lundi 4 mai 2009

« US go home » ?

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(Ajouts et corrections le lendemain.)



Les Etats-Unis, donc.

Marcel Gauchet a récemment mis en ligne sur son site deux interviews, anti-Sarkozy, au sujet de « la démocratie du privé » et de la réforme de l'université.

Voici un extrait du premier entretien, pour Libéramerde :

"L’idée que nous sommes passés d’une « démocratie du public » à une « démocratie du privé » est au cœur de votre réflexion actuelle. Qu’entendez-vous par là ?

Pour le dire abruptement, la question est de savoir si le collectif jouit d’une existence indépendante de celle des êtres qui le composent. Si oui, on peut lui donner une expression institutionnelle, une expression publique, distincte de l’expression privée des individus, qui ont par ailleurs voix au chapitre. Historiquement, c’est cette idée qui a longtemps prévalu. Elle a eu de beaux jours politiques, spécialement en France, où elle a constitué l’âme de l’Etat républicain. Dans ce cadre, les libertés individuelles sont supposées s’accomplir par la participation à la chose publique. Parallèlement, il est vrai, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis avaient développé des modèles plaçant l’accent davantage sur les libertés individuelles que sur la chose publique, sans ignorer le rôle de celle-ci. Mais depuis une trentaine d’années, cette tradition anglo-américaine s’est radicalisée et diffusée partout. La pente du monde est de remettre en question toutes les formes de collectivisation de l’existence politique, au nom de l’idée qu’il n’existe que les individus réels et leurs intérêts particuliers, et que c’est de leur interaction que doivent surgir les compromis acceptables pour tout le monde. C’est ce qu’on appelle le néolibéralisme. La chose publique, dans ce cadre, n’a plus de consistance par elle-même, elle n’est plus que l’instrument des demandes émanées de la sphère privée. Les institutions collectives sont discréditées, parce qu’elles sont toujours suspectes de ne pas prendre en compte les personnes concrètes. Sous couvert des mêmes règles, l’esprit du fonctionnement de la démocratie a complètement changé.

Néanmoins, la démocratie américaine se caractérise par des valeurs collectives très fortes : patriotisme et religion.

En effet. C’est, pour le coup, l’exception américaine : les Etats-Unis sont dotés d’une identité politique très forte et le pays où les libertés privées ont le plus de place. C’est fonction de la foi dans la « destinée manifeste » de l’Amérique et dans son rôle de puissance à l’échelle du monde. L’Etat-nation américain est projeté vers l’extérieur ; il n’organise pas la société à l’intérieur. C’est ce qui fait que la démocratie du privé coexiste avec une dimension publique axée sur le rayonnement des Etats-Unis. Les Européens, au contraire, ont abandonné toute politique de puissance et, dans leur démocratie sociale, le poids des institutions publiques est grand. Aussi chez eux l’irruption de la démocratie du privé est-elle très perturbatrice pour l’identité collective. Ils ne savent plus très bien où ils en sont. Autant, pour les Américains, la démocratie du privé se complète par un Etat tourné vers le dehors, autant, pour les Européens et en particulier pour les Français, elle se solde par l’incapacité d’assumer un héritage historique dont ils ne savent plus trop que faire, tout en y restant attachés.

La « démocratie du privé » s’accompagne d’une « oligarchisation » de la société, dites-vous, mais aussi d’une montée en puissance de la protestation. N’est-ce pas contradictoire ?

La démocratie du privé, ce n’est pas du tout le repli des gens dans leur foyer, le cocooning, la passivité : c’est l’alignement de chacun sur son intérêt d’individu et la légitimation absolue de celui-ci, donc de sa défense inconditionnelle. C’est dire que l’effervescence protestataire, la revendication et le contentieux sont garantis d’avance. Mais ces revendications campent sur leur particularité, en se plaçant à l’extérieur du politique. La protestation s’en remet en fait aux responsables et leur dit : « Voilà ce que nous voulons, débrouillez-vous pour trouver les moyens ». Le mot-clé est résister. Mais si vous ne formulez pas de propositions, si vous ne prenez pas en charge le point de vue de l’ensemble où votre réclamation doit s’inscrire, ce sont les gouvernants qui le font pour vous. Le problème de cette formule, c’est qu’elle ne permet pas de remonter au collectif. Elle exige, mais délègue aux hommes politiques le soin de décider : ainsi, la protestation sécrète naturellement l’oligarchisation. Du reste, le personnel politique s’accommode de la situation. Il a compris que si elle est parfois inconfortable, elle lui laisse les cartes bien en main. Le divorce entre le haut et le bas se creuse. Car les citoyens continuent dans le même temps d’aspirer à une grande politique. On a vu à l’occasion de la dernière élection présidentielle que leur attente était intacte. Les électeurs aspirent à une puissance du politique que toute leur pratique au quotidien a pour effet de rendre impossible. D’où le sentiment général d’une dépossession incompréhensible."


Je vous laisse réfléchir à ça, et rebondis maintenant sur le cliché avancé par MM. Joffrin et Aeschimann : "la démocratie américaine se caractérise par des valeurs collectives très fortes : patriotisme et religion.", cliché que Marcel Gauchet reprend mollement à son compte, évitant de parler de religion.

Je n'étais quant à moi pas si convaincu que les Etats-Unis soient si patriotes et si religieux que cela, ou du moins me posais des questions sur ce « patriotisme » et sur cette « religion », et ai donc été ravi de tomber sur ces lignes de Paul Yonnet :

"La religion s'est retirée du quotidien et du permanent des sociétés développées, des sociétés opulentes (c'est d'ailleurs à cette condition qu'elle est encore supportée) ; elle n'est plus qu'un restant des temporalités sociales, le plus souvent une sorte d'occupation du temps libre, autrement dit un loisir un peu plus grave qu'un autre."

A la fin de l'incise entre parenthèses se trouve un appel de note, qui débouche sur ceci :

"Tel est bien l'enjeu de l'affrontement entre les sociétés opulentes et l'islam « fondamentaliste ». Les Etats-Unis sont souvent présentés comme un pays religieux, ou, à tout le moins, comme « le plus religieux » des pays sécularisés. C'est là une erreur d'analyse provoquée par une illusion d'optique qu'ont d'ailleurs décryptée ses adversaires, qui y voient au contraire l'image d'un monde renversé. Sur ce point, les Etats-Unis ne sont pas fondamentalement différents de l'Europe : la Constitution américaine est laïque ; la prière a été supprimée dans les écoles ; il n'est fait allusion au « créateur », sans précision, que dans la déclaration d'Indépendance rédigée par Jefferson (lui-même d'ailleurs peu religieux). La véritable religion des Américains, ce qui les relie entre eux de manière sacrale, première et organisatrice, c'est l'économie (et son marqueur en régime capitaliste : l'argent), que le culte de la liberté, dont la liberté religieuse n'est qu'un des volets, est chargé de satisfaire. L'apport des Etats-Unis à la civilisation n'est ni littéraire, ni philosophique, ni artistique : il se résume à la consommation de masse, qui a révolutionné la planète. Aux Etats-Unis, pays d'élection du manichéisme moderne (et donc des croisades « contre le mal »), les religions sont un accessoire fonctionnel de l'économie. La société américaine est la société où se déploie avec le plus de radicalité, d'explosivité, le vertige post-religieux, dans une dynamique de non-retour au caractère absolu. On peut penser que cette dynamique va nourrir une opposition à son image, aussi violente et radicale, dont l'islam fondamentaliste ne représente qu'une des formes possibles." (La montagne et la mort, Fallois, 2003, pp. 194-95. Ouvrage soit dit en passant scandaleusement épuisé.)

Le lecteur de la Diatribe d'un fanatique aura reconnu dans cette dernière phrase l'« Islam de synthèse » qu'y évoque Jean-Pierre Voyer. Je m'étais de mon côté demandé, lors de l'une des dernières manifestations d'opposition à la « dynamique américaine », juste avant la crise, la réaction russe à l'agression géorgienne, si l'on ne risquait pas aussi d'avoir affaire à des « patriotismes de synthèse », des patriotismes de l'ère de la mondialisation empruntant des traits identitaires forts aux anciennes nations, mais de façon superficielle. Les contradictions françaises en ce moment, et notamment les contradictions de notre président, fournissent à cet égard un beau sujet de réflexion, que nous essaierons d'approfondir dans les suites de notre Apologie.

Quoi qu'il en soit, revenons à la thèse de P. Yonnet, et commençons par approuver sans réserve, au moins d'un point de vue sociologique, sa définition de la religion : « ce qui relie [les gens, ici les Américains] entre eux de manière sacrale, première et organisatrice ». Il faut partir de là, effectivement, Durkheim forever, pour ne pas se laisser prendre par le cliché des Etats-Unis comme fondamentalement (sic ?) religieux, et ne pas confondre la cause et l'effet. Simplement, P. Yonnet ne définit pas le terme « économie ». Ce qui est regrettable, car il nous semble précisément que ce qu'il entend ici par ce terme commode, sans s'y attarder, est précisément quelque chose qui, Voyer forever, n'existe pas. Attention, ce n'est pas une fiction, un mythe, un mensonge... ou c'est un peu de tout ça, mais pas uniquement. L'« économie » ici, n'est pas un mode d'activité séparé du reste de l'existence, n'est pas - certainement pas ! - une science, et n'est pas, ou pas seulement, une classe de faits : l'« économie » n'est finalement que cette curieuse sanctification collective de l'intérêt personnel, « dont le marqueur en régime capitaliste, est l'argent », - autrement dit, la sanctification par la collectivité elle-même de ce qui, à terme - ma main invisible dans ton cul -, ruine toute forme de collectivité. Les Etats-Unis sont un serpent qui se mord la queue (et la nôtre au passage, voilà des polyglottes, voilà des cosmopolites !). C'est un paradoxe que, Dumont forever, j'ai souvent relevé au sujet des sociétés modernes, il est difficile de fonder une collectivité sur le refus du collectif, et P. Yonnet a raison de dire que les Américains sont l'avant-garde « radicale » de ce mouvement.

Dans cette optique la religion et le patriotisme que l'on évoque à tout bout-de-champ à l'endroit des Américains (rappelons Godard : « ce peuple dont les habitants n'ont pas de nom ») ne sont pas tant des leurres ou des hypocrisies que des contrepoids nécessaires, les contrepoids holistes, ou en principe holistes, disponibles à l'époque de la fondation des Etats-Unis. Ils viennent en second, mais « tout en second » (je suis contre les femmes, « tout contre ») : ce n'est pas la superstructure par rapport à l'infrastructure, c'est un complément d'infrastructure à une infrastructure mal foutue, pour colmater une brèche dont on est soi-même responsable, c'est la réparation d'une fondation défaillante, au moment même où on la pose. Si vous voulez faire du vélo avec un pneu crevé, vous mettez de la rustine : celle-ci n'est pas de la superstructure ou du mythe, elle est nécessaire, mais seulement parce qu'à l'origine le pneu a un trou. En montant votre meuble Ikea, si votre vis n'est pas tout à fait droite, vous allez l'enfoncer d'autant plus, quitte à maltraiter le bois, pour que ça tienne quand même. Dernière analogie, un peu moins rigoureuse mais adaptée au contexte : on met plus de sauce, de sel ou de ketchup sur de la mauvaise viande que sur de la bonne.

A cette religion et à ce patriotisme on peut ajouter le conformisme (terme d'origine protestante, je le rappelle) qui a toujours frappé les observateurs - conformisme qui a partie liée avec le manichéisme évoqué par P. Yonnet : s'il faut se plier à la pensée dominante parce que c'est, in fine, une question de vie ou de mort pour la communauté, cela n'encourage pas la nuance. Il en est ici des collectivités comme des particuliers : ce sont ceux qui se sentent sûrs de leur force qui peuvent se permettre de douter.

Sur ma lancée et quitte à être schématique je verrais bien dans cette même hantise des conséquences destructrices de l'individualisme l'origine de la fameuse « tolérance » américaine, qui frappait tant Tocqueville : on peut avoir la religion que l'on veut, mais il faut en avoir une (ce fut d'ailleurs, ici, l'erreur de l'Europe : croire que l'on pouvait impunément se foutre sur la gueule pendant des décennies entre européens, que l'unité de la « Chrétienté » était tellement forte qu'elle se referait d'elle-même après. Orgueil tragique !). Traduit en termes sociologiques à la Dumont : les principes individualistes font que l'on est obligé de tolérer la religion des autres, mais la peur de la dissolution de la société dans et par l'individualisme fait que chacun est requis de proclamer sa soumission à des valeurs religieuses - collectives dans leur formulation, même si, donc, dans la pratique, individuelles. L'athée n'est qu'un individualiste parmi d'autres (et même, comme le dit P. Yonnet p. 193 de La montagne et la mort, « l'agnostique de tendance tragique » peut être plus sensible à la décadence du religieux traditionnel qu'un croyant), mais, dans le contexte - guerres de religion, protestantisme... - qui vit la naissance des Etats-Unis, il franchit la ligne jaune.

Un exemple peut clarifier les choses : dans les derniers épisodes diffusés par Canal +, à l'heure où j'écris, de la saison 5 de Desperate housewives, on assistait à d'émouvantes scènes entre la chère Bree Van de Kamp, très croyante, limite fondamentaliste, et son fils pédé. On peut formuler les choses aisément, et c'est sans doute ainsi que les scénaristes l'ont fait à leur propre usage : la tension entre les valeurs traditionnelles et les valeurs modernes, dépassée par l'amour maternel et l'amour filial. Mais on voit bien en réalité que le personnage de la mère a beau respecter les valeurs traditionnelles, au premier rang desquelles les valeurs familiales, donc baigner dans un climat holiste, elle ne le fait qu'à titre personnel, que comme un choix personnel, individuel - que d'ailleurs elle proclame comme tel. Rien donc en réalité n'autorise la mère à critiquer son fils : elle a choisi sa religion, il a « choisi » sa sexualité, chacun fait ce qu'il veut du moment qu'il ne nuit pas à la collectivité, et c'est cela en dernière analyse qui leur permet de trouver un terrain d'entente. De même, que le fils en question veuille se marier ne doit pas être mal interprété : ce qui importe ici n'est pas tant qu'il respecte la famille, même si ce n'est pas négligeable, mais qu'il montre ainsi sa stabilité personnelle.

"C’est, pour le coup, l’exception américaine : les Etats-Unis sont dotés d’une identité politique très forte et le pays où les libertés privées ont le plus de place", dit Marcel Gauchet. Je ne le chipoterai pas sur une formulation peut-être rapide au milieu d'un entretien oral, mais si exception il y a, il n'y a pas paradoxe, encore moins contradiction. Les « libertés privées » ont précisément tant de place aux Etats-Unis (au moins en principe), qu'il faut à ce que j'avais appelé un jour, par analogie avec « l'entité sioniste », « l'entité protestante », une « identité politique très forte » pour que ces libertés privées ne fassent pas tout partir en eau de boudin. On peut d'ailleurs considérer que le bushisme a été une illustration caricaturale, sur le mode du pompier pyromane, de cette dynamique : laissée à elle-même par la disparition de l'ennemi communiste, la « société » américaine est très vite partie en vrille dans les années 90, où plus que jamais il ne s'est agi que d'une chose, se bâfrer. Quelle qu'ait été la réalité factuelle de ce qui s'est passé le 11 septembre 2001, G. W. Bush a cru pouvoir le prendre pour base afin de reconsolider cette société, sans comprendre, ou sans vouloir admettre, étant donnée son idéologie propre, que le cancer individualiste était déjà trop avancé pour que ce remède traditionnel puisse véritablement fonctionner. Au contraire, le remède a empêché de voir quelle était la réelle gravité du mal.

(Exemplaire, de ce point de vue, l'actuelle crise mexicaine : cela fait des années que les Etats-Unis ne maîtrisent plus du tout leur frontière sud, que l'immigration clandestine y revêt des formes délirantes, avec, pour parler comme M. Defensa, un fort potentiel de déstructuration, et dans l'ensemble, pendant huit ans, G. W. Bush n'y a rien fait, préférant se concentrer sur des pays lointains. A l'arrivée, le retour de bâton est sévère. Même le Hezbollah se paie sur la bête, paraît-il, qui profite de la porosité de cette frontière pour infiltrer les Etat-Unis.)

