jeudi 10 février 2011

Toujours à la bourre...

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...mais de plus en plus riche, ça fait du bien, je m'en voudrais de ne pas vous signaler en passant ce morceau d'anthologie de matérialisme droitard :

"En France, les tartuffes politiques ont applaudi la chute d’une dictature qu’ils fréquentaient assidûment peu auparavant, à commencer par ceux qui voulaient cacher que le RCD (Rassemblement constitutionnel démocratique), le parti du président déchu était membre de l’Internationale socialiste.

Tous ont oublié qu’en 1987, l’accession au pouvoir du général Ben Ali avait été unanimement saluée comme une avancée démocratique, que sous sa ferme direction, la subversion islamiste avait été jugulée, que la Tunisie était devenue un pays moderne dont la crédibilité permettait un accès au marché financier international. Attirant capitaux et industries, le pays avait à ce point progressé que 80% des Tunisiens étaient devenus propriétaires de leur logement. Ce pôle de stabilité et de tolérance dans un univers musulman souvent chaotique voyait venir à lui des millions de touristes recherchant un exotisme tempéré par une grande modernité. Des milliers de patients venaient s’y faire opérer à des coûts inférieurs et pour une même qualité de soins qu’en Europe. Dans ce pays qui consacrait plus de 8% de son PIB à l’éducation, la jeunesse était scolarisée à 100%, le taux d’alphabétisation était de plus de 75%, les femmes étaient libres et ne portaient pas le voile ; quant à la démographie, avec un taux de croissance de 1,02%, elle avait atteint un quasi niveau européen. 20% du PIB national était investi dans le social et plus de 90% de la population bénéficiait d’une couverture médicale. Autant de réussites quasiment uniques dans le monde arabo-musulman, réussites d’autant plus remarquables qu’à la différence de l’Algérie et de la Libye, ses deux voisines, la Tunisie ne dispose que de faibles ressources naturelles.

- Tartuffe toi-même ! Ce n'est pas « d'autant plus remarquable », c'est justement un facteur explicatif : les pays d'Afrique qui se « développent » avec le moins d'accrocs sont souvent ceux qui ne débordent pas de ressources naturelles, qui ne font pas d'envieux.

Les Tunisiens étaient donc des privilégiés auxquels ne manquait qu’une liberté politique généralement inexistante dans le monde arabo-musulman. Ils se sont donc offert le luxe d’une révolution en ne voyant pas qu’ils se tiraient une balle dans le pied. Leur euphorie risque d’ailleurs d’être de courte durée car le pays va devoir faire le bilan d’évènements ayant provoqué des pertes qui s’élevaient déjà à plus de 2 milliards d’euros à la mi-janvier et qui représentaient alors 4% du PIB. La Tunisie va donc sortir de l’épreuve durablement affaiblie, à l’image du secteur touristique qui recevait annuellement plus de 7 millions de visiteurs et qui est aujourd’hui totalement sinistré, ses 350 000 employés ayant rejoint les 13,2% de chômeurs que comptait le pays en décembre 2010.

- On avait cru comprendre que c'était le paradis, d'où viennent ces chômeurs ?

Pour le moment, les Tunisiens ont l’illusion d’être libres. Les plus naïfs croient même que la démocratie va résoudre tous leurs maux, que la corruption va disparaître, que le chômage des jeunes va être résorbé, tandis que les droits de la femme seront sauvegardés… Quand ils constateront qu’ils ont scié la branche sur laquelle ils étaient en définitive relativement confortablement assis, leur réveil sera immanquablement douloureux. Déjà, dans les mosquées, les prêches radicaux ont recommencé et ils visent directement le Code de statut personnel (CSP), ce statut des femmes unique dans le monde musulman. Imposé par Bourguiba en 1956, puis renforcé par Ben Ali en 1993, il fait en effet des femmes tunisiennes les totales égales des hommes. Désormais menacée, la laïcité va peu à peu, mais directement être remise en cause par les islamistes et la Tunisie sera donc, tôt ou tard, placée devant un choix très clair : l’anarchie avec l’effondrement économique et social ou un nouveau pouvoir fort.

Toute l’Afrique du Nord subit actuellement l’onde de choc tunisienne. L’Égypte est particulièrement menacée en raison de son effarante surpopulation, de l’âge de son président, de la quasi disparition des classes moyennes et de ses considérables inégalités sociales. Partout, la première revendication est l’emploi des jeunes et notamment des jeunes diplômés qui sont les plus frappés par le chômage. En Tunisie, à la veille de la révolution, deux chômeurs sur trois avaient moins de 30 ans et ils sortaient souvent de l’université. Le paradoxe est que, de Rabat à Tunis en passant par Alger, les diplômés sont trop nombreux par rapport aux besoins. Une fois encore, le mythe du progrès à l’européenne a provoqué un désastre dans des sociétés qui, n’étant pas préparées à le recevoir, le subissent.

- Voilà qui est déjà, sinon juste, je ne sais pas, en tout cas un peu moins con.

En Algérie, où la cleptocratie d’État a dilapidé les immenses richesses pétrolières et gazières découvertes et mises en activité par les Français, la jeunesse n’en peut plus de devoir supporter une oligarchie de vieillards justifiant des positions acquises et un total immobilisme social au nom de la lutte pour l’indépendance menée il y a plus d’un demi-siècle. Même si les problèmes sociaux y sont énormes, le Maroc semble quant à lui mieux armé dans la mesure où la monarchie y est garante de la stabilité, parce qu’un jeune roi a su hisser aux responsabilités une nouvelle génération et parce que l’union sacrée existe autour de la récupération des provinces sahariennes. Mais d’abord parce que le Maroc est un authentique État-nation dont l’histoire est millénaire. Là est toute la différence avec une Algérie dont la jeunesse ne croit pas en l’avenir car le pays n’a pas passé, la France lui ayant donné ses frontières et jusqu’à son nom."

L'ayant découvert pour ma part via L'Organe, je lis de temps à autre ce blog de Bernard Lugan et y trouve des choses intéressantes





, sachant bien que n'étant pas du tout compétent en la matière je me borne parfois à enregistrer les désaccords entre ce moustachu et l'autre, le défunt Verschave, père du concept de Françafrique, dont les livres m'avaient il y a quelques années fortement remué.

