mardi 2 août 2011

Des priorités logiques et de leurs conséquences.

Un peu à la façon dont Maurras souligne avec fermeté qu'une idée n'a pas à être généreuse ou gentille, mais vraie, Evola, dans un texte écrit en 1940 ("L'Angleterre et la déchéance de l'idée d'Empire"), met utilement les points sur les i, et rappelle que l'enculisme n'est pas mauvais parce qu'il est méchant ou injuste, mais qu'il est injuste parce qu'il est faux, repose sur une conception erronée de la nature humaine (etc., cf. épisode précédent) :

"Malheureusement, la sensibilité de nos contemporains a été comme anesthésiée par le matérialisme triomphant, si bien qu'elle considère tout au plus - y étant amenée uniquement par l'instinct et par les effets de conséquences matérielles catastrophiques - qu'un monde contrôlé par la ploutocratie bourgeoise est un monde d'injustice. Mais parler d'injustice est aussi vague qu'indéterminé. C'est d'une dégradation et d'une usurpation qu'il conviendrait de parler - tout le reste n'étant que simple conséquence -, dégradation et usurpation par rapport à une conception supérieure du droit et à une légitimation plus haute de la puissance (...). Que la puissance se définisse par la richesse, par l'or, et que les nations « puissantes » ainsi conçues, sans aucun titre de supériorité, contrôlent le monde et y fassent la pluie et le beau temps - ceci est beaucoup moins une « injustice » que quelque chose d'absurde, d'anormal, d'irrationnel. C'est une situation analogue à celle d'un corps dans lequel les fonctions de la vie végétative animale, en s'hypertrophiant, tendraient à prendre la direction du tout, s'assujettissant toute autre force, toute autre faculté : il s'agit d'un phénomène purement pathologique et tératologique." (in Essais politiques, Pardès, 1988, p. 91-92)

De ce point de vue, cela est aussi clair que logique, et même d'une simplicité, c'est le cas de le dire, biblique : qui a vécu par l'enculisme périra par l'enculisme.

D'ailleurs, en cas de crise, "dans le meilleur des cas, il s'agira de combattre par désespoir, pour sauver sa peau, voire ses biens, car les démocraties ploutocratiques font songer à celui qui, placé devant l'alternative de donner sa bourse ou sa vie, préfère finalement risquer celle-ci." (Les hommes au milieu des ruines,, p. 134) - ceci est écrit en 1965.

Ces raisonnements et remarques amènent à penser que notre monde va se juger lui-même, que l'on saura à la « fin », en tout cas s'il y en a une, à quel point il était mauvais : qu'il ne parvienne pas à se redresser, à remettre les choses en ordre, que la « fatalité » de la crise l'emporte, et la messe sera dite : ce monde n'était fait que pour s'autodétruire. Ce qu'il pouvait avoir de bon étant, ce sera alors prouvé, en portion bien trop congrue par rapport à ce qu'il avait de mauvais, il n'y aura pas à le regretter.

- Le pire, ou le plus drôle, étant que tout le monde le sait et que cette crise finale, comme l'était la lutte dans le temps, cette crise, je le maintiens, est comme un « obscur objet du désir » pour nous. Ce que nous souhaitons au fond, c'est que cette crise - « systémique », pour parler comme M. Defensa - soit tellement grave qu'elle ne nous laisse plus d'excuses, de même qu'elle ne laissera pas d'échappatoire à nos « élites » usurpatrices, comme dit Evola : seul un choc d'une exceptionnelle gravité pourrait dessiller les yeux fermés par le dogmatisme et les croyances utopiques des Sarkozy et autres enculés. Les choses deviendraient tellement simples que la médiocrité intellectuelle de ceux-ci ne serait plus un obstacle : il n'y aurait de toutes façons plus le choix - donc pas de possibilité de se tromper une n-ème fois.

Tel me semble être, si l'on en juge par ce que l'on perçoit des équilibres des forces politiques et morales à l'heure actuelle, en France tout au moins, l'espèce de pari de nos contemporains : que notre monde devienne si abominable qu'il n'ait pas d'autre solution que de parvenir à se sauver. La conscience même de la nullité de ce monde autorisant à ne rien faire pour le changer : c'est un paradoxe, mais aussi un certain réalisme de ce que la « force qui va » de ce monde permet concrètement à ceux qui voudraient lutter à contre-courant : pas grand-chose. Ce que la forme de défaitisme contenue dans ledit paradoxe ne risque certes pas d'améliorer...

Reste que l'issue de ce pari - empreint de « désespoir » et non de valeurs positives, comme le notait Evola - est des plus incertaines : pour reprendre les termes du baron, il s'agit de risquer sa vie plutôt que sa bourse, en espérant que la peur alors éprouvée pour sa vie permettra (comment ?) de la sauver - et tant qu'à faire, de sauver la bourse par la même occasion - quitte à rogner un peu sur celle-ci, ce qui de toutes façons est le cours actuel des choses. Le beurre et l'argent du beurre, toujours... Ce n'est pas gagné.

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mercredi 13 janvier 2010

Place de l'Étoile.

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"Y a-t-il cinéaste au monde plus libre que lui ?", écrivait (je cite de mémoire), dans le livre qu'il lui a consacré, Pascal Bonitzer au sujet de Rohmer. C'est me semble-t-il ce qui nous manquera finalement le plus après le décès de celui-ci. On s'afflige d'ordinaire des destins tragiques : ici, nous serions plutôt attristés du fait de l'incroyable réussite de cet itinéraire d'abord quelque peu laborieux - bien que grand critique, ou parce que grand critique, c'est lui qui reste à garder la maison Cahiers du cinéma à la fin des années 50, pendant que les autres s'éclatent à Cannes et enchaînent films et gonzesses -, voire presque incertain (Le signe du Lion), puis de plus en plus maîtrisé, sans jamais que cette maîtrise soit au service de la complaisance de l'auteur. C'est doublement vertigineux :


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non seulement à partir d'un certain moment (vers la fin des années 70 je pense, avec le génial La femme de l'aviateur), Rohmer a pu tourner à peu près ce qu'il a voulu, non seulement il n'a tourné - à chacun ses préférences - à peu près que de bons ou d'excellents films, mais il s'est renouvelé en permanence, il a toujours surpris.


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D'où d'ailleurs que l'on ne puisse dissocier chez lui les deux versants de son oeuvre, le versant proprement « rohmérien » (les Contes moraux, les Comédies et proverbes), et les oeuvres que l'on considère d'ordinaire à part (de La marquise d'O, qui me le fit comprendre et aimer, à Triple agent en passant par L'arbre, le maire et la médiathèque et L'anglaise et le duc - mises bout à bout, elles finissent par former un imposant corpus) : Rohmer est justement parvenu à surprendre aussi bien dans la variation mineure d'un film à l'autre qu'en s'attaquant à des projets où personne ne l'attendait (un peu comme Hawks, finalement : toujours le même film, avec de subtiles modifications, et puis de temps en temps un film complètement différent - et parfois plus même que les autres).

Évidemment, pour cela il y avait un prix à payer, et en l'occurrence, selon Godard, ce sont les acteurs qui le payaient, puisque Rohmer semble-t-il ne les défrayait que très modérément. Le fait que beaucoup d'entre eux ont tourné plusieurs fois pour lui semble prouver qu'ils y trouvaient tout de même leur compte.

Quoi qu'il en soit, ce n'est pas un hasard si celui que l'on peut donc considérer comme un des cinéastes les plus libres de l'histoire du cinéma, aussi bien d'un point de vue artistique que d'un point de vue financier, nous propose une oeuvre dont les apories et paradoxes de la liberté sont parmi les thèmes les plus importants.


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Comme Bunuel, dont il est si proche, bien qu'à ma connaissance il ne lui vouât pas de goût particulier, comme le meilleur Renoir, qui fut au contraire un de ses maîtres, Rohmer en sut assez long sur les imprévisibles chemins de la liberté pour y retrouver toujours sa voie. Et nous y emmener avec lui ! N'oublions pas que tout ce que j'écris ici ne vaut que parce que notre homme rencontra le succès, que parce que ses films sont d'accès aisé, faciles à voir et à revoir : je n'ai rien contre un cinéaste comme Luc Moullet, il s'en faut, mais la reconnaissance publique à laquelle accéda Rohmer, non seulement lui permit de continuer à travailler, mais fait partie de la grandeur de son oeuvre.


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Et c'est donc, au bout du compte, ce qui nous manquera le plus du fait de sa disparition : plus personne dans le cinéma n'incarne une possibilité d'un tel accomplissement personnel et artistique. Un vieux catholique un peu réac prouvait qu'on peut le faire, qu'il n'y avait pas de fatalité à l'invasion de l'anticonformisme banal, version artiste maudit ou version pro-américaine, d'ailleurs non antithétiques (je vous laisse mettre les noms). Voilà : jusqu'à nouvel ordre, de cette possibilité de réussite au sein du marasme, il n'y a plus de preuve vivante.


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lundi 2 novembre 2009

Le prix Renaudot de F. Beigbeder.

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J'ai suffisamment pris mes distances avec certains aspects de la logique de Lucien Rebatet pour avoir aujourd'hui le droit de lui jeter des fleurs. Sans aborder encore le si émouvant massif des Deux étendards, que l'on ne saurait présenter par un échantillon de citations, même bien choisies, voici donc, tirées des Décombres, quelques saillies sur la vie sociale et politique française à la fin de l'entre-deux-guerres, dont je vous laisse goûter l'actualité par rapport à notre France sarkozyste, festive, déprimée, braillarde, inefficace, ne se posant que les questions qu'elle sait ne pas pouvoir résoudre... Pas de photos dans le corps du texte aujourd'hui - je pourrais mettre les mêmes que la dernière fois.