On pourrait continuer sur ces thèmes, et notamment le rapport à l'espace, la notion, justement, de « frontière » (de « nouvelle frontière » chez Kennedy ; et n'oublions pas les investissements du fils Bush dans « la conquête de l'espace »). Je ne sais pas à quel point on peut qualifier de nation les Etats-Unis, je ne sais pas, d'autre part, si des sécessions les attendent de la part des Etats les plus riches, qui à tort ou à raison semblent considérer en ce moment qu'ils n'ont pas à payer pour les autres, mais il est clair que le rapport au territoire n'est pas le même aux Etats-Unis que chez les vieilles nations. Encore une fois leur comportement, incroyablement impérialiste, lors de la chute de l'URSS, chez le père Bush et chez B. Clinton, le montre sans ambiguïté : le monde avait alors vocation à devenir américain. (Et une partie de ce monde a dit oui ! - Et continue à le faire...) Mais il faut bien voir, malgré des similitudes de discours « civilisateurs », la différence entre cet impérialisme et celui des puissances européennes à la fin du XIXe siècle. Celles-ci partaient de leur territoire ancestral pour conquérir des pays eux-mêmes anciens (la Chine) ou des contrées « sauvages », en tout cas des zones étrangères à leur sphère d'influence traditionnelle, alors que pour les Américains il s'est agi de continuer l'expansion qui depuis l'origine est la leur et qui, pour différentes raisons, s'était interrompue entre 1929 et 1945, puis entre 1948 (stabilisation du bloc communiste) et 1989 (« chute du Mur ») - ce qui signifie que l'expansion du capitalisme américain à partir de la fin du XIXe siècle est partie intégrante, même si cela fit débat aux Etats-Unis eux-mêmes, de l'expansion américaine, qu'elle en fut déjà l'un des modes.

« US go home », martelaient les communistes, et d'autres, dans l'après-guerre - n'était-ce pas déjà une erreur de perspective, un malentendu entre « la vieille Europe » et son allié ? E.T. a un « home », les Américains beaucoup moins, en tout cas au niveau national (c'est peut-être pour ça qu'il veut à tout prix rentrer chez lui...).

Ce qui permet de rappeler d'ailleurs à quel point la crise de la politique étrangère américaine et la crise interne aux Etats-Unis sont liées, se nourrissent l'une l'autre, et préparent aux Américains de sévères remises en cause. Anglais et Français n'ont pas été heureux de perdre leur empire, ont géré ça plus ou moins bien (à l'occasion, en revenant sur Churchill, je vous montrerai que les premiers ne l'ont pas si fondamentalement mieux géré que nous), mais au moins savaient-ils ce qu'était leur territoire de base, sur quoi se replier, quels étaient leurs « fondamentaux ». Il n'est pas sûr qu'il en soit de même pour les Américains.


Restons-en là. La thèse, sociologique, est celle-ci : avant d'être patriotes ou religieux, les Etats-Unis sont le lieu de l'individualisme. C'est ceci qui explique cela. Et explique aussi peut-être, d'ailleurs, que nous insistions autant, en Europe, sur ces traits patriotes et religieux, pour nous cacher à nous-même ce qui pourtant saute aux yeux tous les jours, que l'individualisme, s'il n'est pas bridé par le holisme, a les mêmes effets destructeurs aux quatre coins de la planète.




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"Lui qui craignait la Révolution, il finissait par se rassurer en voyant que l'accident qui menaçait, c'était la Fin du Monde même, cataclysme si complet que devant lui toute crainte s'envolait et laissait la place à une sorte de goguenarde ébriété." (Gilles, deuxième partie, ch. I.)

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mercredi 28 novembre 2007

"Nous sommes tous Américains", ou comment s'amuser et s'instruire avec les émeutes de banlieue.

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Passionnant, réjouissant, impressionnant, effrayant article du Monde dans l'édition datée d'aujourd'hui. Je le reproduis ci-après sans autres commentaires que des images de films de John Carpenter, dont la perception, depuis Assault on Precinct 13 (1978), de la dialectique entre violence tribale des dominés et violence politico-policière des dominants, me semble passablement adaptée aux descriptions contenues dans cet article. J'apporte ensuite quelques précisions et un complément historique.


"Ça sent le gaz lacrymogène, le plastique brûlé et la rage. Celle d'une centaine de garçons bien organisés, qui disent vouloir "buter" le moindre "Schtroumpf" – le moindre policier. Lundi 26 novembre, entre 19 h 30 et 22 h 45, cinq rues de la ZAC et du Puy, à Villiers-le-Bel, dans le Val-d'Oise, là où, la veille, deux jeunes garçons de 16 et 15 ans, Larami et Mouhsin, sont morts dans le choc de leur mini-moto contre une voiture de police, ont rejoué des scènes d'une extrême violence.

Restés invisibles tout l'après-midi, les policiers se sont postés en masse, en fin de journée, devant la gare du RER D, après l'incendie d'un camion poubelle. A peine les premiers lampadaires allumés, les jeunes attaquent avec des pavés, des feux d'artifice et des pétards "mammouth" – les plus gros.

Dès qu'un policier est touché, les garçons fêtent ça, les bras levés au ciel. Même cri de victoire quand ils reculent. Ils se hissent sur les toits des voitures, ils se prennent en photo avec les téléphones portables.


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"Attraper un flic", un "keuf", un "porc" : pendant trois heures, une poignée de meneurs répètent ces mots d'ordre : "Restons groupés!", "Solidaires, les gars !". Et les émeutiers, disciplinés, suivent les consignes.


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Les "petits" – certains n'ont même pas 10 ans – jouent les éclaireurs. Ils débusquent les policiers et jettent des cocktails Molotov ; les plus grands veillent à ce que la voie soit libre. Pour enflammer voitures et magasins, ils se ravitaillent aux réservoirs de trois voitures du "95", où sont remplis les jerricans puis les bouteilles de verre. Un gaillard en survêtement noir, talkie-walkie branché sur une fréquence de la police, guide l'équipe.


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La troupe sait qu'il ne sert à rien d'attaquer la mairie : elle a fermé ses portes. Le conseil de crise des élus se tient ailleurs, dans un lieu tenu secret.

"Anelka !". Ils se donnent des surnoms de footballeurs, d'animaux ("chameau") ou de héros de télé ("Frelon", alias Bruce Lee). Ils cachent aussi leurs visages. Echarpes haut sur le nez, capuches, et même, pour certains, tenues de CRS, avec matraque et bouclier. Un ami, caméra numérique montée sur pied, filme chaque pavé lancé, dans chaque voiture brûlée. Quand certains s'y croient et s'attardent trop devant l'objectif, les meneurs sermonnent : "Oh les gars, c'est pas du cinéma, c'est la guerre !"


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"Allez les frères!", encourage-t-on sur le trottoir, où les anciens, médusés de tant de violence, sont descendus regarder le spectacle, tandis que d'autres tentent de sauver leur voiture. Certaines femmes jettent de l'eau du balcon de leur HLM pour soulager les yeux rougis de leurs "fils". Quand la police charge, certains étages n'hésitent pas à la "caillasser".

Au sol, toute arme est bonne à prendre : des multiprises, une épée, un fusil à pompe… Mais la plupart se battent avec des bâtons en bois ou des barres de fer chipées dans les chantiers. On s'approvisionne en bouteilles dans les silos de recyclage du verre. Panneaux d'affichage électoral ou de signalisation, poteaux, arbres servent d'arme ou de bouclier. Des coins entiers se retrouvent dans le noir, comme l'avenue du 8-mai-1945. Parfois, un coup de pied dans les lampadaires crée un court-circuit.

Tas de pierres et de poubelles bloquent certaines routes, comme des check-points de fortune. "La guerre, c'est ça mon pote. C'est faire tourner en rond l'ennemi", lance un meneur, s'improvisant général.


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Comme la veille, certains magasins, certaines concessions automobiles passent à travers les flammes : avant de mettre le feu, on discute.

"Celui-là, il est à la famille", crie une jeune voix devant le pressing du 8-mai-1945. La bibliothèque Louis-Jouvet, le supermarché Aldi, le salon de coiffure, l'auto-école ont moins de chance : pillés et incendiés, pour le dernier par un gamin âgé d'à peine 13 ans. "Faut brûler nos amendes", lâchent-ils en chœur. C'est chose faite à 22h30, lorsque "les impôts" prennent feu.

La jeunesse de Villiers est dehors depuis longtemps. L'après-midi, on a photocopié à la hâte les portraits des deux adolescents "morts pour rien" : le même cri de ralliement qu'après le drame de Clichy-sous-Bois, en octobre 2005, lorsque deux jeunes gens avaient trouvé la mort dans un transformateur électrique. Les collèges et les lycées se sont donnés le mot pour une "marche silencieuse" – si l'on peut dire : dans cette ville proche de Roissy, c'est rare qu'un long-courrier laisse la ville tranquille. Elèves et grands frères, bonnets ou capuches, sacs à dos sur lesquels ils ont fièrement écrit, au Tipp-Ex, le nom de leur cité, entre trois "killer" et deux "fuck the cops", une masse défile.

Frères, sœurs et copains expliquent : "Les policiers n'avaient pas à partir, on aurait laissé passer les secours!" Un grand râle : "Vous allez voir qu'ils vont lancer le débat sur les mini-motos, pour faire diversion. Mais est-ce qu'on fait une histoire quand à Neuilly un cavalier ne porte pas de casque ?"

Dans la foule tendue et sans larmes, on compte aussi quelques profs, bouleversés, mais un seul élu, sans écharpe, – Rachid Adda, conseiller régional (MRC) d'Ile-de-France – et des responsables associatifs, atterrés par ce nouvel épisode de guerre entre jeunes et police. "Moi j'ai vécu Charonne, le 17 avril 1961. Mais la police, ça restait quand même police secours, rumine ce fonctionnaire de mairie. Aujourd'hui, mes enfants je leur dis : quand tu vois la police, tu t'enfuis" ."


Aujourd'hui, mes enfants, je pense au vieux slogan de Siné durant, justement, la guerre d'Algérie : "Si vous trouvez un flic blessé, achevez-le."

Je constate dans cet article un évident chantage à la bavure de la part des émeutiers, les "schtroumpfs" ne pouvant risquer de tuer un gamin de dix ans, cela ferait de nos jours quelque peu tache.

Chantage qui a sa contrepartie, puisqu'il n'est pas rare de nos jours d'entendre d'"honnêtes gens", si exaspérés de ce qu'ils estiment être de l'impunité, en venir à considérer que des gamins morts à la suite d'un délit "n'ont eu que ce qu'ils méritaient", ce qui revient à admettre la peine capitale pour vol de voiture ou braquage.



Je rêve au sort que les rebelles de
Escape from New York (1981) font subir au président des Etats-Unis


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- on peut transposer.

Et je sais que dans ces cas-là, lorsque la fête est finie, le réveil peut être difficile.


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Un complément historique peut n'être ici pas inutile. D'une part permettra-t-il de remettre à leur modeste place les événements décrits plus haut, d'autre part rappellera-t-il qu'aux révoltes répondent les répressions. Je vous laisse faire les transpositions que vous estimez utiles entre les deux situations décrites ci-après et l'actualité des jours derniers (et à venir ?) :


"On peut établir un parallèle entre les événements atroces qui se déroulèrent à Nantes et aux alentours pendant la guerre de Vendée et ceux qui eurent lieu à Paris et aux alentours pendant la Commune. Le fait même de la guerre civile joua un rôle capital dans les deux cas : en 1793, la Vendée se révolta contre le régime contesté de Paris ; en 1871, la capitale se révolta contre le régime contesté qui avait déplacé son siège à Versailles. En mars 1793 comme en mars 1871, une explosion populaire spontanée et destructurée ne s'intensifia que progressivement pour donner naissance à un soulèvement organisé. Dans les deux cas, les dirigeants inquiets considérèrent les insurgés comme des brigands sauvages et cruels : ils fustigèrent d'abord les prêtres et les femmes comme les pires scélérats parmi les Vendéens, puis les anarchistes et les pétroleuses parmi les communards. L'appel à la tolérance du général Haxo à la fin de 1793 n'eut pas plus de succès que celui des avocats du compromis en avril 1871. La méfiance et la haine réciproque ne cessèrent de grandir, les rebelles de 1793 glorifiant le prêtre et l'Eglise, et ceux de 1981 les profanant au contraire, dans des conflits à forte teneur religieuse au sein des deux camps. L'insurrection vendéenne luttait contre les menaces que semblait faire peser une ville anticléricale et agressive, et elle fut vaincue par Paris ; la Commune combattait les menaces que l'on attribuait aux hobereaux et aux monarchistes cléricaux de Versailles, et elle fut vaincue par la campagne. Les rebelles de la Vendée et de la Commune restèrent à peu de chose près coupés du reste de la France et de l'Europe, ce qui les obligea à affronter sans aide les armées de la fragile Première République pour les premiers et celles de la Troisième République embryonnaire pour les seconds.

Dans les deux cas, on observa un important déséquilibre entre le pouvoir des rebelles et celui d'un régime aux abois, bien décidé à les écraser dans un conflit qui adopta la logique et la violence spécifiques au clivage ami-ennemi. A l'image de la Vendée militaire, la bataille de Paris culmina dans une fureur vengeresse. Au cours de la semaine sanglante du 21 au 28 mai 1871, les insurgés parisiens furent sans doute plus de vingt mille à trouver la mort, avec moins de neufs cents victimes dans le camp gouvernemental. Les rebelles furent relativement peu nombreux à tomber au combat, la majorité d'entre eux ayant été abattus alors qu'ils levaient les mains pour se rendre ou simplement à la suite de leur capture. Les Versaillais firent en outre près de vingt-six mille prisonniers et procédèrent à l'arrestation de quelque dix mille suspects après la fin des combats. Les prisons de Paris et des environs étant combles, plus de vingt mille prisonniers militaires et politiques furent enfermés dans des pontons au large de Brest, de Cherbourg, de Lorient, de Rochefort et La Rochelle. Malgré des conditions de détention abominables, il n'y eut ni épidémies ni famine, pas plus que de noyades [référence aux pratiques des "Bleus" contre les Vendéens à Nantes].

Cela n'empêcha pas Paris de subir la terreur des représailles. Adolphe Thiers,


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chef de l'exécutif du régime indécis et précaire qui succéda au Second Empire, ne faisait pas mystère de la nécessité d'un autodafé moderne. Il déclara que le châtiment qui suivrait la victoire devait être appliqué « légalement et implacablement ». Thiers appelait à une « expiation complète, (...) telle que les honnêtes gens doivent l'infliger quand la justice l'exige », mais il jura qu'elle serait appliquée « au nom de la loi et par la loi ». Vingt-huit tribunaux spéciaux entreprirent d'administrer une justice d'urgence de nature militaire, respectant très vaguement les droits des prévenus. Parmi les trente-six mille accusés figuraient un millier de femmes et six cents enfants de moins de seize ans. Près de dix mille communards furent jugés coupables de toutes sortes d'agissements criminels ou de complicité avec les insurgés. Les tribunaux d'exception prononcèrent quatre-vingt-treize condamnations à mort, dont vingt-trois furent suivies d'effet. Ils condamnèrent également deux cent cinquante et un prévenus aux travaux forcés à perpétuité ou à d'autres peines de longue durée, quatre mille cinq cent quatre-vingt-six à la déportation et quatre mille six cent six à différentes peines de prison. Cinquante enfants furent envoyés en maison de redressement.

Comme les rebelles de 1793, ceux de 1871 n'étaient pas des non-combattants innocents.


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Quels que fussent les circonstances et le détonateur de leur premier acte de rébellion, ils prirent des otages et les exécutèrent, ils profanèrent des édifices religieux et des monuments publics, incendièrent des bâtiments nationaux et municipaux, et combattirent les troupes du gouvernement sur les barricades. Néanmoins, après avoir fait appel à une force militaire considérable pour écraser le soulèvement et le noyer dans le sang, le gouvernement d'ordre moral de Thiers lança une vaste opération de vengeance ouvertement pseudo-judiciaire destinée à terrifier et à dissuader d'éventuels héritiers de la Commune. Soutenu par les républicains modérés,


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il agit sans tenir compte du fait que la guerre civile était terminée, que la France était en paix avec ses voisins, et qu'il n'y avait à court terme aucun risque de reprise de la révolte ou d'invasion étrangère.

Toute guerre civile, comme toute guerre étrangère, doit s'arrêter un jour. Mais les guerres civiles sont plus difficiles à conclure avec équité et sans vengeance que les conflits internationaux. (...) Ajoutons qu'en Vendée, les Blancs ne possédaient pas d'organe gouvernemental représentatif avec lequel les Bleus auraient pu négocier un cessez-le-feu, sans parler d'un accord."

(A. J. Mayer, Les Furies, Fayard, 2002 [2000], pp. 298-300.)


Y a-t-il une conclusion possible ? Non, puisqu'il s'agissait de rappeler quelques constantes des révoltes violentes dans l'histoire contemporaine. J'ai bien essayé, en revenant à Carpenter, d'imaginer une sortie bucolique, m'identifiant d'autant plus aisément à l'heureux compagnon de cette jolie demoiselle


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que l'on m'a souvent prêté une ressemblance physique avec lui. Ceci était manifestement aussi cliché que fleur bleue. Autant donc, lieu commun pour lieu commun, s'identifier à ce cher vieil héros hawksien, et même murayo-hawksien


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et comme lui rêver de tout éteindre et de repartir à zéro. "Welcome to the human race !"

Hélas, J. Carpenter comme moi-même en savons trop sur l'impossibilité de la table rase, comme sur l'éternité de la violence.


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A bientôt !

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samedi 17 novembre 2007

"La détestable humanité..." - "Un tel monde doit périr !"

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Je n'avais qu'à ne pas acheter L'Equipe, direz-vous, mais - outre qu'à partir d'un certain âge, on se refait de plus en plus difficilement - lorsque l'on découvre cela en couverture d'un encart publicitaire, on ne peut que souhaiter l'apocalypse proche, via Ben Laden, l'obésité, le réchauffement de la planète, sa surpopulation (ce qui, par rapport à ce qui suit, n'est pas sans ironie), qu'importe, mais vite !


