mardi 13 novembre 2012

Parler des autres, c'est parler de soi,

disait en substance Jean Renoir. Parler de soi, c'est aussi un peu parler des autres. Depuis quelques semaines, je ne sais plus quoi lire, je commence des livres que pour des raisons en apparence variées je laisse vite tomber. J'ai fini par m'apercevoir, alors que je pensais avoir trouvé une bouée de sauvetage, ou un point d'ancrage, avec La femme pauvre de Bloy et que j'ai dû constater, avec autant de surprise que de déception, que le premier chapitre me semblait bourré de procédés grossiers, j'ai fini par m'apercevoir, disais-je, que quelque chose n'allait pas, et que ce quelque chose venait de bibi.

Au vrai, il ne s'agit ici que de clarifier encore un thème autour duquel je tourne depuis des mois. Avec tout le respect que je leur dois et la reconnaissance que je leur porte, Alain Soral et Marc-Édouard Nabe ne me sont plus très utiles - surtout le premier - pour ce que je recherche maintenant. (Quant à Jean-Pierre Voyer, le bougre n'écrit presque plus, en tout cas pas assez pour des accros de mon genre et de mon copain Ph., c'est bien triste. - Ceci dit, je ne lui écris de mon côté pas beaucoup, lacune que je promets publiquement de réparer sous peu.)

Donc : je me sens dans un entre-deux où les guides sont rares. (Massignon ? Je ne sais pas.) J'imagine que ce n'est pas bien original, et j'en suis même plutôt content. Mais cela peut expliquer à quel point je ressasse les mêmes choses ces derniers temps, un peu comme un alpiniste bloqué dans un coin assure pour la trentième fois ses appuis alors que ceux-ci ne lui sont pas si utiles que ça.


Une remarque générale par ailleurs, assez proche de A.S. et MEN pour le coup. La vie des gens est chiante, des privilégiés qui ne veulent que garder leurs privilèges à ceux qui galèrent et qui vivent une galère bien prosaïque et bien sinistre. Difficile pour un romancier d'en sortir quelque chose d'intéressant. Même les Rastignac, ma foi, ne sont plus bien drôles, peut-être sont-ils les plus pathétiques de tous par leur adhésion inconsciente aux « valeurs » d'une société en voie d'autodestruction. En revanche, l'époque est stimulante - inquiétante bien sûr, mais stimulante. D'où que les gens qui nous parlent, au sens où ils nous intéressent, se situent dans une optique sociologique, quitte à ce qu'il y ait un peu d'abus de langage de la part d'Alain Soral dans l'usage de ce terme, ou travaillent très au près d'un certain réel, intime et politique, comme dans le cas de Marc-Édouard Nabe.

- Ceci posé, l'argent, l'antre de ma douce et Dieu attendent (quoique...), ensemble ou séparément, que je les recherche, aide-toi et le fric, le vagin et le Ciel t'aideront, donc : à bientôt.


Amour du livre

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lundi 9 janvier 2012

Passage à l'acte... (Ajouts le 11 et le 12.01.)

A David P., tout de même.


"Je me retrouve dans le fait de rencontrer une femme et de pouvoir faire l'amour avec elle tout de suite, le jour même, dans une liberté totale. Ça m'est arrivé assez souvent et à DSK aussi j'imagine. C'est ce que tous les hommes rêvent de vivre, la plupart ne le font pas parce qu'ils n'ont pas l'occasion, la force, ou le courage et ne savent pas prendre le présent à bras-le-corps. Moi je n'ai rien à voir avec ce mec et sa brutalité me répugne, je suis beaucoup plus tendre comme amoureux du sexe, mais l'impulsion originelle, fondamentale, primordiale, est là chez moi aussi, évidemment."

"Beethoven, sa musique n'exprime que le manque de baiser, « je souffre de ne pas baiser », c'est ce que dit la Neuvième Symphonie, L'Hymne à la joie est en fait un hymne à la jouissance qui ne peut pas s'accomplir pour le pauvre Beethoven." - ce qui, toute révérence gardée (et même si j'ai de longue date une préférence pour la 7e), explique pourquoi c'est une partition qui malgré sa grandeur a toujours eu un côté officiel. M.-É. Nabe met sur ce point en rapport Mozart et Beethoven, à l'avantage du premier - pour en revenir à notre dernière apparition derrière notre comptoir, il est de fait à l'honneur de Mozart que l'on n'imagine guère un pouvoir officiel prendre pour hymne n'importe lequel des monuments d'allégresse sensuelle qui composent les Noces de Figaro, Chérubin qui bande pour n'importe quel jupon, Suzanne qui anticipe tranquillement (et avec un double-jeu tout féminin où mensonge et vérité se nourrissent l'un l'autre et se confondent presque, les amateurs comprendront) sur sa jouissance à venir, le soir dans un bois, la Comtesse surtout, la Comtesse dont il faut rappeler que malgré son titre de noblesse elle n'a pas 25 ans

- c'est une des tragédies de l'opéra, que les chanteuses - sans compter le fait qu'elles soient souvent un peu trop girondes, mais passons -, c'est une tragédie surtout de l'opéra mozartien, que les chanteuses n'arrivent à maturité vocale qu'à un âge, certes peu avancé, surtout dans notre société vieillissante..., mais qui est sensiblement supérieur à celui des héroïnes qu'elles incarnent. La Comtesse est une belle jeune femme, momentanément délaissée par un mari très queutard (nettement plus queutard et séduisant que Figaro, d'ailleurs), Fiordiligi et Dorabella surtout sont des petites pucelles de 16 ans à peine, à qui l'opéra Cosi fan tutte fait subir un dépucelage moral d'une grande violence...

...je vais revenir là-dessus, mais finissons avec cette chère Comtesse, dont les deux airs sont si évidemment des moments de masturbation - si évidemment que je comprends un peu qu'ils ne soient pas (à ma connaissance) mis en scène sous cette forme : à part les difficultés pratiques de la chanteuse à assurer la beauté du chant tout en se touchant, il y aurait là comme une sorte de trahison de la métaphore. En même temps, ça vaudrait le coup que les choses soient dites (et montrées), une fois... Comme le dit MEN dans Alain Zannini :

"Dans ma guerre contre le silence, j'ai remporté de belles victoires sur le fameux « ça ne se dit pas ». Telle ou telle chose n'a l'air de rien, mais si on la dit, elle en dit plus sur ce qui ne se dit pas que les non-dits qui croient toujours en dire plus que ce qu'ils ne disent pas !" (p. 762)

Je n'accepterais pas ce raisonnement dans tous les domaines sans quelques réserves, mais l'excellente interview de MEN à Hot Vidéo (que je m'en vais de ce pas acheter pour ma collection nabienne, ça fera bien dans la bibliothèque...), qui par ailleurs me semble utilement compléter mon récent bilan sur le porno

- encore un domaine où l'on retrouve cette ambiguïté du statut de Nabe (le personnage littéraire comme ce que l'on peut imaginer de l'individu lui-même) : d'un certain point de vue le monde irait mieux (et serait à coup sûr plus vivant...) s'il y avait plus de gens comme lui, d'un autre côté ce qui est valable pour lui ne peut dans l'état actuel des choses être généralisé à toute l'humanité. Concernant le porno, je suis pleinement d'accord, sur le fond (pour ce qui est des exemples qu'il cite, c'est autre chose... chacun ses érections !), avec ce qu'il dit ici, mais on voit bien que son expérience, hélas sans doute, n'est pas universalisable à l'heure actuelle.

cette excellente interview, disais-je, va dans le sens de cette franchise, et, de derrière mon petit comptoir je me solidarise totalement avec l'auteur de L'enculé, non seulement lorsqu'il déclare, de façon d'ailleurs « evolienne », que :

"Les femmes qui se connaissent elles-mêmes savent qu'elles sont fondamentalement « et putes et soumises » et que toute leur vie est un combat contre cette putasserie et cette soumission. Alors tant mieux si ça les a fait évoluer sur le plan social, mais fondamentalement, quand une femme est excitée dans votre lit, elle est et pute et soumise, et ça la fait jouir, je ne parle pas de l'homme qui jouira de ça, c'est elle qui jouira d'être pute et soumise. C'est la nature féminine qui est comme ça, et tant mieux, c'est ça qui est magnifique, splendide.",

mais aussi quand qu'il clame que de tels propos n'ont strictement rien de macho, au contraire... Ah, que les femmes appartiennent donc aux petits binoclards qui ne pensent qu'à ça, à ceux qui, à l'encontre de leurs contemporains « sportifs », mettent toute leur énergie physique dans la satisfaction de leur bite et de la chatte où celle-ci se trouve, et pas dans le jogging... - La malingrité comme signe d'une virilité qui sait ne pas se disperser, comme signe de la conscience de l'essentiel sexuel - et de la conscience de la conscience qu'ont les femmes de l'essentiel sexuel, un certain rapport entre votre langue et votre bite, if you see what I mean, le reste, biceps et billets de banque, s'ils peuvent jouer le rôle de lubrifiants, n'étant en comparaison qu'accessoires, le lubrifiant humidifie mais ne fait pas mouiller...

(Ajout le 11.01 : j'allais écrire "le lubrifiant n'est pas métaphysique", ce qui est vrai, mais l'argent, lui, l'est-il ? That is the question ! Le concept de fétichisme vient à l'esprit, mais ne résout pas le problème. Après tout, je connais des femmes qui sont sexuellement plus excitées par l'argent des hommes que par les hommes, on peut toujours se dire que c'est dommage pour elles, mais bon. L'argent et la sexualité ne sont pas ignorés de l'enfant, certes, j'ai assez de souvenirs de mes rapports avec Marylin dès l'école primaire pour ne pas le nier, il n'en reste pas moins que ce sont les deux problématiques centrales de l'âge adulte, au moins en notre monde : que l'on cherche à remplacer l'un par l'autre n'est déjà pas étonnant, mais que la métaphysique de l'un déteigne un peu sur l'autre ne l'est pas non plus...)

- Par parenthèse, il est amusant de constater qu'un philosophe au moins a pu vivre une vie sexuelle qui se rapproche assez de ce que M.-É. Nabe dit de la vie sexuelle de l'artiste dans son interview : je lisais hier le livre de Barbara Cassin et Alain Badiou, Heidegger, les femmes, le nazisme, la philosophie (Fayard, 2010), d'où il ressort que le lourd Martin a souvent fait avancer les aventures de ses concepts en même temps que celles de sa queue, le tout sous le regard, si j'ose dire, plus ou moins consentant de Madame Heidegger - qui, ceci dit, je l'ignorais, lui a quand même fait un enfant dans le dos, important très tôt un petit bâtard dans la famille, comme une vengeance précoce par rapport à toutes les infidélités qu'il allait lui infliger... Pauvre Martin, Pauvre Heidegger, il y a un côté Eyes wide shut dans l'affaire... A quand un porno, La vie sexuelle de Martin H. ?, le premier samedi du mois sur Arte, avec Michelle Wild dans le rôle de Hannah Arendt ?