"Tout cela ressemblait à une vaste placidité. Paris tout entier exhalait l'épatement des viandes et des digestions, des loisirs fades et niais, le ruminement doux et bête de ce gros animal au repos que forment quatre millions endimanchés de bipèdes présumés pensants." (II, 8)

"Comme tous les ministres de la démocratie française, il [Daladier] vivait en vase clos, beaucoup plus isolé du peuple que n'importe quel monarque absolu de jadis, parmi des politiciens enfermés dans les abstractions et les calculs de leur bizarre métier, tous en sécurité derrière leurs privilèges, et pour qui un déplacement de voix représentait un dommage bien plus grand qu'une guerre." (I, 5)

Le Front populaire :

"On assistait toujours à la vieille pitrerie des partis gesticulant des rôles. (...) Les finances étaient pillées, l'économie saccagée, la plus grossière démagogie substituée à toutes les règles du gouvernement des hommes. La politique extérieure, où la gabegie avait des conséquences encore plus sinistres mais moins immédiates, était le fort de ces messieurs, le terrain où ils ne faiblissaient jamais, où ils pouvaient se livrer à toutes leurs lubies et tout leur sectarisme, où leur vénalité devenait la plus profitable, où ils cueillaient à foison les arguments jetés aux prolétaires impatients et qui commençaient à soupçonner la comédie. (...) La France exécutait devant l'Europe entière une grossière pantomime, présentant un derrière fuyard et foireux quand elle devait montrer les dents, clamant qu'elle ne permettrait ni ceci ni cela, et dégringolant dans une trappe à guignol quand ceci ou cela s'était produit. Elle se gargarisait avec des décoctions d'entités genevoises [la SDN], elle pelotait amoureusement des foetus de peuples lointains, et refusait aigrement, sous des prétextes insanes, l'alliance qu'une grande nation lui offrait à sa porte." (I, 2) - Lucien pensait à l'Allemagne de Hitler : cet exemple, ou contre-exemple, nous porte à la prudence, sans nous empêcher de penser qu'avec la Russie, tout de même, il y a de quoi parler...

"J'avais de plus en plus conscience d'une fatalité de la guerre : non la fatalité grotesque du droit et de la morale, qui n'a servi que de prétexte à l'usage des ingénus et des algébristes, mais la fatalité de la maladie. La démocratie, au point où elle en était parvenue de judaïsation, d'asservissement aux ploutocraties, aux desseins de leur impérialisme financier, portait en elle la guerre comme un cancéreux porte la mort." (II, 8)

- jusqu'à un certain point, on dirait du Jaurès ("Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l'orage"). Peut-être faut-il aussi se demander si le monde de la démocratie, c'est-à-dire le monde où est né la démocratie, n'est pas plus guerrier que celui auquel il a succédé. A suivre ! - Il est par ailleurs possible de remplacer dans cette citation « guerre » par « crise ».

En attendant... ce qui nous attend, guerre ou crise, il est à craindre que le Français ne l'aborde comme il a vécu la « drôle de guerre » :

"Eh bien ! Je ne vois plus qu'une resquille goguenarde ou une vaste et invincible passivité.

A l'appel des affiches blanches [la mobilisation], les hommes sont venus, vieux, chevaux de guerre bien domestiqués, sachant l'événement obscur, convaincus aussi par expérience qu'il en est toujours ainsi, que l'humble Français de ce siècle est ballotté au gré d'inaccessibles personnages, et de leurs querelles, qu'il serait bien vain d'approfondir. Les insolentes inégalités qu'ils ont en spectacle ne leur inspirent même pas un mouvement de rébellion. Ce ressort-là aussi, chez eux, est détendu. L'autre nuit, avec deux caporaux et huit hommes, nous montions la garde de la prison, corvée fastidieuse entre toutes. Sur le coup de huit heures, le chef de poste arriva, un sergent tout pareil aux autres, et que cependant, rien qu'à la tête, nous saluâmes du même mot : « Merde, un garde mobile ! » C'en était un en effet, de vingt-six ans, frais et prospère, et qui se révéla aussitôt plus tracassier et d'une morgue plus stupide que douze adjudants réunis. J'en étais exaspéré au point que vers minuit, quand il venait pour la dixième fois dans la cour vérifier ma jugulaire et mon fourreau de baïonnette, je luis lâchai en face, sous la lune, mon paquet : « N'as-tu pas honte d'embêter ainsi de pauvres diables, qui ont trente-cinq ans et quinze sous par jour, quand tu touches dix-huit cent balles, nourri, logé, blanchi et couchant avec ta femme, pour ne pas aller te battre, toi, un soldat de métier ? »

J'étais le seul encore capable de ce sursaut, qui a laissé du reste le mobile pantois. Mais quatre jours plus tard, comme n'avions pas de sous-off avec nous, les camarades ont délibérément lâché la garde, passé la nuit au bordel, et pour être plus sûrs de leurs prisonniers, ils les ont emmenés avec eux chez les garces, y compris un espèce de sinistre fou muet, déserteur en prévention de conseil de guerre, qui la veille s'était rué sur une sentinelle couteau au poing." (III, 15)

- encore un peu d'esprit de désobéissance, même irresponsable, pour aller prendre du plaisir (sur le dos des putes, mais les pauvres n'ont guère d'autre solution ou distraction), mais plus assez pour affronter le supérieur petit merdeux... C'est l'internet porno au bureau, la main libre prête à appuyer sur la touche escape !


Pour finir, et bien sûr, sans quoi Lucien ne serait pas Lucien, cet éloge du cosmopolitisme, hélas incomplet, car ne s'adressant qu'aux oeuvres d'art, et non pas, comme chez Baudelaire, à l'infinie variété de la vie : "Ma grande affaire [en 1939, dégoûté momentanément de la politique] avait été aussi d'aller (...) rendre une enthousiaste visite aux tableaux du Prado, de suivre encore une fois un des ces pèlerinages cosmopolites aux grandes oeuvres humaines, qui restent dans notre siècle un des signes les moins discutables de la civilisation." (II, 8)


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- Eh oui, c'était avant la « consécration littéraire » de Beigbeder...

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jeudi 10 juillet 2008

11 septembre catholique (II) : "Nous vaincrons parce que nous sommes les plus morts ?"

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"Oui, Joseph de Maistre, Barrès, Péguy et les autres étaient des réacs sublimes en leur temps, qui auraient donné leur peau et qui ont donné leurs livres pour l'Occident en péril, mais uniquement parce qu'il était à l'époque encore défendable, qu'il était la civilisation même, qu'il regorgeait d'enthousiasme, de religiosité, d'inventivité, contre les « barbares » qui fonçaient tête baissée. Quand on pense qu'en 1914, pour Suarès, les barbares, les fanatiques, les terroristes, n'étaient pas des métèques incultes du fin fond de l'Arabie, mais tout simplement les Allemands du Kaiser qui osaient s'en prendre à la France éternelle ! Oui, les ennemis de la civilisation étaient des enfants de Goethe aux portes de Strasbourg !

Ce que les Occidentalistes ne comprennent pas aujourd'hui, c'est que tout ce qu'ils fantasment sur l'Occident qui n'est plus se trouve justement dans l'Orient qu'ils combattent idéologiquement par goût du paradoxe.

C'est l'Orient aujourd'hui qui détient la dignité du monde, sa capacité de résistance, sa grandeur d'âme, son sens de la parole donnée, son courage guerrier, son hospitalité sacrée, sa foi absolue et son esprit de croisade, pourquoi pas ? Autant de valeurs qui étaient l'apanage de l'Occident et qui sont toujours vivantes à l'Est. Il faut donc être logique et s'adapter, se déplacer, dévier son son espoir là où ça se passe. Je continue à maintenir qu'aujourd'hui un Bernanos ne défendrait pas l'Occident de George W. Bush et d'Ariel Sharon ; que Massignon évidemment serait à Bagdad ; que Dominique de Roux trouverait des accents gaulliens à Saddam Hussein et que Léon Bloy s'interrogerait avec passion sur l'âme d'Oussama comme il [le fit] sur celle de Napoléon. Bref, le meilleur moyen d'être occidental aujourd'hui, c'est soutenir l'Orient dans sa résistance contre ce qu'est devenu l'Occident." (M.-E. Nabe, Crève, Occident!, 2003, repris dans J'enfonce le clou, Rocher, 2004, pp. 30-31)

La série en cours intitulée "11 septembre catholique" est un ensemble de variations et de réflexions sur ce texte de Marc-Edouard Nabe, autant clarifier mes buts et incertitudes dès maintenant. Notons donc qu'il y a ici trois questions différentes :

- la véracité du diagnostic sur les écrivains : je donnerai la prochaine fois quelques éléments de réponse concernant Bernanos (j'en ai déjà donné un peu). Sur de Roux, M.-E. Nabe a certainement raison. Sur Bloy... je donnerais cher pour le savoir ! - Mais évidemment, il ne s'agit ici que de cas particuliers ;

- la véracité du diagnostic sur l'Orient (sur l'Occident, la question ne se pose hélas plus guère - j'ai d'abord écrit : "ne se pose déjà plus", j'ai rajouté le "guère" parce qu'on ne peut tout à fait s'y résigner. Non ? ). N'y ayant jamais mis les pieds, vilain casanier, je ferais peut-être mieux de la fermer... Il me semble néanmoins, relativement aux informations que l'on peut glaner et aux intuitions que l'on a le sentiment de pouvoir suivre avec quelque raison, que sur ce point, c'est-à-dire l'Orient non pas en tant que tel mais par rapport à l'Occident, le meilleur texte que l'on puisse lire est celui de Jean-Pierre Voyer : "Murawiec penseur de réservoir" - non seulement le meilleur par son propos, mais par l'importance de ses hésitations sur ce qui dans les pays musulmans actuels s'élève contre l'Occident : une antique civilisation, ou ce ce qui est qualifié dans la Diatribe d'un fanatique de « religion de synthèse » - hésitation non seulement sur ce diagnostic, mais sur l'éventuelle joie que l'on peut en retirer. Ainsi : certains mouvements politiques musulmans - les Frères Musulmans, le salafisme... - sont-ils une forme inévitablement quelque peu bâtarde de religion musulmane, que les musulmans dans leur ensemble soutiendraient non sans répugnance, mais avec la reconnaissance due à ceux qui paient de leur personne, ou sont-ils - malgré les apparences, je veux bien - une façon de cheval de Troie de l'esprit impérialiste occidental, via un certain rapport au politique finalement placé, dans les faits, au-dessus de la religion, à la modernité, notamment technologique (condamnée peut-être, mais très utilisée) ?