La lecture de cet article m'a en revanche laissé perplexe. Il est tout à fait possible que les choses tournent mal ou retournent au point de départ en Tunisie, nous verrons bien. Ce n'est par ailleurs pas ici que l'on va confondre la démocratie et le jardin d'Éden. Mais cette façon de dire aux gens : vous avez de quoi bouffer, donc fermez-la, est assez écoeurante.

(De même que l'insistance sur les revenus tirés du tourisme : quel drame mon Dieu que l'Occidental ne puisse pendant quelques semaines se payer une petite tranche d'« exotisme tempéré par une grande modernité », quel cataclysme pour l'avenir du pays que pendant quelques semaines l'Occidental ne vienne plus y déverser son fric, sa morgue, sa merde morale et autres substances ! A prendre Bernard Lugan au mot, on ne peut que l'imaginer heureux de l'évolution qui fait de Paris une ville de plus en plus morte, ne survivant que pour donner aux touristes l'image qu'ils sont venus chercher, avec le même chantage à l'estomac ici que là-bas - Delanoë (grand ami de la Tunisie (et des Tunisiens « consentants » (le ventre rempli, le trou du cul aussi)) et Ben Ali, même combat...)

On a pu reprocher à Brecht la formule "D'abord vient la bouffe, ensuite la morale..." ("Erst kommt das Fressen, dann kommt die Moral."), y voir une grossière expression de matérialisme, ou de déni de dignité. Notons que cette phrase peut être interprétée aussi comme le simple rappel à ceux qui non seulement vivent dans l'aisance mais se permettent de donner des leçons, qu'il est plus facile de bien se conduire quand on a de l'argent que lorsqu'on n'en a pas ("Ventre affamé n'a pas d'oreilles", somme toute), et revenons à notre sujet - à matérialiste, matérialiste et demi, si j'ai pu ces dernières semaines taper à gauche, il faut bien donner ici un coup à droite : dans ce texte, Bernard Lugan nous dit finalement "D'abord la bouffe, ensuite la bouffe" - c'est un peu court, Cyrano !

Certes il est fait référence à la condition féminine, mais l'argument utilisé à propos de la « liberté politique généralement inexistante dans le monde arabo-musulman » peut ici être retourné contre l'auteur : si les Tunisiens ont eu tort de se révolter parce qu'il ne leur manquait « que » cette liberté que leurs voisins n'ont pas plus qu'eux, alors il n'y a pas non plus de quoi pleurer sur l'éventuelle perte de la liberté des femmes, elle-même « généralement inexistante dans le monde arabo-musulman ». Ici comme ailleurs on peut penser ce que l'on veut, mais on ne peut jouer sur tous les tableaux : soit on se place du point de vue des valeurs de l'autre (ou de plusieurs autres), soit on se place du point de vue des valeurs occidentales, soit même on varie les points de vue, dans une perspective axiologiquement neutre ou dans une perspective normative (qui consisterait par exemple, pour le cas présent, à dire : dans le contexte des pays du Maghreb, la condition féminine en Tunisie est la meilleure, et c'est très bien, même si elle n'est pas encore aussi bonne qu'en Occident (sic…)), mais c'est tricher que de glisser sans prévenir d'un point de vue à l'autre, d'utiliser le contexte quand c'est supposer servir la démonstration et de l'oublier quand il peut gêner le bon déroulement de cette démonstration.

A cet égard, et c'est sur cette note positive que je concluerai, l'article du même B. Lugan sur l'Égypte, que l'on partage ou non ses analyses, ne me semble pas justiciable des mêmes critiques. "Toujours trop cynique, jamais assez lucide", disait, je cite de mémoire, le regretté Jean-Claude Biette : dans le texte que j'ai retranscrit et critiqué aujourd'hui, il me semble que l'on voit nettement et concrètement le passage entre la lucidité (qui n'est pas garantie de véracité, mais qui est un état d'esprit louable) et le cynisme.

Ceci étant dit, je retourne faire de l'argent ("Trois mille ducats !")


document

et à bientôt !



P.S. : un problème technique sans doute tout con, mais que je ne parviens pas à résoudre, fait que je ne peux ces jours-ci envoyer de mails. Je m'excuse auprès des clients de ce café qui ont récemment pris la peine de m'écrire, je leur réponds dès que possible...

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dimanche 7 mars 2010

Varia.

Quelques précisions d'ordre technique pour commencer :

- grâce à l'un de mes nouveaux commentateurs, je découvre tardivement l'existence de certains commentaires : ce site peut ne pas en indiquer la présence, si vous cliquez sur "Commentaires" dans les précédentes communications, vous allez en trouver. Je vais voir ce que je peux faire pour régler ce petit problème, et m'excuse pour mes réponses tardives - que je laisse sitôt ce message posté ;

- je n'ai jamais tenu de statistiques quant à la fréquentation de mon comptoir, mais sais qu'il y a en ce moment des nouveaux venus, que le lien "Dieu bénisse l'Islam" peut désarçonner : à la place du site Limbes, un des tout meilleurs blogs que je connaisse, on y trouve des annonces vaguement liées à l'Islam. Moustafa, le rédacteur de ce site - qu'au passage je remercie sincèrement pour son dernier mail, auquel je répondrai dans les prochains jours, promis - peut ne pas vouloir prolonger cette expérience, mais doit-il pour autant supprimer les textes existants ? Je laisse le lien tel quel encore quelque temps, le supprimerai, avec quel regret, si les écrits si éclairants que l'on y trouvait sur les rapports entre l'Islam et la science, l'Islam et le christianisme, ne resurgissent pas... des limbes.




Ceci dit, un peu de mélancolie pour ce dimanche :


"La France n'est désormais ce qu'est elle qu'à travers une demi-douzaine de querelles, proches de la guerre civile qui nous font ce que nous sommes jusque dans notre passion d'en finir avec elles." (P. Boutang, Maurras, 1984, p. 341)

- c'est quelque chose que j'ai écrit il y a quelques années, je ne sais plus où : cela fait longtemps que notre beau pays, comme sur une fondation, repose (en partie) sur ses querelles, mais le problème est que ces querelles sont de moins en fécondes, qu'elles ne produisent plus qu'une division résignée.


