mercredi 13 janvier 2010

Place de l'Étoile.

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"Y a-t-il cinéaste au monde plus libre que lui ?", écrivait (je cite de mémoire), dans le livre qu'il lui a consacré, Pascal Bonitzer au sujet de Rohmer. C'est me semble-t-il ce qui nous manquera finalement le plus après le décès de celui-ci. On s'afflige d'ordinaire des destins tragiques : ici, nous serions plutôt attristés du fait de l'incroyable réussite de cet itinéraire d'abord quelque peu laborieux - bien que grand critique, ou parce que grand critique, c'est lui qui reste à garder la maison Cahiers du cinéma à la fin des années 50, pendant que les autres s'éclatent à Cannes et enchaînent films et gonzesses -, voire presque incertain (Le signe du Lion), puis de plus en plus maîtrisé, sans jamais que cette maîtrise soit au service de la complaisance de l'auteur. C'est doublement vertigineux :


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non seulement à partir d'un certain moment (vers la fin des années 70 je pense, avec le génial La femme de l'aviateur), Rohmer a pu tourner à peu près ce qu'il a voulu, non seulement il n'a tourné - à chacun ses préférences - à peu près que de bons ou d'excellents films, mais il s'est renouvelé en permanence, il a toujours surpris.


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D'où d'ailleurs que l'on ne puisse dissocier chez lui les deux versants de son oeuvre, le versant proprement « rohmérien » (les Contes moraux, les Comédies et proverbes), et les oeuvres que l'on considère d'ordinaire à part (de La marquise d'O, qui me le fit comprendre et aimer, à Triple agent en passant par L'arbre, le maire et la médiathèque et L'anglaise et le duc - mises bout à bout, elles finissent par former un imposant corpus) : Rohmer est justement parvenu à surprendre aussi bien dans la variation mineure d'un film à l'autre qu'en s'attaquant à des projets où personne ne l'attendait (un peu comme Hawks, finalement : toujours le même film, avec de subtiles modifications, et puis de temps en temps un film complètement différent - et parfois plus même que les autres).

Évidemment, pour cela il y avait un prix à payer, et en l'occurrence, selon Godard, ce sont les acteurs qui le payaient, puisque Rohmer semble-t-il ne les défrayait que très modérément. Le fait que beaucoup d'entre eux ont tourné plusieurs fois pour lui semble prouver qu'ils y trouvaient tout de même leur compte.

Quoi qu'il en soit, ce n'est pas un hasard si celui que l'on peut donc considérer comme un des cinéastes les plus libres de l'histoire du cinéma, aussi bien d'un point de vue artistique que d'un point de vue financier, nous propose une oeuvre dont les apories et paradoxes de la liberté sont parmi les thèmes les plus importants.


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Comme Bunuel, dont il est si proche, bien qu'à ma connaissance il ne lui vouât pas de goût particulier, comme le meilleur Renoir, qui fut au contraire un de ses maîtres, Rohmer en sut assez long sur les imprévisibles chemins de la liberté pour y retrouver toujours sa voie. Et nous y emmener avec lui ! N'oublions pas que tout ce que j'écris ici ne vaut que parce que notre homme rencontra le succès, que parce que ses films sont d'accès aisé, faciles à voir et à revoir : je n'ai rien contre un cinéaste comme Luc Moullet, il s'en faut, mais la reconnaissance publique à laquelle accéda Rohmer, non seulement lui permit de continuer à travailler, mais fait partie de la grandeur de son oeuvre.


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Et c'est donc, au bout du compte, ce qui nous manquera le plus du fait de sa disparition : plus personne dans le cinéma n'incarne une possibilité d'un tel accomplissement personnel et artistique. Un vieux catholique un peu réac prouvait qu'on peut le faire, qu'il n'y avait pas de fatalité à l'invasion de l'anticonformisme banal, version artiste maudit ou version pro-américaine, d'ailleurs non antithétiques (je vous laisse mettre les noms). Voilà : jusqu'à nouvel ordre, de cette possibilité de réussite au sein du marasme, il n'y a plus de preuve vivante.


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lundi 11 janvier 2010

Vivre libre - et mourir.

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Cela fait longtemps que je vis avec ce sentiment un peu idiot que, de même que, selon l'aveu de Godard, la célébration de Truffaut par « la grande famille [d'enculés] du cinéma français » avait permis à ses copains ou ex-copains de la Nouvelle Vague de vivre leur vie à peu près tranquillement, sa mort précoce les avait en quelque sorte protégés ; et qu'en revanche, dès que l'un des survivants y passerait, les autres enchaîneraient rapidement - l'histoire du cinéma français s'achevant alors avec eux.

Ce sentiment ne saurait prétendre à l'intelligence. Mais il ne rend pas plus facile à avaler le décès d'Éric Rohmer - même s'il avait bientôt 90 ans, et en lui une vie d'artiste pour le moins enviable. - Les hommages vont bientôt dégueuler, le mieux comme d'habitude est de les éviter et de revoir les films. Tout de même, cet homme a réussi à faire bien jouer Arielle Dombasle !


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Au passage, j'ai d'abord détesté Rohmer (Conte de printemps) avant de m'y convertir - peut-être cela doit-il figurer dans un texte, même laconique, consacré à un cinéaste catholique.

