faire vite), il est clair que certains des seconds se sont mis à penser qu'ils étaient « plus égaux que les autres », et/ou que « égalité bien ordonnée commence par soi-même », quand les premiers dans leur ensemble - malgré les tentations du style « Pompidou des sous » - voyaient encore la recherche de l'égalité comme une recherche collective concernant l'ensemble de la société).

On appréciera par ailleurs - il faudrait lire le livre de François Denord pour avoir plus d'éléments à ce sujet - cette volonté de ne pas reporter la faute sur les autres, en l'occurrence les étrangers : regretter que nos « intellectuels » aiment tant se prosterner devant des divinités étrangères (de Hitler à Obama en passant par Mao et Blair) est une chose, estimer que tout le mal vient de Reagan, Thatcher, et des anglo-saxons en général, en est une autre. Comme disait Bernanos : "Que les élites soient nationales ou non, la chose a beaucoup moins d'importance que vous ne pensez. Les élites du XVIIe siècle n'étaient guère nationales, celles du XVIe non plus. C'est le peuple qui donne à chaque patrie son type original." Après tout, il est du rôle des élites, qu'elles le remplissent bien ou mal, de voir à l'étranger ce qui s'y passe et d'en rapporter des idées. Le problème - c'est précisément ce que Emmanuel Todd appelle le « moment Sarkozy » - vient quand le peuple en son ensemble élit très nettement quelqu'un qui prône des valeurs qui ne sont pas celles du peuple en question (une clé est fournie par le même E. Todd : Sarkozy comme « triomphe bouffon de l'égalitarisme français », comme homme moyen plus que moyen et fier d'être moyen). En politique étrangère, M. Defensa insiste souvent là-dessus, il semblerait que les circonstances - à long terme comme à court terme - forcent N. Sarkozy à être plus « français » que peut-être il ne voudrait l'être (avec l'intéressé, il faut toujours des guillemets et des « peut-être » lorsqu'il s'agit de ses « convictions », car il semble justement en avoir tellement peu). En politique intérieure, pour l'instant, le moins que l'on puisse dire est que si la société se sent violée dans ses valeurs elle ne porte guère plainte, ou ne fait guère en sorte que ses plaintes soient suivies d'effet.

A suivre !



(Ajout le 02.12.)
Oui, à propos d'Obama, un petit florilège :

- sur sa politique extérieure ;

- sur sa politique intérieure ;

- sur l'équipe qu'il a « choisie » ;

- avec une éventuelle nuance d'espoir pour finir...


I'd rather be a hammer than a nail. Yes I would. If I only could, I surely would...


ZCV12810672

Le pire est à venir !

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dimanche 6 juillet 2008

11 septembre catholique (I) : "Que tout ce qui peut être détruit, le soit."

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(Ajout le 7.07.)


Cette phrase se trouve dans l'intéressant petit livre de Denis de Rougemont, La part du diable (1944, Gallimard "Idées", 1982, p. 211), à la suite d'une tirade écrite pendant la deuxième guerre mondiale, et ma foi fort actuelle :

"A l'orgueil et à la brutalité proclamées comme vertus par les totalitaires, les nations libres n'osèrent opposer que des vanités courtes et des prudences lâches, et cela s'appelait du réalisme. A l'esprit de vengeance et de ressentiment, elles ne surent opposer que leurs inquiétudes de propriétaires fatigués, et cela s'appelait défense de l'ordre. A la grossièreté spirituelle, que la confusion spirituelle, et cela s'appelait droit de libre critique. (...)

Quand une démocratie rougit de ses vertus, sur quelle force peut-elle compter ? Et quand l'élite d'une société n'attache plus que du ridicule aux disciplines qui l'ont fondée et maintenue, quand elle réserve ses applaudissements aux plus médiocres parce qu'ils amusent le plus grand nombre et rapportent le plus d'argent, quand elle rend un culte à des stars d'une intolérable sottise, quand tout cela paraît naturel, et le contraire anti-social ou ennuyeux, que peut-elle opposer aux barbares ? La barbarie bébête et débile de nos foules, la démission sans élégance de nos élites, est-ce que c'est cela qu'il faut sauver au prix de sa vie ?"


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- la réponse est donc non : Que tout ce qui peut être détruit, le soit. (Au passage : on trouve chez Castoriadis des textes proches (mais non identiques), où il dit en substance que si tout ce que nous avons à opposer à l'islamisme est Madonna, il ne faut pas s'étonner que des gens choisissent l'islamisme.)


Un peu plus tôt (p. 193), Denis de Rougemont citait un passage d'Ezéchiel, qu'il interprète comme une façon de montrer « le rôle ironiquement providentiel des Tyrans » : "A l'épreuve de la guerre et du meurtre, nos illusions, immédiatement châtiées, se dénoncent comme illusions." Rien n'empêche de reprendre cette interprétation et de l'appliquer, plus exactement encore, au 11 septembre, et même, ce qui n'était pas le cas dans la deuxième guerre mondiale, aux motivations de ceux qui attaquèrent la « démocratie » :

"La parole de Iahvé me fut adressée en ces termes :

« Fils d'homme, dis au prince de Tyr : Ainsi a dit Adonaï Iahvé :

Ton coeur s'est exalté
et tu as dit « Je suis un dieu,
j'habite une résidence divine,
au coeur des mers »,
alors que tu es homme et non dieu.
Tu as rendu ton coeur pareil au coeur de Dieu.
Te voilà plus sage que Danel !
Rien de ce qui est tenu secret n'égalait ta sagesse.
Par ta sagesse et ton intelligence
tu as constitué une fortune,
tu as acquis de l'or et de l'argent
dans tes trésors.
Par la grandeur de ta sagesse et par ton trafic
tu as augmenté ta fortune
et ton coeur s'est élevé, à cause de ta fortune.
C'est pourquoi ainsi a dit Adonaï Iahvé :


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Parce que tu rends ton coeur pareil au coeur de Dieu,
voici que je vais faire venir contre toi
des étrangers, les plus redoutables des nations ;
ils tireront l'épée contre ta belle sagesse
et profaneront ta splendeur.
Ils te feront descendre dans la fosse et tu mourras
de la mort des victimes, au coeur des mers.
Pourras-tu dire : « Je suis un dieu »,
devant tes meurtriers,
alors que tu es un homme et non un dieu,
dans la main de ceux qui te transperceront ?
Tu mourras de la mort des incirconcis,
par la main d'étrangers,
car moi j'ai parlé, oracle d'Adonaï Iahvé. »" (Ezéchiel, XXVIII, 1-10 ; j'utilise la traduction de la "Pléiade".)