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Bon, une dernière remarque avant que vous ne commenciez votre semaine d'esclave salarié ou de chômeur - bien enculé dans les deux cas, et pas dans le sens strausso-nabien... Je ne sais pas s'il existe des textes là-dessus, mais il y aurait toute une thèse à faire sur la notion de dépucelage à l'opéra, et notamment dans l'opéra le plus bourgeois, le verdien (Verdi, encore un qui savait profiter de la vie). Otello notamment me semble particulièrement retors de ce point de vue - quand le héros déniaise-t-il Desdemone ? Avant l'opéra, ou à la fin du premier acte ? Comment est-ce que cela peut s'accorder avec sa jalousie envers Cassio ? A moins d'admettre que Desdemone n'était plus vierge en rencontrant Otello, mais est-ce possible ? Etc. - Wagner est plus explicite, à la fin de Siegfried par exemple, où ça nique dès le rideau tombé. Mozart, dans un univers moins bourgeois encore que celui de Verdi, peut être plus direct, mais, comme je l'évoquais plus haut, au moins aussi subtil... Zerline notamment mériterait une étude à part, vierge symbolique dans le duo "La ci darem la mano", parfaitement pute, soumise (et rusée) avec son promis quelque temps après ("Batti Batti O bel Masetto / La tua povera Zerlina...")... Allez, champagne !






Ajout le 12.01 : à propos de Heidegger, et de sa propension à qualifier de "Sainte" les femmes avec qui il avait couchées, voici ce qu'écrit, dans l'essai déjà cité, A. Badiou :

"Toute femme peut être dite « sainte », en tant que toute femme est capable d'au moins un miracle, celui de sa nudité amoureuse. La psychanalyse a établi que ce miracle est au point où le corps féminin fait tout le réel du Phallus, cette clé de l'ordre symbolique. Le dévoilement féminin « réellise », osons le vocable, l'ordre symbolique tout entier. Concluons donc que l'usage du vocabulaire religieux [par Heidegger] n'est qu'une transcription anticipée de l'énoncé bien connu : « Girl is Phallus ». En sorte que finalement on a la formule : « Sainte = Phallus », laquelle est inapplicable au Saint." (p. 80)

Je n'ai pas assez de culture psychanalytique pour comprendre vraiment cette idée du Phallus comme « clé de l'ordre symbolique », mais j'ai bien aimé (et rigolé à) ce passage, dont on peut tout de même se demander s'il veut vraiment dire autre chose que l'idée, certes éminemment juste, qu'un phallus sans femme n'est pas vraiment un phallus. - Ceci dit, un des axes de l'essai d'A. Badiou et B. Cassin est justement la façon dont Heidegger enjolive, voire recrée totalement, sa vie quotidienne, à l'aide de la puissance de sa prose. Alors, pourquoi pas un peu de grands mots...

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samedi 16 avril 2011

Trifonctionnalité.

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"Écrivain, c'est le seul métier, avec l'art de gouverner, qu'on ose faire sans l'avoir appris", disait Alphonse Karr. Ajoutez-y la prostitution, et vous aurez la sainte Trinité « française » actuelle : BHL - Sarkozy - Bruni. Et on se demande pourquoi la France n'est pas au mieux... d'autant que le métier de journaliste, d'Artagnan de ces trois mousquetaires, réunit à lui seul ces fonctions duméziliennes, la vanité personnelle, le désir de commander, le tapin permanent.

(Il faudrait d'ailleurs se demander si ces deux dernières « fonctions », au moins, ne sont pas, sinon équivalentes, du moins très liées l'une à l'autre. Pour la beauté de notre parallèle mythico-littéraire, restons-en là pour aujourd'hui.)

Est-ce l'essence de la démocratie, est-ce « le Règne de la Quantité », est-ce l'effet de « l'égalité des conditions », je ne sais pas, mais la démocratie actuelle fait de nous des êtres dirigés par des membres de professions qui n'en sont pas vraiment, qui en tout cas n'obéissent pas à de stricts critères de qualité. Oublions (momentanément) la prostitution, qui, telle le Saint-Esprit, se trouve un peu partout et nulle part ("Le tapin souffle où il veut"), et reconnaissons que l'écrivain, en tout cas sous la forme de l' « intellectuel », et l'homme politique partagent cette spécificité de connaître des petites choses dans beaucoup de domaines, mais de n'être vraiment compétents sur rien. Comme dirait Soral, c'est dans leur logiciel. Il n'y a donc pas lieu de s'en étonner, et c'est d'ailleurs ce qui explique la tentation permanente et compensatrice de la technocratie, et du recours aux « experts ». Miracle de notre monde, depuis que les énarques, au lieu de rester dans leur domaine de spécialité, et au service des politiques, sont devenus des politiques, sont devenus comme les politiques, ou même sont devenus les politiques, on peut maintenant aussi, comme dirait Karr, « faire expert sans l'avoir appris » (les éditorialistes), ou désapprendre à être expert, ce qui n'implique, au contraire et bien évidemment, aucune dimension de saine modestie. Le technocrate d'un monde qui fonctionne à peu près, au moins en apparence, croit avoir raison, le technocrate d'un monde qui fonctionne comme le nôtre, écrivons ça sans rire, a besoin d'avoir raison - pour ne pas changer de métier ou se tirer une balle. Une sidérante et pourtant souriante ordure comme Jacques Attali synthétise et symbolise ces itinéraires.

Emmanuel Todd ne cesse de répéter, sinon que « le niveau monte », du moins que nos sociétés n'ont jamais été aussi instruites. C'est un point sur lequel il peine à me convaincre, sans que ma religion soit faite. Mais il est clair que si le niveau d'instruction global est une chose, son utilisation intelligente pour le bien de la collectivité en est une autre. La promotion de l'incompétence à grande gueule n'est probablement pas ce que l'on a trouvé de mieux en la matière. "Défiez-vous des mots sonores : rien n'est plus sonore que ce qui est creux", cet autre mot d'Alphonse Karr s'applique bien à nos bruyantes « élites » - de même d'ailleurs que la vieille sentence de Rivarol : "La plus mauvaise roue fait le plus de bruit", qui m'a toujours fait penser à Sarkohumanbomb.

"En France on ne veut pas arriver à la démocratie mais par la démocratie. C'est comme ces marchands de tisane qui crient leur marchandise mais n'en boivent jamais", écrivait encore A. Karr. Aussi vraie et percutante que soit cette phrase, il n'est pas certain qu'il soit nécessaire d'être un grand démocrate pour bien diriger une démocratie. Cela dépend d'ailleurs de ce qu'on entend par « démocrate » : au sens a minima qui est souvent celui de nos éditorialistes, s'il s'agit de dire que, dans l'hypothèse où il se présente aux prochaines élections et y est battu, Sarkognome ne fera pas un coup d'État pour rester à l'Élysée, je veux bien admettre que, comme de Gaulle et Giscard avant lui, il sera là « démocrate ». Mais on peut tout de même en demander un peu plus à ce mot, et le coup de la trahison du traité de Lisbonne après le référendum sur le TCE en dit me semble-t-il assez long sur le respect de la démocratie montré par notre Président.

Quoi qu'il en soit de ces derniers points, quoi qu'il en soit, pour parler de choses plus intéressantes, des rapports d'un de Gaulle à la démocratie, ou de la notion d'un pouvoir démocrate : le pouvoir n'est pas démocrate, mais la démocratie peut organiser les pouvoirs d'une certaine façon (équilibre à la Montesquieu, conseillisme à la Mauss, tirage au sort à la Chouard…) ;

quoi qu'il en soit donc !, et sans minimiser la part d'illusion et d'« hypocrisie » nécessaire à une marche relativement bonne d'institutions quelles qu'elles soient, on reste parfois stupéfait par la forme de paradoxale cohérence qu'il arrive à notre monde de prendre. J'avais en son temps, suivant en cela P. Muray, lorsque les moeurs de Frédéric Mitterrand avaient fait débat, rappelé que le tourisme sexuel ne faisait scandale que parce qu'il permettait de faire diversion, d'oublier le scandale du tourisme en tant que tel. D'une manière quelque peu analogue, il est difficile de ne pas noter que la prostitution officielle, de nouveau remise en cause ces derniers temps, semble gêner d'autant plus que le monde est d'autant plus régi par la règle du tapin. Tout se vend de plus en plus dans notre monde, il faut donc que celles qui se vendent carrément et franchement disparaissent pour que les autres croient ne pas savoir qu'ils font exactement pareil. L'esclave salarié des années 50-60 était assez content de son sort pour parvenir à se donner l'illusion qu'il ne travaillait pas sur le même modèle que la putain du coin : avec la « crise », les CDD, les stages, etc., il ne peut plus se le cacher (il peut en revanche se faire croire que ses parents ne tapinaient pas). Pour ceux dont l'esprit n'est pas assez sensible, et ils sont malheureusement légion, c'est le mal au cul qui dit la vérité : le suppositoire que l'on prenait dans la rondelle durant les « trente glorieuses » pouvait endormir l'esclave salarié sur sa condition : à présent que ce tranquillisant a fait place à une batte de base-ball, le salarié-précaire-chômeur ne peut plus ignorer de quel côté du manche il se situe.


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- L'évolution des hommes politiques, qui ont si souvent été vendus en démocratie, est moins linéaire, mais elle aboutit avec Sarkotraînée à la même prostitution officielle.

Ce sont donc les putes qui vont payer ou risquent de payer les pots cassés de la mauvaise conscience des autres. Deux autres phénomènes participent à la campagne actuelle. D'une part la répugnance typiquement moderne (au sens de L. Dumont) à l'égard de la différence, la vraie, celle des curés, des clodos, des catins, des fous, de ceux qui prennent en charge, par un particularisme profond (chasteté, misère, incohérence mentale…) quelque chose que la collectivité aurait du mal à assumer sans eux et/ou dont elle voudrait ignorer l'existence ou la possibilité. D'autre part la volonté castratrice de certains et certaines. Michel Schneider le notait avec a-propos, les projets d'abolition de la prostitution ou de durcissement de la législation la concernant viennent le plus souvent de femmes non prostituées et de pédés, c'est-à-dire de gens qui ne sont pas directement concernés mais qui peuvent avoir des comptes à régler avec le mâle normal.


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Passons (sic…). Et finissons en notant que si Nicolas Sarkozy est, selon une formule d'Emmanuel Todd que j'ai déjà citée, une manière de « triomphe bouffon de l'égalitarisme français », cela est ici, de nouveau, le cas, avec sa demi-mondaine à temps plein, sa « putain de la République », comme disait l'autre… Les (de plus en plus) vieilles pontonières de la rue Blondel offriront par conséquent leur corps usé et méritant pour que Carla joue à se croire pure, love is in the air...


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samedi 24 juillet 2010

Figures de la réciprocité et de la hiérarchie.

