dimanche 10 juin 2012

Alain, merde...

...je n'ai pas que ça à foutre, pourtant. Mais lorsque j'entends (10eme minute) : "J'estime qu'un mec qui n'a pas tourné un mètre de pellicule ne peut pas parler de cinéma", ça me désespère.

Sortons la grosse artillerie, c'est-à-dire les grands mots. Je viens de prendre en note ce passage de Chesterton :

"L'affaire [une polémique théologique à laquelle fut mêlée saint Thomas d'Aquin] vaut d'être examinée de près si l'on veut commencer à comprendre l'étrange histoire du christianisme. Elle met en évidence un caractère presque inquiétant, marque constante et unique de la foi, bien qu'il ne soit jamais mentionné par les modernes, amis ou ennemis. L'Antéchrist, l'ombre du Christ, en est un symbole ; et l'antique expression dit bien qui nomme le Diable, singe de Dieu. C'est la loi qui veut que le faux ne soit jamais aussi faux que lorsqu'il emprunte les dehors du vrai." (Saint Thomas du Créateur, p. 62)

D'évidence, ceci est entre autres une réflexion d'ordre méthodologique : c'est parfois lorsqu'on est le plus près de la bonne formulation que l'on en est le plus loin, ou que l'on peut le plus induire son public en erreur, précisément parce que ce que l'on dit semble vrai. Le Diable se cache dans les détails, comme dit une autre « antique expression ». Mais qu'il soit clair que ce souci de rigueur ne doit pas déboucher sur une forme de sectarisme telle que je l'ai récemment critiquée chez le même Alain Soral, qu'il ne faut donc pas, c'est le cas de le dire, chercher à « diaboliser ».

Soyons par conséquent précis. On voit bien ce qu'Alain Soral veut dire au fond - un éloge, auquel je souscris, du concret, du « terrain », de la pratique, etc. On voit aussi aisément ce qui coince : à ce compte-là, on ne peut juger si un plat est bon ou mauvais tant qu'on n'a pas cuisiné, on ne peut aimer (ou pas) la tour Eiffel si l'on n'a pas dessiné et fait construire un monument, on ne peut donner son opinion sur une symphonie de Beethoven si l'on n'a pas écrit soi-même neuf symphonies pour orchestre, Wagner ne pourrait qu'écrire de la « branlette » sur Beethoven, Webern sur Wagner, etc. Pour rester dans le domaine du cinéma, rappelons que le plus grand critique du XXe siècle, André Bazin, n'a jamais « tourné un mètre de pellicule », que Truffaut, Godard, Rivette étaient de grands critiques même en n'ayant jamais ou fort peu tourné, que M.-É. Nabe est souvent pertinent quand il écrit sur le cinéma...

Mais ce n'est pas cette trop facile réfutation d'une formulation trop unilatérale qui est intéressante, c'est, une fois encore, ce que cette formulation révèle.

Le critique du cinéma, puisque c'est lui qui est visé, et à travers lui une certaine forme d'intellectuel bourgeois, peut être très con, prétentieux, branleur intellectuel, tout ce que l'on veut, son regard est aussi légitime que celui de Popu qui va au cinéma tous les trois mois ou se contente de ce que les chaînes hertziennes lui proposent. Si le second a le droit de juger, et l'on n'imagine pas A. Soral remettre en cause ce droit, le premier aussi, tout petit merdeux qu'il puisse éventuellement (et souvent) être. Nous sommes ici dans un domaine où il faut presque prendre la défense des intellectuels contre les classes populaires : à tout le moins, savoir ce qu'il en coûte de jouer Popu contre les bourgeois.



Alain Soral prend régulièrement pour cible ces intellos bourgeois et souvent petit-bourgeois. On peut tout leur reprocher, la matière ne manque certes pas. Mais il ne faut pas oublier que ce sont eux qui font le goût. Chateaubriand a pu écrire qu'on ne doit pas s'étonner de lire plein de conneries en régime de liberté d'expression et de liberté de la presse

(je n'ai pas noté la référence, mais dans L'Équipe de l'autre jour un cuisinier qui a participé à l'émission Top Chef et qui va commenter le football sur M6, disait, en substance : "En France, il n'y a plus de tabous mais on n'a le droit de parler de rien." Le gars est présenté comme un bourrin, mais j'avoue avoir trouvé ça assez finaud.)

, estimant que ces libertés entraînent nécessairement un certain déchet et qu'il faut faire avec. On pourrait considérer que Chateaubriand fournit ici sans le vouloir des armes à une critique de la démocratie qui se ferait dans l'esprit d'un Maurras (lequel détestait l'auteur des Mémoires d'outre-tombe), mais laissons cela et utilisons un raisonnement analogue pour notre propos : le petit merdeux petit-bourgeois est, depuis qu'il y a des bourgeois, c'est-à-dire depuis le XIIIe siècle, une composante essentielle de l'histoire de l'Art. Ceci que ce soit dans la réception des oeuvres, dans leur création, ou dans l'économie générale de l'art. Il nous faut de ce fait supporter quelqu'un comme Beigbeder, je suis bien d'accord que c'est pénible. Mais le temps fait son travail, les Beigbeder disparaissent, les Proust et les Céline restent. Bourgeois, Marcel et Ferdinand ? Ferdinand ?? Non seulement il y a de multiples manières d'être bourgeois, mais il est typiquement bourgeois de critiquer le bourgeois, et typiquement bourgeois de jouir de la critique du bourgeois.

Le bourgeois a mauvaise conscience, tout simplement parce que, in fine, il est le produit et le représentant du commerce (même s'il n'est pas nécessairement lui-même dans le commerce) et qu'il sait bien qu'il y a plus glorieux. Certes on peut trouver beaucoup de complaisance dans cette mauvaise conscience. Certes il y a de quoi ironiser à voir tel ancien soixante-huitard devenu agent d'assurances fortuné lire Rimbaud ou Conrad dans la Pléiade et son jardin, en rêvant d'un destin plus aventureux que celui qu'il s'est choisi. Hommage du vice à la vertu... Certes, et surtout, le grand artiste, bourgeois ou non d'origine (on connaît l'importance des aristocrates, notamment déchus, dans l'histoire de la littérature), dépasse finalement ces antinomies et contradictions, et c'est une des raisons pour lesquelles il « passe à la postérité ». De ce point de vue, Marcel n'est pas plus bourgeois que Ferdinand.

On peut me répondre que j'ai une conception bien large du bourgeois, ajouter qu'il est normal que les artistes et leur public soient en majorité bourgeois puisque les bourgeois forment la majorité de la population. Ce dernier argument n'est à prendre en considération que depuis peu, la France étant restée très longtemps un pays rural. Quoi qu'il en soit, tout ce qui précède n'est qu'une mise à plat des présupposés du lieu commun qui veut qu'en civilisation profane l'art se soit peu à peu substitué à la religion en matière de sacré. Il est on ne peut plus logique que ce soit la même classe qui ait porté le mouvement de désacralisation du monde et cherché des remèdes (pas seulement dans le domaine de l'art, pensons aux mythologies politiques, à la publicité...) à cette désacralisation. Dit autrement : il ne faut pas compter sur les ouvriers et les paysans pour contribuer directement et de façon significative à l'histoire de l'art. Même le jazz ne contredit pas fondamentalement ce diagnostic. L'art populaire peut être merveilleux, il a nourri pendant des lustres ce que l'on a coutume d'appeler l'art (et de ce point de vue il n'est pas étonnant que les deux domaines entrent en crise en même temps, au moment d'ailleurs et justement, où le mouvement de désacralisation que j'ai évoqué touche l'art lui-même, où le Mal vainc le remède), mais il est à la fois éphémère et auto-suffisant : ce n'est pas une critique, juste le constat qu'il faut d'autres classes sociales, prêtres, aristocrates, bourgeois, pour lui donner une certaine pérennité et l'inscrire dans une certaine histoire. On peut considérer qu'une société sans artistes, sans la catégorie d'artistes, soit que tout le monde participe à l'art collectif (les Sauvages), soit que l'art y soit soumis à quelque chose de plus haut (Antiquité ou Moyen Age chrétien) vaut mieux que la société qui a produit la figure de l'artiste, c'est une thèse tout à fait soutenable. Il faut juste mesurer les implications d'une telle thèse - ceci sans oublier que c'est aussi notre regard bourgeois et notre idée bourgeoise d'une histoire de l'art qui nous font prendre au sérieux, ce qui implique notamment un investissement dans leur conservation et préservation, certaines formes d'art, nègre par exemple.

(Tout cela peut être symbolisé par quelqu'un comme André Breton, qui est à la fois le prototype de l'intellectuel petit-bourgeois antipathique, et l'homme à qui l'on doit, d'une part, la découverte de Lautréamont ou la valorisation de l'art nègre, et d'autre part l'énergique stimulation de grands artistes comme Artaud, que, comme le dit quelque part M.-É. Nabe, il a aidés à se révéler à eux-mêmes.)

- Enfin Soral vint ? On peut interpréter de deux façons, aussi bien le passage qui m'a fait pondre cette note que ce qu'il arrive au Président de dire sur l'art ou sur ses confrères. Ces deux interprétations ne sont d'ailleurs pas contradictoires. L'interprétation critique, vous venez de la lire ; l'interprétation plus favorable reviendrait à dire qu'A.S. enregistre le fait que la figure bourgeoise de l'artiste est sinon complètement exténuée, en tout cas bien usée. Diagnostic à l'appui duquel j'ai moi-même fourni des arguments. A ce sujet, précisons que j'ai toujours autant de réserves sur la notion de « désacralisation », utilisée ici par commodité : je l'ai écrit souvent, notre monde n'est pas désenchanté, il est mal enchanté. Et, justement, un des bons enchantements qu'il avait trouvés, l'art, a quelque peine à accomplir sa fonction. Ce qui, après tout, dans un monde où seul l'Enculisme fonctionne à peu près, et encore - l'Enculisme étant anthropophage, il y a des limites logiques à son fonctionnement -, n'est pas bien étonnant.

Une conclusion ? Je la prendrai, sans malignité, chez Marc-Édouard Nabe. La phrase qui suit paraîtra peut-être exagérément idéaliste ou spiritualiste. Elle fournit pourtant je crois un début de clé, si j'ose dire, à notre problème :

"La tristesse du sida est accrue par l'absence de grands esprits qui auraient pu en parler. Il y a cent ans ce n'est pas Jean-Paul Aron ou Hervé Guibert qui auraient été touchés mais Oscar Wilde ou Proust. Vous imaginez ce que Proust aurait écrit sur le sida ? Et Otto Weininger ? Même Pasolini et Fassbinder sont morts trop tôt, et pas de ça. Voilà une maladie qui attend sa transcendance. Alors, on la guérira. Tant qu'une immense oeuvre d'art ne sublimera pas le sida, les hommes en mourront. Oui, je crois toujours à la rédemption du mal par l'art." (Rideau, 1992, p. 35)


P.S. : sur le même sujet, les réflexions de Vincent Descombes me semblent rester instructives : si l'écrivain "incarne à sa façon le sacré du groupe, à savoir l'autonomie individuelle", et là encore c'est tout aussi vrai de Marcel que de Ferdinand, il est aussi bien la respiration de cette société qu'une partie intégrante de cet individualisme qui fait qu'elle s'auto-dévore. Peut-être y aurait-il d'ailleurs, sans se laisser abuser par des métaphores faciles, des idées à creuser sur les rapports entre sida, sexualité, place des homosexuels (Abellio a une intuition assez intéressante je trouve sur l'espèce d'admiration sacrificielle dont ils sont l'objet, je vous en reparle un jour), individualisme, fidélité et confiance, etc., en société enculiste.