Moi j'aime bien... Notons que dans ces versets ce n'est pas tant la richesse elle-même qui est condamnée, ni la « sagesse » et l'« intelligence » qui ont été utilisées pour devenir riche, que la prétention et l'arrogance qui découlent ou peuvent découler de la richesse : "Parce que tu rends ton coeur pareil au coeur de Dieu..."

(Ajout le 7.07 : juste après la rédaction de ce texte, j'ai découvert un blog catholique, musilien, mélomane (et féminin, ce qui ne gâte rien et nous change un peu), où l'on trouve notamment une analyse de la parabole des talents qui, malgré sa regrettable volonté de séparer salariat et esclavage, rejoint l'esprit de mon commentaire du paragraphe précédent : il y a la richesse, il y a l'esprit qui fait que l'on veut devenir riche, il y a l'esprit que l'on a quand on est riche, et les relations entre ces trois paramètres sont variables selon les personnes.)

On me dira qu'il y a un côté « vieux con » à évoquer cet événement déjà lointain qu'est le 11 septembre, et peut-être ajoutera-t-on que l'on ne sait même pas ce qui s'est effectivement passé ce jour-là. Concernant le second point, on ne peut pour l'heure qu'enregistrer le doute et faire savoir qu'on le partage, sans pouvoir guère aller plus loin. Concernant le premier point, l'argument peut se renverser aisément : c'est précisément parce qu'on n'a pas assez prêté attention à ce qui s'est dit ce jour-là qu'il est utile d'en reparler. Jouons notre Defensa : notre sentiment d'inculpabilité est tel que nous avons réussi à nous boucher les oreilles sur le message - certes aussi muet que bruyant - qui nous fut alors transmis, et dont l'envolée d'Ezéchiel (que l'on peut évidemment appliquer, un peu différemment, à Israël, en 2008 comme lorsqu'elle fut prononcée) me semble fournir une bonne formulation.

A ce sujet d'ailleurs, je suis tombé récemment, en lisant un curieux livre de Jacques Ellul, La trahison de l'occident (Calmann-Lévy, 1975), mélange d'anarchisme écologiste tiers-mondiste, de christianisme féroce et cinglant, de protestantisme proto-sioniste et d'auto-satisfaction occidentale anti-tiers-mondiste pré-Pascal Bruckner (c'est vous dire la crème fouettée),


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sur un passage révélateur (p. 111-115), écrit après le premier choc pétrolier, dans lequel l'auteur explique d'une part que les dirigeants des pays arabes se sont comportés comme des « enfants gâtés » irresponsables, et que d'autre part ils ont creusé leur propre tombe, puisqu'ayant désormais pris conscience de leur dépendance énergétique trop forte les pays occidentaux n'allaient pas tarder à trouver des alternatives (plus écologiques, évidemment), et qu'ainsi les émirs allaient se trouver marron, bien fait pour leur gueule.

"N'ayons aucune inquiétude, étant donnée la capacité d'innovation du monde occidental, avant cinq ans on aura trouvé [des énergies alternatives], et dans de multiples directions - aussi bien pour remplacer la source d'énergie, que pour remplacer les sous-produits industriels du pétrole." (p. 114)

Lu en 2008, avec un baril à je ne sais pas combien (le temps de l'écrire et ça augmentera), cette thèse, pourtant pas idiote en elle-même, fait sourire. Autant vous dire que, choc pétrolier ou 11 septembre (événements pas sans rapports d'ailleurs), et contrairement à ce que pouvait encore croire Ellul, il ne faut jamais sous-estimer la bêtise et l'inculpabilité de l'homme blanc !


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vendredi 9 mars 2007

Apocalypse - Misère de l'altermondialisme - Littérature et anthropologie.

Commençons par une citation d'ampleur quelque peu disproportionnée avec notre sujet - mais pourquoi se priver d'utiliser et d'exposer le talent des autres ?

"Cela se passait en 1945. L'Europe, dans la démence des jours de liberté et des ultimes batailles de la Lieutenance Nazie, tandis que fumait la Chancellerie, que s'achevait la Septième Symphonie de Bruckner, tandis que tout se déchaînait, subissait la prise, coups de force sur coups de force, tandis que les généraux russes couverts de vison entraient dans Prague, dans Buda, escortés de dromadaires chargés d'obus ; tandis que l'armée américaine dans ses ponchos de nylon, casquée d'acier, s'approchait pesamment de la Bavière et d'Ulm, derrière ses escadrons de chars, ses bulldozers ; tandis que sur le front d'Asie Tokyo Rose répétait d'une voix encore plus douce au G.I. en pleine jungle : "Hello boys... I hope you're having fun, because your wives at home are certainly having fun too with all those lucky guys...", la plus éclatante image de Rita Hayworth se balançait un instant au-dessus du Japon et la victoire remportée au prix de l'unique conflagration. Le XXè siècle, drakkar vert sur les flots de mazout, explosait dans un tourbillon d'étincelles, cent millions d'hommes, et c'était tout."

(D. de Roux, La mort de Céline, C. Bourgois, 1966, pp. 153-154).


Exprimer une déception revient à reconnaître une attente préalable - et pourtant je n'attendais pas grand-chose du nouveau Politis. Mais il était satisfaisant de voir que ce journal, avec ses qualités et ses limites, s'était sauvé tout seul, sans "l'aide" d'un Rothschild ou d'un BHL, en une certaine conformité avec son propos. Las, la première couverture de la nouvelle formule,


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avec le visage rayonnant de cynisme fier de la souillon pro-Royal Jamel Debbouze - Javel de Bouse : la merde à l'intérieur, le désinfectant universel à l'extérieur, M. Propre-sur-lui, M. République française et Islam moderne à moi tout seul, M. "je-suis-un-meilleur-flic-que-Sarkozy", etc. -, cette première couverture avait sonné comme un avertissement : nous sommes maintenant comme des poissons dans l'eau dans la réalité virtuelle des contestataires qui aident le système à fonctionner. La revue veut désormais assurer ses arrières, à grands jets de vaseline sur tout ce qui passe. Et cette semaine,


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à l'occasion de la pathétique "journée de la femme", l'appel à la si ridicule Clémentine "Je veux être Ségolène Royal à la place de Ségolène Royal" Autain (c'est la blanche derrière, oublions la rappeuse-à-l'air-à-moi-on-ne-la-fait-pas de service pour cette fois), quelle ambition, les putains modernes sont de sacrées donneuses de leçons, plus j'avale et plus je recrache (ah, la bi-phobie, ce douloureux problème !), un peu de folklore latino à la clé (la "Pasionaria"), confirme ce virage, ou cette actualisation d'une tendance déjà présente, ou cet aveu de soumission : on s'agenouille d'abord, on réfléchit après. Bref, et de nouveau sans prétendre découvrir la lune, on ne peut qu'être frappé par la coïncidence entre cette attitude et celle des différents leaders de l'altermondialisme ces derniers mois. Dans un cas comme dans l'autre, si j'avais versé de l'argent pour aider Politis, ou si j'avais eu le désir de voter pour une candidature "antilibérale", j'aurais de quoi déprimer. Mais, à mon tour d'avouer, ou d'expliciter l'implicite, si j'éprouve le besoin de m'énerver sur le sujet, c'est que, outre le plaisir de dire du mal des arrivistes modernes, de tels désirs m'ont à un moment ou un autre traversé l'esprit. Tous dans la même galère !