Les Parisiens en font maintenant assez régulièrement l'expérience : être le seul français (sans guillemets - tout de même !) dans une rame de métro, entre Asiatiques, Noirs, Arabes, Slaves... C'était mon cas ce vendredi, je repensais du coup à cette phrase de Bernanos que je vous ai déjà citée :

"Je voudrais faire clairement entendre qu'aucune vie nationale n'est possible ni même concevable dès que le peuple a perdu son caractère propre, son originalité raciale et et culturelle, n'est plus qu'un immense réservoir de manoeuvres abrutis, complété par une minuscule pépinière de futurs bourgeois. Que les élites soient nationales ou non, la chose a beaucoup moins d'importance que vous ne pensez. Les élites du XVIIe siècle n'étaient guère nationales, celles du XVIe non plus. C'est le peuple qui donne à chaque patrie son type original."

- phrase qu'il faut compléter par celle-ci :

"L'homme de bonne volonté n'a plus de parti, je me demande s'il aura demain une patrie."

...et me disais donc que les élites avaient pris Bernanos au mot, lui ajoutant un peu de Brecht ("Puisque le peuple vote contre le Gouvernement, il faut dissoudre le peuple...") et s'attachaient à rendre les peuples de moins en moins « nationaux », à les dissoudre. Ne pensons pas trop aux causes pour l'instant (outre une réaction agressive des élites à ce qu'on appelle trop modérément - et les dites élites le savent bien - la « désaffection » des peuples à leur égard, ces causes peuvent être fort simples : ceux qui ont le pouvoir vont « de l'avant » tant qu'on les laisse faire, le repos, la quiétude leur sont désagréables), pensons simplement aux résultats.

On écrit parfois qu'il y a moins de mouvements migratoires aujourd'hui qu'à d'autres périodes de l'histoire. Précision très utile, mais purement quantitative, et qui fait fi de la « mercurianisation » générale des sociétés à l'oeuvre aujourd'hui : le problème n'est pas seulement qu'il y ait des migrations, et qu'il y en ait peu ou beaucoup, mais que ces migrations deviennent la seule norme, puisque nous sommes sans cesse invités à migrer, si ce n'est au sens géographique du terme, du moins de façon mentale ou familiale. Quand le référent prend la forme du mouvement, c'est la nature même du mouvement qui est changée. Et les sociétés franchement individualistes, comme l'anglo-saxonne, ne supportent pas nécessairement mieux, dans les faits, ce mouvement perpétuel que des sociétés plus conservatrices (eh oui), comme la Française, mais au moins peuvent-elles l'assumer comme en accord avec leurs valeurs cardinales. Les Français ont beaucoup plus de mal à se dépatouiller de leurs contradictions entre la promotion des droits de l'homme et la préservation de leurs racines culturelles, entre l'égalité de tous et un certain « droit » à être encore soi, entre l'adhésion à un capitalisme qui par essence détruit tout sur son passage - relisez Marx - et la volonté de se préserver des effets indésirables du capitalisme. Évidemment, quand il s'agissait de faire suer le burnous, les choses étaient plus simples...

Un "immense réservoir de manoeuvres abrutis", ce métro du vendredi midi ? Plutôt de manoeuvres (et de chômeurs) hébétés, perdus tels des fantômes errant dans une nation qui se délite en tant que nation, pouvant regretter la leur - tout en sentant bien que celle-ci existe sans doute plus dans leur nostalgie qu'en réalité, et que le fait même qu'ils l'aient quittée y a contribué.


Voilà : la France ne se réduit certes pas une rame de métro sur la ligne 4, il ne m'en était pas moins difficile de ne pas être sensible à cette vision de désordre, de désorganisation. - A contrario, je me souviens de la première fois où, sur le RER B, j'étais le seul blanc, entouré de Noirs, vers 18h30 : cela m'avait amusé de me retrouver ainsi au milieu d'esclaves salariés (comme moi) rentrant du boulot, pensant à leur journée, à leurs enfants, etc. : « normaux » pour autant que la vie quotidienne d'un esclave salarié le soit, ils n'offraient pas la même vision babélienne.




Une précision en forme de ligne de fuite : j'ai parlé de "Ceux qui ont le pouvoir" : je veux dire par là ceux qui ont cherché à l'avoir - les courtisans sous l'Ancien Régime, les démocrates arrivistes sous le Nouveau. Il faut bien l'avouer : dans la France d'avant 1789, il y avait au moins un homme de pouvoir qui n'avait pas choisi d'être là, c'était justement le principal, à savoir le Roi - alors même qu'en démocratie, du moins telle qu'elle est organisée actuellement, tous ceux qui ont détiennent les rênes ont trimé comme des merdes pour en arriver là - ce qui me semble-t-il suffit à les juger. Cela ne préjuge pas de la compétence des uns et des autres, mais n'est pas indifférent en ces périodes où les peuples recherchent la stabilité, les élites le mouvement perpétuel.

Ce n'est pas une profession de foi royaliste (à ce propos, rétablissons dans son intégrité la citation de P. Boutang par laquelle nous avons commencé ce texte, et que j'avais amputée pour ne pas vous divertir de mon sujet principal : "La France est en effet l'oeuvre de ses rois, que la démocratie tend à défaire, mais elle n'est désormais ce qu'est elle qu'à travers une demi-douzaine de querelles, proches de la guerre civile qui nous font ce que nous sommes jusque dans notre passion d'en finir avec elles.") : pensons aux recherches d'un Étienne Chouard sur le rôle que peut jouer le tirage au sort en démocratie... Et évoquons une fois de plus Paulhan - dont j'apprends par Boutang qu'il admirait Maurras - et son texte "La démocratie fait appel au premier venu" (1939), au fait que ce premier venu s'appela de Gaulle, lequel j'en suis de plus en plus convaincu fut un héros à la Badiou : quelqu'un qui resta fidèle à ce qu'il ressentit lors d'un événement primordial... Il y a indubitablement un reliquat royaliste dans la manière dont les Français, entre autres d'ailleurs, se cherchent parfois un sauveur : mais on peut y trouver aussi, me semble-t-il (est-ce la même chose ?), un aspect très démocratique : on cherche quelqu'un de pareil aux autres, pas un type spécialement compétent, pas un expert réel ou autoproclamé : quelqu'un qui saura, plus que les autres, être à la hauteur de la situation. - Et il y faut certes plus qu'une paire de talonnettes !