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lundi 14 décembre 2009

Tout est dit.

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Je tombe par hasard en feuilletant le Journal de Leiris (Gallimard, 1992) sur ce passage :

"Notre mort est liée à la dualité des sexes. Un homme qui serait à la fois mâle et femelle, et capable de se reproduire seul, ne mourrait pas, son âme se transmettant sans mélange à sa postérité.

La haine instinctive que les sexes ont l'un pour l'autre vient peut-être de la connaissance obscure de ce fait que la mortalité est due à la différenciation des sexes. Rancune violente, balancée par la tendance à l'unité (...) qu'ils tentent de satisfaire par le coït." (en date du 13 octobre 1924 ; p. 69, ça ne s'invente pas).

Notre finitude - le péché originel - liée à la fois à la conscience de la mort et à celle de la différence des sexes et de ce qu'elle implique - l'amour aussi bien que la « haine », évidemment, l'ineffaçable violence du rapport sexuel... Je ne sais pas si c'est significatif, mais c'est tout cas amusant que ces lignes si judéo-chrétiennes aient été écrites par quelqu'un alors si compromis avec le surréalisme. - Qui ne risque rien n'a rien !


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lundi 30 mars 2009

Votez Dieudonné !

Ce titre n'a aucun rapport, ou peu de rapport, avec ce qui suit.

Le maître s'en étant pris il y a peu à un film qui a eu son importance dans ma vie, je me permets de republier ci-après la note que j'avais consacrée à
La Prisonnière du désert, en mai 2007,

note qui,
via Baudelaire, évoque aussi les Etats-Unis, la crise actuelle, sans oublier, cerise sur le gâteau rapport aux travaux en cours, la dimension sacrificielle des religions.


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Peut-être est-il temps d'imaginer un monde sans Etats-Unis (avec des Etats-non-Unis ?), sans « hégémonie culturelle ». Cette perspective attise la curiosité : de là à renier le Hollywood des années 50, qu'un Eric Rohmer n'hésitait pas à comparer à l'Athènes du Ve siècle ou à la Florence de la Renaissance... Piété pour le passé !









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La découverte des saillies anti-américaines qui parsèment les textes de Baudelaire consacrés à Poe laissent un sentiment mêlé : notre grand poète-théoricien fut-il génial prophète ? Est-il au contraire le parfait représentant d'un état d'esprit français facile et envieux ? A moins que ce qui fut sa lucidité propre ne soit devenu au fil du temps pont-aux-ânes de notre suffisance et de notre inquiétude.

On peut aussi considérer que lorsqu'il évoque les Etats-Unis, Baudelaire parle surtout de la France - comme ce sera le cas lorsqu'il séjournera en Belgique - et comme nous faisons beaucoup nous-mêmes - si nous n'avions pas le sentiment que "notre continent [est] déjà trop américain" ("Pléiade", t. II, p. 293), nous ne serions pas plus choqués par les fast-foods et Paris Hilton que nous ne le sommes par le goût des chinois pour la viande de chien ou que nous ne l'avons été par l'élection d'une actrice porno à la députation en Italie.

Les textes que je vais citer - au même titre d'ailleurs que ceux de Chateaubriand, qui, lui, a vu l'Amérique naître - n'en sont pas moins fulgurants. Baudelaire fait même ce que Chateaubriand, qui a pourtant connu les Indiens, et sauf erreur de ma part, ne fait pas, au moins explicitement et d'un point de vue théorique, à savoir du comparatisme antropologique entre l'avant - les sociétés primitives - et l'après - le futur, l'Amérique (cette "grande barbarie éclairée au gaz" (p. 297)).

Cela commence par une incise (p. 321) : "Dans ce bouillonnement de médiocrités, dans ce monde épris des perfectionnements matériels - scandale d'un nouveau genre qui fait comprendre la grandeur des peuples fainéants..." - et cela se poursuit, quelques paragraphes plus loin (pp. 325-326), par une analyse, comme si Baudelaire reprenait cette incise au vol, si j'ose dire, et s'attachait à l'approfondir :

"Nul philosophe n'osera proposer pour modèles ces malheureuses hordes pourries, victimes des éléments, pâture des bêtes, aussi incapables de fabriquer des armes que de concevoir l'idée d'un pouvoir spirituel et suprême. Mais si l'on veut comparer l'homme moderne, l'homme civilisé, avec l'homme sauvage, ou plutôt une nation dite civilisée avec une nation dite sauvage, c'est-à-dire privée de toutes les ingénieuses inventions qui dispensent l'individu d'héroïsme, qui ne voit que tout l'honneur est pour le sauvage ? Par sa nature, par nécessité même, il est encyclopédique, tandis que l'homme civilisé se trouve confiné dans les régions infiniment petites de la spécialité. L'homme civilisé invente la philosophie du progrès pour se consoler de son abdication et de sa déchéance ; cependant que l'homme sauvage, époux redouté et respecté, guerrier contraint à la bravoure personnelle, poète aux heures mélancoliques où le soleil déclinant invite à chanter le passé et les ancêtres, rase de plus près la lisière de l'idéal. Quelle lacune oserons-nous lui reprocher ? Il a le prêtre, il a le sorcier et le médecin. Que dis-je ? il a le dandy, suprême incarnation de l'idée du beau transportée dans la vie matérielle, celui qui dicte la forme et règle les manières. Ses vêtements, ses parures, ses armes, son calumet, témoignent d'une faculté inventive qui nous a depuis longtemps désertés. Comparerons-nous nos yeux paresseux et nos oreilles assourdies à ces yeux qui percent la brume, à ces oreilles qui entendraient l'herbe qui pousse [référence à un personnage de Mme de Staël, semble-t-il] ? Et la sauvagesse à l'âme simple et enfantine, animal obéissant et câlin, se donnant tout entier et sachant qu'il n'est que la moitié d'une destinée, la déclarerons-nous inférieure à la dame américaine dont M. Bellegarigue (rédacteur du Moniteur de l'Epicerie !) a cru faire l'éloge en disant qu'elle était l'idéal de la femme entretenue ?"


