vendredi 20 avril 2012

Les deux mâchoires du piège.

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Dans les livres de Jean-Raymond Tournoux comme La tragédie du Général (Plon, 1967), on sent à quel point de Gaulle se débattait avec les conditions réelles d'exercice de son pouvoir. Le décalage entre sa « certaine idée » de la France et ce qu'il lui est arrivé de penser de ces « veaux » de Français, joint à la conscience que, en dépit de tout, il faut bien de ceux-ci pour continuer à faire celle-là, font que de Gaulle navigue au fil des mois et des années entre mélancolie, résignation, regain d'espoir, cynisme, réalisme... Il est nécessaire de raconter des bobards aux Français, c'est inévitable, parce que la France est devenue bien faible par rapport à ce qu'elle a pu être et que les Français ne peuvent l'admettre. De Gaulle parfois se dit que c'est avec ces bobards que l'on peut reconstruire quelque chose qui a son intérêt, parfois semble au contraire considérer qu'en réalité il est tout juste bon à servir aux « veaux » ce qu'ils veulent entendre, pendant que la modernisation de l'économie, c'est-à-dire la mise en place de « l'État-UDR », se fait, que les petits copains s'en mettent plein les poches, après moi le déluge.

De Gaulle était cynique parce qu'un homme politique l'est nécessairement, a fortiori lorsqu'une partie de son activité consiste à lécher le cul de Popu pour avoir ses voix, ce qui est humiliant pour tout le monde.

- "Mais peut-être aimait-il trop sincèrement le peuple pour arriver à conquérir les suffrages du peuple, lequel pourtant lui aurait sans doute, en faveur de ses quartiers de noblesse, pardonné des idées démocratiques", écrit Proust pour expliquer pourquoi Saint-Loup ne veut pas se présenter à des élections. En vérité, comment ne pas finir par mépriser Popu, même si ce n'est pas le cas au départ, quand on passe sa vie à lui faire des courbettes tout en entendant les conneries qu'il est capable de raconter ? Peut-on arriver au bout d'une carrière d'homme politique démocrate sans mépriser le peuple ? Cela ne doit pas arriver bien souvent. (Ce serait d'ailleurs un argument en faveur des principes de rotation chers au cher Chouard.)

C'est ici que le cynisme gaullien prend son tour particulier. De Gaulle n'avait certes rien d'un dictateur, même s'il y aurait beaucoup à dire sur son rapport au pouvoir judiciaire (de ce point de vue N. Sarkozy est assez gaulliste), mais on peut émettre l'hypothèse que pour continuer à aimer la France et pour parvenir à supporter le peuple qui hélas va avec, il lui valait mieux ne pas trop fréquenter celui-ci, et surtout ne pas lui demander trop souvent ses faveurs. Si l'on ajoute à cela une conscience affûtée des contraintes traditionnelles de l'art politique, démocratie ou pas démocratie, on obtient un curieux mélange. Un régime, la Ve République, qui repose sur beaucoup d'esbroufe et de mensonge, mais dont son fondateur estimait que ce mensonge seul pouvait lui permettre d'atteindre ou de se rapprocher de certains buts qui lui semblaient nobles.

C'est dans le domaine de la politique étrangère, dont on sait bien qu'il n'est pas celui qui coexiste le plus aisément avec les nécessités usuelles d'une démocratie (comment cacher son jeu à ses partenaires / adversaires si vous devez tout expliquer à Popu ?), que cette ambivalence a été la plus nette. Il est indéniable que de Gaulle a parfois fait chier les Américains, mais il est tout aussi indéniable qu'il a laissé ceux-ci utiliser la position particulière de la France dans le « bloc de l'Ouest » pour lui faire faire le sale boulot qu'ils ne pouvaient faire eux-mêmes. (Je pense notamment à la merveilleuse collaboration entre la France, Israël et l'Afrique du Sud pour refiler des éléments de technologie nucléaire à certains pays, pendant la guerre froide, sans que les États-Unis aient l'air d'y être pour quelque chose.) La sortie de l'OTAN est un acte à la fois anti-américain et pro-américain. De même, les bobards sur la grandeur de la France sont des bobards mais sont aussi ce qui pouvait permettre à terme à la France de moins vivre de bobards.

Le moins que l'on puisse dire est qu'il s'agissait d'un équilibre fragile. Déjà le fondateur du régime, d'une façon très française, avait parfois tendance à tomber dans une sorte de masochisme rageur à l'égard de son peuple, sur le thème : puisque tout ce qu'ils veulent c'est de belles bagnoles, on va leur en donner, oublions tout le reste, ils n'auront que ce qu'ils méritent. Ils veulent les bagnoles sans vouloir construire les routes, amenons du bicot pour les construire, construisons les tours pour loger le bicot en question, ça tombe bien, les copains promoteurs ne demandent que ça, etc.


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("Sire Dieu, donnez-nous que nous puissions mépriser la prospérité de ce monde", aurait prié Saint Louis sur son lit de mort…)

Et bien sûr, après la mort du Général, les choses ne vont pas s'arranger. Par-delà ce genre de sautes d'humeur, et si l'on veut rester positif et donner du crédit à de Gaulle, on peut dire, pour résumer ce qui précède, qu'il a cherché à utiliser certains mensonges consubstantiels à la politique telle qu'elle se pratique ailleurs que dans les livres de Pierre Clastres ou dans la tendance « gauchiste / Bisounours », ainsi que certains mensonges liés à la situation de la France telle qu'il avait à l'affronter quotidiennement (l'illusion d'une vraie indépendance française à l'égard des États-Unis), pour, éventuellement, petit à petit, aboutir à une vérité qui soit moins pathétique que ce que les mensonges en question dissimulaient.

Il est bien clair que Georges « Rothschild » Pompidou et Valéry « Oui, mais » Giscard d'Estaing n'avaient pas ce genre de préoccupations sous-jacentes. En bonne logique, ils gardèrent les moyens mais pas la fin, utilisèrent donc tout ce qui est mensonge, structurel et conjoncturel, et laissèrent tomber ce qui pouvait permettre d'espérer en sortir un jour. L'abandon par un Giscard de tout ce qui relevait du mythe gaullien n'est pas de ce point de vue un traitement salutaire d'un aveuglement collectif, il est la mise au rancart de ce qui, malgré son ambiguïté, pouvait rester un moyen de faire avancer les choses.

Enfin Mitterrand vint. - Et c'est à partir de cette arrivée au pouvoir de ce que l'on appelle la gauche, et plus précisément à partir de 1983, quand dans un mouvement de balancier radical lui aussi assez français, le Président renonça d'un coup à tous les projets qu'il avait portés, que s'esquisse puis s'installe un système de mensonge à deux têtes qui est encore celui dans lequel, à peu près trente ans après, nous « vivons ».

Pour le dire vite, se met alors en place une répartition des rôles simple : une gauche qui privatise et une droite qui ouvre les frontières aux immigrés. Un vieil axiome de la politique établit que n'accomplira jamais aussi bien un programme que celui dont on pense qu'il lui est opposé, et qui appartient au camp opposé à ce programme, puisqu'il désarme par son action à la fois ses amis, qui ne se méfient pas et/ou n'osent pas l'attaquer, et ses adversaires, qui sont trop contents de le laisser faire. La Ve République a donc fini par faire de cet axiome, de cette ruse, un principe général de gouvernement.

Déjà sous de Gaulle la Ve République droitière n'était pas avare en matière d'importation de main-d'oeuvre étrangère, une tendance qui n'ira qu'en s'accentuant - regroupement familial sous V. Giscard d'Estaing, records d'immigration sous N. Sarkozy -, jouer les Matamores et défoncer les portes des églises n'y changeant rien. De l'autre côté, nul besoin d'épiloguer sur les privatisations menées par Pierre « Happiness is a warm gun » Bérégovoy, puis par L. Jospin et son ministre D. Strauss-Kahn, lequel serait revenu pour nous la mettre bien profond s'il n'avait pas essayé entretemps de la mettre bien profond dans la bouche de N. Diallo (foin d'élégance, (en)filons la métaphore : le trou du cul de la France fut provisoirement sauvé par la bouche d'une négresse), etc.


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(J'ignore la provenance précise de cette image assez frappante, qui m'a fait penser aux putes des bordels algériens pendant la guerre d'indépendance, lesquelles s'inséraient une lame de rasoir dans le vagin pour mettre à mal la virilité française... La femme occidentale moderne qui se met à copier la prostituée algérienne d'il y a cinquante ans, je ne sais pas s'il y a une conclusion à en tirer.)


Après, on peut être pour ou contre tout ce qu'on veut, là n'est pas la question. On peut aussi très con, comme mon ami Ivan Rioufol, qui déblatère à longueur de temps sur les immigrés et la « fracture identitaire », pour finir par revoter, « malgré tout », pour le Président qui sans relâche laisse entrer en France immigrés légaux et clandestins. Étant entendu que cette connerie peut aussi être du machiavélisme, ainsi que, et plus probablement, une certaine façon d'admettre que c'est de cette façon que fonctionne le système qui me fournit mon beefsteak (hallal, of course) - c'est le Figaro de Dassault qui me paie, on lèche la main qui vous nourrit, et M. Dassault a toujours besoin de plus d'immigrés...


Mais revenons à un point de vue plus général. En ayant toujours à l'esprit les contraintes inhérentes à la politique, notamment « démocratique », on peut dire qu'il y avait au début de la Ve République un (boni)menteur à qui il arrivait de mentir pour une bonne cause (c'est-à-dire qui mentait, mais parfois pour une bonne cause) ; lui ont succédé deux menteurs sans vergogne, du même camp idéologique, au moins officiellement. Après quoi et 1981, le jeu s'est compliqué : d'autres partenaires sont arrivés, d'autres domaines (le rôle de l'État dans l'économie) sont devenus matière à discussion, et donc matière à échange de contre-vérités. On a par conséquent établi une division du travail des mensonges. Nous en sommes là.




Il serait illusoire autant que faux cul


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(pourquoi l'expression « vrai cul » n'existe-t-elle pas ? "Elle a été vrai cul dans cette histoire, j'ai apprécié..." ; "Poutine, on en pense ce qu'on en veut, mais c'est un vrai cul, ce gars-là...", etc. - si le cul peut être faux il peut être vrai, pourquoi se priver d'une telle vérité ?)


...autant que faux cul, disais-je, de nier l'influence d'Alain Soral sur ce qui précède, même si je suis plus critique que lui sur le gaullisme (pour un point de vue plus négatif, au fait, cf. M. Amer), de même que je ne pourrais guère ne pas admettre qu'il y a ici un côté Marine Le Pen - Nicolas Dupont-Aignan. Pour que les choses soient claires, précisons donc que, après relecture, je ne changerai pas une ligne à ce que j'écrivais en novembre dernier sur l'éventuel rôle que peut jouer Mme Le Pen dans l'élection à venir : tout au plus pourrais-je ajouter que je suis encore plus dubitatif qu'à l'époque. Donc, débrouillez-vous.


- De toutes façons,


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et même s'il n'exclut pas d'autres initiatives, le bonheur individuel reste la meilleure forme de militantisme.

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samedi 8 octobre 2011

Le premier Moldu venu. - Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », III.

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La Mauvaise Éducation, ou Le Juif sadique essaie en vain de dresser Alain Soral et Marc-Édouard Nabe.


Première partie.

Deuxième partie.

Deuxième partie, bis.



La saillie avait fait parler chez les amateurs plus ou moins fans d'Alain Soral : le « Che » d'Égalité et Réconciliation s'était permis de dire que, pour la décennie que nous venons de traverser et éventuellement la précédente, seuls ses livres resteraient, passeraient à la postérité, évoquant au passage avec commisération, pour ne pas dire plus, M.-É. Nabe et M. Dantec.

(J'avoue ma flemme à retrouver la source, ce qui, soit dit en passant, et sans que cela soit une excuse à cette flemme, est un problème des archives audiovisuelles telles que les "Entretiens du Président" : si on ne note pas tout de suite le minutage de tel ou tel propos, il est assez laborieux de le retrouver après. - Ceci posé, il ne me semble pas avoir besoin ici d'être d'une précision bénédictine ; ceci posé, bis ou par-dessus, en cas de demande expresse, je vous indiquerai ce que A. S. a effectivement dit ce jour-là.)

