dimanche 27 septembre 2009

Apologie de la race française, VI-2 : le réduit hexagonal.

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Apologie I.

Apologie II.

Apologie III.

Apologie IV-1.

Apologie IV-2.

Apologie IV-3.

Apologie V.

Apologie VI-1.


Cela fait des mois que j'ai l'intention de la retranscrire, voilà donc, pour continuer à assembler les morceaux du puzzle de notre belle nation, la conclusion - déjà citée en partie ici - du Voyage au centre du malaise français de Paul Yonnet (1993).

"C'est en France que le phénomène du néo-antiracisme a été le plus marqué, dans ses manifestations de masse, par ses effets politiques et administratifs. La France est la seule grande puissance où le mythe et l'utopie que nous avons décrits ont envahi l'appareil d'État et obtenu une telle influence dans les réseaux de pouvoir. Mais, tout d'abord, c'est qu'ils sont reliés, objectivement ou subjectivement (je pense notamment à la tentative de rapporter l'espèce de dissolution de la nationalité française proposée par l'antiracisme à un idéal républicain), aux grands soubresauts qui marquent l'histoire de France depuis 1789, et qui, de dons de la France au monde en dons de la France à l'humanité, ponctuent en la maquillant hyperboliquement d'un devoir d'universalisme la lente mais inexorable perte de puissance de ce pays. Si le néo-antiracisme est tellement puissant en France, pour aller rapidement à la synthèse, c'est en raison d'une accumulation unique de traits historiques. C'est en France qu'à la fin des années 1960 le soulèvement de la jeunesse étudiante autour d'idéaux et d'utopies révolutionnaires a déjà été - de tous les pays industrialisés - le plus explosif. D'autre part, comparée à la Grande-Bretagne, aux États-Unis, à l'Italie ou à l'Allemagne - qui avaient tous été dans un camp ou l'autre, mais le savaient -, la France était la seule à entretenir un roman de son passé durant la Seconde Guerre mondiale qui en gommait ou en travestissait pour le moins l'équivoque réalité. Un pays vainqueur mais vaincu, et libéré pour l'essentiel par l'action de puissances étrangères ; une France non belligérante après l'armistice et n'ayant pas commis le crime ultime de rentrer en guerre contre ses anciens alliés, mais collaboratrice ; les trois quarts des juifs résidant en France sauvés, mais l'organisation d'un antisémitisme d'État qui a conduit à livrer pour le pire le quatrième quart à l'ennemi, et à « aryaniser » l'économie ; une France résistante mais tardivement, sous la pression allemande (S.T.O.), à la fois hyperactive et hyperpassive, divisée entre vichystes, collaborationnistes, régionalistes, européanistes, attentistes, communistes, gaullistes, résistants armés, résistants opposés à l'action armée, anticommunistes collaborationnistes, anticommunistes résistants... : un régime de l'État français autoritaire, composant avec le nazisme, mais se distinguant d'un régime à proprement parler fasciste, et d'ailleurs objet de la critique et du mépris constants des fascistes français ; des Français encore traumatisés par la saignée de 1914-1918, qui rêvaient de paix et de confraternité rurale dans un univers proche de la guerre totale : tableau impitoyablement livré par l'enchaînement des circonstances, l'histoire du demi-siècle, la géopolitique, tableau moins reluisant que celui que propose le roman national épique appliqué à la période, qui constituait bel et bien, plus que la pesanteur de comportements économiques et la pratique politique de la Ve République, le talon d'Achille du pays au crépuscule de cette décennie 1960. L'enclenchement du processus [d'expansion du néo-antiracisme] et de sa force résultent du rapprochement de l'échec du mouvement de mai 1968 et de cette mémoire biaisée, exagérément avantageuse. Double dépérissement, donc, le premier entraînant le second : comme dans le règne végétal, le fruit touché contamine au contact d'un autre. Les révolutionnaires de mai 1968 ne cessaient de rechercher en quoi la France était « le maillon faible du capitalisme mondial ». C'est la faiblesse du roman national qui en faisait un maillon faible de la chaîne occidentale. De mai 1968 à l'antiracisme des années 1980, la France - « gardienne des beaux désordres », comme l'écrivait Jacques Chardonne - continue d'évoluer en crête en raison d'une configuration de traits spécifiques, qu'elle est la seule à additionner, et qui permet de comprendre l'inscription singulière de l'antiracisme dans ce pays.

On ne peut préjuger des itinéraires individuels, car on ne peut prévoir ni les circonstances ni les personnes. Les internationalistes antimilitaristes du début du siècle se sont du jour au lendemain rendus aux arguments de l'Union sacrée, en 1914. Peut-être verra-t-on les anciens leaders de S.O.S Racisme tomber au champ d'honneur patriotique (en l'espèce, aussi, un champ d'humour) pour bouter quelque envahisseur étranger hors du sol natal.


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On en a vu d'autres. Si l'on ne peut pas plus dessiner l'avenir collectif, nous pouvons en revanche avancer qu'il ne s'élaborera pas hors du cadre suivant.

Premièrement, il n'y a plus aujourd'hui de roman national français. Le droit-de-l'hommisme à vocation universaliste y est d'autant moins substituable que la France est réputée avoir presque constamment manqué au respect des grands principes. Les perspectives d'intégration des nouveaux Français en sont concurremment affaiblies. D'autant plus que le grand couple adverse du marxisme et de la catholicité, qui offrait des pentes identificatoires subsumant les buts endogènes des groupes particuliers et déliaient des soudures d'origine, ce grand couple qui ménageait des voies pluralistes d'accès à la nationalité française - une nationalité réelle et non pas seulement de forme juridique - est à présent dans l'incapacité, de fait ou de volonté, de jouer ce rôle par le moyen de ses appareils et de ses structures. Au surplus, une France qui a autodétruit son roman national entre dans une Europe qui n'est pas près d'en avoir un, autonome. Mémoire en berne, panne d'idéaux, désert d'espérances collectives : terrain propice au développement de laxités micro ou médio-identitaires cherchant à devenir grandes. [Les idées sont là, mais quel charabia par moments...]

Deuxièmement, le roman national - devenu difficile, stigmatisé par le nouvel ordre moral - se reconstitue sur un terrain apparemment non politique, celui de l'identité culturelle. La culture exprime l'identité française là où la politique menée lorsque la France était une grande puissance ne peut plus opérer, n'a plus de faculté d'expression. Moins il y aura de Nation, plus il y aura de recours à l'Identité française, une identité-mode de vie, ethnographique, sacralisée en même temps que muséographiée. Il faut s'attendre à des décompensations identitaires du type de celle qui a été enregistrée à propos de l'orthographe [la célèbre querelle sur la réforme de l'orthographe lors de la Guerre du Golfe]. Les Français défendront le reblochon au lait cru et l'andouillette odorante, face à la machine administrative et parlementaire de l'Europe, dont les hygiénistes de toute obédience ne manqueront pas de se servir pour dissoudre un peu plus les solidarités culturelles de base et, par là-même, la sociabilité des groupes élémentaires, comme ils ont défendu l'Empire. Pour finalement tout lâcher d'un coup, mais en entonnant une vibrante Marseillaise célébrant la grandeur de cet abandon : il suffit de trouver le personnage.


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J'y reviendrai : peut-être fallait-il, ou faut-il, trouver plutôt plusieurs « personnages ». Quoi qu'il en soit, ce paragraphe est tout à fait remarquable.

Il est probable que l'entrée en vigueur de l'accord de Maastricht, si elle a lieu - la campagne du référendum français débutait alors que cet ouvrage était pour l'essentiel terminé -, ou, de toute façon, la poursuite de l'unification européenne, accentuera cette dichotomie entre Nation politique et Identité-mode de vie. Plus les États-nations délégueront de prérogatives politiques à l'échelon européen, plus ils abandonneront de leur souveraineté propre, et plus le concept d'identité prendra d'importance. On notera d'ailleurs, ce qui ne saurait surprendre, l'acharnement mis par les défenseurs du traité de Maastricht, qui - symptomatiquement - élude la notion de nation pour mieux promouvoir et organiser un pouvoir des régions, à souligner que les transferts de souveraineté n'entameraient en rien l'identité française. D'ores et déjà, l'identité a remplacé la nation dans le discours politique des partisans d'une Europe supranationale. Il n'est que de se référer à l'un de ses plus ardents défenseurs, Valéry Giscard d'Estaing, aussi porté à vouloir accélérer la constitution des États-Unis d'Europe qu'il est inquiet du destin de l'identité française... J'invite à méditer sur une contradiction croissante : celle qui voit, tant à droite qu'à gauche, les responsables prendre ou approuver des mesures de « dénationalisation » et de levées des frontières de l'Hexagone, tout en attirant l'attention des opinions sur les risques d'invasion étrangère - quand ils n'appellent pas, purement et simplement, à la mobilisation de celles-ci derrière des slogans de moins en moins applicables dans le cadre hexagonal. Nous sommes entrés, en un mot, dans une période où ce n'est plus l'existence de la Nation politique qui excite l'agressivité de groupe - sous des formes qui allaient du patriotisme de défense à l'ambition impériale -, mais où, au contraire, c'est la disqualification, la déplétion et l'impossibilité de la nation politique qui font le lit des identitarismes (nationaux, ethniques [sexuels] ou de communauté). Encore que la xénophobie soit un phénomène en soi tout à fait indépendant de l'idée de nation, l'histoire moderne est marquée par l'apparition de formes politiques et idéologiques particulières, développées en relation avec l'exacerbation des sentiments nationaux ; nous avions, pourrait-on dire en somme, la xénophobie et le racisme car nous avions la Nation : craignons d'avoir la xénophobie - des xénophobies de tout calibre et de toutes origines - et le racisme, car nous n'aurons plus la Nation (donc : si nous ne l'avons plus et à mesure que nous ne l'aurons plus). Si tant est que l'identité, c'est ce qui reste quand on a « oublié » la nation, craignons d'assister à la cristallisation des attitudes qui répondront à la désorganisation et au démantèlement de l'ancien système.


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Troisièmement, l'antiracisme veut dissoudre la France dans le monde et, sans attendre, faire du réduit hexagonal le laboratoire chimérique d'une nouvelle Cybère panethnique. Cette utopie longtemps cautionnée par les pouvoirs publics, voire un par « État de droit » favorable, heurte de plein fouet les deux traditions de l'assimilation française : l'individualiste républicaine et la communautariste autoritaire."

Voyage au centre du malaise français, pp. 304-309. Je n'ai pas reproduit la suite, en l'occurrence le dernier paragraphe du livre. Sur la tradition « communautariste », pas de contre-sens : il s'agit me semble-t-il d'une allusion aux « familles » marxiste et catholique évoquée dans cette longue citation, il ne s'agit pas, en tout cas, des communautarismes actuels.

Ceci posé, quelques commentaires.

"Le roman national se reconstitue sur un terrain apparemment non politique, celui de l'identité culturelle. La culture exprime l'identité française là où la politique menée lorsque la France était une grande puissance ne peut plus opérer, n'a plus de faculté d'expression. Moins il y aura de Nation, plus il y aura de recours à l'Identité française, une identité-mode de vie, ethnographique, sacralisée en même temps que muséographiée." J'avais abordé cette phrase importante sur la Nation et l'Identité sous l'angle des relations entre les Français, leur passé, leur présent, leur avenir : la retrouver dans son contexte invite à faire le lien avec la situation politique française. Démêlons les fils.

Patriotisme, nationalisme, chauvinisme... on peut utiliser des termes connotés plus ou moins négativement, on ne sortira pas je crois de ces vérités :

- il faut un minimum de cohésion entre les membres d'une communauté, et dans ce minimum est inclus une part d'auto-promotion, d'autosatisfaction, de gloriole ;

- libre à chacun, au sein de cette communauté (et à l'extérieur de cette communauté, mais ce n'est pas notre sujet), de détester, mépriser, critiquer cette part d'autosatisfaction. On remarquera au passage que ces critiques peuvent aussi bien signifier une volonté d'amener la communauté à s'améliorer - en la poussant à être plus conforme aux idéaux qu'elle proclame - qu'un souhait plus ou moins conscient de la dissoudre - en établissant qu'elle n'a jamais été et ne sera jamais capable d'être à la hauteur de ses idéaux ;

- quoi qu'il en soit de ce deuxième point, qui mérite certes plus d'une digression, la part d'autosatisfaction devient, ou devrait devenir, non seulement critiquable, mais presque complètement ridicule et absurde quand elle n'a pas, ou plus, ou presque plus de rapports avec la réalité politique dans laquelle baigne la communauté en question.

