mercredi 13 janvier 2010

Place de l'Étoile.

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"Y a-t-il cinéaste au monde plus libre que lui ?", écrivait (je cite de mémoire), dans le livre qu'il lui a consacré, Pascal Bonitzer au sujet de Rohmer. C'est me semble-t-il ce qui nous manquera finalement le plus après le décès de celui-ci. On s'afflige d'ordinaire des destins tragiques : ici, nous serions plutôt attristés du fait de l'incroyable réussite de cet itinéraire d'abord quelque peu laborieux - bien que grand critique, ou parce que grand critique, c'est lui qui reste à garder la maison Cahiers du cinéma à la fin des années 50, pendant que les autres s'éclatent à Cannes et enchaînent films et gonzesses -, voire presque incertain (Le signe du Lion), puis de plus en plus maîtrisé, sans jamais que cette maîtrise soit au service de la complaisance de l'auteur. C'est doublement vertigineux :


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non seulement à partir d'un certain moment (vers la fin des années 70 je pense, avec le génial La femme de l'aviateur), Rohmer a pu tourner à peu près ce qu'il a voulu, non seulement il n'a tourné - à chacun ses préférences - à peu près que de bons ou d'excellents films, mais il s'est renouvelé en permanence, il a toujours surpris.


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D'où d'ailleurs que l'on ne puisse dissocier chez lui les deux versants de son oeuvre, le versant proprement « rohmérien » (les Contes moraux, les Comédies et proverbes), et les oeuvres que l'on considère d'ordinaire à part (de La marquise d'O, qui me le fit comprendre et aimer, à Triple agent en passant par L'arbre, le maire et la médiathèque et L'anglaise et le duc - mises bout à bout, elles finissent par former un imposant corpus) : Rohmer est justement parvenu à surprendre aussi bien dans la variation mineure d'un film à l'autre qu'en s'attaquant à des projets où personne ne l'attendait (un peu comme Hawks, finalement : toujours le même film, avec de subtiles modifications, et puis de temps en temps un film complètement différent - et parfois plus même que les autres).

Évidemment, pour cela il y avait un prix à payer, et en l'occurrence, selon Godard, ce sont les acteurs qui le payaient, puisque Rohmer semble-t-il ne les défrayait que très modérément. Le fait que beaucoup d'entre eux ont tourné plusieurs fois pour lui semble prouver qu'ils y trouvaient tout de même leur compte.

Quoi qu'il en soit, ce n'est pas un hasard si celui que l'on peut donc considérer comme un des cinéastes les plus libres de l'histoire du cinéma, aussi bien d'un point de vue artistique que d'un point de vue financier, nous propose une oeuvre dont les apories et paradoxes de la liberté sont parmi les thèmes les plus importants.


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Comme Bunuel, dont il est si proche, bien qu'à ma connaissance il ne lui vouât pas de goût particulier, comme le meilleur Renoir, qui fut au contraire un de ses maîtres, Rohmer en sut assez long sur les imprévisibles chemins de la liberté pour y retrouver toujours sa voie. Et nous y emmener avec lui ! N'oublions pas que tout ce que j'écris ici ne vaut que parce que notre homme rencontra le succès, que parce que ses films sont d'accès aisé, faciles à voir et à revoir : je n'ai rien contre un cinéaste comme Luc Moullet, il s'en faut, mais la reconnaissance publique à laquelle accéda Rohmer, non seulement lui permit de continuer à travailler, mais fait partie de la grandeur de son oeuvre.


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Et c'est donc, au bout du compte, ce qui nous manquera le plus du fait de sa disparition : plus personne dans le cinéma n'incarne une possibilité d'un tel accomplissement personnel et artistique. Un vieux catholique un peu réac prouvait qu'on peut le faire, qu'il n'y avait pas de fatalité à l'invasion de l'anticonformisme banal, version artiste maudit ou version pro-américaine, d'ailleurs non antithétiques (je vous laisse mettre les noms). Voilà : jusqu'à nouvel ordre, de cette possibilité de réussite au sein du marasme, il n'y a plus de preuve vivante.


