samedi 10 juin 2006

En passant.

Complété le lendemain.


"Le résultat majeur du travail, c'est d'interdire l'oisiveté aux natures vulgaires, et même, par exemple, aux fonctionnaires, aux marchands, aux soldats, etc. L'objection majeure contre le socialisme, c'est sa volonté de donner des loisirs aux natures vulgaires. Le vulgaire oisif est [alors] à charge à lui-même et au monde."

Nietzsche, 1880 (Oeuvres philosophiques complètes, Gallimard, t. XIV, p. 500).

Il y a manifestement deux manières d'interpréter ce fragment très "judéo-chrétien", selon que l'on se place soi-même au-dessus ou à égalité avec ces "natures vulgaires". Je ne connais pas assez bien Nietzsche pour savoir ce qu'il voulait dire, mais il est clair que je trouve cette note sensiblement plus intéressante si l'on s'inclut soi-même, potentiellement, parmi les "natures" visées. Est-il besoin, ce point clarifié, d'épiloguer sur l'actualité d'une telle sentence ? On en viendrait presque à penser que jamais nous n'avons été aussi "socialistes" - au moins bien sûr, il faudrait toujours le préciser, relativement aux gens que l'on entend "penser" et aux gens qui "décident".


Ceci étant dit :

- est-ce que ce ne serait pas là un des noeuds de la pensée de Nietzsche ? Tantôt naturaliser l'aristocratie et la plèbe, tantôt donner à ces concepts un sens plus souple et plus fécond ?

- le socialisme, c'est bien gentil, mais c'est beaucoup de choses... Si l'on suit certaines pistes et que l'on revient aux fondateurs du socialisme (la période avant Marx, pour le dire vite), on tombe, d'une part, sur le souci, partagé à l'époque par des gens pas du tout socialistes (Chateaubriand...) de refondation d'une communauté devant les ravages de l'industrialisation, ce qui est tout de même autre chose que le Club Med (préfiguré d'ailleurs par une célèbre formule de Marx dans L'idéologie allemande) ; d'autre part, ainsi que Muray le décrit impitoyablement dans Le XIXè siècle à travers les âges, la passion pour l'occultisme, la magie noire, le spiritisme et autres conneries (dont d'ailleurs Muray est obligé à contre-coeur d'exonérer Marx, malgré tel ou tel de ses gendres...) - et, de fil en aiguille, les sorcières de Brejnev, Mitterrand et Elisabeth Teissier... Pierre Leroux semblant une synthèse remarquable de ces deux tendances, que Muray prétend indissociables.

Est-il d'ailleurs utile de toujours chercher le moment où "ça" a déraillé ?

Que faire sans Zarkaoui ?




(Le lendemain.)
Donerwetter, je ne parviens pas à retrouver la référence exacte du texte de Marx auquel je faisais allusion. Je corrige cette carence dès que possible. Voici en attendant l'extrait qu'en donne Papaioannou dans son anthologie, p. 221 :

"Dans la société communiste, où personne ne se voit attribuer une sphère exclusive d'activité, mais où chacun peut se donner une formation complète dans n'importe quel domaine, c'est la société qui règle la production générale. Elle me donne ainsi la possibilité de faire aujourd'hui ceci, demain cela, de chasser le matin, de pêcher l'après-midi, de faire de l'élevage le soir, de faire de la "critique" après dîner, sans jamais devenir chasseur, pêcheur, pâtre ou "critique"."

- Que demande le peuple ?

(Quelques heures après...)
Ça y est : "Pléiade" t. III, p. 1065. Voici le passage complet, tout de même moins caricatural :

"Le propre acte de l'homme se dresse devant lui comme une puissance étrangère qui l'asservit, au lieu que ce soit lui qui la maîtrise. En effet, du moment où le travail commence à être réparti, chacun entre dans un cercle d'activités déterminé et exclusif, qui lui est imposé et dont il ne peut s'évader ; il est chasseur, pêcheur, berger ou "critique critique", et il doit le rester sous peine de perdre les moyens qui lui permettent de vivre. Dans la société communiste, c'est le contraire : personne n'est enfermé dans un cercle exclusif d'activités et chacun peut se former dans n'importe quelle branche de son choix ; c'est la société qui règle la production générale, et qui me permet ainsi de faire aujourd'hui telle chose, demain telle autre, de chasser le matin, de pêcher l'après-midi, de m'occuper d'élevage le soir et de m'adonner à la critique après le repas, selon que j'en ai envie, sans jamais devenir chasseur, pêcheur, berger ou critique. Cette activité sociale qui immobilise, ce produit de nos mains qui se change en un pouvoir matériel qui nous domine, échappe à notre contrôle, contrarie nos espoirs, ruine nos calculs - ce phénomène-là, c'est un des principaux facteurs de l'évolution historique connue jusqu'ici."

- il est toujours plus facile de diagnostiquer le mal que de trouver le remède adéquat.

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mardi 21 juin 2005

Tout change et rien ne change.

L'anthologie de K. Papaioannou étant passionnante (cf. texte précédent), je m'en voudrais de ne pas en faire profiter mon public.

Voici tout d'abord quelques autres prophéties. La pagination renvoie à l'édition Gallimard, coll. "Tel" :

- "Il ne s'agit plus seulement de réduire les salaires anglais au niveau de ceux de l'Europe continentale, mais de faire descendre, dans un avenir plus ou moins proche, le niveau européen au niveau chinois...