Cela tombe bien en tout cas, puisque la perpétuation de l'espèce est notre sujet du jour.

Notre bien-aimé Muray évoque ici, dans un entretien consacré à son roman Postérité (que je n'ai pas lu), quelques idées sur la reproduction, la sexualité, la pornographie, la différence des sexes, le catholicisme, etc., qu'il est de mon devoir de vous transmettre. Comme indiqué précédemment, dans ce genre de sujets, les généralités peuvent rapidement voisiner avec les banalités ou les exagérations. Ce n'est pas une raison pour s'arrêter d'y réfléchir, et encore moins pour croire que tout y est "naturel". Citons ici Thomas Browne, cité par Borges, cité par Muray (p. 183 du deuxième tome des Exorcismes) : "Toutes les choses sont artificielles, car la nature est un art de Dieu." (nous y reviendrons), et allons-y. La première citation est une présentation par Muray lui-même, en 1997, de cet entretien avec Jacques Henric, réalisé en 1988. Je fonds ensuite, sans signaler coupures et inversions, divers passages.


"J'essayais, dans ce roman, d'évoquer un certain nombre de trouvailles biologiques récentes, les « procréations médicalement assistées » notamment (l'enfant moins le coït), qui, après la pilule (le coït moins l'enfant), me paraissaient pouvoir être étudiées dans leurs conséquences sur les individus (les personnages). Il a généralement semblé à la critique qu'une telle entreprise relevait de la pure obscénité, et qu'il était urgent de la maintenir sous le boisseau. La séparation de la sexualité et l'espèce est ce qui fait le plus peur à l'espèce. D'une certaine façon, on peut dire que toute la haute-tension humaine et sociale se rassemble concrètement là, et qu'il est interdit de toucher à la grande révolution technologique qui a fait passer la reproduction de l'état de nature à celui de culture. S'il est vrai que tombe en ruines tout ce qui, d'inconscient, monte à la conscience, alors le flou utile sur lequel, depuis des millénaires, reposait la perpétuation de l'espèce s'est retrouvé menacé de faillite totale à partir du moment où l'enfant a cessé d'être une chose poussant naturellement entre un homme et une femme, dès que ceux-ci se rapprochent. Comme l'espèce ne voulait pas, ne pouvait pas mourir, il a fallu qu'elle trouve une riposte. On sait qu'elle n'est jamais en peine de ruses pour se perpétuer. L'amour est le gag dont elle se sert depuis des siècles et qui marche encore. Les médias n'ont fait que pousser un peu plus fort que jamais la chansonnette. Ils sont devenus, pour reprendre une expression de Céline, « placiers de la Reproduction ! trouvères de l'Espèce ! ». Et au service de l'intérêt féminin, sur lequel les mâles, impressionnés, sont venus très vite s'aligner dans l'espoir d'avoir encore une place sur la scène. Voici résumées quinze ou vingt années d'actualité."


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"Mon livre est né sous le choc des discours qui se sont mis à proliférer avec l'apparition de toutes les techniques de procréation « assistée » ou « artificielle ». Qu'est-ce qui se passe dans l'humanité concrète, entre telle et telle personne, quand brusquement le choix, la liberté d'avoir ou pas de la postérité (de chair) sont donnés ? Quelles sont les conséquences sur chacun ou chacune de cette liberté ? Comment se fait-il que soudain une chose vieille comme le monde, silencieuse pendant des millénaires, cesse d'être « naturelle », et se retrouve secouée par une multitude d'événements ? Pourquoi la procréation en tant que telle peut aujourd'hui entrer dans le roman, alors que celui-ci l'ignorait, ou presque, depuis des siècles ?

C'est une défaite de la littérature que je décris, pour autant que la littérature (on peut le dire aussi de l'art) ait été, comme je le crois, la seule défaite grave qui ait été infligée à l'espèce dans son ambition de mettre ses intérêts au-dessus de tous les autres. Les écrivains ont été, par le passé, les maillons manquants de la chaîne d'esclavage des générations. Leur travail d'élucidation ne peut en aucun cas, et pour ainsi dire par définition, apporter de l'eau au moulin du Malentendu qui permet à l'humanité de se renouveler. Dans les bibliothèques, ce ne sont pas des romans ou des essais qui sont alignés, mais autant de blessures méthodiques dans le tissu reproductif, autant d'interruptions dans la « fête » universelle de l'engendrement. Par ailleurs, le parti que j'ai choisi me permet de mettre en scène et en pleine lumière les nouveaux acteurs significatifs de notre temps, ceux et celles que j'appellerai les empêchés de procréation (ou de création) dont la stérilité en cours de « guérison » acharnée place sous son propre éclairage la création ou la procréation « normales », comme si celles-ci - sous l'effet d'un renversement complet et récent - ne constituaient plus que l'exception, ou la « marge », dans un paysage social lui-même complètement bouleversé. C'est pour ça que mes héroïnes ont toutes des « problèmes » organiques qui les entravent dans la réalisation de leur plus cher désir. C'est pour ça également qu'elles tombent souvent sur des partenaires mâles plutôt réticents à l'idée de se prolonger en chair et en os. Il se trouve que ces partenaires mâles sont en rapport direct avec des affaires d'écriture et d'édition, ce qui me permet de faire s'affronter de façon violente mes personnages masculins et féminins autour de ces deux pôles : les livres, les enfants. Aut liber, aut puer [soit les livres, soit les enfants] : un vieux proverbe latin qui prouve bien qu'on n'a pas attendu la fin de notre siècle pour se douter que la cohabitation était peu désirable (sauf que les livres ont changé de nature, et du même pas que les enfants).

Ce que nous permet notre époque, c'est de connaître les raisons pour lesquelles cette cohabitation devient indésirable (quoique tout le monde dise le contraire). La liberté dans laquelle sont aujourd'hui placés les partenaires en face de cette question fait aussi s'envoler le flou artistique qui l'a toujours entourée. Les motivations de chacun sont mises à nu.


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On peut préférer continuer à ne pas les voir, mais elle sont là désormais comme des pièces à conviction. Il y a la volonté masculine et la volonté féminine, et elles sont contradictoires, on n'y peut rien, il faut que l'une des deux dévore l'autre, qu'un des deux projets avorte, c'est tout simplement une question de vie ou de mort. Mes héroïnes tentent par conséquent la conversion de leurs partenaires mâles, c'est une entreprise laborieuse et religieuse, il faut parvenir à leur faire croire qu'ils veulent le contraire de ce qu'ils disent vouloir, qu'ils sont malheureux dans leur état, quoiqu'ils refusent de l'admettre, qu'il leur manque quelque chose, qu'ils ont besoin de se prolonger, à l'inverse de ce qu'ils imaginent, etc. L'ensemble est décrit comme une interminable scène de cannibalisme, les bonshommes essaient de se rendre le plus incomestible possible, ce n'est pas facile, et d'ailleurs seuls peut-être, en fin de compte, les grands artistes, les créateurs sont réellement immangeables. D'où les raisons profondes pour lesquelles les idées d'oeuvre ou de création sont si antipathiques au genre humain dans sa majorité (du moins tant qu'on ne les a pas décontaminées en les englobant dans la sphère de la Culture).

- Le diable c'est quoi pour toi, actuellement ? Le dieu de la Reproduction et du Bien ?...

Je crois que c'est très clair, inutile de tourner autour du pot, il y a l'épisode biblique qui est là pour nous renseigner de toute éternité. Le Serpent propose un marché de dupes à Eve, il lui fait croire qu'elle et Adam ne mourront plus, qu'ils seront « comme des dieux ». Et en effet, c'est à partir de cette séquence du « péché originel » qu'Adam et Eve ont de la progéniture. C'est-à-dire qu'ils acquièrent une sorte d'immortalité, oui, mais en tant qu'espèce, pas en tant qu'individus. Parallèlement, lorsque Dieu s'aperçoit qu'Adam et Eve lui ont désobéi, les châtiments qu'il leur annonce sont extrêmement différents : à l'homme il promet la mort, tandis qu'à la femme il assigne des « enfantements dans la douleur ». Après la Faute, en somme, leurs destins divergent. Et l'équivalent des grossesses pour la femme est la mort pour l'homme. Et, dans les attendus du Jugement divin, la mort n'est nullement programmée pour les femmes, de même que la procréation n'est pas mentionnée dans le cahier des charges des hommes.


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Il faudrait reprendre et commenter en détail les théologiens, étudier de près leur extrême réserve vis-à-vis du devoir de perpétuation que l'espèce humaine s'assigne à elle-même. De nos jours, on a réussi à accréditer l'idée que l'Eglise était frénétiquement nataliste. C'est une énorme connerie. La plupart des Pères de l'Eglise, au contraire, ont laissé entendre qu'il valait mieux s'abstenir dans ce domaine, et qu'ainsi la fin des temps (donc le Royaume de Dieu) arriverait plus vite. Mais ils ont énoncé ça avec prudence, ils savaient qu'ils touchaient au culte le plus profond, le plus farouche, le seul sans doute indestructible de l'humanité, bien plus fort que toute divinité, bien plus résistant que Dieu.

L'antagonisme entre récréation et procréation, qui scande au fond les rapports entre les sexes, n'est jamais effacé, il n'est d'ailleurs pas effaçable. La « mauvaise littérature », dans le domaine pornographique, commence lorsque l'on sent que cet antagonisme cesse d'être conscient - et d'abord pour celui qui écrit. En fait, la pornographie voisine très bien avec le sentiment ramollissant, avec le romantisme fusionniste.


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La mauvaise littérature érotique repose en général sur la croyance que l'acte sexuel serait un instant privilégié d'harmonie entre deux personnes. Comme c'est une illusion extrêmement répandue, très peu de gens ont les moyens de distinguer la bonne de la mauvaise littérature érotique. De même que très peu de gens ont la possibilité de penser l'acte sexuel comme fondamentalement ennemi de la procréation, et vice versa. D'où le brouillard lyrique dans lequel les actes les plus crus se retrouvent finalement enveloppés, même quand il s'agit de récits qui se veulent corsés. D'où viennent les enfants ? D'un moment d'inattention alangui de celui à qui on les faits." (pp. 283-94)

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Deux remarques tout de même :

- je me suis laissé dire que faire l'amour pour faire un enfant pouvait être aphrodisiaque aussi pour le "partenaire mâle", qu'il peut être délicieusement pervers de lier "récréation" et "procréation". Reste la question du prix à payer...

- Bree est toujours sublime, mais la saison 3 de Desperate housewives, notamment du fait de son absence pour grossesse... Bon, on a vu mieux.


En guise d'illustration (perverse), je vous joins les paroles d'une "chanson polygame et repopulatrice", Les mormons et les papous, Georgius (vous pouvez en écouter un extrait, et plus si affinités, ici).

On ne voit qu' des filles sans maris,
Que des belles au cœur incompris,
Que des veuves à l'œil attendri,
Un tas d' belles mômes qui se dessèchent,
Des beautés qui deviennent blèches.
Tout ça, c'est la faute à nos lois,
A des parlementaires en bois
Qui ont le cœur et les pieds froids.
L'homme peut aimer dix femmes par jour,
Et des pauvres femmes meurent d'amour.


Vivent les mormons, vivent les papous,
Qui prennent la vie par le bon bout.
Tous ces gars-là sont polygames,
Bigames, trigames et hectogames.
Ils ont des femmes plein leur salon,
Plus que d' fauteuils ou d' guéridons,
Ils comprennent la vie bien mieux qu' nous.
Vivent les mormons, vivent les papous !


Le sang nous pète sous la peau,
Remonte, nous étouffe le cerveau,
Nous comprime les pectoraux.
Bref, on jugule et on torture
Toutes ces forces de la nature.
Si l'on n' veut pas nous " eunuquer "
Ou nous " chapelle-sixtiner ",
Qu'on nous laisse " prolifiquer " !
Ne soyons pas trop exigeants,
Qu'on nous donne trois cents femmes par an !


Vivent les mormons, vivent les papous !
Ça c'est des durs, c'est pas des mous !
Chaque jour, ils en ont une nouvelle,
Alors, ils font des étincelles.
Ils ne mangent pas comme nous, messieurs,
A chaque repas du pot au feu.
Je comprends qu'il en mettent un coup.
Vivent les mormons, vivent les papous !


L'animal est moins bête que nous
Regardez les chiens, les minous,
Les éléphants, les sapajous.
Des compagnes, ils en ont des bandes.
Ils ne suffisent pas à la d'mande.
Combien de poules pour un coquin ?
Et de pingouines pour un pingouin ?
Et de lapines pour un lapin ?
Nous seuls n'avons, pour flirtouiller,
Qu'une seule poupoule au poulailler.


Vivent les mormons, vivent les papous,
Qui ne marchent jamais sur les genoux.
Pas étonnant s'ils se r'produisent !
Qu'on nous donne autant d' marchandise,
Et nous allons faire des enfants
Tout plein les vingt arrondissements.
N'est-ce pas, messieurs, je n'suis pas fou !
Vivent les mormons, vivent les papous !



Bonne bourre !

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jeudi 1 novembre 2007

"La détestable humanité..." Travaux pratiques.

Lorsque l'on évoque avec une certaine régularité les thèses de C. Castoriadis, on peut être repéré par M. David Curtis, lequel semble avoir pour but dans la vie de recenser tout ce qui s'écrit dans le monde sur l'auteur de L'institution imaginaire de la société. Pour faire partager son savoir, M. Curtis ne se contente pas de son site, il vous envoie périodiquement des mails vous présentant ses plus récentes découvertes.

Dans la dernière livraison figure une synthèse sur une querelle ayant opposé Pierre Vidal-Naquet à M. Bernard-Henri Lévy à l'occasion de la sortie du Testament de Dieu, en 1979, querelle qui inspira à Castoriadis quelques réflexions pertinentes (et un rien pontifiantes). D'un côté je vous en conseille la lecture, aussi bien pour juger de l'étendue des erreurs commises par le voyou Lévy, que pour constater l'inanité de sa défense (si quelqu'un vous fait remarquer que vous écrivez des conneries, il est "totalitaire", argument de tous les minables d'aujourd'hui - repris ad nauseam par Alain "Mon-Dieu-qu'il-est-con" Finkielkraut, par l'épreinte Sollers, etc.)... ; d'un autre côté, cette n-ème confirmation de la nullité et de la crapulerie intellectuelle d'un des hommes les plus puissants de France ne laisse pas d'être déprimante.

Aron lui aussi mit à Lévy le nez dans sa merde à l'occasion de la parution de la tentative, intitulée L'idéologie française, tentative que l'on pouvait croire à l'époque (1981) ratée, de soumettre la France à l'enculisme sioniste via une vision négationniste de son passé - qui, comme chacun sait, ne fut que haine des Juifs, depuis le baptême de Clovis au moins - : rien n'y fait, même pas - surtout pas ? - la flopée de livres sortis ces dernières années, Lévy n'est toujours pas crédible, mais il est toujours actif.

"Il ne faut pourtant pas le brûler" - certes -, il ne faut sans doute même pas chercher à l'empêcher de nuire. Il en est de lui comme de Nicolas Sarkozy, parler d'eux, en bien ou en mal, leur rendra toujours service. Mais ne pas en parler, c'est passer à côté d'intéressants symptômes. Si le cynisme est la forme de franchise la plus adaptée à une époque hypocrite, on ne peut louer ces deux bateleurs de leur cynisme sans les condamner du même coup, et nous avec : tout au plus peut-on, non sans perplexité, admirer cette énergie de funambules cocaïnés - mais ils sont déjà tombés plusieurs fois - disons donc de somnambules cocaïnés cherchant à nous emmener Dieu sait où, du moment que nous les regardons nous y emmner,

- et en revient-on au lieu commun selon lequel on a les élites que l'on mérite. BHL, c'est moi, Sarkozy, c'est moi - en plus riches.

Restent :

- une question : dans ce contexte, Finkie et Sollers sont-ils moins cyniques ou moins intelligents que BHL et N. Sarkozy ? "Les deux mon colonel", j'imagine ;

- une consolation :


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le genou de Bree vaut bien celui de Claire...


- une solution à long terme : bientôt, les pauvres n'auront plus de quoi manger.

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mardi 26 juin 2007

Les ennemis de mes ennemis ne sont pas nécessairement mes amis. - Quelques raisons de ne pas prendre Maurice Dantec trop au sérieux.

A la Jouvencelle et M. Cinéma, avec un grand merci au passage pour M. Limbes.



ANNEXE 1.

ANNEXE 2.

FIN DU TEXTE.




AJOUT.