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samedi 28 juin 2008

"La principale occasion..." (Anthropologie érotique, III)

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Enchaînons donc :

"Mais ce caractère, en apparence formel, des phénomènes de réciprocité, qui s'exprime par le primat des rapports sur les termes qu'ils unissent, ne doit jamais faire oublier que ces termes sont des êtres humains, que ces êtres humains sont des individus de sexe différent, et que la relation entre les sexes n'est jamais symétrique. Le vice essentiel de l'interprétation critiquée [auparavant] réside, à nos yeux, dans un traitement purement abstrait de problèmes qui ne peuvent être dissociés de leur contenu. On n'a pas le droit de fabriquer à volonté des classes unilinéaires, parce que la question véritable est de savoir si ces classes existent ou non ; on ne saurait leur attribuer gratuitement un caractère patrilinéaire ou matrilinéaire, sous prétexte que cela revient au même pour la solution du problème considéré, sans rechercher quel est effectivement le cas. Et surtout, on ne peut pas, dans l'élaboration d'une solution, substituer des groupes matrilinéaires à des groupes patrilinéaires et inversement : car leur caractère commun de classes unilinéaires mis à part, les deux formes ne sont pas équivalentes, sauf d'un point de vue purement formel. Dans la société humaine, elles n'occupent ni la même place ni le même rang. L'oublier serait méconnaître le fait fondamental que ce sont les hommes qui échangent les femmes, non le contraire.


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Ce point, en apparence évident, présente une plus grande importance théorique qu'on ne pourrait le croire. Dans sa pénétrante analyse du buwa, c'est-à-dire de la coutume trobriandaise selon laquelle un homme doit à sa maîtresse des petits cadeaux, Malinowski remarque que cette coutume « implique que les relations sexuelles constituent... un service rendu à l'homme par la femme ». Il se demande alors quelle est la raison d'un usage qui ne lui semble « ni naturel, ni évident. » Il s'attendrait plutôt à voir les relations sexuelles traitées « comme un échange de services en lui-même réciproque. » Et ce fonctionnaliste, dont l'oeuvre entière proclame que tout, dans les institutions sociales, répond à un but, conclut avec une légèreté singulière : « C'est que la coutume, arbitraire et inconséquente en ce cas comme en d'autres, décide qu'il s'agit d'un service rendu aux hommes par les femmes, et que les hommes doivent payer pour l'obtenir. » Faut-il donc défendre les principes du fonctionnalisme contre leur auteur ? Pas plus en ce cas que dans d'autres, la coutume n'est inconséquente. Mais pour la comprendre, on ne doit pas se borner à considérer son contenu apparent et son expression empirique. Il faut dégager le système de relations, dont elle illustre seulement l'aspect superficiel.


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Or, les relations sexuelles entre homme et femme sont un aspect des prestations totales dont le mariage offre un exemple, en même temps qu'il en fournit l'occasion. Ces prestations sociales portent, nous l'avons vu, sur des biens matériels, sur des valeurs sociales telles que privilèges, droits et obligations, et sur des femmes. La relation globale d'échange qui constitue un mariage ne s'établit pas entre un homme et une femme qui chacun doit, et chacun reçoit quelque chose : elle s'établit entre deux groupes d'hommes, et la femme y figure comme un des objets de l'échange, et non comme un des partenaires entre lesquels il a lieu. Cela reste vrai, même lorsque les sentiments de la jeune fille sont pris en considération, comme c'est d'ailleurs habituellement le cas. En acquiesçant à l'union proposée, elle précipite ou permet l'opération d'échange ; elle ne peut en modifier la nature. Ce point de vue doit être maintenu dans toute sa rigueur, même en ce qui concerne notre société, où le mariage prend l'apparence d'un contrat entre des personnes. Car le cycle de réciprocité que le mariage ouvre entre un homme et une femme, et dont l'office du mariage décrit les aspects, n'est qu'un mode secondaire d'un cycle de réciprocité plus vaste (...). Si l'on garde cette vérité présente à l'esprit, l'anomalie apparente, signalée par Malinowski, s'explique très simplement. Dans l'ensemble des prestations dont une femme fait partie, il est une catégorie dont l'exécution dépend, au premier chef, de son bon vouloir : les services personnels, qu'ils soient d'ordre sexuel ou domestique. Le manque de réciprocité qui semble les caractériser aux îles Trobriand, comme dans la plupart des sociétés humaines, n'est que la contrepartie d'un fait universel : le lien de réciprocité qui fonde le mariage n'est pas établi entre des hommes et des femmes, mais entre des hommes au moyen de femmes, qui en sont seulement la principale occasion.