La mégalomanie ne m'a jamais gêné, au moins chez les gens que j'estime : elle vient presque naturellement à ceux qui ont quelque chose en plus que les autres, dans quelque domaine que ce soit. Elle est plus ou moins envahissante ou ridicule, mais tant qu'elle aide ces personnes à réaliser ce qu'elles estiment devoir réaliser, tant qu'elle est partie intégrante d'un mode de fonctionnement, il faut faire avec. C'est un peu comme la « rage de vaincre » chez le sportif ou « l'amour du pouvoir » chez l'homme politique : cela ne les rend pas toujours sympathiques, mais si cela les pousse à faire de grandes choses... La sainteté est par définition rare !

Évidemment, ce jour-là Alain Soral a dit une connerie. Laissons tomber Maurice Dantec, qui se laisse d'ailleurs très bien tomber tout seul : je ne sais pas à quel point les livres de Nabe resteront ni lesquels, mais ils resteront à coup sûr plus que ceux d'A.S., dont le peu de clarté dans l'exposition se fera au fil du temps d'autant plus gênant que l'on ne saura plus trop de qui il parle. - Et il n'est pas dans mes habitudes de faire des paris sur le futur.

Ceci posé (ça commence à faire un tas), il n'est peut-être pas inutile d'essayer d'interpréter cette « connerie ». Sans doute y a-t-il ici une part de provocation, une volonté d'aller défier les fans de MEN et de M. Dantec sur leur terrain, de ne pas leur laisser le « monopole de la littérature », pour paraphraser la formule mitterrandienne. Mais revenons à notre préambule sur la mégalomanie : j'ai évoqué "ceux qui ont quelque chose en plus que les autres". Dans le cas d'Alain Soral, il faudrait parler de quelques choses en plus que les autres : notre lepénomarxiste n'a pas une qualité primordiale, ce qui en soi est une limite, mais il a beaucoup de qualités. Il n'est pas le plus intelligent, il n'est pas le plus courageux, il n'est pas le plus talentueux dans l'expression écrite, il n'est pas le plus sage, au sens fort du mot... mais il comprend beaucoup de choses, a le courage, notamment, de continuer à essayer d'en comprendre d'autres et de ne pas reculer devant certaines conséquences de ce qu'il pense, il a quand même un vrai talent d'expression orale, et a su jusqu'ici à peu près reprendre la main après certains excès verbaux. (Bien évidemment, ceux qui ne l'aiment pas seraient, surtout sur ce dernier point, moins indulgents que moi.)

Je vous parle de ça pour deux raisons, toutes deux liées à ce projet des Genèses, limites..., lequel consiste à essayer de situer les options et idées politiques d'A.S. dans une perspective plus vaste qu'on ne le fait d'habitude. Et il faut bien pour cela, étant donnée la façon dont il travaille et promeut son action, évoquer ce que l'on pense comprendre de l'individu Alain Soral lui-même.

La première de ces raisons, donc, ou le premier des résultats auxquels on parviendrait aujourd'hui, c'est qu'A.S. est un homme ordinaire, mais en mieux, ou qu'il se situe dans la fourchette supérieure des hommes ordinaires, ce qui répond, encore une fois, à la définition du « premier venu » par Paulhan (je sais, je vous le retranscris un jour...). Ce qui explique d'ailleurs pourquoi ses côtés mégalos font autant parler, aussi bien les admirateurs que les détracteurs : parce que tout le monde sait que ce n'est pas un génie, qu'il n'est pas exceptionnel. - Ce qui, peut-être faut-il le préciser, et sans que cela par ailleurs ne remette en cause les critiques que je peux moi-même porter à son endroit, ce qui ne fait que rendre plus méritoire ce qu'il fait, ou, à tout le moins, ne fait que montrer à ceux qui ne font rien ou beaucoup moins, qu'il était tout à fait possible de faire plus.

La seconde raison, ou l'autre idée qui m'a fait prendre le clavier ce matin (alors que je ne pense qu'à France-Angleterre dans trois heures...), c'est l'analogie qui m'est venue entre Alain Soral et quelqu'un comme Laurent Tailhade. Je n'ai jamais lu Tailhade, et ne voudrais pas être injuste à son égard, mais précisément, plus beaucoup de monde ne le lit encore, et certains ne le connaissent que par ses démêlés avec Bloy. C'était, comme on dit, une figure de son époque, et il est bien possible, comme me le disait un ami fin lettré, que son épaisse biographie (Laurent Tailhade ou la provocation considérée comme un art de vivre, Maisonneuve et Larose, 2001, 828 pp.) soit nettement plus intéressante que ses propres livres. Tailhade a beaucoup parlé et fait parler de lui, il a en fait suer plus d'un, a asséné un certain nombre de vérités, a fait scandale... Vous comprenez le parallèle, et mon idée qu'il est bien possible qu'une biographie d'Alain Soral parue dans X années, soit un livre plus fort sur notre temps que Comprendre l'Empire ou Misères du désir.

Ceci posé (avant que tout ne s'écroule), je précise que malgré peut-être les apparences, il n'y a ici aucune condescendance de ma part - d'autant que le film n'est pas fini... Simplement une volonté de mieux cerner ce personnage, ses idées, ses possibilités et ses limites.


- J'ai parlé de Bloy, dont on lit encore les livres, et pour un certain temps sans doute. L'analogie est tentante de voir dans le bloyen Nabe le Bloy de Tailhade-Soral. Je mentirais si je ne disais pas qu'elle m'est venue naturellement à l'esprit, mais il faut se méfier des comparaisons et des facilités qu'elles peuvent induire. Il vous est néanmoins loisible de voir dans ce que j'ai pu écrire aujourd'hui sur Alain Soral certaines remarques en creux sur M.-É. N...

...dont j'avoue pour finir qu'il m'a bien énervé avec son livre sur DSK : j'aurais dû deviner, lorsque fleurissaient les rumeurs dans les cercles nabiens qu'il travaillait à quelque chose sur le « printemps arabe », que c'était du vent et qu'il préparait un autre coup. On croit commencer à connaître la bête, on se fait tout de même avoir. Enculé toi-même, va ! (écrit avec l'accent chantant du sud...)

Ceci posé (badaboum ?), je vous laisse, Irlande-Galles est commencé, et bien commencé...

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mercredi 29 juin 2011

Libido dominandi...

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Pas de Simone Weil aujourd'hui, contrairement à ce que j'ai annoncé la dernière fois, mais ce n'est j'espère que reculer pour mieux sauter, dans la mesure où le livre dont je vais vous parler contient des passages qui peuvent compléter d'importantes thèses de S.W. sur la région, la nation, l'Europe.

- Affaire à suivre, et venons-en au livre en question, Les hommes au milieu des ruines de Julius Evola (1ère édition 1965, édition définitive 1972 ; j'utilise l'édition française Pardès de 2005). Comme souvent, il ne s'agit pas tant ici d'en faire une recension complète que d'y puiser des idées qui peuvent nous être utiles. Je voulais d'abord écrire, de façon très générale, que les chapitres critiques y semblent plus convaincants que les chapitres plus positifs, mais même cette appréciation nécessiterait en toute rigueur des précisions qu'il serait un peu long et hors sujet d'apporter ici. Mon objectif est plutôt de décrire des points communs entre un penseur se revendiquant de Droite, avec la majuscule, qui s'est clairement engagé dans le fascisme italien, et certaines des positions critiques qui ont pu être développées par d'autres, venus d'autres horizons.

L'idée n'est pas, encore une fois, de tout mélanger et amalgamer, l'idée est la même depuis le début de ce blog, quand je conseillais à Étienne Chouard de lire Alain de Benoist : ce n'est même pas "Anti-enculistes de tous bords, unissez-vous !", mais, déjà, "Anti-enculistes de tous bords, parlez-vous !". Je constate d'ailleurs que A. Soral et É. Chouard se sont rencontrés : je ne dirais pas que je n'en demande pas plus, mais c'est, à son échelle, une bonne nouvelle.

Par conséquent, ne soyez pas surpris de rencontrer dans ce qui suit des idées que vous avez déjà pu voir exprimées à ce comptoir, puisque c'est précisément mon but. Il sera toujours temps, après, de voir ce qui peut séparer X, Y ou moi-même de certaines des thèses d'Evola - mais pour cela il faut le lire plus, il faut un plus gros travail de documentation, tout en n'oubliant pas que l'important n'est pas de donner des bons et des mauvais points à toutes les thèses soutenues au cours de sa longue existence par Julius Evola, mais de voir ce qui dans ces thèses, lorsque par exemple elles nous semblent justes, est lié, et de quelle manière (fortuite, circonstancielle, ou au contraire par nécessité logique, et dans ce cas, le problème vient-il de notre approche et de nos a priori ?), à d'autres thèses qui nous semblent plus contestables.

Pour aujourd'hui, donc, contentons-nous, après un petit tacle anti-Sarkozy, c'est rituel mais ça fait du bien :

"[Platon, République, 482c :] « C'est celui qui a besoin d'être guidé qui frappe à la porte de celui qui sait guider et non celui qui est guide et dont on peut attendre du bien, qui invite à se laisser guider ceux qui sont guidés. ». Le principe de l'ascèse de la puissance est important : « A l'opposé de ceux qui commandent actuellement dans chaque cité » - est-il dit (520d) - les vrais Chefs sont ceux qui n'assument le pouvoir que par nécessité, car ils ne connaissent pas d'égaux ou de meilleurs, à qui cette tâche puisse être confiée (347c). L. Ziegler a observé fort justement, à ce propos, que celui pour qui la puissance signifie ascension et accroissement s'est déjà montré indigne d'elle et qu'au fond, ne mérite la puissance que celui qui a brisé en lui-même la convoitise de la puissance, la libido dominandi." (pp. 56-57n.)

et non sans souligner que malgré certaines apparences ces principes ne sont pas tellement éloignés de la théorie du premier venu à laquelle je fais souvent allusion ces temps-ci (en temps de crise, quand les élites, avec ou sans guillemets, ne sont plus à la hauteur de la situation, le premier venu tel que Paulhan le voyait est celui qui est bien obligé de se rendre compte qu'il ne "connaît pas d'égaux ou de meilleurs, à qui le pouvoir, ou la tâche de restaurer le pouvoir, puisse être confié" et qu'il doit donc mettre lui-même les mains dans le cambouis : c'est exactement ce qui s'est passé avec de Gaulle) ;

contentons-nous, disais-je, d'essayer de vous faire partager le plaisir ressenti à lire de telles lignes, en soulignant ici et là la parenté de ce qu'écrit Evola avec les idées que d'autres ont pu exprimer à ce comptoir :

"Relevons… l'irréalisme de ce que l'on appelle la sociologie utilitaire, laquelle n'a pu trouver crédit que dans une civilisation mercantile. D'après cette doctrine, l'utile serait le fondement positif de toute organisation politico-sociale. Or il n'y a pas de concept plus relatif que l'utile. Utile par rapport à quoi ? En vue de quoi ? Car si l'utilité se ramène à sa forme la plus brute, la plus « matérielle », bornée et calculée, on doit se dire que - pour leur bonheur ou pour leur malheur - les hommes pensent et agissent bien rarement selon cette conception étroite de l'« utile ». Tout ce qui a une motivation passionnelle ou irrationnelle a tenu, tient, et tiendra dans la conduite humaine, une place beaucoup plus grande que la petite utilité. Si on ne reconnaît pas ce fait, une très grande partie de l'histoire des hommes demeure inintelligible. Mais, parmi ces motivations non utilitaires, dont le caractère commun est de conduire l'individu, à des degrés divers, au-delà de lui-même, il en est qui reflètent des possibilités supérieures, certaine générosité, certaine disposition héroïque élémentaire. Et c'est précisément de celles-là que naissent les formes de reconnaissance naturelle auxquelles nous faisions précédemment allusion, forces qui animent et soutiennent toute structure hiérarchique vraie. Dans ces structures, l'autorité, en tant que pouvoir, peut et doit même avoir sa part. Il faut reconnaître, avec Machiavel, que lorsqu'on n'est pas aimé, il est bon, du moins, d'être craint (se faire craindre - précise Machiavel -, non pas se faire haïr). Affirmer toutefois que, dans les hiérarchies historiques, le seul facteur agissant ait été la force et que le principe de la supériorité, la reconnaissance directe et fière du supérieur par l'inférieur n'ait pas joué un rôle fondamental, c'est fausser complètement la réalité, c'est, répétons-le, partir d'une image mutilée et dégradée de l'homme en général. Quand il affirme que tout système « politique impliquant l'existence de vertus héroïques et de dispositions supérieures a pour conséquence le vice et la corruption », Burke, plus encore que de cynisme, fait preuve de myopie dans la connaissance de l'homme." (pp. 57-58)

Et puisqu'il est fait allusion, via Burke, au libéralisme, voyons ce qu'en dit le baron Evola :

"Le libéralisme est l'antithèse de toute doctrine « organique » [= holiste]. L'élément primordial étant pour lui, non l'homme personne [= l'homme singulier, avec sa propre personnalité], mais l'homme individu [abstrait, indifférencié, générique…], dans une liberté informe, seul y sera concevable un jeu mécanique de forces, d'unités qui réagissent les unes sur les autres, selon l'espace que chacun réussit à accaparer, sans qu'aucune loi supérieure d'ordre, sans qu'aucun sens soit reflété par l'ensemble.