"La fin du monde sera burlesque ou ne sera pas." (M.-E. Nabe)


"Nous vaincrons parce que nous sommes les plus morts." (P. Muray)




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American Black Box (Albin Michel, 2006) est un livre confus dans sa construction comme dans son argumentation. Un livre qui m'a mis en colère pendant la lecture, mais que j'ai parfois du mal à considérer autrement qu'avec un haussement d'épaules méprisant. Ces deux éléments - la faiblesse structurelle et argumentative de ce "journal", la nature de ma réaction à son égard - ont retardé la mise au point de ce texte : il s'est avéré que ma colère n'était pas suffisante pour porter avec le souffle polémique nécessaire à pareille entreprise la rédaction d'un texte mettant au clair l'essentiel des impostures théoriques auxquelles se livre durant 690 pages et sans grand scrupule Maurice Dantec. Celui-ci a une façon a une façon d'écrire n'importe quoi qui décourage la critique rationnelle, non sur le fond, mais par les efforts qu'il faut parfois faire pour corriger ses divagations - un peu de la façon dont Proust écrivait que lors d'une conversation entre un imbécile et un homme intelligent, celui-ci devant laborieusement démêler les fils emmêlés comme par magie par le premier paraissait le plus souvent en difficulté - et M. Dantec n'est même pas un imbécile !

J'ai donc finalement adopté une forme quelque peu fragmentaire, à l'unisson de celle de
American Black Box, en espérant qu'elle me permette à la fois une argumentation rigoureuse - autant que faire se peut dans le contexte - et une certaine chaleur dans l'expression. Au lecteur de juger !

On trouvera retranscrit et commenté en annexe le passage plus spécialement consacré par Maurice Dantec à Jean-Pierre Voyer. Une seconde annexe permettra de citer Céline.



Maurice Dantec aimerait bien, justement, qu'on le prenne pour Céline, mais il fait du sous-Sollers. Comme celui-ci, il se pose en défenseur, et même en dernière incarnation, de la langue française perdue. "Ce Journal n'en est pas un. Pour les journalistes nécessiteux, j'aurais mieux fait de l'appeler "Carnets américains" car il s'agit de bribes, celles d'une langue morte, celle que je porte, l'étrusque du XXè siècle." (p. 28) La ficelle commence à être usée, P. Sollers faisait déjà le même numéro du "Et s'il n'en reste qu'un...", il y a quinze ans, et c'est peu de dire que la tenue littéraire de American Black Box ne justifie guère pareille prétention. Phrases mal construites, ajout fréquent d'un Z en début de mot, on ne comprend trop pourquoi, pour faire jeune peut-être ("les Zaméricains..."), ajout tout aussi récurrent du préfixe "méta" devant n'importe quoi, histoire de laisser supposer que l'on apporte un concept nouveau là où l'on ne fait qu'enrober de flou un concept usuel [1], poèmes nuls, en français (pp. 225 ou 512, par exemple), comme en anglais (p. 285, for example), "morceau de bravoure" ridicule et insignifiant sur le thème "quand-on-est-déprimé-apercevoir-un-bout-de-nichon-d'une-belle-fille-vous-remonte-le-moral" [2]... Non, on n'est même pas chez Sollers.

Maurice Dantec aimerait bien qu'on le prenne pour Céline, mais il n'a pas le courage de jouer le jeu jusqu'au bout. Grosso modo, la singularité de Céline repose (je reprends justement une image célinienne) sur un trépied : Céline prosateur, Céline persécuteur, Céline persécuté. Si l'on enlève un de ses pieds, tout s'écroule (ou presque, puisque l'on peut conserver les deux livres d'avant la persécution, le Voyage et Mort à crédit, ce qui n'est certes pas rien). La plus belle langue française du XXè siècle, ou l'une des plus belles, se nourrit autant d'elle-même que de son hostilité aux "corps étrangers" - les Juifs au premier chef - et de sa volonté, après-guerre, de réhabiliter Céline contre ses juges. Qu'on le veuille ou non, un Céline uniquement persécuté n'aurait pas de sens. C'est bien parce que Bagatelles pour un massacre est un livre aussi atroce que, d'un point de vue littéraire, sublime, que Céline a ensuite vécu tout ce qu'il a vécu et écrit tout ce qu'il a écrit de magnifique - Féerie, Rigodon...

Et c'est parce que, d'une part, Maurice Dantec ne nous livre pas franchement dans American Black Box, de la grande prose, et que d'autre part, il n'ose pas assumer jusqu'au bout le rôle du persécuteur ("Les musulmans, et pire encore les musulmanes, sont les premières victimes de l'Islam", p. 370), qu'il doit non seulement en rajouter dans le rôle du persécuté, mais solliciter une forme de persécution qui l'aide à exister, le pauvre chou. A preuve l'insistance pathétique avec laquelle il réclame que l'on s'occupe de lui :

"Et il n'y a d'autre fin à l'Humanité, comme nous l'enseigne Notre Seigneur Jésus-Christ" (aïe, aïe, aïe, j'entends déjà les SAMU soviétiques s'annoncer avec force sirènes), oui, il n'y a d'autre "fin" à l'Humanité que sa Résurrection..." (p. 213)

"Je suis français, européen et maintenant nord-américain. Si on ajoute à ces tares indélibiles celles d'être hétérosexuel, chrétien catholique et pro-juif, il ne faut demander illico le chemin du tribunal populaire le plus proche.

Les rédactions de Marianne et du Nouvel Obs se feront sans doute une joie de participer au peloton d'exécution.

VIVE LA FRANCE !" (p. 417)

De même, à propos du fait qu'il lit Dominique de Roux, ce que l'on nous permettra de considérer plus comme une preuve de goût que de courage physique :

"Je comprends fort bien ce qui va m'être reproché si j'ose insinuer que je ressens une forme aussi indéniable qu'irrésolue de proximité avec l'auteur d'Immédiatement ou de L'ouverture de la chasse, pour ne citer que deux de ses oeuvres qui lui furent le moins pardonnées. Je sais très bien aussi que j'aurais de plus le mauvais esprit de m'en soucier comme d'une manifestation d'étudiants-futurs-fonctionnaires." (p. 492)

Sans doute est-ce parce qu'il ne s'en soucie pas qu'il éprouve le besoin non seulement d'évoquer mais de solliciter cette réprobation dont il semble avoir besoin, comme d'un stimulant peut-être, plus encore me semble-t-il comme d'un miroir qui lui permettrait d'exister. C'est une forme de chance pour Maurice Dantec que les Savigneau, Viviant et autres J. Bronstein soient au moins aussi cons que lui et l'aient attaqué, cela lui donne une forme de crédibilité auprès de tous ceux qui détestent les premiers nommés. Mais cela ne fait pas pour autant de lui quelqu'un de bien intéressant, et je parierais qu'il serait le premier marri s'il ne choquait de tels fonctionnaires de la bien-pensance, et à en crever en ruminant dans son coin, tel le Meursault de L'étranger brillamment disséqué par René Girard (in Critiques dans un souterrain, Poche, 1983) s'il laissait tout le monde, y compris les pires racailles festiviques postmodernes, indifférent. M. Dantec est une preuve vivante, râleuse et saumâtre, du diagnostic déjà ancien de M.-E. Nabe : "L'Artiste ! Celui qui fait l'artiste n'est pas du tout à côté de la société. Elle l'inclut dans le secteur tertiaire, avec les autres crapahuteurs !" (Zigzags, Ballant, 1986, p. 127).

Certes la situation de l'écrivain solitaire dans notre monde moderne n'est pas rose, et chacun se débat avec d'inextricables paradoxes, mais on est frappé par le contraste entre la haine - justifiée - que voue Maurice Dantec à certains de ses contradicteurs, et les postulats théoriques qu'il partage avec eux. Un détour par un passage caractéristique nous permettra peut-être de l'expliquer.

Pages 445 et suivantes, nous apprenons ainsi, ce que j'ignorais pour ma part, que Leibniz était kabbaliste. M. Dantec estime que c'est "grâce à son travail de kabbaliste éminent que Leibniz en vint à redécouvrir, avec sa puissance visionnaire propre, le calcul binaire des anciens Chinois et Chaldéens. Il n'y a rien de compréhensible chez Leibniz si on évacue le fait que ses recherches furent menées au nom de la Gnose chrétienne de son temps, la Kabbale chrétienne, ennemie farouche des rationalistes." Hypothèse intéressante, qu'un profane comme moi en Leibniz, en Kabbale, en calcul binaire, est prêt à noter dans un coin de sa tête, quelque part entre la question des rapports entre science et occultisme chez Newton et l'intérêt de Jean-Pierre Voyer pour le calcul binaire justement, pour un jour où il aura le temps de se pencher dessus, mais voilà la suite (p. 446) :

""Dieu calcule, le monde se fait", Leibniz.

Il a très certainement ajouté quelque part : et il calcule en mode binaire."

Très certainement, oui, ça ne coûte rien de l'affirmer, sauf de la crédibilité. Après tout, faisons dire à Leibniz ce qui nous plaît, il ne peut pas se plaindre, c'est pour la bonne cause, ceux qui se plaignent d'un tel procédé ne sont que de vulgaires rationalistes dont l'opinion ne vaut pas tripette. Dans ce passage d'ailleurs (comme trop souvent : par exemple p. 339 : "J'apprends sur le Net...", ou p. 451 : "Un ami parisien me raconte..."), jamais M. Dantec ne cite précisément ses sources - sans doute serait-ce une déplorable preuve d'égalitarisme.

Je viens de mêler rationalisme et égalitarisme. Certains ne verront pas le rapport. Il se trouve que dans l'écoeurante bouillie conceptuelle qu'est American Black Box, les deux sont confondus dans le dégoût de l'auteur. Ce qui suit les phrases que je viens de citer est une "exégèse kabbalistique" (p. 445), qui s'oppose directement aux "interdits rationalistes totalitaires" (p. 449) [3]. Voilà bien le type d'expressions ineptes et faciles qui engagent à sortir l'arme lourde contre des "audaces" comme celle qui consiste à attribuer "très certainement" à Leibniz un propos dont personne à l'heure actuelle ne semble pouvoir confirmer qu'il l'ait effectivement tenu, "audace" qui chez quelqu'un d'autre aurait été plus aisément pardonnable.

Car enfin, outre que Maurice Dantec ne définit jamais ce qu'est le rationalisme - une définition précise étant peut-être déjà une concession de trop à cet ennemi apparemment si redoutable -, on aimerait bien savoir en quoi ce rationalisme, qui semble tellement gêner M. Dantec qu'il l'évoque, Dieu seul sait pourquoi, au détour d'une critique (bienvenue) de délires postmodernes sur l'homosexualité du Christ [4], est si "totalitaire". Ach, à quoi ça sert que le vieux Bouveresse se décarcasse ? Qu'il y ait des scientifiques obtus, que la recherche scientifique prenne parfois de mauvaises directions, que dans des milieux où les budgets de fonctionnement sont lourds, les chercheurs atypiques puissent être victime d'un tragique ostracisme, tout cela est connu et peut être dénoncé sans nous ressortir le spectre commode du totalitarisme.

Une petite mise en regard, maintenant. Commençons par un texte de M. Dantec, - ou comment, avec un point de départ stimulant, quelque part entre Muray et Gauchet, on peut, faute de rigueur, déboucher sur un n'importe quoi manifestement fier de soi :

"L'inflation du moi "individuel" est très exactement proportionnelle à celle de l'Etat-Collectif. Il ne peut y avoir l'un sans l'autre. L'Individu-Moi n'est rien sans l'Etat. Semi-fonctionnaire demi-artiste hémi-chômeur il n'a plus rien pour lui qui ne soit contrôlé par l'Etat qui lui apporte ainsi non seulement de quoi se sustenter quotidiennement, mais plus encore : son identité.

Inversement l'Etat démocratique-universel marchand ne peut véritablement fonctionner qu'avec des "individus" tellement indivisibles que leur moi est tout entier un appendice d'une matrice rhizomique de l'Etat.

Ce fut une des erreurs de Deleuze de penser que molaire et moléculaire s'opposaient, et que l'Etat serait défait par les structures métastables du "réseau". Ou plutôt c'est une des gravissimes fautes de ses exégètes que de le faire croire.

L'Etat provient des tout premiers réseaux de l'Histoire ; les canaux d'irrigation sumériens et les norias que les moulins à aube faisaient tourner sans fin." (p. 203-204)

Une telle exactitude dans l'expression, une telle hardiesse dans la synthèse du savoir historique et de la réflexion philosophique hissent presque cette dernière phrase au niveau de ce qui m'a toujours paru comme une des manifestations les plus ridicules de l'esprit humain, sous la plume de Bernard-Henri Lévy :

"Chacun sait aujourd’hui que le rationalisme a été un des moyens, un des trous d’aiguille par quoi s’est faufilée la tentative totalitaire. Le fascisme n’est pas issu de l’obscurantisme, mais de la lumière. Les hommes de l’ombre, ce sont les résistants… C’est la Gestapo qui brandit la torche. La raison, c’est le totalitarisme. Le totalitarisme, lui, s’est toujours drapé des prestiges de la torche du policier. Voilà la "barbarie à visage humain" qui menace le monde d’aujourd’hui." (1977, cité par J. Bouveresse dans Prodiges et vertiges de l’analogie, Raisons d'agir, 1999, souligné par AMG.)

On pourra penser que je tire trop de conclusions d'un effet de montage entre deux brefs textes qu'une trentaine d'années et le parcours de leurs auteurs séparent, et il est vrai que seuls les lecteurs de American Black Box peuvent approuver ou non, en connaissance de cause, ce parallèle, mais, dans la mesure où souvent M. Dantec met en rapport - ce qui n'est pas nécessairement en soi une bêtise, mais nécessiterait moult précisions, notamment sur l'anti-rationalisme hitlérien - les Lumières et l'extermination des Juifs d'Europe (pp. 104 et 137 par exemple [5]), dans la mesure donc où il nous sort le même pathos anti-rationaliste anti-totalitaire qu'un vulgaire Lévy ou une vulgaire Savigneau [6], il ne me semble pas indu de considérer que Maurice Dantec, de ce point de vue-là, et il est capital, patauge avec ses gros sabots et ses verrues conceptuelles dans le même pédiluve post-soixante-huitard que ces deux auteurs - le moindre adulte qui passe et leur conseille de faire l'effort d'aller dans le grand bain et de nager un peu par eux-mêmes se fait aussitôt taxer de nazi rationaliste.

Souvenons-nous des appels du pied de Maurice Dantec à la bien-pensance - "condamnez-moi, sinon je n'existe pas" -, et concluons : sur des points aussi importants que la vision de l'artiste - seul, subversif, martyr, etc. - et la condamnation du rationalisme, les Inrockuptibles ou Tecnikart, et M. Dantec, c'est kif-kif bourricot. Tout ce petit monde vit sur les mêmes schémas - improductifs - et la même comédie - dérisoire.

Il y a une vraie symétrie Savigneau-Dantec, une complémentarité, un même souci de son ego trouvant à se satisfaire dans un anti-rationalisme bouffon, un postmodernisme supposé autoriser toutes les "transgressions", y compris "anti-bien-pensance-post-68". M. Dantec a choisi d'incarner le mouton noir, ce n'est pas le rôle le plus confortable, il a plus de curiosité que J. Savigneau et, souhaitons-lui, plus de talent et d'intelligence. Cela ne suffit pas à l'en distinguer par nature.


Mon premier contact avec Maurice Dantec (si l'on excepte la lecture de La sirène rouge il y a une bonne dizaine d'années) se fit il y a quelques mois en feuilletant par hasard le passage du Théâtre des opérations (Gallimard, 2000) consacré au livre d'Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles : je me demandai alors ce qui gênait tant que cela M. Dantec dans ce livre, et pourquoi il présentait de façon aussi caricaturale, comme une attaque "égalitariste" contre "les dandys de la pensée", un livre somme toute clair et modéré, où les auteurs se contentent de repérer des textes précis au cours desquels des gens comme Lacan où Deleuze écrivirent ce qui dans l'état actuel des sciences apparaît comme une inexactitude, une généralisation trop rapide, ou une pure et simple bêtise. La lecture de American Black Box ne me laisse guère de doute à ce sujet : si M. Dantec a un telle dent contre MM. Sokal et Bricmont en particulier, et contre le rationalisme en général, c'est parce de tels individus et un tel état d'esprit sont là pour empêcher de raconter trop aisément n'importe quoi.

Et cela certes ne peut que gêner quelqu'un qui présente ou accepte que l'on présente ses livres comme "des machines de guerre au service de la vérité" (4ème de couverture), mais qui a de cette vérité et des moyens de l'atteindre une conception pour le moins laxiste. En voici quelques exemples :

- première possibilité, l'imprécision la plus classique :

"Au moins 10%, voire 12% de la population française est de confession islamique. Le triple dans une génération. Première religion de France dans moins d'une décennie, et d'ores et déjà selon moi, car je me réfère à la PRATIQUE.

