samedi 1 mai 2010

Varia.

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Oui, en vrac :

- que revienne le temps de la guerre froide… Aux premiers temps de ce blog, je rappelais que l'existence du bloc de l'Est avait considérablement facilité la vie du prolo occidental, les États étant bien obligés de lui lâcher quelques cerises pour qu'il ne soit pas trop tenté par la boutique d'en face. A la lumière des événements financiers récents en Europe, on se dit que la menace communiste - un peu virtuelle, un peu réelle… - était aussi le garant d'une stabilité des États : imagine-t-on l'« Occident » laisser la Grèce se mettre dans sa panade actuelle avec Staline ou Kroutchev juste à côté ?

On répondra que l'époque était différente, les États alors plus maîtres de leur économie, y compris l'État américain, mais c'est précisément le problème, tant l'on sait que la « chute du Mur » (je mets des guillemets parce qu'avec le temps on finit par avoir l'impression, en utilisant cette expression symbolique, que le mur est tombé tout seul, comme ça, que personne n'y est pour rien) a libéré les tendances déstructurantes de la finance.

Après, il y a aussi la question de savoir s'il existe ou a existé quelque chose comme un État américain indépendant de la finance.

- un petit rappel sur toutes ces questions d'« identité nationale ». Un des moteurs du fonctionnement de la nation française fut pendant longtemps l'antagonisme - qui était aussi une forme de complémentarité - entre Paris et la province, entre des citadins agités et des ruraux, pas aussi catholiques que l'on veut bien maintenant l'écrire - Todd le démontre à longueur de livres - mais tout de même christianisés et assez peu contestataires. Antagonisme qui culmina au XIXe siècle et sur lequel Marx écrivit des pages célèbres (que je n'ai jamais lues autrement que par citations, d'ailleurs). On soulignera donc que les mouvements connus durant la seconde partie du XXe siècle de renouvellement en profondeur de la population parisienne jugée trop subversive d'une part, d'exode rural d'autre part (la Seconde Révolution française de Mendras) ont très largement contribué à modifier cet équilibre national. Il ne me semble pas que les immigrés, latins ou musulmans, y soient pour grand-chose.

- à ce sujet, n'hésitez pas à lire ce texte diffusé par l'Organe. Je ne suis pas d'accord avec tout ce qui s'écrit sur ce site - et sans doute les rédacteurs ne sont-ils pas toujours d'accord entre eux - mais on peut parfois lui reconnaître une certaine acuité. Et bien sûr le sens de l'humour !

(Je changerai prochainement la liste des sites ici-même conseillés : entre ceux qui n'en foutent plus une, ceux qui font payer la séance, ceux dont je me suis moi-même éloigné, etc., il y a un peu de ménage à faire.)

Love is all !







































































































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mercredi 8 avril 2009

Ne travaillez jamais !

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En guise de remerciement amical à celui qui m'a offert le livre d'où sont issues les lignes qui suivent, et en attendant la troisième livraison de notre "Apologie de la race française...", voici aujourd'hui un texte qui, comme celui de Raymond Aron il y a peu, vaut autant par son contenu que par la surprise que peut causer la mise en rapport de ce contenu avec l'image que l'on a spontanément de l'auteur, chroniqueur au Figaro et à L'Express. Nous sommes en 1948.

"Ceci en tout cas n'est pas imaginaire : l'effort titanesque de la Russie soviétique pour atteindre en dix ans et pour dépasser la production des Etats-Unis. M. André Carrel, qui en revient, encore mal réveillé de son enchantement, assure aux lecteurs de L'Humanité que « l'ouvrier soviétique s'est tourné avec un optimisme joyeux vers sa fraiseuse, son four-martin, son marteau-piqueur, son tracteur, il a craché dans ses mains et il a dit : “On peut y aller !” »

Oui, bien sûr : sans la foi rien de grand ne s'accomplit en ce monde. Sans la foi stakhanoviste qui soulève l'élite de la classe ouvrière russe, le plan quinquennal n'aurait aucune chance d'être accompli en quatre ans. Il reste que pour violenter la matière, que pour la dompter dans un temps record, il a toujours fallu, au siècle de Chéops comme au siècle de Staline, qu'un petit nombre d'hommes fasse suer à des esclaves sans nombre leur suprême sueur. (...)