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vendredi 23 juin 2006

Questions et réponses (II). - "Il n'y a d'ethnocentrisme et de xénophobie que dans la mesure où il y a pluralité des mondes."

(Fin du texte.)

Questions et réponses I.


Voici la deuxième partie de la conversation entre Julien Freund et Pierre Bérard. Je rappelle qu'on la trouve en intégralité - sans mes commentaires - ici. Bonne lecture !


P.B. - Les libéraux pensent que c'est le marché qui est intégrateur.

J.F. - Le goulag en moins, ce qui n'est pas mince, c'est une utopie aussi dangereuse que celle des Léninistes.

Et on a vu le résultat avec les Léninistes... J'en ai d'ailleurs déjà parlé. De plus, le correctif de l'absence de goulag est de moins en moins juste. Je me souviens d'un article paru sur le réseau Voltaire, article que je n'ai malheureusement pas réussi à retrouver, dans lequel il était écrit, si ma mémoire est bonne, que le nombre de détenus dans les prisons américaines était désormais (proportionnellement à la population) supérieur à celui de détenus dans les goulags soviétiques à leur apogée. Faute de mieux, cet article du même site donne un bon aperçu de la situation actuelle.

Pour répliquer à cette farce du marché comme agent prétendu de l'intégration, il suffit de relire Durkheim. Il n'a pas vieilli sur ce point. Et que dit-il ? Que la prépondérance croissante de l'activité économique est une des raisons de l'anomie, donc, de la détresse de l'identité collective et de la désintégration sociale.

P.B. - Monsieur le professeur... Vous n'avez pas réagi à l'hypothèse que je formulai tout à l'heure concernant cette propension du discours antiraciste à favoriser malgré lui l'actualisation dans le quotidien de toute cette latence raciale, ethnique, tribale... Je voulais dire qu'en interpolant dans ses homélies... dans ses admonestations, de constantes références à ces classifications, il sollicitait pour ainsi dire ses destinataires à interpréter les problèmes de cohabitation qu'ils expérimentent dans ces termes-là. En bref, je suis tenté de penser qu'il contribue à "raciser" les tensions. D'autant que ce discours est performatif. Il vient quasiment du ciel... C'est le pouvoir céleste du devoir-être. Sans compter que les curés y mettent aussi du leur.

J.F. - Pensez-vous sincèrement que les gens aient besoin d'être stimulés par ces élucubrations, même de façon oblique, pour ressentir les choses comme ils les ressentent ?

Ach, tout de même, sans prétendre que les directeurs de conscience médiatiques créent des choses à partir de rien, on peut faire ici, en suivant l'hypothèse de P. B., le même raisonnement que J. F. précédemment (cf. première partie) au sujet de l'élite donnant "quitus à la brutalité de masse". Que l'on ne parle que de race, même en en niant l'existence éventuelle, ou peut-être encore justement parce que l'on en nie l'existence éventuelle, ne peut qu'encourager petit à petit tout le monde à voir les problèmes plus à travers ce prisme qu'à travers d'autres. On le constate aisément lorsque d'infâmes médiocrités comme MM. Raoult ou Sarkozy convainquent les gens qu'ils "parlent vrai" lorsqu'ils dégoisent les pires conneries sur ce thème, car ils occupent un espace de discours, peut-être pas intéressant en tant que tel (encore faut-il le démontrer), mais laissé vide par la bien-pensance.


Histoire, mémoire, deuxième guerre mondiale.


Si l'on tient à établir un lien entre l'univers des discours et la manière dont les gens interprètent leur expérience, il y a selon moi quelque chose de plus frappant qui mériterait d'être creusé ; c'est cette occupation obsessionnelle de nos media par la seconde guerre mondiale ; plus exactement par le nazisme. Vous ne pouvez pas vous en souvenir, mais dans les années cinquante, soixante, Hitler était pratiquement oublié. Nous vivions dans l'euphorie de la reconstruction et, notre actualité politique, c'était quoi ? La guerre froide et les conflits coloniaux, c'est-à-dire des évènements concomitants. Les communistes célébraient pieusement le mensonge de leurs 75 000 fusillés et les anciens de la Résistance se retrouvaient rituellement devant les monuments aux morts. C'était tout. Ce passé, pourtant proche, était en cours de banalisation. Rien d'ailleurs que de très ordinaire dans cette lente érosion ; c'est un critère de vitalité. Aujourd'hui, en revanche, ce passé fait l'objet de constants rappels incantatoires. Hitler est partout, accommodé à toutes les sauces. C'est le nouveau croquemitaine d'une société qui retombe en enfance et se récite des contes effrayants avec spectres, fantômes et golem...

P.B. - Vous ne croyez pas aux revenants ?

J.F. - J'incline à penser que ces revenants sont utiles à certains. Hitler est devenu un argument polémique, et pas seulement en politique. A défaut de vouloir faire l'histoire contemporaine, nous fabriquons du déjà-vu, du simulacre, du pastiche. L'Hitlérisation du présent est un symptôme.

P.B. - La paramnésie ou impression de déjà-vu ; c'est un trouble hallucinatoire ; un signe de grande fatigue dit-on. Mais tous ces regards braqués sur le rétroviseur, cela veut dire aussi que l'avenir a perdu de son prestige. Il ne cristallise plus d'attente messianique. Le progressisme prend soudainement un coup de vieux.

J.F. - Sciences et techniques conservent leur ascendant, mais peut-être, effectivement, ne se prêtent-elles plus aux même amplifications eschatologiques qu'autrefois. L'écologisme grandissant est révélateur d'un désaveu. En tout cas ce Hitler qui nous hante, ce n'est pas celui dont nous célébrions la défaite en 1945, ce führer militariste, pangermaniste et impérialiste, ennemi de la France et de la Russie. Non ; celui qu'on commémore à tout instant pour en exorciser les crimes, c'est l'ethnocrate raciste, antisémite et genocidaire.

P.B. - On ne peut pas lui reprocher d'être anti-arabe ; c'est dommage.