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La première conséquence de cette interprétation doit être de prévenir une erreur qui risque d'être commise, si l'on établit un parallélisme trop strict entre les régimes de droit maternel et les régimes de droit paternel. A première vue, le « complexe matrilinéaire », comme l'a appelé Lowie, crée une situation inouïe. Il existe, sans doute, des régimes à filiation matrilinéaire et à résidence matrilocale permanente et définitive ; tels les Menangkabau de Sumatra, où les maris reçoivent le nom de orang samando, « homme emprunté ». Mais outre que dans de tels systèmes, - il est à peine besoin de le rappeler - c'est le frère ou le fils aîné de la famille qui détient ou exerce l'autorité, les exemples sont extrêmement rares (...). Dans tous les autres cas, la filiation matrilinéaire accompagne la résidence patrilocale, à plus ou moins brève échéance. Le mari est un étranger, « un homme du dehors », parfois un ennemi, et pourtant la femme s'en va vivre chez lui, dans son village, pour procréer des enfants qui ne seront jamais les siens. La famille conjugale se trouve brisée et re-brisée sans cesse. Comment une telle situation peut-elle être conçue par l'esprit, comment a-t-elle pu être inventée et établie ? On ne la comprendra pas sans y voir le résultat du conflit permanent entre le groupe qui cède la femme et celui qui l'acquiert. Chacun remporte la victoire, tour à tour ou selon les lieux : filiation matrilinéaire ou filiation patrilinéaire. La femme, elle, n'est jamais que le symbole de sa lignée. La filiation matrilinéaire, c'est la main du père, ou du frère, de la femme, qui s'étend jusqu'au village du beau-frère.


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La corrélation établie par Murdock entre les institutions patrilinéaires et les plus hauts niveaux de culture ne change rien à la primauté absolue qu'on doit leur reconnaître sur les institutions matrilinéaires. Il est vrai que, dans des sociétés où le pouvoir politique prend le pas sur les autres formes d'organisation, on ne peut laisser subsister la dualité qui résulterait du caractère masculin de l'autorité politique, et du caractère matrilinéaire de la filiation. Des sociétés atteignant le stade de l'organisation politique ont donc tendance à généraliser le droit paternel. Mais c'est que l'autorité politique, ou simplement sociale, appartient toujours aux hommes, et cette priorité masculine présente un caractère constant, qu'elle s'accommode d'un mode de filiation bilinéaire ou matrilinéaire, dans la majorité des sociétés les plus primitives, ou qu'elle impose son modèle à tous les aspects de la vie sociale, comme c'est le cas dans les groupes les plus développés.

Traiter la filiation patrilinéaire et la filiation matrilinéaire, la résidence patrilocale et la résidence matrilocale, comme des éléments abstraits qu'on combine deux à deux au nom du simple jeu des probabilités, c'est donc méconnaître totalement la situation initiale, qui inclut les femmes au nombre des objets sur lesquels portent les transactions entre les hommes. Les régimes matrilinéaires existent en nombre comparable (et sans doute supérieur) aux régimes patrilinéaires. Mais le nombre des régimes matrilinéaires qui sont, en même temps, matrilocaux, est extrêmement petit. Derrière les oscillations du mode de filiation, la permanence de la résidence patrilocale atteste la relation fondamentale d'asymétrie entre les sexes, qui caractérise la société humaine.


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Asymétrie mon amour...


S'il fallait s'en convaincre, il suffirait de considérer les artifices auxquels une société matrilinéaire et matrilocale, au sens strict, doit faire appel pour créer un ordre approximativement équivalent à celui d'une société patrilinéaire et patrilocale. Le taravad des Nayar de Malabar est une lignée matrilinéaire et matrilocale, propriétaire des biens immobiliers et dépositaire des droits sur les choses et sur les personnes. Mais pour réaliser cette formule, il faut que le mariage soit suivi, après trois jours, d'un divorce ; ensuite la femme n'a plus que des amants. Il ne suffit donc pas de dire, comme [Radcliffe-Brown], que « dans toute société humaine on trouve une différence fondamentale entre le statut des hommes et le statut des femmes ». L'extrême unilatéralisme maternel des Nayar n'est pas symétrique de l'extrême unilatéralisme paternel des Cafres, comme il le suggère aussi. Non seulement les systèmes rigoureusement maternels sont plus rares que les systèmes rigoureusement paternels, mais les premiers ne sont jamais une inversion pure et simple des seconds. La « différence fondamentale » est une différence orientée." (Les structures élémentaires..., pp. 133-137)


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Texte extrêmement brillant et instructif, mais qu'il faut prendre garde à ne pas surinterpréter, dans un sens (les hommes sont des salauds) ou dans l'autre (les femmes sont inférieures). Je me contente de quelques observations.