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mercredi 16 décembre 2009

Saint Dominique, relaps et saint...

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Dominique Zardi obsèques Bashung

The one and only Dominique Zardi, en train de faire le con avec son alter ego Attal chez Chabrol, puis seul, statue du commandeur à l'enterrement d'Alain Bashung (photo © Un-ami-à-moi)...


Décédé il y a deux jours après une carrière remplie d'à peu près 500 films, D. Zardi illustrait à sa manière ce fantasme de la modernité artistique :

"L'art que nous possédons aujourd'hui est un résidu que nous a laissé une société aristocratique, résidu qui a été encore fortement corrompu par la bourgeoisie. Suivant les meilleurs esprits, il serait grandement à désirer que l'art contemporain pût se renouveler par un contact plus intime avec les artisans ; l'art académique a dévoré les plus beaux génies, sans arriver à produire ce que nous ont donné les générations artisanes." (G. Sorel, Réflexions sur la violence, 1907, Marcel Rivière, 1972, pp. 44-45)

D'une manière générale, je trouve que les artistes et esthètes sont un peu sévères avec le bourgeois, je vous en parlerai plus avant à l'occasion - il suffit d'ailleurs de voir ce qu'il reste de l'art quand le bourgeois s'y intéresse moins et/ou se noie dans l'indifférenciation de la classe moyenne. Passons : ces lignes du syndicaliste révolutionnaire Sorel, on les trouverait sans grande modification au fil d'interviews de Jean Renoir, ou dans les Cahiers du cinéma, en 1955 comme en 1990, et bien sûr dans d'autres domaines artistiques. La figure de l'artisan comme ce qui permettrait de sortir des jeux effectivement pervers entre l'artiste et le bourgeois, qui ont autant besoin l'un de l'autre qu'ils ont parfois de mal à s'accepter l'un l'autre ; la figure de l'artisan qui permettrait d'échapper au mensonge romantique, pour parler comme R. Girard, de l'artiste supposé anti-conformiste et qui occupe pourtant une place précise (et épuisante) dans le système... cette figure hante l'artiste moderne de la même façon que, vous ne l'ignorez pas, l'individualisme moderne est hanté par son contraire le holisme, et elle a effectivement contribué parfois à la conception de grandes oeuvres. Mais, sauf exceptions importantes comme Hollywood jusqu'aux années 50, elle ne peut être qu'un point-limite ou un fantasme, dans une société individualiste. Ce pourquoi elle revient périodiquement, sans pouvoir s'imposer.


Ces réflexions inspirées par le décès de Dominique Zardi étant énoncées, revenons à notre sujet du jour.

Il n'apparaît à ce comptoir que de temps à autre, mais le Bernanos pamphlétaire (je connais trop mal le romancier, lu par intermittences il y a presque vingt ans maintenant) me saisit de plus en plus - à la fois parce qu'il me séduit et parce que, tel un des esprits du Drôle de Noël de M. Scrooge, il me prend par le col et me pousse à comparer mes espérances et ce que je fais de ma vie au jour le jour.

Quelques sentences aujourd'hui donc, pour le profit de tous (Les grands cimetières sous la lune, je cite d'après l'édition Pléiade) :

la légitime défense : "ce droit qui me paraît de plus en plus réservé à une certaine catégorie de citoyens et comme inséparable du droit de propriété, au point qu'on peut bien défendre à coups de fusil sa maison, même si l'on en a plusieurs, alors ne peut défendre par les mêmes moyens son salaire, même si l'on ne possède rien d'autre..." (p. 485) - eh oui, c'est ça, l'esclavage salarié, il y a toujours un moment où l'on est plus esclave que salarié !


KIRK DOUGLA S SPARTACUS

En même temps, un esclave révolté, ce peut être un peu lourdaud...


"L'homme de bonne volonté n'a plus de parti, je me demande s'il aura demain une patrie." (p. 499)

"Le démocrate, et particulièrement l'intellectuel démocrate, me paraît l'espèce de bourgeois la plus haïssable. Même chez les démocrates sincères, estimables, on retrouve cet inconscient cabotinage qui rend insupportable la personne de M. Marc Sangnier : « Je vais au Peuple, je brave sa vue, son odeur. Je l'écoute avec patience. Faut-il que je sois chrétien... Il est vrai que Notre-Seigneur ma donné l'exemple ! » Mais Notre-Seigneur ne vous a pas donné cet exemple ! S'il a fait sa société d'un grand nombre de pauvres gens - pas tous irréprochables - c'est parce qu'il préférait, je suppose, leur compagnie à celle des fonctionnaires. (...) Quant aux potentats du haut commerce, discutant du dernier Salon de l'automobile ou de la situation économique du monde, ils me font rigoler. Au large ! Au large ! Ce qu'on appelle aujourd'hui un homme distingué est précisément celui qui ne se distingue en rien. Comment diable peut-on les distinguer ?" (pp. 548-49)

La Ve République post-gaullienne en quelques mots : "Est-il utile de prétendre réprimer l'anarchie politique ou sociale par des moyens tels que, ridiculisant tout scrupule, ils favorisent une espèce d'anarchie morale d'où sortira tôt ou tard une anarchie politique et sociale pire que la première ? Nous savons déjà ce qu'est la guerre totale. La paix totale lui ressemble, ou plutôt ne se distingue nullement d'elle. Dans l'une comme dans l'autre, les gouvernements se montrent, à la lettre, capables de tout." (p. 556)

"Dieu ! laissez votre vieux scrupule de ménager un ordre qui se ménage si peu qu'il se détruit lui-même. (...) A toutes les questions qui vous sont désormais posées, est-il donc si difficile de répondre par un oui ou par un non ? Ainsi parlent les gens d'honneur. L'honneur est aussi une chose de l'enfance. C'est par ce principe d'enfance qu'il échappe à l'analyse des moralistes, car le moraliste ne travaille que sur l'homme mûr, bête fabuleuse inventée par lui, pour la commodité de ses déductions. Il n'y a pas d'hommes mûrs, il n'y a pas d'intermédiaire entre un âge et un autre. Qui ne peut donner plus qu'il ne reçoit commence à tomber en pourriture [et cela vaut pour les civilisations comme pour les individus, à bon entendeur...]. Ce que disent la morale ou la physiologie sur ce point important n'a pour nous aucun intérêt parce que nous donnons aux mots de jeunesse et de vieillesse un autre sens qu'eux. L'expérience des hommes, et non de l'homme, nous apprend vite que jeunesse et vieillesse sont affaire de tempérament ou, si l'on veut, d'âme. J'y reconnais une sorte de prédestination. Ces vues, avouez-le, n'ont absolument rien d'original. Le plus obtus des observateurs sait parfaitement qu'un avare est vieux à vingt ans [revoilà Scrooge... mais Dickens lui laisse une chance que Bernanos, assez augustinien sur ce coup, semble lui refuser]. Il y a un peuple de la jeunesse. C'est ce peuple qui vous appelle, c'est ce peuple qu'il faut sauver. N'attendez pas que le peuple des vieux ait achevé de le détruire par les mêmes méthodes qui jadis, en moins d'un siècle, ont eu raison des Peaux-Rouges. Ne permettez pas la colonisation des Jeunes par les Vieux ! Ne vous croyez pas quittes envers ce peuple par des discours, fussent-ils même imprimés. Au temps où les Pharisiens d'Amérique décimaient scientifiquement une race mille fois plus précieuse que leur dégoûtant ramas, les Indiens de Chateaubriand et de Cooper ne partageaient-ils pas avec l'Écossais de Walter Scott les savoureux loisirs des chattes romanesques qui se régalent de pitié comme de sang frais ?" (pp. 521-22)

Le passage sur les Indiens suffit me semble-t-il à répondre aux questions que je me posais il y a plus d'un an (dans un texte où je vous annonçais une livraison sur Bernanos et le jeunisme... que voici donc), sur ce que Bernanos aurait pensé de notre actuel « choc des civilisations ».

Deux pistes d'analyse :

- la colonisation des Jeunes par les Vieux a eu lieu, bien évidemment, au fil des progrès de l'individualisme (avec un rôle non négligeable en la matière des « nouveaux philosophes ») et de la raréfaction des jeunes (au sens usuel) en Occident, heil Yonnet. Mais on sait ou on devrait savoir (cf. Arendt pour l'impérialisme fin XIXe, Verschave pour la Françafrique) que la colonisation implique souvent une colonisation à rebours - ce que l'on dénonce habituellement sous le vocable de jeunisme. Vous connaissez la situation : des jeunes déjà vieux, des vieux qui veulent « rester jeunes », ce qui veut plutôt dire qu'ils ne l'ont jamais été (c'est à se demander si Mai 68 ne fut pas aussi, voire d'abord, une révolte de vieux !), etc. ;

- le tout début du texte : "laissez votre vieux scrupule de ménager un ordre qui se ménage si peu qu'il se détruit lui-même" - c'est un pas que j'hésite encore, conceptuellement et pratiquement, à franchir, je vous en parlais l'autre jour. Et cela rejoint cette autre alternative : "est-il donc si difficile de répondre par un oui ou par un non ? Ainsi parlent les gens d'honneur." (La suite immédiate : "L'honneur est aussi une chose de l'enfance", me laisse je l'avoue un peu sceptique. De l'enfance, peut-être, mais des enfants ? Les petits d'homme apprennent bien vite duplicité, fausse bonne conscience et vraie mauvaise foi - alors même que leurs parents essaient de tenir leur parole et de ne pas les décevoir...) On pourrait alléguer que la société moderne est justement une société où il est toujours difficile de répondre seulement par oui ou par non, et que cela explique en partie le peu de cas qu'elle fait de l'honneur, mais n'est-ce pas là précisément du pharisianisme ? Depuis quand se conduire en homme d'honneur est-il supposé être facile et à la portée de tous ? - En même temps, s'il faut non seulement être courageux, responsable et fiable, mais intelligent, ça devient surhumain...

Mais qui ne risque rien n'a rien, et qui ne peut donner plus qu'il ne reçoit...


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lundi 1 septembre 2008

"Une étrange instabilité mentale..."

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D. Cohn-Bendit devant L. Aragon. J'aime bien cette photo, cette sorte de passage de témoin entre deux ordures - t'as intoxiqué les gens depuis des dizaines d'années, à mon tour maintenant ! Le vieux n'est pas ravi, il sait que la tombe s'approche, il rumine sa mise au ban... - il n'en peut mais.



"Nous nous trouvons aujourd'hui dans cette situation affreuse que le sort de la France a cessé de dépendre des Français."

Parmi bien d'autres, cette phrase de Marc Bloch (L'étrange défaite, "Folio", p. 206) résonne tristement aux oreilles d'un Français de 2008 - on se demande si elle a cessé d'être vraie depuis 1940. De Gaulle fit-il plus qu'amuser la galerie ? Un peu plus, peut-être, et peut-être n'était-ce déjà pas si mal. Il n'est pas impossible non plus qu'à terme la Russie et la Chine n'en viennent, comme un effet secondaire de leur propre affirmation d'elles-mêmes, à nous redonner un poids que nous n'av(i)ons pas au sein de l'« alliance » atlantique.

(UE ou pas UE, en effet, je crois en effet que rien n'a fondamentalement changé depuis Chateaubriand, ardent propagandiste des liens franco-russes : toute alliance (commerciale, militaire...) entre la France et la Russie a tellement de chances d'entraîner l'Allemagne à sa suite (ce qu'on appelle de nos jours l'axe Paris-Berlin-Moscou) qu'elle peut avoir une influence considérable - autre chose que de s'agenouiller devant les facilités fiscales du Luxembourg ou de chercher désespérément à faire plaisir à qui nous méprise autant que l'Angleterre. Cela ne signifie pas troquer un protecteur contre un autre, ou dire amen à tout ce que fait la Russie.)