Le problème, pour ce qui nous concerne, est donc moins de savoir si la France est un beau pays, si elle doit rougir ou se glorifier de son histoire, si les Français sont sympathiques, racistes, travailleurs, alcooliques, râleurs grincheux ou contestataires lucides et anticonformistes, trop ou pas assez sportifs, bons baiseurs ou gros branleurs ; il n'est même pas de savoir s'ils sont définitivement américanisés, manoeuvrés par les réseaux sionistes ou bientôt complètement arabisés-africanisés-islamisés (ces possibilités ne s'excluant d'ailleurs mutuellement pas). Le problème, c'est que toutes ces questions, futiles ou intéressantes, ne sont que trop rarement intégrées à la perspective d'ensemble qui pourtant les impose à notre attention : cette perspective n'est pas celle du déclin français, qui est, justement, une question identitaire, cette perspective est celle du pouvoir politique effectif de la France dans le monde d'aujourd'hui. Que ces deux questions ne soient pas sans rapport est évident, mais cela ne signifie pas qu'elles se confondent, et cela n'empêche pas l'une d'avoir préséance aussi bien principielle que chronologique sur l'autre. Reformulons donc ainsi la phrase de Paul Yonnet : ce n'est pas parce que la France a des problèmes identitaires qu'elle fonctionne moins bien et pèse d'un poids moins significatif dans l'évolution globale du monde, c'est parce que son poids dans l'évolution globale du monde diminue que les questions qu'elle se pose sur son identité prennent une telle acuité.

(Une digression : la France est loin d'être le seul pays dont « le poids dans l'évolution globale du monde diminue », c'est le cas de la plupart des nations majeures, Russie incluse. Je ne peux aborder cette question aujourd'hui, mais il faut garder en tête que nous sommes loin ici de nous situer dans une « exception française ».)

Encore une fois, il ne s'agit pas de nier certaines évolutions ou certaines réalités désagréables. Mais si l'on n'a pas conscience de cette préséance - que l'on retrouve d'ailleurs après 1870 et dans l'entre-deux-guerres, de même que, mais à l'inverse, dans les années 60, où les immigrés n'avaient pas disparu du pays mais gênaient moins que dans les périodes précédentes - du politique sur le culturel et « l'identitaire », non seulement on se trompe, mais on risque fort d'accélérer ou de contribuer à accélérer ces évolutions que l'on juge négatives.


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L'acharnement de l'homme politique moderne contre la France. Allégorie de Lang (Fritz, pas Jack), 1956.

- à suivre, démonstration et exemples à l'appui...

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dimanche 22 février 2009

"Depuis des éternités, l'a pas tellement changé la France..." (Apologie de la race française, II.)

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Apologie I.

Apologie III.

Apologie IV-1.

Apologie IV-2.

Apologie IV-3.

Apologie V.

Apologie VI-1.

Apologie VI-2.



Ajout le 19.03.09.



"Après, la conversation est revenue sur le Président Poincaré qui s'en allait inaugurer, justement ce matin-là, une exposition de petits chiens ; et puis, de fil en aiguille, sur le Temps où c'était écrit. « Tiens, voilà un maître journal, le Temps ! » qu'il me taquine Arthur Ganate, à ce propos. « Y en a pas deux comme lui pour défendre la race française ! - Elle en a bien besoin la race française, vu qu'elle n'existe pas ! » que j'ai répondu moi pour montrer que j'étais documenté, et du tac au tac.

« Si donc ! qu'il y en a une ! Et une belle de race ! qu'il insistait lui, et même que c'est la plus belle race du monde et bien cocu qui s'en dédit ! » Et puis le voilà parti à m'engueuler. J'ai tenu ferme bien entendu.

« C'est pas vrai ! La race, ce que t'appelles comme ça, c'est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici poursuivis par la faim, la peste, les tumeurs et le froid, venus vaincus des quatre coins du monde. Ils ne pouvaient pas aller plus loin à cause de la mer. C'est ça la France et puis c'est ça les Français. »"


(Voyage au bout de la nuit).



Je rappelle que le Voyage au centre du malaise français est sorti en 1993. Le découvrir en 2009 donne un curieux sentiment de décalage, du fait des évocations de noms pour certains encore présents (non sans multiples retournements de veste : on en apprend, ou on s'en remémore de belles, sur de petites truies comme Max Gallo ou Julien Dray), pour d'autres étonnamment lointains (Harlem Désir la dernière fois). Peut-être l'extrait de ce jour vous procurera-t-il des sentiments de ce genre. Je le laisse en tout cas, avec ces détails parfois quelque peu périphériques rapport à notre propos, tel quel.

"Dans un livre [La France dans le monde] ayant le triple avantage d'être bref, clair et lucide - paru en 1933, écrit peu avant l'arrivée des nazis au pouvoir -, Edouard Herriot constatait qu'un modus vivendi avec l'Allemagne du maréchal Hindenburg était « rendu plus difficile par l'activité et la violence de la propagande germanique ». Et de sélectionner un exemple particulièrement offusquant : « On a vu cette propagande s'exercer lorsqu'elle a pu croire, de façon à la fois cynique et active, qu'il y avait en France un séparatisme breton. A cette occasion, certains journaux représentèrent la Bretagne comme formant chez nous une minorité nationale. » Toute la politique de l'entre-deux-guerres entre puissances européennes consiste à déceler des problèmes ethniques chez le voisin tout en les niant chez [soi]. Le droit des peuples/ethnies ou des peuples/races à disposer d'eux-mêmes, au nom duquel Hitler déclare vouloir rassembler les Allemands d'Europe, laisse ses interlocuteurs le plus souvent désarmés tant paraît au fond justifiée la revendication racialiste, c'est-à-dire le droit des peuples à se regrouper pour former une entité autonome sur un territoire déterminé, celui de leurs ancêtres. Ainsi aboutira-t-on, via l'annexion des Sudètes au Reich au nom du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, au dépeçage ethnique de la Tchécoslovaquie peu avant la Seconde Guerre Mondiale.

La manipulation de l'agitation des nationalités reste encore le moyen le plus sûr de disloquer un grand pays. Au-delà des aspects de pur secours humanitaire - que les effets d'encouragement aux irrédentismes finissent par rendre inévitable -, le droit d'ingérence, dans sa composante politique, déclare explicitement vouloir libérer des minorités nationales éventuellement réparties dans plusieurs Etats. Comme le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, c'est une très vieille antienne de la politique internationale. En France, une propagande tenace, relayée par Bernard Kouchner, alors secrétaire d'Etat, et, plus modérément, par le ministre des Affaires Etrangères, Roland Dumas, mais aussi par une grande partie de l'opposition, a oeuvré à la suite de la guerre du Golfe en vue de populariser l'idée d'une séparation des Kurdes de l'Irak, de la Turquie et de l'Iran, afin qu'ils puissent se réunir dans un Kurdistan autonome. Le motif en est leur homogénéité ethnique et culturelle. Le nouveau est que ces motifs sont aujourd'hui censés s'appliquer en France, selon des modalités propres et moins radicales. L'ethnicisme d'application extérieure (politique étrangère) tend à devenir un ethnicisme d'application intérieure (politique régionale et politique d'immigration) : une attention toute nouvelle, justifiée par le droit à la différence - c'est-à-dire à une différence dure -, est portée - à l'intérieur de l'Hexagone - à des groupes d'implantation très ancienne ou beaucoup plus récente, au motifs qu'ils présentent (ou présenteraient) une homogénéité ethnique et culturelle particulièrement forte. Il faut comprendre que, au travers de l'antiracisme postcolonial, l'argument est retourné contre l'Hexagone, à la fois pour en décrire l'hétérogénéité, puis la souhaiter, voire l'organiser. L'antiracisme est le haut-parleur du déclin de la représentation d'une cohésion forte, vécue quelque part comme inébranlable, de la France. Il a pour effet d'ouvrir et d'approfondir un doute sur sa constitution, sur ses origines. Qu'un philosophe comme André Comte-Sponville écrive, voulant parler de la situation française, qu'un « peuple » (ou une nation) « n'est pas une race » ou que l'un des leaders politiques de la droite libérale, François Léotard, affirme qu'il n'y a jamais eu de « race française » (« les Français : un grand peuple qui ne fut jamais une race ») et que ces formules soient aujourd'hui évidentes, reçues comme indiscutables, en dit très long sur ce qui ne sera plus, la représentation d'une profonde homogénéité française : c'est en effet une évidence inverse, au début de ce siècle [le XXeme...], depuis les ultra-républicains jusqu'aux royalistes, que les Français forment une « race », non une race à l'allemande, moins constituée par le sang reçu que par le sang versé, aux qualités exprimées par Verdun, génératrice de civilisation, vivant dans cette patrie dont Lavisse et Pfister disent qu'elle se définit par les « souvenirs communs ». L'antiracisme exprime cette atteinte à la croyance d'un socle de civilisation nationale française en continuum, qui absorbait les apports au cours de son développement après les avoir fondus en vue de la poursuite de son édification : l'antiracisme se propose d'amputer plus encore cette croyance en insistant sur la nécessité d'un retournement du processus de sédimentation unificateur des principales différences.

Mais réfléchissons bien - d'autant que nous explorons peut-être la voie qu'emprunteront de futurs malheurs - à ce que transporte la modification des systèmes d'évidence édifiés autour de la race. Qu'est-ce qui fonde l'interdit porté sur l'usage de l'ancienne expression de « race française », telle qu'elle est utilisée pour désigner le substrat de populations diverses fondues dans la construction d'une civilisation particulière ? Eh bien, tout simplement, l'argument selon lequel ce ne serait pas une vraie race (mais une mosaïque de races) : que la « race française » ne manifesterait pas les caractéristiques d'homogénéité ethnique. En d'autres termes, c'est une argumentation de type racialiste - et l'argument de base des théories raciales - qui est ici mobilisée. L'antiracisme ne dévalue la « race française » qu'autant qu'elle dépouillerait les ethnies authentiques et légitimes au bénéfice d'une ethnie qui n'existerait pas, ou d'une race fausse...