"Ce point de vue doit être maintenu dans toute sa rigueur, même en ce qui concerne notre société, où le mariage prend l'apparence d'un contrat entre des personnes." - c'est écrit en 1947, il faudrait tout de même nuancer - sans confondre pour autant mariage et relations sexuelles. Une institution comme le PACS (dont on sait qu'elle concerne de nombreux couples hétérosexuels) est un bon exemple de ce brouillage des critères lévi-straussiens : peut-on y dire que des hommes y pratiquent l'échange au moyen de femmes ? De ce point de vue là en tout cas, et le PACS ne venant pas de nulle part, notre société serait effectivement fort différente de toutes celles qui l'ont précédée.

Peut-être ne le saura-t-on que dans quelques années, si l'on suit ici Muray. Celui-ci avait fait le pari que l'inscription de la prohibition de l'inceste dans la loi, prohibition qui est une des définitions de l'humanité (Lévi-Strauss écrit là-dessus des pages magnifiques, que Muray a certainement lues) et que l'on n'avait jamais ressenti auparavant le besoin d'inscrire dans le marbre de la loi justement parce qu'elle était la Loi la plus fondamentale, était un prélude pervers à la légalisation de l'inceste.

Quoi qu'il en soit, ce n'est pas faire preuve d'anti-féminisme primaire que de relier ce « brouillage des critères » au discours tout de même dominant sur la non-différence des sexes, confondue avec l'égalité entre eux, les propagandes homosexuelles diverses (juridique, sociale, « philosophique »...), la critique parfois obsessionnelle des discriminations, etc.

Ceci posé, le texte de Lévi-Strauss, s'il dit vrai sur ce point - j'imagine que la question est souvent débattue... - amène à nuancer certaine thèse de Muray (et d'autres) : celui-ci évoque parfois un « matriarcat » primitif, originel, vers lequel notre société, via Ségolène Royal notamment, « reviendrait ». Qu'on s'en afflige ou qu'on s'en félicite, il semblerait, d'après ce qui précède, que ce matriarcat originel n'est que fiction, ou à tout le moins pure hypothèse. La différence des sexes (qu'on s'en afflige...) n'est pas que biblique (quand bien même la Bible, en lui donnant une grande importance conceptuelle, en aurait renforcé l'érotisme). Dans les relations d'échange et de réciprocité, les hommes ont toujours eu la main. Savoir s'il est possible et/ou souhaitable, de changer cela, c'est une autre question - qu'il ne me semble certes pas interdit de poser, mais dans laquelle je n'ai pas l'intention de m'engager plus aujourd'hui que je ne viens de le faire.


Allez, un peu de tendresse et d'éternité pour finir :


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mercredi 28 novembre 2007

"Nous sommes tous Américains", ou comment s'amuser et s'instruire avec les émeutes de banlieue.

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Passionnant, réjouissant, impressionnant, effrayant article du Monde dans l'édition datée d'aujourd'hui. Je le reproduis ci-après sans autres commentaires que des images de films de John Carpenter, dont la perception, depuis Assault on Precinct 13 (1978), de la dialectique entre violence tribale des dominés et violence politico-policière des dominants, me semble passablement adaptée aux descriptions contenues dans cet article. J'apporte ensuite quelques précisions et un complément historique.


"Ça sent le gaz lacrymogène, le plastique brûlé et la rage. Celle d'une centaine de garçons bien organisés, qui disent vouloir "buter" le moindre "Schtroumpf" – le moindre policier. Lundi 26 novembre, entre 19 h 30 et 22 h 45, cinq rues de la ZAC et du Puy, à Villiers-le-Bel, dans le Val-d'Oise, là où, la veille, deux jeunes garçons de 16 et 15 ans, Larami et Mouhsin, sont morts dans le choc de leur mini-moto contre une voiture de police, ont rejoué des scènes d'une extrême violence.

Restés invisibles tout l'après-midi, les policiers se sont postés en masse, en fin de journée, devant la gare du RER D, après l'incendie d'un camion poubelle. A peine les premiers lampadaires allumés, les jeunes attaquent avec des pavés, des feux d'artifice et des pétards "mammouth" – les plus gros.