Et je resonge à ce forcené de dix-neuf ans, à ce Rimbaud qui s'enferme dans le grenier de sa mère, à Roche, au mois de mai 1873 ; j'entends sa protestation rageuse contre le travail forcé : « J'ai horreur de tous les métiers », balbutie cet ange furieux, dressé au seuil de l'ère industrielle. « Quel siècle à mains... Jamais je ne travaillerai. » C'est la révolte en quelque sorte viscérale, c'est le non serviam d'une humanité qui pressent sa condamnation au « rendement » forcé jusqu'à la mort pour le compte de divinités sans entrailles qui n'ont pas, comme les patrons en chair et en os, un mufle qu'elle puisse haïr : l'Etat, la race, le Parti.

Vers le même temps, un Genevois, Henri-Frédéric Amiel, écrivait [et c'est digne d'un primitif des Trobriand, foi de Genevois !] : « L'activité n'est belle que si elle est sainte, c'est-à-dire dépensée au service de ce qui ne passe pas. » Enfin, une troisième parole me revient : celle de cette vieille paysanne de chez nous à qui on demandait ce qu'elle faisait, toute la journée, assise sur une chaise dans l'église, et sans même prier, et qui répondit simplement : « Je Le vois et Il me voit. »

Ces êtres si différents les uns des autres : cet adolescent forcené dans le grenier de son enfance (...), ce protestant genevois, cette vieille femme illettrée, chacun dans son ordre, expriment d'avance la protestation des poètes et des saints qui refusent de tourner la meule pour le compte d'un maître étranger, qui exigent de rester les maîtres de leur âme, pour la sauver ou la perdre - librement."

François Mauriac, Le Figaro, 28 janvier 1948 ; repris dans La paix des cimes. Chroniques 1948-1955, Bartillat, 2009, pp. 14-16.


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Figaro pour Figaro, c'est autre chose que du Rioufol... On pourrait d'ailleurs s'amuser à comparer ce dernier à son alter-ego Olivier Besancenot, tant les deux commettent le même genre d'erreur. Le premier s'inquiète de l'identité française et de son devenir, tout en voulant laisser les patrons faire ce qu'ils veulent - donc, de fait, utiliser de la main-d'oeuvre immigrée - et en semblant ignorer que s'il y a un pays occidental où l'Etat a joué un rôle constitutif dans l'élaboration de la Nation, c'est bien le nôtre ; le second veut un Etat-Providence fort, mais ne veut pas des frontières qui permettent à la puissance de l'Etat, lequel ne peut être seulement Providence, de s'exercer.

Laissons ces deux laborieux morpions gratter indéfiniment et en toute complémentarité de médiocres les mêmes zones d'ombre, et revenons à Mauriac, qui, comme Chesterton - un auteur que j'ai scandaleusement sous-utilisé, à charge de revanche -, a le bon goût de rappeler quelques « fondamentaux » chrétiens sur la liberté et l'esclavage. Cela m'intéresse aussi, incidemment, pour les ponts ainsi dressés entre tradition et modernité, et c'est en ce sens que j'ai évoqué en passant les Trobriand.

On peut toujours répondre que chez les « Argonautes » de Malinowski la Kula était une cérémonie officielle, qu'il y avait autant de conformisme là-bas qu'il y en a ici... et on aura je crois confondu deux choses : le besoin pour toute société d'être réglée par quelques valeurs cardinales, principielles (la difficulté je le rappelle pour la nôtre étant qu'une de ses valeurs est l'individualisme, qui lui-même est un puissant dissolvant de valeurs) ; la passivité de la masse, ou de la majorité des individus par rapport à ces valeurs. Ces deux caractéristiques n'ont pas de raison de différer beaucoup selon que l'on se trouve dans une société moderne ou une société traditionnelle : les grands hommes, quoi que l'on entende par là, sont par définition rares, et il ne nous semble pas que desserrer, au moins en apparence d'ailleurs (l'individualisme est une valeur forte), la contrainte des « valeurs cardinales » ait tellement rendu les masses moins passives que ça (c'est le paradoxe de Tocqueville).