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On aura sans doute remarqué que non seulement Baudelaire ne recule pas devant les conséquences, disons machistes pour aller vite, de son attitude comparative, mais qu'il en remet même une couche, légèrement fantasmatique, en ce sens. Quelques lignes plus loin (le texte original est disponible ici), il ne recule pas non plus devant ses conséquences humaines :

"Quant à la religion (...), j'avoue sans honte que je préfère de beaucoup le culte de Teutatès [dieu gaulois exigeant des sacrifices humains] à celui de Mammon ; et le prêtre qui offre au cruel extorqueur d'hosties humaines des victimes qui meurent honorablement, des victimes qui veulent mourir, me paraît un être tout à fait doux et humain, comparé au financier qui n'immole les populations qu'à son intérêt propre. De loin en loin, ces choses sont encore entrevues, et j'ai trouvé une fois dans un article de M. Barbey d'Aurevilly une exclamation de tristesse philosophique qui résume tout ce que je voudrais dire à ce sujet : « Peuples civilisés, qui jetez sans cesse la pierre aux sauvages, bientôt vous ne mériterez même plus d'être idolâtres ! »"

Nous voilà, via l'influence de Joseph de Maistre, revenus sur les terres d'un Bataille ou d'un Girard. Rappelons néanmoins, de peur que la fascination exercée par Baudelaire ne nous entraîne dans une dichotomie trop stricte, que le sacrifice humain n'est pas l'apanage de toutes les sociétés primitives, tant s'en faut, et qu'il n'y a pas à choisir nécessairement (Trobriand forever !), même si nos propres sociétés semblent redécouvrir cette pente, entre Teutatès et Mammon - d'ailleurs, nous avons plutôt tendance à avoir les deux pour le prix d'un, et de plus en plus. Qui vivra verrra.

La suite est plus convenue peut-être, mais contient assez de perles pour que je ne m'abstienne pas de la citer (p. 327-328) :

"Il sera toujours difficile d'exercer, noblement et fructueusement à la fois, l'état d'homme de lettres, sans s'exposer à la diffamation, à la calomnie des impuissants, à l'envie des riches, — cette envie qui est leur châtiment ! — aux vengeances de la médiocrité bourgeoise. Mais ce qui est difficile dans une monarchie tempérée ou dans une république régulière, devient presque impraticable dans une espèce de capharnaüm, où chaque sergent de ville de l'opinion fait la police au profit de ses vices, — ou de ses vertus, c'est tout un ; — où un poète, un romancier d'un pays à esclaves, est un écrivain détestable aux yeux d'un critique abolitionniste ; où l'on ne sait quel est le plus grand scandale, — le débraillé du cynisme ou l'imperturbabilité de l'hypocrisie biblique. Brûler des nègres enchaînés, coupables d'avoir senti leur joue noire fourmiller du rouge de l'honneur, jouer du revolver dans un parterre de théâtre, établir la polygamie dans les paradis de l'Ouest, que les Sauvages (ce terme a l'air d'une injustice) n'avaient pas encore souillés de ces honteuses utopies, afficher sur les murs, sans doute pour consacrer le principe de la liberté illimitée, la guérison des maladies de neuf mois [intéressant point pour une généalogie de l'avortement], tels sont quelques-uns des traits saillants, quelques-unes des illustrations morales du noble pays de Franklin, l'inventeur de la morale de comptoir, le héros d'un siècle voué à la matière. Il est bon d'appeler sans cesse le regard sur ces merveilles de brutalités, en un temps où l'américanomanie est devenue presque une passion de bon ton, à ce point qu'un archevêque a pu nous promettre sans rire que la Providence nous appellerait bientôt à jouir de cet idéal transatlantique."


En guise de conclusion, je me permettrai de rappeler cette idée, empruntée à Olivier Razac et évoquée dans un de mes premiers textes, selon laquelle "les Nord-Américains ont transféré sur le cow-boy, dans la réalité valet des basses œuvres des hommes d'affaires, les valeurs de l'Indien qu'ils ont génocidé : sens de l'honneur, goût de la solitude, de l'indépendance, de la liberté, des grands espaces... " - ce que le fait que le merveilleux chef indien de La prisonnière du désert soit interprété par un acteur allemand confirme à sa manière...

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U.S. go home...?

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mercredi 3 septembre 2008

Gustave Flaubert, c'est moi (ter).