Dès qu'un policier est touché, les garçons fêtent ça, les bras levés au ciel. Même cri de victoire quand ils reculent. Ils se hissent sur les toits des voitures, ils se prennent en photo avec les téléphones portables.


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"Attraper un flic", un "keuf", un "porc" : pendant trois heures, une poignée de meneurs répètent ces mots d'ordre : "Restons groupés!", "Solidaires, les gars !". Et les émeutiers, disciplinés, suivent les consignes.


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Les "petits" – certains n'ont même pas 10 ans – jouent les éclaireurs. Ils débusquent les policiers et jettent des cocktails Molotov ; les plus grands veillent à ce que la voie soit libre. Pour enflammer voitures et magasins, ils se ravitaillent aux réservoirs de trois voitures du "95", où sont remplis les jerricans puis les bouteilles de verre. Un gaillard en survêtement noir, talkie-walkie branché sur une fréquence de la police, guide l'équipe.


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La troupe sait qu'il ne sert à rien d'attaquer la mairie : elle a fermé ses portes. Le conseil de crise des élus se tient ailleurs, dans un lieu tenu secret.

"Anelka !". Ils se donnent des surnoms de footballeurs, d'animaux ("chameau") ou de héros de télé ("Frelon", alias Bruce Lee). Ils cachent aussi leurs visages. Echarpes haut sur le nez, capuches, et même, pour certains, tenues de CRS, avec matraque et bouclier. Un ami, caméra numérique montée sur pied, filme chaque pavé lancé, dans chaque voiture brûlée. Quand certains s'y croient et s'attardent trop devant l'objectif, les meneurs sermonnent : "Oh les gars, c'est pas du cinéma, c'est la guerre !"


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"Allez les frères!", encourage-t-on sur le trottoir, où les anciens, médusés de tant de violence, sont descendus regarder le spectacle, tandis que d'autres tentent de sauver leur voiture. Certaines femmes jettent de l'eau du balcon de leur HLM pour soulager les yeux rougis de leurs "fils". Quand la police charge, certains étages n'hésitent pas à la "caillasser".

Au sol, toute arme est bonne à prendre : des multiprises, une épée, un fusil à pompe… Mais la plupart se battent avec des bâtons en bois ou des barres de fer chipées dans les chantiers. On s'approvisionne en bouteilles dans les silos de recyclage du verre. Panneaux d'affichage électoral ou de signalisation, poteaux, arbres servent d'arme ou de bouclier. Des coins entiers se retrouvent dans le noir, comme l'avenue du 8-mai-1945. Parfois, un coup de pied dans les lampadaires crée un court-circuit.

Tas de pierres et de poubelles bloquent certaines routes, comme des check-points de fortune. "La guerre, c'est ça mon pote. C'est faire tourner en rond l'ennemi", lance un meneur, s'improvisant général.


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Comme la veille, certains magasins, certaines concessions automobiles passent à travers les flammes : avant de mettre le feu, on discute.

"Celui-là, il est à la famille", crie une jeune voix devant le pressing du 8-mai-1945. La bibliothèque Louis-Jouvet, le supermarché Aldi, le salon de coiffure, l'auto-école ont moins de chance : pillés et incendiés, pour le dernier par un gamin âgé d'à peine 13 ans. "Faut brûler nos amendes", lâchent-ils en chœur. C'est chose faite à 22h30, lorsque "les impôts" prennent feu.

La jeunesse de Villiers est dehors depuis longtemps. L'après-midi, on a photocopié à la hâte les portraits des deux adolescents "morts pour rien" : le même cri de ralliement qu'après le drame de Clichy-sous-Bois, en octobre 2005, lorsque deux jeunes gens avaient trouvé la mort dans un transformateur électrique. Les collèges et les lycées se sont donnés le mot pour une "marche silencieuse" – si l'on peut dire : dans cette ville proche de Roissy, c'est rare qu'un long-courrier laisse la ville tranquille. Elèves et grands frères, bonnets ou capuches, sacs à dos sur lesquels ils ont fièrement écrit, au Tipp-Ex, le nom de leur cité, entre trois "killer" et deux "fuck the cops", une masse défile.