Il serait déjà plus intéressant de constater que si conformisme il doit y avoir, celui des Trobriand nous semble nettement plus vivant que le nôtre, moins anxiogène, et évidemment moins destructeur. Ce qui nous fascine dans la Kula, c'est cette capacité à concilier des caractères agonistiques et une forme de paix sociale, capacité qui plus est sciemment organisée - alors que les époques intéressantes de la modernité (depuis la Renaissance) qui ont pu elles aussi être vivantes sans être chaotiques paraissent l'avoir fait par hasard, ou sans s'en rendre compte (la Belle Epoque, par exemple, j'y reviens sous peu).

Mais il serait plus original, pour le coup, de se demander (je l'avais fait incidemment dans le texte sur les « grands hommes » auquel je viens de faire allusion), si la notion même de conformisme (cf. infra) a le moindre sens concernant une société comme celle des Mélanésiens des Trobriand. Qu'il y ait là-bas des différences individuelles, des gens plus ou moins mous, plus ou moins dynamiques, plus ou moins concernés par la Kula, etc., certes oui (heureusement !). Et sans doute (peut-être Malinowski les évoque-t-il, je ne m'en souviens plus) y a-t-il des mauvais coucheurs boudant à l'occasion la Kula et pouvant en dire du mal. Mais quand une société vit autant dans le cérémonial et dans le rituel que celle-ci, un cérémonial et un rituel demandant de surcroît autant d'activité que la Kula (un rituel vivant ne peut s'accomplir mécaniquement, même s'il y a une part d'automatisme dans l'esprit de ceux qui sont habitués à l'appliquer), le terme de conformisme semble bien peu adapté - au point que l'appliquer au passé peut sembler une typique manoeuvre moderne, renvoyant sur les sociétés traditionnelles un mal en réalité secrété par les sociétés modernes.

Je précise à toutes fins utiles qu'il ne faut pas confondre le Mélanésien de Malinowski et Homo Festivus : la Kula peut certes être qualifiée de festive, elle n'emplit pas pour autant toute la vie du Mélanésien (elle n'est d'ailleurs pas son seul mode de commerce), qui sait très bien faire la part des choses à la routine, aux « travaux et aux jours ». C'est justement l'erreur, l'illusion - volontaire à quel point ? rappelons que c'est une illusion encouragée par certains pouvoirs publics -, l'illusion et même l'hallucination (anxiogène elle aussi) du Festivus de P. Muray, que de croire qu'il est possible de toujours vivre dans la fête - et, par ailleurs et en même temps, de faire l'impasse sur le rôle du commerce dans la société, plus important pourtant chez nous qu'aux Trobriand, où l'on avait justement su lui faire sa place en le codifiant sévèrement et en l'imbriquant, bonjour Polanyi, dans une organisation qui le dépasse.


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Nous voilà loin de Mauriac - peut-être. Il serait intéressant, mais au-dessus de mes moyens actuels, de voir quelles sont les caractéristiques sociales qui permettent, suscitent, ou rendent improbable, l'émergence de la figure du saint.

Joyeuses Pâques !





P.S. Je découvre, c'est pain-bénit pour moi, que le terme conformiste, récent, est d'origine protestante. Voici ce qu'en dit le Robert (2006) :

Conformisme. 1904, de conformisme. Fait de se conformer aux normes, aux usages. Péj. Atttitude passive d'une personne qui se conforme aux idées et aux usages de son milieu.

Conformiste. 1666, angl. conformist. 1. Personne qui professe la religion de l'Eglise anglicane. 2. Qui se conforme aux usages, aux traditions, aux coutumes.


Dans le premier sens de « conformisme » et le sens de 2 de « conformiste », il n'y a pas de distinction à faire entre sociétés traditionnelles et modernes. Mais dans le sens péjoratif (le plus courant) de « conformisme », dont on voit bien la filiation avec le sens 1 de « conformiste » (génie de la langue ? Polémique catholique ? Le terme apparaît en tout cas pour désigner un mode d'obéissance intérieur à la règle : nous sommes cette fois en plein dans le paradoxe de Muray-Wittgenstein), non seulement il y a une rupture à faire, celle que je viens d'essayer d'analyser, mais on voit bien que les termes apparaissent avec la modernité, et même avec une des manifestations les plus importantes de la modernité, le protestantisme anglo-saxon. Sale race !



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Sur un sujet proche : la place des lieux communs dans la tradition et dans la modernité.