Ici, je suis en désaccord (cf. ce texte, notamment le P.S. 1). Il y a eu une volonté de rapprochement politique avec les Arabes, notamment par la célèbre rencontre avec le grand Mufti de Jérusalem, mais précisément par mépris des Arabes, Hitler n'y a jamais donné suite, au lieu de chercher à les utiliser pour vraiment déstabiliser l'Empire britannique. (Je prends ces renseignements dans le livre de Paul-Marie de la Gorce 39-45, une guerre inconnue, Flammarion, 1995).

J.F. - Ce Hitler qui monte sans cesse à l'assaut du présent pour lui donner du sens, ce n'est pas un objet historique. Qu'est-ce qu'un objet historique ? C'est d'abord une matière suffisamment refroidie, tenue à distance des passions, autant que faire se peut. C'est ensuite une matière à travailler selon les règles éprouvées de la scientificité. Il a fallu plus de deux siècles pour les élaborer... et nous en sommes là ! Comme le diable des prêcheurs médiévaux, Hitler est devenu la caution négative d'une mémoire invasive et impérieuse. Il est interdit de se dérober à son appel sous peine de se voir soupçonné d'incivisme, voire d'obscure complicité avec...

P.B. - ... Avec la " bête immonde "...

J.F. - Pauvre Brecht ! Pour lui le ventre fécond, c'était celui de la social-démocratie. Et tous ces ignares qui le citent de travers !

P.B. - L'antifascisme commémoratif avance au même rythme que l'analphabétisme... Nous frisons l'excès de vitesse. La surexposition du nazisme est l'aliment principal de cette mémoire dont vous parliez. Ce qui me frappe, dans une époque qui se flatte d'obéir aux principes de la rationalité, c'est cette abdication de l'histoire face aux injonctions de la mémoire. La mémoire parle dans un idiome qui n'est pas universalisable, et, d'ailleurs, personne ne s'offusque de voir se répandre dans le langage courant des syntagmes comme "mémoire ouvrière", "mémoire de l'immigration", "mémoire juive". Autant d'usages qui enregistrent et proclament la fragmentation particulariste dont il est derechef interdit de tirer des conclusions. Toujours, la mémoire s'authentifie comme un idiotisme et l'étrange, dans ces conditions, c'est qu'elle soit devenue l'argument fatal de ceux qui se réclament de l'universalisme...

J.F. - La suréminence de cette mémoire prend d'autant plus de relief qu'elle sévit dans une époque de rejet des filiations... d'amnésie massive. Et puis, c'est extraordinaire, son monolithisme sentimental. Un agrégat d'émotions n'est pas susceptible de la moindre tentative d'invalidation. Face à ça, nous demeurons médusés. Le mot qui convient le mieux pour décrire ce climat est celui d'hyperesthésie. Nous sommes à l'opposé de l'ascèse qui préside toujours à l'établissement d'un discours rigoureux. C'est encore Nietzsche qui dans La Volonté de puissance parle de cette irritabilité extrême des décadents... Oui, l'hyperesthésie fait cortège aux liturgies de la mémoire.

P.B. - C'est pourquoi sa carrière ne rencontre pas d'obstacle. Chacun se découvre quand passe la procession du Saint Sacrement. Personne ne veut finir comme le chevalier de la Barre.

J.F. - Voltaire nous manque, ou plus exactement cet esprit d'affranchissement qu'il a su incarner d'une manière si française...

P.B. - L'esprit de résistance ?

J.F. - La Résistance... Le Résistant, c'est un combattant, il fait en situation d'exception la discrimination entre l'ami et l'ennemi et il assume tous les risques. Son image ne cadre pas avec l'amollissement que l'on veut cultiver. C'est peut-être pourquoi on lui préfère aujourd'hui les victimes. Mais assurément, leur exemplarité n'est pas du même ordre. Ce que je voulais vous suggérer, j'y reviens, c'est la simultanéité de ces deux phénomènes ; le ressassement du génocide hitlérien et l'obsession antiraciste. Ils se renvoient sans cesse la balle dans un délire d'analogie. C'est extravagant.

P.B. - La grammaire triomphante du génocide inaugure le règne de l'anachronisme et les nouveaux antiracistes bondissent d'émotion à l'idée d'entrer en résistance contre une armée de spectres.

J.F. - Oui... Ils sont à la fois la résistance et ses prestiges, et l'armée d'occupation avec ses avantages. C'est burlesque.

P.B. - Une mémoire incontinente...

J.F. - Qui épargne les crimes soviétiques, amnistiés avant d'avoir été jugés !

P.B. - Oui, mais leur finalité était grandiose... la réconciliation définitive du genre humain, comme pour les antiracistes... Ce qui mobilise la mémoire unique, ce n'est pas tant la liquidation du passé que sa persécution réitérée. Non seulement la mémoire met l'histoire en tutelle mais elle s'érige en tribunal suprême. Sous son regard myope, le passé n'est qu'une conspiration maléfique. On arraisonne les morts pour les accabler de procès posthumes et dénoncer leurs forfaits. Il n'y a jamais de circonstances atténuantes.

Nietzsche : "Facile résignation. - On souffre peu de souhaits inexaucés quand on a exercé son imagination à enlaidir le passé." Couilles molles !

J.F. - C'est la rééducation du passé par les procureurs de l'absolu. Cette génération hurlante n'a connu que la paix ; ce sont des nantis de l'abondance qui tranchent sans rien savoir des demi-teintes de l'existence concrète dans les temps tragiques. L'ambivalence et les dilemmes sont le lot de ce genre d'époque. Nos pères ne furent pas des couards. Les croisés du Bien ne connaissent pas le doute. Les fins sublimes qu'ils s'assignent balayent tous les scrupules.


Regard sur soi et rapport à l'autre.


P.B. - La réconciliation définitive après la lutte finale contre la xénophobie...

J.F. - La xénophobie, c'est aussi vieux que le monde ; une défiance de groupe, d'ordre comportementale, vis à vis de l'étranger. L'expression d'un ethnocentrisme universel comme l'a rappelé Lévi-Strauss. On veut aujourd'hui la confondre avec le racisme qui est un phénomène moderne ; la confondre pour lui appliquer à elle aussi le sceau de la réprobation. Certes, il y a aussi des expressions chauvines de l'ethnocentrisme qu'il convient de combattre, mais prétendre le réduire absolument, c'est parier sur un avenir où l'idée de société différenciée avec ses particularismes aurait complètement sombré. Il n'y a d'ethnocentrisme et de xénophobie que dans la mesure où il y a pluralité des mondes.