(Au passage : les opinions que l'on peut se faire sur la politique étrangère de tel ou tel pays sont une chose, on peut très bien critiquer tel ou tel comportement de la Russie ou de la Chine, mais il est un peu culotté de demander à ces pays d'être, selon nos critères, aimables, comme s'ils nous devaient quelque chose, ou, c'est l'option Libéramerde depuis X années, comme si tout ce qu'ils faisaient à l'extérieur de leur pays était discrédité tant qu'ils resteront... ce qu'ils sont, et pour un certain temps encore. (Qui plus est, tout le monde sait bien que la politique étrangère est justement le domaine où les choses changent le moins, étant donné le poids des facteurs géographiques ; la nature de la politique intérieure des pays, monarchie, démocratie, dictature, n'y change pas nécessairement grand-chose, sauf cas de bellicisme (napoléonien, hitlérien, américain...) caractérisé.) Ce n'est tout de même pas la faute de ces pays si l'Europe a ouvert tout grand ses orifices à l'enculisme ango-saxon, et en redemande chaque triste jour que Dieu fait - l'esclave dépasse le maître ces derniers temps, le premier y a pris goût, le second fatigue... Un pays s'oppose en ce moment franchement à l'enculisme en question : on peut ne pas être ravi de ce qu'est la Russie actuelle et de la façon dont elle s'y prend, mais tant que l'on ne fait pas mieux - et même, que l'on ne fait rien - de son côté...)

Quoi qu'il en soit de ces perspectives géopolitiques, le propos du jour était de porter à votre connaissance ou à votre souvenir certains passages de L'étrange défaite qui m'ont frappé par leurs résonances contemporaines - dans ces cas-là, vous ne l'ignorez pas, il reste à savoir si on se trouve devant des complaintes vieilles comme la démocratie, et finalement inhérentes à son mode de fonctionnement (c'est la thèse de Musil-Bouveresse : les plaintes contre la modernité sont une composante indispensable de la modernité), le problème étant surtout qu'"Il nous manque la fonction, non les contenus", ou si la situation de la France après la débâcle de 1940 et de la France de 2008 sont particulièrement proches - les deux solutions n'étant pas totalement exclusives l'une de l'autre, en ce qu'une plainte permanente en état de démocratie parlementaire peut être plus ou moins justifiée selon les périodes.

De tout cela je vous laisse juges, la réponse n'étant d'ailleurs pas nécessairement la même selon les thèmes abordés par M. Bloch, que voici :

- "Nos ministres et nos assemblées nous ont, incontestablement, mal préparés à la guerre. Le haut commandement, sans doute, les y aidait peu. Mais rien, précisément, ne trahit plus crûment la mollesse d'un gouvernement que sa capitulation devant les techniciens." (p. 190)

- le Parlement (de nos jours, le gouvernement) : "Capable de se résigner à frapper l'électeur à la bourse, il craignait beaucoup plus de le gêner [dans sa vie de tous les jours]." (id.)

- il importe de "retrouver cette cohérence de la pensée qu'une étrange maladie semble avoir fait perdre, depuis quelques années, à quiconque, chez nous, se piquait, peu ou prou, d'action politique. A vrai dire, que les partis qualifiés de « droite » soient si prompts aujourd'hui à s'incliner devant la défaite, un historien ne saurait en éprouver une bien vive surprise. Telle a été presque tout au long de notre destin leur constante tradition : depuis la Restauration jusqu'à l'Assemblée de Versailles. Les malentendus de l'affaire Dreyfus avaient bien pu, un moment, paraître brouiller le jeu, en confondant militarisme avec patriotisme. Il est naturel que les instincts profonds aient repris le dessus ; et cela va très bien ainsi. Pourtant, que les mêmes hommes aient pu, tour à tour, manifester la plus absurde germanophobie et nous engager à entrer, en vassaux, dans le système continental allemand, s'ériger en défenseurs de la diplomatie à la Poincaré et vitupérer contre le « bellicisme » prétendu de leurs adversaires électoraux, ces palinodies supposent, chez ceux des chefs qui étaient sincères, une étrange instabilité mentale ; chez leur fidèles, une insensibilité non moins choquante aux pires antinomies de la pensée. Certes, je n'ignore pas que l'Allemagne de Hitler éveillait des sympathies auxquelles celle d'Ebert ne pouvait pas prétendre. La France, du moins, restait toujours la France. Tient-on cependant à trouver, coûte que coûte, une excuse à ses acrobaties ? La meilleure serait sans doute que leurs adversaires, à l'autre extrémité de l'échelle des opinions, ne fussent pas moins déraisonnables. Refuser les crédits militaires et, le lendemain, réclamer des « canons pour l'Espagne » ; prêcher, d'abord, l'anti-patriotisme ; l'année suivante, prôner la formation d'un « front des Français » ; puis, en fin de compte, se dérober soi-même au devoir de servir et inviter les foules à s'y soustraire : dans ses zigzags, sans grâce, reconnaissons la courbe que décrivirent, sous nos yeux émerveillés, les danseurs de corde raide du communisme. Je le sais bien ; de l'autre côté de la frontière, un homo alpinus brun, de moyenne taille, flanqué pour principal porte-voix d'un petit bossu châtain, a pu fonder son despotisme sur la mythique suprématie des « grands Aryens blonds ». Mais les Français avaient eu, jusqu'ici, la réputation de têtes sobres et logiques. Vraiment, pour que s'accomplisse, selon le mot de Renan, après une autre défaite, la réforme intellectuelle et morale de ce peuple, la première chose qu'il lui faudra rapprendre sera le vieil axiome de la logique classique : A est A, B est B ; A n'est point B." (pp. 183-84)


Il serait regrettable de ne pas finir ce tour d'horizon par quelques remarques dans lesquelles il m'est difficile de ne pas voir le reflet de mes propres hésitations, bonnes résolutions, et, pour finir, admirations :

- à propos de l'engagement des intellectuels, et justement par rapport aux partis politiques :

"Nous n'avions pas des âmes de partisans. Ne le regrettons pas. Ceux d'entre nous qui, par exception, se laissèrent embrigader par les partis, finirent presque toujours par en être les prisonniers, beaucoup plus que les guides. Mais ce n'était pas dans les comités électoraux que nous appelait notre devoir. Nous avions une langue, une plume, un cerveau. Adeptes des sciences de l'homme ou savants de laboratoires, peut-être fûmes-nous aussi détournés de l'action individuelle par une sorte de fatalisme, inhérents à la pratique de nos disciplines. Elles nous ont habitué à considérer, sur toutes choses, dans la société comme dans la nature, le jeu des forces massives. Devant ces lames de fond, d'une irrésistibilité presque cosmique, que pouvaient les pauvres gestes d'un naufragé ?" (pp. 204-205)

- à propos de l'engagement en général :

"Tant il est vrai que la vertu, si elle ne s'accompagne pas d'une sévère critique de l'intelligence, risque toujours de se retourner contre ses buts les plus chers." (p. 175)

- à propos de la France, s'il vous plaît :

"Surtout, quelles qu'aient pu être les fautes des chefs, il y avait, dans cet élan des masses vers un monde plus juste, une honnêteté touchante, à laquelle on s'étonne qu'aucun coeur bien placé ait pu rester insensible. Mais, combien de patrons, parmi ceux que j'ai rencontrés, ai-je trouvé capables, par exemple, de saisir ce qu'une grève de solidarité, même peu raisonnable, a de noblesse : « passe encore, disent-ils, si les grévistes défendaient leurs propres salaires. » [Voilà justement les limites de la pensée d'un enculiste, voilà ce qu'il ne peut comprendre.] Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l'histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la Fête de la Fédération. Peu importe l'orientation présente de leurs préférences. Leur imperméabilité aux plus beaux jaillissements de l'enthousiasme collectif suffit à les condamner." (pp. 198-99)




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Autre passage de témoin. Nous sommes tous des petits bossus rouquins, nous sommes tous des petits facteurs châtains... Vivent les partis politiques ! Vive l'enculisme ! Vive le NPA !

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mercredi 13 février 2008

De Charles Baudelaire à Nicolas Sarkozy, VI.

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Un épisode de plus, finalement... Jacques Bouveresse est très doué pour vous montrer que ce que vous écrivez a déjà été écrit depuis longtemps, que ce que vous pensez être, au mieux une découverte personnelle, au pis un lieu commun de l'époque, est, au mieux une découverte déjà faite par quelqu'un d'autre il y a longtemps, au pis un lieu commun de toute notre modernité, si ce n'est plus. De telles démonstrations vous obligent, d'une part à relativiser la portée de vos propos, d'autre part et surtout, à se demander si ces propos ont quelque chose d'une solution, ou ne sont qu'une autre version de la Complainte du progrès ("Autrefois pour faire sa cour / On parlait d'amour..."), une participation à l'oeuvre collective de catharsis que nous menons tous en permanence pour nous venger du vertige que nous donne, encore et toujours, ce foutu « progrès », oeuvre de catharsis qui peut-être, ne soyons pas trop fonctionnalistes, ne nourrit pas le système, mais à coup sûr n'y change rien.

Le texte que je retranscris aujourd'hui est extrait d'une conférence donnée à l'école HEC, intitulée « Les managers peuvent-ils avoir un idéal ? » ; elle date de 1997 (époque "J'ai décidé de dissoudre l'Assemblée nationale", campagne Juppé-Jospin, J. Bouveresse y fera allusion). Les coupures dans les citations sont de moi et non de J. Bouveresse.


"Il y a sans doute eu une époque où le divorce entre le monde des idées et celui des réalités, entre les exigences de l'esprit et celles de la vie réelle n'était pas aussi radical. C'est peut-être avec l'événement de ce qu'on appelle le grand capitalisme, la grande industrie et le grand commerce qu'il a été consommé. Novalis remarquait déjà, en 1798, que l'esprit commercial, dans ce qu'il peut avoir de noble et peut-être même de romantique, avait disparu dès la fin du Moyen-Age pour laisser la place, même chez les marchands les plus exemplaires, à une mentalité et un comportement d'épiciers : « L'esprit commerçant noble, le grand commerce authentique n'a fleuri qu'au Moyen-Age et particulièrement à l'époque de la Hanse allemande. Les Medicis, les Fugger étaient des marchands comme ils devaient être. Nos marchands au total, sans excepter les Hope et les Tepper, ne sont rien que des épiciers. » Il y a sans doute encore des gens qui seraient prêts à parler d'une chose comme la poésie du grand capitalisme ou celle des affaires. Mais la vérité semble être plutôt que, tout comme on parle d'un désenchantement de la réalité extérieure sous l'effet des progrès de la connaissance scientifique, on pourrait aussi parler d'un désenchantement du monde de l'industrie et du commerce, qui a été la conséquence de leur progrès lui-même et le prix à payer pour la puissance qu'ils ont conquise et l'hégémonie qu'ils exercent aujourd'hui.

Novalis constatait aussi déjà, en prenant comme exemple celui de la Prusse, que l'industrie et le commerce ont fini par imposer leur paradigme et leurs normes à la vie entière et en particulier au type d'organisation politique qu'ont choisi les sociétés modernes : « Aucun Etat, écrit-il, n'a été administré davantage comme une fabrique que la Prusse, depuis la mort de Frédéric Guillaume Ier. Aussi nécessaire que puisse être peut-être une telle administration machinique pour la santé physique, le renforcement et l'habileté de l'Etat, il n'en est pas moins vrai que l'Etat, lorsqu'il est traité uniquement de cette façon, périt pour l'essentiel de cela. Le principe de l'ancien système (...) est de lier chacun à l'Etat par l'intérêt personnel. Les politiciens avisés avaient à l'esprit l'idéal d'un Etat dans lequel l'intérêt de l'Etat, égoïste comme l'intérêt des sujets, n'en serait pas moins lié à lui artificiellement d'une manière telle qu'ils se favoriseraient réciproquement l'un l'autre.