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Vous l'aviez oublié, il semble lointain ? Certes. Il n'en est pas moins durable.




Je n'avais jamais lu Bouvard et Pécuchet. Le moins que l'on puisse dire est que ce roman fournit quelque appui à la thèse selon laquelle il n'y a rien de bien nouveau sous le soleil moderne. En voici certains exemples, « actuels » si l'on veut, ou au contraire, sinon éternels (bien que tous ne soient pas uniquement liés à la modernité), permanents en régime moderne. Ni Flaubert ni moi-même ne prenons à la légère toutes ces questions - en même temps on ne peut s'empêcher de les prendre à la légère - à la fois pour ne pas devenir complètement fou et à cause du ridicule de ceux qui les prennent trop au sérieux. Il m'est à cet égard difficile de ne pas me retrouver dans les extraits de la correspondance réunis par Claudine Gothot-Mersch dans sa préface à l'édition "Folio", quoi que je pense par ailleurs du diagnostic moral par lequel elle les introduit :

"La Correspondance montre en lui un esprit chagrin, rejetant indistinctement le blanc et le noir, pratiquant cet anarchisme un peu léger qui n'est pas rare chez les intellectuels bourgeois. « Républicains, bourgeois, réactionnaires, rouges, bleus, tricolores, tout cela concourt d'ineptie. » « Bourgeois et socialistes sont à fourrer dans le même sac. » « Je trouve le Matérialisme et le spiritualisme deux impertinences égales. » « Le néo-catholicisme d'une part et le socialisme de l'autre ont abêti la France. Tout se meurt entre l'Immaculée Conception et les gamelles ouvrières. » (...) Même type de réflexion dans le domaine politique : « la loi Ferry [ou celle dite “sur le voile”]. Ceux qui la défendent et ceux qui l'attaquent m'embêtent également. » Bref : « il y ainsi une foule de sujets qui m'embêtent également par n'importe quel bout on les prend »."

Bien évidemment, il fait partie de la grandeur de Flaubert de n'en être pas resté, en tant qu'artiste, à cet "anarchisme un peu léger", d'avoir exploré ce sentiment d'« égalité de tout » par l'ennui en régime démocratique, montré ses aspects comiques comme son arrière-plan tragique - ou le contraire.

En voyant ainsi surgir, au détour des pages de Bouvard et Pécuchet, tel ou tel problème « contemporain », on grimace donc : entre le rire et la gêne, voire la douleur. Le petit florilège qui suit ne vous procurera pas ces sentiments mêlés avec la même intensité qu'un roman dont le but est justement de les susciter, mais peut néanmoins vous en donner quelque idée :

- Bouvard et Pécuchet baba-cools (j'ai déjà cité une phrase tirée de ce passage ; je n'imaginais pas alors que le fil que je tirais là allait me mener à Musil et l'« homme moyen », méditation toujours en cours...) :

"Déjà ils se voyaient en manches de chemise, au bord d'une plate-bande émondant des rosiers, et bêchant, binant, maniant de la terre, dépotant des tulipes. Ils se réveilleraient au chant de l'alouette, pour suivre les charrues, iraient avec un panier cueillir des pommes, regarderaient faire le beurre, battre le grain, tondre les moutons, soigner les ruches, et se délecteraient au mugissement des vaches et à la senteur des foins coupés. Plus d'écritures ! plus de chefs ! plus même de terme à payer ! - Car ils possèderaient un domicile à eux ! et ils mangeraient les poules de leur basse-cour, les légumes de leur jardin, et dîneraient en gardant leurs sabots ! - « Nous ferons tout ce qui nous plaira ! nous laisserons pousser notre barbe ! »" (Ch. I, p. 66)

- "Ils firent des voyages dans tous les environs de Paris, et depuis Amiens jusqu'à Évreux, et de Fontainebleau jusqu'au Havre. Ils voulaient une campagne qui fût bien la campagne, sans tenir précisément à un site pittoresque, mais un horizon borné les attristait. Ils fuyaient le voisinage des habitations et redoutaient pourtant la solitude." (Id., p. 67)

- "Ils avaient plaisir à nommer tout haut les légumes : « Tiens : des carottes ! Ah ! des choux. » (Id., p. 72)

(Je me permets : cette phrase évoque le délicieux numéro de citadine à la campagne d'Arielle Dombasle dans L'arbre, le maire et la médiathèque de Rohmer, à voir évidemment.)

- Bouvard et Pécuchet écolos, contre l'agro-alimentaire :

"Leurs études [de biologie] se développant, ils en vinrent à soupçonner des fraudes dans toutes les denrées alimentaires." (II, p. 112)

- Bouvard et Pécuchet mystico -« païens », voire new age :

"...Où il y a des menhirs, un culte obscène a persisté. Témoin ce qui se faisait à Guérande, au Croisic, à Livarot. Anciennement, les tours, les pyramides, les cierges, les bornes des routes et même les arbres avaient la signification de phallus - et pour Bouvard et Pécuchet tout devint phallus." (IV, pp. 179-180)

- Bouvard et Pécuchet, artistes, soignent leur look :

"Généralement, on les méprisait.