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"Ton sentiment me fait gonfler mes voiles d'ange
Ton sentiment me fait du bien au sentiment
Et les fleurs du pavé poussent des cris étranges
Moi qui viens du pavé vers toi et me dressant

Et moi je ne te prends que ce que je te dois
Si je n'avais que du sentiment à t'filer
Il y a bien longtemps que tu m'aurais banni
De ton fief de ton cul de ta loi de tes langes
Il y a bien longtemps que tu te serais cassée"

"TU es moi
JE c'est toi
Comment t'appelles-tu ?
Tu t'appelles la nuit dans le ventre des filles
De ces filles qui roulent au bord de la mort lente
Tu t'appelles l'amour Tu es toutes les femmes
Tu es TOI tu es ELLES"

(Léo Ferré, Les amants tristes.)



"Ton style c'est ton cul c'est ton cul c'est ton cul
Ton style c'est ta loi quand je m'y plie salope !
C'est ta plaie c'est mon sang c'est ma cendre à tes clopes
Quand la nuit a jeté ses feux et qu'elle meurt
Ton style c'est ton cœur c'est ton cœur c'est ton cœur"

(Id., Ton style.)


Bernanos parle de la charité comme un moyen de connaissance. L'amour comme recherche de la vérité. Amour, c'est une partie de l'étymologie du mot philosophie. - D'une certaine façon - nous baignons ici dans Platon, tout en le prenant pour ainsi dire par-derrière - il est extraordinaire que nous puissions avoir une compréhension sexuelle de quelqu'un de l'autre sexe, dont nous ne pouvons imaginer, quelle que soit notre expérience sensuelle, ce qu'il [elle] éprouve. On dit parfois encore que les pédés ne sont pas normaux, mais ils sont normaux, ils sont logiques, platement logiques, et nous devrions au contraire être surpris de la persistance de l'hétérosexualité. Je m'étais opposé dans le temps à M. Maso sur ce sujet ("Les homosexuels s'imaginent qu'ils baisent."), mais c'est lui qui avait raison. Comment passons-nous de l'adoration fascinée mais un peu béate, voire stupide, pour les nichons et la foufoune, à la compréhension d'une femme ? Au fait de savoir, d'un savoir que rien ne peut mettre en doute, d'un savoir qui n'est pas sans rappeler la connaissance qu'a l'abbé Donissan des âmes dans Sous le soleil de Satan, que nous la comprenons ?

Cela fait longtemps que je me dis que Dieu n'existe pas, parce que l'homme après l'amour ne pense qu'à dormir, alors que la femme est réveillée. A toutes les différences entre les sexes j'ai pu trouver une raison, sous la forme d'une complémentarité supérieure : par exemple (et à gros traits), que les femmes aient un désir d'enfant plus fort que les hommes, évidence incontestable, permet à l'espèce de se reproduire ; que les hommes aient moins ce désir permet aux représentants de l'espèce de penser aussi au plaisir. Mais cette différence, qui crée tant de malentendus "dans le plus doux moment" (Jacques Demy), je ne lui avais pas trouvé de signification. Aujourd'hui, à tort ou à raison, je me dis que justement : il faut aussi une différence irréductible, une différence sans signification, pour que les deux sexes soient différents. Que cette différence soit prosaïque, voire triviale, ne change rien à l'affaire, il s'en faut. Le miracle est là : être non seulement complémentaires, mais différents, et parvenir néanmoins, de temps à autre, à se comprendre.

(Se comprendre... En toute rigueur, je n'en sais rien, ce sont les éventuelles lectrices qui peuvent confirmer ou non cette formule symétrique. Mais la compréhension dont je parle n'est-elle pas nécessairement réciproque ? - Jusqu'à quel point ?)

Depuis l'idée des Vingt Plus Belles Actrices (expliquée ici, vous pouvez ensuite suivre le "libellé" - et constater que je suis loin d'arriver à vingt), je garde pour la fin le portrait de Marilyn, que je ne pouvais me résoudre à attaquer, pensant que j'allais la souiller avec mes gros doigts de blogueur. Marilyn, c'est celle que nous aurions tous aimé faire jouir, la belle affaire ! Marilyn, c'est bien plus que ça : c'est la femme que nous voulons comprendre. Son air un peu bébête (que l'on retrouve chez BB), son éternelle jeunesse ajoutent à ce désir : il y a dans cette femme plantureuse une adéquation parfaite, non entre le naturel et le spirituel, car précisément nous nous situons ici à ces deux niveaux, mais entre le fini et l'infini, le désir de la posséder entraîne toujours avec lui la peur qu'elle ne s'échappe, que d'une manière ou d'une autre elle ne vous file entre les doigts. Phénomène idéal pour le star-system, dont elle restera toujours l'incarnation la plus achevée - et qu'en même temps (cette innocence, cette naïveté à la fois jouée et réelle, cette fragilité), c'est peut-être le plus beau cadeau qu'elle nous fait, sa distinction suprême, elle dépasse, pour nous « offrir » son mystère naturel et sincère.

- D'où son inépuisable photogénie : un livre contenant toutes les photographies de Marylin serait assurément une des grandes oeuvres d'art du XXe siècle. Je vous laisse y rêver par vous-mêmes, ici et .

Après, pour en revenir à notre point de départ, on peut accorder une plus haute importance à la connaissance par la charité (autre composante du mythe Marilyn) qu'à la connaissance par la sexualité, qui certes n'est trop souvent que "l'infini à la portée des caniches". L'un n'empêche pas l'autre, dirons-nous pour conclure, avec un optimisme quelque peu forcé. Mais ne serait-il pas vain de reprocher à l'exceptionnel d'être rare ?

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mardi 2 février 2010

"Au bon vieux temps..." De notoriété publique.

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Sur les conseils d'un ami, je parcours le journal d'Andy Warhol (Grasset, 1990). - Mon Dieu quelle vie de merde ! Ce ne sont pas tant les abus de tous genres qui choquent, ni le fric et l'artifice - tout cela a toujours constitué la vie quotidienne des riches, il faut bien s'amuser quand on s'emmerde -, c'est le rythme effréné de cette sociabilité ininterrompue qui manifestement dégoûte tous ceux qui y participent sans qu'ils aient la force ni vraiment l'envie de s'en retirer. « L'humanité est une cérémonie », la jet-set est ce qui reste de cérémonie quand le sens a disparu, ou quand l'humanité a disparu : on boit, on se drogue, on baise, on médit (beaucoup)... tout ce que l'on fait dans les fêtes, mais on le fait en permanence, au lieu que ce soit en rupture par rapport aux travaux et aux jours, et on le fait en sachant que cela n'a pas de signification.

Ce qui d'ailleurs se voit dans les nombreuses ventes aux enchères écumées par Warhol, où l'on vend les reliques d'une Joan Crawford fraîchement décédée, dans sa façon de fréquenter assidûment les vieilles divas et de les presser de questions (Paulette Goddard se fâche avec lui parce qu'il veut savoir comment était Chaplin au lit) : il y a une sorte de cannibalisme aussi logique que sinistre à l'égard du « glorieux passé », qu'à la fois on fétichise (il faut posséder des robes des anciennes stars) et qu'on banalise, autant d'ailleurs par lucidité (Hollywood Babylon, depuis toujours) que par envie.


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Parce qu'il est complètement immergé dans ce monde dont il constate jour après jour la vacuité, parce que son oeuvre, au moins dans ce qu'elle a de plus célèbre (je ne suis pas spécialiste) a notamment pour thème la société de consommation, qui entretient un rapport curieux aux objets qu'elle produit/détruit et à ses « icônes » (artistiques - Marylin, ou, donc, de consommation - les boites de conserve, les bouteilles de Coca...), parce qu'en tant qu'homo lucide il en sait autant sur le narcissisme,


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la fragilité et la frime de ses contemporains (il faut dire qu'il a pour cela un informateur de première main, si j'ose dire, en la personne de Truman Capote, lequel ne cesse de lui raconter des histoires sur l'Hollywood de l'après-guerre, sur le nombre de pipes qu'il a taillées à John Huston, sur celle qu'il a failli faire à Bogart (qu'il essaie de convaincre de se laisser faire en lui rappelant toutes celles que Bogart a lui-même effectuées gamin au collège - si Lauren savait ça !), etc.), Warhol était admirablement bien placé pour rédiger cette chronique à la fois neutre et cruelle (il ne se prive jamais pour signaler le petit verre ou le petit acide de trop pris par tel ou tel avant de monter sur scène aux Oscars), dont, paradoxalement, l'enregistrement systématique des sommes d'argent dépensées par l'auteur n'est pas le moindre charme.

Deux petits exemples, pour vous donner une idée :

"25 mars 1977. Los Angeles. (...)
C'était une soirée pour Sidney Lumet. Il me déteste mais sa femme Gail ne sait pas quoi penser de moi, alors elle prend la même attitude que son mari, elle est froide. Sidney se précipite pour embrasser tout le monde mais quand il arrive devant moi il s'arrête. Les metteurs en scène étaient de vrais machos autrefois, maintenant ce sont de petites tapettes qui courent en tous sens pour embrasser tout le monde, à la manière des Français, mais continuent de penser qu'ils sont machos." (p. 64)

(A tort ou à raison, on imagine très bien Lumet vouloir montrer à bon compte que, par opposition à Warhol, il n'est pas un pédé...)

"19 juin 1977.
Victor et moi, on est descendus boire un coup au Windows on the World (taxi : $ 5). On a bu et parlé et regardé par les fenêtres ($ 180). C'était magnifique. Ensuite, on s'est promené dans le Village. Au bon vieux temps, on pouvait aller là le dimanche sans rencontrer âme qui vive. Mais actuellement, c'est de l'homo à perte de vue - bars de gouines et de cuirs avec les enseignes allumées en plein jour. Ces sadomasos, ça s'habille en cuir, ça court dans les bars et c'est tout pour la frime : on les attache, et ça prend une heure. Ils disent quelques saloperies et ça prend encore une heure. Ils sortent un fouet, et hop ! encore une heure : un vrai spectacle. Et puis, de temps à autre, il y a un dingue pour prendre ça au sérieux, qui le fait pour de bon, et ça fout tout en l'air. Mais la plupart, c'est juste de la frime. Déposé Victor ($ 5), suis resté chez moi à regarder la télé." (p. 81)

(Ou comment décrire le vide de la cérémonie maso...)


Ces quelques remarques faites, ces quelques exemples donnés, venons-en à notre sujet, celui-là même qui avait poussé mon ami à me conseiller ce livre :


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"12 mars 1977.
Levé tôt, belle journée. je suis allé au magasin d'antiquités Subkoff pour me donner des idées (taxi : $3). Marché jusqu'au bureau. Bob était là, en train de regarder des images pour l'album de photos que je fais avec lui. Vincent est sorti acheter le journal, et c'est là que nous avons vu ce gros titre : « UN METTEUR EN SCÈNE ACCUSÉ DE VIOL. » Roman Polanski. Sur une gamine de treize ans qu'il avait emmenée à une soirée chez Jack Nicholson. Quand la police est venue chez Jack le lendemain, sur plainte des parents, ils ont fouillé la maison et Anjelica a été arrêtée pour possession de coke." (p. 58)

- Il s'agit bien sûr de la compagne de Jack Nicholson, Angelica Huston (quelle famille !), dont on a pu dire que le jour du viol elle avait quitté la maison pour laisser Roman tranquille...