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samedi 15 décembre 2007

"Des télégrammes et des prières..."

"L'avantage non négligeable d'avoir beaucoup haï les hommes est d'en arriver à les supporter par épuisement de cette haine même."

"On voudrait parfois être cannibale, moins pour le plaisir de dévorer tel ou tel que pour celui de le vomir."

"On ne se connaît soi-même qu'à partir du moment où l'on commence à déchoir, où toute réussite, au niveau des intérêts humains, se révèle impossible : défaite clairvoyante par laquelle, en prenant possession de son propre être, l'on se désolidarise de la torpeur universelle."


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L'auteur de telles phrases ne peut qu'avoir droit à mon indulgence, et c'est pourquoi, malgré les facilités que s'autorise son auteur, son goût pour la parlote et son laisser-aller à quelques affectations « littéraires », je transcris ici (sans signaler mes coupures) les passages les plus intéressants de deux textes de Cioran, remontant à 1957 et principalement consacrés à la Russie :

"Plus j'y songe, plus je trouve qu'elle s'est formée, à travers les siècles, non pas comme se forme une nation, mais un univers, les moments de son évolution participant moins de l'histoire que d'une cosmogonie sombre, terrifiante. Ces tsars aux allures de divinités tarées, géants sollicités par la sainteté et le crime, affaissés dans la prière et l'épouvante, ils étaient comme le sont ces tyrans récents qui les ont remplacés, plus proches d'une vitalité géologique que de l'anémie humaine, despotes perpétuant en nos temps la sève et la corruption originelles, et l'emportant sur nous tous par leurs inépuisables réserves en chaos. Couronnés ou non, il leur importait, il leur importe de faire un bon au-dessus de la civilisation, de l'engloutir au besoin ; l'opération était inscrite dans leur nature, puisqu'ils souffrent toujours d'une même hantise ; étendre leur suprématie sur nos rêves et nos révoltes, constituer un empire aussi vaste que nos déceptions et nos effrois. Une telle nation, requise et dans ses pensées et dans ses actes par les confins du globe, ne se mesure pas avec des étalons courants, ni ne s'explique en termes ordinaires, en langage intelligible.


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A refuser le catholicisme, la Russie retardait son évolution, perdait une occasion capitale de se civiliser rapidement, tout en gagnant en substance et en unicité ; sa stagnation la rendait différente, la faisait autre : c'est ce à quoi elle aspirait, pressentant sans doute que l'Occident regretterait un jour l'avance qu'il avait sur elle.

Cependant que les peuples occidentaux s'usaient dans leur lutte pour la liberté et, plus encore, dans la liberté acquise (rien n'épuise tant que la possession ou l'abus de la liberté), le peuple russe souffrait sans se dépenser ; car on ne se dépense que dans l'histoire, et, comme il en fut évincé, force lui fut de subir les infaillibles systèmes de despotisme qu'on lui infligea : existence obscure, végétative, qui lui permit de s'affermir, d'entasser des réserves, et de tirer de sa servitude le maximum de profit biologique. L'orthodoxie l'y a aidé, mais l'orthodoxie populaire, admirablement articulée pour le maintenir en dehors des événements, au rebours de l'officielle qui, elle orientait le pouvoir vers des visées impérialistes. Double face de l'Eglise orthodoxe : d'une part, elle travaillait à l'assoupissement des masses, de l'autre, auxiliaire des tsars, elle en éveillait l'ambition, et rendait possible d'immenses conquêtes au nom d'une population passive [1].

Pour que la Russie s'accomodât d'un régime libéral, il faudrait qu'elle s'affaiblît considérablement, que sa vigueur s'exténuât : mieux : qu'elle perdît son caractère spécifique et se dénationalisât en profondeur. Comment y réussirait-elle, avec ses ressources intérieures inentamées, et ses mille ans d'autocratie ? A supposer qu'elle y arrivât par un bond, elle se disloquerait sur-le-champ. Plus d'une nation, pour se conserver et s'épanouir, a besoin d'une certaine dose de terreur. La France elle-même n'a pu s'engager dans la démocratie qu'au moment où ses ressorts commencèrent à se relâcher, où, ne visant plus à l'hégémonie, elle s'apprêtait à devenir respectable et sage [protestante ?]. Le premier Empire fut sa dernière folie. Après, ouverte à la liberté, elle devait en prendre péniblement l'habitude, à travers nombre de convulsions, contrairement à l'Angleterre qui, exemple déroutant, s'y était faite de longue main,


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c'est en forgeant qu'on devient formidable, comme disait P. Desproges...


sans heurts ni dangers

- lieu commun, exagération... passons, ce qui suit compense

, grâce au conformisme et à la stupidité éclairée de ses habitants (elle n'a pas, que je sache, produit un seul anarchiste).