Ils s'en estimaient davantage. Ils se sacrèrent artistes. Pécuchet porta des moustaches, et Bouvard ne trouva rien de mieux, avec sa mine ronde et sa calvitie, que se de faire « une tête à la Béranger ! »

Enfin, ils résolurent de composer une pièce.

Le difficile c'était le sujet." (V, p. 213-214)

- Bouvard et Pécuchet baudelairiens :

"Bientôt, ils arrivèrent à la question du Progrès.

Bouvard n'en doutait pas dans le domaine scientifique. Mais en littérature, il est moins clair - et si le bien-être augmente, la splendeur de la vie a disparu." (VI, p. 256)

- vitalisme, progressisme, gauchisme, spiritisme, volonté de synthèse sont rassemblés en un paragraphe via l'instituteur "Petit, homme de progrès" :

"La Science est un monopole aux mains des Riches. Elle exclut le peuple. A la vieille analyse du moyen âge, il est temps que succède une synthèse large et primesautière ! La Vérité doit s'obtenir par le Coeur - et se déclarant spiritiste, il indiqua plusieurs ouvrages, défectueux sans doute, mais qui étaient le signe d'une aurore." (VIII, 290)

- Bouvard et Pécuchet wittgensteiniens :

"Ils entrèrent dans la Logique.

Elle leur apprit ce qu'est l'Analyse, la Synthèse, l'Induction, la Déduction et les causes principales de nos erreurs.

Presque toutes viennent du mauvais emploi des mots.

- « Le soleil se couche, le temps se rembrunit, l'hiver approche » locutions vicieuses et qui feraient croire à des entités personnelles quand il ne s'agit que d'événements bien simples ! - « Je me souviens de tel objet, de tel axiome, de telle vérité » illusion ! ce sont les idées, et pas du tout les choses, qui restent dans le moi, et la rigueur du langage exige : « Je me souviens de tel acte de mon esprit par lequel j'ai perçu cet objet, par lequel j'ai déduit cet axiome, par lequel j'ai admis cette vérité. »" (Id., pp. 306-307)

(Notons tout de même que Wittgenstein ne se faisait guère d'illusions sur la nécessité du flou du langage : il estimait seulement sur certains problèmes des clarifications langagières pouvaient avoir un effet « thérapeutique », et ce que ce n'était déjà pas si mal.)

- et bien sûr, Bouvard et Pécuchet flaubertiens :

"Alors une faculté pitoyable se développa dans leur cerveau, celle de voir la bêtise et de ne plus la tolérer." (Id., p. 319)



Il y a quantité d'autres passages, de la comparaison du christianisme et du bouddhisme en faveur de ce dernier (p. 365) aux intérêts corporatistes ("chacun réclamant pour soi les privilèges, au détriment du plus grand nombre", p. 404) en passant par une brève dévotion de Pécuchet à Hegel ("Bouvard feignait de comprendre", p. 314), mais il ne s'agit pas non plus d'être exhaustif. Et puisque, pour citer encore Flaubert, "la bêtise consiste à vouloir conclure", je finis sans finir, par une concession aux problèmes du jour, en notant simplement, dans la lignée de la note anti-anglaise de M. Defensa, datée d'hier, ces clichés pro-anglais issus du Dictionnaire des idées reçues :

Albion : "Pour en faire l'éloge : « la libre Angleterre »."

Anglais : "Tous riches..."

(Et bien sûr : Budget : "Jamais en équilibre.")

Rien de nouveau sous le soleil, l'herbe est plus verte ailleurs... Café du commerce ou non, difficile de ne pas « conclure »aujourd'hui par une enfilade de lieux communs !

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samedi 9 février 2008

Le procès.

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Voici un nouvel extrait du livre de J. Bouveresse sur Musil, et un nouveau thème, celui de la probabilité. Entre la statistique, la philosophie de l'histoire, et la morale. Je présente aujourd'hui une distinction logique, dont j'essaierai de montrer les conséquences éventuelles sur d'autres plans. La parole à Maître Jacques.

"Lorsqu'on s'interroge sur ce qu'ont pu être les causes d'un événement comme [la Première Guerre mondiale], il peut être utile de faire une distinction du genre de celle que l'on trouve chez Bolzano entre la cause complète et la cause partielle ou incomplète. « Nous ne devons, écrit Bolzano, jamais entendre par cause que l'ensemble de tous les objets dans l'existence desquels réside la raison et cela signifie la raison complète de l'existence d'un autre objet, qui est appelé l'effet. Nous ne devons donc jamais nous permettre d'appeler un objet la cause d'un autre, s'il n'est pas à lui seul, mais seulement en liaison avec d'autres choses, en mesure de conférer l'existence à l'objet. Car dans ce cas-là il n'est qu'une partie de la cause et ne peut donc mériter tout au plus que le nom d'une cause partielle.» Bolzano soutient que seules les causes partielles existent dans le temps avant le fait ; la cause complète, en revanche, ne peut pas exister autrement qu'en même temps que son effet. Elle doit commencer et également cesser avec lui. « Car, nous dit Bolzano, dire que la cause - et non la cause partielle - mais la cause complète d'un certain effet a commencé à exister à un certain moment, ce n'est tout de même bien rien dire d'autre que : elle a commencé à agir à ce moment-là ; et dire qu'elle a commencé à agir, ce n'est à nouveau manifestement rien dire d'autre que : son effet a commencé. » Et, de la même façon, dire que la cause a cessé d'exister, c'est dire qu'elle a cessé d'agir et donc que son effet a, lui aussi, pris fin. Bolzano conclut de tout cela que Dieu n'a pas pu exister dans le temps avant la création des substances finies, s'il constitue, comme il est supposé le faire, la raison complète de leur existence, car sans cela d'autres raisons auraient dû encore être ajoutées dans le temps pour que cette création ait lieu.