- un « marché » expressément proposé par S. Berlusconi, qui se prend volontiers pour l'Etat à lui tout seul, aux Italiens lorsqu'il accéda pour la première fois au pouvoir.

On a dépensé énormément de peine pour résoudre cette quadrature du cercle ; mais l'égoïsme brut semble être incommensurable, antisystématique. Il ne s'est laissé en aucune façon limiter, ce qu'exige pourtant nécessairement la nature de toute organisation politique.

- Castoriadis passe par là...

Entre-temps, du fait de l'acceptation formelle de l'égoïsme commun comme principe, un mal énorme a été causé et le germe de la révolution, de nos jours, ne réside nulle part ailleurs que là. Avec l'accroissement de la culture, les besoins ne pouvaient pas ne pas devenir plus divers

- ils deviennent surtout la base du système.

et la valeur des moyens qui permettent de les satisfaire s'élever d'autant plus que le mode de pensée moral était resté en arrière par rapport à tous ces raffinements de la jouissance et du confort. (...) »

Ce que nous dit ici Novalis est que l'égoïsme, dont on pouvait penser qu'il était la seule grandeur qui se prête à la mesure, au calcul, à la prévision et à la gestion rationnelle, est en réalité par essence sans mesure, sans limites et sans règles. Un système politique construit uniquement sur lui ne peut procurer à ses adhérents que les avantages éphémères du joueur qui profite momentanément de la faiblesse ou de l'ignorance des autres ; aucun bonheur durable ne peut résulter de la confrontation entre des joueurs qui, pour avoir été trompés, ont appris eux-mêmes à tromper ou entre des joueurs malhonnêtes et un Etat également malhonnête (...). Je ne crois pas qu'il y ait grand-chose à changer à ces phrases pour obtenir une description exacte de la situation actuelle et une formulation adéquate de ce qui constitue aujourd'hui le problème principal. Tout le monde se rend compte plus ou moins aujourd'hui, y compris, bien entendu, les entrepreneurs et leurs marchands,

- et notre bien-aimé et schizophrène président,

qu'on ne peut pas construire uniquement sur l'égoïsme, le calcul et la ruse et qu'il faudrait un correctif altruiste, qui ne peut pas être laissé, comme il l'est aujourd'hui pour l'essentiel, exclusivement à la bonne volonté, à la générosité et à la moralité individuelles. Mais personne n'est en mesure de dire pour l'instant quel est le type d'organisation sociale et politique qui pourrait lui permettre de se concrétiser et de s'exprimer un peu plus efficacement.

- citons de nouveau Chateaubriand : « C'est précisément le devoir qui est un fait, et l'intérêt une fiction. », et continuons :

C'est le problème que Musil a évoqué à la fin de sa vie, lorsqu'il s'est demandé si ce qu'il appelle le « désordre de la démocratie », considéré d'après l'exemple américain, était réellement capable d'engendrer un ordre et, qui plus est, un ordre humain. La réponse qu'il suggère est que l'égoïsme individuel qui a engendré les systèmes qui reposent sur la démocratie en politique et la loi du marché en économie, peut produire le mouvement et le progrès, mais non l'ordre lui-même, qui doit faire appel à des dispositions d'un autre type dans l'individu. Ce qu'engendrent l'égoïsme et les pulsions égoïstes en général n'est pas l'ordre, mais la combinaison du progrès et du chaos social. Il y a dans cette constatation quelque chose que l'on pourrait considérer comme tout à fait prémonitoire. Car la combinaison du progrès avec le chaos social semble être, de plus en plus, celle dans laquelle nous sommes condamnés à vivre aujourd'hui. « Si le progrès est fondé égoïstement, écrit Musil, le petit peu [!] d'ordre l'est par la puissance relativement non égoïste, désintéressée, inappétitive (avec organes appétitifs). » Mais la difficulté provient justement du fait que cette puissance non égoïste n'a jamais réussi à se doter d'organes qui aient une efficience comparable de près ou de loin celle des dispositifs qui ont assuré le succès si remarquable de sa rivale égoïste.

- c'est vrai et c'est faux : l'exemple des Trobriand montre qu'il est possible de faire jouer des composantes égoïstes dans le sens de la collectivité (et du cérémonial) : plus je donne, plus je suis grandi aux yeux des autres, et ainsi de suite. Mais nous ne sommes pas alors dans le monde des besoins ni des individus, et il se peut que la notion même d'égoïsme ne soit pas tout à fait pertinente, ceci dit sans idéaliser quiconque.

Ce pourquoi la notion de « correctif altruiste » est ambiguë : il se peut qu'à partir du moment où l'égoïsme individuel a été séparé d'autres composantes, il ne soit plus possible du tout de le « corriger ». C'est le schéma de la boîte de Pandore, de la digue abattue, ou, pourquoi pas, ce que l'on peut appeler le mécanisme de l'activation d'un gène : tel gène (du suicide, de la pédophilie, pour rester dans le contexte sarkozyste) est présent dans une grande majorité des individus et inactif, à la suite de certaines circonstances il est activé chez untel, il devient alors très difficile audit untel, voire impossible, d'échapper à son action. Adam Smith le moraliste a activé celui de l'égoïsme.

Cela expliquerait l'impuissance que Jacques Bouveresse analyse dans les paragraphes suivants.


Et comme il s'agit avant tout et pour tout le monde d'être efficace, c'est essentiellement sur celle-ci [la rivale égoïste] qu'on est réduit à compter à nouveau pour assurer non seulement le progrès et le mouvement, mais également le minimum d'ordre et de cohésion sociale dont il est impossible de se passer.

- c'est ça, le minimum... Notre civilisation ne peut-elle être, au mieux, qu'une civilisation du minimum ? Peut-elle faire autre chose que de viser un minimum de stabilité, en laissant aller le reste, sur lequel elle n'a aucun contrôle ? D'où que (s'il a des papiers et un compte en banque pas trop vide, s'il ne fume pas, etc.), l'individu moyen s'y retrouve toujours plus ou moins - mais avec quel ennui.

Tout le monde est prêt aujourd'hui à concéder, au moins implicitement, y compris probablement ses représentants les plus typiques et ses défenseurs les plus convaincus, que le capitalisme a construit sur une vision de l'homme qui est beaucoup trop unilatérale pour ne pas laisser subsister un déficit insupportable. Mais personne ne sait réellement comment il faudrait s'y prendre pour essayer de combler celui-ci.

Une chose qui devrait donner à réfléchir, dans la compétition électorale à laquelle nous assistons en ce moment, est l'obstination presque émouvante avec laquelle chacun des deux camps prétend incarner la modernité réelle et accuse l'autre d'archaïsme. On pourrait croire que, dans une époque que certains philosophes ont qualifiée de « postmoderne », l'homme ordinaire est suffisamment instruit par l'expérience pour être devenu passablement sceptique à l'égard des bienfaits supposés de la modernité. La modernisation devrait, bien entendu, être un moyen en vue d'autre chose, même si l'on ne sait plus très bien quoi, et non une fin en soi. Car rien n'autorise à l'identifier automatiquement à l'amélioration et au progrès, même si le mot « progrès » est utilisé généralement comme si la modernisation, le développement et la croissance signifiaient aussi nécessairement le progrès. Il est probable, malheureusement, que ce qu'on appelle aujourd'hui le « progrès » et qui, à l'époque des Lumières, avait encore un sens bien différent, n'en a plus aujourd'hui d'autre que celui-là. Mais, en même temps, on ne peut guère être surpris que nos sociétés continuent à concentrer l'essentiel de leurs efforts sur la seule chose qu'elles sachent réellement faire et dans laquelle elles excellent, à savoir, justement, avancer, même si personne ne sait plus très bien où. Il se pourrait, effectivement, que l'on ait cessé depuis longtemps de savoir où l'on va. Mais ce qui importe, de toute façon, est de se remuer et d'avancer. Pour ceux qui confondent le mouvement avec le progrès, la situation semble se résumer à ceci que, même si on ne sait plus très bien on l'on va, il est important, en tout cas, d'y aller le plus vite et le plus énergiquement possible. Comme le suggère une comparaison que nos hommes politiques utilisent volontiers pour stimuler l'ardeur d'un pays que l'on dit gagné par la morosité, il s'agit avant tout de faire la course en tête ou en tout cas dans les premiers et de ne pas se laisser lâcher par d'autres concurrents.

Le problème qui subsiste est que beaucoup de gens sentent plus ou moins confusément qu'arriver le premier dans une course qui ne mène peut-être nulle part n'est pas nécessairement un objectif capable de susciter un enthousiasme réel. Il pourrait sembler qu'il s'agit là essentiellement d'une réflexion d'intellectuel. Mais les quelques contacts qu'il m'arrive d'avoir, de temps à autre, avec des gens qui exercent des responsabilités importantes dans le domaine de l'économie et de la finance me donnent l'impression que cette question est loin de leur être aussi étrangère qu'on pourrait le croire à première vue. Certains d'entre eux se demandent réellement où nous allons et semblent même beaucoup plus pessimistes que je ne le suis moi-même sur la possibilité que les choses continuent encore longtemps de cette façon.

- il n'y a que la journaille pour croire au conte de fées libéral, ou pour faire semblant d'y croire... Ceux qui connaissent le système de l'intérieur sont les premiers à savoir qu'il fonctionne sur deux piliers pour le moins instables : « Chacun pour soi » et « Après moi le déluge », il s'agit surtout de gagner assez de fric assez vite, pour être à l'abri, croit-on, le jour où tout s'écroulera... Et il y a ici encore un cercle vicieux, puisqu'on encourage les gens à se comporter ainsi, par peur qu'ils découvrent la vérité et pour justifier sa propre activité, faire croire que l'on contribue au bien public...

Le pessimisme, en l'occurrence, n'a rien de moral ou de philosophique. Il peut y avoir des raisons plus techniques et plus sérieuses que celles des moralistes et des philosophes de considérer que nous marchons en permanence sur le fil d'équilibres précaires et que la rupture et la catastrophe peuvent très bien se produire un jour ou l'autre. Le système de l'économie planétaire et du marché mondial dans lequel nous sommes entrés désormais pour le meilleur et pour le pire est peut-être suffisamment instable pour posséder la flexibilité et l'adaptabilité qui sont aujourd'hui plus que jamais indispensables ; mais il l'est peut-être aussi beaucoup trop pour être véritablement rassurant. De toute façon, en attendant, le sentiment général est que nous n'avons pas d'autre choix que celui qui consiste à continuer, c'est-à-dire malheureusement, pour une part essentielle, à laisser aller les choses comme elles vont et à faire simplement comme si nous réussissions véritablement à les orienter et à les contrôler." (Essais, t. 2, Agone, 2001, pp. 170-75)

Et c'est ainsi que Sarkozy est grand (mais qu'il en a une toute petite).


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(La belle et la bête, Carla et Nicolas, Eve et le serpent, la fée et le crapaud, la beauté découvrant l'égoïsme... On peut presque tout faire dire à certaines images.)

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mardi 22 mai 2007

"Let's go home, Debbie !" (Si les ricains n'étaient pas là...)

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La découverte des saillies anti-américaines qui parsèment les textes de Baudelaire consacrés à Poe laissent un sentiment mêlé : notre grand poète-théoricien fut-il génial prophète ? Est-il au contraire le parfait représentant d'un état d'esprit français facile et envieux ? A moins que ce qui fut sa lucidité propre ne soit devenu au fil du temps pont-aux-ânes de notre suffisance et de notre inquiétude.