(Ces derniers points sans même mentionner les questions d'équilibre ou de déséquilibre politique : les calculs d'apprentis sorciers d'Américains ou de Sionistes misant sur, voire finançant en sous-main, les mouvements les plus extrémistes - qui seraient donc, avec d'évidentes variations selon les cas, leur alliés « objectifs », comme on disait dans le temps - pour légitimer leurs interventions et ne pas laisser se mettre en place, ou pour détruire, des mouvements qui auraient plus l'assentiment de la majorité des populations concernées. Marie-Antoinette, à qui l'on voue aujourd'hui un culte que je ne parviens pas, je suis désolé, à admettre ne serait-ce qu'un peu, Marie-Antoinette s'était essayée à ce genre de jeu pour légitimer une intervention étrangère en France, en faisant donner de l'argent aux révolutionnaires les plus excités. Cette salope l'a payé de sa tête, il n'y a tout de même pas de quoi pleurer.)

- le rôle du catholicisme et de l'Islam là-dedans. Je connais trop peu l'Islam pour m'aventurer vraiment dans cette question, mais cela n'empêche pas de tenter d'en démêler les fils. Notamment :

Quelle que fût, au Moyen Age occidental ou à la grande époque du Califat, l'emprise réelle du catholicisme et de l'islam sur les âmes et les comportements du vulgum pecus (de Popu), il reste un fait incontestable pour les périodes qui ont suivi : le catholicisme s'identifie moins à la civilisation occidentale que l'islam (la religion) à l'Islam (la civilisation). Dans le monde entier les sociétés régies par, ou vivant dans une Tradition (heil Guénon !) ont évolué sous la pression de l'Occident, qui, lui, a évolué de son propre chef. Si l'on veut une différence entre l'Occident et le reste du monde, et sans entrer dans les débats sur l'« occidentalo-centrisme » et ses formes avouées ou sournoises, en voilà une, indéniable.

La question ici reste ouverte, et j'en n'en connais pas pour l'heure de réponse satisfaisante (mais je suis loin d'avoir tout examiné...) : si l'Occident a abandonné de lui-même la religion qui l'informait, alors que les autres civilisations n'abandonnent ou n'ont abandonné les leurs que sous l'effet dudit Occident, est-ce dû à ce que l'on pourrait appeler, avec d'importants guillemets, un "accident historique", ou est-ce dû à une spécificité du christianisme/catholicisme ?

Mon petit doigt, aidé de Bolzano, aurait tendance à répondre que certaines tendances et spécificités du christianisme - l'Incarnation au premier chef (et l'on connaît l'importance du Christ dans l'un des plus importants facteurs de cette évolution, le protestantisme) - pouvaient pousser l'Occident dans la direction qu'il a suivie, mais qu'il n'y avait rien de fatal à cette évolution. Restons-en là pour l'instant, contentons-nous de marquer l'importance de cette question : si l'évolution était fatale, alors, toutes questions de possibilité réelles mises à part, ce qui n'est déjà pas rien, un retour de l'Occident à sa Tradition chrétienne/catholique serait inutile : les mêmes causes produisant les mêmes effets, à terme nous repartirions pour un tour. Si au contraire le chemin qui a mené de l'Evangile et de saint Augustin à Luther et Guizot - dit comme cela, la réponse a l'air évidente, mais justement... - s'est perdu sur une voie de traverse, alors peut-être - avec des majuscules ! - un retour à la Tradition occidentale est-il envisageable.


Voilà me semble-t-il les données du problème - et les raisons pour lesquelles je ne peux le résoudre, en admettant que quelqu'un puisse. Un peu de Bernanos et de jeunisme la prochaine fois !


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vendredi 4 janvier 2008

Dicton.

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"Qui le soir en lisant Baudelaire canera / Le matin quelques fortes sentences bloguera."

(Je vous laisse vous arranger avec les e muets et non muets, mais ça colle.)

Pas d'autre présentation, voici les diamants :

"Défions-nous du peuple, du bon sens, du coeur, de l'inspiration, et de l'évidence."


"Il n'y a d'intéressant sur terre que les religions."


"Théorie de la vraie civilisation.

Elle n'est pas dans le gaz, ni dans la vapeur, ni dans les tables tournantes, elle est dans la diminution des traces du péché originel.

Peuples nomades, pasteurs, chasseurs, agricoles, et même anthropophages, tous peuvent être supérieurs, par l'énergie, par la dignité personnelles, à nos races d'Occident.

Celles-ci peut-être seront détruites."


"Il y a une égale injustice à attribuer aux princes régnants les mérites et les vices du peuples actuel qu'ils gouvernent.

Ces mérites et ces vices sont presque toujours, comme la statistique et la logique pourraient le démontrer, attribuables à l'atmosphère du gouvernement précédent.

Louis XIV hérite des hommes de Louis XIII. Gloire.

Napoléon Ier hérite des hommes de la République. Gloire.

Louis-Philippe hérite des hommes de Charles X. Gloire.

Napoléon III hérite des hommes de Louis-Philippe. Déshonneur.

C'est toujours le gouvernement précédent qui est responsable des moeurs du suivant, en tant qu'un gouvernement peut être responsable de quoi que ce soit.

Les coupures brusques que les circonstances font dans les règnes ne permettent pas que cette loi soit absolument exact, relativement au temps. On ne peut pas marquer exactement où finit une influence - mais cette influence subsistera dans toute la génération qui l'a subie dans sa jeunesse."

- ça promet !


"Goût invincible de la prostitution dans le coeur de l'homme, d'où nait son horreur de la solitude. Il veut être deux. L'homme de génie veut être un, donc solitaire.

La gloire, c'est rester un, et se prostituer d'une manière particulière.

C'est cette horreur de la solitude, le besoin d'oublier son moi dans la chair extérieure, que l'homme appelle noblement besoin d'aimer."


"Deux belles religions, immortelles sur les murs, éternelles obsessions du peuple : une pine (le phallus antique) - et « Vive Barbès ! » ou « A bas Philippe ! » ou « Vive la République ! »"


"La douleur du cocu.


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Elle naît de son orgueil, d'un raisonnement faux sur l'honneur et sur le bonheur, et d'un amour niaisement détourné de Dieu pour être attribué aux créatures.

C'est toujours l'animal adorateur se trompant d'idole."


"Les nations n'ont de grands hommes que malgré elles."


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"Etre un grand homme et un saint pour soi-même, voilà l'unique chose importante."


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"Il n'y a de grand parmi les hommes que le poète, le prêtre et le soldat, l'homme qui chante, l'homme qui bénit, l'homme qui sacrifie et se sacrifie.

Le reste est fait pour le fouet."

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mardi 1 janvier 2008

"Comment finir un coït ?" (La "détestable humanité...")

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Les histoires d'amour finissent mal, en général.


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Attention aux croqueuses d'hommes, Nicolas...





En guise d'adieu à 2007, et tant pis si c'est impossible, tant pis si, "quand sonne l'heure d'une idéologie, tout concourt à sa réussite, ses ennemis eux-mêmes..." (Cioran, 1973)




"Les seules utopies lisibles sont les fausses, celles qui, écrites par jeu, amusement ou misanthropie, préfigurent ou évoquent les Voyages de Gulliver, Bible de l'homme détrompé, quintessence de visions non chimériques, utopie sans espoir.

Les rêves de l'utopie se sont pour la plupart réalisés, mais dans un esprit tout différent de celui où elle les avait conçus ; ce qui pour elle était perfection est pour nous tare ; ses chimères sont nos malheurs. Le type de société qu'elle imagine sur un ton lyrique nous apparaît, à l'usage, intolérable. Qu'on en juge par l'échantillon suivant du Voyage en Icarie : « Deux mille cinq cent jeunes femmes (des modistes) travaillent dans un atelier les unes assises, les autres debout, presque toutes charmantes... L'habitude qu'a chaque ouvrière de faire la même chose double encore la rapidité du travail en y joignant la perfection. Les plus élégantes parures de tête naissent par milliers chaque matin entre les mains de leurs jolies créatrices...» - Pareilles élucubrations relèvent de la débilité mentale ou du mauvais goût. Et pourtant Cabet a, matériellement, vu juste ; il ne s'est trompé que sur l'essentiel.

La chose qui frappe le plus dans les récits utopiques, c'est l'absence de flair, d'instinct psychologique. Les personnages en sont des automates, des fictions ou des symboles : aucun n'est vrai, aucun ne dépasse sa condition de fantoche, d'idée perdue au milieu d'un univers sans repères.

- on en jugera pareillement de l'homo oeconomicus, soit dit en passant.

Les enfants eux-mêmes y deviennent méconnaissables. Dans « l'état sociétaire » de Fourier, ils sont si purs qu'ils ignorent jusqu'à la tentation de voler, de « prendre une pomme sur un arbre ». Mais un enfant qui ne vole pas n'est pas un enfant. A quoi bon forger une société de marionnettes ? Je recommande la description du Phalanstère comme le plus efficace des vomitifs.

En bannissant l'irrationnel et l'irréparable, l'utopie s'oppose encore à la tragédie, paroxysme et quintessence de l'histoire. Dans une cité parfaite, tout conflit cesserait ; les volontés y seraient jugulées, apaisées ou rendues miraculeusement convergentes ; y régnerait seulement l'unité, sans l'ingrédient du hasard ou de la contradiction. L'utopie est une mixture de rationalisme puéril et d'angélisme sécularisé.

- tout à fait la « main invisible », voire la théorie des « avantages comparatifs ». Dans le premier cas l'intérêt est que l'utopie s'appuie pour une fois sur de la misanthropie, ce qui la rend peut-être au premier abord plus « réaliste ». Mais c'est ici qu'il faut faire une distinction importante : la misanthropie n'a que peu de chose à voir avec une idée comme celle du péché originel, qui me semble prendre en compte, finalement, toutes les dimensions de l'homme (d'ailleurs, c'est à la fois et en même temps une curiosité puérile et un appétit de savoir qui provoquent la Chute), la misanthropie pure et simple (qui peut d'ailleurs déboucher, justement, sur l'utopie pure et simple) est une forme de réductionnisme, elle ne prend en compte qu'une seule dimension de nous-mêmes (quitte donc, à la séparer conceptuellement et chronologiquement d'une deuxième dimension, chez Smith celle du marché qui établit une forme de concorde « sécularisée » entre les hommes). Pour pousser la clarté jusqu'à la platitude : l'humanité est détestable, on ne peut le nier, mais elle n'est pas que détestable.