Quiconque ne voit pas qu'un destin à la bosniaque nous est réservé est une sale hyène collabo, une ordure hypocrite qui, le jour venu, hurlera plus fort que les loups." (p. 313)

Une de ces ordures hypocrites s'excuse d'oser contredire le maître, mais une brève recherche Google permet en deux minutes de constater que des gens d'opinions politiques fort différentes estiment au maximum à 5 millions le nombre de musulmans en France, et encore est-il fort difficile de juger de leur degré de croyance (cf. par exemple : ici, , ou encore [7]). 5 millions sur 60, même en métacalcul postquantique dantecien, ça fait moins de 10%. "Le triple dans une génération" n'est pas justifié de manière à ce que l'on puisse rationnellement y répondre. L'invocation en majuscules et en italiques de la pratique peut donner de la majesté à ce mot (souvent American Black Box m'a rappelé cette sentence de Baudelaire sur Jules Villemain : "Goût de servilité jusque dans l'usage immodéré des capitales : "L'Etat, le Ministre, etc., etc.""), elle ne lui donne pas un contenu plus précis - comme chez Lénine, sans doute suffit-il de dire que l'on est dans le concret pour (se) convaincre que l'on s'y trouve.

- Maurice Dantec sait aussi utiliser, en grand écrivain qu'il est sans doute, un adverbe à bon escient. Voici comment il finit son compte-rendu du livre de F. Beigbeder, Windows on the world, consacré au 11 septembre :


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"Il n'y a donc rien de GRATUIT [italiques et majuscules encore, on ne comprend pas trop pourquoi] dans ce roman qui apporte la démonstration que l'on peut avoir passé sa jeunesse aux Bains-Douches ou au Queen's sans y avoir perdu son talent ni son humanité, même si je me dissocie complètement de sa dernière partie, dans laquelle Beigbeder nous confie sa foi en un avenir meilleur grâce à la démocratie mondiale de l'ONU, pourtant responsable quasi directement de ces crimes de masse." (pp. 453-454)

"Ah... Ce quasi en dit beaucoup plus qu'il ne semble.
/ Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble ;
/ Mais j'entends là-dessous un million de mots.

 - Il est vrai qu'il dit plus de choses qu'il n'est gros."

Il dit surtout tout et son contraire au sein d'un oxymore non assumé comme tel, mais qui permet à M. Dantec de proférer une accusation très forte tout en l'atténuant d'une précaution toujours utile si quelque "hyène collabo" se met en tête de lui demander le rapport précis et exact entre l'ONU et le 11 septembre.

Maurice Dantec clame son amour de longue date pour la culture anglo-saxonne - il est dommage qu'il ne semble pas y inclure la philosophie analytique, représentée ici me semble-t-il par le seul Whitehead [8], laquelle a justement pour but et/ou pour conséquence d'introduire un peu de rigueur dans l'emploi des mots.

- le raccourci historique est une bonne méthode, toujours utile, n'importe quel stalinien sait en tirer profit. Maurice Dantec ne risque pas de déroger à la règle. Je n'en donne qu'un exemple :

"S'il s'agit d'une restauration, il faut au Christianisme antique régénéré un nouvel espace, à sa mesure. Je propose comme hypothèse de départ que cet espace, sans doute transitoire, soit l'Amérique du Nord. Je propose que quelque part vers Los Alamos, là où s'élabora l'arme ultime qui mit fin à la destruction du peuple juif en détruisant plus de cinq cent mille vies en échange, et qui éclairait dans sa lumière toutes les destructions POSSIBLES de l'Humain, oui, là-bas, au Nouveau-Mexique, je propose que peut-être le souvenir de l'éclair blanc qui satura le ciel et le siècle tout entier, jusqu'à se voir dédoublé, soit le nouveau tabernacle d'une science chrétienne à réinventer." (p. 107)


Hiroshima Atomic Explosion

Je ne sais pas à qui s'adresse cette proposition "que peut-être...", je m'abstiens de trop commenter cette manifestation de l'importance que M. Dantec accorde à son bon plaisir (est-ce pour cela que le terme "gratuit" se voyait statufié dans une des citations précédentes ?) : je suis juste heureux d'apprendre que Hiroshima mit fin à Auschwitz. Nul doute en effet que seul un rationaliste totalitaire peut placer août 1945 après janvier 1945, et perdre du temps à rappeler que l'Armée Rouge, Staline ou pas Staline, joua quelque rôle dans l'affaire.


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(M. Dantec râle parce que Gallimard n'a pas voulu publier ce livre : certes la crédibilité de cet antique éditeur est ce qu'elle est, mais faire paraître de telles sornettes ne l'eût pas améliorée. Le politically correct n'a peut-être rien à voir là-dedans.)

- malheureusement, Maurice Dantec peut avoir recours à son mépris de la logique rationnelle non seulement pour se ridiculiser, mais pour écrire des phrases infectes :

"Ce qu'il y a d'intéressant dans la procédure totalement inédite que les Américains ont instituée à Guantanamo Bay, c'est que le statut d'unlawful combattant, appliqué et applicable aux terroristes du monde entier, leur permet de maintenir ces derniers dans une sorte de détention préventive infinie et uniquement sanctionnable par la justice militaire.

En clair : les Etats-Unis refondent l'esprit de Nuremberg sur la base du talion biblique, contre les ennemis déclarés de Dieu et de l'Homme : et ceux qui ont décidé par leurs crimes de s'extraire de l'humanité, on les maintiendra sans fin en attente de leur jugement." (p. 419)

C'est intéressant, effectivement. Et cohérent, surtout : à Guantanamo Bay comme dans les raisonnements de M. Dantec, il n'est pas besoin de preuves. L'accusation se suffit à elle-même, l'accusation est une lettre de cachet. On comprend que cet individu-là n'aime pas le rationalisme. Heureusement, le catholicisme vaut mieux que de pareils déchets intellectuels.


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Et hop, ni vu ni connu je t'embrouille !



M. Dantec profite de la confusion du monde pour rendre un peu moins invraisemblables ses propres confusions conceptuelles. Il profite de la forme du Journal intime - et de l'état du monde [9] - pour ne pas faire l'investissement théorique que l'importance des sujets qu'il traite devrait nécessiter. Il n'écrit pas très bien. Si ses romans sont mieux écrits, le gâchis ici n'en est que plus grand.


Ses romans, justement. Il est possible qu'ils soient très bons, c'est une opinion assez communément répandue pour qu'on lui accorde quelque crédit - et on ne peut d'ailleurs que le souhaiter. Mais à lire la prose relâchée de American Black Box on peut déjà dire que s'il est tout à fait envisageable que Maurice Dantec soit un bon romancier, ce qui est fort respectable, il y a en revanche peu de chances qu'il soit un grand romancier. Il est difficile d'imaginer un grand romancier écrire et publier des pages aussi peu travaillées que les 690 qui sont aujourd'hui l'objet de notre critique.


S'autoriser de l'état pour le moins désordonné du monde contemporain pour ne pas respecter les règles les plus élémentaires de l'argumentation, voilà une morale de gosse irresponsable : "c'est la faute aux autres !"

De même : "Lorsque j'aurai mis de l'ordre dans mes idées, je mourrai." (p. 213) - il est pour le moins complaisant de mettre sur le même plan curiosité intellectuelle et remise en question permanente, d'une part, flou conceptuel et rhétorique d'autre part.


Je comprends mieux maintenant pourquoi M. Cinéma insistait sur la sincérité de M. Dantec : c'était une manière - mais c'était à double tranchant - de signaler que pour écrire les conneries qu'il écrit il faut y croire un peu. Faute de quoi on est vraiment une ordure.


Je pourrais atténuer mon jugement par quelques regrets sur des passages intéressants qui auraient mérité une exposition plus claire et moins rapide (pp. 37, 137, 215 ("Toute authentique liberté...")), accorder quelques satisfecits (p. 422-23, contre M.-E. Nabe) [10]... Dans l'ensemble, il faut surtout regretter que des interrogations que l'on peut partager :

"Que l'on me comprenne bien, encore une fois : ce n'est pas que nous soyons a priori contre les "droits" de l'Homme, c'est que, premièrement, nous mettons en doute la primauté des démocraties modernes en ce qui concerne la protection effective de ces fameux droits fondamentaux qui, sans être promulgués comme tels sous les anciennes monarchies, comme ils l'étaient dans la Constitution de l'Union soviétique, n'en furent pas moins bien mieux protégés que sous le règne de cette dernière [assimilation indue des "démocraties modernes" à l'URSS, mais passons], et que, dans un second temps, nous considérons qu'aucune "Charte des droits" ne saurait ne pas rappeler les interdits et les devoirs du Décalogue, et ne pas faire comprendre au citoyen "libre et souverain" que, pour construire une civilisation digne de ce nom, il faut aussi savoir restreindre ses droits et envisager sereinement le sacrifice." (pp. 156-57)

aboutissent à ceci :

"Il est à peu près aussi inconcevable aujourd'hui de critiquer l'Islam qu'il l'était de critiquer le communisme dans les années 1960 et 70.

Le seul changement, mais il est notable, c'est qu'il est désormais INTERDIT PAR LA LOI RÉPUBLICAINE de critiquer une religion qui s'est donné pour but l'asservissement général de l'humanité.

De plus en plus de points de jonction "théologiques" entre le gnosticisme islamique, l'universalisme socialiste et l'occultisme nazi s'éclairent : communisme du désert, gangstérisme clanique usurpant la charge des prophètes, la religion de Mahomet est aussi le premier programme de nationalisation de Dieu.

L'Islam n'est en fait rien d'autre que l'INVENTION DE LA MODERNITÉ.

Un protonazisme qui devait influencer pernicieusement toute la pensée mécanique postchrétienne, jusqu'à ce qu'elle parvienne à sa perfection moderne, au XXè siècle, avec Hitler, ce Mahomet du Tyrol." (p. 364)

et à cela :

"Les musulmans, et pire encore les musulmanes, sont les premières victimes de l'Islam.

Ainsi, la guerre de cent ans que nous devrons conduire contre le totalitarisme islamique, où qu'il se terre, nous obligera à tout prix (car le prix, justement, serait une défaite consommée) de ne plus jamais réitérer la gravissime faute criminelle des communistes serbes, en Bosnie, qui, en agissant comme de vulgaires Mamelouks ou les SS, leurs dignes successeurs, souillèrent, avec la mémoire de Constantin le Grand, dix-sept siècles de Christianisme basilikos, c'est-à-dire royal, pour ne pas dire politique.

Nous devons considérer les populations iraniennes, turques, caucasiennes, centrasiatiques, arabes, comme les premières victimes de ce vaste mouvement de domination antéchristique qui, comme le savaient les Docteurs de l'Église, annoncerait la venue du Messie, c'est-à-dire l'Heure du Jugement dernier.

Il n'y avait sans doute que des esprits un peu simples pour penser que l'Apocalypse pourrait survenir à l'aube du Christianisme et de l'Islam.

Quinze siècles, oui, quinze siècles me semblent un bon chiffre si l'on part de l'an zéro, ou de l'an un de l'hégire, ce sera alors le début du XXIIè, l'an deux mille cent quelque chose. Cela veut dire qu'il reste cent ans, et encore. Pour avoir une chance, il faudrait résoudre le problème définitivement avant le milieu de ce siècle. Et le seul moyen de le résoudre, c'est de refondre le Christianisme, le réunifier et convertir, par la discussion et la "propagande", par la supériorité de nos arguments comme par la pureté évangélique de la Foi, les populations islamisées du globe.

Pour le reste, rien ne nous interdit l'autodéfense, et même s'il le faut vraiment, un nouvel appel à la Guerre Sainte de libération.

Mais nous devrons alors, et ceci est impératif, ne pas commettre de nouveau la tragique erreur de certains de nos chefs de guerre aux Croisades, ou des Serbo-Yougloslaves durant la guerre de Bosnie, qui consista à imiter la pratique "militaire" nazie-islamiste - en moins bien, faut-il le souligner - et ainsi souiller la cause de la défense de l'Occident. Il faudra donc continuer, sans la moindre once de complaisance, à nous conformer au Droit de la Guerre constantinien du IVè siècle, car notre honneur est de l'avoir inventé, rompant avec la longue ligne d'atrocités datant du néolithique au moins. C'est la marque de l'Islam, trois siècles plus tard, de l'avoir abrogé dans les faits, ouvrant la période la plus noire de l'humanité, parvenant, au-delà même de son influence religieuse directe, à contaminer la pensée politique et militaire moderne au point que des Européens s'exterminèrent durant des siècles dans la folie des nationalismes et des socialismes, alors que le gnosticisme mahométan, doucement, semblait attendre son heure jusqu'à la fin du XXè siècle." (pp. 370-72)

J'ai déjà évoqué le principe, emprunté à Richard Rorty, de la lecture charitable, principe selon lequel il faut toujours supposer à un texte son interprétation la plus intéressante, et à son auteur les motivations les plus louables. Avouons qu'il faut ici une bonne dose de charité (chrétienne ?), et essayons de comprendre ce que M. Dantec peut bien vouloir dire. Je crois que la seule manière de sauver ces textes, si généraux et si imprécis, est de considérer que M. Dantec fait avec l'Islam ce que P. Muray faisait avec le protestantisme : considérer que sous une religion il y a une attitude humaine fondamentale. Je n'ai pas à ma disposition le texte le plus clair de Muray à ce sujet (il me semble que c'est sa préface à La guerre contre les vandales de Procope de Césarée, reprise dans le premier volume des Exorcismes, mais je ne l'ai pas sous la main) mais me souviens assez clairement de ce qu'il cherche à exprimer : plus que des religions, le catholicisme et le protestantisme seraient des modèles de comportement inhérents à l'humanité - l'Histoire serait entre autres choses le récit de leur lutte. Muray, prudent dans l'expression comme dans l'application d'une hypothèse aussi générale, ne définit pas précisément ces termes : on comprend que le protestantisme est une espèce de rigueur excessive que l'homme s'impose à lui-même, alors que le catholicisme, en extériorisant la Loi, en libère en partie l'homme. Le protestant a intériorisé son fardeau moral et ne peut s'en débarrasser, le catholique a su se donner la possibilité de ruser dans une certaine mesure avec lui. Je n'ai pas à discuter ici pareille piste de réflexion, je l'évoque pour venir en aide à Maurice Dantec. Seule une vision globale de l'Histoire peut en effet donner quelque cohérence à un propos qui rend l'Islam responsable, "au-delà même de son influence religieuse directe", admirable formule s'il s'agit d'être vague, de ne rien prouver et de se ménager une porte de sortie au moment où il faut fournir des éléments concrets (M. Dantec donne de légères indications sur cette "influence" dans le passage sur J.-P. Voyer, p. 186, cf. annexe 1), responsable, donc, des guerres intra-européennes, et même, le lecteur sera juge de ce que j'extrapole ou pas, de l'extermination des Juifs d'Europe. Pour faire passer un tel suppositoire, il faut donc essentialiser l'Islam au point d'en faire une sorte de "côté obscur de la force" - je n'ai rien contre la science-fiction, ni par ailleurs contre certaines formes de manichéisme, mais le vocabulaire d'une série américaine quelque peu infantilisante ne vient pas par hasard à l'esprit dans un tel contexte. L'Islam serait donc une pulsion égalitariste tapie dans le coeur de l'homme, pulsion qui se serait actualisée chez les Arabes au VIIè siècle, et n'aurait eu de cesse depuis de rivaliser avec son ennemi le christianisme et "l'horrible modèle monarchique que continuait (...) de représenter la Sainte Église apostolique et romaine" (p. 186). Martin Luther, à la fois moment de l'Antéchrist et "brisure nécessaire" (p. 37) dans l'évolution du catholicisme est une sorte d'Anakin Skywalker - Dark Vador du christianisme - Adolf Hitler, lui, étant totalement passé du côté obscur.

Une telle hypothèse sur l'Histoire universelle n'est de toute évidence pas tenable, car elle repose sur une mise en équivalence de l'Islam ("ce communisme du désert", p. 279) et de l'égalitarisme ("Le communisme, cet Islam sans Dieu", p. 370) qui est tout simplement fausse. Il est fort regrettable que Louis Dumont, qui confessait sa perplexité devant l'Islam par rapport à son modèle holisme / individualisme, n'ait pas poussé la curiosité plus loin, il est dommage surtout que, sauf erreur de ma part, personne n'ait vraiment repris le flambeau, mais il suffit de constater que ce que l'on appelle communément "l'âge d'or de l'Islam", qui a duré quelques siècles, a été un univers hiérarchisé, pour que l'équivalence que cherche à établir, semble-t-il, M. Dantec, soit réfutée. Par ailleurs et réciproquement, si toute forme d'égalitarisme est musulmane, alors la monarchie absolue de Philippe II ou Louis XIV, où à peu près tout le monde sauf le monarque, est égal en droit (pas en fait), l'est - ce qui aurait certes surpris Pascal et Boileau. Et, sans entrer dans trop de détails sur la notion d'égalitarisme, comment considérer ces rois africains à qui la société donne tout pouvoir pendant un certain temps, et qui ne se privent pas d'en user ni abuser, pour les liquider à une date fixée ? Où se situent ici l'égalité, l'inégalité ? Peut-on enfin équivaloir strictement égalitarisme et modernité (rappelons la thèse : "L'Islam n'est en fait rien d'autre que l'INVENTION DE LA MODERNITÉ") ? Où caser ici les Grecs, leur démocratie sans femmes ni métèques ni esclaves ? Un Islam non abouti ? Mais les femmes en Islam, alors, qu'en faire ? Etc.