On peut aussi considérer que lorsqu'il évoque les Etats-Unis, Baudelaire parle surtout de la France - comme ce sera le cas lorsqu'il séjournera en Belgique - et comme nous faisons beaucoup nous-mêmes - si nous n'avions pas le sentiment que "notre continent [est] déjà trop américain" ("Pléiade", t. II, p. 293), nous ne serions pas plus choqués par les fast-foods et Paris Hilton que nous ne le sommes par le goût des chinois pour la viande de chien ou que nous ne l'avons été par l'élection d'une actrice porno à la députation en Italie.

Les textes que je vais citer - au même titre d'ailleurs que ceux de Chateaubriand, qui, lui, a vu l'Amérique naître - n'en sont pas moins fulgurants. Baudelaire fait même ce que Chateaubriand, qui a pourtant connu les Indiens, et sauf erreur de ma part, ne fait pas, au moins explicitement et d'un point de vue théorique, à savoir du comparatisme antropologique entre l'avant - les sociétés primitives - et l'après - le futur, l'Amérique (cette "grande barbarie éclairée au gaz" (p. 297)).

Cela commence par une incise (p. 321) : "Dans ce bouillonnement de médiocrités, dans ce monde épris des perfectionnements matériels - scandale d'un nouveau genre qui fait comprendre la grandeur des peuples fainéants..." - et cela se poursuit, quelques paragraphes plus loin (pp. 325-326), par une analyse, comme si Baudelaire reprenait cette incise au vol, si j'ose dire, et s'attachait à l'approfondir :

"Nul philosophe n'osera proposer pour modèles ces malheureuses hordes pourries, victimes des éléments, pâture des bêtes, aussi incapables de fabriquer des armes que de concevoir l'idée d'un pouvoir spirituel et suprême. Mais si l'on veut comparer l'homme moderne, l'homme civilisé, avec l'homme sauvage, ou plutôt une nation dite civilisée avec une nation dite sauvage, c'est-à-dire privée de toutes les ingénieuses inventions qui dispensent l'individu d'héroïsme, qui ne voit que tout l'honneur est pour le sauvage ? Par sa nature, par nécessité même, il est encyclopédique, tandis que l'homme civilisé se trouve confiné dans les régions infiniment petites de la spécialité. L'homme civilisé invente la philosophie du progrès pour se consoler de son abdication et de sa déchéance ; cependant que l'homme sauvage, époux redouté et respecté, guerrier contraint à la bravoure personnelle, poète aux heures mélancoliques où le soleil déclinant invite à chanter le passé et les ancêtres, rase de plus près la lisière de l'idéal. Quelle lacune oserons-nous lui reprocher ? Il a le prêtre, il a le sorcier et le médecin. Que dis-je ? il a le dandy, suprême incarnation de l'idée du beau transportée dans la vie matérielle, celui qui dicte la forme et règle les manières. Ses vêtements, ses parures, ses armes, son calumet, témoignent d'une faculté inventive qui nous a depuis longtemps désertés. Comparerons-nous nos yeux paresseux et nos oreilles assourdies à ces yeux qui percent la brume, à ces oreilles qui entendraient l'herbe qui pousse [référence à un personnage de Mme de Staël, semble-t-il] ? Et la sauvagesse à l'âme simple et enfantine, animal obéissant et câlin, se donnant tout entier et sachant qu'il n'est que la moitié d'une destinée, la déclarerons-nous inférieure à la dame américaine dont M. Bellegarigue (rédacteur du Moniteur de l'Epicerie !) a cru faire l'éloge en disant qu'elle était l'idéal de la femme entretenue ?"


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On aura sans doute remarqué que non seulement Baudelaire ne recule pas devant les conséquences, disons machistes pour aller vite, de son attitude comparative, mais qu'il en remet même une couche, légèrement fantasmatique, en ce sens. Quelques lignes plus loin (le texte original est disponible ici), il ne recule pas non plus devant ses conséquences humaines :

"Quant à la religion (...), j'avoue sans honte que je préfère de beaucoup le culte de Teutatès [dieu gaulois exigeant des sacrifices humains] à celui de Mammon ; et le prêtre qui offre au cruel extorqueur d'hosties humaines des victimes qui meurent honorablement, des victimes qui veulent mourir, me paraît un être tout à fait doux et humain, comparé au financier qui n'immole les populations qu'à son intérêt propre. De loin en loin, ces choses sont encore entrevues, et j'ai trouvé une fois dans un article de M. Barbey d'Aurevilly une exclamation de tristesse philosophique qui résume tout ce que je voudrais dire à ce sujet : « Peuples civilisés, qui jetez sans cesse la pierre aux sauvages, bientôt vous ne mériterez même plus d'être idolâtres ! »"

Nous voilà, via l'influence de Joseph de Maistre, revenus sur les terres d'un Bataille ou d'un Girard. Rappelons néanmoins, de peur que la fascination exercée par Baudelaire ne nous entraîne dans une dichotomie trop stricte, que le sacrifice humain n'est pas l'apanage de toutes les sociétés primitives, tant s'en faut, et qu'il n'y a pas à choisir nécessairement (Trobriand forever !), même si nos propres sociétés semblent redécouvrir cette pente, entre Teutatès et Mammon - d'ailleurs, nous avons plutôt tendance à avoir les deux pour le prix d'un, et de plus en plus. Qui vivra verrra.

La suite est plus convenue peut-être, mais contient assez de perles pour que je ne m'abstienne pas de la citer (p. 327-328) :

"Il sera toujours difficile d'exercer, noblement et fructueusement à la fois, l'état d'homme de lettres, sans s'exposer à la diffamation, à la calomnie des impuissants, à l'envie des riches, — cette envie qui est leur châtiment ! — aux vengeances de la médiocrité bourgeoise. Mais ce qui est difficile dans une monarchie tempérée ou dans une république régulière, devient presque impraticable dans une espèce de capharnaüm, où chaque sergent de ville de l'opinion fait la police au profit de ses vices, — ou de ses vertus, c'est tout un ; — où un poète, un romancier d'un pays à esclaves, est un écrivain détestable aux yeux d'un critique abolitionniste ; où l'on ne sait quel est le plus grand scandale, — le débraillé du cynisme ou l'imperturbabilité de l'hypocrisie biblique. Brûler des nègres enchaînés, coupables d'avoir senti leur joue noire fourmiller du rouge de l'honneur, jouer du revolver dans un parterre de théâtre, établir la polygamie dans les paradis de l'Ouest, que les Sauvages (ce terme a l'air d'une injustice) n'avaient pas encore souillés de ces honteuses utopies, afficher sur les murs, sans doute pour consacrer le principe de la liberté illimitée, la guérison des maladies de neuf mois [intéressant point pour une généalogie de l'avortement], tels sont quelques-uns des traits saillants, quelques-unes des illustrations morales du noble pays de Franklin, l'inventeur de la morale de comptoir, le héros d'un siècle voué à la matière. Il est bon d'appeler sans cesse le regard sur ces merveilles de brutalités, en un temps où l'américanomanie est devenue presque une passion de bon ton, à ce point qu'un archevêque a pu nous promettre sans rire que la Providence nous appellerait bientôt à jouir de cet idéal transatlantique."


En guise de conclusion, je me permettrai de rappeler cette idée, empruntée à Olivier Razac et évoquée dans un de mes premiers textes, selon laquelle "les Nord-Américains ont transféré sur le cow-boy, dans la réalité valet des basses œuvres des hommes d'affaires, les valeurs de l'Indien qu'ils ont génocidé : sens de l'honneur, goût de la solitude, de l'indépendance, de la liberté, des grands espaces... " - ce que le fait que le merveilleux chef indien de La prisonnière du désert soit interprété par un acteur allemand confirme à sa manière...

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U.S. go home...?

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lundi 16 avril 2007

Les fous du roi, sans roi. (Rien de nouveau sous le soleil "subversif".)

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Dans la lignée des réflexions inspirées par Proust et Vincent Descombes sur le statut de l'intellectuel en général et du pamphlétaire en particulier dans la France contemporaine, notamment rapport à ce que M.-E. Nabe a appelé "l'indicible complicité de la Subversion et de l'Inquisition", on s'en voudrait de ne pas citer ce texte :


"La vie des grands esprits repose aujourd'hui sur ces mots : "A quoi bon ?"

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Les grands esprits jouissent d'une profonde vénération, laquelle se manifeste de leur cinquantième à leur centième anniversaire ou lors du jubilé d'une Ecole d'agriculture qui tient à se parer de quelques docteurs honoris causa ; mais aussi bien, chaque fois qu'il faut parler du patrimoine spirituel français.

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Nous avons eu de grands hommes dans notre histoire, et nous en avons fait une institution nationale au même titre que l'armée et les prisons ; du moment qu'on les a, il faut bien y fourrer quelqu'un. Avec l'automatisme propre à ces besoins sociaux, on choisit immanquablement celui qui vient à son tour, et on lui accorde les honneurs disponibles à ce moment-là. Mais cette vénération n'est pas tout fait réelle ; il s'y cache tout au fond la conviction assez générale que plus personne aujourd'hui ne la mérite vraiment, et quand la bouche s'ouvre, il est difficile de dire si c'est par enthousiasme, ou pour bâiller.

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Dire aujourd'hui d'un homme qu'il est génial, quand on ajoute à part soi qu'il n'y a plus de génies, cela fait songer au culte des morts ou à ces amours hystériques qui ne se donnent en spectacle que parce tout sentiment réel leur fait défaut.

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On comprend que cette situation ne soit pas agréable pour des esprits sensibles, et qu'ils cherchent chacun à sa manière à en sortir. De désespoir, les uns deviennent riches en apprenant à exploiter le besoin persistant, non seulement de grands esprits, mais encore de barbares, de romanciers brillants, de plantureux enfants de la nature, de maîtres des générations nouvelles ;

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les autres portent sur la tête une couronne royale invisible qu'aucune circonstance ne peut leur faire enlever, et affirment avec une amère modestie qu'ils ne permettront de juger de la valeur de leurs oeuvres que dans trois ou dix siècles ;

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mais tous considèrent comme l'horrible tragédie du peuple français que les esprits réellement grands ne puissent jamais devenir son patrimoine vivant, parce qu'ils ont trop d'avance sur leur époque."

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- L'homme sans qualités, ch. 71. J'ai bien sûr remplacé l'Allemagne par la France.

On n'aura garde d'oublier, en contrepoint, la sentence de Chateaubriand : "Aux grands hommes nous préférons désormais les grands principes" (citation faite de mémoire). La volonté de concilier hommes et principes (Robespierre, Zola, de Gaulle sont, dans la mémoire collective, autant si ce n'est plus des principes que des hommes) est d'ailleurs probablement une raison du culte des morts auquel Musil, après Bloy et avant Muray, fait allusion.


Ach, on peut aussi aimer la vie.


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vendredi 28 juillet 2006

"La religion, dont la liberté est une forme."

Si, comme j'espère pouvoir un jour le démontrer précisément, clouant ainsi le bec à tous les Marcel Gauchet du monde (et Dieu sait qu'il y en a !), les religions sont phénomènes sociaux, c'est-à-dire collectifs (et ne peuvent donc pas devenir pur et simple "choix individuel et privé"), l'intégrisme, cela ne veut pas dire grand-chose : c'est une configuration sociale (et donc aussi "politique", "économique", etc., choisissez vos termes) différente dans sa composition, mais pas dans sa nature, d'autres configurations sociales religieuses "modérées", "tolérantes", "oecuméniques"...

Ce qui n'empêche pas des intégristes d'exister et de se croire en toute bonne foi inspirés uniquement par Dieu.