Frères, sœurs et copains expliquent : "Les policiers n'avaient pas à partir, on aurait laissé passer les secours!" Un grand râle : "Vous allez voir qu'ils vont lancer le débat sur les mini-motos, pour faire diversion. Mais est-ce qu'on fait une histoire quand à Neuilly un cavalier ne porte pas de casque ?"

Dans la foule tendue et sans larmes, on compte aussi quelques profs, bouleversés, mais un seul élu, sans écharpe, – Rachid Adda, conseiller régional (MRC) d'Ile-de-France – et des responsables associatifs, atterrés par ce nouvel épisode de guerre entre jeunes et police. "Moi j'ai vécu Charonne, le 17 avril 1961. Mais la police, ça restait quand même police secours, rumine ce fonctionnaire de mairie. Aujourd'hui, mes enfants je leur dis : quand tu vois la police, tu t'enfuis" ."


Aujourd'hui, mes enfants, je pense au vieux slogan de Siné durant, justement, la guerre d'Algérie : "Si vous trouvez un flic blessé, achevez-le."

Je constate dans cet article un évident chantage à la bavure de la part des émeutiers, les "schtroumpfs" ne pouvant risquer de tuer un gamin de dix ans, cela ferait de nos jours quelque peu tache.

Chantage qui a sa contrepartie, puisqu'il n'est pas rare de nos jours d'entendre d'"honnêtes gens", si exaspérés de ce qu'ils estiment être de l'impunité, en venir à considérer que des gamins morts à la suite d'un délit "n'ont eu que ce qu'ils méritaient", ce qui revient à admettre la peine capitale pour vol de voiture ou braquage.



Je rêve au sort que les rebelles de
Escape from New York (1981) font subir au président des Etats-Unis


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- on peut transposer.

Et je sais que dans ces cas-là, lorsque la fête est finie, le réveil peut être difficile.


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Un complément historique peut n'être ici pas inutile. D'une part permettra-t-il de remettre à leur modeste place les événements décrits plus haut, d'autre part rappellera-t-il qu'aux révoltes répondent les répressions. Je vous laisse faire les transpositions que vous estimez utiles entre les deux situations décrites ci-après et l'actualité des jours derniers (et à venir ?) :


"On peut établir un parallèle entre les événements atroces qui se déroulèrent à Nantes et aux alentours pendant la guerre de Vendée et ceux qui eurent lieu à Paris et aux alentours pendant la Commune. Le fait même de la guerre civile joua un rôle capital dans les deux cas : en 1793, la Vendée se révolta contre le régime contesté de Paris ; en 1871, la capitale se révolta contre le régime contesté qui avait déplacé son siège à Versailles. En mars 1793 comme en mars 1871, une explosion populaire spontanée et destructurée ne s'intensifia que progressivement pour donner naissance à un soulèvement organisé. Dans les deux cas, les dirigeants inquiets considérèrent les insurgés comme des brigands sauvages et cruels : ils fustigèrent d'abord les prêtres et les femmes comme les pires scélérats parmi les Vendéens, puis les anarchistes et les pétroleuses parmi les communards. L'appel à la tolérance du général Haxo à la fin de 1793 n'eut pas plus de succès que celui des avocats du compromis en avril 1871. La méfiance et la haine réciproque ne cessèrent de grandir, les rebelles de 1793 glorifiant le prêtre et l'Eglise, et ceux de 1981 les profanant au contraire, dans des conflits à forte teneur religieuse au sein des deux camps. L'insurrection vendéenne luttait contre les menaces que semblait faire peser une ville anticléricale et agressive, et elle fut vaincue par Paris ; la Commune combattait les menaces que l'on attribuait aux hobereaux et aux monarchistes cléricaux de Versailles, et elle fut vaincue par la campagne. Les rebelles de la Vendée et de la Commune restèrent à peu de chose près coupés du reste de la France et de l'Europe, ce qui les obligea à affronter sans aide les armées de la fragile Première République pour les premiers et celles de la Troisième République embryonnaire pour les seconds.

