mercredi 19 novembre 2008

"Le poil deux" - fourre-tout.

"Les produits naturels utilisés par les peuples sibériens à des fins médicinales illustrent, par leur définition précise et la valeur spécifique qu'on leur prête, le soin, l'ingéniosité, l'attention au détail, le souci des distinctions, qu'ont dû mettre en oeuvre les observateurs et les théoriciens dans les sociétés de ce type : araignées et vers blancs avalés (Itelmène et Iakoute, stérilité) ; graisse de scarabée noir (Ossète, hydrophobie) ; cafard écrasé, fiel de poule (Russes de Sourgout, abcès et hernie) ; vers rouges macérés (Iakoute, rhumatisme) ; fiel de brochet (Bouriate, maladie des yeux) ; loche, écrevisse avalées vivantes (Russes de Sibérie, épilepsie et toutes maladies) ; attouchement avec un bec de pic, du sang de pic, insufflation nasale de poudre de pic momifié, oeuf gobé de l'oiseau koukcha (Iakoute, contre maux de dents, écrouelles, maladies des chevaux, et tuberculose, respectivement) ; sang de perdrix, sueurs de cheval (Oïrote, hernies et verrues) ; bouillon de pigeon (Bouriate, toux) ; poudre de pattes broyées de l'oiseau tilegous (Kazak, morsures de chien enragé) ; chauve-souris desséchée pendue au cou (Russes de l'Altaï, fièvre) ; instillation d'eau provenant d'un glaçon suspendu au nid de l'oiseau remiz (Oïrote, maladies des yeux). Pour les seuls Bouriate, et en se limitant à l'ours, la chair de celui-ci possède sept vertus thérapeutiques distinctes, le sang cinq, la graisse neuf, la cervelle douze, la bile dix-sept, et le poil deux. De l'ours aussi, les Kalar recueillent les excréments pierreux à l'issue de l'hivernage pour soigner la constipation. (...)

De tels exemples, qu'on pourrait emprunter à toutes les régions du monde, on inférerait volontiers que les espèces animales et végétales ne sont pas connues pour autant qu'elles sont utiles : elles sont décrétées utiles ou intéressantes parce qu'elles sont d'abord connues." (C. Lévi-Strauss, La pensée sauvage, 1962, ch. I ; "Pléiade", p. 567-568)

Ce dernier point, qui est une des thèses principales du livre, ne sera pas détaillé, et encore moins discuté, aujourd'hui : je l'introduisais par ce délicieux texte, qui est peut-être un des meilleurs, voire un des seuls exemples de poésie proprement surréaliste, ou de surréalisme effectivement poétique - en l'occurrence, nettement plus ancré dans le réel que l'ordinaire de la littérature surréaliste.



Changeons de sujet (quoique...) et revenons brièvement aux questions posées par M. Limbes dans son commentaire au texte où j'évoquais une discussion de Wittgenstein par Vincent Descombes. Comme je l'indiquais - non sans une abominable faute de français, que Dieu me cisaille - dans ma réponse à ce commentaire, nous sommes pris au piège :

- V. Descombes (et J. Bouveresse), lorsqu'ils critiquent la phénoménologie, visent (et connaissent) principalement Husserl ;

- d'après M. Limbes, ils ont ainsi le grand tort, entre autres, d'oublier le travail critique effectué par Michel Henry sur l'oeuvre de Husserl - dit autrement, V. Descombes a ici un train de retard ;

- c'est possible, mais comment vérifier ? M. Limbes ne connaît pas assez Wittgenstein et son disciple Descombes, pour comparer vraiment et précisément leurs critiques au travail de Henry ;

- et de mon côté je ne suis pas du tout assez qualifié en phénoménologie, en Husserl et en Henry, pour accomplir ce travail comparatif.

Nous ne sommes donc pas sortis de l'auberge. Certes, la question dont en dernier ressort il s'agit - notre rapport au réel (avec ou sans guillemets, c'est évidemment un des aspects du problème) - ne nous a pas attendus pour tourmenter de grands esprits, et en tourmentera encore de plus grands que nous, mais justement, autant disposer d'autant d'éléments que possible.