"28 mars 1977. Los Angeles [cérémonie des Oscars] (...)
Brenda Vaccaro était contrariée par que son ex-fiancé Michael Douglas était là avec sa toute nouvelle femme rencontrée lors de la cérémonie d'inauguration. James Caan était là avec sa femme, un look de petit garçon, une beauté. Ils épousent tous des jeunettes qui ont l'air d'avoir treize ans, c'est la dernière mode à Hollywood. Roman était là, il a été libéré sous caution, après l'histoire de la gamine de treize ans. Il s'est précipité sur le cul d'Alana [Hamilton] en disant qu'il allait la violer." (p. 66)

"29 septembre 1977.
J'ai discuté avec Fred. On avait prévu de voir Nenna Eberstadt qui a travaillé au bureau tout l'été, pour déjeuner avec elle à son école uptown, dans la 83e Rue - Brearley. (...)

Taxi jusqu'à Brearley avec Bob et Fred. Je suis parti du bureau avec une pile de Interview. Quand on est arrivés à l'angle de la 83e et de la 1ere Avenue (taxi : $5), on est entrés, on a laissé les magazines au premier, pour que les filles les prennent. (...) Enfin, Nenna est venue à notre rencontre, on aurait juré que tout à coup elle avait dix ans ! [Elle en avait 16, note de AMG.] Je n'en croyais pas mes yeux ! Un petit uniforme noir, avec une de ces jupes, courtes, comment ça s'appelle déjà ? Comme les dames en portaient dans les années 60... une minijupe. Son amie portait aussi un uniforme, une très belle fille qui avait aussi l'air d'avoir dix ans. Fred nous a révélé un secret, que Mick Jagger avait appelé Nenna, que Ferddy Eberstadt avait répondu et avait commencé à l'engueuler : « Comment est-ce que tu oses appeler une gosse aussi jeune que ma fille ? Toi, un homme de quarante ans ! » Mick s'est vexé : « Je n'ai pas quarante ans, j'en ai trente-quatre. Et Nenna sort bien avec M. Fred Hugues, qui lui aussi a trente-quatre ans. Et moi, je ne passe pas mon temps à sonner chez les gens à 4 heures du matin. » Allusion à la fois où Freddy Eberstadt avait sonné chez Mick à cette heure-là parce qu'il cherchait Nenna.

Comme je regardais autour de moi en me demandant quel âge pouvaient bien avoir ces filles, je n'ai pas pu m'empêcher de penser à (...) Roman Polanski. Le pauvre, il s'est peut-être fait avoir avec ces gamines capables de paraître l'âge qu'elles veulent." (pp. 105-106)


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"14 février 1978. (...)
Il y avait vraiment du monde pour célébrer la Saint-Valentin cette année, je n'en revenais pas. Une vraie fête, un grand jour. (...) Une dame qui travaille pour le gouverneur est venue me voir. Elle m'a dit qu'elle avait lu ma Philosophy, que c'était son livre de chevet, sa bible. Elle m'a posé des questions provocantes du style : est-ce qu'on devrait permettre aux gamins de treize ans de voir de la pornographie ? Que pensez-vous de Roman Polanski ? Stan Dragoti, qui se trouvait là, a répondu qu'il avait habité à côté de chez Roman à Hollywood, et qu'il sortait réellement avec des gamines de onze ans.


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Nous en avons conclu qu'il essaie de revivre son enfance. Il est actuellement à Paris, d'où il ne peut être extradé." (p. 135)

- Voilà, il y a peut-être d'autres références à « l'affaire Polanski » dans ce Journal, mais il m'a déjà fallu un travail de bénédictin pour retrouver celles-ci, l'éditeur - en l'occurrence Bernard-Henri Lévy, qui ne se doutait certes pas qu'il « accablait » ainsi par avance son ami Polanski - n'ayant pas jugé utile d'inclure un index.

J'ai mis « accabler » entre guillemets parce que précisément, cette suite, au sens musical du terme, dit à la fois tout et rien : elle décrit très bien l'atmosphère de l'époque, montre un Polanski aussi humain que misérable (pléonasme ?), le charge un peu (le témoignage de Dragoti), l'exonère mollement... Lorsqu'on lit cette chronique dans la continuité on est frappé par la façon dont la pédophilie de Polanski s'inscrit logiquement dans un univers de permissivité (ces gamines sont après tout un poil, si j'ose dire, plus jeunes que celle de M. Jagger ou que la femme légitime de J. Caan), et en constitue comme une zone-limite (car ce « poil » fait beaucoup à l'affaire). Oublions un instant ce que Warhol lui-même ignorait sans doute, en tout cas ne mentionne pas, le fait que Polanski ait drogué sa victime avant que de l'enculer, oublions de même, momentanément, les problématiques liées au consentement : dans la ronde des désirs humains (les références à Ophüls et Lang sont ici à la fois fortuites et sensées), ceux dont il est question ici sont aussi tristes, innocents, pathétiques et dérisoires que les autres. L'effet jet-set évoqué au début de ce texte renforce cette impression d'indifférenciation du désir pédophile, ou pédéraste, au sein d'un univers de péché généralisé qui est aussi le nôtre, et qui est aussi le nôtre d'une part de toute éternité, d'autre part particulièrement maintenant, la jet-set du moment - si « subversive » qu'une employée du gouverneur ne se sent plus mouiller à poser des questions à Warhol sur les jeunes et la pornographie, quelle époque féconde - ayant depuis essaimé ses merveilleuses valeurs, en l'occurrence l'absence de sens, dans de larges couches de la société - Festivus, nous voilà !

Je suis ici confus à la fois volontairement et involontairement, car mon propos est pour ainsi dire réparti sur plusieurs niveaux : le cas Polanski, les États-Unis des années 70, notre propre époque, la pédophilie, ou pédérastie, à travers les âges, et notre regard sur tout cela. Disons que le Journal de Warhol m'a confirmé dans ce sentiment que j'avais déjà : que d'une part la pédophilie, ou pédérastie (je sais, cette figure est lourde : je dissipe l'ambiguïté le jour venu), est quelque chose de très ancien, voire éternel, et d'une certaine manière compréhensible ; et que d'autre part, dans certains contextes : ici, l'indifférenciation de tout ; en France à la même époque, un discours plus militant sans doute trop exalté - dans certains contextes, donc, ces formes de désirs, sans cesser d'être humaines, et donc au moins dignes de compréhension, deviennent assez faciles et lamentables. D'une certaine manière le désir sexuel, de quelque nature qu'il soit, est impie dès qu'il prend un caractère grégaire, que ce soit, pour les formes « déviantes », parce qu'elles se noient dans un à-quoi-bonisme généralisé, ou parce qu'elles sont dictées par des prescriptions collectives, éventuellement parées de militantisme révolté.

Le pire étant, o tempora, o mores, qu'avec la généralisation de la pornographie et de la découverte, commune désormais, par les adolescents du sexe comme voyeur plutôt que comme acteur, c'est d'une certaine façon toute la sexualité qui de naturelle devient grégaire, un comble ! Mais de cela nous avons déjà parlé...


- Et « cela » laisse dubitative cet emblème moderne de la sexualité traditionnelle que fut la si belle Jane Russel...


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vendredi 20 novembre 2009

Différence des sexes, quand tu nous tiens...

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Le lien du vendredi, c'est ce redoutable questionnaire dû à M. Cinéma, redoutable par sa difficulté et par son effet déjà pervers - un comble : à le lire, on a presque l'impression de n'avoir aucun souvenir érotique, de n'avoir jamais eu d'émoi érotique - le fist-fucking anal made by Thierry Henry, péché véniel ou mortel, n'en tenant guère lieu...

A ceux qui le veulent de relever le gant, je me contente pour l'heure, ne pouvant rivaliser avec la photo si bien choisie par l'auteur pour orner son sujet, de vous renvoyer à ce joli montage photo tiré de Freaks. Santé !


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samedi 11 avril 2009

La chute des anges.

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(Londres, 1940 et 1943.)



Je lis dans Le testament de Céline de Paul Yonnet (Fallois, 2009, pp. 88), livre dont la lecture risque de reporter encore la publication des suites de notre "Apologie de la race française"..., ces quelques propos de Charles de Gaulle, notés par Claude Mauriac en 1946 :

"L'Angleterre ne veut à aucun prix que la France retrouve sa puissance."

"[Churchill] a perdu l'indépendance de son pays qui est devenu un dominion des Etats-Unis. (...) Dès lors les Anglais nous ont tout le temps trahis. Bien plus, ils ont trahi la Croix dans le Proche-Orient. Et ils ont ici trahi l'Occident, ils se sont trahis eux-mêmes. Je l'ai dit à Churchill. Je lui ai dit : « En définitive, c'est contre vous que vous travaillez. »"

Sur les Etats-Unis : "Ce qui risque d'être la pression américaine est effarant. Si jamais ce jeune pays est, par la force des choses, maître du monde, on n'ose imaginer jusqu'où ira son impéralisme. Ah, il faut avoir l'oeil..."

Sans commentaire !


Ou plutôt si, mais par la bande. Dans notre série "Les vingt plus belles actrices", après l'adorable Reese Witherspoon, je vais descendre un niveau supplémentaire dans l'abjection américaine et la vulgarité, en la personne de Jayne Mansfield.


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Marilyn - qui fera partie de ces vingt plus belles, à n'en pas douter - est déjà un incroyable excès, mais, ô miracle, elle a toujours gardé, même jusque dans ses épisodes les plus artificiels, une part intacte de naturel. Cette coexistence de la nature et de l'artifice - qui pourrait être une définition de l'éternel féminin : le comble à la fois, dans le même temps, du naturel et de l'artificiel - est sa marque propre, son génie particulier (et donc, si je suis la définition que je viens de proposer, la raison pour laquelle elle incarne si durablement l'éternel féminin).

Avec Jayne Mansfield, cette caricature à peine poussée parfois de Marilyn,


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cet équilibre se rompt, au profit bien sûr de l'artifice. Un fil se détache, une amarre est larguée, nous sommes dans l'américanisme pur : ça ressemble au réel, ça a les critères de reconnaissance du réel - en l'occurrence, une énorme paire de seins - et pourtant ce n'est plus que du virtuel. D'où l'idée, bien naturelle (en réalité, on le sait, un cliché du siècle de la célébrité), de prendre la belle en photo mirant sa propre notoriété, avec pour seul compagnon ce chien toujours chaudement placé entre ses cuisses,


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d'où aussi le côté pornographique de ces photographies « intimes »,


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ce que j'ai écrit sur le type de beauté de Jayne Mansfield s'appliquant d'ailleurs aussi bien à l'« érotisme » hollywoodien (et désormais « français »), avec ses femmes qui gémissent comme des folles au moindre début d'attouchement, qu'au porno américain et ses blondes frigides aux fausses poitrines.