L'antiracisme s'inscrit dans un cadre mental qui s'est peu à peu construit et où il est intervenu pour prononcer des interdictions et des monopolisations d'usage. Ainsi l'antiracisme a-t-il accaparé le vieux thème de la valorisation de la différence, autrefois apanage des théories raciales. Ainsi s'est-il adjoint deux mots, et leurs dérivés, race et ethnie, également originaires de l'autre camp - en serrant au plus près, d'ailleurs, ses taxinomies -, pour en piloter des usages légitimes (cf. les législations antiracistes, la mise en avant du multiracial, etc.), tout en interdisant d'utiliser l'un et l'autre en équivalence au concept de nation ou de civilisation française, au prétexte d'une inauthenticité raciale du Français en tant que tel, au prétexte second de la violence raciste meurtrière que ce prononcé d'équivalence inclurait par nature. Il n'y a pas à s'étonner que le cadre mental d'une époque soit organisé en un système à la fois logique, nécessaire et arbitraire : de l'acceptation ou non de ce système dépend le degré d'intelligibilité avec elle-même dont une société est capable à un instant donné. En revanche, ce système peut, et c'est ici le cas, rendre inintelligible l'époque précédente, le cadre mental antécédent. L'exigence de dépression de l'idée de nation occulte que, en recouvrant, il y a peu encore, le concept de nation ou de civilisation française le mot « race », appliqué à l'ensemble humain qu'ils recouvraient et qui les avait générés, était loin de devoir déboucher, en son usage alors courant, sur une pratique ou une pensée racistes." (pp. 68-72)

P. Yonnet illustre ce dernier point à travers l'exemple d'écrits de Saint-Exupéry remontant à la débâcle de 1940, Pilote de guerre et la Lettre à un otage. Voici un extrait de cette dernière, dans laquelle « Saint-Ex » s'adresse à un ami juif, suivi du commentaire de P. Yonnet :

« Toi si français, je te sens en péril de mort, parce que français, et parce que juif (..., coupure de AMG). Nous sommes tous de France comme d'un arbre, et je servirai ta vérité comme tu eusses servi la mienne. »

"Continguïté de thèmes que notre cadre mental antiraciste a manichéisés en les classant dans l'absolument irréconciliable : la nation substantielle et de longue souche, rameaux, tronc et racines où « nous sommes tous de France comme d'un arbre », cet attachement à une identité française forte associée comme l'une de ses conséquences au refus des mécanismes d'exclusion antisémite." (pp. 74-75)


« L'ethnicisme d'application extérieure (politique étrangère) tend à devenir un ethnicisme d'application intérieure (politique régionale et politique d'immigration)... » : on aura reconnu là ce bon vieux truc qui consiste à essayer et à perfectionner une politique à l'extérieur, chez plus petit et/ou plus faible que soi, chez ceux que personne de vraiment puissant ne va défendre, avant de la pratiquer à la maison, armé de ces précédents - un des derniers avatars de cette tactique étant sans doute la volonté d''utilisation de l'ADN pour établir des critères « fiables » quant au regroupement familial [1]. Le génie particulier d'un Bernard Kouchner étant dans la cas évoqué par P. Yonnet de promouvoir une politique paraissant vraiment, aux yeux de vous et moi qui n'y connaissent rien aux Kurdes et qui ne leur veulent aucun mal, empreinte d'humanité et de perspective historique.

On constatera tout de suite, dans cet ordre d'idées, que si ces stratégies politiques ont pris une plus grande ampleur aux beaux temps de l'Empire français, quand la métropole disposait d'un grand terrain de jeux, sans autre arbitre qu'elle-même, pour tester telle ou telle innovation, le grand absent de la citation de Paul Yonnet est précisément la colonisation. Notre auteur a je crois raison de souligner que la notion de « race française » telle qu'elle s'est mise en place au fil du temps et telle qu'elle constituait le socle d'un consensus à l'orée du XXe siècle - consensus que renforça et ébrécha en même temps la Première Guerre mondiale, comme le montre notamment le texte de Céline que j'ai mis aujourd'hui en exergue - est « loin de devoir déboucher, en son usage alors courant, sur une pratique ou une pensée racistes », il n'en reste pas moins qu'impasse est ici faite sur le rôle de la colonisation dans la définition de cette race française, dont la « supériorité » fut à la fois utilisée pour justifier la colonisation et justifiée par la réussite de cette même colonisation (je vous en parlais il y a peu, c'est l'auto-alimentation du droit du plus fort : je suis le plus fort, donc j'entreprends et je réussis, et d'ailleurs le fait que je réussisse prouve que j'étais le plus fort, et que j'avais donc raison d'entreprendre, etc.), le cas de Ernest Lavisse, évoqué par P. Yonnet, étant d'ailleurs tout à fait révélateur à cet égard.

"Je suis contre les femmes ; tout contre" : le célèbre propos de Guitry - cet admirable représentant sinon de la race française en tout cas de « l'esprit français » -, par ce jeu de mot sur les sens du terme « contre » peut aider à faire comprendre les ambiguïtés de cette définition de la race française par elle-même qui se définit aussi contre les autres, et notamment contre les colonisés qu'elle assujettit, en même temps qu'elle se définit contre ces Allemands si proches, que l'on déteste et que l'on admire, dont on se sent différent mais à qui on aimerait parfois ressembler [2], etc... Bref : ne nous laissons pas entraîner trop loin dans ces directions, ne tentons pas de distribuer trop de bons et de mauvais points à propos de ce qui s'est passé il y a plus d'un siècle ; il nous suffit d'avoir montré ou rappelé, d'une part qu'il ne faut pas - il ne faut jamais ! - oublier que la politique - ou les politiques - de la France en ces années-là ne se réduit pas à l'Hexagone, d'autre part que l'auto-définition de soi implique nécessairement des formes variées et plus ou moins inoffensives de dépréciation des autres (je vous renvoie à C. Lévi-Strauss sur ce sujet).

Enfin, et avant que d'aborder dans un troisième volet, plus précisément, certains des critiques de la France, il faut reformuler ce qu'écrit Paul Yonnet en termes de holisme et individualisme. La métaphore de la « race française » comme un arbre aux racines profondes voire immémoriales, qui se développe et se ramifie à travers les âges à partir d'un substrat commun, est bien sûr d'esprit typiquement holiste. L'intéressant, si l'on se concentre encore une fois sur la période 1870-1914, c'est que l'on voit de nouveau à l'oeuvre un des schémas directeurs qui a permis à cette époque de fonctionner, fût-ce sur des modes très tendus : l'individualisme s'est y aidé du holisme, s'est parfois voulu, éventuellement même consciemment, comme le prolongement du holisme. On trouvait ce thème chez Tocqueville, on le retrouvera chez Péguy et Bernanos, on le trouve chez Jaurès : 1789 comme continuation d'un certain esprit égalitaire et aristocratique français, la royauté et certains visages de la Révolution main dans la main, à la fois contre 1793 et contre l'économie de marché bourgeoise, la révolution industrielle, etc.

Ce n'est pas aujourd'hui notre sujet que de discuter ces conceptions pour elles-mêmes, ce qui est important pour l'heure est de noter le pont qu'elles tentent de jeter entre présent et passé - entre modernité et tradition -, et la façon dont cela permet de créer un climat d'ensemble - P. Yonnet parle d'une « évidence » - où se retrouvent des gens par ailleurs très opposés, Jaurès et Maurras par exemple. Car si l'on peut s'étriper sur le contenu de cette notion de « race française », si l'on peut reprocher à l'adversaire de la trahir, ou de la soumettre à des « partis de l'étranger », Juifs, francs-maçons, etc., ou de l'empêcher d'évoluer et d'accomplir sa destinée, rares sont ceux qui refusent ce lien entre présent et passé, lien qui d'ailleurs n'empêche pas, éventuellement, de préférer le premier (Jaurès) ou le deuxième (Tocqueville) de ces termes. A sa manière, et après le traumatisme de la Grande Guerre, le texte de Céline par lequel j'ai commencé cette livraison, est encore une version de ce mythe de la « race française », version tout simplement négative : nous avons toujours été « miteux, chassieux, puceux ».

Donc : si l'on peut tout à fait, bien que ce ne soit ni notre sujet ni celui de P. Yonnet, décrire le contenu, ou plutôt les contenus différents, désignés par le concept de « race française », cela ne nous est pas nécessaire. A l'époque déjà on le savait, l'identité française - pour employer une expression contemporaine, dont on pourrait d'ailleurs soutenir qu'elle est plus rigide ce que celle de « race », mais passons - est multiple, sous-tendue par des conflits, utilisons la terminologie de Tocqueville, entre « aristocratie » et « démocratie ». Ces notions, on peut, de Augustin Thierry à Emmanuel Todd, les relier à des noyaux de populations différents au sein du pays. On peut, si l'on maudit l'une d'entre elles, la rejeter dans le passé (optique de la vulgate marxiste, qui justement sort de notre tableau, ou tente d'en sortir, car lorsqu'il s'agira d'aller défendre la patrie contre l'Allemand, les plus internationalistes en paroles ne mégoteront pas longtemps), ou l'assimiler à l'étranger (option Maurras) : les termes du débat restent à peu près les mêmes [3].


Finissons-en. La « race française » telle qu'elle était une « évidence », n'était pas une race au sens biologique, et c'est que Paul Yonnet rappelle avec à-propos. Le Robert 2006 donne comme sens du mot race :

I.1 Famille, considérée dans la suite des générations et la continuité de ses caractères (ne se dit que de grandes familles, familles régnantes,etc.). 2. Vieilli. Commune plus vaste considérée comme une famille, une lignée. 3. Fig. Catégorie de personnes apparentées par des comportements communs.

II. Subdivision de l'espèce zoologique, elle-même divisée en sous-races ou variétés, constituée par des individus réunissant des caractères communs héréditaires.

III. 1. (1684) Subdivision de l'espèce humaine d'après des caractères physiques héréditaires. 2 Par ext. (XIXe) Dans la théorie du racisme, Groupe naturel d'humains qui ont des caractères semblables (physiques, psychiques, culturels, etc.) provenant d'un passé commun, souvent classé dans une hiérarchie.

L'objet de ma livraison de ce jour, pour résumer, est de montrer que l'expression « race française » (où le mot race était principalement employé dans les sens « vieilli » et « figuré » I 2 et I 3), à la fois parce que le mot - notamment dans son sens I 1, déjà - le permettait et parce que l'histoire, de Vacher de Lapouge à Hitler, s'en est chargée, cette expression ne peut plus être employée que dans les sens II et surtout III, et surtout III 2 - donc, dans les faits ne peut plus être employée -

sauf, précisément, par les antiracistes assermentés, qui en déduisent que les Français ne sont pas une « vraie race » [4]. Source de contradictions et de complications, dans l'image que nous nous faisons de nous-mêmes, que ce qu'on appelle les « minorités » se font d'elles-mêmes, dans l'image qu'elles se font de nous (ainsi que dans le cervelet du pauvre Eric Zemmour, mais passons). Je précise tout de suite que je suis loin de croire que tous ceux qui « appartiennent » à ces minorités adhèrent à une vision aussi racialiste que celle qui fut développée par SOS-Racisme à une époque et qui peut l'être de temps à autres par le CRAN aujourd'hui. Simplement, la situation d'ensemble est confuse, et il me semble que le recul historique que nous permet d'avoir le texte de Paul Yonnet peut contribuer à la clarifier.


Ces idées en appellent d'autres... A bientôt !




A titre d'illustration, je reproduis ci-après le texte de la chanson, bien-nommée, Hexagone, écrite en 1980 par celui qui allait plus ou moins devenir le barde officiel de SOS-Racisme - Renaud. Tout n'est certes pas à jeter dans ces vers parfois piquants, mais c'est pour la vision d'ensemble, cette détestation proclamée de la France par un français, pour ce volontarisme du rejet, et par comparaison avec ce que pouvait écrire Saint-Exupéry (un rien plus courageux que M. Renaud Séchan, faut-il le rappeler... mais ce sont aussi des époques différentes), que je vous invite à les lire.



"Ils s'embrassent au mois de Janvier,
car une nouvelle année commence,
mais depuis des éternités
l'a pas tell'ment changé la France.
Passent les jours et les semaines,
y a qu'le décor qui évolue,
la mentalité est la même :
tous des tocards, tous des faux culs.

Ils sont pas lourds, en février,
à se souvenir de Charonne,
des matraqueurs assermentés
qui fignolèrent leur besogne,
la France est un pays de flics,
à tous les coins d'rue y'en a 100,
pour faire règner l'ordre public
ils assassinent impunément.

Quand on exécute au mois d'mars,
de l'autr' côté des Pyrénées,
un arnachiste du Pays basque,
pour lui apprendre à s'révolter,
ils crient, ils pleurent et ils s'indignent
de cette immonde mise à mort,
mais ils oublient qu'la guillotine
chez nous aussi fonctionne encore.

Etre né sous l'signe de l'hexagone,
c'est pas c'qu'on fait d'mieux en c'moment,
et le roi des cons, sur son trône,
j'parierai pas qu'il est all'mand.

On leur a dit, au mois d'avril,
à la télé, dans les journaux,
de pas se découvrir d'un fil,
que l'printemps c'était pour bientôt,
les vieux principes du seizième siècle,
et les vieilles traditions débiles,
ils les appliquent tous à la lettre,
y m'font pitié ces imbéciles.

Ils se souviennent, au mois de mai,
d'un sang qui coula rouge et noir,
d'une révolution manquée
qui faillit renverser l'Histoire,
j'me souviens surtout d'ces moutons,
effrayés par la Liberté,
s'en allant voter par millions
pour l'ordre et la sécurité.