L'équivalence Islam = égalitarisme = modernité ne tient pas. Si l'on veut faire de l'Histoire universelle le récit de la lutte entre l'égalitarisme et le sens de la hiérarchie [11], on peut essayer, mais il faut définir ces termes auparavant, voir comment l'Islam y rentre, à quel moment, dans quelles limites, distinguer selon le chiisme et le sunnisme, et ainsi de suite, et ne pas mettre la charrue avant les boeufs. Ce travail préparatoire n'ayant pas été fait - et celui qui le fera pourra y consacrer une bonne partie de son existence -, rien d'étonnant à ce que l'on se trouve devant une imagerie simpliste où se mêlent ruse de l'Histoire, deus ex machina et conspirationnisme de bas étage, avec le gnosticisme mahométan, mille plus fois plus fort que la CIA selon Thierry Meyssan, tapi dans l'ombre, attendant patiemment son heure depuis des siècles... Rien d'étonnant non plus, au bout du compte, à ce qu'une telle "capacité" à surplomber l'Histoire débouche sur l'énoncé d'une préférence personnelle, seulement justifiée par le caprice de l'auteur : "Quinze siècles, oui, quinze siècles me semblent un bon chiffre si l'on part de l'an zéro, ou de l'an un de l'hégire, ce sera alors le début du XXIIè, l'an deux mille cent quelque chose." Foutre, et si l'on préfère comme "bon chiffre" le seize, le vingt, le trente-huit, la date de l'apocalypse va-t-elle changer ? Ceux qui avaient adopté le treize ou le quatorze sont manifestement de gros losers, voilà un fait dûment prouvé. Mais devons-nous alors voter pour nous mettre d'accord sur ce "bon chiffre" ? Ach, non, c'est égalitaire-égalitariste, le vote, sauf aux Etats-Unis, laissons donc Maurice Dantec décider.





M. Dantec est plus un écrivain de notre temps qu'il ne veut l'admettre, ses protestations de solitude comme de volonté de refondation de la chrétienté confirmant plutôt qu'infirmant notre jugement. Tout le monde veut être seul et tout le monde s'en plaint, tout le monde appelle à la redécouverte de la communauté (comme la Diotime de Musil... [12]), mais en exclut de fait ceux qui ne lui plaisent pas tout en se plaignant d'être exclu par d'autres. "Chacun se croit seul en enfer, et c'est ça l'enfer", comme l'écrivait il y a déjà quarante ans René Girard. Je n'ai jamais lu Maffesoli, mais ce que j'en sais me laisse à penser qu'il a mis le doigt sur l'un de nos ressorts, dénoncé justement par quelqu'un comme J.-C. Michéa [13] : le besoin de sélectionner ses contemporains, et d'ignorer, au mieux, ceux qui vous déplaisent. Pas de chance, on ne choisit pas plus ses contemporains que "ses parents ou sa famille", il faut faire avec, ce qui, je l'admets, n'est pas toujours évident. Nous sommes tous dans la même galère. Si on le refuse, l'assassinat, le suicide, le mutisme, sont les seules solutions cohérentes. Et le roman, l'oeuvre d'art ? Eventuellement, sous certaines conditions. Mais American Black Box n'appartient pas à ces catégories.

On est tout le Festivus de quelqu'un, nous sommes tous des Festivus allemands (protestants), Muray y compris, mais on l'est plus ou moins, et plus ou moins consciemment, et à sa (peu rigolarde) façon, M. Dantec l'est autant que J. Savigneau.


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Il se peut que M. Dantec ait dans la vie beaucoup d'humour, mais pas lorsqu'il écrit American Black Box. Je suggère que malgré la tendance catastrophiste, terme que je n'utilise pas ici dans un sens péjoratif, de ce livre, il y manque à la fois un réel sens du tragique et une perception fine de l'ironie des choses, je suggère que ces deux manques sont liés, et que Maurice-Dantec-auteur-de-American Black Box est un double caricatural et en négatif du Festivus de base. Et certes Dark Vador est plus intéressant que Luke Skywalker, mais enfin ce n'est pas bien difficile, et puis on est toujours dans La guerre des étoiles. [14]




Une comparaison avec Philippe Muray, auquel M. Dantec rend souvent hommage - d'ailleurs, ce qu'il écrit de mieux est souvent du sous-Muray (pp. 67, 215, 440 sq.), et sur laquelle nous finirons cette étude, peut aider à mieux cerner les limites de "l'esprit et du style" de Maurice Dantec.

A l'un l'apocalypse, à l'autre la fin de l'Histoire. Ainsi pourrait-on fort schématiquement résumer des thèmes très fortement illustrés, par M. Dantec d'une part, par P. Muray de l'autre. Notons d'ailleurs que la fin de l'Histoire de Muray vous a un côté apocalypse soft. Pour l'un comme pour l'autre, comme pour tout pamphlétaire (employons ce terme par commodité), se pose une question : jusqu'à quel point faut-il exagérer pour être compris ? Ou, du point de vue du lecteur : faut-il qu'il y ait effectivement apocalypse ou fin de l'Histoire pour juger que MM. Dantec et/ou Muray avaient raison ?

Une parenthèse pro-Voyer. Une des singularités et une des forces de ses textes : M. Voyer dresse un constat, celui du manque de communication, que j'ai tendance à traduire en termes baudelairiens d'ennui, non pas universel (est-ce que je m'ennuie, moi ?), mais généralisé (je pourrais m'amuser beaucoup plus, si les autres s'amusaient plus, amuser n'étant pas j'espère à prendre ici dans un sens "festif"), d'une part il n'en fait pas une fin de tout, d'autre part il n'infère pas de son propre ennui celui de tout le monde - a contrario, on peut être énervé par la façon dont Maurice Dantec présente son propre échec (réel ou pour la galerie, je l'ignore) comme une vérité de tous les écrivains : "Comme tout écrivain, je serai passé à côté de ma vraie vie, dont les échos hantent mes fictions." (p. 185). Que l'on soit un raté ne signifie pas que tout le monde l'est : La Fontaine, Montesquieu, Chateaubriand, Conrad, Simenon, il n'est pas impossible de trouver des exemples divers de grands écrivains qui ne sont pas passés à côté de leur "vraie vie".



Ajouté le 3.07.
Bien que je ne sois pas d'accord avec tout ce qu'écrit un participant au debordel ici, il est de fait que cette évocation de la communication selon J.-P. Voyer est bien sommaire. "Son propre ennui" notamment n'est pas très bienvenu. L'important ceci dit est ailleurs, c'est-à-dire dans la morale et la psychologie de l'écrivain : M. Voyer peut critiquer l'état du monde sans se considérer supérieur à ce monde - et sa critique y gagne. Chez Maurice Dantec il y a trop souvent à la fois l'idée que le-monde-est-pourri-mais-pas-moi et l'idée que si-pour-moi-ça-va-pas-trop-alors-pour-les-autres-ces-salauds-il-ne-faut-pas-non-plus-que-ça-gaze.




Passons et revenons à la quadrature du cercle du pamphlétaire. Une réponse commode, et de bonne guerre, est de dire : j'exagère pour mieux conjurer le péril. Il y a de cela sans doute chez Maurice Dantec. Le problème est qu'il situe trop vite la barre trop haut, ce qui d'une part nuit à ce qu'il peut y avoir d'intéressant dans ses propos, le lecteur pouvant en conclure que tant qu'il n'y a pas d'apocalypse, M. Dantec a tort, et ce qui d'autre part l'oblige à des surenchères passablement ridicules. Deux exemples :

"Il n'est pas anodin de constater que Nietzsche meurt la même année que la présentation publique des travaux de Max Planck sur la mécanique des quanta. Sans doute la collision des deux pensées aurait-elle été vraiment fatale pour toute l'humanité." (p. 136)

- tiens, pas de majuscule à l'humanité cette fois-ci, mais cela n'empêche pas les questions : fatale comment ? Les deux pensées en se rencontrant auraient-elles produit un éclair genre Los Alamos "saturant le ciel et le siècle" ? Ou faut-il imaginer une "collision" spirituelle aboutissant, par un enchaînement que même Hegel eût pu juger quelque peu rapide et mystérieux, à la fin de l'humanité ?

Maurice Dantec fut pour le "non" au TCE, et il eut bien raison. On le trouvera quand même un rien alarmiste :

"Chaque jour, ou presque, je prie pour que cette "Constitution" criminelle soit rejetée par les peuples en éveil de la Nouvelle Europe.

Car cela conduira inévitablement à une crise continentale sans précédent. La CRISE nécessaire à la Fédération européenne, la CRISE nécessaire à son émergence en tant que bloc civilisationnel au XXIè siècle, la CRISE nécessaire à la naissance, enfin, de cette NATION tant de fois avortée.

Dans le même temps je le sais, il s'agira d'un authentique cataclysme." (p. 597)

Où démarre l'authenticité du cataclysme - comme la fatalité "vraiment" fatale -, vaste question.

Muray est nettement plus fin, lorsque, dans un texte important de Moderne contre moderne [15], il vend la mèche de son idée de la "fin de l'Histoire" : il admet que cette fin ne peut se prouver, puisqu'il ne s'agit pas de dire qu'il ne se passe plus rien. Mais, et c'est là l'important, il ne se passerait plus rien de significatif au niveau d'une direction d'ensemble peut-être difficile à définir pour les acteurs, néanmoins perceptible par eux (une direction que l'on ne confondra pas avec le thème du progrès, même s'il est ici délicat de tracer une délimitation stricte). Bref, on se ferait chier - d'ailleurs, on se fait chier, et que Lynndie England


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ou Nicolas Sarkozy finissent par être les personnalités les plus fascinantes de ces dernières années, en dit tout de même long sur notre absence de mythe. Seule Bree van de Kamp, qui est d'ailleurs, entre sa frigidité et son intense volonté, comme un concentré des deux, nous fournit un repère historique - conscient parce que reconnu comme tel par "le grand public".


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Elle est de surcroît belle à croquer. Sa chevelure est baudelairienne. Print the legend !



Reprenons le fil de notre démonstration, que ces dames nous ont fait momentanément quitter : sur l'ensemble, Muray parvient à peu près (on peut dénicher des formulations excessives) à trouver un équilibre entre la nécessité d'alarmer le lecteur, en faisant croire que les jeux sont faits, la conscience qu'il ne faut pas non plus l'amener à se résigner, et la conscience que les jeux ne sont pas faits. M. Dantec est beaucoup plus maladroit de ce point de vue [16]. Par le thème qu'il a choisi d'approfondir, par la manière dont il le fait, Muray parvient à rester nuancé tout en donnant une réelle vraisemblance à son hypothèse la plus forte. Ici, la nuance étaye la démonstration. Avec sa massue, M. Dantec se condamne à taper de plus en plus fort pour faire taire tout ce qui lui résiste (ce qui évoque une nouvelle fois, en moins soft (mais en moins méchant, c'est vrai), les bien-pensants Savigneau ou Viviant), et plus fort, et encore plus fort, ce qui le rend au bout du compte aussi monotone qu'agaçant.

On ne s'étonnera pas, dans ces conditions, d'une part que Muray n'évoque pas sa vie privée, alors que M. Dantec le fait dans une certaine mesure, d'autre part, que l'on ne ressente pas le besoin, à lire Muray, de lui demander : "Et toi, dans tout ça, qui es-tu, d'où parles-tu ?", alors que Maurice Dantec attire bien vite le persiflage. Ainsi lorsqu'il déblatère sur le fait qu'il abandonne la nationalité française au profit de la nationalité canadienne (p. 590), pour tout de même, juste avant cette opération, venir en subir une autre, de chirurgie esthétique, en France (pp. 606-607) : "Frankistan" (p. 388) ou pas, la Sécurité Sociale a encore des avantages (ici aussi, ce que l'on pardonnerait à quelqu'un de moins pompeux n'attire guère l'indulgence, M. Dantec se piège lui-même avec son cirque prétentieux). Ainsi, pareillement, lorsque notre candidat au martyr, à la sainteté, à la reconnaissance..., ne s'aperçoit pas qu'il est aussi ridicule que la moindre petite frappe de banlieue lorsqu'il joue les Matamore :

"Vingt-quatre heures avant la soirée de lancement officielle [de la revue Egards], de petits nervis de l'Union des Forces Progressistes, latrine rassembleuse des crétins bilieux antianglais, antiaméricains et antisémites, ont inondé la libraire de coups de téléphone injurieux et menaçants, puis ont obligé sous la pression à ce que l'on retire l'affiche de promotion d'Egards de la vitrine. Deux jours plus tôt, au Salon du livre de Montréal, les mêmes salopes "sociales-démocrates" agressaient verbalement un de mes amis libraires parce qu'il proposait la revue sur ses étals. Pour un gaucho-révisionniste, la démocratie c'est le droit de puer de la bouche et de faire fermer celle des autres.

La prochaine fois, les enturbannés de service, surveillez bien que je ne suis pas dans les parages, sinistres michetons de l'islamisme cool : en France, en matière de politique, on joue bien plus dur que chez les bouffeurs de poutine. Je vous donnerai avec la plus grande délectation une leçon de gratis de dialectique, celle dont on se sert pour casser des briques - comme disaient les situs." (pp. 525-526)

On ne pariera pas que les "nervis" en question, qui sont sans doute effectivement, eux ou leurs frères, de belles "salopes", soient très effrayés par une menace aussi platonique. Du coup, c'est paradoxal mais c'est comme ça, Maurice Dantec apparaît presque comme une fiotte.

Dantec

Vanité, vanité... Ach, mais qui n'aurait pas honte d'écrire des conneries pareilles ?





Résumons, concluons, finissons-en... Maurice Dantec a sur tous les laïcards et bien-pensants quelques coups d'avance, on ne le lui discutera pas. C'est ce qu'il fait de cette avance qui est problématique, ce qui prouve bien qu'il ne suffit pas d'être contre la bien-pensance pour produire de belles pensées. Que l'époque soit folle et floue permet en effet à certains "charlatans de la gravité" (Baudelaire) de délirer en toute bonne conscience, la pride au coeur, en assimilant indûment leurs propres approximations au chaos du temps. Un peu de vernis "religieux" - "sincère" ou pas, là n'est pas la question - enrobe le tout, et avec ça il n'y a plus à se retenir de méta-raconter n'importe quoi.

Pour ce qui concerne l'Islam, le cas Dantec est particulièrement révélateur. Le mouvement qui depuis quelques années amène à redécouvrir l'histoire du judaïsme et du christianisme, qui remet (un peu) au goût du jour certains Pères de l'Eglise, lui permet des aperçus variés et, si ce n'est approfondis, du moins prometteurs, sur ces sujets. Les textes théoriques de la tradition musulmane sont en revanche très peu connus - et comme le dit M. Limbes, la responsabilité en incombe, bien évidemment, aux musulmans eux-mêmes -, ce qui fait, en s'autorisant des salafistes, qui ne sont pourtant pas me semble-t-il les plus intéressants ni les plus représentatifs des musulmans, que l'on peut croire possible de réduire cette tradition à un texte - effectivement capital, le Coran. Personne (de sérieux) ne réduirait le judaïsme au Lévitique. Heureusement, si l'on ose dire, les critiques de Maurice Dantec à l'égard de l'Islam sont tellement générales et incohérentes qu'il n'est pas besoin de connaître ou d'aimer cette religion pour les démonter.

Il n'est pas besoin de la connaître ou de l'aimer, mais ce devrait être le rôle d'un écrivain, d'un romancier, que de ne pas se contenter des apparences et des clichés. On reste confondu par la facilité et la légèreté avec lesquelles Maurice Dantec assimile l'Islam à certaines de ses tendances et de ses manifestations les plus voyantes (et bruyantes). Muray, une fois encore, se montrait beaucoup plus fin et plus radical (dans le sens de Marx : prendre les choses à la racine) lorsqu'en s'efforçant de synthétiser les apports respectifs du catholicisme et du protestantisme, il retrouvait les méditations d'un Wittgenstein sur le rapport à la règle, au lieu de se contenter d'avaliser les représentations communes.

Muray n'était pas franchement laïcard, mais il avait le bon goût de ne pas se bercer d'"anti-rationalisme primaire", et c'est peut-être ce qui lui a permis, tout critique qu'il ait été à l'égard de l'époque, de ne pas se croire plus extérieur à elle qu'il ne l'était - et d'éviter, lui, un cousinage spirituel gênant avec les Inrockuptibles. Les deux domaines sont liés, c'est là l'erreur de Dantec, celle des postmodernes, mais pas celle de Muray : on ne peut être un anti-laïcard intéressant, on ne peut respecter le "mystère" (Baudelaire affectionne ce terme) de l'existence, que si l'on n'oublie pas la dose de rationalisme nécessaire. On ne peut faire bouger l'époque - dans la mesure où un individu peut le faire - qu'en acceptant certaines de ses bases, les meilleures. Pas plus que le renonçant indien, l'écrivain n'est complètement à l'écart de la société : Maurice Dantec ferait mieux de l'admettre, il écrirait alors peut-être des choses intéressantes pour quelqu'un d'autre que lui, - et même pour lui, qui tel un Caliméro ayant abusé de la fumette, semble parfois le premier à se lasser de son propre numéro de martyr futuriste.