En attendant, ceux que cela intéresse peuvent aller sur le site du maître y consulter les commentaires sur Hegel et Husserl dans la section "L'apparition et le phénomène". Je précise à toutes fins utiles que dans la récente traduction de la Phénoménologie de l'esprit par Bernard Bourgeois (Vrin, 2006, p. 172) c'est encore le terme « phénomène » qui est utilisé : la traduction (je la retranscris en cas de demande) du passage analysé par J.-P. Voyer ressemble fort à celle de J.-P. Lefebvre.



C'est un peu le bric-à-brac ce matin : suite à un commentaire de M. Grain, je signale ici officiellement, cela fait quelques mois que j'attendais une occasion pour vous en parler, le site de M. Thibault Isabel, qui se présente lui-même fort bien dans cet entretien, où l'on trouve certaines idées sur lesquelles j'espère revenir un jour.

De même que je ne désespère pas de vous parler en détail du dernier livre d'Emmanuel Todd, Après la démocratie,


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qui n'est certes pas sans défauts, erreurs et maladresses, mais dont je vous conseille néanmoins la lecture. Cet homme est d'accord avec moi sur de nombreux sujets, c'est tout de même un brevet de qualité ou je ne m'y connais pas.

Enfin, tant qu'on y est, j'ai retrouvé Mauricette, ou plutôt son père, lequel vient de sortir un roman, avis aux amateurs. C'est de toutes les façons le meilleur moment de casser votre tirelire, avant que ni une ni deux la crise ne vide votre compte en banque.

Je vous laisse, ma douce compagne me reproche de passer trop de temps à mon comptoir, d'y rencontrer trop de belles créatures, et se languit de moi.


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Bonne lecture - bonne vie !

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samedi 29 avril 2006

Mise au point (Connaissance biblique).

"Le paradoxe, c'est que presque tout le monde croit ou fait semblant de croire que chrétien ou catholique sont synonymes exclusifs de répulsion de la sexualité, condamnation des élans du corps, répression du plaisir, hypocrisie "jésuitique" sur le désir, étouffement des libertés envolées de la chair, culpabilisation sordide des plus légitimes aspirations de chacun à une jouissance absolument égale en intensité à celle des autres. Comme il me paraît évident, au contraire, et démontrable quotidiennement, que l'émancipation sexuelle est la réalisation de la pire des répressions puisqu'il s'agit d'un stade d'égalisation par effacement des différences jusqu'ici jamais atteint, donc aussi de l'enfer inévitable des rivalités entre égaux (entre partenaires, pour commencer, devenus obstacles à la place de la Loi qui jusque-là endossait toutes les responsabilités et faisait ce sale travail d'obstacle pour eux), je ne crois pas qu'il soit nécessaire de perdre trop de temps avec ces balivernes."

"Est-ce que le nihilisme de maintenant ce n'est pas cela : le monde le plus idiot possible, peut-être, mais au moins sans sexe ?"



Newton-Muray



"Le corps en soi, LE CORPS, est-ce que ça existe ?
Pour un homme, la réponse est vite trouvée : il n'y a d'autre corps que le corps féminin. S'il faut mettre les points sur les i, c'est un homme qui parle ici et sa perception de l'élément physique est féminocentrique, inutile d'y aller par quatre chemins, liquidons les faux problèmes et surtout les fausses symétries : le corps masculin n'existe pas pour un homme.

Pourquoi ? mais tout simplement parce qu'il n'y a jamais eu de corps d'homme à offrir en pâture, il n'y en a jamais eu, l'art ne s'est pas inventé à partir d'une vibration autour de la forme mâle. Au contraire, elle n'est là, cette machine, que pour rendre compte du phénomène féminin, pour le percevoir, le retenir dans le souvenir. Mains d'homme, regard, sexe, tout ça se sont des instrument de mesure avant d'être des organes. Des outils de comparaison, d'appréciation, de pénétration, de rapprochement ou de mise à distance. Des appareils d'enregistrement et de description de ce qui, en face, se présente au contraire, d'abord, comme organes. Courbes, poids, chaleur, lumière et ainsi de suite.

Je n'ai un corps, moi, homme, que dans l'exacte mesure où je parviens à dire ce ou ces corps féminins qui sont en face de moi. La preuve de mon corps n'est rien de plus, et rien de moins, que ma parole en train d'essayer de traduire un corps qui n'est pas le mien."