- Orwell ?


Le temps favorise à la longue les nations enchaînées qui, amassant des forces et des illusions, vivent dans le futur, et dans l'espoir ; mais qu'espérer encore dans la liberté ? ou dans le régime qui l'incarne, fait de dissipation, de quiétude et de ramollissement ?

- Ach, en fait, c'est clair : si la IIIe République en son début fut une époque admirable, c'est grâce à la colonisation ! Cela a évité, dans un premier temps, le ramollissement. Non, toute morale mise à part, sans effets pervers - comme l'a montré A. Arendt, la promotion de ratés du continent en petits potentats « outre-mer » a été un exemple délétère pour toute la nation : il suffisait de s'expatrier, de fouetter quelques nègres et de fourrer quelques négresses, pour s'enrichir, voilà qui ne pouvait que nuire à l'exemplarité de l'idéal républicain et à la généralisation de la méritocratie... Revenons à Cioran.

Merveille qui n'a rien à offrir, la démocratie est tout ensemble le paradis et le tombeau d'un peuple. Bonheur immédiat, désastre imminent.

Mieux pourvue, autrement chanceuse, la Russie n'a pas à se poser de tels problèmes, le pouvoir absolu étant pour elle, comme le remarquait déjà Karamzine, le « fondement même de son être ». Toujours aspirer à la liberté sans jamais y atteindre, n'est-ce point là sa grande supériorité sur le monde occidental, lequel hélas !, y a depuis longtemps accédé ? Elle n'a, en outre, nulle honte de son empire ; bien au contraire, elle ne songe qu'à l'étendre.

Qu'elle les ait provoqués ou subis, la Russie ne s'est jamais contentée de malheurs médiocres.


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Il en sera de même à l'avenir. Elle s'aplatira sur l'Europe par fatalité physique, par l'automatisme de sa masse, par sa vitalité surabondante et morbide si propice à la génération d'un empire, par cette santé qui est sienne, pleine d'imprévu, d'horreur et d'énigmes, affectée au service d'une idée messianique, rudiment et préfiguration de conquêtes. Quand les slavophiles soutenaient qu'elle devait sauver le monde, ils employaient un euphémisme : on ne le sauve guère sans le dominer.


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Répugnant à se définir et à accepter des limites, cultivant l'équivoque en politique et en morale, et, ce qui est plus grave, en géographie, sans aucune naïveté inhérentes aux « civilisés » rendus opaques au réel par les excès d'une tradition rationaliste, le Russe, subtil par intuition autant que par l'expérience séculaire de la dissimulation, est peut-être un enfant historiquement, mais en aucun cas psychologiquement ; d'où sa complexité d'homme aux jeunes instincts et aux vieux secrets.

- Cioran exprime ensuite l'idée que la Russie peut aussi s'amollir au contact de l'Occident une fois qu'elle l'aura avalé, devenir aussi « décadente », ou « démocratique » que lui. Puis il récapitule :

La vie en profondeur, l'existence secrète, celle de peuples qui, ayant l'immense avantage d'avoir été jusqu'ici rejetés par l'histoire, purent capitaliser des rêves, cette existence enfouie, promise aux malheurs d'une résurrection, commence au-delà de Vienne, extrémité géographique du fléchissement occidental. L'Autriche, dont l'usure confine au symbole ou au comique, préfigure le sort de l'Allemagne. Plus aucun égarement d'envergure chez les Germains, plus de mission ni de frénésie, plus rien qui les rende attachants ou odieux ! Barbares prédestinés, ils détruisirent l'Empire romain pour que l'Europe pût naître ; ils la firent, il leur revenait [via l'expansionnisme nazi] de la défaire ;

- littérateur ! mais efficace...

vacillant avec eux, elle subit le contrecoup de leur épuisement. Quelque dynamisme qu'ils possèdent encore, ils n'ont plus ce qui se cache derrière toute énergie, ou ce qui la justifie. Voués à l'insignifiance, des Helvètes en herbe, à jamais hors de leur habituelle démesure, réduits à remâcher leurs vertus dégradées et leurs vices amoindris, avec, comme seul espoir, la ressource d'être une tribu quelconque, ils sont indignes de la crainte qu'ils peuvent encore inspirer : croire en eux ou les redouter, c'est leur faire un honneur qu'ils ne méritent guère.