- passons sur ce dernier point.

Si l'on croit généralement qu'un certain laps de temps peut s'écouler entre le commencement de l'existence de la cause et celui de l'apparition de l'effet, c'est parce qu'on pense que des circonstances déterminées doivent encore être réalisées pour que la cause soit amener à « manifester son action ». Mais à partir du moment où le mot « cause » est utilisé dans son sens le plus strict, qui est évidemment aussi le plus rare, il est clair que les circonstances qui déterminent l'entrée en action de la cause doivent être considérées elles-mêmes comme des parties de la cause.

Si nous appliquons cette distinction des deux sens du mot « cause » à l'explication d'un événement comme le déclenchement de la Première Guerre mondiale, nous devons dire que le moment où la cause complète a été réalisée et celui auquel l'effet produit a commencé ont dû être rigoureusement identiques. C'est en fait une seule et même chose de dire que l'événement a commencé à un certain moment et de dire que sa cause complète a été réalisée à ce moment précis. Aussi longtemps que l'on peut se représenter la cause comme donnée sans que pour autant l'effet le soit nécessairement, cela signifie que la cause a encore besoin d'être complétée avant l'événement pour que celui-ci se produise. Ce que Bolzano appelle la cause complète ne peut être qu'une condition suffisante, c'est-à-dire nécessitante, de l'événement : si la cause est donnée, l'événement ne peut pas ne pas l'être également. Mais si les causes qui sont constituées par des événements antérieurs ne constituent jamais qu'une partie des conditions nécessitantes, il n'y a pas de raison de supposer que l'effet était nécessaire à l'avance. Pour pouvoir affirmer qu'il l'était, il faut être prêt à soutenir que l'ensemble complet des conditions nécessitantes peut exister et existe généralement avant l'effet qui en résulte.

Une conséquence importante de tout cela est que, si, lorsque nous nous efforçons de prédire ou, en tout cas, d'anticiper un événement historique qui ne s'est pas encore produit, nous ne pouvons utiliser pour cela que des causes qui le précèdent dans le temps, ces causes sont intrinsèquement condamnées à rester partielles. C'est seulement au moment où l'effet commence que nous pouvons être certains que la cause complète est réalisée. Aussi près que nous soyons de l'événement, le système dont nous nous efforçons de déterminer le futur immédiat reste ouvert, parce qu'il manque encore à la cause les déterminations ultimes qui sont nécessaires pour individuer complètement l'événement dans sa singularité historique et le rendre en même temps inévitable. C'est bien l'impression que l'on a, lorsqu'on raisonne après coup sur le déclenchement d'une catastrophe comme celle qui s'est produite en 1914. On pense généralement, dans les cas de ce genre, et on a certainement raison de le faire, que les événements ont tenu à très peu de chose et que des changements minimes dans les circonstances et dans les péripéties qui ont précédé immédiatement l'explosion finale auraient suffi pour que tout soit changé. C'est ce qui nous incite à considérer qu'aucune des causes que nous pourrions songer à invoquer et aucune combinaison de causes de cette sorte n'étaient suffisantes pour faire de l'événement un événement qui devait nécessairement se produire. Mais, dirait Bolzano, c'est parce que les causes auxquelles nous songeons sont toujours encore des causes qui ont précédé l'événement et qui sont, par conséquent, partielles. Il n'y a rien de contradictoire dans le fait de dire que l'événement pouvait jusqu'au bout être évité et d'affirmer en même temps qu'il ne pouvait pas ne pas se produire, à partir du moment où sa cause complète était réalisée. Si, comme il y a de bonnes raisons de le supposer dans le cas des événements historiques, la cause complète de l'événement ne peut être réalisée que par la rencontre qui n'a lieu qu'une seule fois sous cette forme précise d'une multitude de série causales partielles et si cette rencontre coïncide précisément avec le début de l'événement lui-même, il n'est pas surprenant que, comme le dit Musil, l'événement semble ne tolérer la nécessité qu'après coup, parce qu'il n'est devenu nécessaire qu'au moment où il a commencé effectivement à se produire, mais en même temps exige après coup cette nécessité, parce que savoir qu'un événement s'est produit consiste ipso facto à savoir que sa cause complète a été réalisée, même si nous n'avons généralement qu'une connaissance très imparfaite et très incomplète des éléments multiples et complexes dont elle était constituée et de la façon dont ils se sont agencés dans cette occurrence pour produire l'événement." (La voix de l'âme..., pp. 259-262 ; 1995)


D'un point de vue que l'on appellera faute de mieux politique, cette distinction nourrit le (relatif) optimisme d'un Musil sur les (très relatives) possibilités d'intervention des individus par rapport au cours de l'histoire : aussi longtemps que les choses ne sont pas jouées, aussi longtemps qu'il n'y a que des causes partielles et pas une cause complète, on peut encore espérer intervenir de façon à produire un effet - quitte à (Weber, Boudon, effets pervers, sagesse antique, etc.) être contre-productif et à encourager sans le vouloir une évolution que l'on voudrait contrecarrer, tout cela est vieux comme le monde.