Pour conclure cette longue note de façon peut-être un peu plus constructive que ces plaisanteries de cour de récréation, poursuivons notre investigation des rapports entre littérature et anthropologie. Après Baudelaire, et plus anciennement, Dostoïevski (gosh ! je ne trouve pas la référence !), voici un passage de Musil (L'homme sans qualités, "Toujours la même histoire", ch. 39), que je livre à votre sagacité :

"Cette incertitude donnait au problème personnel d'Ulrich un vaste arrière-plan. Jadis, l'on avait meilleure conscience à être une personne qu'aujourd'hui. Les hommes étaient semblables à des épis dans un champ ; ils étaient probablement plus violemment secoués qu'aujourd'hui par Dieu, la grêle, l'incendie, la peste et la guerre ; mais c'était dans l'ensemble, municipalement, nationalement, c'était en tant que champ, et ce qui restait à l'épi isolé de mouvements personnels était quelque chose de clairement défini dont on pouvait aisément prendre la responsabilité. De nos jours, au contraire, le centre de gravité de la responsabilité n'est plus en l'homme, mais dans les rapports des choses entre elles. N'a-t-on pas remarqué que les expériences vécues se sont détachées de l'homme ? Elles sont passées sur la scène, dans les livres, dans les rapports des laboratoires et des expéditions scientifiques, dans les communautés, religieuses ou autres, qui développent certaines formes d'expérience aux dépens des autres comme dans une expérimentation sociale. Dans la mesure où les expériences vécues ne se trouvent pas, précisément, dans le travail, elles sont, tout simplement, dans l'air. Qui oserait encore prétendre, aujourd'hui, que sa colère soit vraiment la sienne, quand tant de gens se mêlent de lui en parler et de s'y retrouver mieux que lui-même ? Il s'est constitué un monde de qualités sans homme, d'expériences vécues sans personne pour les vivre ; on en viendrait presque à penser que l'homme, dans le cas idéal, finira par ne plus pouvoir disposer d'une expérience privée et que le doux fardeau de la responsabilité personnelle se dissoudra dans l'algèbre des significations possibles. Il est probable que la désagrégation de la conception anthropomorphique qui, pendant si longtemps, fit de l'homme le centre de l'univers, mais est en passe de disparaître depuis plusieurs siècles déjà, atteint enfin le Moi lui-même ; la plupart des hommes commencent à tenir pour naïveté l'idée que l'essentiel, dans une expérience, soit de la faire soi-même, et dans un acte, d'en être l'acteur. Sans doute y a-t-il encore des gens qui ont une vie tout à fait personnelle ; ils disent : "Nous étions hier chez tel ou tel", ou bien : "Nous faisons aujourd'hui ceci ou cela", et ils s'en réjouissent sans qu'il soit même nécessaire que ces phrases aient encore un contenu et un sens. Ils aiment tout ce qui est en contact avec leurs doigts, ils sont aussi "personne privée" qu'il est possible ; le monde, aussitôt qu'ils ont affaire à lui, devient "monde privé" et scintille comme un arc-en-ciel. Peut-être sont-ils très heureux ; mais d'ordinaire, cette sorte de gens paraît déjà absurde aux autres, sans qu'on sache encore bien pourquoi.


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Et tout d'un coup, devant ces considérations, Ulrich fut obligé de s'avouer, dans un sourire, qu'il était malgré tout ce qu'on appelle un "caractère", même s'il n'en avait aucun."


(Pour ceux que cela intéresse : mieux vaut choisir Furtwängler (qui s'y connaissait en apocalypse) ou B. Walter pour la 7è de Bruckner.)


P.S.1 : je m'absente de l'internet quelques jours. Au plaisir !

P.S. 2 : vive la liberté d'expression (note 2 de ce lien)...

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mardi 20 juin 2006

Questions et réponses (I). - "Les sentinelles de l'antifascisme sont la maladie de l'Europe décadente."

Questions et réponses II.

Questions et réponses III.

(Fin du texte.)



Voici - en trois livraisons - un condensé commenté d'une conversation entre Julien Freund et Pierre Bérard - ce texte est lui-même un condensé de plusieurs conversations entre "le vieux professeur", traducteur de Max Weber et Carl Schmitt (dont je peux préciser dès maintenant que je n'en ai jamais lu une ligne), et le "jeune élève", membre de la Nouvelle Droite, conversations que Pierre Bérard nous dit remonter, sans plus de précisions, à la fin des années 80. De ce fait, et dans la mesure où j'ai pratiqué de nombreuses coupures, ceci j'espère dans le respect global (je suis bien conscient d'avoir supprimé des nuances, à tout le moins) de la pensée des deux hommes, je ne me suis pas cru tenu de signaler les dites coupures, sauf quand je n'ai pu empêcher un saut du coq à l'âne. Il m'est notamment arrivé de supprimer certaines phrases que je n'étais pas sûr de bien comprendre : décrire toutes les interprétations, d'ailleurs parfois "tendancieuses", comme disent les policiers de gauche, qu'elles me semblaient susceptibles de recevoir aurait pris trop de place par rapport à l'intérêt même que me paraissaient avoir ces passages. Le lecteur pourra de toute façon vérifier ce qu'il en est sur le site du Grece.

J'ai d'abord voulu donner autant d'écho que possible à un texte qui m'a semblé pertinent à beaucoup d'égards - et même prophétique - il faut certes faire confiance à Pierre Bérard pour ne pas avoir rétrospectivement arrangé les propos de son maître de façon à les faire coïncider avec notre époque. Faute de la moindre preuve à ce sujet, que l'on prenne l'émission de ce doute autant pour le signe d'une volonté de lucidité critique que pour l'expression d'une admiration devant certains des propos ici tenus.