Ils commémorent au mois de juin
un débarquement d'Normandie,
ils pensent au brave soldat ricain
qu'est v'nu se faire tuer loin d'chez lui,
ils oublient qu'à l'abri des bombes,
les Francais criaient "Vive Pétain",
qu'ils étaient bien planqués à Londres,
qu'y avait pas beaucoup d'Jean Moulin.

Etre né sous l'signe de l'hexagone,
c'est pas la gloire, en vérité,
et le roi des cons, sur son trône,
me dites pas qu'il est portugais.

Ils font la fête au mois d'juillet,
en souv'nir d'une révolution,
qui n'a jamais éliminé
la misère et l'exploitation,
ils s'abreuvent de bals populaires,
d'feux d'artifice et de flonflons,
ils pensent oublier dans la bière
qu'ils sont gourvernés comme des pions.

Au mois d'août c'est la liberté,
après une longue année d'usine,
ils crient : "Vive les congés payés",
ils oublient un peu la machine,
en Espagne, en Grèce ou en France,
ils vont polluer toutes les plages,
et par leur unique présence,
abîmer tous les paysages.

Lorsqu'en septembre on assassine,
un peuple et une liberté,
au cœur de l'Amérique latine,
ils sont pas nombreux à gueuler,
un ambassadeur se ramène,
bras ouverts il est accueilli,
le fascisme c'est la gangrène
à Santiago comme à Paris.

Etre né sous l'signe de l'hexagone,
c'est vraiment pas une sinécure,
et le roi des cons, sur son trône,
il est français, ça j'en suis sûr.

Finies les vendanges en octobre,
le raisin fermente en tonneaux,
ils sont très fiers de leurs vignobles,
leurs "Côtes-du-Rhône" et leurs "Bordeaux",
ils exportent le sang de la terre
un peu partout à l'étranger,
leur pinard et leur camenbert
c'est leur seule gloire à ces tarrés.

En Novembre, au salon d'l'auto,
ils vont admirer par milliers
l'dernier modèle de chez Peugeot,
qu'ils pourront jamais se payer,
la bagnole, la télé, l'tiercé,
c'est l'opium du peuple de France,
lui supprimer c'est le tuer,
c'est une drogue à accoutumance.

En décembre c'est l'apothéose,
la grande bouffe et les p'tits cadeaux,
ils sont toujours aussi moroses,
mais y a d'la joie dans les ghettos,
la Terre peut s'arrêter d'tourner,
ils rat'ront pas leur réveillon;
moi j'voudrais tous les voir crever,
étouffés de dinde aux marrons.

Etre né sous l'signe de l'hexagone,
on peut pas dire qu'ca soit bandant
si l'roi des cons perdait son trône,
y aurait 50 millions de prétendants."



U1307635XINP

Hawaï, 1956, Jane Russell et Raoul Walsh... White trash forever !






[1]
Avec dans ce cas comme dans d'autres le retournement de la posture « droits-de-lhommiste » : puisque ces gens qui sont tellement nos égaux n'ont pas rechigné [sic] à accepter les analyses ADN, ne serait-ce pas se déclarer indûment supérieurs à eux que de les refuser ? Et il est bien évident que l'inconscient paternaliste, pour ne pas dire plus, de certains « droits-de-lhommistes », est un point faible sur lequel l'adversaire, qui n'aime pas plus les nègres, ou qui du moins ne s'est pas mis en tête de les aimer, ne se prive pas d'appuyer.



[2]
Au point de s'offrir en sacrifice, avec et contre lui, lors de la Grande Guerre... Terrible jeu de miroirs que ce conflit entre deux peuples « si loin si proches » qui vont finir par s'holocauster eux-mêmes et mutuellement, dans une sorte de valse amour/haine pathétique en tous les sens du terme : émouvante et dérisoire (valse dont le symbole reste les Meyer dont je vous ai déjà parlés). Cette idée permettrait de comprendre pourquoi des esprits lucides comme R. Rolland ou, après l'exaltation chauvine du début, Thomas Mann, laissent quelque peu froid, même si dans leur pacifisme ils ont eu d'une certaine manière raison avant les autres : on a le sentiment, justifié ou non (vous aurez compris que je n'ai pas lu Au-dessus de la mêlée, j'explique justement pourquoi je n'ai jamais eu envie de le lire), que ces sages sont passés à quelque chose d'essentiel à leur époque. Mais peut-être est-ce une forme d'envie ou de rancoeur face à leur sainteté...

Quoi qu'il en soit, de ce point de vue, la Seconde Guerre mondiale, dans son épisode franco-allemand, est nettement moins intéressante : ce qui était psychologiquement sinon confondu du moins incestueusement proche, soit ne manifeste plus son ambivalence que sous une forme passive (on peut avoir des sentiments mêlés vis-à-vis des Allemands et de leur présence en France, mais l'important dans un premier temps est de survivre), soit se disjoint en des pôles nettement plus marqués (la Résistance d'un côté, certes pas toujours haineuse, mais clairement focalisée contre un ennemi auquel on n'a aucune envie de ressembler ; la Collaboration, et notamment son lot d'homosexuels plus ou moins avoués fascinés par la jeunesse allemande, dont le quarteron d'écrivains en goguette en Allemagne en octobre 1941 (Drieu, Jouhandeau, Abel Bonnard, dont la postérité a plus retenu l'élégant surnom de « Gestapette » que ses écrits littéraires, André Fraigneau...) restera l'emblème.) Et depuis, depuis disons la vraie mise en route de la « construction européenne », c'est l'indifférence mutuelle...



[3]
On remarquera d'ailleurs dans certaines controverses, auxquelles j'ai moi-même participées, « aux côtés » d'Emmanuel Todd, sur Nicolas Sarkozy (ou, paraît-il, dans le livre de P. Péan sur B. Kouchner), on remarquera, disais-je, que l'on retrouve cette accusation d'importation en France de valeurs étrangères, à la race, l'identité, la tradition - le terme ici importe peu - française. Sans nous lancer dans une discussion sur ces thèmes, clarifions :

- des importations de valeurs étrangères, et des importations nocives, cela est possible, il n'y a rien de mal en soi à en parler et à les critiquer. Les cultures communiquent, il n'y a aucune raison pour qu'elles communiquent toujours bien ou se transmettent toujours ce qu'elles ont de plus adapté l'une à l'autre. Ce qui pose problème, c'est lorsqu'on passe de la critique de ces valeurs importées, et des personnes dont on trouve qu'elles ont tort de les importer, à une critique essentialiste de ces personnes en tant qu'elles appartiennent, ont toujours appartenu, appartiendront toujours à des groupes porteurs de ces valeurs. C'est l'opération qu'à tort ou à raison, je ne connais pas les textes, on reproche à Maurras envers protestants, franc-maçons et juifs, important dans une France aristocratique le virus de la démocratie ;

- dans le cas de Nicolas Sarkozy, il n'y a aucun problème moral à l'accuser de promouvoir une conception anglo-saxonne inégalitaire de l'existence, tant il la revendique. Le problème précis est plutôt de savoir à quel point ces valeurs, notamment sous la forme « économiste » qu'elles prennent de nos jours, sont si anglo-saxonnes et si peu françaises que cela (je vous l'avais signalé, E. Todd recommande à ce sujet le livre Néolibéralisme, version française de F. Denord, qui comme son titre l'indique soutient plutôt la thèse que Reagan et Thatcher sont en la matière loin d'être responsables de tous « ces mensonges qui nous ont fait tant de mal »).



[4]
C'est une autre interprétation de la tirade de Bardamu mise en exergue : la France n'est qu'un « ramassis », pas une vraie nation ou une vraie race. Par opposition peut-être en premier lieu aux Juifs, qui eux sont et ont toujours été une race. On sait que dans les pamphlets, notamment Bagatelles... et L'école des cadavres, Céline est un peu « à la recherche de la race perdue », sur le thème : depuis quand les Français ne sont-ils plus une vraie race, depuis quand est-ce que cela a commencé à déconner ? Et est-ce que les Allemands, qui ont mieux compris ces histoires de race que nous, ne pourraient pas nous aider ? Etc.

Julien Dray, ex-« tête pensante » de SOS-Racisme, peut ne pas apprécier le rapprochement, il n'en reste pas moins qu'il y a, donc, des points communs entre certaines thématiques développées par son organisation et certaines prémisses théoriques de Céline.


Ajout le 19.03.09.
J'aurais pu formuler cette dernière idée plus rapidement, et même m'en servir pour compléter mon exergue : le slogan de SOS-Racisme, « Nous sommes tous des immigrés », n'est jamais qu'une variante lapidaire de la phrase de Céline sur ces « puceux... venus vaincus des quatre coins du monde ». Il y a des différences de polarité, ce qui est vu ici comme un bien est vu là comme un mal (et encore : chez Céline comme chez J. Dray il y a des sautes d'humeur), mais le système conceptuel est le même.

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mercredi 14 janvier 2009

Israël-Faurisson, même combat.

Cela fait longtemps que je pense que sionistes fervents et négationnistes, d'une part sont, d'un point de vue anthropologico-moral, une seule et même racaille, d'autre part se rendent mutuellement service. (Le couple maudit, tendance SM Gay, Lanzmann-Garaudy en serait un bon exemple.) Je le pense d'autant plus depuis que j'ai relu un texte ancien, publié en septembre 2006, lors de la précédente fantaisie militaire de nos amis israéliens. Le redécouvrant sous le double prisme de l'actualité au Moyen-Orient et de l'« affaire » Dieudonné-Faurisson - qui n'est certes pas majeure, mais qui m'a valu quelques mails, notamment rapport à mes opinions sur R. Faurisson -, je l'ai trouvé également juste sous ces deux angles (malgré quelques détails rétrospectivement agaçants pour l'auteur, que bien sûr je laisse en l'état). Ce pourquoi, à titre exceptionnel, je me permets aujourd'hui de le remettre en ligne. J'en aurais eu besoin de toutes les façons pour clore l'épisode Faurisson - ce qui d'ailleurs ne nous éloigne pas tant que cela de notre dossier actuel, le dossier Michéa - un biais tout à fait imprévu m'ayant permis de tracer quelques liens entre Robert Faurisson, Bernard-Henri Lévy, Julien Dray et Alain Badiou - et, donc, Jean-Claude Michéa. Mais ceci est une autre histoire. Place aujourd'hui au négasionistes ! (Je sais, ce n'est pas terrible, mais ça vaut bien les « nazislasmistes »...)



FAURISONNERIES.



Les liens n'étant plus disponibles sur le site de Libération, je reproduis les articles cités en fin de note.

- S. Trigano

- M. Tubiana

- B. Stevens


Léger ajout le 13.09.


Oublions - et espérons qu'elles se fassent d'elles-mêmes oublier - les dérisoires incompétences communautaristes qui font désormais l'ordinaire du débat public en France, et passons au degré supérieur du mensonge, de la propagande et de la bassesse, avec un article de M. Shmuel Trigano consacré au Proche-Orient.

Cet article, que j'ai découvert via Alain Gresh, est réfuté sur la plupart des points par Michel Tubiana, président de la Ligue des Droits de l'Homme (une organisation militante qui, tout arrive, me semble digne de respect) et Bruno Stevens, "photojournaliste" mis implicitement en cause par M. Trigano.

Je ne suis pas nécessairement en phase avec tout ce qu'écrivent MM. Tubiana et Stevens, mais l'on ne s'embarquera pas ici dans les détails - au contraire, justement, puisqu'en lisant Shmuel Trigano je me suis aperçu qu'un des éléments de sa stratégie rhétorique était de se concentrer sur les détails en lieu et place de l'essentiel. Ce qui m'a donné l'idée d'un parallèle entre son attitude et celle des négationnistes, parallèle que je vais de ce pas développer.


Auparavant s'imposent quelques précautions, que les lecteurs charitables, comme dit je crois Richard Rorty, c'est-à-dire, et c'est une corporation à laquelle je m'honore d'appartenir, ceux qui en lisant un texte s'attachent toujours à l'interprétation la plus favorable à ce qui y est écrit comme à son auteur, que les lecteurs charitables, donc, peuvent s'épargner la peine de lire, pour nous retrouver cinq paragraphes plus loin.