(P. Muray - photo H. Newton - montage et coups de ciseaux divers : AMG).


"Il n'y a que deux hommes qui sachent encore faire l'amour : Ben Laden et AMG." (Anonyme, belle, intelligente, 2006)

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mercredi 8 mars 2006

Belles bêtes.

bonne Ségolène



"Notre époque ne produit pas que des terreurs innommables, prises d'otages à la chaîne, réchauffement de la planète, massacres de masse, enlèvements, épidémies inconnues, attentats géants, femmes battues, opérations suicides. Elle a aussi inventé le sourire de Ségolène Royal.

C'est un sourire qui descend du socialisme à la façon dont l'homme descend du cœlacanthe, mais qui monte aussi dans une spirale de mystère vers un état inconnu de l'avenir où il nous attend pour nous consoler de ne plus ressembler à rien.

C'est un sourire tutélaire et symbiotique. Un sourire en forme de giron. C'est le sourire de toutes les mères et la Mère de tous les sourires.

Comment dresser le portrait d'un sourire ? Comment tirer le portrait d'un sourire, surtout quand il vous flanque une peur bleue ?

C'est un sourire près de chez vous, un sourire qui n'hésite pas à descendre dans la rue et à se mêler aux gens. Vous pouvez aussi bien le retrouver, un jour ou l'autre, dans la cour de votre immeuble, en train de traquer de son rayon bleu des encoignures suspectes de vie quotidienne et de balayer des résidus de stéréotypes sexistes, de poncifs machistes ou de clichés anti-féministes. C'est un sourire qui parle tout seul.

Je souris partout est le slogan caché de ce sourire et aussi son programme de gouvernement. C'est un sourire de nettoyage et d'épuration. L'Axe du Bien lui passe par le travers des commissures. Le bien ordinaire comme le Souverain Bien. C'est un sourire de lavage et de rinçage. Et de rédemption. Ce n'est pas le sourire du Bien, c'est le sourire de l'abolition de la dualité tuante et humaine entre Bien et Mal. C'est le sourire que l'époque attendait, et qui dépasse haut la dent l'opposition de la droite et de la gauche, aussi bien que les hauts et les bas de l'ancienne politique.

Un sourire a-t-il d'ailleurs un haut et un bas ? Ce ne serait pas démocratique. Pas davantage que la hiérarchie du paradis et de l'enfer. C'est un sourire qui en finit avec ces vieilles divisions et qui vous aidera à en finir aussi. De futiles observateurs lui prédisent les ors de l'Elysée alors que l'affaire se situe bien au-delà encore, dans un avenir où le problème du chaos du monde sera réglé par la mise en crèche de tout le monde, et les anciens déchirements de la société emballés dans des kilomètres de layette inusable.

Quant à la part maudite, elle aura le droit de s'exprimer, bien sûr, mais seulement aux heures de récréation. Car c'est un sourire qui sait, même s'il ne le sait pas, que l'humanité est parvenue à un stade si grave, si terrible de son évolution qu'on ne peut plus rien faire pour elle sinon la renvoyer globalement et définitivement à la maternelle.

C'est un sourire de salut public, comme il y a des gouvernements du même nom.

C'est évidemment le contraire d'un rire. Ce sourire-là n'a jamais ri et ne rira jamais, il n'est pas là pour ça. Ce n'est pas le sourire de la joie, c'est celui qui se lève après la fin du deuil de tout."


- Philippe Muray, "Le sourire à visage humain.", septembre 2004.
(Texte librement condensé par mes soins ; l'original se trouve dans Moderne contre moderne, pp. 201-203).


Philippe Muray est décédé le 2 mars dernier. Sans doute lui consacrerai-je un texte de synthèse dans les semaines à venir. (Le Général, quand les médecins lui dirent qu'il devait arrêter la cigarette, ne pouvant s'y résoudre, finit par annoncer à tous les gens qu'il croisait qu'il avait cessé de fumer : par respect pour son propre personnage, il n'eut alors plus d'autre solution que de conformer son comportement à cette annonce répétée. Je ne suis pas le Général, mon personnage n'a pas la même dignité ; peut-être néanmoins cette annonce publique m'obligera-t-elle à me mettre au travail).



Après Mme Royal, changeons d'air :

Bonne Le Pen





C'est autre chose, non ?

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