Tant que le christianisme comblait les esprits, l'utopie ne pouvait les séduire ; dès qu'il commença à les décevoir,

- ou à ne plus les « combler », ne plus les remplir

elle chercha à les conquérir et à s'y installer. Elle s'y employait déjà à la Renaissance, mais ne devait y réussir que deux siècles plus tard, à une époque de superstitions « éclairées ». Ainsi naquit l'Avenir.

Quand le Christ assurait que le « Royaume de Dieu » n'était ni « ici » ni « là », mais au-dedans de nous, il condamnait d'avance les constructions utopiques pour lesquelles tout « royaume » est nécessairement extérieur, sans rapport aucun avec notre moi profond ou notre salut individuel. Du reste, le Christ lui-même entretint l'équivoque : d'un côté, répondant aux insinuations des Pharisiens, il préconisait un royaume intérieur, soustrait au temps, de l'autre, il signifiait à ses disciples que, le salut étant proche, ils assisteraient, eux et la « génération présente », à la consommation de toutes choses. Ayant compris que les humains acceptaient le martyre pour une chimère, mais non pour une vérité, il a composé avec leur faiblesse. Eût-il agi autrement qu'il eut compromis son oeuvre. Mais ce qui chez lui était concession ou tactique est chez les utopistes postulat ou passion.

L'idée même d'une cité idéale est une souffrance pour la raison, une entreprise qui disqualifie l'intellect. Echafauder une société où, selon une étiquette terrifiante, nos actes sont catalogués et réglés, où, par une charité poussée jusqu'à l'indécence, l'on se penche sur nos arrières-pensées elles-mêmes, c'est transporter les affres de l'enfer dans l'âge d'or, ou créer, avec le concours du diable, une institution philanthropique. Solariens, Utopies, Harmoniens [, néo-cons, libéraux-libertaires] - leurs noms affreux ressemblent à leur sort, cauchemar qui nous est promis à nous aussi, puisque nous l'avons nous-mêmes érigé en idéal." (Cioran, 1960)


"Tous ces gens ont cru qu'ils étaient maîtres de leur langage. Historiens de leur propre avenir. Ouvriers conscients de leur vie. Programmateurs. Ils ont imaginé comme Nietzsche qu'ils avaient tué Dieu. Que les causes et les fins ne passaient que par eux, comme par un guichet de compostage de tickets. Joseph de Maistre, me semble-t-il, a créé un terme assez juste pour tout cet étage de la clinique : théophobie. Bien : c'est Dieu, nous ne l'ignorons plus, qui est devenu définitivement l'innommable.

Le catholicisme est terriblement acosmique, il n'a pas la sensibilité pour ça. C'est-à-dire la traduction en imaginaire demi-teintes du Royaume catholique. Du salut en monde meilleur. Des hiérarchies célestes en littérature fantastique. L'utopie sert à ne pas voir le monde comme le paradoxe qu'il est. A recouvrir par un mythe réalisable la dysharmonie déréalisante. A assourdir d'un accord parfait la dissonance fondamentale. C'est pourquoi l'Eglise au 19e invente tant de dogmes antinaturels [Immaculée Conception, Infaillibilité pontificale]. Si l'Eglise avait marchandé avec le progrès social et la science, si elle s'était assouplie comme tous les croyants de bonne volonté le souhaitaient, elle aurait laissé l'occultisme du progressisme et le progressisme de l'occulte continuer au chaud en son propre sein à croître et embellir sans se montrer. Sauf par symptômes. Elle a préféré lâcher tout ça. Et tant pis pour le chagrin des braves chrétiens désemparés.

- une petite mise au point : la thèse de l'auteur du XIXe siècle à travers les âges est que l'occultisme et le socialisme sont les deux faces d'une même pièce, que l'un ne va jamais sans l'autre. Pour aller très vite, disons que l'on sort de ce livre plus convaincu par les innombrables faits rapportés et qui vont à l'appui de cette thèse, que par la thèse elle-même d'un strict point de vue logique. Passons pour aujourd'hui.

Tous contre l'Eglise telle qu'elle est ! Contre elle, la métempsycose en branchement alternatif avec l'émancipation sociale. Pour remplacer l'économie catholique des peines et des récompenses. Déjà dans L'an 2440 de Louis-Sébastien Mercier, suave pastorale utopique où Dieu parle par la voix de la nature, et où les astres sont habités, le catholique, lui, est un monstre : « C'est l'image du Christ qui est le signal de ces horribles dévastations. Partout où elle paraît, le sang coule par torrents... » Rétif de la Bretonne ne fait l'apologie du sexe que contre les brimades infligées à l'amour fusionnel par l'Eglise. Du même coup le sexe devient une religion et Rétif le précurseur illuministe des socialistes. Fourier, lui, va jusqu'à la copulation des planètes pour en finir avec le jugement de Dieu.

Mais si on change d'art pour varier les plaisirs, qu'est-ce que l'on rencontre comme peintre, par exemple, en train de se prendre pour la nouvelle Eglise, c'est-à-dire de cogiter un enterrement socialo-occultiste du catholicisme ? Il y a bien David, régicide, robespierre, organisateur de chorégraphies républicaines, spécialiste en pathétique sous arcatures doriques.


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Mais enfin il est un peu facile de se moquer de David. Cherchons encore. Plus loin dans la mêlée du siècle. Voilà quelqu'un, un temple à lui tout seul : Courbet. L'enterrement à Ornans, qui est de 1849.


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Une vision frontale tendance Lamennais, c'est-à-dire libre pensée du second ordre. C'est l'époque du socialo-christianisme ; un des personnages de la toile tient d'ailleurs à la main Les paroles d'un croyant. On ne sait pas très bien à vrai dire ce qui est enterré. Si, voilà un signe : les deux hommes qui font face au curé sont des amis de Courbet appartenant à la loge de Besançon « Sincérité, Parfaite Union et Constante Amitié »... D'un côté les prêtres, de l'autre une des formes de l'occulte, une de ses manifestations de société secrète au milieu des simples gens du peuple et des pleureuses. Deux camps. La fosse ouverte. Un crâne hamletien sur la terre retournée. Déisme sans Dieu, christianisme sans catholicisme. Le rêve de tout le 19e siècle est simple : être, à la place des catholiques, de bons chrétiens. Comme si les catholiques avaient jamais eu la vocation d'être de bons chrétiens au sens où l'entendent les occulto-socialistes ! Comme s'ils s'étaient jamais intéressés à l'avenir ! Ce trou bien ouvert dans le tableau de Courbet, entre les deux groupes, ce trou où vont tomber ceux qui ont perdu, c'est les poubelles de l'Histoire que tout homme de progrès trimbale normalement avec lui.

Mais ce trou me fait penser aussi à autre chose brusquement, à une autre fosse tombale. Un autre four fermé, lui, plissé serré, une des plus belles oeuvres de Courbet, qu'on appelle pudiquement Torse, ou occulto-socialistement L'Origine du monde, et qui n'est ni un torse, ni rien du tout d'allégorique ni d'originaire puisque c'est un ventre de femme. Auquel il manque tout ce qu'il faut pour faire un être homologué : une tête, des bras et des jambes. Un ventre ouvert ? Non, ce sont les cuisses qui sont ouvertes. Sur un trou fermé. Trompeuse apparence des dédales... Cette oeuvre presque clandestine de Courbet est en elle-même comme une contestation de ses propres positions politico-mystiques puisqu'il montre qu'une ouverture - celle des cuisses - ne conduit pas comme les initiations de tous genres veulent vous le faire croire à un débouché panoramique sur un océan de lumière mais sur rien d'autre qu'un trou clos. Ce qui est peint, ce qui est exposé là en très, très gros plan, vraiment, c'est ce qui ne l'a jamais été jusqu'ici dans la peinture. Pour que l'éthique occultiste de l'Eros et tout le reste puissent continuer. L'occulte, comme généralement toutes les visions d'avenir radieux, vous dit que le trou est ouvert et mène à un monde. Courbet peint le contraire : le monde sous sa forme de corps de femme est ouvert mais mène à une fermeture de trou. C'est exactement l'inverse du message de tous les arcanes. Au milieu des cuisses écarquillées, la ligne bien droit et bien close qui va rejoindre en bas celle des fesses cache les deux tubes faux trous qui peuvent être évidemment tout ce qu'il y a de plus délicieux, et pour lesquels on peut perdre la tête autant qu'on veut, mais qui ne sont pas du tout des labyrinthes initiatiques. Là-dessus Courbet semble catégorique à l'inverse de l'écrasante majorité des mâles qui n'arrêtent pas de frétiller pour s'y présenter comme à un rite de passage, en catéchumènes fiers d'entrer enfin dans leur coquillage spiralé de gourou.

L'occulte mène le monde : c'est peint là pour l'éternité dans ce tableau qu'il faut bien appeler l'un des plus impérissables chefs-d'oeuvre de l'histoire de l'art. C'est ici, fouetté de coups de pinceau roux minuscules, la fourrure du pubis, le soulèvement, le soulèvement fauve tiède des cuisses, la soudure caoutchoutée élastique du ventre roussi humectable et dilatable. C'est ici, on va y entrer avec l'ardeur pieuse de ceux qui sont convaincus qu'ils commencent un voyage qui doit déboucher quelque part sur la grande science divinatoire du Tout. Problème de la dissolution des grands meetings et des grandes manifestations.

Comment finir un coït ? Même question que lorsqu'on a rassemblé des gens et qu'on a les a chauffés pendant des heures : il faut ensuite s'en débarrasser. L'islam a, paraît-il, trouvé une solution d'escamotage intéressante : le wuqûf. C'est à La Mecque, après la journée rituelle de délire, quand les pèlerins se massent dans une cuvette et que soudain sur un signal il se dispersent dans une sorte d'affolement sauvage, de terreur convenue mais réelle... On se bouscule, tout le monde panique et il y a des morts. Mais on s'est retiré... C'est--à-dire qu'on a oublié qu'on n'était pas passé de l'autre côté...