J'ai ensuite souhaité le commenter pour le clarifier (d'où quelques intertitres aussi brefs que possible), le compléter (nous sommes en 2006...) et tout de même marquer quelques nuances ou désaccords sur des points difficiles. J'ai supprimé un certain nombre de références à la Nouvelle Droite en partie pour recentrer le débat sur ce qui me semble effectivement dit ici et éviter - si possible... - que des pudeurs ou censures idéologiques ne viennent interférer avec l'intérêt des idées. Enfin, j'ai délibérément supprimé tous les éléments de mise en scène ou en situation introduits par Pierre Bérard.


L'Europe.


J.F. - Je suis frappé par l'aboulie de l'Europe. Regardez, les élèves alsaciens choisissent de moins en moins l'allemand à l'école ! Plus l'Europe se construit par une sorte d'engrenage et moins les Européens s'intéressent les uns aux autres. Dans tous les pays de la Communauté, l'enseignement des autres langues européennes régresse au bénéfice de l'anglais. Par dévolution, elle hérite des patries sans réussir à se doter de leurs qualités. Elle fonctionne comme une procédure de dépolitisation.

J'ai déjà critiqué (ici, note 9bis) Marcel Gauchet sur ce point : l'Europe n'a effectivement existé que lorsqu'elle était construite à partir d'identités fortes. A partir du moment où l'on a l'impression que le voisin nous ressemble, et qu'un peu de baragouin "anglais" nous suffit à échanger avec lui des informations minimales, il n'y a aucune raison de s'intéresser à lui. C'est encore plus vrai lorsque l'on vit dans un pays qui se pose, à tort ou à raison, des questions sur son identité et son devenir.

[L'Europe] ne veut pas s'assigner de limites géographiques. Elle ne veut pas être un territoire. Un territoire, voyez-vous, ce n'est pas un espace neutre, susceptible d'une dilatation à l'infini. Le territoire est à l'opposé de l'espace abstrait, c'est un site conditionné, habité par une culture. La nouvelle frontière utopique de l'Europe, c'est l'impolitique des droits de l'homme. C'est une notion hyperbolique mais vague... on ne meurt pas pour une notion aussi floue.

Ah, Valmy, tout de même... Mais était-ce pour les droits de l'homme, ou contre les "aristos" et/ou les étrangers ?

Cet espace là n'a pas de qualité, pas d'épaisseur, pas de densité. Il ne peut pas susciter l'adhésion. Seul le territoire peut nourrir des liens d'affection, d'attachement. Du fait du particularisme qui lui est inhérent, l'identité collective exige des frontières. Elle entre en crise quand toute démarcation s'efface. Etre Européen, c'est être dépositaire d'un patrimoine spécifique et s'en reconnaître comptable.

Il faudrait souligner ce et : on ne peut se contenter de garder les droits de l'homme et jeter le reste.

Je croyais ardemment à la construction européenne, mais je suis devenu sceptique dans la mesure où cette Europe là risque bien de n'être qu'un vecteur de la dénationalisation générale, la simple conjugaison de nos impuissances. L'Europe semble vouloir expier son ancienne volonté de puissance. Nous sommes au balcon de l'histoire, et nous faisons étalage de nos bons sentiments. Il suffit de considérer la complaisance avec laquelle nous nous laissons culpabiliser. Comment s'appelle ce monsieur qui a sorti un livre là-dessus ?

P.B. - Pascal Bruckner... Le sanglot de l'homme blanc.

J.F. - L'avez-vous lu ?

P.B. - Bien sûr... mais si il fustige en effet la mauvaise conscience européenne, c'est au nom des valeurs universelles de l'Occident dont se réclament aussi les Père-Fouettards qui charcutent notre passé afin de le maudire. Les uns et les autres raisonnent à partir des mêmes présupposés. Bruckner est le héraut d'un universalisme fier et conquérant qui, dans le sillage du néo-libéralisme entend imposer le magistère moral de l'Occident à l'ensemble de l'oekoumène [terre habitée ou cultivée par l'homme]. Ce qu'il reproche aux larmoyants, c'est de n'instrumenter les mêmes valeurs que pour nous diminuer. Ce que disent en revanche les détracteurs de l'Europe, c'est que jamais nous ne fûmes dignes de notre mission civilisatrice. A ce gémissement, Bruckner rétorque qu'il nous faut être forts dans le seul but de sermonner le monde et de lui apprendre les bonnes manières...

J.F. - Si le tiers monde nous désigne comme ennemi ; par exemple en tant qu'ancienne puissance coloniale responsable de tous ses échecs ; alors nous ne pouvons pas nous dérober sous peine de capitulation. L'affrontement politique n'est pas suspendu aux choix des valeurs, mon cher ami...

Allusion à M. Weber.

Sur cet universalisme fallacieux qui règne depuis la dernière guerre mondiale, Schmitt s'est exprimé dans les années vingt. Il écrit dans sa Notion de Politique que "le concept d'humanité est un instrument idéologique particulièrement utile aux expansions impérialistes" et que "sous sa forme éthique et humanitaire, il est un véhicule spécifique de l'impérialisme économique". Bien évidemment les Américains traduisent leurs intérêts nationaux en langage internationaliste, exactement comme le font les Soviétiques. Mais vous le savez bien, si j'accepte de comparer ces deux puissances, ce n'est pas pour les confondre. Cependant, si le despotisme communiste venait à disparaître comme pourraient le laisser prévoir tous ces craquements à l'Est, l'Amérique pourrait être tentée par une hégémonie sans retenue.

No comment...
(Je reviens ultérieurement sur la question de l'universalisme.)