- à moins que... A l'heure du « Traité simplifié » (fils de pute ! Véreux ! Barbeaux ! etc.), nouvelle « avancée » germano-protestante dans l'anus des peuples qui n'en peuvent mais - ou qui y prennent goût ? -, on peut se demander si Cioran, malgré la verve de sa description, n'était pas allé un peu vite, et si justement le profil bas de l'Allemagne ne l'a pas trompé. Bon, ceci dit, l'Allemagne ni le protestantisme n'ont fait l'UE à eux tout seuls (Muray dans son Rubens exagère un peu sur ce point, et laissons-là l'Allemagne et le « Traité simplifié » pour aujourd'hui, j'y reviens très bientôt, preuves et corpus delicti à l'appui).

Leur échec fut la providence de la Russie. Eussent-ils abouti, qu'elle eût été écartée, pour au moins un siècle, de ses grandes visées. Mais ils ne pouvaient aboutir, car ils atteignirent au sommet de leur puissance matérielle au moment où ils n'avaient plus rien à proposer, où ils étaient forts et vides. L'heure avait déjà sonné pour d'autres.


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Avec ses dix siècles de terreur, de ténèbres et de promesses, la Russie était plus apte que quiconque à s'accorder au côté nocturne du moment historique que nous traversons. L'apocalypse lui sied à merveille, elle en a l'habitude et le goût, et s'y exerce aujourd'hui plus que jamais, puisqu'elle a visiblement changé de rythme. « Où te hâtes-tu ainsi, ô Russie ? » se demandait déjà Gogol qui avait perçu la frénésie qu'elle cachait sous son apparente immobilité. Nous savons maintenant où elle court, nous savons surtout qu'à l'image des nations au destin impérial, elle est plus impatiente de résoudre les problèmes des autres que les siens propres. C'est dire que notre carrière dans le temps dépend de ce qu'elle décidera ou entreprendra : elle tient notre avenir bien en main...


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Que fait ici Vladimir ? La photo a fait jaser dans les chancelleries. Mao aimait bien les petites filles, après tout, chacun ses faiblesses... D'autres avaient plus de goût sans doute, mais moins de classe, la vie est mal faite.


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Au point où en sont les choses, ne méritent intérêt que les questions de stratégie et de métaphysique, celles qui nous rivent à l'histoire et celles qui nous en arrachent : l'actualité et l'absolu, les journaux et les Evangiles... J'entrevois le jour où nous ne lirons plus que des télégrammes et des prières. Fait remarquable : plus l'immédiat nous absorbe, plus nous éprouvons le besoin d'en prendre le contre-pied, de sorte que nous vivons, à l'intérieur du même instant, dans le monde et hors du monde. Aussi bien, devant le défilé des empires, ne nous reste-t-il plus qu'à chercher un moyen terme entre le rictus et la sérénité." (Histoire et utopie, "Folio", 2003, pp. 24-47)

En 1994, Cioran revient sur ce texte, et ajoute ce qui vous paraîtra peut-être une consolation :

"Je dis dans ce livre que l'avenir appartient à la Russie ; c'est même un miracle que la Russie ne se soit pas approprié toute l'Europe, mais l'histoire n'est pas finie. Malheureusement l'histoire n'est rien d'autre que la succession des grandes puissances, c'est ça l'histoire. (...) Je pense personnellement que l'Occident ne peut être sauvé que si la Chine devient une grande puissance et que la Russie la redoute. Mais si cela continue de la sorte, l'Occident cédera à la pression russe. S'il y a une logique de l'histoire, une logique cynique, certes, c'est que la Russie doit devenir maîtresse de l'Europe. Il y a toutefois des exceptions dans l'histoire et le réveil de l'Asie peut sauver l'Europe." (Entretiens, p. 311)