Je ne connais pas les livres de Shmuel Trigano, à l'exception de quelques pages qui ont un rapport direct avec son article et dont je ferai état plus loin. Je suis donc tout à fait prêt à admettre que cet homme-là, que la quatrième de couverture d'un de ses ouvrages présente comme un "philosophe reconnu", ce qui doit vouloir dire que d'aucuns n'en sont pas si sûrs, je ne doute pas, disais-je !, que cet homme soit capable d'écrire des choses intéressantes. Dans le cas présent, cela aggraverait plutôt son cas à mes yeux, mais je voulais par là préciser que ce qui m'intéresse ici est un état d'esprit et une rhétorique, pas un auteur précis. (D'ailleurs, en un certain sens, M. Trigano a tellement d'aplomb pour défendre l'indéfendable, que je pourrais ressentir pour lui le même genre de sympathie amusée qu'il arrive que l'on éprouve, de temps à autre, pour un clochard spécialement répugnant, un criminel honni par la foule - ou, justement, un Serge Thion ou un Robert Faurisson. Il y a tout de même une différence notable, sur laquelle je concluerai.)

Dès que l'on parle de négationnisme, tout le monde devient fou, et peut-être faut-il que je dissipe toute ambiguïté à cet égard : est-ce une naïve confiance en la vérité, j'ai, je l'avoue, toujours eu du mal à prendre le négationnisme comme ses zélateurs au sérieux. Quant à la façon dont ce discours est présenté comme le péché ou le risque majeur de l'Occident actuel, disons pour être bref et modéré qu'elle me laisse perplexe. Mais j'admets sans peine que l'irruption dans les pages du Monde d'un article de Robert Faurisson en décembre 1978 ait déclenché plus qu'un haut-le-coeur chez d'anciens déportés ou leurs descendants ; il est évidemment tout à fait sain que ce haut-le-coeur persiste. En gros, j'aurais un peu à l'égard du négationnisme l'attitude préconisée par Pierre Vidal-Naquet dans son classique sur le sujet, Les assassins de la mémoire (La découverte, 1987), lu spécialement pour l'occasion (y ayant trouvé du grain à moudre, j'y ferai souvent référence) : le négationnisme, c'est comme le porno, ça existe, autant faire avec, c'est-à-dire, faire sans (et puis, ajouterai-je, un peu de Pierre Guillaume vous défoule de vos bons sentiments, comme, peu ou prou, un peu de porno vous défoule de l'amour : ça purge - il faut se purger de tout, même du bon, même avec du mauvais). Bref, dans l'état actuel des choses, je tiens le négationnisme pour un phénomène marginal, plus farfelu et inintéressant qu'autre chose, sans nier que s'il venait à s'étendre - et contrairement à ce qu'on entend parfois, cela ne me semble pas être le cas - il faudrait prendre la chose moins à la légère. Il n'est pas certain que cette minimisation du péril négationniste atténue mes critiques à l'égard de Shmuel Trigano.

Je trouve par ailleurs de fort peu d'intérêt la comparaison entre Israël et les nazis, je ne cherche donc pas à l'établir en sous-main. Il me semble que les crimes d'Israël parlent d'eux-mêmes, sans que l'on soit obligé de les référer à quelque modèle. Ceci dit, au rythme actuel de plusieurs Palestiniens tués par jour, il y a certes de la marge avant que l'on atteigne la barre mythique des six millions, mais cela va tout de même vite faire du chiffre.

Enfin, je ne prétends nullement être le premier à dessiner le parallèle propagande pro-israélienne - négationnisme, j'en donnerai moi-même un exemple remontant à 1987. J'espère juste en tracer l'intérêt comme les limites.


L-ebranlement-d-Israel


Commençons par opposer à M. Trigano quelques arguments non développés par MM. Gresh, Tubiana, Stevens, au sujet de cette prédominance de l'enfant dans les images des guerres du Moyen-Orient. Elle ne me semble rien moins que naturelle, tant la société occidentale est obnubilée par l'enfance, la surinvestit de tous ses espoirs et d'une innocence qui n'existe que dans ses rêves (pour, par contrecoup, surinvestir de même l'image du pédophile, mais passons). Comme les Arabes font beaucoup d'enfants, ce qu'Israël certes n'ignore pas, il n'est pas étonnant qu'Israël en tue, et comme il y a beaucoup d'enfants morts et que nous les Occidentaux adorons les enfants, il est naturel que l'on en voie beaucoup à la télévision. De même sur les exagérations, les accusations trop rapides de génocide, démenties après coup par des estimations plus exactes des morts et des blessés : c'est toute la télévision qui agit ainsi, en permanence, sur tous les sujets qu'elle traite : on peut s'en moquer et la critiquer, mais si cela dérange vraiment Shmuel Trigano, qu'il fasse comme moi, qu'il ne la regarde pas, il ne s'en portera pas plus mal.

Sauf que... M. Trigano a besoin de la télévision pour son propos, quitte à lui prêter une intelligence qu'elle ne manifeste pourtant que fort rarement, de même que les négationnistes se repaissent du consensus des historiens - et des peuples... - sur la réalité de l'extermination des juifs, a fortiori si toute expression de désaccord avec ce consensus est sanctionnée par l'Etat. Pour jouer les victimes ? Bien sûr, mais cela est partagé avec toutes sortes de propagandes, y endosser le rôle du plus faible est un passage obligé. Non, ce qui fait vraiment se rejoindre ici MM. Trigano et Faurisson, c'est qu'un consensus réunissant par définition beaucoup de monde, donc une bonne part d'imbéciles, on y trouvera nécessairement des sottises, des exagérations, et même des manipulations, et que c'est sur ces bourdes, approximations et manipulations que l'on fera porter l'attention, au mépris de l'essentiel. Je viens d'en donner un exemple pour ce qui est des exagérations : certains négationnistes prennent pareillement appui sur le fait que la plaque commémorative à l'entrée d'Auschwitz indique un nombre bien supérieur aux gazages qui y ont effectivement eu lieu pour en conclure que ce chiffre pourrait encore être abaissé, éventuellement tendre vers zéro. Que l'on ait déliré sur Jénine ne signifie pas qu'il ne s'y est rien passé, et d'ailleurs, matois, le stalinien Trigano oublie de mentionner toutes les graves destructions de matériel perpétrées alors par l'armée israélienne.

On en dira autant des appels guerriers des muftis tel que les cite Shmuel Trigano dans son livre L'ébranlement d'Israël. Philosophie de l'histoire juive, Seuil, 2002, lors d'un chapitre consacré précisément à "la déshumanisation d'Israël : l'enfant-martyr" (pp. 19-26, ici p. 20). Passons sur le fait que ces citations sont faites sans trop nous expliquer le contexte, admettons, en lecteur charitable, qu'elles constituent effectivement, comme il est possible, des appels fondamentalistes à la haine religieuse, cela ne changerait rien aux assassinats d'enfants palestiniens par les Israéliens. Comme le dit très bien Vidal-Naquet, après avoir d'ailleurs noté que le sionisme "fait du grand massacre [le génocide des Juifs] une utilisation qui est parfois scandaleuse" : "Qu'une idéologie s'empare d'un fait ne supprime pas l'existence de celui-ci." (p. 30)

Le même raisonnement s'applique aux manipulations. Les négationnistes se sont beaucoup excités sur l'authenticité douteuse du Journal d'Anne Franck, authenticité que Vidal-Naquet reconnaît problématique sans que je comprenne bien s'il admet qu'il s'agisse effectivement d'un faux (p. 215). Mais - outre que c'est un livre ennuyeux comme la mort -, qu'il soit un faux n'implique nullement que l'extermination des juifs n'ait pas eu lieu. Il est possible que certaines personnes, "bien intentionnées", aient déposé un ours en peluche auprès d'un cadavre d'enfant pour en rajouter sur le symbole, cela ne signifie pas qu'elles aient aussi tué l'enfant. Dans les deux cas d'ailleurs, la charge de la preuve incomberait à M. Trigano. Il n'est pas sûr en l'espèce que sa "méthode paranoïaque hypercritique" (Vidal-Naquet à propos de Faurrisson, p. 105) lui soit d'un grand secours. L'adjectif "hypercritique" s'applique d'ailleurs à la polémique sur la mort de l'enfant Mohammed Al-Dura, à laquelle fait allusion Shmuel Trigano dans son article et dont il fait un grand plat dans L'ébranlement d'Israël (p. 21 - cf. annexe). Quoi qu'il y ait là une manoeuvre de diversion fort classique, cela fait aussi penser aux négationnistes déployant des trésors d'astuce sur les points les plus fragiles de certains témoignages, tout en faisant l'impasse sur ce que ces témoignages ont de plus solide et de commun entre eux. Pour être clair : on pourrait accepter la discussion sur la provenance de la balle ayant tué Mohammed Al-Dura si, depuis sa mort le 30 septembre 2000, des centaines de gamins arabes ne l'avaient suivi dans la tombe.

Eloignons-nous un peu du négationnisme sans malheureusement tout à fait le quitter : il y a dans le texte de M. Trigano un mépris des faits, au profit de l'idéologie, qui ne laisse pas de sidérer. Sous prétexte qu'il y eut un mythe antisémite selon lequel les juifs tuaient des enfants, mythe d'ailleurs bien oublié en France de nos jours, ou plutôt qui le serait si certains ne passaient pas leur temps à le rappeler, il devient antisémite de dénoncer le fait que des juifs, actuellement, tuent des enfants. Il semble d'ailleurs à un esprit simple que, dans un monde en partie laïcisé - y compris chez les Arabes - le fait de tuer des enfants réactive plus aisément ce type de mythes qu'un inconscient collectif supposé inchangé depuis des siècles ou une propagande "très finement orchestrée" (p. 22). A poser le problème en ces termes il n'y a plus que deux possibilités : soit on se laisse qualifier d'antisémite - mais ce mot a-t-il alors encore un sens ? et n'est-il pas dangereux pour tout le monde que ce genre de termes devienne trop imprécis ? -, soit on en arrive, selon l'ignominie commise par M. Trigano à juste titre dénoncée par M. Tubiana, à mettre des guillemets au mot "victime" : à sous-entendre que ces enfants ne sont pas morts. On en revient au négationnisme.

Plus encore d'ailleurs que je ne le croyais... Car si, en lisant le livre de Pierre Vidal-Naquet, je cherchais des éléments de confirmation à ma piste de départ, je ne m'attendais pas à y trouver un passage de Robert Faurisson, déjà difficile à avaler en soi, mais encore plus dans le contexte qui nous occupe. Mais cédons d'abord la parole à Shmuel Trigano (L'ébranlement..., pp. 19-20) :

"Le phénomène le plus marquant de la première année de la guérilla palestinienne fut sans aucun doute, de ce point de vue, l'utilisation des enfants dans le combat de rues. C'était une invention, en effet. Jusqu'alors, on connaissait les enfants-soldats, enrôlés de force dans les conflits endémiques de l'Afrique, mais ces enfants portaient des armes et commettaient des atrocités. On n'avait jamais vu de bataillons d'enfants aux mains nues défier et affronter avec des pierres des soldats armés de façon sophistiquée. C'est ce que les caméras du monde entier ont avant tout immortalisé, construisant ainsi la scène absolue de ce conflit. Ses coulisses ont été escamotées, car, derrière ces murs d'innocents manipulés, se pressaient en effet de véritables armadas. Tous les observateurs savent que, protégés par les enfants, se tenaient à l'arrière des "policiers" armés, tirant sur les soldats israéliens, et, plus en amont, tout un système d'éducation (financé par l'Europe unie !) endoctrinant une génération entière en vue du sacrifice et de la mort."