En réponse à ces immenses défis, je suis frappé par le caractère routinier du débat européen. L'Europe se construit d'une manière fonctionnaliste, par une suite d'enchaînements automatiques. Son fétichisme institutionnel permet de dissimuler notre maladie qui est l'absence d'objectifs affichés. Nous sommes par exemple impuissants à nous situer par rapport au monde. Etrange narcissisme ; on se congratule d'exister, mais on ne sait ni se définir, ni se circonscrire. L'Europe est-elle reliée à un héritage spécifique ou bien se conçoit-elle comme une pure idéalité universelle, un marchepied vers l'Etat mondial ? L'énigme demeure avec un penchant de plus en plus affirmé pour la seconde solution qui équivaudrait à une dissolution. Ce processus se nourrit par ailleurs, c'est transparent chez les Allemands, d'une propension à fuir le passé national et se racheter dans un sujet politique plus digne d'estime, une politie immaculée, sans contact avec les souillures de l'histoire. Cette quête de l'innocence, cet idéalisme pénitentiel qui caractérisent notre époque se renforcent au rythme que lui imposent les progrès de cette mémoire négative toute chargée des fautes du passé national. On veut lustrer une Europe nouvelle par les vertus de l'amnésie. Par le baptême du droit on veut faire un nouveau sujet. Mais ce sujet off-shore n'est ni historique, ni politique. Autant dire qu'il n'est rien d'autre qu'une dangereuse illusion. En soldant son passé, l'Europe s'adosse bien davantage à des négations qu'à des fondations. Conçue sur cette base, l'Europe ne peut avoir ni objectif, ni ambition et surtout elle ne peut plus rallier que des consentements velléitaires. Le nouvel Européen qu'on nous fabrique est une baudruche aux semelles de vent. Les identités fluides, éphémères qu'analyse Michel Maffesoli ne peuvent en aucun cas tenir le rôle des identités héritées. Elles n'agrègent que de manière ponctuelle et transitoire, en fonction de modes passagères. Oui, ce ne sont que des agrégats instables stimulés par le discours publicitaire. L'orgiasme n'est pas une réponse au retrait du politique, car il exclut la présence de l'ennemi. Quand il se manifeste, l'ennemi, lui, ne s'adonne pas au ludisme dionysiaque.

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Si le politique baisse la garde, il y aura toujours un ennemi pour troubler notre sommeil et déranger nos rêves. Il n'y a qu'un pas de la fête à la défaite.

Une phrase que Muray (que Pierre Bérard déclare admirer) aurait appréciée, mais peut-être pas reprise à son compte. Rappelons la fin de Chers djihadistes... : "Nous vaincrons parce que nous sommes les plus morts."

Et puis, c'est une Europe de la sempiternelle discussion ... et toujours sur des bases économiques et juridiques, comme si l'économie et le droit pouvaient être fondateurs. Vous savez l'importance que j'accorde à la décision, or l'Europe est dirigée par une classe discutante qui sacrifie le destin à la procédure dans un interminable bavardage qui ne parvient guère à surmonter de légitimes différents. Ce refus de la décision est lié au mal qui frappe nos élites ; elles ne croient plus à la grandeur de notre continent ; elles sont gâtées jusqu'à la moelle par la culpabilité dont elles transmettent l'agent létal à l'ensemble des Européens. D'où cette dérive moralisatrice qui transforme l'Europe en tribunal, mais en tribunal impuissant.

P.B. - Il n'est pas toujours impuissant à l'égard des autochtones...

J.F. - Ça, c'est une autre affaire... Impuissant, car nous prétendons régir la marche du monde vers l'équité, mais nous refusons d'armer le bras de cette prétendue justice. La culpabilité névrotique inhibe l'action. Le problème, c'est que l'Europe est construite par des libéraux et par des socio-démocrates, c'est à dire par des gens qui croient dans l'économie comme instance déterminante. C'est pourquoi la neutralisation du politique est pour ainsi dire inscrite dans son code génétique.

P.B. - L'Europe n'est qu'un tigre de papier.

J.F. - Elle ne fait même pas semblant d'être un tigre ! Depuis plus de quarante ans, elle s'en remet aux Américains pour ce qui est de sa protection. Elle a pris le pli de la vassalité, l'habitude d'une servitude confortable. C'est ce que dévoilent d'ailleurs les choix budgétaires de tous ses gouvernements quelle qu'en soit la couleur : la portion congrue pour la défense, une part grandissante pour les dépenses sociales. En réalité, L'Europe ne peut se construire que sur un enjeu ultime... la question de la vie et de la mort. Seul le militaire est fédérateur, car dans l'extrême danger il est la seule réponse possible. Or ce danger viendra, car l'Europe vieillissante riche et apathique ne manquera pas d'attiser des convoitises. Alors viendra le moment de la décision, celui de la reconnaissance de l'ennemi... Ce sera le sursaut ou la mort. Voilà ce que je pense.

Ce qu'il faut retenir ici, c'est la présence de l'ennemi. Il est tout à fait légitime, dans les discours anti-impéralistes, de chercher à ruiner ce que l'on pense être les causes qui contribuent à faire de l'ennemi un ennemi. Mais il est stupide de nier qu'il y ait des ennemis.

Suit une parenthèse sur Carl Schmitt, que je reprends sur sa fin.


En France, on refuse d'être déniaisé ; on préfère la calomnie venimeuse et les coups de clairon antifascistes. "Schmitt - nazi" ! C'est toujours la même rengaine. Auparavant, les intellectuels libéraux discutaient avec Schmitt. Aron bien sûr, mais regardez Léo Strauss aux Etats-Unis ou Jacob Taubes. Même Walter Benjamin a reconnu sa dette. Ceux d'aujourd'hui subissent l'ascendant de leurs adversaires de gauche et tentent par tous les moyens de s'innocenter. Ils sont les victimes consentantes de la stratégie du soupçon... par lâcheté. Quant à la gauche... depuis que Mitterrand a renoncé à la rupture avec le capitalisme, elle s'est réfugié dans la politique morale ; elle ne pense plus qu'en terme d'antifascisme. La lutte des "places" a remplacé la lutte des classes.

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Racisme et antiracisme.


P.B. - Le racisme et l'antiracisme... Il y a quelques années le racisme seul suscitait interrogation et condamnation. L'antiracisme allait de soi ; c'était la réponse légitime à la vilenie. (...) Il y a une hésitation de la doxa antiraciste. L'Autre doit-il être envisagé comme le semblable ou comme le différent ?

J.F. - Mais, Bérard, ce n'est pas une hésitation, mais une confusion ! La vulgate antiraciste, c'est un alliage d'insuffisance théorique et d'arrogance rhétorique. Et en prime, l'alibi d'une morale incontestable.

P.B. - Soit. La substance de l'antiracisme est mouvante parce qu'elle est surdéterminée par des manigances tactiques, tantôt assimilationniste sur le mode républicain, tantôt différentialiste dans une perspective qu'on pourrait dire... américaine...

J.F. - Ce sont ces errements qui le rendent difficile à saisir. Je ne suis pas persuadé qu'ils soient seulement tactiques.

Oui, c'est aussi une question de bêtise.

D'ailleurs les deux discours fonctionnent côte à côte dans un agrégat extravagant de paralogismes. Mais de leur point de vue ça n'a pas d'importance. Ce qui compte, c'est la posture morale. La pureté des intentions est censée cautionner l'échafaudage intellectuel, comme dans le pacifisme.

P.B. - La confusion est renforcée par la polysémie du vocabulaire.