- c'est exactement la thèse sur l'essence du libéralisme telle que défendue par Jean-Claude Michéa (évoquée ici et ) : le libéralisme comme organisation neutre et sans référentiel commun des interactions entre les forces, guidées par leurs seuls intérêts, que sont les individus.

L'unique loi et, donc, l'unique État que le libéralisme admette, a de ce fait un caractère extrinsèque par rapport à ses sujets.

- ici, c'est d'une des thèses fétiches de Bibi que se rapproche le baron : en mettant l'État à part de l'ensemble de la société, le libéral lui offre une possibilité de grandir aux dépens de cette société, une possibilité qui le fait râler depuis deux siècles, non sans schizophrénie ni cynisme ("Privatisons les profits, socialisons les pertes...").

Le pouvoir est confié à l'État par des individus souverains, pour que celui-ci protège les libertés des particuliers, avec le droit d'intervenir seulement quand ils risquent d'être franchement dangereux les uns pour les autres. L'ordre apparaît ainsi comme une limitation et une réglementation de la liberté, non comme une forme que la liberté exprime de l'intérieur, en tant que que liberté en vue d'accomplir quelque chose, en tant que liberté liée à une qualité et à une fonction. (…)

Le spectre qui, de nos jours, terrorise le plus le libéralisme est le totalitarisme. Et pourtant on peut affirmer que c'est précisément en partant des prémisses du libéralisme et non de celles d'un État organique que le totalitarisme peut surgir, comme cas limite. Le totalitarisme, nous le verrons, ne fait qu'accentuer la notion d'un ordre imposé de l'extérieur, d'une manière uniforme, sur une masse de simples individus qui, n'ayant ni forme ni loi propre, doivent les recevoir de l'extérieur et être insérés dans un système mécanique omnicompréhensif afin d'éviter le désordre d'une manifestation anarchique et égoïste de forces et d'intérêts particuliers." (pp. 59-60

Vous aurez repéré les liens avec Dumont. D'une part, de façon générale, ainsi que le souligne le traducteur et introducteur de Révolte contre le monde moderne (L'Age d'Homme, 1991), par le biais d'une forte partition entre monde traditionnel et monde moderne ; d'autre part, ici, par cette conception du totalitarisme comme enfant de la modernité. Ceci dit, Evola est plus systématique que Dumont, puisqu'il voit dans le totalitarisme, notamment d'inspiration marxiste - le seul encore sur pied lors de la rédaction du livre - une suite presque inévitable du libéralisme :

"Platon avait déjà dit : « La tyrannie ne surgit et ne s'instaure dans aucun autre régime politique que la démocratie : c'est de l'extrême liberté que sort la servitude la plus totale et la plus rude » [République, 564a]. Libéralisme et individualisme n'ont joué qu'un rôle d'instruments dans le plan d'ensemble de la subversion mondiale, en ouvrant les digues à son mouvement.

Il est donc capital de reconnaître la continuité du courant qui a donné naissance aux diverses formes politiques antitraditionnelles aujourd'hui en lutte dans le chaos des partis : libéralisme, puis constitutionnalisme, puis démocratie parlementaire, puis radicalisme, puis socialisme, enfin communisme et soviétisme ne sont apparus historiquement que comme les phases d'un même mal, dont chacune a préparé la suivante. Sans la Révolution française et sans le libéralisme, le constitutionnalisme et la démocratie n'eussent pas existé. Sans la démocratie et la civilisation bourgeoise et capitaliste du tiers état il n'y aurait pas eu de socialisme ni de nationalisme démagogique. Sans la préparation du radicalisme, il n'y aurait pas eu de socialisme, ni, enfin, de communisme à base antinationale et internationale-prolétarienne. Que ces formes coexistent aujourd'hui souvent, qu'elles luttent même les unes contre les autres ne doit pas empêcher un regard pénétrant de constater qu'elles sont solidaires, qu'elles s'enchaînent et se conditionnent réciproquement, qu'elles constituent les aspects différents de la même subversion de tous ordres normaux et légitimes. Il est donc logique et fatal, lorsque ces formes se heurtent, que l'emporte finalement la plus outrancière, celle qui appartient au niveau le plus bas." (p. 61)

Evola pensant ici au communisme, on peut se dire dans un premier temps que son raisonnement est daté et trop mécanique. Mais - même si le raisonnement est effectivement un peu trop mécanique et doit au moins être affiné pour rendre compte de l'existence de quelque chose comme le gaullisme - on peut aussi l'appliquer à la « Chute du Mur » et la « victoire du monde libre sur le Bloc de l'Est », en se rappelant que les États-Unis et l'Europe n'avaient pas attendu l'effondrement du communisme pour revenir aux sources du libéralisme le plus individualiste et le plus effréné : Reagan, Thatcher, Mitterrand, etc., c'est finalement le nouveau libéralisme qu'ils ont promu qui a abattu le communisme (ce qui n'exclut évidemment pas l'action de facteurs internes à celui-ci). « La forme la plus outrancière, celle qui appartient au niveau le plus bas » ne serait donc le plus communisme, mais le libéralisme-enculisme actuel. La chute du communisme ayant par ailleurs permis l'accélération de ce mouvement de décadence, les capitalistes n'ayant plus peur de jeter Popu dans les bras de Moscou, etc.

On me dira peut-être que j'exagère, on utilisera l'argument selon lequel je préfèrerais évidemment vivre à Paris maintenant qu'à Moscou sous Brejnev… Cet argument n'est pas vide de sens certes, mais doit être utilisé avec précaution : il est aussi ce qui permet de rendre la vie à Paris - et ailleurs… - de plus en plus dure et vide de sens. Certes il nous est difficile en France de connaître quelque chose comme l'Ostalgie, mais au train où vont les choses, la vie à Paris risque de devenir sous peu effectivement plus dure qu'à Moscou sous Brejnev…

Voilà pour cette première prise de contact avec l'oeuvre politique d'Evola. Dieu vous garde !



P.S. : j'ai, pour la première fois, contacté - j'allais écrire directement, mais il faut passer par le site E&R - Alain Soral, afin de lui faire connaître ce que j'écrivais dans ma précédente livraison au sujet de la forme d'antisémitisme que j'estimais pouvoir diagnostiquer en lui. Je n'ai pas reçu de réponse, ni même l'accusé de réception que je m'étais permis de demander pour être sûr que le message avait bien été transmis. Je remarque néanmoins que la question "Alain Soral, êtes-vous antisémite ?" lui a été posée pour la première fois dans le dernier entretien mensuel : y a-t-il un lien avec mon message ou est-ce, plus simplement, que l'on se sent plus libre, après les récentes interventions du « Président », que le thème est dans l'air du temps, je ne le sais évidemment pas. La réponse d'Alain Soral (située à la 47e minute) ne se situe pas sur le même plan que mon texte : ce qu'il dit, est, au niveau des principes et de la logique en tous cas, cohérent et soutenable, mais ce n'est pas sur ce terrain-là que je me situais. Tant pis. - A ce sujet, on citera au passage Evola, qui n'est certes pas d'une grande judéophilie, lorsqu'il évoque le sujet dans Les hommes au milieu des ruines, à propos des Protocoles des Sages de Sion (je pratique un certain nombre de coupures, sans les signaler) :

"On peut se demander si l'antisémitisme fanatique, enclin à voir partout le Juif comme le deus ex machina, ne fait pas inconsciemment le jeu de l'ennemi. Si l'on peut citer beaucoup d'exemples de Juifs qui ont figuré et figurent parmi les promoteurs du désordre moderne, dans ses phases et ses formes les plus aiguës, culturelles, politiques et sociales, il n'en faut pas moins se livrer à une recherche plus approfondie si l'on veut percevoir les forces dont le judaïsme moderne [en note, Evola insiste sur ce fait : c'est le judaïsme moderne, « c'est-à-dire sécularisé, qui est ici en cause »] peut n'avoir été qu'un instrument.



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D'ailleurs, bien que l'on trouve d'assez nombreux Juifs parmi les apôtres des principales idéologies considérées par les Protocoles comme des instruments de la subversion mondiale - libéralisme, socialisme, scientisme, rationalisme -, il est clair que ces idées n'auraient jamais vu le jour et ne se seraient jamais affirmées en l'absence d'antécédents historiques tels que la Réforme, l'Humanisme, le naturalisme et l'individualisme de la Renaissance, le cartésianisme, etc. - phénomènes dont on ne peut évidemment pas rendre les Juifs responsables et qui correspondent à un ordre d'influence plus étendu." (pp. 189-190)

Je vous laisse juges, d'une part de ce raisonnement, d'autre part de la façon dont il peut être appliqué aux propos d'Alain Soral : il me semble en tout cas qu'une précision de ce genre aurait pu contribuer à dissiper le halo d'antisémitisme qui m'a gêné dans Comprendre l'Empire.

A plus !


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dimanche 24 octobre 2010

De l'inconvénient d'être père. - Quelques réflexions sur le syndicalisme et l'association, III.

Voici de nouveau un texte dont la rédaction remonte à quelques semaines. Je n'arrivais pas à le finir, je comprenais en partie, mais en partie seulement pourquoi. A le relire il me semble que la meilleure chose à faire est de vous le donner tel quel, avec un commentaire en guise de conclusion.


Première partie.

Deuxième partie.


Dans la deuxième partie de ces réflexions, je vous annonçais quelques remarques sur les difficultés pratiques des conceptions holistes et/ou associationnistes de la société. Je pensais plus particulièrement à la doctrine de Maurras. Il peut paraître superflu de se lancer dans des explications sur l'impossibilité ou la très grande difficulté à « rendre » un Roi à la France en 2010, alors même que personne ou presque ne réclame officiellement un retour à la royauté, mais, outre le simple plaisir de comprendre et d'essayer de faire comprendre, il y a au moins deux bonnes raisons pour s'interroger (aujourd'hui, d'un point de vue assez général et théorique) sur la nature et les causes de l'échec de Maurras :

- les livres de Maurras proposent des analyses qui se veulent holistes de la société française et de ce qu'il faut faire pour l'améliorer : elles peuvent donc, dans une certaine mesure, être prises comme exemple des qualités et des limites de ce type d'analyse par rapport à la société contemporaine ;

- c'est un lieu commun que d'évoquer le caractère monarchique de la Constitution de la Ve République : quelle qu'en soit la véracité profonde, cela signifie au moins qu'il n'est pas si ringard que l'on peut le penser au premier abord que de se poser des questions sur les fonctions (politique, symbolique…) du Roi.