(Ceci en réponse à des articles que j'ai pu lire récemment, sur le thème : les racines du Hezbollah sont-elles religieuses ou politiques ? et donc en fond : peut-on ou non discuter avec ces gens-là ?)


Le lendemain.
D'éminents islamologues l'ont peut-être déjà expliqué depuis longtemps ; je ne serais pas étonné quoi qu'il en soit que parmi les islamistes, les intégristes, les fondamentalistes, etc., il y ait une proportion non négligeable de non islamistes, voire d'athées ou d'agnostiques. De même que qui voulait lutter contre le capitalisme durant le XXè siècle, notamment dans le Tiers-Monde, se résolvait, pour des raisons d'efficacité, au moins à court terme, à s'acoquiner avec le PC de l'endroit, de même il est fort tentant aujourd'hui pour les combattants anti-américains (prenons un terme large et point trop discutable) de rallier des mouvements tels que le Hamas ou le Hezbollah.

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dimanche 2 juillet 2006

Fermeture temporaire pour cause de grippe aviaire.

Eh oui, il semblerait bien que ce charmant virus mute, que la Nature aille plus vite que les humains, qui sait, bientôt peut-être le monde sera nettoyé d'une bonne partie de ses emmerdeurs... Devant cette perspective aussi terrifiante qu'amusante, le café du commerce, n'écoutant que son courage, a décidé de prendre quelques jours de vacances dans le sud-ouest, pour se gaver de confit et de foie gras tant qu'il en reste. Que ses habitués ne s'inquiètent pas trop, nous reviendrons d'ici une petite quinzaine de jours, plus gros, plus forts, plus confiants...

Je n'ai pas réussi à remplir mon objectif, à savoir établir un index thématique avant mon départ pour faciliter le repérage des lieux aux nouveaux venus. J'espère que ce n'est que partie remise - je réfléchis aussi, suite à certaines remarques récurrentes, à améliorer la décoration de l'endroit - que je trouve quant à moi sobre et presque parfaite, mais le client est roi !

Ça ne remplacera pas l'index, mais en guise d'au revoir (expression que je ne peux écrire sans penser à Giscard, comme c'est le cas de Le Pen pour "détail", ou Sarkozy pour "enculé"), voici un petit récapitulatif de certains des livres qui sont toujours plus ou moins présents en arrière-plan de ce qui s'écrit ici. Je les classe par ordre alphabétique d'auteurs :

- André Bazin : Qu'est-ce que le cinéma ?

- Louis-Ferdinand Céline : l'ensemble

- François René de Chateaubriand : Mémoires d'outre-tombe

- Vincent Descombes : La denrée mentale et Les institutions du sens

- Louis Dumont : Essais sur l'individualisme

- Emile Durkheim : Les formes élémentaires de la vie religieuse

- Georg Wilhelm Friedrich Hegel : Principes de la philosophie du droit

- Philippe Muray : Le XIXè siècle à travers les âges

- Jean-Pierre Voyer : l'ensemble - en ce moment, surtout Hécatombe

- Ludwig Wittgenstein : Recherches philosophiques


Que Dieu soit avec vous - et avec votre esprit.

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mercredi 28 juin 2006

Si vis pacem para bellum.

J'ai déjà cité ce passage merveilleux de Chateaubriand :

"Viendra peut-être le temps, quand une société nouvelle aura pris la place de l'ordre social actuel, que la guerre paraîtra une monstrueuse absurdité, que le principe même n'en sera plus compris ; mais nous n'en sommes pas là. Dans les querelles armées, il y a des philanthropes qui distinguent les espèces et sont prêts à se trouver mal au seul nom de guerre civile : "Des compatriotes qui se tuent ! des frères, des pères, des fils en faces les uns des autres !" Tout cela est fort triste sans doute : cependant un peuple s'est souvent retrempé et régénéré dans les discordes intestines. Il n'a jamais péri par une guerre civile, et il a souvent disparu dans des guerres étrangères. Voyez ce qu'était l'Italie au temps de ses divisions, et voyez ce qu'elle est aujourd'hui [une colonie autrichienne, ou peu s'en faut]. Il est déplorable d'être obligé de ravager la propriété de son voisin, de voir ses foyers ensanglantés par ce voisin ; mais, franchement, est-il beaucoup plus humain de massacrer une famille de paysans allemands que vous ne connaissez pas, qui n'a eu avec vous de discussion d'aucune nature, que vous volez, que vous tuez sans remords, dont vous déshonorez en sûreté de conscience les femmes et les filles, parce que c'est la guerre ? Quoi qu'on en dise, les guerres civiles sont moins injustes, moins révoltantes et plus naturelles que les guerres étrangères, quand celles-ci ne sont pas entreprises pour sauver l'indépendance nationale. Les guerres civiles sont fondées au moins sur des outrages individuels, sur des aversions avouées et reconnues ; ce sont des duels avec des seconds, où les adversaires savent pourquoi ils ont l'épée à la main. Si les passions ne justifient pas le mal, elles l'excusent, elles l'expliquent, elles font concevoir pourquoi il existe. La guerre étrangère, comment est-elle justifiée ? Des nations s'égorgent ordinairement parce qu'un roi s'ennuie, qu'un ambitieux veut s'élever, qu'un ministre cherche à supplanter un rival. Il est temps de faire justice de ces lieux communs de sensiblerie, plus convenables au poëtes qu'aux historiens : Thucydide, César, Tite-Live se contentent d'un mot de douleur et passent."

Sans doute ces idées peuvent-elles être discutées, mais elles m'ont suggéré une proposition que je voulais soumettre à l'attention générale : si les "Français de souche" et les "Français issus de l'immigration" se détestent tant que cela, pourquoi ne vont-ils pas régler ça dehors une fois pour toutes ? Une bonne petite guerre civile permettrait de crever les abcès, d'apprendre à mieux se connaître (depuis que nous ne combattons plus les Allemands, nous ne savons plus rien d'eux), voire à se respecter (le petit blanc en a-t-il encore sous la semelle ? Ce serait un test), avant qui sait de repartir sur de bonnes bases, un peu plus sereins.

Si la guerre pousse les gens à se dépasser eux-mêmes, ce qui en ces temps de "Marche des fiertés", où l'on s'enorgueillit de défiler en compagnie d'hommes politiques et sous la protection de la police, n'est certes pas bien difficile, dans la mesure où un conflit militaire entre la France et un pays de potentiel égal aurait de fortes chances, dans le contexte technologique actuel, de virer à l'apocalypse nucléaire, solution que malgré certaines tentations je préfère ne pas encore appeler de mes voeux, eh bien quelques beaux combats de rue pourraient faire l'affaire. Et puis Serge July a désormais du temps à perdre, ça lui rappellerait sa jeunesse folle.

Bien sûr je me retrouverais, cas épineux, devant l'obligation de choisir mon camp. Sans doute les "Français issus de l'immigration" le choisiraient-ils pour moi. Bien, tel le général Lee, je resterais fidèle à mes origines, quoi que je pense de ce que mes "concitoyens" et "contemporains" en font chaque jour.

Cette référence à la guerre de sécession, laquelle a permis aux Etats-Unis de produire leurs meilleurs romans, m'amène d'ailleurs à penser que nous pourrions ainsi faire d'une pierre deux coups et nous mettre dans les conditions d'avoir quelque chose de bon à lire d'ici une vingtaine d'années.

Ca carbure, ici.

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samedi 10 juin 2006

En passant.

Complété le lendemain.


"Le résultat majeur du travail, c'est d'interdire l'oisiveté aux natures vulgaires, et même, par exemple, aux fonctionnaires, aux marchands, aux soldats, etc. L'objection majeure contre le socialisme, c'est sa volonté de donner des loisirs aux natures vulgaires. Le vulgaire oisif est [alors] à charge à lui-même et au monde."

Nietzsche, 1880 (Oeuvres philosophiques complètes, Gallimard, t. XIV, p. 500).

Il y a manifestement deux manières d'interpréter ce fragment très "judéo-chrétien", selon que l'on se place soi-même au-dessus ou à égalité avec ces "natures vulgaires". Je ne connais pas assez bien Nietzsche pour savoir ce qu'il voulait dire, mais il est clair que je trouve cette note sensiblement plus intéressante si l'on s'inclut soi-même, potentiellement, parmi les "natures" visées. Est-il besoin, ce point clarifié, d'épiloguer sur l'actualité d'une telle sentence ? On en viendrait presque à penser que jamais nous n'avons été aussi "socialistes" - au moins bien sûr, il faudrait toujours le préciser, relativement aux gens que l'on entend "penser" et aux gens qui "décident".


Ceci étant dit :

- est-ce que ce ne serait pas là un des noeuds de la pensée de Nietzsche ? Tantôt naturaliser l'aristocratie et la plèbe, tantôt donner à ces concepts un sens plus souple et plus fécond ?

- le socialisme, c'est bien gentil, mais c'est beaucoup de choses... Si l'on suit certaines pistes et que l'on revient aux fondateurs du socialisme (la période avant Marx, pour le dire vite), on tombe, d'une part, sur le souci, partagé à l'époque par des gens pas du tout socialistes (Chateaubriand...) de refondation d'une communauté devant les ravages de l'industrialisation, ce qui est tout de même autre chose que le Club Med (préfiguré d'ailleurs par une célèbre formule de Marx dans L'idéologie allemande) ; d'autre part, ainsi que Muray le décrit impitoyablement dans Le XIXè siècle à travers les âges, la passion pour l'occultisme, la magie noire, le spiritisme et autres conneries (dont d'ailleurs Muray est obligé à contre-coeur d'exonérer Marx, malgré tel ou tel de ses gendres...) - et, de fil en aiguille, les sorcières de Brejnev, Mitterrand et Elisabeth Teissier... Pierre Leroux semblant une synthèse remarquable de ces deux tendances, que Muray prétend indissociables.

Est-il d'ailleurs utile de toujours chercher le moment où "ça" a déraillé ?

Que faire sans Zarkaoui ?




(Le lendemain.)
Donerwetter, je ne parviens pas à retrouver la référence exacte du texte de Marx auquel je faisais allusion. Je corrige cette carence dès que possible. Voici en attendant l'extrait qu'en donne Papaioannou dans son anthologie, p. 221 :

"Dans la société communiste, où personne ne se voit attribuer une sphère exclusive d'activité, mais où chacun peut se donner une formation complète dans n'importe quel domaine, c'est la société qui règle la production générale. Elle me donne ainsi la possibilité de faire aujourd'hui ceci, demain cela, de chasser le matin, de pêcher l'après-midi, de faire de l'élevage le soir, de faire de la "critique" après dîner, sans jamais devenir chasseur, pêcheur, pâtre ou "critique"."

- Que demande le peuple ?

(Quelques heures après...)
Ça y est : "Pléiade" t. III, p. 1065. Voici le passage complet, tout de même moins caricatural :

"Le propre acte de l'homme se dresse devant lui comme une puissance étrangère qui l'asservit, au lieu que ce soit lui qui la maîtrise. En effet, du moment où le travail commence à être réparti, chacun entre dans un cercle d'activités déterminé et exclusif, qui lui est imposé et dont il ne peut s'évader ; il est chasseur, pêcheur, berger ou "critique critique", et il doit le rester sous peine de perdre les moyens qui lui permettent de vivre. Dans la société communiste, c'est le contraire : personne n'est enfermé dans un cercle exclusif d'activités et chacun peut se former dans n'importe quelle branche de son choix ; c'est la société qui règle la production générale, et qui me permet ainsi de faire aujourd'hui telle chose, demain telle autre, de chasser le matin, de pêcher l'après-midi, de m'occuper d'élevage le soir et de m'adonner à la critique après le repas, selon que j'en ai envie, sans jamais devenir chasseur, pêcheur, berger ou critique. Cette activité sociale qui immobilise, ce produit de nos mains qui se change en un pouvoir matériel qui nous domine, échappe à notre contrôle, contrarie nos espoirs, ruine nos calculs - ce phénomène-là, c'est un des principaux facteurs de l'évolution historique connue jusqu'ici."