Je rectifie les mensonges de ce texte en annexe, enchaînons avec l'extrait du livre de Vidal-Naquet (pp. 60-61 ; les citations au sein de cette citation sont de R. Faurisson ; j'ai supprimé les références de ces citations) :

"A partir de là, il devient possible de tout expliquer, de tout justifier. L'étoile juive ? Une mesure militaire. "Hitler se préoccupait peut-être moins de la question juive que d'assurer la sécurité du soldat allemand". Beaucoup de Juifs parlaient allemand et on les soupçonnait de pratiquer "l'espionnage, le trafic d'armes, le terrorisme, le marché noir". Les enfants qui portaient l'étoile à partir de six ans ? Faurisson a réponse à tout : "Si l'on reste dans le cadre de cette logique militaire, il existe aujourd'hui suffisamment de récits et de mémoires où des Juifs nous racontent que, dès leur enfance ils se livraient à toutes sortes d'activités illicites ou de résistance aux Allemands." Et, dans cette même page que l'on devrait faire figurer dans une anthologie de l'immonde, Faurisson nous montre, par un exemple précis, que les Allemands avaient bien raison de se méfier : "Ils redoutaient ce qui allait d'ailleurs se passer dans le ghetto de Varsovie où, soudain, juste à l'arrière du front, en avril 1943, une insurrection s'est produite. Avec stupéfaction, les Allemands avaient alors découvert que les Juifs avaient fabriqué 700 blockhaus. Ils ont réprimé cette insurrection et ils ont transféré les survivants dans des camps de transit, de travail, de concentration. Les Juifs ont vécu là une tragédie"."

On peut le dire comme ça... Soyons clairs d'emblée, le texte de R. Faurisson, pièce de choix à l'intérieur même de la littérature négationniste, est, par son sujet comme par son invraisemblance, nettement plus répugnant - voire drôle -, que celui de S. Trigano, qui n'est ici qu'un exemple commode d'une manière de penser. Il doit y avoir d'ailleurs des exemples encore plus frappants de ladite manière, laquelle est tout simplement, chez Shmuel Trigano comme chez Robert Faurisson, la manière de penser du maître : ces gens-là, que nous opprimons, sont des rebelles, la preuve, c'est qu'ils se rebellent, nous avons donc raison de les opprimer. Ils osent même fabriquer des bunkers, pardon, des blockaus, apprennent à leurs enfants à ne pas nous aimer, ce qui n'est vraiment pas gentil de leur part... Ach, arrêtons-nous là. (En notant au passage l'amusant paradoxe de voir Robert Faurisson, qui sévit notamment sur un site "islamiste", ou Shmuel Trigano, qui, selon une ficelle classique et un peu grosse, présente toujours Israël comme le "petit" de l'histoire, adopter cette vision dominatrice et coloniale. Mais nous sommes dans un cadre de pensée où rien n'est à sa place, si ce n'est la crapulerie.) [Parenthèse ajoutée le 13.09.]



A cette comparaison d'ensemble, il est possible me semble-t-il d'adresser deux objections principales :

- il est tout de même sain de la part de M. Trigano de ne pas se contenter de "ce qui se dit à la télévision" et de chercher à voir si ladite télévision reflète réellement la réalité du conflit, surtout après des épisodes controversés comme celui de Mohammed Al-Dura ou les exagérations au moment de "l'incursion" à Jénine. Après tout, lorsque certains vérifient à la loupe si les agressions antisémites en France, dont certaines furent fort médiatisées, se sont vraiment produites et dans quelles circonstances, ne font-ils pas le même travail ?

Il est vrai ! Mais, s'il serait tout à fait imbécile, voire négationniste, d'inférer du canular du RER D qu'il n'y a jamais d'agressions antisémites en France, il ne faut pas confondre esprit critique et chicaneries à fins de diversions : il faut se baser sur la moyenne statistique des faits prouvés. En France, cette moyenne tendait à montrer que les agressions antisémites ont augmenté à un certain moment, avant que de retrouver leur niveau, si j'ose dire, habituel. Au Proche-Orient... la tendance n'est pas franchement à la décrue de la violence contre les Palestiniens.

- dans un autre ordre d'idées, on peut me reprocher d'avoir supposé qu'il existait un mode de pensée négationniste en soi, radicalement différent d'autres modes de réflexion et/ou d'expression. J'assimilerais ainsi la rhétorique d'un Shmuel Trigano à ce qu'il y a de plus unanimement repoussé par les honnêtes gens, sans même avoir fait la preuve que ce mode de pensée si justement condamné a une particularité telle que l'on puisse concrètement le comparer à quoi que ce soit.

Il se peut effectivement que le négationnisme ne soit finalement qu'une tactique de guerre antisémite, menée par des fanatiques pour qui tous les coups sont permis. A lire Vidal-Naquet, on a parfois ce sentiment, au moins pour certains des représentants de cette "école". Mais cette objection ne remet pas en cause ma démonstration : il me suffit d'avoir montré les ressemblances entre la façon de faire de M. Trigano et ce qui serait alors la propagande de guerre la plus éhontée et la plus haineuse. Que celle-ci soit qualitativement ou quantitativement différente de la propagande de guerre "normale" ne change rien à l'affaire.

Il ne faudrait d'ailleurs pas croire que le fait de ne pas être "vraiment" négationniste exonère M. Trigano de quelque responsabilité morale que ce soit par rapport aux malhonnêtetés qu'il profère. Car jusqu'ici, les négationnistes non seulement non tué personne, mais n'ont fait commettre, que je sache, aucun meurtre (ce pourquoi d'ailleurs l'injure "un Eichmann de papier" utilisée par P. Vidal-Naquet à l'encontre de R. Faurisson m'a toujours semblé plus juste du point de vue d'un satiriste que d'un historien), même si certains esprits belliqueux peuvent trouver ce qui leur semble être des justifications dans leurs livres. Au lieu que M. Trigano approuve par ses propos des assassinats d'enfants qui ont lieu en ce moment. Les négationnistes seront peut-être dans le futur directement complices de crimes antisémites ; à l'heure qu'il est, c'est Shmuel Trigano qui se fait, pour des raisons qui le regardent, le complice de crimes qui ont lieu, comme on dit à la télévision, "sous nos yeux".


Annexe.

Puisque l'on vient d'en parler : "Complice. 1. Qui participe à l'infraction commise par un autre. Qui participe à une action répréhensible. 2. Qui favorise l'accomplissement d'une chose. Une attitude complice." (Robert) C'est du sens 2 qu'il est question dans ce qui précède. Ce qui n'est déjà pas si mal.

Je reviendrai d'ici quelques jours sur certains passages du livre de Pierre Vidal-Naquet qui peuvent nous permettre d'élargir utilement le propos, restons-en pour l'heure à ce qui est le plus directement lié à notre sujet du jour.

- Tout d'abord, ce que dit Shmuel Trigano de la mort de Mohammed Al-Dura :

"La figure de proue de ce dispositif militaire s'imposa universellement avec la scène de l'agonie du petit Mohamed, mort à Gaza dans un échange de tirs. Le sort médiatique et politique d'Israël se décida avec cette prise de vue qui a fait la une des journaux et des télévisions de toute la planète, au point de devenir le symbole de la cause palestinienne. C'est l'étincelle qui enflamma les masses arabes et retourna l'opinion publique occidentale contre Israël, voie le peuple juif dans son ensemble, convaincu d'inhumanité. Quelque chose de fondamental a été touché alors dans la conscience collective." (p. 21)

Faire de cet événement un tel pivot, alors même que l'on remet par ailleurs en cause sa véracité, est une tactique limpide. Efficace, c'est autre chose : d'une part, je ne dois pas être le seul à avoir, entre la vie quotidienne et le flux de l'actualité , perdu de vue la mort de M. Al-Dura ; d'autre part, et pour me répéter, s'il n'y avait que lui !

- Ensuite, revenons au passage déjà cité concernant le rôle des enfants, pour rétablir quelques vérités :

"Le phénomène le plus marquant de la première année de la guérilla palestinienne fut sans aucun doute, de ce point de vue, l'utilisation des enfants dans le combat de rues. C'était une invention, en effet. Jusqu'alors, on connaissait les enfants-soldats, enrôlés de force dans les conflits endémiques de l'Afrique, mais ces enfants portaient des armes et commettaient des atrocités.

est-ce mieux ? Un observateur malveillant pourrait d'ailleurs voir ici quelque relent raciste, du genre : "Voyez ces Arabes, ils sont encore pire que les Nègres." Mais je suis un observateur bienveillant, donc...

On n'avait jamais vu de bataillons d'enfants aux mains nues défier et affronter avec des pierres des soldats armés de façon sophistiquée. C'est ce que les caméras du monde entier ont avant tout immortalisé, construisant ainsi la scène absolue de ce conflit. Ses coulisses ont été escamotées, car, derrière ces murs d'innocents manipulés, se pressaient en effet de véritables armadas.

Les innocents manipulés avaient peut-être quelques raisons d'en vouloir aux Israéliens... Par ailleurs, entre ceux qui sont en prison et ceux qui ont été tués, il faut rappeler que la population mâle des territoires occupés tend à être quantitativement faible. Les plus jeunes prennent donc la relève. Passons sur cet incroyable complot des "caméras du monde entier" : il n'y eut donc même pas un journaliste américain pour montrer ces "armadas" ?

Tous les observateurs savent

Shmuel Trigano aime bien les expressions : "tout le monde sait", "tous les observateurs...", mais il peine à citer des exemples. On a vu (j'y reviens plus loin) à travers la réponse de M. Stevens ce qu'il fallait penser de la phrase de son article : "Filmer dans ces régions dépend en effet, comme tous les journalistes le savent, de l'autorisation des pouvoirs en place, qui exercent un étroit contrôle sur les images et les accréditations qu'ils donnent aux reporters."... Mais bref, tous les observateurs savent

que, protégés par les enfants, se tenaient à l'arrière des "policiers" armés, tirant sur les soldats israéliens, et, plus en amont, tout un système d'éducation (financé par l'Europe unie !) endoctrinant une génération entière en vue du sacrifice et de la mort."

J'ai déjà répondu sur cette génération. En ce qui concerne le système d'éducation, je me souviens avoir lu dans le livre de P. Boniface, Est-il permis de critiquer Israël ? (Robert Laffont, 2003), que les manuels scolaires dont disposaient les enfants palestiniens étaient plutôt plus tolérants vis-à-vis du voisin que les manuels israéliens. Si c'est vrai, de toute façon, la réalité de leur existence vaut bien tout ce qu'un manuel peut leur apprendre... Quant au financement par l'Europe des équipements qu'Israël détruit sans vergogne, je serais M. Trigano - à Yahvé ne plaise ! - je n'insisterais pas trop là-dessus.

- Revenons sur la question des accréditations. Deux journalistes que j'ai contactés et qui reviennent du Proche-Orient me confirment les propos de M. Stevens : le fonctionnement des Palestiniens vis-à-vis de la presse internationale n'a rien de "totalitaire" (L'ébranlement d'Israël", p. 22). L'un d'eux m'apprend aussi que M. Trigano a par contre raison de dire que dans les quartiers de Beyrouth non visés par les bombardements, la vie a pu continuer à peu près normalement. En revanche, dire que les gens vont à la plage est quelque peu trompeur : d'une part ils n'ont tout de même pas trop le coeur à ça, d'autre part la marée noire déclenchée par les bombardements israéliens calme les ardeurs des plus optimistes...

L'émission "Arrêts sur images" de ce jour a abordé ce thème. Les témoignages étaient concordants : au Liban (il ne fut pas question des territoires occupés), le Hezbollah a systématiquement conseillé aux journalistes de s'attarder sur les victimes, notamment les enfants. Il n'y a donc rien d'impossible à ce qu'un nounours ait pu être rajouté ici et là. Mais les participants à l'émission rappelaient que les cadavres, eux, étaient bien réels.