En réalité, j'ai déjà, au fil du temps, déposé, comme le Petit Poucet, assez d'indices sur ces thèmes pour que vous puissiez par vous-mêmes ajouter deux et deux, ou au moins pour que vous sachiez déjà où je veux en venir. Il s'agit donc, pour le dire vite, de jouer Yonnet contre Maurras - et contre Balzac, Bonald… Relisons donc le beau texte de Balzac mis en ligne il y a quelque temps par le maître :

"En coupant la tête à Louis XVI, la Révolution a coupé la tête à tous les pères de famille. Il n’y a plus de famille aujourd’hui, il n’y a plus que des individus. En voulant devenir une nation, les Français ont renoncé à être un empire. En proclamant l’égalité des droits à la succession paternelle, ils ont tué l’esprit de famille, ils ont créé le fisc ! (…) Tout pays qui ne prend pas sa base dans le pouvoir paternel est sans existence assurée." - Maurras l'avait bien compris, qui n'a cessé de lutter pour la liberté de tester et pour la restauration de la puissance paternelle.

Le holisme de Bonald (qui, si ma mémoire est bonne, est explicitement évoqué dans les Mémoires de deux jeunes mariées d'où ce texte est extrait, Balzac en tout cas s'en réclamait) et de Maurras est notamment fondé sur cette idée : la puissance royale est à l'image de la puissance paternelle, elles se renforcent l'une l'autre. Chaque père est roi en sa famille, le Roi est le père des Français. La société est composée d'une pyramide de royautés familiales hiérarchisées, au sommet de laquelle se trouve la Royauté elle-même, fondée par ces « familles royales », les symbolisant, leur garantissant en pratique et symboliquement la pérennité.

De ce point de vue, il est tout à fait logique que Maurras ait senti l'importance de la liberté de tester, qui d'une part préserve la puissance du père, lequel a une arme de pression sur ses enfants, d'autre part permet aux fortunes familiales de se préserver dans le temps, au lieu d'être divisées à chaque génération. Ajoutons que le dirigeant de l'Action Française eut aussi le mérite de comprendre l'importance, d'une part de la démographie - et donc de s'inquiéter de la baisse de la natalité en France -, d'autre part des politiques publiques pour y remédier, cette baisse de la natalité - qui sera toujours pour un Drieu la Rochelle comme un crime de la France vis-à-vis d'elle-même - étant par ailleurs à mettre en relation avec les lois sur la succession :

"Notre natalité a baissé ? Mais il n'est pas prouvé que cette baisse soit indépendante de nos lois politiques, ces chefs-d'oeuvre de volonté égalisante et destructive qui tendent à rompre l'unité des familles et à favoriser l'exode vers les villes des travailleurs des champs. Il n'est pas prouvé davantage que l'on ne puisse y remédier, directement et sûrement, par un certain ensemble de réformes profondes et doublées d'exemples venus de haut. Une politique nationale eût changé bien des choses, du seul fait qu'elle eût existé." (Kiel et Tanger, p. 137.)

« Directement et sûrement » : là est le problème. Si le raisonnement de Maurras est aussi clair que cohérent, il ne colle plus à la réalité anthropologique de la France de la fin du XIXe siècle : pas seulement parce que depuis 1793 on a « coupé la tête » de la puissance paternelle et qu'une tête ne repousse pas comme ça, mais parce qu'avant même que Louis XVI fût étêté les pères, et pas n'importe lesquels, les aristocrates, avaient commencé, de leur propre chef, c'est le cas de le dire, à se la couper.

Revenons à l'absolutisme royal et à Louis XIV, apogée de la royauté française selon Maurras. Gobineau, Nietzsche, Péguy et Halévy l'avaient bien compris et exprimé : en sapant l'autorité des grandes familles nobles issues de la Royauté Louis XIV détruisait en même temps l'édifice pyramidal sur lequel reposaient et qui légitimait la présence et la symbolique royales. On l'illustre le plus souvent par le libertinage, le côté partouzard de la noblesse française au XVIIIe, critiqué ou moqué par Taine ou Cioran, mais il faut aller plus loin. En se comportant comme elle se comporte, en se laissant par ailleurs séduire par les thèses d'un Rousseau, la noblesse ne fait pas que se déconsidérer, et donner prise à la critique selon laquelle elle s'est juste "donné la peine de naître, et rien de plus". Elle est en train de mettre en oeuvre le tournant historique majeur qui forme l'ossature et la thèse principale du Recul de la mort de Yonnet.

Dans un enchevêtrement complexe de causes et d'effets, médicaux, techniques, psychologiques, politiques, la noblesse française désoeuvrée, dépossédée de ses fonctions historiques, ne se contente pas de partouzer, ou plutôt ne partouze que parce qu'elle est en train de mettre au point un modèle de reproduction familiale inédit, et qui, c'est en quelque sorte vertigineux, la France donne ici le ton, à tous et pour longtemps, va devenir petit à petit, évolution toujours en cours, celui du monde entier : elle ne va plus faire des enfants pour se reproduire en tant que noblesse, pilier et gloire de ce qui va bientôt devenir, en partie pour cette raison même, l'Ancien Régime, elle va les faire parce qu'elle a envie de les faire et pour les aimer en tant qu'elle a eu envie de les faire. C'est ce que Paul Yonnet appelle « l'enfant du désir d'enfant ». Je redonne ci-après quelques extraits de l'interview synthétique où l'auteur du Recul de la mort exprime l'essentiel de sa thèse, autorisons-nous deux digressions avant de reprendre la démonstration :

- pour les amateurs d'« identité nationale », il faut voir que nous tenons là une expression très concrète des ambiguïtés de l'identité française. La France est à la fois la fille ainée de l'Église et le pays des droits de l'homme, disait, après d'autres, Muray : la mutation idéologique, morale et, c'est l'expression, politico-sexuelle, de la noblesse française au XVIIIe siècle (on passe de La Rochefoucauld à Valmont, pour prendre des symboles) est le moment où le passage se fait entre les deux - et ce passage s'est notamment fait au plumard, papa dans maman ;

- j'ai dit que la noblesse avait commencé à cette période à se couper elle-même la tête, on peut se demander, en pensant à une autre phrase de Balzac, citée par Lucien Rebatet : "Balzac dit quelque part que les femmes ne redoutent plus les menaces de mort depuis que les hommes n'ont plus d'épée au côté", on peut se demander si, sous ses apparences libertines et queutardes auto-proclamées, elle ne s'est pas coupé, par la même occasion, un autre organe essentiel (dans Woody et les robots, on annonce à W. Allen qu'on va le transporter dans le futur après lui avoir modifié le cerveau, ce à quoi il répond : « Oh non, pas le cerveau ! C'est mon deuxième organe préféré ! »). Aller plus loin dans cette direction impliquerait de nombreuses précisions théoriques et historiques sur la « virilité », « l'égalité des sexes », etc. Je me contenterai ici de mentionner cette hypothèse et de rappeler cette phrase de Proudhon : "Nul n'est homme s'il n'est père." Ce qui dans notre contexte se reformule ainsi : un libertin est-il aussi viril qu'il le croit ? Peut-on être vraiment viril sans être père ? Etc.

Laissons ces questions que l'on aurait tort, n'est-ce pas Dr Orlof, de juger naïves ou conservatrices, et reprenons le fil de notre démonstration. Balzac, lorsqu'il publie les Mémoires des deux jeunes mariées (1841), saisit à chaud une évolution qui, si elle a déjà eu des effets, notamment politiques, très importants, n'en est encore, d'un point de vue démographique et surtout anthropologique, qu'à ses débuts. Quelques décennies plus tard, Maurras arrive… trop tard.

Le directeur de l'Action Française n'a pas saisi, d'une part l'importance du processus en cours, d'autre part que ce processus était irréversible. Irréversible d'abord parce qu'une fois que les progrès de la médecine permettent à la grande majorité des enfants de survivre, et donc aux couples de ne faire que les enfants qu'ils veulent faire, on ne revient pas en arrière.

(Écrivant ces lignes alors même que l'on constate que l'évolution du capitalisme le conduit à ne plus savoir faire ce qu'il savait faire il y a encore peu, au point qu'à certains égards il n'assure même plus le progrès technique qui est une de ses justifications principales (ce qui est une bonne nouvelle) : j'exagère, mais le règne envahissant de la mauvaise qualité et de la camelote n'est tout de même pas une évolution innocente ; écrivant ces lignes, donc, je les trouve un rien optimistes. Admettons néanmoins que du point de vue de la mortalité infantile il y aurait du chemin à faire pour revenir en arrière, ceci sans même évoquer les transformations psychologiques induites par le « recul de la mort. »)

Certes des lois égalitaires ont favorisé le processus, mais, outre que ces lois ne sont justement pas venues de nulle part, et que l'intérêt de la noblesse française au XVIIIe pour les théories des Lumières, puis des Droits de l'homme, est à relier à son évolution décrite plus haut, il est clair que les mesures proposées par Maurras auraient, à terme, été balayées par ce que l'on peut ici appeler sans remords le « sens de l'histoire ». Jugeant avec le recul il serait mesquin de se moquer, mais il n'est pas sans piquant de voir le pourfendeur du juridisme, l'apôtre du « pays réel » par opposition au « pays légal » (opposition en soi intéressante, mais parfois pervertie), s'illusionner quelque peu sur le pouvoir des lois.

C'est ici le point le plus important : le processus est irréversible non seulement à cause des progrès de la médecine, mais en raison de l'évolution psychologique qu'il induit. Cela a pour conséquence de saper, dans des mesures diverses mais irrémédiablement, l'autorité, paternelle comme institutionnelle. Relisons Paul Yonnet :

"Toute la psychologie de l'enfant se construit autour de ce désir [d'être désiré et de l'avoir été au moment de papa dans maman]. Dès sa naissance, et parfois pendant la grossesse, les parents vont lui répéter et lui montrer qu'il a été désiré. L'enfant va vouloir se l'entendre confirmer tout au long de sa croissance et surtout réclamer des preuves. La seule preuve, absolument cardinale, que cet enfant a bien été appelé au monde pour lui-même, c'est de lui offrir les conditions d'épanouir sa personnalité en toute indépendance. Car c'est un moi singulier qui échappe à ses parents. Il ne peut surgir que de l'intérieur de lui-même. Toute la relation éducative va être organisée autour de cette autonomisation rapide, avec, en filigrane, une crise de l'interdit. Car une question va se poser en permanence aux parents : « Si j'ai désiré cet enfant, pourquoi l'empêcherais-je de faire ce qu'il veut ? » En miroir, l'enfant va répondre : « Si je suis un enfant du désir, pourquoi mes parents m'empêchent-ils de faire ce que je veux ? » Ce besoin d'autonomie, désormais presque congénital, sape a fortiori l'autorité de l'État et de toute institution qui n'est pas les parents. Le terme « autorité » vient d'un mot latin qui signifie « auteur ». L'individu moderne étant né du seul désir de ses auteurs, les parents, il s'estime in-créé par tous les autres. Il ne leur doit rien. En réalité, la famille produit un nouvel individu affectivement et psychologiquement équipé, mais techniquement dépouillé : elle s'est délestée sur la collectivité de toute une série de fonctions, formation, éducation, santé, protection, contrôle social, etc. Mais la société est priée de se mettre au service de ce nouvel individu, et non l'inverse."

Il y aurait des objections à faire ou des nuances à apporter, mais continuons :

"L'individualisme n'a pas scellé la mort de la famille, qu'on accusait dans les années 1970 d'être castratrice : au contraire, c'est au sein même de la famille, revalorisée, qu'il niche et prospère. Quand la Révolution française s'est attaquée à la famille, c'était pour promouvoir les droits de l'individu, brimé. Le Code civil, en 1804, l'a réinstaurée, bétonnée aux dépens de ces derniers, tant pis pour l'individu. Jusqu'en 1965. Alors a commencé une vaste réforme réhabilitant la femme en tant qu'épouse et mère. On a cru qu'il s'agissait de mettre à égalité les deux sexes. Mais c'était un leurre. Ce qui était en jeu, c'était la refondation de la famille autour du droit de chaque individu la composant. (…) On pensait que l'individu ne pourrait jamais s'épanouir que sur les ruines de la famille. Mais celle-ci ne s'est pas effondrée. Elle s'est métamorphosée."