Depuis le temps que je voulais l'écrire, en m'appuyant moi-même sur Lévi-Strauss ! Voilà, c'est fait. Et, sans sortir du sujet, il est évident qu'il en est de même pour les rapports entre les sexes notamment, et que beaucoup de ce que l'on appelle misogynie n'est que l'expression de la conscience d'une altérité. Il ne s'agit bien sûr pas de se prosterner devant les attitudes facilement xénophobes ou misogynes, mais de rappeler que l'on ne peut parler avec les autres qu'en les jugeant (positivement ou négativement).

On peut imaginer - pur exercice d'utopie - que l'effacement des communautés et des identités collectives aboutirait à l'extinction de la xénophobie ; mais en fait à quoi ressemblerait cet Eden ? Selon la fiction de Hobbes, ce serait le retour à la lutte de tous contre tous... une lutte implacable et continuelle, dont seule nous protège la constitution de l'humanité en sociétés organisées et rivales.

Sociétés organisées donc rivales : le tout (facile à dire) est de faire que cette rivalité soit stimulante sans être sanguinaire.

P.B. - La xénophobie, c'est donc le prix à payer pour prévenir la barbarie.

J.F. - Si vous dites ça comme ça, vous serez vous-même traité de barbare ! (...) Le communisme pourrait disparaître mais l'antifascisme parodique survivra à son géniteur, car il arrange trop de monde. Ce fricot, il est toujours sur le feu. Les dispositifs médiatiques de manipulation de l'imaginaire l'ont installé dans l'opinion comme un mode d'interprétation idéaltypique de l'histoire contemporaine. Il faut donc s'attendre à des rechutes à n'en plus finir d'autant que l'analphabétisme historique s'étend au rythme même de l'emprise journalistique sur la culture ambiante. Et ces récidives antifascistes sont d'autant plus inévitables que le fascisme a été érigé en clé de voûte maléfique de tout un appareil de brouillage idéologique et de coercition morale. D'ailleurs le refus de prescrire les crimes qui lui sont liés, et seulement ceux-là, en dit très long sur ce statut d'exception, car c'est toute la tradition européenne du droit qui est ici mise en cause... Une telle adultération de notre humanisme juridique ouvre la voie à des procédures à répétition avec mise en spectacle idoine... Bref, je disais tout à l'heure que le souvenir de la Résistance combattante devait s'effacer parce que son image renvoie d'une manière trop explicite au patriotisme. Il y a donc bien une contradiction entre le recyclage continue d'un fascisme mythique et malfaisant et l'occultation progressive de ceux qui ont combattu le fascisme réel, les armes à la main. Cette bizarrerie tend à montrer que le même mot renvoie bien à des réalités différentes... La Résistance est partie prenante de l'ancien monde, celui des réflexes vitaux qui se mettent en branle lorsque le territoire est envahi par l'ennemi. Les nouvelles de Maupassant montrent très bien cela dans un contexte où le nazisme n'avait pas cours. Or, c'est ce lien quasiment paysan à la terre que l'on prétend aujourd'hui abolir parce que les élites, elles, se sont affranchies de ces attaches... Elles deviennent transnationales et discréditent des liens qui sont pour elles autant d'entraves. Dans ce contexte, le maquisard devient un personnage encombrant... Trop rivé à son sol, à ses forêts, à sa montagne... Au nom de la démystification, il s'agit de priver la Résistance de son prestige. Non seulement la plupart des Français auraient été attentistes ou collaborationnistes, mais même la petite frange des résistants de la première heure devrait être soupçonnée des pires ambiguïtés.

P.B. - Jusqu'en 1942 au moins, beaucoup de résistants ne se définissent pas comme opposants à Pétain et il y a parmi eux de nombreux officiers et même des camelots du roi.

On peut en effet considérer que les Royalistes ont été le premier parti politique à entrer dans la Résistance en tant que parti, bien avant les communistes.

J.F. - Bien sûr, les frontières demeurent floues et c'est justement ça que l'antifascisme rétrospectif ne peut pas comprendre, car il ne fonctionne que dans le cadre d'un manichéisme reconstruit à partir du légendaire communiste. En dépouillant la Résistance de son aura, on dépossède les Français d'un passé glorieux pour les assigner à leur essence perfide. Ils sont déshérités et reconduits à la guerre civile latente et permanente... et par ceux-là même dont la fonction est de fabriquer du consensus.

P.B. - Même au prix du mensonge ? Car enfin, les résistants, comme les collaborateurs, ne furent qu'une minorité.

J.F. - Mais oui, mon cher Bérard, au prix du mensonge !...


Mensonge, unité nationale, responsabilité des politiques.


C'est Machiavel qu'il faut suivre. Certes, il n'y a pas de politique morale, mais il y a une morale de la politique qui implique parfois le mensonge quand celui-ci est utile à la concorde intérieure... Une fois désenchantée, la Résistance ne peut plus être un gisement de mémoire et l'opprobre inocule désormais toute notre histoire... Vous comprenez, la sphère du politique n'est pas celle de l'histoire. L'histoire obéit à des méthodes critiques qui aboutissent nécessairement au désenchantement ; son rôle est démystificateur. Sous son emprise le passé devient trivial. Mais là, c'est autre chose... C'est autre chose pourquoi ? Mais parce que le changement de perspective auquel nous assistons n'est pas le produit de la réflexion historique. Ceux qui le conduisent sont indifférents aux archives ; ce ne sont pas des chercheurs, mais des idéologues. D'ailleurs, aucun chercheur ne pourrait disposer de l'écho médiatique dont ils jouissent. Cet écho démesuré montre que leur discours entre en résonance avec les intérêts du pouvoir, pour des raisons que j'ignore... De même que le résistancialisme des années cinquante permettait de blanchir le passé, et d'amnistier les collaborateurs, la profanation du mythe résistant, d'une France toute entière insurgée contre l'occupant permet de le noircir. De la magie blanche à la magie noire, il y a comme une transfusion de signification, mais on demeure dans la magie ; pas dans l'histoire. Car, si le sens du récit bascule, on ne le doit pas à des découvertes inattendues, à des connaissances nouvelles. Seule change l'interprétation. Hier, elle servait à bonifier. Aujourd'hui, elle s'acharne à péjorer. C'est toujours de la prestidigitation ! Le mensonge de l'immédiat après-guerre colportait la fable d'une France occupée rassemblée derrière de Gaulle. Le mythe était soldé par la condamnation hâtive d'une poignée de traîtres choisis parmi les figures les plus visibles de la littérature et de la politique.