- il est toujours plus facile de diagnostiquer le mal que de trouver le remède adéquat.

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jeudi 1 juin 2006

Domaine d'extension de la tartufferie. (Ajouts le 9 et le 11.06.)

Sans doute y a-t-il quelque superfluité à consacrer une part de son temps à un parvenu geignard comme Guy Birenbaum.


portrait.3


Que l'on veuille donc bien interpréter ce qui suit comme une nouvelle variation sur l'arrivisme, et le cas de M. Birenbaum comme une illustration, un "type idéal" : l'homme qui a toujours deux fers au feu.



De brefs passages prélevés sur son blog devraient convaincre assez rapidement de l'étonnante hypocrisie de ce monsieur.

Trois exemples j'espère suffiront.

Voyons ce que Guy Birenbaum dit de lui-même :
"Je suis éditeur (Editions Privé). Je suis universitaire (maître de conférence en disponibilité à Montpellier I). Je déteste la censure, l'auto censure, les lâchetés des "milieux" et les compromissions des "entourages" quels qu'ils soient. J'écris (Le Front national en politique, Balland 1993, La défaite impossible (avec Jean-Luc Mano), Ramsay, 1997, Nos délits d'initiés, Stock, 2003). Je chronique (une fois par semaine dans VSD, j'y tiens mon "Journal d'un initié"). Je débats (sur RTL dans "On refait le monde", émission animée par Pascale Clark (19h17-20h). J'écrivais pour le Vrai Journal de Karl Zero. Je suis en train de travailler à une série (fiction, 8X52mn) sur la politique pour Canal + (chez Tétra-Média). Je suis le scénariste d'une BD sur la présidentielle 2007 (dessinée par Samuel Roberts) qui sort tous les mois dans Technikart."

Faut-il épiloguer ? Un personnage qui se présente comme détestant "la censure, l'auto censure, les lâchetés des "milieux" et les compromissions des "entourages" quels qu'ils soient" ne craint pas le ridicule, il n'a même plus idée de ce que c'est. Oser écrire ça et croire qu'on ne va pas faire rire, ce n'est ni de l'aplomb ni de la naïveté, mais de la bêtise à l'état pur. D'autant bien sûr que la suite est éloquente : participation à l'anti-fascisme de pacotille, délit de racolage actif dans un tabloïd, talent évident pour manger à tous les rateliers, y compris ce qui se fait de plus répugnant en la matière - Technikart, crime permanent contre l'esprit, fait resurgir chez quelqu'un d'aussi proverbialement tolérant que moi des envies d'autodafé -, croyance bien contemporaine hélas en la pluralité de ses compétences (radio, presse écrite, fiction - BD et cinéma...) - tout cela est pour le moins éloquent. Vous aurez aussi remarqué l'air décidé mais finement ironique, sérieux mais aussi décontracté, que M. Birenbaum croit utile de prendre sur la photographie qu'il a estimé nécessaire de faire figurer sur son site. Vanité, vanité...

Ce n'est pas là néanmoins où je voulais en venir. Tout cela, pour amusant que cela puisse être quand on n'a rien de mieux dont s'occuper, est d'une grande banalité. Voyons donc comment notre personnage si honnête et irréprochable exerce ses talents de preux chevalier.

Sa cible actuelle ? Le couple Chirac-Villepin, régulièrement pris à partie - notamment il y a quelques jours. Fichtre, que de courage, patriote ! Deux canassons complètement vidés, en fin de course, lâchés par leurs propres amis, pour lesquels la curée a commencé il y a belle lurette, quelles belles cibles ! On a les Robespierre ou les Gambetta que l'on peut. Le moraliste politique d'aujourd'hui ne sait guère plus que tirer sur des ambulances en panne. Se préoccuper des périls à venir, Sarkozy, Royal et les autres, chercher autant que faire se peut à les prévenir, risquer donc de se faire des ennemis susceptibles de devenir dans les mois à venir plus puissants qu'ils ne le sont actuellement ... Là, non, bizarrement, ça bloque, le Birenbaum peut bien râler pour la forme (consultez ce petit chef-d'œuvre de prétention et de jésuitisme, genre "je ne me mouille jamais plus qu'il ne faut"), il ne fait pas de ces gens-là ses cibles privilégiées, Jacques Chirac et Dominique de Villepin sont tellement plus dangereux... On a beau être un fonctionnaire en disponibilité et donc ne pas risquer grand-chose si on se fait virer de RTL ou de VSD pour outrages aux majestés à venir, on a beau dire détester "l'auto censure", on sait jusqu'où ne pas aller trop loin. Sombre catin, va.

Mais je crois que le meilleur exemple de la petitesse morale de notre donneur de leçons, le meilleur exemple de sa façon de ne s'attaquer, flamberge au vent, qu'à ce qui n'est plus dangereux, se trouve dans son attitude à l'égard de gens qui lui ont rendu des services. G. Birenbaum a récemment mis en ligne un texte écrit depuis plusieurs mois, au sujet de Thierry Ardisson et Marc-Olivier Fogiel, en voici l'intégralité :

"Le « spectacle » est fini.

Plus aucun doute à avoir, le spectacle est terminé. Depuis une dizaine d’années l’actualité, le débat, les enjeux sociaux ou politiques mais aussi leurs passeurs et leurs porteurs se doivent d’être « spectaculaires » pour franchir la rampe des « talk-show ». Lieu ultime de « performance » pour toutes les sortes de témoignages, la télévision. Parmi la jungle de programmes, dédiés au show plus qu’au talk, deux personnalités ont réussi à capter la quasi-totalité des débats organisés sur le service public : par ordre d’apparition à l’écran, Thierry Ardisson et Marc Olivier Fogiel. Il n’est pas question de fustiger ici ces deux animateurs de talent, juste d’annoncer que le système qui les a faits roi est en train de s’écrouler. Nous approchons de la « dernière séance ».

Éditeur de profession depuis 7 ans, j’ai pris l’habitude – mauvaise - comme beaucoup de mes confrères de leur confier en exclusivité, à l’un ou à l’autre, la primeur des réflexions, des enquêtes ou des émois des auteurs que je publie. Pendant des années – l’âge d’or – il suffisait effectivement que l’un d’entre eux montre sa bouille un tout petit quart d’heure sur leurs plateaux pour que les courbes s’affolent et que les ventes s’envolent. Ce temps m’apparaît révolu. Certes, deux ou trois jours après que Fogiel ou Ardisson (et réciproquement) ont « vendu » nos livres, les libraires en commandent davantage. Il arrive même que nos auteurs pénètrent alors par effraction sur ces fameuses listes de « meilleures ventes », sans doute inventées par des admirateurs de feu le hit parade. En dépit de brefs frémissements commerciaux, une honnêteté minimale implique d’avouer qu’en matière de ventes réelles de livres on aurait grand tort de confondre les « sorties » quotidiennes et les « ventes nettes après retours ». Soyons ici précis. Oui, bien sûr, les libraires commandent davantage les livres des auteurs qu’ils ont vu « chez » Fogiel ou « chez » Ardisson - jamais « chez » les deux, c’est INTERDIT ! Mais, au fait, les vendent-ils ? Et bien franchement à 500 ou 1000 exemplaires près, la plupart du temps, la réponse est négative. Après avoir commandé trop de livres qui stagnent quelques jours sur puis sous leurs tables, les libraires nous les renvoient (les fameux « retours ») et nous devons les stocker dans des entrepôts géants puis les pilonner ou les solder.

Entendons nous bien, concernant certains témoignages bien trash (nos pauvres « people » souffrent de plus en plus ces derniers temps…) et quelques OLNIS (Objets littéraires non identifiés) la recette fonctionne encore. Mais pour des livres plus classiques, ou des enquêtes, à part faire plaisir aux auteurs, qui adorent renifler les grands fauves de près, le passage, souvent très tardif, dans l’une des deux émissions n’a à lui seul que des effets marginaux sur les ventes. En revanche, concernant les stars, les vraies, celles dont les initiales seules valent reconnaissance, les PPDA et autres BHL, sans parler de Jean d’O, ce ne sont pas leurs passages fréquents dans ces émissions qui font de leurs livres des best-sellers. Ils n’ont vraiment pas besoin de cela. À l’inverse, leur cote et leur présence très régulière sur les deux plateaux, ils y ont un rond de serviette, valent caution et confirment la légitimité des deux interviewers. Du coup, à faire croire aux auteurs encore méconnus que ces stars vendent parce que « Tout le monde en parle » ou qu’ « On ne peut pas plaire à tout le monde », on se trompe et on les trompe. Malheureusement, si la notoriété télévisuelle suscite bel et bien le succès, le bref passage télévisé d’un inconnu, même talentueux, entre une bimbo au décolleté pigeonnant, un acteur victime de sévices dans sa prime enfance ou un ancien alcoolique anonyme ne génère nullement une notoriété suffisante pour provoquer des ventes. Ne souhaitant pas blesser publiquement certains des auteurs qui se sont trouvé - parfois forcés par leur éditeur, je le reconnais - dans cette situation, je ne les citerais [sic !] pas. Mais, croyez-moi sur parole, ceux que je publie ont bien mesuré le rapport coût(coups)/avantage et on ne les y reprendra plus…

Ils ne sont pas, il est vrai, du « calibre » de ces femmes et hommes politiques qui n’acceptent de venir, en ouverture solitaire de ces émissions, qu’à leurs conditions. À savoir si l’on a auparavant nettoyé le plateau au karcher des potiches et autres agités qui font l’ordinaire des deux émissions. Une Bernadette, un Nicolas ou même une MAM ne fraient pas avec le menu fretin eux. Sans parler de ceux dont la « pointure » les autorise a [re-sic !] exiger d’être reçus – fêtés plutôt - hors des dispositifs traditionnels : dans une loge pour un Houellebecq (Ardisson) ou chez lui pour l’Abbé Pierre (Fogiel). Belle trouvaille du service public : l’interview à plusieurs vitesses ; selon que vous serez puissant ou misérable… Un Bernard Violet, par exemple, maltraité chez Fogiel pour sa biographie de Mylène Farmer pourrait en témoigner. Que décida-t-il après le tabassage ? De migrer chez Ardisson pour défendre son livre suivant sur PPDA… Aux « forts » du moment les privilèges, aux « faibles » les humiliations, en live ou en différé ; sans parler des annulations à trois heures de l’antenne voire même de celles parfois tentées tardivement dans la coulisse d’un enregistrement… Et encore, je n’évoque pas ici toutes les formes de pressions inventées par les programmatrices des deux émissions pour vous convaincre que l’herbe est plus tendre de leur côté, lorsque vous êtes l’heureux éditeur d’un livre que les deux équipes s’arrachent. Qui n’a pas subi les foudres matinales (8h15…) d’une Catherine Barma déchaînée (productrice d’Ardisson), prête à presque tout (des pires promesses aux menaces les plus amusantes) pour récupérer un invité (Pierre Martinet en l’occurrence, « Un agent sort de l’ombre ») promis à MOF, ne sait rien de la vraie vie… Et si par chance votre livre devient un best-seller (nul n’est à l’abri…), n’oubliez pas de dire merci : ce sera forcément beaucoup grâce à eux et fort peu en raison du reste des médias.

Sans doute, Fogiel et Ardisson, dont le professionnalisme n’est pas en cause, m’en voudront-ils beaucoup. Mais je prends avec le sourire le risque qu’en guise de représailles, ils n’invitent plus les auteurs que je publie, vu les effets que je décrits. Surtout, je les sais plus fin [re-re...] que cela, l’un et l’autre ! Quant aux gentils confrères qui sortiront des chiffres pour me démentir et s’allonger encore devant nos deux divas, je leur cède bien volontiers la place.