C'est le point cardinal de l'évolution, celui qui invalide les théories holistes conservatrices d'un Bonald ou d'un Maurras : l'évolution anthropologique a conduit à ne plus opposer individualisme et famille. Celle-ci était autrefois un rempart contre l'individualisme, celui-ci s'est construit, ou a cru se construire, contre elle (« Familles, je vous hais ! »), et voilà qu'elle devient le support et la légitimation d'un nouvel individualisme. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a plus d'adolescent fugueurs, cela veut encore moins dire qu'il n'y a plus de névroses familiales, mais que ce qui était le support de la pyramide ne peut plus rien supporter, n'est plus un support d'autre chose que de soi-même.

Notons au passage que l'erreur de Maurras (qui d'ailleurs n'eut pas d'enfant, légitime en tout cas) est ici partagée par la doxa gauchiste : famille moteur de l'autorité pour l'un, famille répressive, castratrice, pour les autres, dans les deux cas on reste sur un modèle dépassé, on veut le restaurer ou l'abattre sans voir qu'il a évolué.

Revenons à la politique. Son évolution ne peut être totalement synchrone avec celles des moeurs sexuelles et familiales ; au surplus, le processus mis en lumière par Paul Yonnet n'a pas été un long fleuve tranquille ni une évolution linéaire - la direction a toujours été la même, le rythme et la vigueur du courant ont pu varier ("La route est droite, mais la pente est forte", comme disait l'autre…). Ceci pour marquer qu'il peut y avoir des télescopages entre le temps de la vie politique, institutionnelle, et le temps des moeurs, et qu'il n'est donc pas illégitime de voir dans la Ve République, quand bien même elle serait antérieure de quelques années à l'apparition de la pilule (décrite par Paul Yonnet, toujours dans la même interview, comme une « arme atomique » : le gaullisme, c'est la bombe vis-à-vis de l'extérieur du pays, la bombe à l'intérieur des familles - évidemment nucléaires…) qu'elle n'a pas légalisée par hasard,

il n'est pas illégitime de voir dans ce régime celui qui correspondait à peu près à l'évolution en cours des moeurs (auxquelles on ajoutera ici le désir de croissance économique, laquelle avait besoin d'un État plus fort que celui de la IVe République pour vraiment prendre son essor). On peut ici faire un raisonnement analogue à celui utilisé l'autre jour au sujet du rôle de l'État dans la constitution gaullienne. Dans un pays où la notion de la famille est en train d'évoluer grandement, sans que l'on s'en rende encore vraiment compte (ajoutons le rôle de l'exode rural, au coeur de toutes ces évolutions), cette espèce de contrefaçon de la royauté mise au point par un républicain d'esprit maurrassien était bien l'objet hybride qui pouvait, d'une part être accepté des Français, d'autre part à la fois favoriser et dans une certaine mesure contrôler les grands mouvements de moeurs en cours. L'harmonie à cet égard entre les différentes composantes de la société fut d'ailleurs telle qu'on envoya à l'hospice le faux Roi, tel n'importe quel vieillard, dès que l'on considéra, à tort ou à raison, qu'il avait fait son temps, que le père était devenu un insupportable papy.

Vient d'ailleurs à l'esprit cette idée de l'importance, symbolique, politique, de l'âge du Président. De Gaulle viré en partie parce que trop vieux pour la société dont il avait accompagné la croissance sinon la naissance, Pompidou vite malade et décédé, arriva au pouvoir une figure fort peu paternelle, plutôt filiale même (avec une contrefaçon - la particule - qui n'est pas innocente, qui lui donne un parfum de bâtardise), Giscard, l'homme de l'avortement et de la fin de la souveraineté française en matière monétaire. Foutu à la porte pour n'avoir pas su, enfant gâté, se contenir quand on lui proposa un beau cadeau (les diamants de Bokassa), il céda la place à une curieuse figure, dont l'ambiguïté par rapport à la silhouette paternelle traditionnelle résume à elle seule l'ambiguïté de son règne. Mitterrand avait l'âge et le charisme pour incarner une figure paternelle, mais si le père traditionnel incarne lui-même une sorte d'immuabilité et de sens de la fidélité, son itinéraire pour le moins méandreux empêchait ou rendait bien fragile et artificielle cette incarnation - d'ailleurs, qu'est-ce qu'un père rimbaldien, qui propose de sa propre initiative de vous « changer la vie » ? On touche là du doigt les causes du mélange de permissivité et de terrorisme intellectuel subtil qui caractérisèrent les années 80. Et finalement, dans cet ordre d'idées, ce que Mitterrand incarna le plus, c'est la maladie, la longue et douloureuse maladie de l'aïeul que l'on enverrait bien se faire euthanasier (tiens, le débat apparaît alors…), pourri de l'intérieur et autour duquel tout est pourri.

De même que le décès de Pompidou amena l'élection d'un président jeune, de même aurait-il sans doute été logique, par rapport à notre point de vue du jour, que Mitterrand cédât la place à une silhouette du type de celle de Nicolas Sarkozy. Pour des raisons où la contingence, les structures politiques du régime (il faut du temps pour percer, pour « devenir présidentiable »), la symbolique sont étroitement entremêlées, il fallut d'abord en passer par Jacques Chirac, qui partait à peu près avec les mêmes qualités (l'âge, l'expérience) et les mêmes défauts (les innombrables retournements de veste) que son prédécesseur pour ce qui est de ses possibilités d'incarnation paternelle. L'amusant avec Chirac, c'est qu'il sépara complètement cette fonction présidentielle symbolique, qu'il occupa avec sérieux et professionnalisme, mieux sans doute que Mitterrand, bien mieux que Giscard et Sarkozy, d'avec ses rares initiatives politiques, qui allèrent dans le sens contraire : la suppression du service militaire, figure usée mais encore existante de l'autorité ; la caution donnée aux Juifs pour se faire les dents sur la France ("Vous pouvez vous lâcher, vous pouvez vous gaver", telle était finalement la signification de la « reconnaissance » des responsabilités de l'État français dans la déportation des Juifs), repentance dont on ne saurait dire qu'elle ait fait beaucoup de bien pour la concorde nationale (pour l'unité de la famille). La seule fois où il fit coïncider son devoir d'incarnation symbolique et son devoir d'assurer la continuité de la souveraineté nationale fut justement sa seule initiative louable - un peu quichottesque, mais c'est une autre histoire -, l'opposition aux États-Unis sur la guerre en Irak. (Que malheureusement il voulut payer en bradant encore un peu notre souveraineté, au Moyen-Orient et par rapport à l'Otan, anticipant sur son funèbre successeur : après avoir été père, il joua la comédie du retour de l'enfant prodigue.)

Avec Sarkozy… nous retrouvons un fils, un faux fils, avec un gros problème concernant le désir qu'on a eu de lui (ce qui peut d'ailleurs expliquer en partie sa conception caricaturale et brutale de l'autorité [1]), de surcroît père très moderne - familles recomposées, adultères plus ou moins exhibés, par lui ou ses compagnes… Ici au moins et malgré les déclarations pompeuses il n'y a pas d'ambiguïté, l'incapacité à assumer un rôle paternel vis-à-vis de la nation correspond parfaitement à une politique d'abandon des formes institutionnelles et psychologiques de la souveraineté nationale.


Cette longue digression, que je n'avais pas prévue lors du début de la rédaction de ce texte, ne nous a pas fait sortir de notre sujet. Si un chef d'État, élu au suffrage « universel », est à la fois un symbole, une incarnation et un moteur des évolutions en cours dans la société, la possibilité, l'envie et la manière qu'il a de jouer le rôle du père que la constitution dans l'esprit de son fondateur lui attribue, tout cela est révélateur des dynamiques anthropologiques qui nous occupent aujourd'hui.

Il importe néanmoins de dissiper quelques ambiguïtés que l'histoire ici retracée à gros traits peut susciter. Tout d'abord, de même que l'honnêteté du général vis-à-vis de l'argent a pu couvrir de son manteau de vertu les turpitudes des barons de l'UDR et autres Foccart, Pasqua, etc., il ne faut pas oublier ce paradoxe constitutif de la Ve République qu'il fallait une silhouette paternelle à l'ancienne telle que de Gaulle pour accompagner la société dans ses évolutions anti-patriarcales. Ce que signifia, entre autres, Mai 68. Peut-être faut-il prendre le problème à l'envers et s'amuser de ce paradoxe historique qui vit un esprit maurrassien et holiste favoriser l'apparition du nouvel individualisme. Peut-être aussi ce régime ambigu est-il mort en 1968 et 1969, ou lors du décès de Pompidou (on a peur des vieux chefs d'État, on voit dans le père un malade, un impuissant en puissance) et l'éviction de Chaban-Delmas (on ne veut plus du gaullisme et des résistants, on leur préfère un héritier de collabos), ce qui expliquerait avec quelle facilité ceux-là mêmes qui ont en charge la souveraineté nationale l'ont petit à petit bradée, le sursaut chiraco-villepiniste au sujet de l'Irak ne pouvant masquer la longue histoire de cet abandon, depuis Giscard - si ce n'est depuis Georges « Rothschild » Pompidou…

Quoi qu'il en soit, il ne faudrait pas assimiler sans plus d'examen capacité du chef d'État à incarner le père, souci de la souveraineté nationale et faculté à exercer une politique efficace. Ce n'est pas parce que c'était le souci originel de de Gaulle, ce n'est pas parce que nous avons pu, dans notre bref survol, repérer des corrélations, positives (de Gaulle, Chirac et l'Irak) ou négatives, en ce sens, que l'équation est en elle-même aussi simple. Il est tout à fait possible d'envisager la possibilité, malgré la dérive des institutions depuis le passage au quinquennat et l'inversion du calendrier des élections par Lionel Jospin, de l'arrivée au pouvoir d'un président peu paternel mais compétent et concerné par l'intérêt national - d'ailleurs, le pro-de Gaulle Soral envisage, pour tenir ce rôle, une femme jeune (du point de vue des normes du personnel politique français), Marine Le Pen…

Tout cela nous ramène, tentons de boucler la boucle, à la question de l'autorité. Ce qui pose problème, je l'ai signalé de façon allusive plus haut, ce qui pose problème dans la thèse de Paul Yonnet au moins en tant qu'elle est exprimée dans les propos cités aujourd'hui, c'est une manière de suggérer qu'il n'y a plus d'autorité, paternelle ou institutionnelle. Je ne veux pas trop chicaner l'auteur du Recul de la mort à cet égard - il ne s'agit ici que d'une interview -, l'important est de ne pas se tromper de question. Ce qui a disparu, si ce n'est éternellement, du moins depuis un certain temps et pour un bon bout de temps certainement, c'est l'autorité paternelle en tant que fondement de la famille et en tant que pilier de la société, ce qui n'est pas rien. De ce point de vue, on ne saurait trop conseiller aux féministes de prendre des précautions au lieu d'utiliser à tout va les termes de « patriarcat », de « société patriarcale ». On peut évoquer des vestiges du patriarcat, à la limite des résurgences du patriarcat, mais la France n'est plus une société patriarcale.

Ce qui ne signifie pas que les violences des hommes à l'égard des femmes n'existent pas ou ne doivent pas être combattues, mais on doit plutôt se demander si elles n'entrent pas dans un autre cadre, que l'on appelle souvent - et cette appellation, sous les réserves que je vais essayer d'expliciter, me semble légitime - la « crise de l'autorité ». J'ai évoqué la conception caricaturale de l'autorité exprimée par Nicolas Sarkozy. Notre ignoble Président se comporte ici comme dans d'autres domaines, il isole un élément en lui-même légitime et partie intégrante d'une conception qui a fait ses preuves (ici, l'autorité du pater familias, ailleurs les fonctions régaliennes de l'État, son monopole de la violence légitime, etc.) et ne se concentre que sur cet élément. On ne fera pas grief à ce fumier d'avoir hérité d'une situation dans laquelle des composantes d'un tout autrefois cohérent ont été dissociées, on lui reprochera de continuer à les dissocier, avec l'agressivité impulsive qui le caractérise - donnant par là-même du grain à moudre aux gauchistes, toujours enclin à jeter le bébé de l'autorité avec l'eau du bain des violences policières. A ce train là nous sommes repartis pour des années de confusion entretenue des deux côtés, Sarkozy jouant les coqs, Onfray encaissant ses droits d'auteur.