J.F. - Bien sûr. Qu'est-ce qu'une race ? Est-ce une notion scientifique ? Est-ce un pur flatus vocis forgé par l'idéologie ? L'aspect plurivoque de toutes ces choses qu'on ne veut surtout pas définir de façon rigoureuse donne licence aux discours des charlatans. Il y a un dévergondage propre au dégoisement antiraciste. Il manie des idées confuses pour mieux pêcher en eau trouble et intoxiquer les esprits. D'autant que ce galimatias est secondé par la presse qui maintient une pression constante sur l'opinion en interprétant à sa manière le moindre fait divers. Gare aux incartades... Je ne parviens plus à lire Le Monde...

Bientôt souhaitons-le nous serons tous dans ce cas.

P.B. - J'en reviens quand même à ce que je disais. Il y a donc l'obligation morale d'aimer l'Autre et de l'admettre dans la communauté politique comme un semblable. Par ailleurs, enfin adoubé comme alter ego, il conviendra sans doute de le pourvoir de privilèges compensatoires justifiés par les souffrances que la xénophobie et le racisme lui feraient endurer. C'est la querelle de la discrimination positive qui commence à poindre en plein pathos républicain...

J.F. - L'américanisation comme dit Alain de Benoist.

P.B. - Et, en même temps qu'il se voit invité à entrer dans la maison commune...

J.F. - C'est un spectre, un épouvantail que la gauche agite pour renforcer le vote protestataire.

P.B. - ...Sa promotion de commensal particulièrement choyé à la table citoyenne s'accompagne de la fabrication d'un Autre absolu qu'il est recommandé d'exclure, voire de haïr. Cet Autre brutalement retranché du genre humain, c'est, bien entendu le raciste, le xénophobe... ou, du moins, celui auquel il est avantageux de coller cette étiquette. Ainsi se vérifie cette constante sociologique qui exige que le Nous se construise sur l'exclusion d'un Autre. Et, le paradoxe, c'est que ceux qui font profession de pourfendre l'exclusion sont les premiers à illustrer la permanence de ce principe !

J.F. - Ah... Ce n'est pas un paradoxe, mais comme vous le dites, une vérification, une vérification ironique...Ceux qui sont visés, ce sont évidemment les gens d'extrême droite dans la mesure où ils entendent s'affirmer comme des compétiteurs dans le jeu démocratique... mais il se pourrait qu'à l'avenir des strates entières du petit peuple autochtone soient pour ainsi dire la proie de cette exclusion rageuse.

21 avril, 21 avril...

En attribuant le racisme aux seuls Européens, l'antiracisme donne de plus en plus l'impression de protéger unilatéralement une partie de la population contre l'autre. Or, en abdiquant le révolutionnarisme lyrique au profit du capitalisme libéral, Mitterrand sacrifie cette clientèle de petites gens bercée jusqu'ici par le discours égalitariste. Vous comprenez, ils ont été habitués à une vision irénique de l'avenir. Et justement, ce sont eux les plus concernés dans leur vie quotidienne, les plus exposés à la présence étrangère. On sait, depuis Aristote, que l'étranger a toujours été un élément conflictuel dans toutes les sociétés.

Conflictuel ne doit pas vouloir dire que le conflit ne peut jamais être résolu ou neutralisé, contrairement à ce qu'affirme la phrase suivante, où la présence de guillemets et d'une hésitation peut être le signe d'une certaine confusion.

L'harmonie dans une société... disons "multiraciale" est, plus que dans toute autre, une vue de l'esprit. Or, ces gens dont nous parlons, ceux du bistrot, ici, ils ne participent pas de la civilité bourgeoise. Ils ne subliment pas leurs affects. Leurs réactions sont plus spontanées, leur jactance moins étudiée. Affranchis des règles de la bienséance hypocrite, ils seront les premières victimes des censeurs de cet antiracisme frelaté qui rêve de placer la société sous surveillance. Traquenards, chausse-trapes, procédés de basse police, délations... ce sont ces malheureux qui seront bientôt les victimes de ce climat d'intolérance. L'empire du Bien [titre d'un livre de Muray, 1991] est un empire policier ou l'on traque le faux-pas, le lapsus, le non-dit et même l'humour...

P.B. - Ils apprendront à se taire, à dissimuler...

J.F. - Ah, mon cher, je suis fils d'ouvrier et je vis dans un village... Ils ne se tairont pas. Il se peut qu'à force on fasse de ces braves gens des bêtes fauves... C'est ma crainte, je l'avoue... D'autant que les soi-disantes autorités morales cherchent à expier notre passé colonial en accoutrant l'immigré africain de probité candide et de lin blanc...

P.B. - C'est la version post-moderne du bon sauvage... que la méchanceté de notre passé doterait d'une créance inépuisable.

J.F. - Ah oui, cette histoire de la dette... c'est un thème sartrien. Mais c'est d'abord une victime qui doit pouvoir bénéficier de certaines immunités. En effet. De pareils privilèges, même symboliques - mais dans une société matérialiste les privilèges ne se contentent pas de demeurer symboliques - ne peuvent que renforcer les antagonismes et puis, surtout, comprenez bien ça, cela heurte l'évangile égalitaire dont les Français ont la tête farcie. En jouant simultanément l'antiracisme et Le Pen contre la droite, Mitterrand va provoquer la sécession de la plèbe. Cela paraît habile... Mitterrand le Florentin et que sais-je encore... mais c'est impolitique. Car le politique doit toujours envisager le pire pour tenter de le prévenir. J'insiste : si l'étranger est reconnu comme un élément de désorganisation du consensus, il éveille un sentiment d'hostilité et de rejet. Un brassage de population qui juxtapose des origines aussi hétérogènes ne peut que susciter des turbulences qu'il sera difficile de maîtriser.

Très bien, très bien, à condition d'ajouter que ces immunités sont tout de même, au moins pour l'instant, plus symboliques - de l'ordre du "pathos républicain", auquel il a été fait allusion plus haut, que réelles ou matérielles. Ce qui augmente encore le danger du cocktail décrit ici. La hargne de Popu contre ces privilèges symboliques renforce la bonne conscience des dirigeants politiques et économiques face aux difficultés économiques des "étrangers", lesquels, en protestant, ne trouvent généralement comme alliés "efficaces" que les canailles bien-pensantes, celles-là mêmes qui procèdent aux exclusions qui viennent d'être décrites. Et ainsi de suite...

P.B. - Les rédempteurs de l'humanité sont indécrottables ?