D'un point de vue que l'on appellera faute de mieux déontologique, cette distinction tombe pour nous à pic, puisqu'elle justifie aussi bien les attaques ad hominem (Bernard-Henri Lévy, Nicolas Sarkozy sont (de petits enculés et) des causes du désordre du monde et doivent être combattus, moqués, critiqués, si possible humiliés), qu'une certaine modération sur le fond (Bernard-Henri Lévy et Nicolas Sarkozy ne sont que (de petits trous du cul et) des causes bien partielles de ce désordre, et ne doivent donc pas être « bouc-émissarisés » de ce fait). Au passage, cela nous permet d'éviter la thématique et le champ lexical (ou, si l'on veut, la « grammaire », voire le « jeu de langage ») de la « théorie du complot » comme des adversaires de cette (parfois imaginaire) théorie : prouver que X est une cause partielle d'un événement n'implique pas que Y n'est pas (ou est) une autre cause partielle du même événement. Accuser, preuves à l'appui, X, ne veut pas dire le « diaboliser ». Mais considérer X comme une cause complète d'un événement est extrêmement délicat (et revient le plus souvent, dans les faits, à le « diaboliser ») : songeons aux difficultés de la justice (ce qui nous ramène à Musil et au cas du tueur Moosbrugger dans L'homme sans qualités) à établir les responsabilités dans la moindre affaire de meurtre. Lorsqu'il s'agit d'un événement d'ordre politique, avec l'enchevêtrement ininterrompu de causes partielles en interaction plus ou moins forte entre elles (honni soit...), c'est encore plus difficile. (Maistre, qui n'a aucune sympathie, c'est peu de le dire, pour les révolutionnaires, et qui parle souvent d'eux en termes de faction et de complot, est le premier à admettre : "La Révolution française a pour cause principale la dégradation morale de la Noblesse." (Considérations sur la France, éd. « Bouquins », p. 272). Il faudrait d'ailleurs un jour essayer de montrer qu'en matière politique la « cause principale » est toujours à chercher en premier lieu chez les détenteurs du pouvoir. Ce qui pose tout de suite la question gênante : qui a le pouvoir ? - Une autre fois.)

Dans un autre ordre d'idées, ce texte n'est pas sans rappeler la conférence de Bergson Le possible et le réel (1930), où l'on trouve les passages suivants :

"Qu'on puisse insérer du réel dans le passé et travailler ainsi à reculons dans le temps, je ne l'ai jamais prétendu. Mais qu'on y puisse loger du possible, ou plutôt que le possible aille s'y loger lui-même à tout moment, cela n'est pas douteux. Au fur et à mesure que la réalité se crée, imprévisible et neuve, son image se réfléchit derrière elle dans le passé indéfini ; elle se trouve ainsi avoir été, de tout temps, possible ; mais c'est à ce moment précis qu'elle commence à l'avoir toujours été, et voilà pourquoi je disais que sa possibilité, qui ne précède pas sa réalité, l'aura précédée une fois la réalité apparue. Le possible est donc le mirage du présent dans le passé : et comme nous savons que l'avenir finira par être du présent, comme l'effet de mirage continue sans relâche à se produire, nous nous disons que dans notre présent actuel, qui sera le passé de demain, l'image de demain est déjà contenue quoique nous n'arrivions pas à la saisir. Là est précisément l'illusion. C'est comme si l'on se figurait, en apercevant son image dans le miroir devant lequel on est venu se placer, qu'on aurait pu la toucher si l'on était resté derrière. En jugeant d'ailleurs ainsi que le possible ne présuppose pas le réel, on admet que la réalisation ajoute quelque chose à la simple possibilité : le possible aurait été là de tout temps, fantôme qui attend son heure ; il serait donc devenu réalité par l'addition de quelque chose, par je ne sais quelle transfusion de sang ou de vie. On ne voit pas que c'est tout le contraire, que le possible implique la réalité correspondante avec, en outre, quelque chose qui s'y joint, puisque le possible est l'effet combiné de la réalité une fois apparue et d'un dispositif qui la rejette en arrière. L'idée, immanente à la plupart des philosophies et naturelle à l'esprit humain, de possibles qui se réaliseraient par une acquisition d'existence, est donc illusion pure."