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(Peut-être d'ailleurs tout film porno, américain, français ou tamoul, est-il d'emblée et irrémédiablement du côté du virtuel, sans rapport aucun avec quelque réel que ce soit. Je laisse les excellents spécialistes L. Maubreuil et Orlof y réfléchir...)


D'où aussi ce côté kitsch toujours aussi sidérant, cinquante ans après, qui en dit si long sur la « civilisation » américaine. Le Général le disait, qu'il fallait avoir l'oeil...


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(Les chiens, encore... Comme si la seule compagnie masculine que ces créatures d'éther pouvaient durablement admettre était purement animale. Et l'on sait le rôle des animaux de « compagnie » dans la vie des femmes américaines, on connaît le contraste entre l'état des hôpitaux publics pour pauvres et des hôpitaux privés pour chiens... Crève, « Occident » !)


Il reste, c'est la morale très (trop ?) judéo-chrétienne de l'histoire, que cette tentative virtualiste - que quant à moi je trouve touchante, j'ai de plus un souvenir ému de ses films avec F. Tashlin - a avorté : l'artifice avait été poussé trop loin, l'artifice tout seul ne suffit pas - ainsi que nos amis Américains sont en train de le découvrir. Symbole pour symbole, c'est dans cet emblème de l'American dream appelé voiture que les chairs hyperboliques mais bien réelles de Janye Mansfield subirent le choc qui les déchira et détruisit,


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en 1967, après quelques années d'errance et de déchéance, le public s'étant lassé assez vite de cette beauté trop quantitative, trop fictive. Le climat est autre, on préfère d'autres types de beauté, que ces deux photographies de Jane Fonda chez T. Sutpen (à qui j'ai aussi emprunté les photos de Londres en ouverture et celle du tombeau métallique de Jayne Mansfield) peuvent assez bien délimiter.

(Tant que j'y suis et dans le même esprit : deux photos du traître (décoré, of course) à la nation Churchill. Il est vrai qu'il ne fut pas le premier et que ce pays si fier de lui et de son armée lutte contre lui-même, avec l'« aide » de ces salauds d'Ecossais (inventeurs des Lumières, de l'économie politique, de la franc-maçonnerie et des fonds de pension, il fallait le faire... c'est l'Israël de l'Europe !), depuis des siècles maintenant. Pas étonnant que ses classes populaires soient plus violentes, plus alcooliques et plus xénophobes que la moyenne, avec tout ce qu'elles prennent dans la gueule depuis si longtemps...)

Revenons au présent. La métaphore est en place, il ne vous reste plus qu'à la filer : les Américains sont revenus au virtualisme, au pur artifice. Même cause, même effet : ce n'est plus une actrice bimbo avant l'heure qui s'écrase dans une automobile, c'est l'industrie automobile qui s'écrase, et d'autres avec elle. Et nous avec ?


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Joyeuses Pâques...


(Oui, une dernière remarque : on pourrait analyser le personnage d'Anita Ekberg dans La dolce vita (1960) comme une tentative de Fellini de réacclimater à l'Europe et à la nature une femme moderne et virtuelle, de voir ce que leur confrontation peut donner : l'assomption, ou le baptême, de la beauté moderne par le passé européen, et une érection chez Marcello... jusqu'à ce que la vie quotidienne, personnifiée, bouclons la boucle de ce texte, par un laitier, ne brise l'illusion de cette possible réconciliation.)

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samedi 14 mars 2009

Mon désenchantement dans ton cul...

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J'ai souvent exprimé des critiques à l'égard des thèses soutenues ou inspirées par Max Weber ou Marcel Gauchet, sur le thème du désenchantement du monde. J'ai ainsi pu écrire que notre monde n'était pas désenchanté, mais mal enchanté. Quelque chose néanmoins me gênait obscurément dans cette critique - et il faut avouer que les difficultés qu'il y a à lire M. Weber d'un côté (style laborieux, traductions de qualité incertaine), M. Gauchet de l'autre (style ultra-littéraire, absence de références précises... M. Gauchet est de ce point de vue encore plus « français » qu'un Michel Foucault, combien de fois son Désenchantement du monde m'est-il tombé des mains après quelques lignes), ne m'ont pas beaucoup stimulé.

Quoi qu'il en soit de cette dernière carence, j'ai spontanément trouvé un autre angle d'attaque, qui a au moins le mérite de la clarté et de la simplicité. "Seul ce qui a un sens est réel", cette formule d'inspiration hégélienne, que l'on trouve dans la Diatribe d'un fanatique, reste un des credo de ce café - quand bien même je devrais l'appuyer plus rigoureusement, notamment sur la philosophie de la perception (où l'on retrouve mes débats récurrents avec M. Limbes sur la phénoménogie).

Bref, seul ce qui a un sens est réel - et comme notre monde n'a plus de sens, il flotte dans un éther d'irréalité, sensible même dans la crise qui le secoue actuellement (cela peut changer rapidement ; et que les choses ne soient pas réelles ne veut certes pas dire qu'elles n'existent pas). Le monde traditionnel, disons jusqu'au XVIe siècle, avait un sens, il était donc réel. Il n'avait rien d'enchanté ou de désenchanté, il avait un sens. Parler de « désenchantement » au sujet de l'évolution du monde, c'est au mieux se tromper sur les causes et la nature de notre déprime - réelle, elle, elle est même peut-être ce qu'il y a de plus réel dans notre monde, comme le fondateur de la sociologie - Durkheim - l'avait compris très tôt (cf. Le suicide) -, confondre ce qui est cause et ce qui est conséquence ; au pire, et les deux options ne sont pas exclusives l'une de l'autre, une manifestation typique d'occidentalo-centrisme, où l'on ne voit dans les Sauvages que des gars qui passent leur vie à chanter et à danser, et dans les dignitaires des religions traditionnelles d'obscurantistes illuminés.

Ce qui est vrai, c'est que le sens a disparu en tant que facteur d'organisation du monde. Il serait donc plus juste de parler d'un monde désorienté que d'un monde désenchanté. Et cette désorientation globale a certes elle-même pu nourrir un sentiment de désenchantement, mais il faut alors immédiatement ajouter que dans le monde moderne on passe son temps à lutter contre ce désenchantement. Collectivement : c'est une des caractéristiques des totalitarismes, depuis les aspects les plus païens de la Révolution française jusqu'à l'hitlérisme. « Individuellement » (c'est-à-dire en fait collectivement, mais en croyant plus ou moins être le seul à le faire, et en voulant en tout cas ne le faire que pour soi) : ce qu'on appelle communément le fétichisme de la marchandise, la consommation comme remède au mal-être. On peut ajouter la foi en la science - qui donne certes un sens au monde, mais un sens non suffisant.

(Et le cinéma !


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Et le jazz !


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Comment un monde qui a pu produire Marilyn ou Billie Holiday serait-il ontologiquement désenchanté ?)

(Symétriquement, on accordera qu'il y a eu des tendances millénaristes dans beaucoup de religions (pas dans toutes). Mais les religions qui ont duré ont justement contenu ces tendances, plus vivaces maintenant qu'auparavant.)

Autrement dit : notre monde est désorienté, notre monde n'est pas assez réel, et ce sont les individus qui s'en retrouvent désenchantés, et qui luttent en permanence contre ce désenchantement. Le désenchantement est une caractéristique de notre monde non en tant qu'il serait désenchanté, mais en tant que le désenchantement y est présent dans les sentiments des individus qui peuplent ce monde. Ce n'est pas rien, mais ce n'est pas la même chose.


N.B. On peut dans le même ordre d'idées rappeler certaines pertinentes remarques de Wittgenstein, notamment sur la notion d'expérience : ici, puis . Heil !


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Les photos que j'ai utilisées aujourd'hui proviennent, pour l'enchantement « noble », de l'admirable site de Tom Sutpen, en lien permanent à mon comptoir, et pour l'enchantement « bas », de l'excellent espagnol Blonde Zombies (dont je dois la découverte au Dr Orlof, que les mânes d'André Bazin le protègent), et que j'ai aussi déjà utilisé. Dans la mesure où je n'ai pas toujours pu indiquer la provenance de ces photos, pour des raisons de place, dans la rubrique "Libellés", je leur reconnais publiquement ma dette ici même.

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samedi 28 juin 2008

"La principale occasion..." (Anthropologie érotique, III)

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Enchaînons donc :

"Mais ce caractère, en apparence formel, des phénomènes de réciprocité, qui s'exprime par le primat des rapports sur les termes qu'ils unissent, ne doit jamais faire oublier que ces termes sont des êtres humains, que ces êtres humains sont des individus de sexe différent, et que la relation entre les sexes n'est jamais symétrique. Le vice essentiel de l'interprétation critiquée [auparavant] réside, à nos yeux, dans un traitement purement abstrait de problèmes qui ne peuvent être dissociés de leur contenu. On n'a pas le droit de fabriquer à volonté des classes unilinéaires, parce que la question véritable est de savoir si ces classes existent ou non ; on ne saurait leur attribuer gratuitement un caractère patrilinéaire ou matrilinéaire, sous prétexte que cela revient au même pour la solution du problème considéré, sans rechercher quel est effectivement le cas. Et surtout, on ne peut pas, dans l'élaboration d'une solution, substituer des groupes matrilinéaires à des groupes patrilinéaires et inversement : car leur caractère commun de classes unilinéaires mis à part, les deux formes ne sont pas équivalentes, sauf d'un point de vue purement formel. Dans la société humaine, elles n'occupent ni la même place ni le même rang. L'oublier serait méconnaître le fait fondamental que ce sont les hommes qui échangent les femmes, non le contraire.


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Ce point, en apparence évident, présente une plus grande importance théorique qu'on ne pourrait le croire. Dans sa pénétrante analyse du buwa, c'est-à-dire de la coutume trobriandaise selon laquelle un homme doit à sa maîtresse des petits cadeaux, Malinowski remarque que cette coutume « implique que les relations sexuelles constituent... un service rendu à l'homme par la femme ». Il se demande alors quelle est la raison d'un usage qui ne lui semble « ni naturel, ni évident. » Il s'attendrait plutôt à voir les relations sexuelles traitées « comme un échange de services en lui-même réciproque. » Et ce fonctionnaliste, dont l'oeuvre entière proclame que tout, dans les institutions sociales, répond à un but, conclut avec une légèreté singulière : « C'est que la coutume, arbitraire et inconséquente en ce cas comme en d'autres, décide qu'il s'agit d'un service rendu aux hommes par les femmes, et que les hommes doivent payer pour l'obtenir. » Faut-il donc défendre les principes du fonctionnalisme contre leur auteur ? Pas plus en ce cas que dans d'autres, la coutume n'est inconséquente. Mais pour la comprendre, on ne doit pas se borner à considérer son contenu apparent et son expression empirique. Il faut dégager le système de relations, dont elle illustre seulement l'aspect superficiel.