J.F. - Les sentinelles de l'antifascisme sont la maladie de l'Europe décadente. Ils me font penser à cette phrase de Rousseau persiflant les cosmopolites, ces amoureux du genre humain qui ignorent ou détestent leurs voisins de palier. La passion trépidante de l'humanité et le mépris des gens sont le terreau des persécutions à venir. Votre ami Alain de Benoist a commencé d'écrire de bonnes choses là-dessus. Dites-le-lui, il faut aller dans ce sens : la contrition pathologique de nos élites brouille ce qui fut la clé du génie européen ; cette capacité à se mettre toujours en question, à décentrer le jugement. Ceux qui nous fabriquent une mémoire d'oppresseurs sont en fait des narcissiques. Ils n'ont qu'un souci : fortifier leur image de pénitents sublimes et de justiciers infaillibles en badigeonnant l'histoire de l'Europe aux couleurs de l'abjection. Regardez ce qu'écrit Bernard-Henri Lévy sur Emmanuel Mounier... C'est un analphabète malfaisant. En 1942, j'étais avec Mounier à Lyon... en prison ! En épousant l'universel, ils s'exhaussent du lot commun ; ils se constituent en aristocratie du Bien... L'universel devient la nouvelle légitimité de l'oligarchie !

P.B. - C'est Nietzsche qui écrit dans La volonté de puissance que l'Europe malade trouve un soulagement dans la calomnie. Mais il se pourrait bien que le masochisme européen ne soit qu'une ruse de l'orgueil occidental. Blâmer sa propre histoire, fustiger son identité, c'est encore affirmer sa supériorité dans le Bien. Jadis l'occidental assurait sa superbe au nom de son dieu ou au nom du progrès. Aujourd'hui il veut faire honte aux autres de leur fermeture, de leur intégrisme, de leur enracinement coupable et il exhibe sa contrition insolente comme preuve de sa bonne foi. Ce ne serait pas seulement la fatigue d'être soi que trahirait ce nihilisme contempteur mais plus certainement la volonté de demeurer le précepteur de l'humanité en payant d'abord de sa personne. Demeurer toujours exemplaire, s'affirmer comme l'unique producteur des normes, tel est son atavisme. Cette mélodie du métissage qu'il entonne incessamment, ce ne serait pas tant une complainte exténuée qu'un péan héroïque. La preuve ultime de sa supériorité quand, en effet, partout ailleurs, les autres érigent des barrières et renforcent les clôtures. L'occidental, lui, s'ouvre, se mélange, s'hybride dans l'euphorie et en tire l'argument de son règne sur ceux qui restent rivés à l'idolâtrie des origines. Ce ne serait ni par abnégation, ni même par résignation qu'il précipiterait sa propre déchéance mais pour se confondre enfin intégralement avec ce concept d'humanité qui a toujours été le motif privilégié de sa domination... Il y a beaucoup de cabotinage dans cet altruisme dévergondé et dominateur et c'est pourquoi le monde du spectacle y tient le premier rôle...

Idées fort séduisantes, mais si P. Bérard a raison, l'occidental sera pris à son propre piège, puisqu'il se place ainsi dans une situation où on lui demandera en permanence des comptes. Et comme c'est ce qu'il fait à l'égard des autres, nous allons vraiment beaucoup nous amuser dans les temps à venir...

Nietzsche : "Je décris le bonheur tel que je me l'imagine dans notre société actuelle, d'Europe et d'Amérique, à la fois exténuée et assoiffée de puissance."


Il y a un autre paradoxe. Au-delà de leurs périphrases lénifiantes pour nier ou euphémiser les ruptures qui travaillent le corps social, les ligues de vertu semblent hypnotisées par l'ethnique et le racial, même si c'est pour le conjurer ; et ils le déversent à grands tombereaux sur une France plutôt placide qui se voit pour ainsi dire sommée de penser les rapports humains dans les catégories que l'antiracisme se donne officiellement pour mission d'abolir...

J.F. - Des écervelés... des têtes de linotte...

P.B. - Diriez-vous aussi qu'ils sont les fourriers d'une racisation démesurée des rapports sociaux ?

J.F. - Moi, je suis du côté de Barrès. Je ne suis pas l'enfant du " pluriculturel " dont on nous abreuve. Je suis né dans une tradition, sur un territoire, dans un groupe déterminé. C'est par ces liens traditionnels que j'accède à la condition humaine.

Voilà l'universel décrié plus haut, mais à sa place logique : un aboutissement, à partir d'un point de départ particulier. J. F. dresse ici lui-même une objection, ou un correctif, à ses propos précédents ainsi qu'à ceux de P. B. sur l'universel. Il reste bien évident, d'une part, que ceux qui brandissent l'universel à tour de bras pour se placer dedans et en exclure les autres, ne font que de la basse politique et de la plus ou moins bonne propagande ; d'autre part, que vouloir en rester aux particularismes (un exemple chez le très minable Tin ici) ne peut susciter que le plus profond mépris. Bref, il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs, mais il ne faut pas non plus oublier la charrue.

Décrire cela comme une prison, c'est assigner des milliards d'humains à la condition de bagnards. Ceci étant dit... C'est comme ça que cela se passe aux Etats-Unis, non ? Là-bas il y a une congruence du social et du racial, une substantialisation des catégories sociales qui tend à enfermer certains groupes dans un déterminisme sans espoir.

P.B. - Bizarrement, cette thématique trahit chez les antiracistes de profession une sorte de refoulé...

J.F. - Bérard, ne faites pas de psychanalyse à deux sous... Mais c'est vrai qu'ils abusent d'un langage saturé de référents raciaux. Faire l'apologie du métissage, c'est comme honorer la race pure. C'est ramener l'axiologie à la pâte biologique avec, dans les deux cas, le même fantasme prométhéen, celui des ingénieurs du vivant, des biotechniciens.

P.B. - Cela me fait penser aux manuels de confession de la contre-réforme catholique. Ils sont gorgés de descriptions pornographiques. Bien sûr, là aussi c'était pour le bon motif. Mais certains travaux récents montrent que c'est par le biais du confessionnal que les pratiques anticonceptionnelles se seraient répandues dans les campagnes... l'onanisme comme effet pervers de l'interrogatoire ecclésiastique. Le sexe et la race, deux figures de l'obscénité ; tout le monde y pense, personne n'en parle...

Il se peut ici qu'il y ait un peu de naïveté de la part de Pierre Bérard, et que la plupart de ceux qui ont participé, de près ou de loin, à la contre-réforme, aient très vite saisi ses potentialités érotiques. Passons.

Si il y a retour du refoulé, y compris sur le mode d'une dénégation rageuse, cela ne va-t-il pas lever des inhibitions chez ces gens dont vous parliez tout à l'heure ? Et si c'est le cas, installer du même coup nos censeurs dans un rôle rentable de procureurs débordés.