pamphlet

Cette imposture avait une finalité politique honorable ; c'était une thérapie collective pour conjurer la discorde et abolir le risque d'une guerre civile sans cesse perpétuée... Le tournant s'est opérée dans les années soixante-dix, à la fin justement des Trente glorieuses. Ce qui n'était jusque là qu'une poignée de brebis galeuses est devenue l'expression la plus éloquente d'un peuple de délateurs et de renégats. C'est alors qu'on a commencé de parler d'une épuration bâclée et trop rapidement conclue.

Il est dommage que J.F. ne soit pas plus précis sur ce dernier point. D'après les sources que j'ai sous la main - mais il s'agit d'historiens, non de journalistes (L'épuration française de P. Novick, publié aux Etats-Unis en 1968 et en France en 1985, Le syndrôme de Vichy de H. Rousso, 1987), les années 70 ont vu surtout la confirmation par des enquêtes approfondies du nombre de 10.000 exécutions sommaires avancé dès les enquêtes des années 50 et confirmé par le Général lui-même. Dans la mesure où cela rabaissait de manière drastique le chiffre avancé par R. Aron dans des ouvrages très bien vendus (entre 30.000 et 40.000 exécutions), cela pouvait, effectivement et paradoxalement, dans un certain climat, et compte tenu par ailleurs de la persistance dans la mémoire de certains cas épineux et célèbres (Brasillach...) amener à considérer, non seulement que l'épuration avait été mal faite, mais qu'il était important de parler de ce "fait" qu'elle avait été mal faite. Paradoxe supplémentaire, mais nous sommes justement au pays des fantasmes, le même chiffre peut aussi, dans un deuxième temps être considéré comme très élevé, et être utilisé à l'appui de la thèse d'une France massivement lâche pendant l'Occupation, puis massivement violente (et donc de nouveau lâche) lors de l'épuration - ce qui ferait d'une certaine façon se rejoindre Bernard-Henri Lévy et Maurice Bardèche. Mais il faudrait entrer dans le détail des articles de presse des années 70-80 pour mieux saisir l'ampleur et les ambiguïtés de ces balancements.

Epilogue fatal : puisque le crime était collectif, c'est bien la nation dans son essence qui était viciée. Il lui fallait donc expier massivement. C'est aussi à cette époque que de l'Inquisition aux Croisades et aux génocides coloniaux l'ensemble de notre histoire s'est trouvée indexée à la collaboration et à ses turpitudes... Maintenant elle envoûte de sa malédiction l'ensemble du passé... Peut-être est-ce lié au progressisme qui situe le meilleur dans l'avenir et doit en toute logique déprécier le passé pour le ravaler à l'obscurantisme et à la sauvagerie ? Mais les Trente glorieuses pourtant ont été furieusement prométhéennes sans que n'y sévisse ce masochisme extravagant. Il s'agit donc bien d'un phénomène plus profond qu'il faut rapporter à cette morbidité européenne dont nous parlions tout à l'heure. Ce que je constate, voyez-vous, c'est que durant trente ans, les élites, usant d'un pieux mensonge... oui, un bobard... ont célébré un peuple exemplaire en le dotant d'un passé glorieux. Et, simultanément, ces élites se montraient capables d'entraîner le pays dans une oeuvre imposante de reconstruction, jetant les bases d'une véritable puissance industrielle, promouvant la force de frappe nucléaire, s'engageant dans la réconciliation avec l'Allemagne et l'édification d'un grand espace européen tout en soutenant plusieurs conflits outre-mer. Nonobstant certaines erreurs, ce fut un formidable effort de mobilisation stimulé par une allégresse collective comme la France n'en avait pas connue depuis longtemps...

Oui, c'est bien beau, mais, sans même se demander ici si jeter "les bases d'une véritable puissance industrielle" est si glorieux que cela, il faut nuancer certains points : les conflits outre-mer ont été perdus (sauf au Cameroun, où si l'on en croit F.-X. Verschave la France commit d'épouvantables massacres), la force de frappe nucléaire française semble bien

Couverture

avoir été surtout un "cadeau" américain, que de Gaulle a enrobé dans de belles phrases. Quant à la réconciliation avec l'Allemagne, qui certes en soi ne fut pas une mauvaise chose, on a vu au début de la première partie de ce texte ce que J.F. en pensait trente ans après.


P.B. - Tout cela malgré les faiblesses dont on stigmatise la quatrième république.

J.F. - Je connais ces critiques puisque, comme vous le savez bien, je suis gaulliste comme je suis aussi européen et régionaliste... mais la nature des institutions n'a ici qu'une faible pertinence. C'est la pâte humaine qui est décisive et les grands courants d'idée et d'humeur qui traversent la population.

Encore un peu de Nietzsche ? "Nos institutions ne valent plus rien : là-dessus, tout le monde est d'accord. Pourtant, la faute n'en est pas à elles, mais à nous. Une fois que nous avons perdu tous les instincts d'où naissent les institutions, les institutions nous échappent à leur tour, parce que nous ne sommes plus dignes d'elles."

La rhétorique n'est pas sans conséquence ; il y a des récits toniques et d'autres qui, en revanche, nourrissent la neurasthénie. Oui, je maintiens qu'en politique il faut savoir mentir à bon escient ; non pour dissimuler la corruption du pouvoir comme on le voit faire si souvent aujourd'hui, mais pour doter les vivants d'un passé supportable, rasséréner l'identité collective, renforcer l'estime de soi.