Dans les deux cas, on observa un important déséquilibre entre le pouvoir des rebelles et celui d'un régime aux abois, bien décidé à les écraser dans un conflit qui adopta la logique et la violence spécifiques au clivage ami-ennemi. A l'image de la Vendée militaire, la bataille de Paris culmina dans une fureur vengeresse. Au cours de la semaine sanglante du 21 au 28 mai 1871, les insurgés parisiens furent sans doute plus de vingt mille à trouver la mort, avec moins de neufs cents victimes dans le camp gouvernemental. Les rebelles furent relativement peu nombreux à tomber au combat, la majorité d'entre eux ayant été abattus alors qu'ils levaient les mains pour se rendre ou simplement à la suite de leur capture. Les Versaillais firent en outre près de vingt-six mille prisonniers et procédèrent à l'arrestation de quelque dix mille suspects après la fin des combats. Les prisons de Paris et des environs étant combles, plus de vingt mille prisonniers militaires et politiques furent enfermés dans des pontons au large de Brest, de Cherbourg, de Lorient, de Rochefort et La Rochelle. Malgré des conditions de détention abominables, il n'y eut ni épidémies ni famine, pas plus que de noyades [référence aux pratiques des "Bleus" contre les Vendéens à Nantes].

Cela n'empêcha pas Paris de subir la terreur des représailles. Adolphe Thiers,


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chef de l'exécutif du régime indécis et précaire qui succéda au Second Empire, ne faisait pas mystère de la nécessité d'un autodafé moderne. Il déclara que le châtiment qui suivrait la victoire devait être appliqué « légalement et implacablement ». Thiers appelait à une « expiation complète, (...) telle que les honnêtes gens doivent l'infliger quand la justice l'exige », mais il jura qu'elle serait appliquée « au nom de la loi et par la loi ». Vingt-huit tribunaux spéciaux entreprirent d'administrer une justice d'urgence de nature militaire, respectant très vaguement les droits des prévenus. Parmi les trente-six mille accusés figuraient un millier de femmes et six cents enfants de moins de seize ans. Près de dix mille communards furent jugés coupables de toutes sortes d'agissements criminels ou de complicité avec les insurgés. Les tribunaux d'exception prononcèrent quatre-vingt-treize condamnations à mort, dont vingt-trois furent suivies d'effet. Ils condamnèrent également deux cent cinquante et un prévenus aux travaux forcés à perpétuité ou à d'autres peines de longue durée, quatre mille cinq cent quatre-vingt-six à la déportation et quatre mille six cent six à différentes peines de prison. Cinquante enfants furent envoyés en maison de redressement.

Comme les rebelles de 1793, ceux de 1871 n'étaient pas des non-combattants innocents.


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Quels que fussent les circonstances et le détonateur de leur premier acte de rébellion, ils prirent des otages et les exécutèrent, ils profanèrent des édifices religieux et des monuments publics, incendièrent des bâtiments nationaux et municipaux, et combattirent les troupes du gouvernement sur les barricades. Néanmoins, après avoir fait appel à une force militaire considérable pour écraser le soulèvement et le noyer dans le sang, le gouvernement d'ordre moral de Thiers lança une vaste opération de vengeance ouvertement pseudo-judiciaire destinée à terrifier et à dissuader d'éventuels héritiers de la Commune. Soutenu par les républicains modérés,


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il agit sans tenir compte du fait que la guerre civile était terminée, que la France était en paix avec ses voisins, et qu'il n'y avait à court terme aucun risque de reprise de la révolte ou d'invasion étrangère.

Toute guerre civile, comme toute guerre étrangère, doit s'arrêter un jour. Mais les guerres civiles sont plus difficiles à conclure avec équité et sans vengeance que les conflits internationaux. (...) Ajoutons qu'en Vendée, les Blancs ne possédaient pas d'organe gouvernemental représentatif avec lequel les Bleus auraient pu négocier un cessez-le-feu, sans parler d'un accord."

(A. J. Mayer, Les Furies, Fayard, 2002 [2000], pp. 298-300.)


Y a-t-il une conclusion possible ? Non, puisqu'il s'agissait de rappeler quelques constantes des révoltes violentes dans l'histoire contemporaine. J'ai bien essayé, en revenant à Carpenter, d'imaginer une sortie bucolique, m'identifiant d'autant plus aisément à l'heureux compagnon de cette jolie demoiselle


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que l'on m'a souvent prêté une ressemblance physique avec lui. Ceci était manifestement aussi cliché que fleur bleue. Autant donc, lieu commun pour lieu commun, s'identifier à ce cher vieil héros hawksien, et même murayo-hawksien


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et comme lui rêver de tout éteindre et de repartir à zéro. "Welcome to the human race !"

Hélas, J. Carpenter comme moi-même en savons trop sur l'impossibilité de la table rase, comme sur l'éternité de la violence.


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A bientôt !

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