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Or, les relations sexuelles entre homme et femme sont un aspect des prestations totales dont le mariage offre un exemple, en même temps qu'il en fournit l'occasion. Ces prestations sociales portent, nous l'avons vu, sur des biens matériels, sur des valeurs sociales telles que privilèges, droits et obligations, et sur des femmes. La relation globale d'échange qui constitue un mariage ne s'établit pas entre un homme et une femme qui chacun doit, et chacun reçoit quelque chose : elle s'établit entre deux groupes d'hommes, et la femme y figure comme un des objets de l'échange, et non comme un des partenaires entre lesquels il a lieu. Cela reste vrai, même lorsque les sentiments de la jeune fille sont pris en considération, comme c'est d'ailleurs habituellement le cas. En acquiesçant à l'union proposée, elle précipite ou permet l'opération d'échange ; elle ne peut en modifier la nature. Ce point de vue doit être maintenu dans toute sa rigueur, même en ce qui concerne notre société, où le mariage prend l'apparence d'un contrat entre des personnes. Car le cycle de réciprocité que le mariage ouvre entre un homme et une femme, et dont l'office du mariage décrit les aspects, n'est qu'un mode secondaire d'un cycle de réciprocité plus vaste (...). Si l'on garde cette vérité présente à l'esprit, l'anomalie apparente, signalée par Malinowski, s'explique très simplement. Dans l'ensemble des prestations dont une femme fait partie, il est une catégorie dont l'exécution dépend, au premier chef, de son bon vouloir : les services personnels, qu'ils soient d'ordre sexuel ou domestique. Le manque de réciprocité qui semble les caractériser aux îles Trobriand, comme dans la plupart des sociétés humaines, n'est que la contrepartie d'un fait universel : le lien de réciprocité qui fonde le mariage n'est pas établi entre des hommes et des femmes, mais entre des hommes au moyen de femmes, qui en sont seulement la principale occasion.


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La première conséquence de cette interprétation doit être de prévenir une erreur qui risque d'être commise, si l'on établit un parallélisme trop strict entre les régimes de droit maternel et les régimes de droit paternel. A première vue, le « complexe matrilinéaire », comme l'a appelé Lowie, crée une situation inouïe. Il existe, sans doute, des régimes à filiation matrilinéaire et à résidence matrilocale permanente et définitive ; tels les Menangkabau de Sumatra, où les maris reçoivent le nom de orang samando, « homme emprunté ». Mais outre que dans de tels systèmes, - il est à peine besoin de le rappeler - c'est le frère ou le fils aîné de la famille qui détient ou exerce l'autorité, les exemples sont extrêmement rares (...). Dans tous les autres cas, la filiation matrilinéaire accompagne la résidence patrilocale, à plus ou moins brève échéance. Le mari est un étranger, « un homme du dehors », parfois un ennemi, et pourtant la femme s'en va vivre chez lui, dans son village, pour procréer des enfants qui ne seront jamais les siens. La famille conjugale se trouve brisée et re-brisée sans cesse. Comment une telle situation peut-elle être conçue par l'esprit, comment a-t-elle pu être inventée et établie ? On ne la comprendra pas sans y voir le résultat du conflit permanent entre le groupe qui cède la femme et celui qui l'acquiert. Chacun remporte la victoire, tour à tour ou selon les lieux : filiation matrilinéaire ou filiation patrilinéaire. La femme, elle, n'est jamais que le symbole de sa lignée. La filiation matrilinéaire, c'est la main du père, ou du frère, de la femme, qui s'étend jusqu'au village du beau-frère.


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La corrélation établie par Murdock entre les institutions patrilinéaires et les plus hauts niveaux de culture ne change rien à la primauté absolue qu'on doit leur reconnaître sur les institutions matrilinéaires. Il est vrai que, dans des sociétés où le pouvoir politique prend le pas sur les autres formes d'organisation, on ne peut laisser subsister la dualité qui résulterait du caractère masculin de l'autorité politique, et du caractère matrilinéaire de la filiation. Des sociétés atteignant le stade de l'organisation politique ont donc tendance à généraliser le droit paternel. Mais c'est que l'autorité politique, ou simplement sociale, appartient toujours aux hommes, et cette priorité masculine présente un caractère constant, qu'elle s'accommode d'un mode de filiation bilinéaire ou matrilinéaire, dans la majorité des sociétés les plus primitives, ou qu'elle impose son modèle à tous les aspects de la vie sociale, comme c'est le cas dans les groupes les plus développés.

Traiter la filiation patrilinéaire et la filiation matrilinéaire, la résidence patrilocale et la résidence matrilocale, comme des éléments abstraits qu'on combine deux à deux au nom du simple jeu des probabilités, c'est donc méconnaître totalement la situation initiale, qui inclut les femmes au nombre des objets sur lesquels portent les transactions entre les hommes. Les régimes matrilinéaires existent en nombre comparable (et sans doute supérieur) aux régimes patrilinéaires. Mais le nombre des régimes matrilinéaires qui sont, en même temps, matrilocaux, est extrêmement petit. Derrière les oscillations du mode de filiation, la permanence de la résidence patrilocale atteste la relation fondamentale d'asymétrie entre les sexes, qui caractérise la société humaine.


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Asymétrie mon amour...


S'il fallait s'en convaincre, il suffirait de considérer les artifices auxquels une société matrilinéaire et matrilocale, au sens strict, doit faire appel pour créer un ordre approximativement équivalent à celui d'une société patrilinéaire et patrilocale. Le taravad des Nayar de Malabar est une lignée matrilinéaire et matrilocale, propriétaire des biens immobiliers et dépositaire des droits sur les choses et sur les personnes. Mais pour réaliser cette formule, il faut que le mariage soit suivi, après trois jours, d'un divorce ; ensuite la femme n'a plus que des amants. Il ne suffit donc pas de dire, comme [Radcliffe-Brown], que « dans toute société humaine on trouve une différence fondamentale entre le statut des hommes et le statut des femmes ». L'extrême unilatéralisme maternel des Nayar n'est pas symétrique de l'extrême unilatéralisme paternel des Cafres, comme il le suggère aussi. Non seulement les systèmes rigoureusement maternels sont plus rares que les systèmes rigoureusement paternels, mais les premiers ne sont jamais une inversion pure et simple des seconds. La « différence fondamentale » est une différence orientée." (Les structures élémentaires..., pp. 133-137)


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Texte extrêmement brillant et instructif, mais qu'il faut prendre garde à ne pas surinterpréter, dans un sens (les hommes sont des salauds) ou dans l'autre (les femmes sont inférieures). Je me contente de quelques observations.

"Ce point de vue doit être maintenu dans toute sa rigueur, même en ce qui concerne notre société, où le mariage prend l'apparence d'un contrat entre des personnes." - c'est écrit en 1947, il faudrait tout de même nuancer - sans confondre pour autant mariage et relations sexuelles. Une institution comme le PACS (dont on sait qu'elle concerne de nombreux couples hétérosexuels) est un bon exemple de ce brouillage des critères lévi-straussiens : peut-on y dire que des hommes y pratiquent l'échange au moyen de femmes ? De ce point de vue là en tout cas, et le PACS ne venant pas de nulle part, notre société serait effectivement fort différente de toutes celles qui l'ont précédée.

Peut-être ne le saura-t-on que dans quelques années, si l'on suit ici Muray. Celui-ci avait fait le pari que l'inscription de la prohibition de l'inceste dans la loi, prohibition qui est une des définitions de l'humanité (Lévi-Strauss écrit là-dessus des pages magnifiques, que Muray a certainement lues) et que l'on n'avait jamais ressenti auparavant le besoin d'inscrire dans le marbre de la loi justement parce qu'elle était la Loi la plus fondamentale, était un prélude pervers à la légalisation de l'inceste.

Quoi qu'il en soit, ce n'est pas faire preuve d'anti-féminisme primaire que de relier ce « brouillage des critères » au discours tout de même dominant sur la non-différence des sexes, confondue avec l'égalité entre eux, les propagandes homosexuelles diverses (juridique, sociale, « philosophique »...), la critique parfois obsessionnelle des discriminations, etc.

Ceci posé, le texte de Lévi-Strauss, s'il dit vrai sur ce point - j'imagine que la question est souvent débattue... - amène à nuancer certaine thèse de Muray (et d'autres) : celui-ci évoque parfois un « matriarcat » primitif, originel, vers lequel notre société, via Ségolène Royal notamment, « reviendrait ». Qu'on s'en afflige ou qu'on s'en félicite, il semblerait, d'après ce qui précède, que ce matriarcat originel n'est que fiction, ou à tout le moins pure hypothèse. La différence des sexes (qu'on s'en afflige...) n'est pas que biblique (quand bien même la Bible, en lui donnant une grande importance conceptuelle, en aurait renforcé l'érotisme). Dans les relations d'échange et de réciprocité, les hommes ont toujours eu la main. Savoir s'il est possible et/ou souhaitable, de changer cela, c'est une autre question - qu'il ne me semble certes pas interdit de poser, mais dans laquelle je n'ai pas l'intention de m'engager plus aujourd'hui que je ne viens de le faire.


Allez, un peu de tendresse et d'éternité pour finir :


mm-rizzo

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jeudi 26 juin 2008

"Une certaine position dans une structure..." (Anthropologie érotique, II)

mm1180



Je continue à citer Lévi-Strauss, lequel nous fournit des instruments théoriques et des analyses concrètes permettant de penser à la fois l'organisation des sociétés et la nature (employons carrément un mot très ambigu) de la différence des sexes. Voilà qui ne court pas les rues.

A la vérité, le passage capital que j'entends citer vous sera livré la prochaine fois, mais il me faut d'abord passer par ce qui suit, qui dans Les structures élémentaires de la parenté le précède immédiatement, et j'ai préféré vous éviter une trop longue tartine.

Je rappelle que l'organisation par moitiés exogames dont il est question ici signifie qu'une tribu est séparée en deux parties, et que l'on ne peut trouver femme que dans la partie qui n'est pas la sienne. La définition des deux parties peut varier d'une tribu à l'autre et, s'il s'agit bien là d'une forme de prohibition de l'inceste, peut provoquer des situations que nous qualifierions nous, de notre point de vue, d'incestueuses. Qui plus est, dans la coutume kopara, décrite par Elkin, qui attire ici l'attention de Lévi-Strauss, l'inceste - en l'occurrence, donc, le commerce avec des femmes de sa propre moitié - peut se révéler temporairement possible et même encouragé. Ce qui signifierait, c'est la démonstration de ce jour, que l'important est moins les caractéristiques des individus, ni même leur appartenance à une classe, que les relations de ces classes entre elles :

"Même là où des organisations à classes matrimoniales existent avec les caractères les plus précis et les plus explicites - par exemple les moitiés australiennes - on est frappé de voir que ces classes sont beaucoup moins conçues en extension, comme des groupes d'individus désignés par leurs caractères objectifs, que comme un système de positions dont la structure seule reste constante, et où les individus peuvent se déplacer, et même échanger leurs positions respectives, pourvu que les rapports entre eux soient respectés.