- Par ailleurs, je l'ai précisé d'entrée, le parallèle entre propagandistes pro-Israël et négationnistes n'est pas de mon invention. On en trouve notamment un exemple chez Pierre Vidal-Naquet :

"L'invasion israélienne au Liban, le 7 juin 1982, les massacres de Sabra et Chatila en septembre, sous la protection de l'armée israélienne, aggravèrent les choses pour Israël et par contre-coup pour les Juifs. Non que cette invasion ait été, comme on l'a dit alors, un "génocide du peuple libano-palestinien", ni que le siège de Beyrouth ait pu se comparer avec la destruction du ghetto de Varsovie. Mais on vit tout de même alors Annie Kriegel

tiens, une ancienne du PCF ! Le proverbe de Jean-Pierre Voyer, encore une fois : "Stalinien un jour, stalinien toujours..."

essayer de jouer les Faurisson, en se plaçant sur deux tableaux à la fois : tenter d'une part d'expliquer que le nombre des victimes de Sabra et Chatila était en réalité infime, et de l'autre de suggérer que les vrais tueurs pourraient bien être non les phalangistes alliés des Israéliens, mais tout simplement des Russes." (p. 174) Hélas, le bombardement de Cana a réactualisé ce genre de pratiques.

- enfin, et pour se quitter sur une note plus positive : Shmuel Trigano passe pour un bon connaisseur de la théologie juive. Mais, ainsi que je l'ai déjà dit (dans le P.S. 1 de ce texte), il ne faut pas laisser la théologie aux militants pro-Israël. Il semblerait que Pierre Vidal-Naquet ait eu le même sentiment, qui rédigea en 1981, après l'attentat de la rue Copernic et certaines représailles violentes qui s'ensuivirent, un court texte, "Du côté des persécutés" (pp. 104-107), où partant d'une vieille blague juive ("Dans un village de Sibérie deux vieux Juifs sont assis sur un banc. L'un d'entre eux lit un journal et dit soudain : "L'équipe de football de Sao Paulo a battu celle de Rio de Janeiro.". L'autre répond : "Est-ce bon pour les Juifs ?"") il considère que les actes violents dont furent alors victimes des négationnistes (des destructions de livres) sont contre-productifs, avant que de conclure :

"Et puisque précisément beaucoup de ces persécuteurs en puissance se réclament de la tradition juive, qu'ils me permettent de les renvoyer à un texte, que j'extrais d'un midrash (commentaire rabbinique ancien) de Lévitique, 27, 5. C'est Rabbi Huna qui parle au nom de Rabbi Joseph : "Dieu est toujours du côté de qui est persécuté. On peut trouver un cas où un juste persécute un juste, et Dieu est du côté du persécuté ; quand un méchant persécute un juste, Dieu est du côté du persécuté ; quand un méchant persécute un méchant, Dieu est du côté du persécuté, et même quand un juste persécute un méchant, Dieu est à côté de qui est persécuté."

Réfléchir sur un texte pareil et sur ce qu'il implique, voilà, certes, qui serait bon pour les Juifs."

Ach, s'il suffisait de le dire... Le malheur est qu'avec des gens comme Shmuel Trigano, on a tendance à en revenir, de nouveau, à l'Epitre aux Hébreux (V, 11) :

"Nous avons beaucoup à dire, mais les explications sont difficiles parce que vous ne mettez plus d'entrain à comprendre."



P.S. Je découvre en cherchant des détails supplémentaires sur les négationnistes un site consacré à ce "courant de pensée", lequel propose ces deux phrases sur sa page d'accueil :

"[L’historien] ne doit pas avoir en face des témoins du passé cette attitude renfrognée, tatillonne et hargneuse, celle du mauvais policier pour qui toute personne appelée à comparaître est a priori suspecte et tenue pour coupable jusqu’à preuve du contraire ; une telle surexcitation de l’esprit critique, loin d’être une qualité, serait pour l’historien un vice radical, le rendant pratiquement incapable de reconnaître la signification réelle, la portée, la valeur des documents qu’il étudie; une telle attitude est aussi dangereuse en histoire que, dans la vie quotidienne, la peur d’être dupe, cette affectation que Stendhal aime à prêter à ses personnages (« je suppose toujours que la personne qui me parle veut me tromper »...)." 

Henri-Irénée Marrou, De la connaissance historique, Éd. du Seuil, coll. Points Histoire, 1975, pp. 92-93.

"[La] “méthode” [des négationnistes], si l’on peut dire, est perverse : elle associe l’hypercritique à la fabulation, l’ergotage sur les détails et sur les mots à l’ignorance massive du contexte, et cherche à faire apparaître comme conclusion d’une démonstration ce qui est postulat affirmé au départ. [C’est une] anti-histoire."

Bernard Comte, Le Génocide nazi et les négationnistes, 1990.

Ce n'était pas la peine de lire tout le Vidal-Naquet !







Article de S. Trigano : "Guerre, mensonges et vidéo", 31.08.06.

"Mais où êtes-vous ? Où sont les grandes âmes, le scandale ? Les déclarations des plus hautes autorités politiques du monde ? Depuis le 14 août, je cherche désespérément dans les colonnes des journaux et sur les écrans la condamnation du bombardement d'un orphelinat par l'armée sri-lankaise dans sa lutte contre le mouvement terroriste des Tigres tamouls. Quarante-trois écolières tuées, soixante autres blessées. Pas seize enfants sur vingt-huit morts, comme à Cana. On ne peut qu'être abasourdi devant la différence de traitement. Les victimes arabo-musulmanes seraient-elles plus précieuses que les autres ? Pas nécessairement, car qui s'émeut des meurtres de masse perpétrés en Irak par des Arabes sur d'autres Arabes ? Non ce qui est en question, c'est Israël ou, plus exactement, les Juifs.
Toute personne sensée aura remarqué, depuis l'année 2000, quelque chose d'étrange dans les images du conflit : la centralité de la figure de l'enfant, des corps sanguinolents des victimes d'Israël. Il suffit d'ouvrir la télévision française pour voir le projecteur braqué uniquement sur les civils libanais alors que l'image d'Israël se résume à des blindés, des avions ou des soldats. Aucune société civile n'est visible : ni les dégâts matériels, ni les victimes et les drames. Pas de corps ensanglantés, ni de blessés, ni de cadavres ou de cercueils. Ce choix ne fait que réactiver une idée antisémite très archaïque : les Juifs tuent des enfants. Dans l'Antiquité, ils étaient accusés de cannibalisme, au Moyen Age ­ et encore aujourd'hui dans le monde arabe ­ de crimes rituels.
La fabrication délirante de ce mensonge suit les mêmes chemins qu'au Moyen Age. Affabulations et «mystères de la foi» mettent en scène et «prouvent» le meurtre, en construisant de toutes pièces une narration, un exemplum édifiant, comme l'a si bien analysé Marie-France Rouart dans le Crime rituel ou le sang de l'autre (1). Le récent scandale (vite étouffé) de la photo truquée de Beyrouth en flammes, diffusée par l'agence Reuters, face émergée d'un ensemble de trucages, nous montre comment l' exemplum est fabriqué avec des images, alors qu'auparavant on agençait des mots pour mettre en forme le fantasme. Par exemple, cette photo du magazine US News où l'on voit un terroriste du Hezbollah en pose guerrière devant un avion israélien abattu et en flammes : examinée de plus près, la photo révèle en fait l'incendie d'un dépôt d'ordures. Le trucage de l'image du réel est le plus souvent moins grossier : ce n'est pas la photo qui se voit manipulée mais son angle ou sa composition, avant prise de vue. Le spectacle des destructions de Beyrouth est ainsi surdimensionné. Ce sont toujours les mêmes prises de vue qui passent en boucle à la télé, pour donner une impression d'étendue. Le spectateur innocent pense que tout Beyrouth est en flammes. Comment saura-t-il que, en dehors du quartier qui sert de QG au Hezbollah, les gens vont à la plage ou sont attablés aux cafés ? Ou alors, on place, comme à Cana, dans une photo de destruction, un objet insolite : un nounours (bizarrement très propre au milieu des gravats), une robe de mariée (très blanche), un petit Mickey (très coloré) (2)... La suggestion est ici encore plus forte que des cadavres: l'enfant absent, la jeune mariée promise au bonheur mais déplacée... On n'a jamais vu les «combattants» du Hezbollah, ni leurs bunkers systématiquement placés au milieu des civils, utilisés comme boucliers «moraux». On a gommé le caractère de milice fasciste du parti, ses provocations, ses tirs centrés sur la population civile israélienne.
Ce sur quoi il faut attirer l'attention de l'opinion, c'est la résurgence de l'accusation du meurtre rituel, c'est-à-dire le retour d'un stéréotype antisémite classique. Il est sciemment mis en oeuvre, de façon massive, par les médias arabes : la mort filmée «en direct» de Mohammed al-Dura à Gaza (3), puis Jénine, puis la plage de Gaza, puis Cana. Nous avons là une série d'événements pour le moins douteux quant à leur réalité exacte, qui nous sont parvenus à travers une mise en scène théâtrale par des reporters sous le contrôle de l'Autorité palestinienne, du Hamas ou du Hezbollah. Filmer dans ces régions dépend en effet, comme tous les journalistes le savent, de l'autorisation des pouvoirs en place, qui exercent un étroit contrôle sur les images et les accréditations qu'ils donnent aux reporters. Des simulations sont créées de toutes pièces au point que certains experts, comme le professeur Richard Landes, de la Boston University, parlent aujourd'hui des studios de «Pallywood» (du mot «Palestine»).
A voir les photos les unes après les autres, on retrouve souvent, dans des situations différentes, les mêmes acteurs, jouant des rôles différents. Quoi qu'il en soit de la réalité exacte des différentes affaires ­ et il ne s'agit pas ici de justifier tout ­, on constate qu'un scénario du type du légendaire «génocide de Jénine» (56 morts parmi les milices palestiniennes contre 23 soldats israéliens, au terme d'un combat au corps à corps pour éviter les victimes civiles) sous-tend tous ces exemples. Un scandale mondial est à chaque fois orchestré par les médias, avant que l'examen des faits n'en réduise la portée, et toujours en isolant comme par enchantement l'événement de son contexte et de la guerre menée contre les populations civiles israéliennes, sans doute, elle, jugée «juste». Entre-temps, l'impact a été gravé dans l'imaginaire collectif. Le plus terrible est que cette camelote puisse trouver acheteur dans la gent médiatique occidentale sans aucun recul critique.
Comment les journalistes peuvent-ils sous-traiter enquêtes et reportages auprès d'acteurs engagés dans le conflit aux côtés de mouvements totalitaires ? Que recherchent-ils ? Le spectacle brut et violent ? Les belles images ? Se rendent-ils compte que celles-ci incitent à la haine et au meurtre ?
Le mal est profond, car la facilité avec laquelle de nombreux médias acceptent ce récit montre que subsiste un fond archaïque, toujours vivace. Le discours sur Israël est hanté par une forme nouvelle de l'antisémitisme, un antisémitisme compassionnel qui se focalise sur la «victime» des Juifs, forcément innocente et pure comme un enfant, sans pour autant formuler directement le nom du bourreau cruel et inhumain que sa victime désigne. Un antisémitisme «par défaut», que la moralité conforte."

(1) Berg International, 1997.
(2) http://zombietime.com/reuters_photo_fraud/
(3) Images tournées à Gaza par France 2 en septembre 2000, abondamment rediffusées par les médias arabes, et controversées, ndlr.




Article de M. Tubiana : "Israël, un Etat comme un autre", 05.09.06.