A mesure qu'il développe le pouvoir productif du travail, le système capitaliste développe aussi les moyens de tirer plus du travail du salarié, soit en prolongeant sa journée, soit en rendant son labeur plus intense, soit en augmentant en apparence le nombre des travailleurs employés en remplaçant une force supérieure et plus chère par plusieurs forces inférieures et à bon marché, l'homme par la femme, l'adulte par l'adolescent et l'enfant, un Yankee par trois Chinois." K. Marx, 1867, p. 193.

- "La concurrence chinoise, dès qu'elle sera massive, aura vite fait d'aggraver à l'extrême la situation chez vous [aux Etats-Unis] comme chez nous, et c'est ainsi que la conquête de la Chine par le capitalisme poussera vers sa chute le capitalisme en Europe et en Amérique." F. Engels, 1894, pp. 186-87.

- "Une sincère collaboration des nations européennes n'est possible que si chacune d'elles reste autonome chez elle." F. Engels, 1892, p. 208.

Ce qui suit relève de la seconde partie de cette anthologie. Certains des thèmes des bolcheviks puis de leurs descendants m'ont paru toujours actuels, en ce sens que leur rhétorique et leurs justifications sont utilisées avec le même aplomb par des gouvernants actuels, de France ou d'ailleurs.

- Lénine, peu syndicaliste : "La production est toujours nécessaire, pas la démocratie. La démocratie de la production engendre une série d'idées radicalement fausses." (1920, p. 324).

- G. Safarov, émissaire de Lénine au Turkestan, justifiant l'invasion de ce pays par l'URSS : "Dans l'Orient arriéré, le droit électoral généralisé et les "libertés formelles" ne sont pas applicables aux masses laborieuses qui ont subi durant des siècles la dictature féodale et l'obscurantisme spirituel et sont encore empêtrées dans les traditions féodales-patriarcales. L'intervention despotique dictatoriale de l'avant-garde avancée de la révolution est indispensable afin d'écarter du pouvoir tous les éléments oppresseurs-exploiteurs." 1922; p. 344.

- p. 390 : le décret du 15 décembre 1930 (sous Staline, donc) "stipule qu'un ouvrier cherchant du travail peut être contraint à accepter n'importe quelle tâche qui lui est offerte, dans n'importe quelle région."

- "Quelle est la cause des fluctuations de la main-d'œuvre ?

C'est l'organisation défectueuse des salaires, le système défectueux des tarifs, c'est le nivellement "gauchiste" dans le domaine des salaires.

Pour remédier à ce mal, il faut supprimer le nivellement et briser l'ancien système des tarifs. Pour remédier à ce mal, il faut organiser un système de tarifs, qui tienne compte de la différence entre le travail qualifié et le travail non qualifié, entre le travail pénible et le travail facile." J. Staline, 1931, pp. 391-92.

- "La tâche des syndicats est d'élever la productivité, d'augmenter le revenu national, de produire davantage, mieux et à meilleur marché." A. Zapotocky, président du Conseil (?) tchécoslovaque, 1952, p.409.

- dans le même ordre d'idées, peut-être se souvient-on du "prurit égalitaire" évoqué par le grand démocrate du Point C. Imbert. On lisait de même dans la Pravda de Bratislava en 1951 une dénonciation des "fâcheuses tendances égalitaristes des éléments retardataires." (p. 409)

- p. 443, on trouve le poème écrit par Brecht après l'écrasement de la révolution est-allemande de 1953, dans laquelle il conseille au gouvernement, s'il n'est pas content du peuple, "d'en élire un autre", formule souvent citée ou évoquée depuis le référendum du 29 mai.

- un texte satirique enfin, dont l'auteur est L. Kolakowski, publié en 1957, évoque ce que n'est pas le socialisme :
"Un Etat qui aimerait voir son Ministère des Affaires étrangères déterminer l'opinion politique de toute l'humanité (...)
Un Etat qui distingue difficilement une révolution sociale d'une agression armée." (p.491)

Evidemment, comparaison n'est pas raison, mais qui se sent morveux...

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mercredi 15 juin 2005

La mondialisation n'existe pas.

Cela fait longtemps, en fait depuis l'apparition dans le langage courant de ce terme, que je pense que "mondialisation" ne veut pas dire grand-chose, que "capitalisme" est suffisant. Et commençant enfin à lire Marx via l'anthologie de K. Papaioannou, je tombe sur ces lignes, écrites en 1858 :

"La tendance à créer le marché mondial existe donc immédiatement dans la notion de capital. Toute limite lui apparaît comme un obstacle à surmonter. Il commencera par soumettre chaque élément de la production à l'échange et par abolir la production de valeurs d'usage immédiate n'entrant pas dans l'échange : il substitue donc la production capitaliste aux modes de production antérieurs qui, sous son angle de vue, ont un caractère naturel [bassement spontané]. Le commerce cesse d'être une fonction permettant d'échanger l'excédent entre les producteurs autonomes : il devient une présupposition et un élément fondamental embrassant toute la production." (Grundrisse, in Marx et les marxistes, Gallimard, "Tel", p.156).

S'il ne s'agissait que d''une querelle de mots, il suffirait de rendre hommage sur ce point à la clairvoyance de Marx. Mais cela signifie que la "mondialisation" n'est pas une déviation, une exagération regrettable du capitalisme : elle n'est que le nom de la progression du capitalisme dans l'espace comme dans les consciences et les comportements. Ce n'est donc pas quelque chose que l'on corrige, mais quelque chose que l'on doit changer. Le pouvoir, et pour quoi faire, sont d'autres histoires - auxquelles nous assisterons sans doute, tôt ou tard.

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