Courbet nous jette ça à la figure, qu'il n'y a pas d'autre côté de la cible anale et vaginale. Je l'imagine en plein milieu du 19e, pendant qu'on fait tourner les tables, qu'on élabore des programmes sociétaires et qu'on éjacule très proprement, dans les salons, des ectoplasmes bourgeois, je l'imagine le nez sur le motif, sur le sujet vertical clivé, l'obscur fantôme du désir. Eloge du silence éternel de ces impasses infinies qui ne m'effraient plus... On peut voir ça maintenant, on peut regarder ce tableau aujourd'hui. Les gens du 19e ne l'ont pas vu. Nous, nous pouvons le voir. Les portes du cul nous sont ouvertes maintenant comme le sont les portes du monde à nos voyages organisés depuis qu'il n'y a plus de monde. On peut maintenant tout voir puisqu'il n'y a plus rien à voir. D'où l'avenir de l'occulte qui vous raconte qu'il n'y a pas rien mais quelque chose qui est caché..." (Muray, 1984)


"Il va de soi que la divulgation récente de cette oeuvre, sous les auspices bénisseurs des plus lugubres « autorités » (journaux, télévision, ministre de la Culture), lui a fait perdre une grande partie de son charme velu.


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Depuis que ce tableau est vulgarisé, sa beauté se décompose à vue d'oeil." (Muray, 1997)

- ce qui nous amène, pour finir, à ce qui est à la fois un voeu et une bonne résolution pour la nouvelle année :

"La lucidité sans le correctif de l'ambition conduit au marasme. Il faut que l'une s'appuie sur l'autre, que l'une combatte l'autre sans la vaincre, pour qu'une oeuvre, pour qu'une vie soit possible." (Cioran, 1973)





Références :

Cioran - 1960 : Histoire et utopie, "Folio", pp. 103-116 ; 1973 : De l'inconvénient d'être né, "Folio", p. 116.

Muray - 1984 : Le XIXe siècle à travers les âges, "Tel", pp. 294-299 ; 1997 : Exorcismes spirituels vol. 2, pp. 378-79.

Ces textes sont librement condensés et réagencés par mes soins, à des fins de clarté comme d'efficacité.

Sans doute le passage du XIXe... sur l'Islam provient-il de Masse et puissance de Canetti, livre auquel Muray fait souvent référence, mais que je n'ai hélas pas sous la main. Si tel est le cas, il faut le prendre avec des précautions, un ami musulman m'ayant dit que c'était parfois, sur l'Islam, assez approximatif.

On peut trouver une meilleure « Origine » ici, mais je n'ai pu déplacer la photo en grand format.

Je rappelle enfin que j'ai déjà cité Muray sur ce sujet, notamment il y a peu.

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samedi 15 décembre 2007

"Des télégrammes et des prières..."

"L'avantage non négligeable d'avoir beaucoup haï les hommes est d'en arriver à les supporter par épuisement de cette haine même."

"On voudrait parfois être cannibale, moins pour le plaisir de dévorer tel ou tel que pour celui de le vomir."

"On ne se connaît soi-même qu'à partir du moment où l'on commence à déchoir, où toute réussite, au niveau des intérêts humains, se révèle impossible : défaite clairvoyante par laquelle, en prenant possession de son propre être, l'on se désolidarise de la torpeur universelle."


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L'auteur de telles phrases ne peut qu'avoir droit à mon indulgence, et c'est pourquoi, malgré les facilités que s'autorise son auteur, son goût pour la parlote et son laisser-aller à quelques affectations « littéraires », je transcris ici (sans signaler mes coupures) les passages les plus intéressants de deux textes de Cioran, remontant à 1957 et principalement consacrés à la Russie :

"Plus j'y songe, plus je trouve qu'elle s'est formée, à travers les siècles, non pas comme se forme une nation, mais un univers, les moments de son évolution participant moins de l'histoire que d'une cosmogonie sombre, terrifiante. Ces tsars aux allures de divinités tarées, géants sollicités par la sainteté et le crime, affaissés dans la prière et l'épouvante, ils étaient comme le sont ces tyrans récents qui les ont remplacés, plus proches d'une vitalité géologique que de l'anémie humaine, despotes perpétuant en nos temps la sève et la corruption originelles, et l'emportant sur nous tous par leurs inépuisables réserves en chaos. Couronnés ou non, il leur importait, il leur importe de faire un bon au-dessus de la civilisation, de l'engloutir au besoin ; l'opération était inscrite dans leur nature, puisqu'ils souffrent toujours d'une même hantise ; étendre leur suprématie sur nos rêves et nos révoltes, constituer un empire aussi vaste que nos déceptions et nos effrois. Une telle nation, requise et dans ses pensées et dans ses actes par les confins du globe, ne se mesure pas avec des étalons courants, ni ne s'explique en termes ordinaires, en langage intelligible.


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A refuser le catholicisme, la Russie retardait son évolution, perdait une occasion capitale de se civiliser rapidement, tout en gagnant en substance et en unicité ; sa stagnation la rendait différente, la faisait autre : c'est ce à quoi elle aspirait, pressentant sans doute que l'Occident regretterait un jour l'avance qu'il avait sur elle.

Cependant que les peuples occidentaux s'usaient dans leur lutte pour la liberté et, plus encore, dans la liberté acquise (rien n'épuise tant que la possession ou l'abus de la liberté), le peuple russe souffrait sans se dépenser ; car on ne se dépense que dans l'histoire, et, comme il en fut évincé, force lui fut de subir les infaillibles systèmes de despotisme qu'on lui infligea : existence obscure, végétative, qui lui permit de s'affermir, d'entasser des réserves, et de tirer de sa servitude le maximum de profit biologique. L'orthodoxie l'y a aidé, mais l'orthodoxie populaire, admirablement articulée pour le maintenir en dehors des événements, au rebours de l'officielle qui, elle orientait le pouvoir vers des visées impérialistes. Double face de l'Eglise orthodoxe : d'une part, elle travaillait à l'assoupissement des masses, de l'autre, auxiliaire des tsars, elle en éveillait l'ambition, et rendait possible d'immenses conquêtes au nom d'une population passive [1].

Pour que la Russie s'accomodât d'un régime libéral, il faudrait qu'elle s'affaiblît considérablement, que sa vigueur s'exténuât : mieux : qu'elle perdît son caractère spécifique et se dénationalisât en profondeur. Comment y réussirait-elle, avec ses ressources intérieures inentamées, et ses mille ans d'autocratie ? A supposer qu'elle y arrivât par un bond, elle se disloquerait sur-le-champ. Plus d'une nation, pour se conserver et s'épanouir, a besoin d'une certaine dose de terreur. La France elle-même n'a pu s'engager dans la démocratie qu'au moment où ses ressorts commencèrent à se relâcher, où, ne visant plus à l'hégémonie, elle s'apprêtait à devenir respectable et sage [protestante ?]. Le premier Empire fut sa dernière folie. Après, ouverte à la liberté, elle devait en prendre péniblement l'habitude, à travers nombre de convulsions, contrairement à l'Angleterre qui, exemple déroutant, s'y était faite de longue main,


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c'est en forgeant qu'on devient formidable, comme disait P. Desproges...


sans heurts ni dangers

- lieu commun, exagération... passons, ce qui suit compense

, grâce au conformisme et à la stupidité éclairée de ses habitants (elle n'a pas, que je sache, produit un seul anarchiste).

- Orwell ?


Le temps favorise à la longue les nations enchaînées qui, amassant des forces et des illusions, vivent dans le futur, et dans l'espoir ; mais qu'espérer encore dans la liberté ? ou dans le régime qui l'incarne, fait de dissipation, de quiétude et de ramollissement ?

- Ach, en fait, c'est clair : si la IIIe République en son début fut une époque admirable, c'est grâce à la colonisation ! Cela a évité, dans un premier temps, le ramollissement. Non, toute morale mise à part, sans effets pervers - comme l'a montré A. Arendt, la promotion de ratés du continent en petits potentats « outre-mer » a été un exemple délétère pour toute la nation : il suffisait de s'expatrier, de fouetter quelques nègres et de fourrer quelques négresses, pour s'enrichir, voilà qui ne pouvait que nuire à l'exemplarité de l'idéal républicain et à la généralisation de la méritocratie... Revenons à Cioran.

Merveille qui n'a rien à offrir, la démocratie est tout ensemble le paradis et le tombeau d'un peuple. Bonheur immédiat, désastre imminent.

Mieux pourvue, autrement chanceuse, la Russie n'a pas à se poser de tels problèmes, le pouvoir absolu étant pour elle, comme le remarquait déjà Karamzine, le « fondement même de son être ». Toujours aspirer à la liberté sans jamais y atteindre, n'est-ce point là sa grande supériorité sur le monde occidental, lequel hélas !, y a depuis longtemps accédé ? Elle n'a, en outre, nulle honte de son empire ; bien au contraire, elle ne songe qu'à l'étendre.

Qu'elle les ait provoqués ou subis, la Russie ne s'est jamais contentée de malheurs médiocres.


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Il en sera de même à l'avenir. Elle s'aplatira sur l'Europe par fatalité physique, par l'automatisme de sa masse, par sa vitalité surabondante et morbide si propice à la génération d'un empire, par cette santé qui est sienne, pleine d'imprévu, d'horreur et d'énigmes, affectée au service d'une idée messianique, rudiment et préfiguration de conquêtes. Quand les slavophiles soutenaient qu'elle devait sauver le monde, ils employaient un euphémisme : on ne le sauve guère sans le dominer.


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Répugnant à se définir et à accepter des limites, cultivant l'équivoque en politique et en morale, et, ce qui est plus grave, en géographie, sans aucune naïveté inhérentes aux « civilisés » rendus opaques au réel par les excès d'une tradition rationaliste, le Russe, subtil par intuition autant que par l'expérience séculaire de la dissimulation, est peut-être un enfant historiquement, mais en aucun cas psychologiquement ; d'où sa complexité d'homme aux jeunes instincts et aux vieux secrets.