Ceci posé, il me semble que, en dépit de ou en réaction aux antinomies évoquées par Paul Yonnet ("« Si j'ai désiré cet enfant, pourquoi l'empêcherais-je de faire ce qu'il veut ? » (…) « Si je suis un enfant du désir, pourquoi mes parents m'empêchent-ils de faire ce que je veux ? » Ce besoin d'autonomie, désormais presque congénital, sape a fortiori l'autorité de l'État et de toute institution qui n'est pas les parents."), parents comme membres d'institution éducatives en sont venus à se demander à quoi ils servaient encore, à quoi ils pouvaient encore servir, ne serait-ce que pour éviter de se coltiner des enfants purement et simplement névrosés.


Ici, j'ai bloqué… Il est bien évident avec le recul que ce blocage est dû à la conscience que je ne pouvais vraiment partir dans cette dernière direction sans un travail de documentation un peu plus consistant que les simples observations que j'ai pu faire au jour le jour ces dernières années au fil de la croissance de mes enfants. La sensation aussi vague que précise, eh oui, de commencer à employer un style convenu et ennuyeux était un autre indice que quelque chose n'allait pas.

Après relecture de l'ensemble, la piste que je donnerais est la suivante : nous serions face à l'autorité dans une situation analogue dans ses grandes lignes à celle des penseurs libéraux en face de l'État moderne, qu'ils ont contribué à créer. Désacralisée, désenchantée si l'on veut faire du Gauchet, désimbriquée si l'on penche vers Polanyi…, l'autorité n'est plus un élément d'un ensemble de relations réciproques - devoirs, droits, garanties, obligations, etc. -, elle est, pour ainsi dire, seule dans son coin. Du coup elle manque, du coup on la réclame, mais dès qu'elle arrive avec sa grande gueule et ses chaussures sales, on n'est plus sûr de la vouloir chez soi. De ce point de vue on peut admettre que la fonction de N. Sarkozy ne soit pas très facile.

Je reviendrai sur tous ces sujets, me contentant pour finir de rappeler la principale thèse de ce qui précède : la filiation, qui était soumission à la collectivité, qui était d'essence holiste, devient individualiste, devient peut-être la fondation même de l'individualisme. (De ce point de vue, l'expression « nouvel individualisme », qui m'était venue spontanément sous la plume, est très maladroite : il s'agit de l'individualisme, tout simplement, en tant que conséquence du « recul de la mort », mais il n'apparaît tel qu'en lui-même, dans son essence familiale, que petit à petit et d'une certaine manière seulement récemment. J'ai glissé dans ma rédaction de la nouveauté du concept introduit par P. Yonnet, à la nouveauté du phénomène, et cela peut être source de malentendus.)

Paradoxalement, cette thèse exprimée, et après avoir mentionné nombre des problèmes que pose cette situation, je me sens un peu comme un dépressif qui aurait l'impression, à tort ou à raison mais avec conviction, d'avoir mieux cerné les raisons de son mal, lequel lui apparaît momentanément plus léger. Et pensant à un texte quelque peu grotesque de Drieu sur Doriot en 1937 (Textes politiques, pp. 332-334), qui finit sur la sentence : "Un chef, c'est d'abord un père", je ne peux m'empêcher de trouver un certain charme à la « réponse » que lui fait Cioran, en 1973, dans
De l'inconvénient d'être né : "Avoir commis tous les crimes, hormis celui d'être père."

Et peut-être qu'après tout, en ces années pilule et MLF, Cioran vise déjà et d'abord le père individualiste et essaie de nous donner un peu d'oxygène...




[1]
On compare parfois Nicolas Sarkozy à la racaille de banlieue : leur rapport analogue au désir que l'on a eu, ou pas, d'eux est un élément à ajouter au dossier de cette analogie. Racaille d'en haut, racaille d'en bas, encore… avec, à l'origine, un problème d'origine.

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dimanche 10 octobre 2010

"Les défaillances et les triomphes..." - Ma bite dans mon cul. - A bas les Boches ! Vive les Juifs ! Vive les pédés !

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Le premier jet de ce texte date d'il y a trois semaines. Pour des raisons diverses et qui ne lui sont pas toutes liées, j'ai eu un peu de mal à l'achever. Je lui garde son aspect bigarré et daté.


"Le supplice du pal / Qui commence si bien / Et finit si mal…" (V. Hugo)

Quelques remarques de rentrée des classes et des artistes, en attendant mieux j'espère :

- "L'avenir de l'Allemagne, pour nous", déclare de Gaulle [en 1949], "ce n'est pas le Reich. C'est une Allemagne reconstruite à partir des États allemands. Bien entendu, nous ne voyons aucun inconvénient à une fédération de ces États, dans laquelle chacun jouira de ses droits naguère écrasés par le Reich.

On peut et on doit refaire une Bavière, un Wurtemberg, une Rhénanie, un Palatinat, une Whestphalie, des Hesse, etc… Il faut organiser les morceaux d'Allemagne. (…)

Si l'on persiste, on va manquer une occasion historique de ramener le peuple allemand dans le giron des peuples de l'Europe. Du même coup, on va manquer l'occasion, peut-être la dernière, de faire l'Europe. Que peut être l'Europe en pratique ? Ou bien ce sera un accord entre le peuple français et le peuple allemand, ou bien ce ne sera rien. Or, il n'y aura pas d'accord, même si on écrit le contraire sur des papiers, si l'Allemagne, sous une forme ou une autre, redevient un Reich. Je dis que dans ce cas il n'y aura jamais d'accord entre nos deux peuples." (cité par J.-R. Tournoux, La tragédie du Général, Plon, 1967, pp. 70-71.)

Le Reich a changé de nom, s'appelle maintenant « l'Allemagne réunifiée », prosit !, et il n'y a à l'heure actuelle aucun accord entre les peuples français et allemand. De Gaulle voulait éviter la résurgence de l'« impérialisme germanique », le voilà en plein renouveau ces dernières années, sous une forme certes différente de l'époque de Guillaume II ou de tonton Adolf. Il n'est pas inutile - intellectuellement parlant, car dans la pratique le mal est fait, merci Tonton tout court -, de constater à quel point ce fut le bordel en Europe depuis que l'Allemagne a été unifiée. Guerres extrêmement meurtrières en série jusqu'en 1945, un petit holocauste au passage, et maintenant la guerre économique, plus soft, pour l'instant, mais bien réelle. Sans doute y a-t-il eu des spécialistes de géopolitique pour traiter cette question : on a le sentiment que l'Allemagne unifiée est, tout simplement, trop grande pour l'Europe. On me parlera des guerres napoléoniennes et du bordel qu'elles ont mis en Europe, mais, sans angélisme à l'égard de notre politique extérieure, elles ne furent qu'une exception, ne revêtent pas le caractère structurel qu'il me semble déceler dans le poids excessif de la grande Allemagne. Demandez aux Autrichiens, qui n'ont plus aucun intérêt politique, ni, après quelques années de flamboyance typique des peuples qui se sentent entrer en décadence, aucun intérêt culturel, depuis que Bismarck a unifié le Reich, demandez aux Russes, aux Polonais…, ce qu'ils en pensent. Même l'extermination des Juifs d'Europe, en ce qu'elle découle en partie de la notion d'espace vital, peut à certains égards être reliée à l'existence du Reich.

A ce propos, il m'a fallu quelques jours pour la regarder depuis qu'elle a été mise en ligne par Égalité et réconciliation, mais j'ai trouvé tout à fait excellente, y compris dans ses hésitations, cette réponse d'Emmanuel Todd à une question sur Israël :



Emmanuel Todd, Israel, Gaza et la Shoah



Enfin, dans la série « nous entrons dans la civilisation du (godemichet dans le) cul », je vous signale cet article d'enculés, au sens « propre ». Autant le reproduire :

"Spécial sexe: hétéros passifs, la fin d'un tabou

Se faire pénétrer analement par sa copine ? Une pratique qui ne semble plus un tabou. Enquête sur ces hétéros qui jouissent sans complexe avec leur cul.

"Bonjour, j'aimerais savoir si les hommes qui aiment se dilater l'anus sont tous gays, car j'ai vu sur un forum un gars qui dit qu'il s'enfile des tournevis, mais il affirme également qu'il n'est pas gay, je trouve ça étrange."

La question que pose un jeune internaute avec une candeur de SMS peut faire sourire par son aspect désintéressé ; elle n'en reste pas moins cruciale.

La pratique anale chez les garçons est-elle - tournevis mis à part - une affaire de pédés ? On ne parle pas de la pratique anale qui consiste à sodomiser sa partenaire. On sait depuis les années 1950 et le rapport Kinsey, qui a ouvert les yeux du monde sur les comportements sexuels des Terriens, que la sodomie est une activité, sinon habituelle, du moins courante chez les couples de toutes obédiences. Il suffit pour s'en convaincre de regarder la plupart des pornos hétéros et d'observer la régularité du triumvirat pipe-baise-sodo, cette dernière étant devenue une obligation du genre. Ou d'écouter avec une attention soutenue une conversation de vestiaire (qui est publique, comme chacun sait depuis les propos d'Anelka) et son lot de vantardises anales.

Mais pour ce qui est du propre cul des mecs hétérosexuels, la littérature scientifique est pauvre et les déclarations de type "j'adore me faire prendre" sont rares, voire risquées dans certains contextes. Pourtant, la stimulation anale est tout aussi agréable pour l'homme que pour la femme et la sodomie peut être la source d'orgasmes puissants dont sont privées les demoiselles, faute de prostate.

"L'orgasme prostatique peut provoquer un plaisir d'une intensité qui n'a rien à voir avec l'orgasme éjaculatoire, confirme le sexologue Alain Héril. Alors que l'orgasme classique ne concerne que les parties génitales, celui de la prostate, qu'on peut atteindre même avec les doigts, remonte le long de la colonne vertébrale et engage le corps entier."

Pourquoi diable les garçons se priveraient-ils dès lors de ce nirvana sensoriel ? "Ils ne s'en privent pas du tout, affirme Cécile, dont le CV sexuel tient de l'entreprise sociologique. Les mecs un tant soit peu libérés refusent rarement qu'on s'occupe de leur cul, quand ils ne prennent pas eux-mêmes l'initiative", raconte la jeune trentenaire. Pour elle, le fait de pratiquer l'anulingus "fait partie des conditions de politesse" que l'on doit à son partenaire. "Le cul des mecs, tu peux t'en occuper mais il ne faut pas la ramener après. La règle tacite, c'est qu'on ne doit jamais en parler", confirme l'une des auteurs de Kata Sutra, la vérité crue sur la vie sexuelle des filles, ouvrage dans lequel un chapitre est consacré à cette question taboue.

L'internet et ses formidables possibilités d'anonymat fournissent un bon indicateur du drame intérieur que vivent les garçons qui ont découvert les joies interdites de l'anus. Les forums fourmillent de topics dont l'interrogation centrale se résume ainsi : "Je prends du plaisir avec mon anus, suis-je un homosexuel refoulé ?" Trouble normal selon Louis-Georges Tin, auteur de L'Invention de la culture hétérosexuelle :

"Une injonction non verbalisée, mais présente partout, prescrit qu'un vrai garçon n'est ni un bébé, ni une fille, ni un pédé. Et ce statut masculin ne s'acquiert pas une fois pour toutes comme un diplôme : l'homme doit démontrer chaque jour qu'il est un homme, y compris à lui-même."

Bref, l'hétérosexualité, ce douloureux problème, implique, en plus de cracher dans la rue, de se tenir à une distance raisonnable de ses fesses. "Les garçons apprennent très tôt la fierté de dominer leur anus et la société dresse la liste des parties du corps avec lesquelles ils sont censés prendre du plaisir. Les tétons et l'anus n'y figurent pas. Or, les individus se définissent sexuellement autant par leurs goûts que par leurs dégoûts. Et il existe un véritable rejet de l'anus, qui confine à la sodophobie", analyse Tin.