La coutume dite kopara semble avoir pour fonction, chez les indigènes du sud de l'Australie, de maintenir en équilibre la balance des échanges entre les groupes, qu'il s'agisse de biens matériels, de femmes, de vies humaines, d'offenses ou de rituels initiatiques. Le kopara est une dette, qui doit faire l'objet d'un règlement conforme à une formule établie, et qui varie selon la nature du dommage : cadeau non rendu, femme non fournie en échange d'une fille du clan, mort restée sans vengeance ou initiation non compensée. Ce qui nous intéresse particulièrement dans cette coutume, est qu'un meurtre, ou une « dette » d'initiation, sont normalement réglés par le don d'une femme. En outre, un échange temporaire de femmes a lieu pour célébrer le règlement de chaque kopara, et à cette occasion, hommes et femmes du même groupement exogame peuvent avoir des relations sexuelles, proches parents exclus : « Ainsi... les maris de la moitié Tinawa envoient leurs femmes (qui appartiennent à la moitié Kulpuru) aux hommes Kulpuru et réciproquement. [Elkin] » De même, les membres d'une vendetta appartiennent normalement à la moitié du défunt, mais ils peuvent obliger les hommes de l'autre moitié à les assister en leur prêtant leurs femmes ; ce qui, de nouveau, revient à dire que des relations sexuelles sont, en ce cas, permises entre membres de la même moitié. Cette situation est l'analogue, mais l'inverse, de celle qu'on rencontre à Guadalcanal, où l'expression « mange les excréments de ta soeur » représente la plus grave des insultes ; elle se lave dans le sang de l'agresseur. Mais si celui-ci appartient à la moitié opposée, c'est la soeur elle-même qui doit être tuée, et l'auteur de l'insulte doit, à son tour, tuer sa propre soeur s'il veut rétablir la situation. (...)

Ces faits sont essentiels à plusieurs égards. Ils soulignent d'abord que l'échange matrimonial n'est qu'un cas particulier de ces formes d'échange multiples qui englobent les biens matériels, les droits et les personnes ; ces échanges eux-mêmes semblent interchangeables : une femme remplace comme paiement une créance, dont la nature était primitivement différente : meurtre, privilège de rituel ; la suppression d'une femme remplace une vengeance, etc. Mais il y a plus : aucune autre coutume ne peut illustrer de façon plus frappante le point, à nos yeux crucial, du problème des prohibitions du mariage : c'est que la prohibition se définit de façon logiquement antérieure à son objet. Si elle existe, ce n'est pas parce que cet objet présente en lui-même tel ou tel caractère qui l'exclut du nombre des possibles. Il ne les acquiert que dans la mesure où il est incorporé à un certain système de relations antithétiques, dont le rôle est de fonder des inclusions par des exclusions, et réciproquement, parce que c'est là précisément le seul moyen d'instaurer la réciprocité, qui est la raison de toute l'entreprise. (...)

Chez les indigènes étudiés par Elkin, l'antagonisme des moitiés ne se fonde sur aucun caractère intrinsèque de chacune d'elles, mais uniquement - et là comme toujours - sur le fait qu'elles sont deux : « Les indigènes de cette région n'ont aucun désir d'exterminer les autres clans, car ce serait affaiblir la tribu tout entière ; et de plus - comme ils disent eux-mêmes - d'où leur viendraient alors femmes et enfants ? » Inversement, on se demande à Orokaiava : « Si une fille épousait un homme de son propre clan, d'où viendrait le paiement, ou le prix de la fiancée ? » Pas plus que la moitié, la femme, qui tient d'elle son état civil, n'a de caractère spécifique ou individuel - ancêtre totémique, ou origine du sang qui circule dans les veines - qui la rende objectivement impropre au commerce avec les hommes portant le même nom. L'unique raison est qu'elle est même, alors qu'elle doit (et donc peut) devenir autre. Et sitôt devenue autre (par son attribution aux hommes de la moitié opposée), elle se trouve apte à jouer, vis-à-vis des hommes de sa moitié, le même rôle qui fut d'abord le sien auprès de leurs partenaires. Dans les fêtes de nourriture, les présents qui s'échangent peuvent être les mêmes ; dans la coutume de kopara, les femmes rendues en échange peuvent être les mêmes que celles qui sont primitivement offertes. Il ne faut, aux uns et aux autres, que le signe de l'altérité, qui est la conséquence d'une certaine position dans une structure, et non d'un caractère inné : « L'échange des cadeaux (prenant place à l'occasion d'une liquidation périodique de griefs entre les groupes) n'est pas une affaire commerciale, ni une opération de marché, c'est un moyen d'exprimer et de cimenter l'alliance. [Elkin] » Le geste définit son véhicule." (Les structures élémentaires de la parenté, pp. 131-133.)

La réciprocité, qui est la raison de toute l'entreprise... A la vôtre !


mm1175



PS : on se tue à vous le dire, que notre monde est (mal) enchanté...

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samedi 5 janvier 2008

Nature humaine mon cul ? - I : Sahlins, Voyer, Geertz, Mintz, Girard. (Ajout le 17.11.08)

"Seul ce qui a un sens est réel..."

"La bonne chère est bonne à penser avant d'être bonne à manger."


la+grande+bouffe


La belle Andrea ne peut qu'approuver J.-P. Voyer et C. Lévi-Strauss...



Nature humaine mon cul ? - II.

Nature humaine mon cul ? - III.

Nature humaine mon cul ? - IV.

Nature humaine mon cul ? - V.




Nous sommes loin d'en avoir fini avec M. Sahlins, continuons notre exploration de son livre La découverte du vrai Sauvage. Dans un premier temps, nous l'avons suivi dans sa présentation de la façon dont une culture périphérique, en l'occurrence Eskimo, a intégré à ses propres cadres les valeurs et facilités matérielles occidentales. Puis, dans une étude un peu plus précise du rapport d'une culture à son passé. Enfin, la présentation par M. Sahlins d'un cas archétypal de confrontation entre une culture traditionnelle, au sens me semble-t-il guénonien du terme, et la culture moderne, nous a permis d'insister sur l'importance de la notion de cérémonie.

Nous allons aujourd'hui élargir encore la perspective. Ce qui ne signifie d'ailleurs pas que nous acceptons sans réserve toutes les conclusions de M. Sahlins, mais celles-ci nous semblent suffisamment importantes pour être d'abord exposées pour elles-mêmes, ce qui déjà prend du temps, avant que de se lancer dans des discussions parfois pointilleuses. Ajoutons qu'il nous importe moins de savoir si X ou Y, en l'occurrence M. Sahlins, a raison ou tort sur chaque point précis qu'il aborde ("Elève Sahlins, un bon point sur votre chapitre II, mais deux mauvais points sur le chapitre VII...", etc.), que de prendre chez lui ce qui nous intéresse. Au surplus, le texte dont est issu le passage que nous allons citer est peut-être le plus discutable du livre à nos yeux.

Reprenons donc notre raisonnement à peu près où nous l'avions laissé. S'il nous semble établi que, dans sa confrontation avec les autres sociétés, l'homme occidental moderne a spontanément et indûment projeté sur eux la dépendance aux besoins qu'il s'était à lui-même créée à partir de sa modernité (i.e. de la Renaissance, grosso modo), il n'en reste pas moins que l'on peut rétorquer que l'homme, occidental ou pas, moderne ou pas, vit aussi de besoins. C'est le thème : "Faut bien bouffer."

Certes. Mais ce qui suit est une confirmation de ce que cette part des besoins dans la vie humaine, a longtemps été, est toujours d'une certaine manière, et en même temps devrait être (cette phrase est un paradoxe, celui de notre monde, pas une contradiction dans les termes) fort mineure.

« Confirmation », parce que ce n'est pas d'aujourd'hui que nous le savons, et que bien sûr cette découverte n'est pas de notre fait. On citera ici avec plaisir ces lignes intenses que les lecteurs de Jean-Pierre Voyer doivent bien connaître, issues des Révélations sur le principe du monde :

"Le premier fait historique n'est pas, comme l'écrit scandaleusement Marx en 1846, la production de moyens permettant de satisfaire les besoins de manger, boire, habiter, se vêtir — quel est l'animal qui ne les satisfait pas sinon l'animal mort — mais l'utilisation de ces besoins animaux et des moyens de les satisfaire à des fins de communication. Ce qui distingue l'homme de l'animal est justement que manger, boire, se vêtir, habiter n'ont plus eux-mêmes comme fin, mais la communication, ne sont que des prétextes à la communication. Le premier fait historique n'est pas la production de la vie prétendument matérielle mais de la communication.

La présupposition première de toute existence humaine n'est pas, comme l'écrit scandaleusement Marx, que les hommes doivent être à même de vivre pour pouvoir faire l'histoire, et que pour cela il faut avant tout — le « avant tout » est bien de Marx — boire, manger, se loger, s'habiller et quelques autres choses encore. Cela tous les animaux le font et ne sont pas pour autant des hommes, ils ne font pas pour autant leur histoire. C'est simplement la présupposition de la vie de n'importe quel animal : il faut qu'un animal mange, boive, dorme s'il veut vivre, il faut qu'un animal vive s'il veut vivre. Voilà le genre de tautologie qui a cours pompeusement depuis 100 ans chez les savants social-démocrates qui veulent éduquer le peuple, cet ignorant. Au contraire, la présupposition première de toute existence humaine, partant de toute histoire, est que certains animaux utilisent leur vie d'animal, utilisent ce qui était un but et en fassent donc un simple moyen — en un mot suppriment l'indépendance de ce but — pour communiquer. Evidemment, seuls des animaux vivants peuvent s'aviser de faire cela, mais ce n'est pas le fait qu'ils soient vivants, qu'ils mangent, qu'ils boivent, qui permet de dire qu'ils sont des hommes, mais seulement qu'ils utilisent cela pour communiquer. Les hommes pour être à même de vivre, et de vivre comme des hommes et non seulement comme des animaux, doivent être justement capables — c'est cette capacité qui est refusée aux esclaves salariés ou non, aux assujettis, aux pauvres de tous les temps — d'utiliser leurs besoins animaux, la satisfaction de leurs besoins de manger, de boire, de se loger, de s'habiller à des fins de communication, comme matière à communication.

Pour que les hommes soient à même de vivre comme des hommes, il faut avant tout qu'ils communiquent et ce faisant seulement, ils font l'histoire : l'histoire est l'histoire de la communication.

- Formule à laquelle fait écho la dernière phrase de L'humanité est une cérémonie : "Tout monde est un monde de communication."

Je profite de cette incise pour proposer une nuance : "C'est cette capacité qui est refusée aux esclaves salariés ou non, aux assujettis, aux pauvres de tous les temps." N'est-ce pas là en partie une forme d'anachronisme ? Est-ce que justement la différence, et ceci deviendrait ces derniers temps de plus en plus vrai, entre le pauvre d'aujourd'hui et celui d'hier ne se situe pas dans le fait que celui d'hier pouvait communiquer et vivre dans le cérémonial ?