- Cioran exprime ensuite l'idée que la Russie peut aussi s'amollir au contact de l'Occident une fois qu'elle l'aura avalé, devenir aussi « décadente », ou « démocratique » que lui. Puis il récapitule :

La vie en profondeur, l'existence secrète, celle de peuples qui, ayant l'immense avantage d'avoir été jusqu'ici rejetés par l'histoire, purent capitaliser des rêves, cette existence enfouie, promise aux malheurs d'une résurrection, commence au-delà de Vienne, extrémité géographique du fléchissement occidental. L'Autriche, dont l'usure confine au symbole ou au comique, préfigure le sort de l'Allemagne. Plus aucun égarement d'envergure chez les Germains, plus de mission ni de frénésie, plus rien qui les rende attachants ou odieux ! Barbares prédestinés, ils détruisirent l'Empire romain pour que l'Europe pût naître ; ils la firent, il leur revenait [via l'expansionnisme nazi] de la défaire ;

- littérateur ! mais efficace...

vacillant avec eux, elle subit le contrecoup de leur épuisement. Quelque dynamisme qu'ils possèdent encore, ils n'ont plus ce qui se cache derrière toute énergie, ou ce qui la justifie. Voués à l'insignifiance, des Helvètes en herbe, à jamais hors de leur habituelle démesure, réduits à remâcher leurs vertus dégradées et leurs vices amoindris, avec, comme seul espoir, la ressource d'être une tribu quelconque, ils sont indignes de la crainte qu'ils peuvent encore inspirer : croire en eux ou les redouter, c'est leur faire un honneur qu'ils ne méritent guère.

- à moins que... A l'heure du « Traité simplifié » (fils de pute ! Véreux ! Barbeaux ! etc.), nouvelle « avancée » germano-protestante dans l'anus des peuples qui n'en peuvent mais - ou qui y prennent goût ? -, on peut se demander si Cioran, malgré la verve de sa description, n'était pas allé un peu vite, et si justement le profil bas de l'Allemagne ne l'a pas trompé. Bon, ceci dit, l'Allemagne ni le protestantisme n'ont fait l'UE à eux tout seuls (Muray dans son Rubens exagère un peu sur ce point, et laissons-là l'Allemagne et le « Traité simplifié » pour aujourd'hui, j'y reviens très bientôt, preuves et corpus delicti à l'appui).

Leur échec fut la providence de la Russie. Eussent-ils abouti, qu'elle eût été écartée, pour au moins un siècle, de ses grandes visées. Mais ils ne pouvaient aboutir, car ils atteignirent au sommet de leur puissance matérielle au moment où ils n'avaient plus rien à proposer, où ils étaient forts et vides. L'heure avait déjà sonné pour d'autres.


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Avec ses dix siècles de terreur, de ténèbres et de promesses, la Russie était plus apte que quiconque à s'accorder au côté nocturne du moment historique que nous traversons. L'apocalypse lui sied à merveille, elle en a l'habitude et le goût, et s'y exerce aujourd'hui plus que jamais, puisqu'elle a visiblement changé de rythme. « Où te hâtes-tu ainsi, ô Russie ? » se demandait déjà Gogol qui avait perçu la frénésie qu'elle cachait sous son apparente immobilité. Nous savons maintenant où elle court, nous savons surtout qu'à l'image des nations au destin impérial, elle est plus impatiente de résoudre les problèmes des autres que les siens propres. C'est dire que notre carrière dans le temps dépend de ce qu'elle décidera ou entreprendra : elle tient notre avenir bien en main...


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Que fait ici Vladimir ? La photo a fait jaser dans les chancelleries. Mao aimait bien les petites filles, après tout, chacun ses faiblesses... D'autres avaient plus de goût sans doute, mais moins de classe, la vie est mal faite.


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Au point où en sont les choses, ne méritent intérêt que les questions de stratégie et de métaphysique, celles qui nous rivent à l'histoire et celles qui nous en arrachent : l'actualité et l'absolu, les journaux et les Evangiles... J'entrevois le jour où nous ne lirons plus que des télégrammes et des prières. Fait remarquable : plus l'immédiat nous absorbe, plus nous éprouvons le besoin d'en prendre le contre-pied, de sorte que nous vivons, à l'intérieur du même instant, dans le monde et hors du monde. Aussi bien, devant le défilé des empires, ne nous reste-t-il plus qu'à chercher un moyen terme entre le rictus et la sérénité." (Histoire et utopie, "Folio", 2003, pp. 24-47)

En 1994, Cioran revient sur ce texte, et ajoute ce qui vous paraîtra peut-être une consolation :

"Je dis dans ce livre que l'avenir appartient à la Russie ; c'est même un miracle que la Russie ne se soit pas approprié toute l'Europe, mais l'histoire n'est pas finie. Malheureusement l'histoire n'est rien d'autre que la succession des grandes puissances, c'est ça l'histoire. (...) Je pense personnellement que l'Occident ne peut être sauvé que si la Chine devient une grande puissance et que la Russie la redoute. Mais si cela continue de la sorte, l'Occident cédera à la pression russe. S'il y a une logique de l'histoire, une logique cynique, certes, c'est que la Russie doit devenir maîtresse de l'Europe. Il y a toutefois des exceptions dans l'histoire et le réveil de l'Asie peut sauver l'Europe." (Entretiens, p. 311)

En même temps et quoi qu'il en soit de ces évolutions géopolitiques, l'Europe ne peut être « sauvée » par personne d'autre qu'elle-même, et c'est là que le bât blesse :

"Je suis passé près de Notre-Dame et pourtant je n'avais pas envie d'y entrer. Je continue mon chemin dans une léthargie absolue, je vois, je ne sais où, l'affiche d'un film pornographique. J'entre dans le cinéma qui était plein d'ouvriers étrangers. Le film était lamentable, absolument dégoûtant. Mais dans ma détresse, voilà exactement ce dont j'avais besoin. C'est absurde, me disais-je. La civilisation qui produit de tels films est près de disparaître. J'ai pensé qu'un régime communiste a au moins cela de bon qu'on n'y montre pas des films de ce genre." (1986, pp. 190-91),

ce que l'on peut rapprocher de ce paradoxe assez baudelairien :

"Serf, ce peuple bâtissait des cathédrales ; émancipé, il ne construit que des horreurs !" (cité sans plus de précisions par A. de Benoist, sans référence, dans un texte que l'on peut trouver ici.),

paradoxe dont voici une dernière illustration :

"L'histoire a un cours, mais l'histoire n'a pas un sens. Si vous prenez l'Empire romain : pourquoi avoir conquis le monde pour ensuite être envahi par les Germains ? Ça n'a aucun sens. Pourquoi l'Europe occidentale s'est-elle démenée pendant des siècles pour créer une civilisation, qui maintenant est visiblement menacée de l'intérieur, puisque les Européens sont minés intérieurement ? Ce n'est pas un danger extérieur quelconque qui est grave, mais eux, entièrement, sont mûrs pour disparaître. Toute l'histoire universelle est comme ça : à un moment donné toute civilisation est mûre pour disparaître. Alors on se demande quel sens a ce déroulement. Mais il n'y a pas de sens. Il y a un déroulement. Quel est le sens ? Pourquoi avoir fait des cathédrales ? Regardez Paris, qui a fait des cathédrales : elle a maintenant la tour Montparnasse. Faire la tour Montparnasse après avoir fait des cathédrales : peut-on dire après que l'histoire a un sens ? Que la vie de Paris ait un sens ? Non. On se dépense, on fait quelque chose, et ensuite on disparaît." (1982, p. 67)

La tour Montparnasse, cela évoque spontanément au cinéphile le souvenir de cette séquence d'un film au titre adapté à notre propos du jour, Le fantôme de la liberté, dans lequel un individu armé d'un fusil à lunette tire, on ne sait pourquoi, depuis le dernier étage de la tour, sur des passants anonymes. Imaginez donc un cadavre (le vôtre, pourquoi pas, ceci dit sans agressivité) rue de Rennes


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- imaginez, car je n'ai pu retrouver de photographie de cette séquence. Ma recherche n'a néanmoins pas été tout à fait inutile, j'ai appris que cette tour (le plus bel endroit d'où voir Paris, comme on dit, puisque c'est le seul d'où justement l'on voit pas la tour Montparnasse) offrait d'utiles ressources aux esclaves salariés « qui n'ont pas du tout le profil de désespérés »


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, et ai retrouvé un cliché de la fameuse séquence où l'on voit de bons bourgeois dîner en ville, autrement dit chier en ville


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De la merde à la merde... « On se dépense, on fait quelque chose, et ensuite on disparaît. » De Profundis !





Note.
En 1989, un autre émigré d'Europe de l'Est, le démocrate grec Castoriadis, écrivait à peu près la même chose, mais avec une approche évidemment différente :

"L'histoire de la Russie proprement dite - avant que le pays ne tombe sous l'influence politique de l'Occident, soit jusqu'à la plage temporelle qui va des Décembristes à 1905 - ne nous intéresse absolument pas en tant qu'histoire politique. On ne peut rien en faire, il n'y a rien à y réfléchir politiquement. Tout au plus, elle peut nous servir négativement, par juxtaposition avec et opposition à l'histoire de l'Europe occidentale. Elle offre en effet un contre-exemple magnifique et massif à l'idée que le christianisme ait pu être un élément important du processus d'émancipation entamé en Europe occidentale à partir du XII-XIIIe siècle. Elle montre à quel point le christianisme peut se combiner organiquement et harmonieusement avec le despotisme oriental pour produire un absolutisme théocratique - comme il l'avait déjà fait pendant mille ans dans l'Empire byzantin - et que si donc l'Europe occidentale a pu ouvrir une autre voie, les conditions efficaces de ce fait doivent être cherchées ailleurs. Les Athéniens, les Florentins, et même les Romains peuvent nous faire réfléchir politiquement. Mais la Russie, jusqu'au XIXe siècle, n'a aucune place dans l'histoire de la liberté (alors qu'elle en a évidemment une très importante, comme du reste Byzance, dans l'histoire de la peinture, de l'architecture, de la musique, etc.). Elle n'entre dans cette histoire qu'à partir du moment où elle essaie, à sa propre façon, de se naturaliser dans l'histoire de l'Occident - processus de naturalisation pénible, qui a aussi accouché du monstre léninien-stalinien, et qui reste problématique comment le montrent les événements qui se déroulent sous nos yeux." (Le monde morcelé, Seuil, 1990, pp. 175-176)

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mardi 11 décembre 2007

Rien de nouveau sous le soleil (papiste) - Tous les chemins... III

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Lorsque, il y a maintenant quelques années, j'ai lu pour la première fois la thèse, sous la plume de Muray, selon laquelle la Révolution française avait été une étape du développement de la Réforme protestante, j'ai été, du haut de mon inculture en matière de religion, fort surpris - d'autant plus qu'une étape ultérieure selon Muray, était rien moins que le nazisme. J'ai essayé récemment de mieux comprendre ce qu'une telle thèse signifiait et impliquait, et à cette occasion me suis promis de me documenter sur la Révolution française.