Au point que certains hommes, pourtant à l'aise dans leur identité hétérosexuelle, se refusent à impliquer leur derrière. C'est le cas de Romain, dont la copine a tenté plusieurs fois d'approcher la croupe.

"Je ne peux pas dire que je trouve ça désagréable, mais ça me paralyse, comme si c'était sale ou trop subversif. Ça me coupe du trip. Ce serait pareil si elle me sortait un fouet, je découvrirais peut-être que j'adore qu'elle me fasse un peu mal, mais je ne suis pas sûr d'avoir envie de le savoir."

Les filles ne sont pas non plus à l'abri de ces blocages psychologiques qui font barrière à leurs fantasmes de pénétration :

"Je peux ressentir une certaine excitation devant un cul offert, avoue Anne, mais j'ai toujours un peu peur que le mec soit un pédé refoulé. Si je lui mets un doigt, je ne peux pas m'empêcher d'avoir l'impression d'être méchante, et si je m'imagine en train de le prendre debout avec un gode, c'est carrément comme s'il se mettait en robe."

"Le couple masculin-féminin s'est construit dans nos sociétés autour de la notion d'actif et de passif
, explique le psychiatre Serge Hefez, auteur de Dans le coeur des hommes. Le garçon doit être actif et érigé, la femme accueillante, dans tous les sens du terme. On retrouve ce point de vue dans l'antagonisme vagin-pénis. Pourtant nous assistons à un mouvement de fond : garçons et filles se rapprochent psychiquement."

Mathieu, 31 ans, papa d'un petit garçon, se définit comme un hétéro classique, "peut-être un peu plus ouvert que la moyenne". Il y a huit ans, sa copine de l'époque lui a fait découvrir qu'il disposait d'un organe sexuel supplémentaire. "Depuis, j'y vais. Ça doit se voir que j'aime ça, je suis partant pour tout même si je ne me suis jamais fait prendre complètement, plutôt parce que ça ne dit pas trop à ma copine."

Cette passivité, loin de lui faire craindre une homosexualité refoulée, semble le conforter dans son identité d'homme et approfondir sa relation de couple :

"C'est quasiment une forme d'honnêteté pour moi, comme assumer une part de soi avec elle, ça nous sort du rôle où le mec coupe du bois pendant que la fille fait la cuisine, ça enrichit notre relation. Elle m'offre un truc, mais je n'ai pas l'impression d'être plus féminin quand je le fais, ça n'est pas plus passif qu'une pipe. Par exemple, quand elle me pénètre avec ses doigts pendant que je suis en elle, il y a une sensation de partage super jouissive." Complètement à l'aise avec le sujet, Mathieu en parle même volontiers avec ses potes : "Ce n'est pas de la fierté, mais j'ai une certaine satisfaction à me montrer comme un garçon moderne", convient-il.

De là à dire que le doigt dans le cul est la meilleure arme féministe, il n'y a qu'un pas, comme le laisse entendre Serge Hefez : "L'autorité parentale est en train de remplacer la puissance paternelle dans l'imaginaire collectif. Les papas actifs accompagnent leur enfant de manière différente, depuis leur présence à l'accouchement jusqu'à la manière d'élever leur fils. Si bien que le garçon ne voit plus l'utilité de se construire un bouclier défensif."

Siegfried, un garçon de 37 ans au look légèrement ambigu, affirme ne pas s'être construit de manière très libre : "Sade m'a plus influencé que mes parents, raconte cet amateur de gode-ceinture, de fist-fucking et de SM. Déjà ado, j'accueillais beaucoup d'objets dans mon cul, j'ai ensuite fait mon chemin, même si certaines personnes m'ont quitté à cause de mes pratiques anales. Ce qui m'a orienté vers des cercles plus transgressifs qui m'ont permis d'éclore à la vie."

Dans cette éclosion, il découvre son corps comme outil de toutes les pratiques, sexuelles, sportives, artistiques (Siegfried est très tatoué) au point "que ces pratiques peuvent parfois prendre le pas sur la nature du partenaire". S'il préfère les filles (mais pas forcément celles correspondant aux clichés féminins), la recherche du plaisir l'a amené à faire l'amour avec des garçons.

"A la fois parce que je trouve dans le monde homosexuel une facilité d'accès à ces choses qui sont moins évidentes pour les filles, mais aussi parce qu'il y a un véritable plaisir à se faire prendre par un organe vivant et pas toujours par du latex, où les sensations sont complètement partagées."

L'industrie du sex-toy commence à envisager des godes pour mecs qui procurent en même temps du plaisir à la partenaire. Le Share que met en vente Passage du désir, le sex-shop parisien et lillois, qui s'affranchit du gode-ceinture en s'accrochant dans le vagin de la femme, mutualise ainsi les sensations lors de la pénétration.

"C'est l'outil idéal pour moi, reconnaît Cécile, parce qu'il me permet de ressentir à la fois le plaisir cérébral de baiser un mec dans des rôles complètement renouvelés et en même temps de prendre mon pied physiquement." Selon Siegfried, cette démocratisation ne doit pas amoindrir l'expérience : "Si le dernier truc à la mode, c'est de se faire sodomiser, les mecs le feront, mais il ne faudrait pas que cela perde son côté révolutionnaire."



Bon, que dire… D'abord, on ne peut s'empêcher de penser à la réponse de Bataille à Benjamin, qui lui demandait à quoi servait le Collège de Sociologie : "à créer de nouveaux tabous". Ça ne se crée pas comme ça, hélas. L'air de rien, et en faisant mine d'oublier le côté prescripteur de ce genre d'articles - qui m'énervait déjà il y a cinq ans (avec déjà l'inénarrable Tin pour nous conseiller de nous faire élargir le fondement) -, même si la conclusion de Siegfried sur la « démocratisation » et le côté « révolutionnaire » de la chose ne manque pas de sel, l'air de rien, disais-je, cet article pose d'intéressantes questions. Quelques remarques en vrac :

- on touche ici du doigt, c'est un mauvais jeu de mots, la question qui fait mal, c'en est un autre, et après j'arrête de les souligner : jusqu'à quel point peut-on porter des jugements moraux sur des activités privées et inoffensives pour les tiers ? Si ce merveilleux papa « moderne » qu'est Mathieu trouve un enrichissement à sa vie de couple en se faisant un-peu-pénétrer par sa compagne, qui suis-je pour le critiquer ? D'un certain point de vue, je n'ai rien à dire, et de ce même certain point de vue, je m'en fous, d'autant qu'il faut être aussi naïf que le rédacteur de cet article pour croire que cette pratique soit récente (et con comme un balai pour y voir du féminisme, j'y reviens ci-après).

- ceci posé, le fait même que ladite pratique soit évoquée (dans un journal qui a son public, et ce texte a été repris par un portail aussi lu que Rezo, où j'en ai pris connaissance), et qu'elle le soit de manière très laudative, est, lui, justiciable de commentaires. Je ne vais pas vous en faire des tartines, vous connaissez mes raisonnements sur le sujet : je signalerai juste à quel point, quoiqu'à des degrés divers, les personnes interrogées dans cet article revendiquent ce qu'elles font, y voient de la « modernité », du « féminisme », de la « subversion ». Même le sympathique écervelé que semble être Siegfried (ach, ce prénom… c'est comme si le héros wagnérien s'enfonçait Notung (son épée, GRÔSSE MÉTAFORE !) dans le cul… quelle époque !) baigne dans ces stéréotypes marcuso-rimbaldiens. Bref, ce qui est une pratique privée, intime, justiciable de quelques confidences privées éventuelles entre amis, devient ici une revendication, une fierté, malgré quelques dénégations, - et bien sûr, quand on touche le fond - de Tin -, une agression, soit-disant contre la « sodophobie » (anus de tous les pays, unissez-vous contre une telle discrimination ! - il faudrait faire un sort à l'utilisation du verbe « confiner » (sans jeu de mots !), qui permet tous les amalgames, dans la « pensée » contemporaine), en réalité contre l'hétérosexualité.

- (M. Limbes attire par ailleurs mon attention sur le côté utilitariste de l'article, genre Walras : de l'utilité marginale, de l'ophémilité de la prostate, à rentabiliser de façon optimale, etc. Notons ici l'idée de « mutualiser » le plaisir à l'aide de cet « outil idéal » qu'est le gode nouvelle génération - si ce n'est pas une figure dégradée de la réciprocité, ça...)

- ce qui conduit à quelques précisions d'ordre général. J'ignore - il s'agit là d'un appel à témoins, n'hésitez pas à m'informer - quand et comment s'est mise au point la dualité actif/passif dans la vision de l'acte sexuel. Par analogie avec d'autres domaines du savoir, mon petit doigt me dit que si cette dualité est ancienne, nous en avons maintenant une vision schématique et rigide qui n'était pas celle de ses concepteurs - ce n'est qu'une intuition. Quoi qu'il en soit, on s'épargnerait je pense - et on m'épargnerait la lecture - de nombreuses conneries si l'on voulait bien ne plus lier hétérosexualité et dualité activité/passivité. La femme n'a rien de passif pendant l'acte, ni en pratique (du moins j'espère pour vous), ni en théorie, il faut n'avoir jamais touché une femme, ou, d'une manière plus ou moins consciente, ne pas aimer les femmes, pour avoir même l'ébauche d'une telle idée. Tout ce que l'on peut concéder à cette vision caricaturale revient à la phrase de Sade : "Tout homme est un despote quand il bande", autrement dit, lorsqu'on est excité on a une furieuse envie d'être actif - et cela ne concerne même pas spécifiquement l'hétérosexualité. De même Cioran pouvait-il écrire dans ses Syllogismes de l'amertume : "La chair est incompatible avec la charité : l'orgasme transformerait un saint en loup.", et, ce qui n'est pas exactement la même chose : "Un moine et un boucher se bagarrent à l'intérieur de chaque désir".

Dans l'état actuel des choses, la dualité actif/passif permet à bon compte à certains de se croire féministes, ou modernes, ou subversifs, en proposant une vision incroyablement schématique des rapports sexuels homme/femme.

- ma première réaction en lisant ce texte a été le "Vive les pédés" que j'ai fait figurer dans mon titre. Je ne crois pas - notre ami Siegfried mis à part - que les participants à l'article soient spécialement des homos refoulés (quoique… il faudrait retrouver papa Mathieu dans quelques années), mais je me suis dit que les pédés étaient tout de même moins faux cul, et moins cons, que ces hétérosexuels qui semblent avoir besoin de se faire prendre pour avoir une vague idée de ce que Madame peut éprouver. Naïveté : citons de nouveau Michel Schneider, au sujet de la bisexualité, "concept où les hommes s'imaginent entendre le féminin, alors qu'il ne s'agit que de leur féminin..." (Voleurs de mots, Gallimard, 1985, p. 159). On ne peut se mettre à la place de l'autre (de ce point de vue, le caricatural : "Tu la sens ? Tu la sens, hein ?" est aussi une expression d'angoisse et de conscience d'une limite). C'est peut-être frustrant d'un certain point de vue, c'est certainement enrichissant d'un autre point de vue ; il faut en tout cas le dire, contre tous ceux qui vous culpabilisent sans cesse sur ce qu'ils appellent vos « blocages » : ce n'est pas grave, ça ne fait pas mal.

Moralité : si c'est pour éprouver quelques sensations agréables, et éventuellement, je veux bien parce que je suis sympa, jouer avec quelques stéréotypes, pourquoi pas se faire mettre par Madame. Mais si c'est pour jouer le jeu, non de la réciprocité, mais de l'identité des plaisirs et des postures, alors autant être pédé - d'ailleurs, si c'est ce qu'on cherche, c'est qu'on l'est.