Reste à se demander pourquoi ce « vu à la télé » fait aujourd’hui moins recette. Pourquoi Fogiel et Ardisson ont-ils perdu une bonne partie de leur caractère prescripteur ? La réponse est assez évidente. À force de promouvoir tout et parfois n’importe quoi, de bourrer - sans discernement - leurs plateaux d’imposteurs notoires, d’imprécateurs malhonnêtes mais aussi de sincères provocateurs, de vanter surtout à l’identique, et sans toujours vouloir les départager, les mérites du plus bidon des témoignages comme ceux du document le plus novateur, Ardisson et Fogiel ont lourdement entamé leur crédit. Bien sûr, les téléspectateurs les regardent – encore… – comme on peut assister fasciné à des jeux du cirque. Mais ils ne les croient plus du tout, ni eux, ni leurs invités. Ils savent surtout très bien, pour avoir été forcément déçus par un achat compulsif au lendemain d’une émission, qu’au prétexte d’informer, ces émissions sont devenues des machines à promo. Les livres, les disques, les films ou les spectacles vendus ne sont que les prétextes à des interviews destinées à faire rire, frémir ou émouvoir, pourvu qu’ils les protège de l’arme fatale, l’épée de Damoclès qui menace et sanctionne les deux animateurs : la redoutable médiamétrie du lendemain matin. D’ailleurs, le dimanche, dès potron-minet – juste avant la messe - Ardisson vous envoie en personne - par texto – les chiffres d’audience de son émission de la veille (PDA et PDM), pour peu que l’un de vos auteurs ait débuté la nuit en sa compagnie ! Un véritable « service après vente » au sens propre du terme sans parler de l’effet du message dominical sur l’ego de l’éditeur moyen ! Si cela part d’un bon sentiment, et si l’on est évidemment heureux pour nos deux « amis » d’avoir parfois participé à leurs succès, sachez que cela ne fait plus le nôtre".

On est bien sûr libre d'apprécier les renseignements donnés ici sur les mœurs des animateurs payés par nos impôts. Mais laissons tout de suite notre debordien de choc nous expliquer d'où viennent ces lignes :

"J'ai souhaité publier ce texte.

Je me suis dis que Le Monde des Livres était le bon endroit.

J'en ai envoyé une première version à son nouveau patron Franck Nouchi.

Il a immédiatement été intéressé par la démarche : un éditeur qui ose se confronter à Ardisson et Fogiel, c'est, disons, peu fréquent.

Nous nous sommes donc parlés. Il m'a demandé de "durçir" le texte. J'étais à Nîmes, ça m'a pris trois jours.

Il voulait, me disait-il, le publier page 2, sa page de "débats". Nous nous sommes alors rencontrés avec Bob, la chargée de comm de Privé.

La rencontre fut étrange. "Vous sentez le soufre" m'expliqua-t-il. "Le texte" ? "Oui oui" il allait le publier.

Mais ça ne pouvait pas aller si vite. Il fallait qu'un journaliste enquête sur ces émissions, sur les ventes de livres, etc.

Et puis, lui, il prenait juste ses fonctions, alors quelques semaines et il le publierait, etc.

Au bout de plusieurs semaines de silence, je lui ai finalement demandé - par mail - de ne pas le publier, parce que j'avais le sentiment qu'en fait ce type me baladait. Fin de l'histoire.

Du coup, ce texte vieux de 7 mois, j'ai pensé que ce serait dommage que personne ne le lise jamais..."


Effectivement, c'eût été regrettable. J'ose espérer que le lecteur est aussi sensible que moi à cet écœurant mélange de mise en avant de soi (que je suis courageux ! - mais aussi : que je suis complexe, impur ! romanesque ! faustien, disons-le ! Scrupuleux mais réaliste, don Quichotte mais lucide, intègre mais pas dupe ! - salopard, crapule, racaille, la plus usée et la plus toxico des travailleuses de la rue Blondel a plus de respect pour elle-même que toi) et de cynisme pour le coup presque innocent : Guy Birenbaum réalise-t-il que tout son texte proclame : je n'ose dire du mal de ces gens (et encore, avec les précautions de rigueur sur le "professionnalisme" et le "talent" des animateurs visés) que parce qu'ils ne font plus assez vendre mes bouquins ?

Soyons clairs : qu'en tant qu'éditeur M. Birenbaum ait envoyé ses auteurs faire vendre chez T. Ardisson et M.-O. Fogiel, cela fait partie du "jeu", je n'ai rien à redire, rien à en penser. Qu'il ait eu mal au cœur en ces occasions, tant mieux certes, si l'on y tient. Qu'il exhibe ce mal au cœur - c'est déjà faire la pute, c'est vouloir - on y revient souvent de nos jours - le beurre, l'argent du beurre et le sourire de la crémière : il faudrait le louer pour son efficacité commerciale, pour ses scrupules, et pour ses aveux - rien que ça. Qu'enfin il s'empresse de cracher sur ce système et de s'en dissocier dès que ce système ne sert plus ses intérêts financiers aussi bien qu'avant... Cellulite, placebo, douve de la morale publique !

Dès que vous voyez venir le mot "principe", sortez votre méfiance...

Il est évident sans doute que je n'ai rien contre Guy Birenbaum en particulier. Mais l'époque (et l'apparition des blogs) est propice à l'épanouissement de ces charognards de fins de règne, qui poussent des cris d'orfraie à l'égard de ce qui n'est plus un danger pour personne, afin de mieux se mettre dans le sens du vent et de profiter des nouvelles opportunités que les pouvoirs à venir ne manqueront pas de leur offrir. Ach, c'est la comédie humaine (si je connaissais mieux mon Balzac, probablement trouverais-je un très proche équivalent de M. Birenbaum dans sa peinture des troubles politiques du début du XIXè siècle), il faut un reste d'esprit utopique pour croire que cela peut vraiment changer un jour. Mais on ne voit pas en quoi le fait qu'il y ait toujours eu des canailles les exonère de leur canaillerie et empêche que de temps à autre on leur dise leur fait.



- Jacques Bouveresse, Dieu le bénisse, écrit dans son livre en hommage à Bourdieu : "On peut craindre qu’il n’y ait malheureusement rien à quoi l’homme d’aujourd’hui s’habitue aussi facilement et qui finisse par lui sembler aussi naturel que l’inconséquence. Penser d’une façon et agir d’une autre peut malheureusement devenir un habitus et même constituer l’habitus moderne par excellence." (Ce que j'ai appris de Bourdieu, Agone, 2003 - je crois que c'est surtout Bourdieu qui avait à apprendre de Bouveresse, mais passons). Il serait intéressant de voir jusqu'où, des points de vue synchronique et diachronique, l'on peut étendre ce diagnostic. Les socialistes depuis des temps immémoriaux (l'assassinat de Jaurès ?), Guy Birenbaum en fournissent déjà de pertinentes illustrations.




Ajout le 09.06.

Le hasard (mais l'auteur dont je vais parler dit justement qu'il n'existe pas pour les grands hommes...) fait que je tombe sur ce fragment de Nietzsche, qui m'a tout l'air d'avoir influencé, conscienmment ou pas, Bouveresse (lequel clame dans Le philosophe et le réel son admiration pour le moraliste en Nietzsche) :

"La lâcheté devant les conséquences - le vice moderne -"

(Oeuvres philosophiques complètes, Gallimard, t. XIV, p. 28). Autant dire que le problème ne date pas d'aujourd'hui. J'en profite pour placer une idée qui me trotte dans la tête depuis un certain temps, depuis en fait que j'ai lu la phrase de Jacques Bouveresse. L'aristocratie française du XVIIIè siècle, dépossédée de son rôle historique par la naissance et l'affirmation de l'absolutisme royal, fut, entre deux partouzes, une grande admiratrice des Lumières, qui pourtant allaient de fil en aiguille la conduire à la découpe, et elle joua même dans certains cas un rôle actif pour leur promotion. Voilà un beau cas d'inconséquence, dont je ne sais pas à quel point on peut le comparer avec l'"habitus moderne" évoqué par Bouveresse. Cela ferait en tous cas de nos nobles fin de race les lointains devanciers des petits-bourgeois actuels - ce qu'ils ont été aussi, d'un autre point de vue, durant la Restauration, quand leur attitude communautariste ("Nous les nobles méritons...", "A nous les nobles le pays doit réparation...") avant la lettre désespérait Chateaubriand et de Maistre, et ruinait les espoirs d'une reconstruction point trop chaotique du pays. Nous serions, si je poursuis cette piste, à la fois à la veille d'une révolution et, comme on le dit d'ailleurs souvent (Godard, Hazan...), en pleine Restauration. J'ajouterai la monarchie de Juillet - la "monarchie de l'argent", comme disait François-René -, pour compléter le tableau. Sacré cocktail, il n'y a plus qu'à utiliser le shaker.

Je reviens sur cette idée d'inconséquence, via Max Weber et sa célèbre distinction (La profession et la vocation de politique, La découverte, 2003, à partir de la p. 192) entre "l'éthique de la conviction" et "l'éthique de la responsabilité" :

"Il y a une opposition profonde entre l'action qui se règle sur la maxime de l'éthique de la conviction (en termes religieux : "le chrétien agit selon la justice, et il s'en remet à Dieu pour le résultat" [Luther]), et celle qui se règle sur la maxime de l'éthique de responsabilité selon laquelle on l'on doit assumer les conséquences (prévisibles) de son action."

De façon plus ou moins pertinente, pour l'époque et par rapport à maintenant, Weber (nous sommes en 1919) prend ses exemples de l'éthique de la conviction dans ce que nous appellerions l'extrême-gauche - les syndicalistes révolutionnaires, les pacifistes. L'important en ce qui nous occupe aujourd'hui est son rappel, grâce à cette distinction, de ce qui devrait être une évidence : si l'on fait de la politique, on doit assumer les conséquences politiques (prévisibles, concept approximatif mais opératoire) de son engagement. Ce que ne font pas, mais alors pas du tout, nos communautaristes de tous bords, lesquels semblent avoir pris pour devise la formule de Luther, ainsi mise au goût du jour : "l'homme actuel agit et réclame selon son bon plaisir, et il s'en remet au hasard, dont par ailleurs il nie l'existence, pour le résultat." [14.06.] C'est le Christ revisité : Aimez-vous les uns les autres en commençant par moi. [11.06] Faut-il d'ailleurs encore parler d'éthique de la conviction, ou d'"éthique de ma conviction" ? Les syndicalistes révolutionnaires, les pacifistes avaient une vision altruiste des choses. Les communautaristes ne s'occupent que d'eux-mêmes. [Retour au 9.06]. Et finalement, je ne sais pas si l'Histoire est rusée mais en tout cas elle peut être drôle, ce serait chez les religieux que l'on trouverait aujourd'hui le sens des responsabilités politiques - ou, dans certains cas, que l'on assume soi-même les responsabilités de ses actes.

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Ach, je ne sais pas plus qu'un autre si tout ce que l'on a dit sur lui est vrai, je n'ai pas outre mesure de fascination macho-pédé pour les soldats et/ou les tueurs, mais tout de même, voilà quelqu'un qui est allé au bout de ses idées ! Quand Guy Birenbaum ou Louis-Georges Tin risqueront le centième de ce que lui et ses amis ont risqué, je ferai amende honorable, non au sujet de leurs écrits, mais à l'égard de leurs personnes.

(Le 11.06)
A toutes fins utiles - le café du commerce, lieu de l'irréprochable citoyenneté !

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