En toutes sociétés, la première tâche des hommes n'est pas de produire leurs moyens d'existence, les relations qui s'établissent entre eux ne s'établissant pas pour assurer cette production, sinon en apparence dans la pensée dominante. Et ces relations ne constituent pas la structure économique [economy] de la société, la base concrète sur laquelle s'élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondraient des formes de conscience sociale déterminées, sinon en apparence dans la pensée dominante. En toute société, la première tâche des hommes est de communiquer et les relations qui s'établissent entre eux ont pour but les relations qui s'établissent entre eux. Contrairement à ce que dit scandaleusement Marx en 1859, les hommes n'ont pas pour but de produire socialement leur existence. Les hommes ont pour but de produire leur existence sociale. Cette existence sociale est la seule production réelle des hommes, la communication est la seule chose réelle réellement produite par les hommes et la production de cette communication — production qui est la communication elle-même — est la seule production réelle dans le monde, la production du monde lui-même. La structure de la société est la structure de la communication. La base concrète sur laquelle s'élève tout ce qui existe dans la société est la communication. Et l'on ose soutenir que c'est dans la pensée de Hegel que le monde est à l'envers !

Et si l'on peut dire quand même que les hommes ont, en toute société, pour première tâche de produire leurs moyens d'existence, ce n'est pas comme le pensait Marx et mille imbéciles à sa suite, de boissons, de mangeaille, de couvertures, d'habits ou d'autres trivialités dont il s'agit, car les hommes ne vivent pas de cela — une fois de plus j'en appelle à mes frères esclaves salariés qui ont tout cela en suffisance et qui pourtant vivent si peu — mais de communication, car les hommes ne vivent que de communication, la communication est le seul moyen d'existence de l'homme et en toutes sociétés, la première tâche des hommes est de produire cette communication, sans laquelle ils ne peuvent pas vivre, sinon comme des bêtes ou des pauvres." (1979)


Dans un texte de 1996, "La tristesse de la douceur" (The sadness of sweetness), M. Sahlins aborde cette question. Il le fait en s'appuyant sur des textes de Clifford Geertz, publiés en français (en traduction partielle, semble-t-il) dans Bali, interprétation d'une culture, Gallimard, 1983.

(A propos de traduction : m'étant procuré l'édition américaine du livre de M. Sahlins, je me permets certaines citations du texte original en cas d'expressions particulièrement importantes ou savoureuses. J'essaierai de le faire aussi pour les textes précédemment retranscrits ici.)

M. Sahlins part, en bonne logique, de "l'actuelle sagesse commune, qui voit la nature humaine comme un ensemble de compulsions profondément enracinées génétiquement [deep-seated genetic compulsions], avec lesquelles la culture doit composer. Cette représentation populaire explique probablement la relative indifférence à l'égard des deux brillants articles que Clifford Geertz consacra [en 1973] à démystifier le fantasme d'une nature humaine déterminée et déterminante.

Car c'est bien l'inverse qui s'est produit : la nature humaine, telle que nous la connaissons, a été déterminée par la culture. Comme l'observe Geertz, l'antériorité supposée de la biologie humaine sur la culture est une erreur. Au contraire, la culture a précédé l'homme anatomiquement moderne (homo sapiens) de quelque deux millions d'années, si ce n'est plus. Elle n'a pas été simplement rajoutée à une nature humaine déjà complète : condition sélective primordiale [the salient selective condition], elle a pris part, et de façon décisive, à la constitution des espèces.

- je cite de nouveau, pour la troisième fois en peu de temps, cette phrase de R. Girard :

"Seul le sacré peut sauver [les sociétés] parce qu'il peut créer des interdits, des rituels qui évacuent la violence. Il faut penser le religieux archaïque non pas en termes de liberté et de morale, mais dans ceux d'un mécanisme de sélection naturelle. Au départ, l'invention du religieux est intermédiaire entre l'animal et l'homme."


Dans l'évolution des hominidés, la grande pression sélective est venue de la nécessité d'organiser les disposition somatiques par des moyens symboliques.

- ici, en note :"Ce qui est une autre façon d'exprimer la thèse soutenue au moins depuis Rousseau et Herder, selon laquelle les gens se différencient des animaux par le fait qu'ils sont relativement peu gouvernés par leurs instincts [their relative lack of instinctual governance] et par leur plus grande liberté vis-à-vis de la domination somatique, caractéristiques complémentaires de la variabilité de leur culture et de leur adaptabilité à un grand nombre de milieux."

- note par AMG sur la note de M. Sahlins : dans l'interview consacrée à son roman Procréation longuement citée ici, Muray lie « fin de l'Histoire » selon Kojève, retour de l'humanité à l'« animalité » (selon le même Kojève), et le fait que, je cite, « l'animal, à la différence de l'être humain, se définit de ce qu'il épuise toutes ses possibilités existentielles dans la procréation » (Exorcismes spirituels, vol. 2, p. 287). La culture comme échappée de la procréation ? - Revenons au corps du texte de M. Sahlins.

Non que l'homo sapiens soit sans « besoins » [« needs »] ou « pulsions » [« drives »] corporels, mais la découverte cruciale de l'anthropologie a été que les besoins et pulsions humaines sont indéterminés dans leur objet, puisque les satisfactions corporelles sont spécifiées dans et à travers des valeurs symboliques - et de façons différentes selon les divers schèmes symbolico-culturels.

- l'usage du terme « symbolique » est justifié dans un autre essai, "Expérience individuelle et ordre culturel", 1982. Je ne sais pas si c'est le meilleur terme possible, cette notion n'est pas sans inconvénients ni ambiguïtés (d'ailleurs utiles), mais je suis comme tout le monde, je n'ai pas trouvé mieux. Ne discutons donc pas ce point.

Pendant des millions d'années d'évolution humaine, l'entière économie émotionnelle de la survie et de la sélection a été déplacée vers un monde de signes, distinct de la réaction directe aux stimuli sensoriels. L'entente et l'hostilité, le plaisir et la douleur, le désir et la répulsion, la sécurité et la peur : tout est vécu par les hommes en fonction du sens des choses [according to the meaning of things], et non pas simplement en fonction de leurs propriétés perceptibles. Comment pourriez-vous savoir autrement que l'obésité est belle, que le mariage avec un cousin croisé est possible mais interdit avec un cousin parallèle ou qu'il faut respecter le jour du Seigneur. En l'occurrence, les déterminations génétiques de la « nature humaine », les pulsions et besoins, sont assujetties [subject to] aux déterminations spécifiques de la culture locale. Aussi, que l'homme soit intrinsèquement violent ne l'empêche pas de combattre sur les stades d'Eton, de dominer les autres en les traitant mieux que lui-même, voire de chasser avec un pinceau.

Au pléistocène, remarque Geertz, on est passé d'une génétique du contrôle en détail des conduites à une génétique de la flexibilité comportementale. A dater de ce moment, dans la mesure où le comportement humain devait être modelé [patterned], les modèles allaient provenir de la tradition symbolique. Ces symboles au moyen desquels les hommes construisent leur vie « ne sont donc pas de simples expressions, instruments ou corrélats de notre existence biologique, psychologique ou sociale : ils en sont les préalables [prerequisites] » (Geertz). En réalité [effectively], les hommes ne sont pas poussés par leur corps à agir d'une certaine façon culturelle, puisque, en réalité [effectively], sans la culture, ils ne pourraient pas agir du tout :

« Sans la culture, les hommes (...) seraient d'inconcevables monstruosités, possédant très peu d'instincts utiles, encore moins de sentiments reconnaissables, et pas d'intelligence : de grands invalides mentaux. Comme notre système nerveux central - et en particulier le néocortex qui en est à la fois la fierté et le tourment

- le péché originel, bon Dieu, le péché originel !

- s'est développé en grande partie en interaction avec la culture, il est incapable de diriger notre comportement ou d'organiser notre expérience sans le secours de systèmes de symboles signifiants. »" (pp. 363-65 ; dans l'édition américaine, pp. 545-47)

- Et ce n'est pas fini : une note appelée par cette citation de Geertz propose, en catimini, des idées supplémentaires non négligeables :

"L'un des rares à avoir apprécié les idées de Geertz sur la « nature humaine » a été Sydney Mintz - en particulier à propos du désir pour le sucre. Commentant ce même passage de Geertz, Mintz note que les tentatives habituelles pour définir la nature humaine comme « une addition pré-culturelle de détails » [some pre-cultural bill of particulars] reflètent surtout les prémisses culturelles particulières de leur auteurs. La nature humaine se révèle être « une projection caractéristique mais quelque peu déformée des valeurs de la société de celui qui en parle ». Ce n'est pas tant la nature humaine qui est universelle, continue Mintz, « que notre capacité à créer des réalités culturelles et à agir ensuite en fonction d'elles ». Cette capacité est précisément impliquée dans la façon dont nous aimons à nous décrire « avant la culture », c'est-à-dire dans nos constructions culturelles d'une prétendue nature humaine. L'invention consciente de la nature humaine est aussi sa suprême spécification culturelle."

Signalons tout de suite que dans la source donnée par M. Sahlins, c'est-à-dire le livre de S. Mintz Sucre blanc, misère noire (Nathan, 1991, [1985]), je n'ai pas trouvé trace de ce commentaire, bizarrerie que j'essaierai ultérieurement de comprendre,

et arrêtons-nous aujourd'hui. Je pense commenter ce texte dans plusieurs directions différentes, il me semble qu'il sera plus clair de procéder en plusieurs livraisons, et que ces textes denses peuvent déjà vous fournir agréable matière à réflexion.


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Où s'arrête la nature, où commence la culture ? La bonne chair est-elle bonne à penser avant de... - etc., etc. ?

- à bientôt donc !



Ajout le 17.11.08.
La phrase de Lévi-Strauss mise ici en exergue était citée par C. Geertz. Voici l'original, remis dans son contexte, la discussion d'une thèse de Radcliffe-Brown sur le totémisme :

"La démonstration de Radcliffe-Brown supprime définitivement le dilemme où étaient enfermés aussi bien les adversaires que les partisans du totémisme, puisque deux rôles seulement pouvaient être assignés par eux aux espèces vivantes : celui de stimulant naturel, ou celui de prétexte arbitraire. Les animaux du totémisme cessent d'être, seulement ou surtout, des créatures redoutées, admirées ou convoitées : leur réalité sensible laisse transparaître des notions et des relations, conçues par la pensée spéculative à partir des données de l'observation. On comprend que les espèces naturelles ne sont pas choisies parce que « bonnes à manger » mais parce que « bonnes à penser »." (Le totémisme aujourd'hui, ch. IV, 1961 ; "Pléiade", p. 533) La formule reste frappante, mais on y voit cette réduction de la religion à l'intellect (le chapitre s'intitule : "Vers l'intellect"), ou, pour parler comme Tarot et Gauthier, du sacré au symbolique, qui fut peu à peu l'oeuvre de Lévi-Straus. On y reviendra !

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