- à propos de « sensation agréable », une dernière remarque. Il faut être d'une grande débilité, non pas pour déclarer, car le docteur qui le fait est dans son rôle, mais pour y voir une vérité d'ordre général, comme le rédacteur de l'article, que "l'orgasme classique ne concerne que les parties génitales". Cet homme-là a-t-il jamais joui ? - Sans commentaires !

Donnons plutôt une nouvelle fois la parole à Cioran, dont ces lignes publiées en 1952 rentrent pour le moins en résonance avec l'article des Inrockuptibles :

"Depuis que Schopenhauer eut l'inspiration saugrenue d'introduire la sexualité en métaphysique, et Freud celle de supplanter la grivoiserie par une pseudo-science de nos troubles, il est de mise que le premier venu nous entretienne de la « signification » de ses exploits, de ses timidités et de ses réussites. Toutes les confidences débutent par là ; toutes les conversations y aboutissent. Bientôt nos relations avec les autres se réduiront à l'enregistrement de leurs orgasmes effectifs ou inventés… C'est le destin de notre race, dévastée par l'introspection et l'anémie, de se reproduire en paroles, d'étaler ses nuits et d'en grossir les défaillances ou les triomphes."

"Deux voies s'ouvrent à l'homme et à la femme : la férocité ou l'indifférence [ou les deux tour à tour…]. Tout nous indique qu'ils prendront la seconde voie, qu'il n'y aura entre eux ni explication ni rupture, mais qu'ils continueront à s'éloigner l'un de l'autre, que la pédérastie et l'onanisme, proposés par les écoles et les temples, gagneront les foules, qu'un tas de vices abolis seront remis en vigueur, et que des procédés scientifiques suppléeront au rendement du spasme et à la malédiction du couple."

- syllogismes de l'amertume… Il faudrait étudier le féminisme, ou plutôt les féminismes des années 60-70, sous cet angle, entre « férocité » et « indifférence », mais aussi, parfois, tentatives d'« explication ».

Un autre jour peut-être !


- Difficile de ne pas finir ce (qui devait être un) petit texte de rentrée par une vidéo wagnérienne de Siegfried - interprété comme il se doit par le compétent Siegfried… Jerusalem - en train de forger son épée, l'ignoble juif (dans l'esprit de Wagner) Mime complotant dans le dos de ce modèle d'aryen. Cette scène sublime et ridicule est une machine à fantasmes de toutes sortes. Je vous laisse donc avec les vôtres.


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jeudi 23 septembre 2010

Devoir de mémoire. "Ton étoile jaune..."

Revu hier soir, par perversion au début, puis avec effarement devant tant d'ordure :



Daniel Balavoine - L'aziza



Tant de symboles à la minute, ça devient de la virtuosité. Il est vrai que la mort même de ce gars fut symbolique. C'était bien fait pour sa gueule, évidemment, mais il n'aurait pas été non plus désagréable de le voir vieillir.

A plus !

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lundi 8 février 2010

Phantom of the Paradise (Bestiaire de la décadence).

P. Boutang ne se fait pas faute de le rappeler aussi souvent qu'il l'estime nécessaire, de Gaulle était maurrassien, sinon d'obédience stricte, du moins, c'est peut-être plus important, de culture comme de sensibilité. Et souvent, à la lecture de L'avenir de l'Intelligence, on est frappé de ce que les processus décrits ou prophétisés par Maurras ont subi une accalmie pendant les premières années de la Ve République. J'en donnerai des exemples précis ultérieurement : ce qu'il faut noter maintenant, c'est que cela ne doit pas pour autant conduire à surestimer ces années-là, précisément parce que la lecture de Boutang et de Maurras nous donne d'importants indices sur la longévité de la sujétion de certains secteurs de la vie politique et intellectuelle française à des forces étrangères.

(Précisons à toutes fins utiles, que tout ce qui étranger n'est pas mauvais, que tout ce qui est français n'est pas bon, et qu'évidemment on ne va pas empêcher les cultures de communiquer, et de se transformer mutuellement en communiquant entre elles. Ce qui est en jeu est le relatif contrôle qu'une nation, en l'occurrence celle où nous vivons, peut encore avoir sur elle-même.)

Ce qui ferait donc des années 60, rétrospectivement, et de ce point de vue, une période de répit dans la longue histoire de la dissolution de la « nation France » : d'où que des intellectuels de sensibilités pour le moins diverses tressent désormais les lauriers au Général... alors même que son action fut trop tardive, au sein de cette longue histoire, pour que ces processus dissolvants ne reprennent pas, et de plus belle, le Général une fois disparu, quand celui-ci ne les a pas, à son corps plus ou moins défendant, encouragés.

(Je ne parle jamais de Pompidou : je le connais mal, et, entre son côté fin lettré français et son côté banquier employé de Rothschild, j'ai un peu de mal à le cerner. J'aurais tendance à dire qu'il est devenu plus gaulliste lorsqu'il a succédé au Général que lorsqu'il a travaillé avec - et parfois contre - lui. Le fait que sa présidence ait été abrégée par la maladie puis la mort ne favorise pas un jugement très motivé. - Ce pourquoi il est plus commode de prendre pour point de départ symbolique de la disparition de de Gaulle l'accession du traître Giscard à la Présidence de la République en 1974. On sait bien qu'à partir de là...)

Mais laissons de côté VGE et son héritier Sarkozy, ce qui m'intéresse aujourd'hui est de montrer l'ambivalence du gaullisme dans le cadre de cette histoire de la progressive - mais non linéaire - perte de contrôle de la nation française sur elle-même. Les livres de François-Xavier Verschave sur la Françafrique, puis sur la Ve République, celui de Dominique Lorentz sur les Affaires atomiques, lus il y a quelques années, m'avaient déjà fait comprendre à quel point il y avait une part de guignol dans les manifestations plus ou moins anti-américaines de la politique étrangères gaullienne. Ce n'est pas, entendons-nous, que ces divers « Québec libre » aient été tout à fait sans effets, sinon en eux-mêmes, du moins par ce qu'ils symbolisaient de la possibilité d'une « troisième voie » (que Dominique de Roux cherchera à théoriser avec sa fameuse « Internationale gaulliste »), ou qu'à titre personnel ils me déplaisent : c'est que, dans l'état du monde et de la France depuis la seconde guerre mondiale, le souverain français ne peut se permettre grand-chose qui déplaise vraiment aux États-Unis. Sortir de l'OTAN avec de grands mouvements de bras est une chose, refiler ensuite la bombe atomique aux pays à qui les États-Unis veulent bien la donner en permettant à ceux-ci de ne pas avoir de participation directe à l'affaire, en est une autre, hélas complémentaire de la première.

(De ce point de vue certains des arguments de N.S. sur la rentrée de la France dans l'OTAN n'étaient pas inconsistants. Mais il est tout de même regrettable de vouloir à ce point, et si ostensiblement, être les valets des Américains au moment où ceux-ci perdent de leur puissance... Je n'irais pas jusqu'à dire que N. S. a plus de liberté que le Général, car les États-Unis ne sont pas les seuls à avoir misé de l'argent en France (pays pétroliers, Israël... sans parler du rôle de l'UE), mais, avec les reconfigurations géopolitiques en cours, il est dommage se se lier ainsi les mains auprès d'une puissance en déclin. Et je passe sur la portée symbolique de la chose.)

Je ne connais pas assez de Gaulle pour savoir ce qu'il avait en tête en gérant ces tendances contradictoires de la politique étrangère française : il ne s'agit pas du reste de juger un homme, ni de méconnaître la difficulté des situations qu'il eut à affronter. J'essaie de saisir l'esprit paradoxal d'une époque, son ambivalence, ce qui fait qu'à certains points de vue nous avons un peu tort de la regretter.

Deux autres exemples.
L'affairisme : l'expression « État-UDR » n'était pas une vue de l'esprit, l'histoire de certaines fortunes françaises, bâties alors en complicité avec les politiques, est bien (?) connue - ou disons est assez connue, ce que l'on pourrait apprendre de mieux - de pire - ne risquant pas de modifier le tableau d'ensemble dans le sens de l'honnêteté et de la transparence. Sur certains points la vie politique française a évolué, certaines choses ne sont plus permises. Dans le même temps, il suffit de comparer le Général à Jacques Chirac ou Nicolas Sarkozy, du point de vue de la probité et du rapport à l'argent, pour voir que, à la tête de l'État, l'évolution a été contraire. Là encore, il faut tenir ensemble les deux arguments : du point de vue de la moralité publique, de l'exemplarité, il est difficile de nier qu'il vaut mieux un chef d'État qui donne une image vraisemblable d'honnêteté, que Jacques « Je me sers dans la caisse », ou Nicolas « Bling-Bling-Bolloré-Rolex-Ray-Ban-Bouygues-etc. » ; mais il serait tout aussi vain de se cacher que la réputation d'honnêteté de de Gaulle a indirectement permis aux barons de l'UDR de s'en mettre plein les poches, que cette honnêteté les a en quelque sorte couverts.

(Il n'est par ailleurs que de penser à l'urbanisme de la Ve République, et notamment à l'héritage de cités pourries qu'elle nous a laissées, et dont nous n'avons certes pas fini de payer les arriérés, pour constater que ces grosses fortunes ne se sont pas développées sans nous en laisser supporter quelques conséquences...)

D'un point de vue plus conceptuel, si de Gaulle fut vraiment maurrassien d'esprit, si donc il chercha à mettre au point une Constitution qui donne assez de continuité à la tête de l'État pour qu'elle se sente une relative indépendance vis-à-vis de l'opinion comme des puissances financières, si tel était, et je ne demande qu'à le croire, le but ; si de plus le Général lui-même, bon an mal an, avec les ambiguïtés que nous sommes en train d'évoquer, incarna une continuité de l'État et de la Nation, cela n'empêche pas, au contraire, que, dans l'hypothèse où le chef de l'État, soit se montre lui-même d'une trop grande faiblesse vis-à-vis de l'Argent (Mitterrand, Chirac), soit aime tellement l'Argent que tout ce qui est national, et donc d'ordre spirituel, ne peut que, consciemment ou non, le gêner (VGE, NS), alors, dans cette hypothèse vérifiée depuis maintenant 35 ans, la Constitution de la Ve République devient elle-même un facteur dissolvant de première importance.

(Oui, sur Mitterrand : comme P. Yonnet dans son François Mitterrand, le Phénix (Fallois, 2003), je pense que sa personnalité supposée si florentine, secrète, retorse, etc., n'a rien en elle-même de bien mystérieux. En revanche, la configuration historique dans laquelle il s'est trouvé (premier président socialiste, contemporain de Thatcher et Reagan, opposant historique au Général), en plus de son orgueil personnel, font qu'il n'est pas facile, par rapport aux sujets qui nous préoccupent, et malgré ses évidentes compromissions et démissions, de se contenter de jugements sommaires et brefs, surtout quand on voit ce qui a suivi. Je me contente donc ici, comme souvent, d'une simple allusion.)

"Le poisson pourrit par la tête" : si c'est la tête qui dirige tout, cette pourriture n'en est que plus dommageable au corps social en son ensemble. Les monarques constitutionnels, les « présidents-chrysanthèmes », lorsqu'ils ne sont pas à la hauteur de la tache, font moins de dégâts réels ou potentiels qu'un mauvais Président de la Ve (ou des États-Unis).

- Ceci posé, si un régime partiellement issu de certains principes anti-libéraux et anti-capitalistes de Maurras est devenu au fil du temps un parfait cheval de Troie - et même un bélier - du libéralisme capitaliste, qui ne génère plus aucun contre-pouvoir (ce qui n'était pas le cas au début, c'est précisément ce qu'on ressent à la lecture de L'avenir de l'Intelligence, et dont je vous entretiendrai une autre fois), cela ne signifie pas qu'il faille, ou que l'on puisse, revenir à ce qui existait avant, en l'occurrence cette IVe République qui a justement laissé à de Gaulle certaines situations (la décolonisation, le nucléaire français dirigé par Américains et Israéliens, l'affairisme ambiant...) dont il ne parvint jamais à se défaire. Mais nous abordons là le domaine des solutions, et comme tout le monde, j'y suis nettement moins disert que lorsqu'il s'agit de critiquer. Bonne semaine !

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