J.F. - Le paradoxe des conséquences selon Max Weber. Vous savez, mon cher Bérard, ce sont des interdits, plus que des inhibitions. Certes la modernité tardive que j'appelle décadence se veut formellement libertaire. Elle entend bannir tabous et inhibitions au profit d'une spontanéité qui rejette les conventions... La civilité, la politesse, la galanterie... Toutes ces procédures qui cantonnent l'instinct agressif pour lisser l'interface ; en un mot l'élégance sociétale, c'est-à-dire le souci de l'autre. Il y a un risque d'anomie [Bonjour Durkheim !] que les thuriféraires de soixante-huit ont largement contribué à magnifier en laissant croire que tous ces codes relevaient d'une aliénation d'essence autoritaire et bourgeoise... Les bourgeois sont d'ailleurs les premiers à s'en émanciper, et avec quel entrain... Ils sont l'avant-garde de l'anomie à venir, des enragés de la décivilisation.

P.B. - Après deux siècles de mimétisme, c'est l'ultime vengeance des bourgeois contre l'aristocratie déchue ?


Individualisme, communauté, autorité.


J.F. - C'est un phénomène plus vaste, sans doute lié à l'individualisme. Ce n'est pas le sujet pensant des adeptes du progrès qui s'émancipe, mais l'ego de coeur et de tripes qui bouscule dans l'ivresse toutes les entraves à l'expression de son authenticité. Le jeunisme, c'est cela ; le "cool", le sympa, le décontracté, la sacralisation d'une société adolescente libérée des contraintes de la forme. Or la vitalité brute, instinctive, sauvage, célébrée par ce culte de la sincérité et de la transparence, c'est la dénégation de la vie collective et de ces protocoles compliqués qu'on appelle tout simplement la culture. La culture, Bérard, c'est-à-dire depuis Cicéron, ce qui cultive en l'homme social la retenue, la discrétion, la distinction. Le dernier homme ne veut plus être apprivoisé par les usages, et c'est vrai que délesté des impératifs de la règle, il est ainsi persuadé d'avoir inventé le bonheur. La courtoisie, la bienséance, la civilité. Tout cela nous suggère-t-on, ce sont des salamalec, des trucs de vieux, des préjugés d'un autre âge et pire encore des mensonges ; et c'est contre la duplicité que dissimuleraient les rigueurs du savoir-vivre que l'on veut procéder au sacre des penchants. Et ce sont les élites, les gardiens traditionnels de la civilité qui donnent quitus à la brutalité de masse... C'est pathétique. Ce qui s'exprime aussi dans cette tendance à ramener tous les différends sur le terrain psychologique, c'est le refus de penser politiquement le monde.

P.B. - On ne pense plus en terme de tragédie, mais de mélodrame... C'est le couronnement du bourgeois.

J.F. - La bourgeoisie conquérante était une rude école disciplinaire, voyez encore Max Weber ... Ce type social est mort avec la précellence du désir.

Nuance importante. Le bourgeois, cela peut être beaucoup de choses. Pour faire vite : peut-être faudrait-il ici parler avec Marx et Renaud Camus des petits-bourgeois, suggérer l'hypothèse d'un remplacement au fil de l'histoire du bourgeois par son avatar le petit-bourgeois.

P.B. - Un désir qui est aussi à la base du système marchand. " Prenez vos désirs pour des réalités ", c'est un parfait slogan de supermarché ou d'organisme de crédit...

J.F. - J'avais de l'estime pour les situationnistes de Strasbourg, des étudiants brillants, un Tunisien surtout...

Je risque l'hypothèse qu'il s'agit de Mustapha Khayati, qui passe pour avoir été le principal rédacteur de la fameuse brochure De la misère en milieu étudiant, avant d'être ultérieurement exclu du mouvement.

P.B. - Pas un beur...

J.F - Ah non, il n'avait pas de petite main sur le coeur. Bien sûr le citoyen de la démocratie post-moderne est un consommateur, mais à l'horizon du désir sans borne c'est aussi un être trivial, un rustaud... un goujat et, surtout, surtout, j'y insiste, un être dont la violence instinctive n'est plus médiatisée par rien. Regardez ce qui se passe dans l'école de la République. Elle est "ouverte sur la vie" ; c'est la nouvelle mode, oh combien significative. Cela veut dire quoi ? Qu'elle a renoncé à être le sanctuaire où, à l'écart du monde justement, on entreprend le difficile polissage de l'enfant pour le rendre apte à l'urbanité, à l'entre-soi de la cité.

Vincent Descombes ne dit pas autre chose : cf. le P.S. à cet Ajout".

P.B. - C'est la démocratie des enfants gâtés.

J.F. - On a donc d'une part la juxtaposition potentiellement conflictuelle de groupes hétérogènes et d'autre part cette dramatique évolution des sociétés européennes qui débrident leurs anciennes disciplines et font crédit à la spontanéité du désir. Cette conjonction est explosive... Une société forte peut intégrer, mais la nôtre a renoncé à l'autorité... Comme je l'ai souligné dans ma Sociologie du conflit, il y a deux conditions pour qu'une crise dégénère en conflit. D'abord que s'affirme une bipolarisation radicale ; enfin, que le tiers s'efface. Tant que le tiers subsiste et parvient à affirmer son autorité, il n'y a guère de risque que la crise ne débouche sur un affrontement. Dans la société, la crise est une occurrence banale tant qu'il y a inclusion du tiers ; le conflit n'intervient qu'avec son exclusion. C'est cette exclusion qui est polémogène. Dans la situation présente du pays, le tiers est constitué par l'Etat et les différentes institutions qu'il patronne, comme l'école par exemple dont nous avons parlé, or non seulement l'Etat est frappé par la déshérence du politique, ce qui signifie qu'il se déleste de sa fonction cardinale qui est de pourvoir à la sûreté de chacun, mais les institutions subissent une sorte de pourrissement qui les rend de plus en plus inaptes à manifester leur vocation spécifique... Une distance culturelle qu'on ne parvient pas à combler entre l'immigration musulmane et le milieu d'accueil avec un danger de surchauffe violente, et un tiers en voie de dissolution ; cela, voyez-vous, me fait craindre le pire pour les années à venir.

Nous verrons... La situation actuelle amènerait à ajouter que la seule insistance sur la "fonction cardinale" de "pourvoir à la sécurité de chacun", lorsqu'elle ne s'accompagne pas d'une lutte plus large contre la "déshérence du politique", ne risque pas de faire diminuer le "danger de surchauffe violente".


Suite d'ici quelques jours !






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