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Il retrouverait, qui sait, le chemin de l'humilité, mot qu'il écrit bien souvent mais, hélas et paradoxalement, non sans prétention.

C'est à ses conditions que l'on peut peut-être mieux évaluer l'importance et le rôle des religions en général, et du catholicisme en particulier, dans le monde d'aujourd'hui.







ANNEXES.


Annexe 1.


Voici, dans son intégralité et accompagné de quelques commentaires, le passage plus spécialement consacré à Jean-Pierre Voyer. (Je n'ai pas relevé tous les points avec lesquels j'étais en désaccord, mon silence ne vaut donc pas toujours assentiment.)

"Découverte à peu près simultanée, et pour des raisons de causalité étranges qu'il faudra que j'explicite un jour, des écrits de Jean-Pierre Voyer et d'un collectif nommé Téléologie, dont la proto-histoire se constitua, à ce que je sais, il y a une douzaine d'années sous la forme de la Bibliothèque des Emeutes, et qui a publié coup sur coup plusieurs ouvrages dont La Naissance d'une Idée, rapportée il y a peu de France au Québec.

Voyer m'avait déjà fait parvenir, environ un an après le 11 septembre 2001, une plaquette publiée aux Editions Anonymes sous le titre : Diatribe d'un fanatique. Je ne le connaissais absolument pas à cette époque, et je dois dire que son opuscule me fit bien rire : du Marc-Edouard Nabe, mais avec la prétention de l'universitaire philosophard en prime, et sans le talent de l'invective ni de la formule, à tel point qu'à plusieurs reprises il se voit obligé de citer l'auteur d'Une lueur d'espoir pour appuyer ses élucubrations dignes d'un Thierry Meyssan qui se serait tapé la rue d'Ulm.

- Jean-Pierre Voyer n'a rien d'un universitaire et n'est pas passé par la rue d'Ulm, mais ne discutons pas le jugement de M. Dantec sur sa supposée "prétention". La comparaison avec Thierry Meyssan est infondée et pernicieuse, car elle donne à penser que J.-P. Voyer remet en question la véracité des événements du 11 septembre, ce qui n'est aucunement le cas dans la Diatribe.

Une sorte de Debord mâtiné de Luther ou de Savonarole pérorant sur la destruction du nihilisme par Ben Laden et ses merdaillons de la Légion arabe. Seigneur, seul un ancien situ pouvait tomber si bas ! Imaginons un mauvais sous-produit dérivé de Julius Evola en overdose de méta-amphétamine idéologique,

- que voilà un "méta" clair et instructif... Enlevons-le, ce passage deviendra aussitôt incompréhensible !

trépignant de joie dans son appartement d'étudiant attardé et ouvrant une bouteille de champagne en provenance de la grande surface discount la plus proche (on n'imagine que très difficilement Voyer établir une différence entre un Mercier et un Cristal Roederer), devant le spectacle - ô combien jouissif pour tous ces petits protestants impuissants dont les "artistes allemands" forment l'avant-garde intellectuelle depuis longtemps - des attentats commis contre les tours du World Trade Center.

- on reconnaît là le sens de la preuve et de l'argumentation qui fait toute la valeur de American Black Box : M. Dantec n'en est pas à une supposition gratuite et calomnieuse près. Ici, l'enjeu - Jean-Pierre Voyer boit-il du bon ou du mauvais champagne ? - est relativement mince. A propos de Guantanamo, c'était autre chose. En tout cas, je ne vois pas pourquoi, dans ces conditions, il peut reprocher à Alain Soral de s'en être pris à son physique.

Ce n'est pas la première fois que des néobourgeois contestataires nous font le coup du radicalisme politique. Les fanatiques calvinistes - sur lesquels Voyer tape à bras raccourcis, histoire de se dédouaner à l'avance - ont TOUJOURS été des ALLIÉS objectifs du mahométisme.

- ceci mériterait développement. La guerre en Irak, que M. Dantec approuve à longueur de pages dans son livre, en serait en tout cas un bon exemple. M. Dantec donne ici raison à tous les altermondialistes qu'il trouve si important de vomir, lorsque ceux-ci prévoyaient qu'attaquer l'Irak ne pourrait que donner un coup de fouet au terrorisme religieux. Mais il ne semble pas s'en apercevoir. Pauvre type.

Déjà Luther s'était plaint ouvertement

- la source, la source !

de l'appui donné par les princes protestants à l'Autriche-Hongrie catholique dans sa lutte contre les Turcs, d'autres prêcheurs réformés

- la source, la source, crénom ! Il faudrait faire le travail à sa place.

suivront ses pas.

- donc, si je comprends bien, des princes protestants se sont opposés à Luther sur ce point, ce qui nuit au "TOUJOURS" de la phrase précédente. Et Luther serait un "fanatique calviniste". Cela tombe sous le sens.

Plus tard, les utilitaristes anglais (que Voyer hait trop ouvertement pour ne pas leur ressembler)

- ça veut dire quoi, ça ? On peut dire que J.-P. Voyer partage avec les utilitaristes le souci de la propagande pro-Islam, ce qui serait déjà inexact, sans recourir à ce genre de facilités rhétoriques vides de sens. A ce compte, M. Dantec serait islamiste, musulman, fanatique, nihiliste, rationaliste, stalinien...

puis surtout cette sinistre catin de Voltaire,

- cliché, cliché...

et les autres "Lumières" de l'époque, reprirent cette idée à leur compte, en vieux anti-catholiques qu'ils étaient tous, et firent en Occident la promotion de la religion musulmane, plus en accord selon eux avec les "idées de tolérance de la démocratie" que l'horrible modèle monarchique que continuait alors de représenter la Sainte Eglise apostolique et romaine.

- il y a peut-être du vrai là-dedans, mais à ce degré de généralité et sans exemples, comment en profiter ? La suite n'est guère plus précise. Je ne signalerai donc pas toujours l'absence de sources.

Car l'Islam partage cette hérésie de la "foi individuelle" et de l'anti-économie divine avec la Réforme. Mais la Réforme, en dépit de ses erreurs, de ses errements, de ses mauvais calculs d'épicier, reste indéfectiblement liée aux Evangiles et à l'Ancien Testament.

En relisant le Coran encore une fois,

- osons un procès d'intention, mais ne serait-ce pas là une galéjade ? Quoi qu'il en soit, je l'ai déjà dit, il n'y a pas que le Coran dans l'Islam, et encore faut-il parvenir à l'interpréter.

je trouve très peu, et en fait pratiquement aucune référence à ces deux Livres fondamentaux du monothéisme. Or, l'Islam se prétend pourtant dans la continuité de la foi d'Abraham.

- "Or", "pourtant"... La syntaxe de Maurice Dantec n'est pas toujours d'une grande fluidité.

Une continuité telle que son premier acte fut d'édifier une mosquée sur l'ancien emplacement du Temple puis, plus tard, d'interdire l'accès aux lieux saints de la chrétienté (Nazareth, Bethléem, Jérusalem) aux foules de pèlerins qui depuis des siècles venaient s'y recueillir. C'est d'ailleurs à plus ou moins long terme ce qui adviendra, lorsque la Cisjordanie, l'ancien Israël biblique, aura été, par la confédération des forces nihilistes, travestie en "Etat palestinien", et qu'un jour des fanatiques islamistes purs et durs y prendront le pouvoir, sous une forme ou sous une autre.

- ach... Je me contente ici de renvoyer à L'héritage de Sharon. Détruire la Palestine II (T. Reinhart, La fabrique, 2006), dans lequel il est abondamment montré que les dirigeants du Hamas, que Dieu les bénisse, qui ont été victimes des "assassinats ciblés" israéliens, étaient les plus ouverts au dialogue parmi les membres de leur parti. Ce n'est pas d'aujourd'hui, mais Israël a très souvent joué à supprimer les adversaires "crédibles", pour se plaindre ensuite de devoir affronter des fanatiques et justifier ainsi son refus du dialogue.

Prions juste pour que Jérusalem soit épargnée et reste, en attendant qu'elle redevienne Capitale du Monde, sous la protection de l'Etat juif.

L'Islam est une "continuité qui fait rupture", alors que la "scission" chrétienne scelle une Nouvelle Alliance, y compris AVEC l'Ancienne. Le prophète Mahomet est le seul prophète de ce rameau religieux à avoir prophétisé un sabre à la main, en coupant des têtes, sa succession serait florissante, jusqu'à Saint-Just, Robespierre, Lénine, Pol Pot.

- tiens, Hitler a disparu.

Si l'on observe la France, la Russie, l'ex-Indochine et le monde arabe aujourd'hui, on ne peut qu'adopter une posture de révérence absolue envers ces idéaux et les bienfaits qu'ils ont apportés à leurs peuples !

Aussi, reprendre, comme Voyer le fait ingénument, la définition du Larousse républicain au terme "Islam", qui le présente comme un syncrétisme "inspiré du christianisme et du judaïsme" n'a de cesse, chaque fois que j'y repense, de provoquer chez moi un fou rire inextinguible.

Voyer, ouvrez donc, je vous prie, les livres sacrés des religions monothéistes - une fois au moins dans votre vie d'universitaire néo-hégélien -, essayez d'y comprendre quelque chose puis, à défaut de votre conversion, nous nous satisferons de votre silence.

- sur le fond et malgré la lourdeur de ses formules, M. Dantec n'a pas ici tout à fait tort : la culture biblique et la connaissance de l'Islam ne sont pas les points forts de Jean-Pierre Voyer. Il est d'autant plus notable que ces carences ne nuisent que très peu à la démonstration faite dans la Diatribe, démonstration que M. Dantec critique d'autant plus mal qu'il peine à la comprendre. Dans un autre passage [17], il reproche à J.-P. Voyer de ne pas comprendre les rapports entre Ben Laden et l'argent. Mais la richesse de Ben Laden est justement un des pivots de l'argumentation dans la Diatribe, que M. Dantec a sans doute lue comme une banale resucée tiers-mondiste, ce qu'elle n'est pas.

Un dernier mot : Voyer a quand même l'air d'une autre trempe que les pseudo-critiques postsituationnistes dont j'ai eu connaissance, ces dernières années (je ne parle évidemment pas des raclures de bidet de la presse aux ordres). On ne doit jamais sous-estimer une haute intelligence dévoyée. Au contraire." (pp. 185-188)

- reculade ? Marque de sympathie ? Il me semble en tout cas qu'un meilleur hommage à cette "haute intelligence" eût pu constituer à lire de plus près la Diatribe d'un fanatique, et à s'intéresser à son auteur. Cela même, toute polémique mise à part, aurait permis à Maurice Dantec d'approfondir des thèmes qu'il évoque par ailleurs : l'existence de l'Economie (pp. 58-59, 171-172, où de bonnes intuitions sont malheureusement exposées de manière fort confuse, 212), ou la critique du situationnisme, domaine qu'il regrette de ne pas connaître mieux (p. 55) et où il retrouverait un auteur qu'il aime à citer, Günther Anders.

Revenons à la polémique pour conclure. Ce passage est représentatif du niveau théorique qui est trop souvent celui "atteint" par Maurice Dantec dans American Black Box : généralités, imprécisions, accusations gratuites y foisonnent, empêchant que les aperçus que la curiosité intellectuelle - intermittente certes, mais pas nulle - et la volonté de se distinguer de l'auteur l'amènent à produire de temps à autre, ne dépassent le stade de la remarque intéressante ou de l'intuition "à creuser" (par d'autres que lui), pour atteindre au statut de témoins de leurs temps - ce que l'oeuvre "métaphysique et polémique" de Maurice Dantec, à en juger par son dernier livre, n'est que par réfraction, et parce que toute oeuvre l'est plus ou moins.

"Chevanard est un grand esprit de décadence et il restera comme signe monstrueux du temps." (Baudelaire) : ce qu'écrit et publie Maurice Dantec est en soi un signe de décadence.





Annexe 2.

Il s'agit juste de quelques notes disparates sur certains rapports entre Céline et M. Dantec, notes qui n'ont pas trouvé de place idéale dans le corps du texte. Il s'agit aussi, tout bonnement, de citer Céline.

D'abord, sans entrer ici dans cette querelle ni en chercher une, je ne suis pas aussi convaincu que M. Dantec qu'il soit aisé de séparer les textes littéraires d'un auteur de ses textes politiques : "Nabe est un très bon auteur, il a le droit d'être à la rue pour tout ce qui touche à la politique internationale, ce ne sera pas le premier ni le dernier", lit-on ainsi p. 408. Il est tout à fait louable de ne pas condamner, par exemple, le Voyage au bout de la nuit du fait de l'existence de Bagatelles pour un massacre, mais il ne faut pas perdre de vue que souvent ces différents domaines d'activités sont liés dans l'esprit de l'écrivain, et qu'il faut au lecteur à la fois respecter l'auteur dans ce voeu d'être pris au sérieux partout, et aller contre l'auteur, éventuellement, non seulement d'ailleurs dans ce qu'il écrit de proprement politique mais parfois même au sein de ses romans. Renvoyons ici au Céline de Muray, et fermons cette parenthèse.

Pour ce qui est maintenant du motif de la persécution... Ce n'est pas là-dessus que j'ai fait porter l'essentiel de mes critiques à l'égard de Maurice Dantec. Qu'il s'autorise à écrire en dépit du bon sens suffit à mes yeux pour le discréditer. Et puis voilà un domaine dans lequel les esprits s'échauffent trop aisément. Je me contente donc ici de mettre en rapport trois citations, la première de M. Dantec, la deuxième d'un islamologue, Mohammed Ibn Guadi, repris à son compte par M. Dantec, la troisième issue de L'école des cadavres (je l'ai trouvée dans le dernier numéro de Tribune juive). Le lecteur jugera de la portée de ce rapprochement :

- "Il n'y a pas d'Islam militant et d'Islam modéré. Il n'y a que variations d'intensité. Les lois coraniques ne peuvent être adoucies que très provisoirement." (p. 397)

- "Le fait que des musulmans puissent déclarer que le Coran passe avant les lois de la République est parfaitement juste en Islam. Les efforts des musulmans qui souhaitent concilier islam et laïcité sont vains.

Un musulman ne peut se trouver en terre non musulmane sans l'appréhender comme un territoire où les lois islamiques doivent prévaloir. C'est tout le problème de la France." (p. 490)

- "Distinction entre les bons Juifs et les mauvais Juifs ? Ça rime à rien. Les Juifs possibles, et les Juifs impossibles, pas patriotes ? Rigolade ! Séparer l'ivraie du bon grain. (...) Le chirurgien fait-il la distinction entre les bons et les mauvais microbes ?"



Allez, un peu de grande littérature pour finir. Que l'on se rassure, je ne veux humilier personne, ou critiquer tout écrivain qui ne soit pas à la hauteur de Céline. Simplement, autant achever sur un peu de lyrisme, en un texte peu connu :

"Il faut d'abord situer les choses, que je vous raconte un petit peu comment c'est superbe Leningrad... C'est pas eux qui l'ont construit les "guépouistes" à Staline... Ils peuvent même pas l'entretenir... C'est au-dessus des forces communistes... Toutes les rues sont effondrées, toutes les façades tombent en miettes... C'est malheureux... Dans son genre, c'est la plus belle ville du monde... dans le genre Vienne... Stockholm... Amsterdam... entendez-moi. Comment justement exprimer toute la beauté de l'endroit... Imaginez un petit peu... les Champs-Elysées... mais alors, quatre fois plus larges, inondés d'eau pâle... la Neva... Elle s'étend encore... toujours là-bas... vers le large livide... le ciel... la mer... encore plus loin... l'estuaire tout au bout.. à l'infini... la mer qui monte vers nous... vers la ville... Elle tient toute la ville dans sa main la mer!... diaphane, fantastique, tendue... à bout de bras... tout le long des rives... toute la ville, un bras de force... des palais... encore d'autres palais... Rectangles durs... à coupoles... marbres... énormes bijoux durs... au bord de l'eau blême... A gauche, un petit canal tout noir... qui se jette là... contre le colosse de l'Amirauté, doré sur toutes les tranches... chargé d'une Renommée, miroitante, tout en or... Quelle trompette! en plein mur... Que voici de majesté !... Quel fantasque géant ? Quel théâtre pour cyclopes ?... cent décors échelonnés, tous plus grandioses... vers la mer... Mais il se glisse, piaule, pirouette une brise traître... une brise de coulisse, grise, sournoise, si triste le long du quai... une brise d'hiver en plein été... L'eau frise au rebord, se trouble, frissonne contre les pierres... En retrait, défendant le parc, la longue haute grille délicate... l'infinie dentelle forgée... l'enclos des hauts arbres... les marronniers altiers... formidables monstres bouffis de ramures... nuages de rêves repris à terre... s'effeuillant en rouille déjà... Secondes tristes... trop légères au vent... que les bouffées malmènent... fripent... jonchent au courant... Plus loin, d'autres passerelles frêles, "à soupirs", entre les crevasses de l'énorme Palais Catherine... puis implacable au ras de l'eau... d'une seule portée terrible... le garrot de la Neva... son bracelet de fonte énorme. Ce pont tendu sur le bras pâle, entre ses deux charnières maudites : le palais d'Alexandre le fou, rose lépreux catafalque, tout perclus de baroque... et la prison Pierre et Paul, citadelle accroupie, écrasée sur ses murailles, clouée sur son île par l'atroce Basilique, nécropole des Tzars, massacrés tous. Cocarde tout en pierres de prison, figée, transpercée par le terrible poignard d'or, tout aigu, l'église, la flèche d'une paroisse d'assassinés.