"Hamlet était sans doute possible avant d'être réalisé, si l'on entend par là qu'il n'y avait pas d'obstacle insurmontable à sa réalisation. Dans ce sens particulier, on appelle possible ce qui n'est pas impossible : et il va de soi que cette non-impossibilité d'une chose est la condition de sa réalisation. Mais le possible ainsi entendu n'est à aucun degré du virtuel, de l'idéalement préexistant. Fermez la barrière, vous savez que personne ne traversera la voie : il ne suit pas de là que vous puissiez prédire qui la traversera quand vous ouvrirez. Pourtant du sens tout négatif du terme « possible » vous passez subrepticement, inconsciemment, au sens positif. Possibilité signifiait tout à l'heure « absence d'empêchement » ; vous en faites maintenant une « préexistence sous forme d'idée », ce qui est tout autre chose. Au premier sens du mot, c'était un truisme de dire que la possibilité d'une chose précède sa réalité : vous entendiez simplement par là que les obstacles, ayant été surmontés, étaient surmontables. Mais, au second sens, c'est une absurdité, car il est clair qu'un esprit chez lequel le Hamlet de Shakespeare se fût dessiné sous forme de possible en eût par là créé la réalité : c'eût donc été, par définition, Shakespeare lui-même. En vain vous vous imaginez d'abord que cet esprit aurait pu surgir avant Shakespeare : c'est que vous ne pensez pas alors à tous les détails du drame. Au fur et à mesure que vous les complétez, le prédécesseur de Shakespeare se trouve penser tout ce que Shakespeare pensera, sentir tout ce qu'il sentira, savoir tout ce qu'il saura, percevoir donc tout ce qu'il percevra, occuper par conséquent le même point de l'espace et du temps, avoir le même corps et la même âme : c'est Shakespeare lui-même."

J'ai cité ce qui est le plus proche de Bolzano, dont j'ignore totalement la connaissance qu'en avait Bergson. Dans d'autres passages de sa conférence, celui-ci, emporté par sa passion pour la « création continue d'imprévisible nouveauté » (formule qui bien sûr rappelle les expressions baudelairiennes de « vitalité universelle » ou de « variété, condition sine qua non de la vie ») me semble par trop estimer que « les portes de l'avenir s'ouvrent toutes grandes » et qu'« un champ illimité s'offre à la liberté. » Restons baudelairo-musilo-wittgensteiniens sur ce point : le pire n'est jamais sûr, mais il est tout de même souvent ce qu'il y a de plus probable. (Ce sera sans doute l'objet d'un prochain texte.)



Et c'est ainsi que Sarkozy est grand (et enculé).

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jeudi 1 novembre 2007

"La détestable humanité..." Travaux pratiques.

Lorsque l'on évoque avec une certaine régularité les thèses de C. Castoriadis, on peut être repéré par M. David Curtis, lequel semble avoir pour but dans la vie de recenser tout ce qui s'écrit dans le monde sur l'auteur de L'institution imaginaire de la société. Pour faire partager son savoir, M. Curtis ne se contente pas de son site, il vous envoie périodiquement des mails vous présentant ses plus récentes découvertes.

Dans la dernière livraison figure une synthèse sur une querelle ayant opposé Pierre Vidal-Naquet à M. Bernard-Henri Lévy à l'occasion de la sortie du Testament de Dieu, en 1979, querelle qui inspira à Castoriadis quelques réflexions pertinentes (et un rien pontifiantes). D'un côté je vous en conseille la lecture, aussi bien pour juger de l'étendue des erreurs commises par le voyou Lévy, que pour constater l'inanité de sa défense (si quelqu'un vous fait remarquer que vous écrivez des conneries, il est "totalitaire", argument de tous les minables d'aujourd'hui - repris ad nauseam par Alain "Mon-Dieu-qu'il-est-con" Finkielkraut, par l'épreinte Sollers, etc.)... ; d'un autre côté, cette n-ème confirmation de la nullité et de la crapulerie intellectuelle d'un des hommes les plus puissants de France ne laisse pas d'être déprimante.

Aron lui aussi mit à Lévy le nez dans sa merde à l'occasion de la parution de la tentative, intitulée L'idéologie française, tentative que l'on pouvait croire à l'époque (1981) ratée, de soumettre la France à l'enculisme sioniste via une vision négationniste de son passé - qui, comme chacun sait, ne fut que haine des Juifs, depuis le baptême de Clovis au moins - : rien n'y fait, même pas - surtout pas ? - la flopée de livres sortis ces dernières années, Lévy n'est toujours pas crédible, mais il est toujours actif.

"Il ne faut pourtant pas le brûler" - certes -, il ne faut sans doute même pas chercher à l'empêcher de nuire. Il en est de lui comme de Nicolas Sarkozy, parler d'eux, en bien ou en mal, leur rendra toujours service. Mais ne pas en parler, c'est passer à côté d'intéressants symptômes. Si le cynisme est la forme de franchise la plus adaptée à une époque hypocrite, on ne peut louer ces deux bateleurs de leur cynisme sans les condamner du même coup, et nous avec : tout au plus peut-on, non sans perplexité, admirer cette énergie de funambules cocaïnés - mais ils sont déjà tombés plusieurs fois - disons donc de somnambules cocaïnés cherchant à nous emmener Dieu sait où, du moment que nous les regardons nous y emmner,

- et en revient-on au lieu commun selon lequel on a les élites que l'on mérite. BHL, c'est moi, Sarkozy, c'est moi - en plus riches.

Restent :

- une question : dans ce contexte, Finkie et Sollers sont-ils moins cyniques ou moins intelligents que BHL et N. Sarkozy ? "Les deux mon colonel", j'imagine ;

- une consolation :


normal_Desperate_Housewives1_3

le genou de Bree vaut bien celui de Claire...


- une solution à long terme : bientôt, les pauvres n'auront plus de quoi manger.

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