Dans le livre d'A. J. Mayer Les Furies, dont je vous ai déjà un peu parlé ces derniers temps, je découvre ainsi (p. 363), non seulement que cette idée qui m'avait étonné était déjà celle de Pie VI au moment même de la Révolution, mais que ce digne pape utilisa alors des expressions mi-bunueliennes (une nation « tentée par le fantôme mensonger de la liberté », p. 364), mi-Caféducommerce :

"Dans l'encyclique Adeo Nota, il condamnait urbi et orbi la Déclaration des Droits de l'homme, coupable de « nier les droits de Dieu sur l'homme », le laissant « amputé » de son Créateur et à la merci d'« une liberté et d'une égalité fébriles qui menacent d'étrangler la raison »." (p. 368, je souligne.)

Autrement dit et une fois encore : depuis le début, depuis la Révolution les débats sont les mêmes, à maints égards nous ne faisons que les reproduire et les redécouvrir. Le monde occidental est fébrile depuis (au moins) la Révolution, fébrilité contagieuse, colonisation et mondialisation obligent. De ce point de vue, ce qu'on lit chaque jour chez Dedefensa (lecteur de Joseph de Maistre, rappelons-le), cette forme d'emballement dont tout le monde est conscient mais que personne ne peut empêcher, si ce n'est en contribuant d'autant plus à l'emballement en question, tout cela est l'exacerbation des données de départ, d'une fébrilité originaire. (Une fois encore (bis...), ce n'est pas là condamnation globale de ce processus historique : on peut vivre une vie entière avec un soupçon de fièvre contenu par certains médicaments. Cette fièvre n'est d'ailleurs pas étrangère aux grandes réussites artistiques des deux derniers siècles. Mais il semblerait que nos calmants habituels ne soient pas de nos jours très efficaces. Il est vrai, pour rester en France, que certains, bien que catholiques auto-proclamés


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ne semblent pas toujours utiliser les anxiolytiques nécessaires.)


(A propos de N. Sarkozy, et comme me le faisait remarquer un ami : lui (Sarkozy, pas mon ami) le "biographe" de G. Mandel connait certainement la phrase de Clemenceau au sujet de Mandel, homme des basses oeuvres du "Tigre" : « C'est moi qui pète et c'est lui qui pue » ; le Colonel Khadafi l'appliquerait avec à-propos à lui-même et à notre Président ces jours-ci).

Laissons-là les désagréables effluves présidentielles (l'argent n'a pas d'odeur, après tout), et concluons... qu'il n'y a pas de conclusion - ce qui, à l'âge de Hiroshima et du nucléaire éparpillé façon puzzle, est peut-être aussi bien, je ne sais pas -, et que, pour en revenir à Bunuel, si l'époque est nécrophile, tant qu'à faire, autant qu'elle fasse preuve de goût en la matière.


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Était-ce le début de la mise en bière de la France, quelque part vers 1967...

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samedi 24 février 2007

Métaphores.

(Quelques inflexions girardiennes rajoutées le lendemain.)

Ajout le 3 mars.



Est-elle particulière à notre époque, cette faculté à rendre détestable et écoeurant ce qui est à l'origine de simple bon sens ? Maurice Papon était ce qu'il était, il n'y a pas vraiment de quoi être fier d'avoir été son compatriote, mais perdre du temps à aller cracher sur sa tombe et à faire tout un plat de ce qu'il soit enterré avec sa légion d'honneur... C'est symbolique dira-t-on - oui, c'est ce que l'on dit pour justifier les combats les moins dangereux et les plus inutiles, pour justifier son rôle de parasite lâche et mesquin, pour justifier que l'on combatte un passé qui n'est plus dangereux (un mort, rappelons-le) sans consacrer le peu que l'on a d'énergie, soit à des luttes plus fécondes, soit (l'alternative n'est pas exclusive), tout simplement, à vivre mieux.

Cette "polémique" - terme consacré pour donner une apparence de dangerosité à ce genre de débats insignifiants et policés - apparaît d'autant plus dérisoire lorsque l'on apprend, sous la plume de Balzac (Un début dans la vie, "Pléiade" 1976 t. 1, pp. 778 et 1480), que dans le temps - et ici nous sommes près de la création de la Légion d'honneur - le bon peuple de France , qui savait distinguer les symboles importants des hochets pour vaniteux, appelait les décorations, et notamment les plus élevées, des crachats. Tout dignitaire important se trouvait donc de facto "couvert de crachats" simplement parce qu'il acceptait ces breloques - il s'humiliait lui-même, il n'y avait plus qu'à se moquer de lui - si encore l'on y tenait. Satie restait dans cet état d'esprit d'impertinence relativement sereine, lorsqu'il se moquait du refus de Ravel de recevoir la légion d'honneur : "Il n'avait qu' à ne pas la mériter". L'excitation sur la décoration de Maurice Papon relève au contraire d'une fascination et d'une envie non avouées et d'autant plus haineuses - pas contradictoires, bien entendu, avec le fait de critiquer le principe même de la légion d'honneur. Un peu comme celles et ceux qui veulent pouvoir à la fois se gausser de l'institution du mariage et se scandaliser qu'elle ne soit pas ouverte aux couples gays.

Bref, dans le cas de Papon, on crache sur des crachats, on glaviote sur les glaviots, c'est meilleur pour la conscience que pour l'hygiène morale - et l'on finit par, paradoxalement, par contraste avec son active petitesse, faire ressortir la banale mais réelle humanité de ce qui n'est, en tout et pour tout, qu'un cadavre comme un autre.



Tant que l'on y est dans le politique, le psychologique, l'organique... Etre enculé ou être materné, telle serait l'alternative - non exclusive là aussi, puisque si ces deux passivités ne s'impliquent pas l'une l'autre, elles se complètent agréablement.

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Aux abris !





(Ajout le 3 mars.)
Merci Baudelaire :

"Consentir à être décoré, c'est reconnaître à l'Etat ou au prince le droit de vous juger, de vous illustrer, etc."

"Il y a de certaines femmes qui ressemblent au ruban de la Légion d'honneur. On n'en veut plus parce qu'elles se sont salies à certains hommes."

Fin de partie.

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mercredi 14 février 2007

Basique.

"De quelque façon que les choses se présentent, nous sommes en tout cas dépendants, et ce dont nous sommes dépendants, nous pouvons l'appeler Dieu."

Wittgenstein, Carnets 1914-1916.




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samedi 10 février 2007

La vérité en face.

(Suite de la note précédente ; les citations à l'intérieur du texte de V. Descombes sont de Tocqueville.)


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"Lorsque l'autorité cesse d'être extérieure, lorsqu'elle est comme remise à chaque individu, elle n'en disparaît pas pour autant. L'individu reste dépendant d'une source à laquelle puiser des opinions qu'il est bien incapable de former par lui-même. "Ainsi, la question n'est pas de savoir s'il existe une autorité intellectuelle dans les siècles démocratiques, mais seulement où en est le dépôt et quelle en sera la mesure". Tocqueville écarte, sans mobiliser pour cela un grand appareil anti-sceptique, la méthode critique du philosophe post-cartésien. Il écrit cette phrase qu'on pourrait trouver aussi bien dans un texte de Peirce ou de Wittgenstein : "Il n'y a pas de si grand philosophe dans le monde qui ne croie un million de choses sur la foi d'autrui, et qui ne suppose beaucoup plus de vérités qu'il n'en établit".

Voici par conséquent le sens de l'individualisation du jugement du point de vue d'une philosophie sociale : le trait propre des sociétés démocratiques n'est pas qu'on trouve la "source principale des croyances" en soi et non plus au ciel, c'est qu'on trouve ces croyances "dans la raison humaine", c'est-à-dire dans l'opinion commune, et non plus dans le surnaturel.

Tocqueville, pourrait-on dire, est sociologue en ce qu'il entend placer sa philosophie politique (normative) dans la dépendance d'une philosophie sociale (descriptive). C'est pourquoi il n'écrit pas, comme le font encore aujourd'hui les héritiers individualistes de la philosophie des Lumières : jadis, les hommes étaient conduits par la tradition, maintenant, chaque homme est conduit par sa propre raison. Tocqueville tiendra un langage conforme au principe comparatif qu'il applique dans ses descriptions des sociétés américaine et française : jadis, les hommes cherchaient l'autorité intellectuelle là où ils apercevaient une supériorité (ancêtres fondateurs, maîtres incontestés), aujourd'hui ils la cherchent dans "la raison humaine", ce qui veut dire dans l'opinion commune des hommes, laquelle se traduit pour eux par l'opinion du plus grand nombre de leurs voisins. "Aux Etats-Unis, la majorité se charge de fournir aux individus une foule d'opinions toutes faites, et les soulage ainsi de l'obligation de s'en former qui leur soient propres." La religion elle-même est reçue comme étant l'opinion commune (plutôt qu'une révélation). Il est d'ailleurs concevable que la liberté individuelle de penser puisse être moindre en régime démocratique (si l'opinion majoritaire devient trop puissante) qu'en régime aristocratique.

Dira-t-on que Tocqueville décrit un homme démocratique qui se laisser aller au conformisme ? Peut-être, mais qui ira reprocher à l'homme démocratique de prendre ses opinions personnelles dans l'opinion commune, alors même que nous le félicitons de ne plus les prendre dans une "raison supérieure" ? On dira : mais pourquoi ne tire-t-il pas ses opinions d'une source personnelle, sa propre raison ? Mais dire cela, c'est revenir à l'idée qu'une conscience cartésienne puisse fournir au citoyen des vérités premières sur lesquelles il lui serait possible de fonder tous ses jugements et toutes ses décisions en matière politique. Ces vérités premières seraient signalées par le sentiment inébranlable de vérité qu'est censé procurer (...) le contact cognitif avec soi. En réalité, la légende du sujet des temps modernes ne peut pas espérer survivre à la philosophie de la conscience." (pp. 371-73)


De Profundis !