"Un vieux proverbe chinois édicte que, lorsque le doigt montre la lune, l'imbécile regarde le doigt. Autant le dire clairement, l'article publié par Shmuel Trigano nous invite à la même démarche. Que nous dit Shmuel Trigano ? Que l'on se préoccupe trop des cadavres libanais et pas assez des cadavres sri-lankais, que l'on ignore les corps des Irakiens martyrisés par d'autres Arabes ? Que l'image des enfants arabes tués envahisse les écrans, ressuscitant le mythe antisémite du Juif tueur d'enfants. Et de se livrer à une analyse des images pour en conclure qu'elles résultent d'une «mise en scène théâtrale par des reporters sous le contrôle de l'Autorité palestinienne, du Hamas et du Hezbollah». Shmuel Trigano en conclut que la source de tout cela est un «vieux fond archaïque» revisité par «une forme nouvelle de l'antisémitisme, un antisémitisme compassionnel qui se focalise sur la "victime"des Juifs».
Certes, les manipulations de l'information existent, dans le conflit israélo-palestinien, comme dans tous les autres événements. On peut s'en désoler, on doit les dénoncer, car, non seulement, elles altèrent la réalité, mais, de plus, elles ne font qu'attiser la haine. Ce qui est inquiétant dans le propos de Shmuel Trigano, c'est la généralisation à sens unique. Toutes les images mettant en cause l'armée israélienne sont «sous contrôle». En postulant cela, il use du vieux procédé selon lequel toute information est nécessairement mensongère dès lors qu'elle va à l'encontre d'une des thèses en présence. C'est sans doute pourquoi il ne se souvient pas des images insupportables des corps déchiquetés d'enfants israéliens ou des morceaux de chairs humaines parsemant les rues de Jérusalem et de Tel-Aviv. Ces images reflètent-elles la réalité où ont-elles pour but de renforcer l'imagerie traditionnelle de la cruauté des Arabes ?
Le soupçon général que délivre Shmuel Trigano vaut alors pour tous, avec pour seul résultat d'absoudre le camp auquel on s'identifie. Il conduit, in fine, à justifier l'intolérable puisque, si la vérité n'est que relative, chaque horreur n'est, elle aussi, que relative. C'est, hors de toute éthique, faire de l'insupportable une possible morale. C'est, sans doute, ce qui permet à Shmuel Trigano d'oser les guillemets lorsqu'il évoque les victimes de la politique des autorités israéliennes.
L'invocation de l'usage de vieux mythes antisémites, qui seraient revêtus de nouveaux oripeaux, est encore plus inquiétante. Est-il donc possible de dire que bombarder des populations civiles volontairement, où que ce soit et quelque qu'en soit l'auteur, est un crime de guerre, sans être taxé d'antisémitisme ? Là encore, le processus de généralisation n'a pour effet que d'interdire tout dialogue : l'Autre est d'ores et déjà diabolisé, puisqu'il a recours à des mythes antisémites.
Lorsque Shmuel Trigano aura admis que l'Etat d'Israël est un Etat comme un autre, avec les mêmes droits et les mêmes obligations, lorsqu'il cessera de traquer l'antisémitisme derrière chaque image, derrière chaque critique d'une politique effectivement critiquable, il retrouvera peut-être le chemin d'une rationalité qui ne s'évapore pas dès que les mots «Juifs» et «Israël» sont prononcés.
En attendant, peut-être consentira-t-il à admettre qu'avant de se préoccuper des intentions de la main qui prend la photo le cadavre de l'enfant que l'on y voit est d'abord celui d'un innocent dépourvu de nationalité."




Article de B. Stevens : "Une manipulation fantasmée", 05.09.06.

"Vous avez raison, M. Trigano, de vous demander où reste la condamnation par la communauté internationale du bombardement par l'aviation sri-lankaise d'un internat.
Mais sur tout le reste ou presque, vous avez tort.
Votre macabre comptabilité des victimes («Quarante-trois écolières tuées, soixante autres blessées. Pas seize enfants sur vingt-huit morts, comme à Cana») est abjecte. Vous tombez dans le travers que vous prétendez combattre. Une seule victime innocente d'un conflit est intolérable, insupportable, et surtout en aucune manière justifiable, par aucune cause, quelle qu'elle soit.
Si l'image de l'enfant victime est en effet fréquente ­ pas uniquement dans le conflit qui nous occupe ­, c'est précisément parce qu'un enfant tué dans une guerre est exemplaire de la barbarie qui la produit. Si les images d'enfants morts sont récurrentes dans le conflit israélo-palestinien, dont la récente guerre est un avatar, c'est parce que ce conflit tue des enfants, des milliers d'enfants.
Il n'y a rien d'antisémite dans le fait d'affirmer et de montrer qu'Israël, par sa politique et son armée, tue des milliers d'enfants et de civils innocents ; bien entendu les attentats terroristes tuent et blessent de nombreux enfants et civils israéliens, personne ne le nie, personne ne le cache. Au contraire de ce que vous affirmez, la presse internationale accorde beaucoup d'espace aux victimes israéliennes ; en fait, et c'est très facile à montrer, un espace équivalent à celui des victimes que vous appelez arabo-musulmanes.
Durant le récent conflit, un temps égal ou à peu près était alloué pendant les journaux télévisés du soir par les chaînes de télévision occidentales, et françaises notamment, à des reportages de part et d'autre de la frontière. Et c'est bien là que réside la véritable manipulation, beaucoup plus insidieuse que celle que vous prétendez décrire : présenter de manière équivalente des choses qui ne le sont pas, donner autant d'espace aux quarante morts civils israéliens qu'aux mille morts civils libanais serait une imposture. Sans tomber dans le travers de comptabilité macabre que je condamne sans ambages au début de ces lignes, un rapport de un à vingt-cinq dénote une asymétrie manifeste qu'il convient de rapporter, et sur laquelle il est éthiquement impératif de se pencher. Lorsqu'une armée, quelle qu'elle soit, tue quatre à cinq fois plus de civils que de combattants ennemis, il ne s'agit plus de «dommage collatéral», expression à la mode depuis la guerre du Golfe, mais au contraire d'une stratégie de terreur et de punition collective sur tout un peuple. Cette armée, quelle qu'elle soit, se rend ainsi coupable de crimes de guerre caractérisés, qui sont le résultat de son incompétence et/ou du cynisme intolérable de ceux qui la dirigent, tout autant que du manque de conscience et de discipline de ses soldats.
Vous avez encore tort, M. Trigano, de citer comme exemple des événements dont vous n'avez pas été un témoin direct, et de me mettre en cause ainsi que mes collègues sans en avoir les moyens. Il se trouve que je suis l'auteur de la photo (et d'une autre similaire dans Time ) du combattant du Hezbollah publiée en couverture de US News que vous dénoncez comme une fabrication grossière. J'ai également participé pour le magazine allemand Stern à une enquête en profondeur sur la mort de Mohammed al-Dura ; j'étais l'un des deux seuls journalistes présents à l'intérieur du camp de Jénine durant trois jours et deux nuits, juste avant la levée du siège de l'IDF (Israeli Defense Force) ­ Jénine où, sur cinquante-six victimes palestiniennes, au moins vingt-deux étaient des civils ­ ; présent encore au Liban durant quatre des cinq semaines du récent conflit.
Mais présent également lors d'ignobles attentats kamikazes sur des bus dans la rue de Jaffa à Jérusalem, présent toujours lors de l'enterrement des deux soldats de l'IDF lynchés par la foule à Ramallah en octobre 2000, présent encore pour témoigner de la fermeté du gouvernement Sharon face aux colons de Gaza il y a tout juste un an.
Pour revenir à l'image parue dans US News, magazine dont l'orientation éditoriale est notoirement pro-israélienne, ce que vous appelez un dépôt d'ordures est un parking de la caserne de l'armée libanaise à Kfar Chima, dans la banlieue est de Beyrouth, sur lequel se trouvaient des camions affrétés vraisemblablement par le Hezbollah, contenant au moins une rampe de lancement de missiles et plusieurs missiles. La mise à feu incontrôlée causée par le bombardement israélien a provoqué le décollage intempestif d'un fragment de missile suivi par sa chute et son explosion sur le stock de pneus et de camions désaffectés à l'arrière de la caserne. Les images de la télévision libanaise montraient un objet métallique de taille importante en feu, chutant de très haut à cet endroit précis. L'hypothèse d'un F16 israélien abattu, avancée au moment des faits, paraissait crédible ; mais après être retourné personnellement trois fois sur les lieux dans les jours et les semaines qui ont suivis (il fallait attendre la fin de l'incendie), je suis arrivé à la conclusion que l'explication la plus plausible est celle du missile endommagé retombant ; j'ai photographié à cet endroit une rampe de lancement de missiles accréditant cette hypothèse... où est la fabrication grossière que vous dénoncez ?
Lorsque vous écrivez : «On n'a jamais vu les "combattants" du Hezbollah», le démenti est simple : sur cette image précise, par exemple !
Je vous enjoins, M. Trigano, d'appeler France 2 et de leur demander de pouvoir visionner l'entièreté de la cassette filmée par leur cameraman Talal Jalouni, à Netzarim, lors de la mort de Mohammed al-Dura. Les quatorze minutes de cette vidéo sont absolument insoutenables ; je suis à votre disposition pour vous montrer les photos et des plans des lieux (détruits quelques jours plus tard par l'IDF...).
Je pourrais continuer à démonter ici point par point chacune de vos allégations calomnieuses à l'égard des milliers de journalistes qui risquent leur vie depuis soixante ans pour témoigner de ce conflit tragique ; il me paraît plus opportun de réfuter les idées erronées qui les sous-tendent. A vous lire, une vaste conspiration relierait les médias internationaux, leurs correspondants sur le terrain et d'innombrables accessoiristes de génie, qui, à la chute de chaque bombinette venant de la Terre Promise, se précipiteraient pour en parsemer le cratère de peluches bariolées et de cadavres frais, tirés d'on ne sait où.
La réalité est bien différente.
Personne, à l'exception de l'état-major de l'IDF et du gouvernement de M. Olmert, ne sait où tomberont les prochains engins de mort qui, dans l'histoire récente, ont tué, estropié et brisé les vies de milliers d'innocents sans beaucoup d'autre résultat «militaire» que d'encourager à la lutte armée des générations entières de jeunes Palestiniens et Libanais désespérés. Les innombrables images et témoignages que vous contestez sont, dans leur immense majorité, bien documentés par des professionnels honnêtes, ne faisant partie d'aucune conspiration antisémite. Bien au contraire, le souvenir de la Shoah et le respect de ses victimes sont bien souvent un facteur d'autocensure aux critiques envers Israël et sa politique. Contrairement à ce que vous avancez, les journalistes n'ont pas besoin d'accréditation et ne font l'objet d'aucune censure au Liban ou dans les territoires occupés (1). Ce n'est pas le cas en Israël, où il devient de plus en plus difficile d'obtenir une accréditation temporaire, spécialement en ce qui concerne les journalistes indépendants (freelance) ; toute production est sujette à la censure du service de presse de l'IDF, censure rarement appliquée mais effective. J'ai personnellement été, à de multiples reprises, insulté, menacé, pris pour cible (2) ; mon téléphone personnel a été brouillé durant chacune de mes interventions en direct sur la RTBF (Radio-télévision belge francophone) depuis le camp de Jénine.
Le mal est profond, qui consiste à jeter l'opprobre sur le messager plutôt que sur la faute. Le peuple israélien et la communauté juive, que je respecte infiniment, feraient mieux de soutenir de justes solutions négociées et humaines, à l'instar par exemple du Congrès de Genève. Il est temps pour ces deux peuples de s'engager sur le chemin de ce que le regretté Rabin appelait la «paix des braves» ; Israël aurait tort de se complaire dans un rôle de Goliath.
Ne croyez surtout pas que mes collègues ou moi-même soyons aveugles quant aux tentations totalitaires du Hezbollah et à la dangereuse dérive fondamentaliste du Hamas. Pour autant, c'est du dialogue avec leurs représentants les plus modérés et non des bombes sur leurs extrémistes que naîtra une paix juste et durable dans la région.
Pour conclure, M. Trigano, je vous invite à venir cette semaine à Perpignan rencontrer personnellement les milliers de photojournalistes qui y sont présents, à l'occasion du festival du photojournalisme Visa pour l'image, et assister à la projection de leur travail, souvent extraordinaire, toujours émouvant. Bien connaître les sujets sur lesquels on écrit, avec la plume ou par l'image, permet d'éviter de répandre des contrevérités et surtout d'avancer vers une société plus juste, plus pacifique et, en un mot, plus humaine."

Dernier ouvrage paru : Bagdad, au-delà du miroir , Ludion.
(1) Une accréditation est souhaitée par l'Autorité palestinienne, mais n'est pas soumise à conditions et ne paraît servir qu'à l'informer de l'identité des journalistes présents et de leur provenance.
(2) Le 10 octobre 2000, à Ramallah, par un sniper de l'IDF, dix minutes avant que Jacques-Marie Bourget de Paris-Match soit grièvement blessé, au même endroit et dans les mêmes circonstances, où il ne pouvait y avoir aucun doute quant à notre identité et statut.

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