Le ciel du grand Nord, encore plus glauque, plus diaphane que l'immense fleuve, pas beaucoup... une teinte de plus, hagarde... Encore d'autres clochers... vingt longues perles d'or... pleurent du ciel... Et puis celui de la Marine, féroce, mastoc, fonce en plein firmament... à la perte de l'Avenue d'Octobre... Kazan la cathédrale jette son ombre sur vingt rues... tout un quartier, toutes ailes déployées sur une nuée de colonnades... A l'opposé cette mosquée... monstre en torture... le "Saint Sang"... torsades... torsions... giroles... cabochons... en pustules... toutes couleurs... mille et mille. Crapaud fantastique crevé sur son canal, immobile, en bas, tout noir, mijote...

Encore vingt avenues... d'autres percées, perspectives, vers toujours plus d'espaces... plus aériennes... La ville emportée s'étend vers les nuages... ne tient plus à la terre... Elle s'élance de partout... Avenues fabuleuses... faites pour enlever vingt charges de front... cent escadrons... Newsky !... Graves personnes !... de prodigieuses foulées... qui ne voyaient qu'immensités... Pierre... Empereur des steppes et de la mer !... Ville à la mesure du ciel !... Ciel de glace infini miroir... Maisons à leur perte... Vieilles, géantes, ridées, perclues, croulantes, d'un géant passé... farci de rats... Et puis cette horde à ramper, discontinue, le long des rues... poissante aux trottoirs... rampe encore... glue le long des vitrines... faces de glaviots... l'énorme, visqueux, marmotteux, grouillement des misérables... au rebord des ordures... Un cauchemar traqué qui s'éparpille comme il peut... De toutes les crevasses il en suinte... l'énorme langue d'Asie lampante au long des égouts... englue tous les ruisseaux, les porches, les coopératives. C'est l'effrayante lavette éperdue de Tatiana Famine... Miss Russie... Géante... grande comme toutes les steppes, grande comme le sixième du monde... et qui l'agonise... C'est pas une erreur... Je voudrais vous faire comprendre, de plus près, ces choses encore... avec des mots moins fantastiques...

Imaginez un petit peu... quelque "Quartier" d'ampleur immense... bien dégueulasse... et tout bondé de réservistes... un formidable contingent... toute une armée de truands en abominable état... encore nippés en civil... en loques... tout accablés, guenilleux... efflanqués... qu'auraient passé dix ans dans le dur... sous les banquettes à bouffer du détritus... avant de parvenir... qu'arriveraient à la fin de leur vie... tout éberlués... d'un autre monde... qu'attendraient qu'on les équipe... en bricolant des petites corvées... de ci... de là... Une immense déroute en suspens... Une catastrophe qui végète." (Bagatelles pour un massacre, Denoël, 1937, pp. 332-334)





Notes.


[1]
Je généralise ici trop méchamment : dans certains cas, on comprend ce que l'auteur veut dire. Il n'est d'ailleurs pas le seul à utiliser ce préfixe : Alain Badiou comme la Nouvelle Droite se sont essayés à la "métapolitique", sans que notre paysage politique s'en soit trouvé nettement transformé. Au début de American Black Box, on suit à peu près Dantec dans ses tentatives. Mais son usage de "méta" devient au fil du livre pur tic d'écriture, et tout est bientôt mis à la sauce "méta" : "métabricolage civilisationnel" (entre guillemets, p. 307), la conscience comme "écriture métacodale" (p. 465), Nietzsche comme "méta-psychologue" (entre guillemets aussi, M. Dantec sent bien que tout cela est flou, p. 650), et le livre s'achève, p. 690, sur un soleil perpétuant sa course "métahistorique" (vers l'OUEST, dernier mot du livre)...

[2]
"Je pense que Jésus le Nazaréen ne me vouera pas au fleuve de feu du Shéol si je dis que, sans les femmes, je veux dire sans la beauté de certaines femmes, même entraperçues une fraction de seconde derrière la vitre d'un train qui passe le long d'un quai d'une gare qu'on traverse sans s'arrêter, oui sans la courbure de certaines chutes de reins volées à des passantes inconnues, sans le mouvement perpétuel qui soulève et repose les corsages dont on voudrait ne jamais perdre de vue l'effarante oscillation, sans quelques regards bleus comme la nuit, noirs comme la vie, verts, fauves, noisette, éclats de cristal dans le feu vif du désir, sans ces corps comme entravés par le jeu des ombres et des lueurs sur leur peau satinée dans l'eau vive de la lumière lunaire, sans ces rares émotions arrachées à l'entropie par la grâce de la vue d'une peau dorée qui brûle au soleil de Toscane, ou de deux seins en globe de bronze qui semblent contenir toute la vérité du monde dans le clair-obscur d'une nuit d'été normande, sans cette vie que l'on peut essayer d'arracher au tombeau, oui, et aussi sans quelques actrices, chanteuses, sans une poignée de Pop Stars tellement plus belles et tellement plus grandes que les vies minables dans lesquelles nous suffoquons, oui sans quelques reines de la pop, sans les Glam-Girls de ces temps finissants, je ne serais pas ici à vous ennuyer avec mes élucubrations d'écrivain réactionnaire sous lithium." (pp. 393-394) Elle est pas belle la vie ? On se croirait dans l'inconscient d'un gamin à peine pubère, mais non déjà sans prétentions poétiques.

[3]
Voici le paragraphe d'où est issu cette expression :

"La Bible est donc bien plus qu'un "texte religieux", elle est comme un "programme" dont nous aurions oublié les clés, et plus important encore la serrure qu'elles permettaient d'ouvrir. Un "programme" que certains linguistes, cryptologues, mathématiciens, redécouvrent, trois siècles après Leibniz, et cent années au moins d'interdits rationalistes totalitaires." Rapport à la tonalité générale du livre, il ne me semble pas illégitime de ne pas restreindre la portée de cette expression à l'exégèse biblique moderne.

[4]
"Theodore Jennings, triste bouturage du calvinisme postmoderne, vient de publier un livre (qui ne publie pas aujourd'hui, surtout s'il n'a strictement rien à à dire et tout à faire valoir ?) intitulé : The man Jesus loved, dans lequel cet amputé du cortex prétend sans rire que Jésus-Christ aurait vécu une histoire d'amour torride avec celui qui allait devenir "saint Jean".

Le Christ existe, je l'ai rencontré sur un char de la Gay Pride.

Ah, mérite incomparable des salissures ultimes de la bourgeoisie, elles nous permettent de mieux prendre conscience de la puanteur qui se dégage de toute cette culture de cabinet de toilettes où surnagent, parmi les étrons du journalisme, ces colonies de madrépores rationalistes qui grouillent en salades de polypes sur les divers organes de phonation de la modernité." (p. 296)

[5]
On lit p. 137 : "Agamben démontre comment s'échelonnait le programme, le mode de programmation biopolitique de la pensée, chez les nazis. Dans les camps, non seulement on privait les hommes de leur vie, cela s'était déjà vu, mais on les privait aussi de leur mort. Non seulement on les privait de leur humanité, mais on s'efforçait précisément de fabriquer des non-hommes, c'est-à-dire des "hommes" qui survivaient à leur propre inhumanité, pas même entre la vie et la mort, mais en deçà. Ce fut l'accomplissement du programme bourgeois, industriel, comptable, rationaliste et européen. Les Lumières s'achevaient dans la Nuit et le Brouillard." "Accomplissement" est ambigu, qui suggère, volontairement ou non, que le projet ici décrit était présent depuis l'apparition des Lumières.

[6]
Josyane Savigneau est ici prise comme symbole d'Homo Festivus, en hommage notamment à un texte - disséqué par Elisabeth Lévy et Philippe Muray dans Festivus Festivus (Fayard, 2005, pp. 242 et sq.) - selon lequel, puisqu'il est scandaleusement plus commode aux hommes qu'aux femmes d'uriner debout - atroce différence naturelle qui prend une importance inattendue lorsque l'on se retrouve bloqué par un embouteillage sur l'autoroute -, eh bien, il ne reste plus, en bonne logique, qu'à corriger la nature et à couper tout ce qui dépasse... On avouera sans peine qu'une telle forme d'égalitarisme mérite les foudres de Maurice Dantec. Le problème est plutôt qu'il assimile toute revendication ou tout constat d'égalité avec de pareilles crétineries.

[7]
Un ouvrage récent, Les musulmans en France. Courants, institutions, communautés : un état des lieux (Bernard Godard et Sylvie Taussig, Robert Laffont, 2007) confirme ce chiffre de cinq millions, et rappelle de même qu'il est fort délicat de se faire une idée du "degré de croyance" de ces cinq millions de personnes : du simple respect, parfois plus culturel que religieux, de certaines traditions, à la ferveur la plus mystique, de nombreuses solutions sont possibles, et chacun - comme il est naturel pour un croyant dans un monde qui se refuse à l'être - "bricole", c'est l'expression employée par les deux auteurs, son islam comme il l'entend et comme il le peut.

[8]
Et, ceci dit sans polémiquer et en n'oubliant pas que je l'extrais de son contexte, on admettra que pour le profane cette évocation de Whitehead n'est pas d'une grande clarté : "Cette fois je savais que c'en était fini, ou plutôt que tout ne faisait que commencer. Qu'enfin le "surjet" dont parle Whitehead dans Le concept de nature était là, sa Présence est précisément la co-Présence de toutes choses avec rien, et donc la co-Présence de tout "sujet" avec l'Etre, qui toujours projette son origine, et retranscrit son télos au travers du Néant." (p. 568)

[9]
"J'écoutais Hurt, la version de Johnny Cash, depuis des jours, peinant devant l'écran où ce qui avait pour enjeu de devenir la préface de cet ouvrage devait s'inscrire.

En l'espace de quelques semaines, le monde et moi avions accompli une révolution, de celles qui nous rapprochent un peu plus à chaque orbite du crash thermique dans les hautes couches de l'atmosphère.

Cette préface allait visiblement suivre le rythme chaotique, cahoteux, tachycardiaque, du livre tout entier. Elle en serait comme une image fractacle, une maquette, ou plutôt son plan miniature, son code génétique. Il paraissait acquis qu'elle ne viendrait pas comme ça, facilement, en un joli accouchement sous péridurale littéraire. Elle nécessiterait une opération chirurgicale, comme un bombardement moderne, avec munitions GPS.

Puis, en soixante-douze heures environ, tout s'est aggloméré avec la violence lumineuse du réel dans mon cortex devenu iceberg, tels un amas de lave éruptive dévalant les pentes d'un glacier.

Cette préface est devenue une postface..." (p. 667)

[10]
En recherchant dans American Black Box certaines références, je tombe notamment sur cet aperçu :

"L'Islam est paradoxalement l'ennemi à la fois du Vieil Occident chrétien et celui de la société multiculturelle postmoderne, il nous déteste à la fois comme croisés et comme pédés." (p. 256)

Voilà qui serait à reprendre et approfondir pour une typologie des formes de l'hostilité. Et à nuancer, si l'on pense à un article paru dans Libération il y a quelques jours, au sujet d'un présentateur de télévision travelo au Pakistan. On connaît certes l'intérêt de ce journal pour ce genre de sujets, qui le pousse à voir un peu trop la vie en rose, il reste que l'Occident semble avoir de moins en moins le monopole des pédés "visibles", et que cette évolution est significative à l'intérieur des sociétés musulmanes elles-mêmes.

[11]
Repensant à l'un de mes derniers textes, sur Louis Dumont et Jacques Rancière, je me demande d'ailleurs si le terme de lutte est bien choisi : il faudrait décrire l'intrication, et la façon dont les discours des sociétés sur elle-mêmes en rendent compte, entre les égalités et les hiérarchies de fait. La "lutte" ne serait pas que dans ces discours, mais c'est d'abord et surtout là qu'on l'y trouverait.

[12]
Musil avait d'ailleurs déjà répondu (L'homme sans qualités, III, 12) sur des points importants à M. Dantec, en des phrases que je découvre alors que la rédaction de ce texte s'achève. Elles mériteraient un meilleur sort qu'une simple retranscription en note, peut-être y reviendrons-nous :

"Ulrich et Agathe étaient tombés sur un chemin qui évoquaient souvent les préoccupations des possédés de Dieu, mais ils le suivaient sans être pieux, sans croire ni à Dieu ni à l'âme, même pas à un Au-delà ou à un Recommencement ; ils étaient tombés sur ce chemin en hommes de ce monde, et ils le suivaient en tant que tels : tout l'intérêt de l'aventure était là."

"Nombre d'hommes aujourd'hui accusent la raison et voudraient nous faire accroire qu'ils pensent, dans leurs moments de plus haute sagesse, à l'aide d'une capacité particulière et supérieure à la pensée : c'est là le dernier reste public, complètement rationalisé d'ailleurs, de notre état ; la dernière étape de l'assèchement, c'est le gâchis !"

[13]
"Remarquons... qu'il n'y a de communauté ou de société, au sens strict du terme, que là où il nous est donné de vivre avec des êtres que nous n'avons pas choisis et pour lesquels, par conséquent, nous n'éprouvons pas forcément une sympathie particulière. (...) Un des signes les plus évidents de la "sécession des élites" (...) est, au contraire, la tendance de plus en plus marquée de ces dernières à privilégier désormais l'organisation en réseau, c'est-à-dire un cadre de vie fondé sur la seule dimension affinitaire." (Impasse Adam Smith, Climats, 2002)

[14]
Le seul personnage intéressant (et encore...), c'est Han Solo, l'être humain, celui qui n'oublie pas qu'il a un phallus - qui n'a donc rien à faire dans cet univers, et dont on ne retrouve d'ailleurs pas d'équivalent dans les trois "premiers" épisodes.

[15]
(Belles-Lettres, 2005, p. 295) : "Voilà la post-Histoire. Cette expression n'a pour vertu que d'indiquer un doute, un soupçon fondamental sur la consistance actuelle de la réalité. C'est extrêmement difficile à définir parce que c'est de l'ordre de la sensation, d'une sensation que l'on a ou que l'on n'a pas. Si on l'a, c'est une évidence. Telle que je l'entends, la fin de l'Histoire est une évidence, pas une découverte scientifique." On peut lire, dans le même volume et le même ordre d'idées, les commentaires sur Baudrillard, pp. 77-91.

[16]
Un exemple, ou comment un éclair de lucidité vient - momentanément - contredire une envolée lyrique pleine d'emphase, et réduire les prétentions de l'auteur à de plus justes proportions :

"Je vais vous dire pour qui j'écris : j'écris pour un homme seul, ou une femme, enfant ou vieillard, pris dans le piège démoniaque des folies futures, j'écris pour un survivant à qui parviendra ce livre, dans je ne sais quelles conditions abominables ; oui, j'écris pour toi, homme aux chromosomes matriculés et aux organes de perception collectivisés par les nanotechnologies du réseau, je t'écris par-dessus les siècles, ou disons les décennies, en tout cas par-dessus la tête des chroniqueuses de presse postmodernes et des journalistes néo-staliniens qui auront oeuvré, comme ils oeuvrent depuis toujours, à l'anéantissement de toute vie pensée sur la Terre." (p. 213, souligné par moi). Des siècles de folie future à l'intelligence d'une Savigneau, l'obstacle à franchir pour notre héroïque chroniqueur a beaucoup diminué de taille au cours de la phrase. (La suite heureusement ramène le lecteur aux habituelles hauteurs danteciennes.)

[17]
"Dans l'opuscule de Voyer sur le 11 septembre, cette affirmation tordante comme quoi Ben Laden serait un vrai croyant, qu'il n'adorerait pas, lui, à la différence du méchant chrétien protestant George Bush, son dieu et l'Argent, mais un seul Dieu, celui de la Foi.

Quiconque sait comment fonctionne la nébuleuse Al-Qaeda, comme d'ailleurs tous les groupuscules de pouilleux terroristes, ne peut que s'esclaffer devant tant d'angélisme de démocrate bigot, ou tant de fourberie stalinoïde. Même BHL n'ignore rien des pratiques mafieuses de ces myriades de groupuscules et peut vendre ainsi des millions de bouquins après avoir fait deux semaines de tourisme à Karachi, en reprenant ce que tout le monde sait depuis des lustres, y compris Voyer qui lui n'en a cure.

Ce qui en fait, par conséquent, un hypocrite de première.

Voyer prétend combattre l'enculisme, en gros

- en très gros !

la théorie du grand méchant Nanglais Hobbes, précurseur des grands méchants Naméricains capitalistes. Pourtant, à chaque mot, à chaque phrase, à chaque idée, on devine l'enculeur professionnel, rodé à toutes les techniques les plus raffinées du fistfucking universitaire." (pp. 222-223) Au royaume des fantasmes, les masos sont rois...




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