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vendredi 9 février 2007

A bon entendeur.

Chaque série se rapprochant à chaque étape de sa propre fin, la France se rapproche chaque jour que Dieu fait de sa dissolution, nous-même de la mort (infarctus, bavure, Sida, "belle mort", etc.) : il est réconfortant que l'on puisse encore lire un peu de Vincent Descombes, pour en apprendre sur soi.

"Qu'est-ce qui rend croyable une opinion, demande Condorcet ? Quels sont les motifs de sa crédibilité ? Ils peuvent être réels ou faux, car il y a de bonnes raisons de croire, mais aussi de mauvaises raisons. Condorcet distingue trois espèces de motifs de crédibilité :

1° les motifs réels (qui tiennent à la façon rationnelle d'acquérir des opinions) ;

2° le motif de l'habitude (les préjugés) ;

3° le motif de l'autorité attachée à celui qui émet l'opinion.

Comme on voit, Condorcet applique une classification qui est déjà celle dont se servira Max Weber pour construire sa typologie des trois formes de légitimité : rationalité, tradition, charisme (ou prestige). Or la difficulté est la même chez Weber et chez lui. Parmi les trois formes de légitimité qui nous sont proposées, il y a une authentique légitimité (celle qui est qualifiée de rationnelle) et deux qui sont spécieuses. Il en va de même pour les motifs de croire : il y a des motifs de croire les opinions réellement dignes d'être crues, et il y a de (faux) motifs de croire des opinions qui, en réalité, ne sont pas croyables.

L'épistémologie qu'esquisse Condorcet est mentaliste. Il est ici pris au piège d'une philosophie assimilant la croyance du sujet à un état interne sur lequel ce sujet peut nous renseigner parce qu'il est le mieux placé pour s'introspecter. Soit un individu qui doit juger si l'opinion p est vraie. Condorcet l'invite à s'examiner lui-même. Quel sentiment éprouve-t-il lorsqu'il considère que p ? A-t-il les mêmes sentiments qu'envers des résultats scientifiques bien établis ? Ou bien sent-il qu'au fond il ne le croit pas ? La subjectivation des critères du vrai est ici complète. Le sujet doit déterminer s'il croit réellement les choses qu'il se vante de croire. Un examen de son sentiment doit lui apprendre s'il cède à une habitude, à une autorité extérieure ou à un sentiment réel d'évidence.

Mais comment exclure que les sujets procédant ainsi arrivent à des résultats divergents ? L'individu A s'examine et conclut qu'il croit réellement que p. B parvient à la conclusion opposée : il croyait croire que p, mais il découvre qu'en réalité il ne le croyait pas réellement, mais seulement en apparence.

Que se passe-t-il lorsqu'il y a divergence ? L'individu A dit qu'il croit que p, mais il le dit sur la foi de sa conscience qui lui présente son état subjectif comme celui de quelqu'un qui croit que p. (Ici, ne demandons pas à quoi ressemble un tel état, ce serait ruiner toute la manoeuvre du philosophe.) A dit croire que p, mais cela ne prouve pas qu'il est dans cet état doxastique. En réalité, le fait que A dise qu'il croit que p ne prouve qu'une chose : s'il est sincère, il croit, à tort ou à raison, qu'il croit que p. Mais qu'en est-il de son état réel de croyance ? De son côté, B a dit qu'il croyait tout à l'heure croire que p, mais qu'il vient de s'apercevoir qu'en réalité il ne le croyait pas réellement. Mais qu'en est-il de sa croyance présente relativement à sa croyance passée ? Est-ce une croyance réelle ou seulement une croyance qu'il professe sans réellement la sentir en lui ? Toute cette analyse de la croyance en termes d'état ressentis comme plus ou moins intenses par le sujet conduit ainsi à des incohérences.

Dire que je crois que p, ce n'est certainement pas prononcer un jugement sur le point de savoir si je crois que p. Le philosophe du sujet voudrait insérer un rapport à soi de type réfléchi entre le sujet de croyance et l'expression de sa croyance, mais aucune place n'a été ménagée dans le langage pour une telle opération subjective. La seule façon de décider si je crois que p, c'est de considérer que j'ai de solides raisons de croire que p. Ce n'est pas en m'examinant moi-même que je pourrai jamais faire la différence entre les motifs réels de crédibilité et ceux qui ne sont pas réels."

(Le complément de sujet, Gallimard, 2004, pp. 364-365).


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Rendez-vous très bientôt, pour les conséquences de ce raisonnement !




(Messages personnels : à M. Cinéma : cette photo vient de cet intéressant blog ; à M. Aliéné : je vous réponds sous peu, life's a bitch

catwoman

...and so I am
, ajoutait Michelle Pfeiffer dans le temps. Le temps que j'ai perdu, justement. A bientôt donc !)

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samedi 3 février 2007

Démocratie, sadisme, masochisme (ou : pourquoi Jean-Marie Le Pen et moi-même avons déjà perdu).

"Un moment historique pour la France" - ainsi s'est exprimé le premier ministre au sujet de l'interdiction de fumer dans les lieux publics. Il s'agit en l'occurrence d'une légère erreur : le "moment historique" n'est pas la loi elle-même, mais l'absence de réactions des gens à une pareille mesure. "On râle, mais on obéit", titrait (je cite de mémoire) le Parisien. Il n'y a plus qu'en votant - et encore, rendez-vous dans trois mois - que les Français aient un peu de courage. Finalement, que Nicolas Sarkozy ou Ségolène Royal parachèvent leur évolution en esclaves-citoyens-fiers-de-l'être (un peu plus esclaves chez le premier, un peu plus citoyens (mettez des guillemets si ça vous chante...) chez la deuxième, mais bon, la distinction reste subtile), et qu'on n'en parle plus.


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Même la perspective d'un gros vote Le Pen semble d'un coup bien dérisoire et inutile. S'ils aiment la schlague, après tout, ce n'est pas par une petite révolte électorale tous les cinq ans que les Français vont parvenir à s'en dégoûter. Ach, sans doute faut-il faut laisser les gens à leur bonheur. Bonne bourre, donc !


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Il est vrai qu'après réflexion, un doute peut apparaître - valait-il la peine de sacrifier son honneur et son égoïsme naturel au phallus de la collectivité ?


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A chacun sa réponse... En ce qui me concerne, j'ai arrêté de fumer, sauf exceptions festives, il y a des années, par manque d'argent. Si vous voulez me voir appliquer mes propres principes, envoyez des dons, pour les cigarettes (enfin, plutôt pour pipe ou cigares), et pour les amendes. Merci d'avance !

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vendredi 2 février 2007

Liens logiques (vers la Belgique).

Et rationnels :

- sur Jacques Chirac : deDefensa ;

- sur le sionisme : Jean Bricmont.


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Bonne lecture !

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jeudi 1 février 2007

Hypocrite lecteur...

L'arrivisme (ici sous les traits d'un jeune poète mielleux) n'a pas d'âge :

"Ainsi, comme il arrive très souvent, l'homme est en désaccord complet avec les produits de sa pensée. Ces morceaux câlins, naïfs, pleins de tendresse, ces vers calmes, purs comme la glace des lacs, cette caressante poésie femelle a pour auteur un petit ambitieux, serré dans son frac, à tournure de diplomate, rêvant une influence politique, aristocrate à en puer, musqué, prétentieux, ayant soif d'une fortune afin de posséder la rente nécessaire à son ambition, déjà gâté par le succès sous sa double forme : la couronne de laurier [la gloire] et la couronne de myrte [l'amour]."

Le cynisme non plus :

"N'être la dupe de rien, cette affreuse maxime est le dissolvant de tous les nobles sentiments de l'homme."



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"Non, je n'ai plus d'illusions ; mais j'ai mieux : j'ai des croyances et une religion."


(Balzac, Modeste Mignon, 1844, Pléiade (éd. Castex), pp. 515, 530, 538.)

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mardi 31 mai 2005

Serge July à l'échafaud ?

Le paradoxe dans toute cette affaire, c'est que peut-être, je dis bien peut-être, si quelques-uns des media dominants avaient fait campagne pour le non, le oui y aurait gagné des voix : sans doute l'effet de réaction au matraquage médiatique se serait-il avéré plus faible. En tout cas, c'est la conséquence logique du raisonnement selon lequel les Français ont en partie voté contre les donneurs de leçons et d'opinion.

Quant à Serge July... Laissons parler le maître : "A l'arrivée, un désastre général et une épidémie de populisme qui emportent tout sur leur passage, la construction européenne, l'élargissement, les élites, la régulation du libéralisme, le réformisme, l'internationalisme, même la générosité.(...) Les élites gouvernementales, les élites bruxelloises, les médias sans exception, et tous ceux qui plaidaient pour un système de décision autorisant l'émergence d'une Europe politique : ce sont des partisans de la France d'en haut, que la France d'en bas entend évidemment corriger, sinon raccourcir." Passons sur la "générosité" : cette allusion contre-révolutionnaire surgie de nulle part révèle crûment l'imaginaire qui est maintenant celui de M. July : quelque part entre Taine et Maurras !

Personne à ma connaissance, pas même moi, ne pensait sérieusement à étêter le July, mais s'il le demande... Pourquoi n'offre-t-il pas son chef comme monnaie d'échange à ceux qui ont enlevé Mme Aubenas, s'il tient tant que cela à s'en débarrasser ? - car bien sûr, cet éditorial hallucinant appelé "Chef-d'œuvre masochiste" est lui-même un aveu de masochisme, un ramassis de fantasmes et de culpabilité qui évoque plus le Journal d'une femme de chambre qu'une analyse politique. A côté de cela, le Figaro d'hier, bien que peu enchanté par le non, était d'une placidité exemplaire, voire même plutôt content : exit Chirac, vive Sarkozy, les choses sont claires, on sait pour qui rouler désormais. Quand on est juste un salaud comme M. Slama, et pas un renégat comme M. July, on a plus de repères, on panique moins à chaque coup de grisou.

Bref, il semble que si d'aventure un excité pratiquait une décollation sur Serge July, il pourrait de bonne foi plaider l'euthanasie. Mais je dois manquer de "générosité."

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