Vient ici à l'esprit l'argument de Castoriadis : "Des camelots veulent placer cette profonde philosophie de préfet de police libertin : moi je sais que le Ciel est vide, mais les gens doivent croire qu'il est plein, autrement ils n'obéiront pas à la loi. Quelle misère !" Je crois qu'en fait cet argument n'est vraiment valable ici que pour des cas comme celui que j'ai évoqués plus haut, tels les massacres qui auraient eu lieu au Cameroun entre 1957 et 1970. Verschave (p. 87 de l'ouvrage mis en lien plus haut) va jusqu'à parler de 400.000 morts, si la France a fait cela, on aimerait bien le savoir ! Mais s'il s'agit de ressasser des choses déjà sues, ou considérer l'ensemble des Français comme des professeurs d'histoire, sans doute J.F. a-t-il, dans l'état actuel des choses, raison.

Des élites qui accablent les morts pour fustiger leur peuple ne sont pas dignes de le gouverner. Rappelez-vous ce que dit le dernier homme de Zarathoustra. Il dit "Jadis tout le monde était fou". Et il ajoute en clignant de l'oeil : "Qu'est-ce qu'aimer ? Qu'est-ce que créer ? Qu'est-ce que désirer ?" Il exprime en même temps le sentiment de supériorité de l'homme moderne et son incapacité à donner sens aux verbes aimer, créer, désirer ; les actions élémentaires de l'existence. L'homme moderne en rupture d'antécédant est condamné à l'indigence et à la stérilité ; il n'est plus créateur... Vantardise et impuissance voilà son apanage ! Les Anciens connaissaient les vertus pacifiantes de l'oubli ; mais les nouveaux prédicateurs veulent-ils la paix ?

La Pax Rancunia, qui par l'intimidation permet à ceux qui ont le pouvoir de le conserver ?... Quoi qu'il en soit, dernière livraison la semaine prochaine.



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mardi 21 juin 2005

Tout change et rien ne change.

L'anthologie de K. Papaioannou étant passionnante (cf. texte précédent), je m'en voudrais de ne pas en faire profiter mon public.

Voici tout d'abord quelques autres prophéties. La pagination renvoie à l'édition Gallimard, coll. "Tel" :

- "Il ne s'agit plus seulement de réduire les salaires anglais au niveau de ceux de l'Europe continentale, mais de faire descendre, dans un avenir plus ou moins proche, le niveau européen au niveau chinois...

A mesure qu'il développe le pouvoir productif du travail, le système capitaliste développe aussi les moyens de tirer plus du travail du salarié, soit en prolongeant sa journée, soit en rendant son labeur plus intense, soit en augmentant en apparence le nombre des travailleurs employés en remplaçant une force supérieure et plus chère par plusieurs forces inférieures et à bon marché, l'homme par la femme, l'adulte par l'adolescent et l'enfant, un Yankee par trois Chinois." K. Marx, 1867, p. 193.

- "La concurrence chinoise, dès qu'elle sera massive, aura vite fait d'aggraver à l'extrême la situation chez vous [aux Etats-Unis] comme chez nous, et c'est ainsi que la conquête de la Chine par le capitalisme poussera vers sa chute le capitalisme en Europe et en Amérique." F. Engels, 1894, pp. 186-87.

- "Une sincère collaboration des nations européennes n'est possible que si chacune d'elles reste autonome chez elle." F. Engels, 1892, p. 208.

Ce qui suit relève de la seconde partie de cette anthologie. Certains des thèmes des bolcheviks puis de leurs descendants m'ont paru toujours actuels, en ce sens que leur rhétorique et leurs justifications sont utilisées avec le même aplomb par des gouvernants actuels, de France ou d'ailleurs.

- Lénine, peu syndicaliste : "La production est toujours nécessaire, pas la démocratie. La démocratie de la production engendre une série d'idées radicalement fausses." (1920, p. 324).

- G. Safarov, émissaire de Lénine au Turkestan, justifiant l'invasion de ce pays par l'URSS : "Dans l'Orient arriéré, le droit électoral généralisé et les "libertés formelles" ne sont pas applicables aux masses laborieuses qui ont subi durant des siècles la dictature féodale et l'obscurantisme spirituel et sont encore empêtrées dans les traditions féodales-patriarcales. L'intervention despotique dictatoriale de l'avant-garde avancée de la révolution est indispensable afin d'écarter du pouvoir tous les éléments oppresseurs-exploiteurs." 1922; p. 344.

- p. 390 : le décret du 15 décembre 1930 (sous Staline, donc) "stipule qu'un ouvrier cherchant du travail peut être contraint à accepter n'importe quelle tâche qui lui est offerte, dans n'importe quelle région."

- "Quelle est la cause des fluctuations de la main-d'œuvre ?

C'est l'organisation défectueuse des salaires, le système défectueux des tarifs, c'est le nivellement "gauchiste" dans le domaine des salaires.

Pour remédier à ce mal, il faut supprimer le nivellement et briser l'ancien système des tarifs. Pour remédier à ce mal, il faut organiser un système de tarifs, qui tienne compte de la différence entre le travail qualifié et le travail non qualifié, entre le travail pénible et le travail facile." J. Staline, 1931, pp. 391-92.

- "La tâche des syndicats est d'élever la productivité, d'augmenter le revenu national, de produire davantage, mieux et à meilleur marché." A. Zapotocky, président du Conseil (?) tchécoslovaque, 1952, p.409.

- dans le même ordre d'idées, peut-être se souvient-on du "prurit égalitaire" évoqué par le grand démocrate du Point C. Imbert. On lisait de même dans la Pravda de Bratislava en 1951 une dénonciation des "fâcheuses tendances égalitaristes des éléments retardataires." (p. 409)

- p. 443, on trouve le poème écrit par Brecht après l'écrasement de la révolution est-allemande de 1953, dans laquelle il conseille au gouvernement, s'il n'est pas content du peuple, "d'en élire un autre", formule souvent citée ou évoquée depuis le référendum du 29 mai.

- un texte satirique enfin, dont l'auteur est L. Kolakowski, publié en 1957, évoque ce que n'est pas le socialisme :
"Un Etat qui aimerait voir son Ministère des Affaires étrangères déterminer l'opinion politique de toute l'humanité (...)
Un Etat qui distingue difficilement une révolution sociale d'une agression armée." (p.491)

Evidemment, comparaison n'est pas raison, mais qui se sent morveux...

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