En même temps et quoi qu'il en soit de ces évolutions géopolitiques, l'Europe ne peut être « sauvée » par personne d'autre qu'elle-même, et c'est là que le bât blesse :

"Je suis passé près de Notre-Dame et pourtant je n'avais pas envie d'y entrer. Je continue mon chemin dans une léthargie absolue, je vois, je ne sais où, l'affiche d'un film pornographique. J'entre dans le cinéma qui était plein d'ouvriers étrangers. Le film était lamentable, absolument dégoûtant. Mais dans ma détresse, voilà exactement ce dont j'avais besoin. C'est absurde, me disais-je. La civilisation qui produit de tels films est près de disparaître. J'ai pensé qu'un régime communiste a au moins cela de bon qu'on n'y montre pas des films de ce genre." (1986, pp. 190-91),

ce que l'on peut rapprocher de ce paradoxe assez baudelairien :

"Serf, ce peuple bâtissait des cathédrales ; émancipé, il ne construit que des horreurs !" (cité sans plus de précisions par A. de Benoist, sans référence, dans un texte que l'on peut trouver ici.),

paradoxe dont voici une dernière illustration :

"L'histoire a un cours, mais l'histoire n'a pas un sens. Si vous prenez l'Empire romain : pourquoi avoir conquis le monde pour ensuite être envahi par les Germains ? Ça n'a aucun sens. Pourquoi l'Europe occidentale s'est-elle démenée pendant des siècles pour créer une civilisation, qui maintenant est visiblement menacée de l'intérieur, puisque les Européens sont minés intérieurement ? Ce n'est pas un danger extérieur quelconque qui est grave, mais eux, entièrement, sont mûrs pour disparaître. Toute l'histoire universelle est comme ça : à un moment donné toute civilisation est mûre pour disparaître. Alors on se demande quel sens a ce déroulement. Mais il n'y a pas de sens. Il y a un déroulement. Quel est le sens ? Pourquoi avoir fait des cathédrales ? Regardez Paris, qui a fait des cathédrales : elle a maintenant la tour Montparnasse. Faire la tour Montparnasse après avoir fait des cathédrales : peut-on dire après que l'histoire a un sens ? Que la vie de Paris ait un sens ? Non. On se dépense, on fait quelque chose, et ensuite on disparaît." (1982, p. 67)

La tour Montparnasse, cela évoque spontanément au cinéphile le souvenir de cette séquence d'un film au titre adapté à notre propos du jour, Le fantôme de la liberté, dans lequel un individu armé d'un fusil à lunette tire, on ne sait pourquoi, depuis le dernier étage de la tour, sur des passants anonymes. Imaginez donc un cadavre (le vôtre, pourquoi pas, ceci dit sans agressivité) rue de Rennes


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- imaginez, car je n'ai pu retrouver de photographie de cette séquence. Ma recherche n'a néanmoins pas été tout à fait inutile, j'ai appris que cette tour (le plus bel endroit d'où voir Paris, comme on dit, puisque c'est le seul d'où justement l'on voit pas la tour Montparnasse) offrait d'utiles ressources aux esclaves salariés « qui n'ont pas du tout le profil de désespérés »


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, et ai retrouvé un cliché de la fameuse séquence où l'on voit de bons bourgeois dîner en ville, autrement dit chier en ville


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De la merde à la merde... « On se dépense, on fait quelque chose, et ensuite on disparaît. » De Profundis !





Note.
En 1989, un autre émigré d'Europe de l'Est, le démocrate grec Castoriadis, écrivait à peu près la même chose, mais avec une approche évidemment différente :

"L'histoire de la Russie proprement dite - avant que le pays ne tombe sous l'influence politique de l'Occident, soit jusqu'à la plage temporelle qui va des Décembristes à 1905 - ne nous intéresse absolument pas en tant qu'histoire politique. On ne peut rien en faire, il n'y a rien à y réfléchir politiquement. Tout au plus, elle peut nous servir négativement, par juxtaposition avec et opposition à l'histoire de l'Europe occidentale. Elle offre en effet un contre-exemple magnifique et massif à l'idée que le christianisme ait pu être un élément important du processus d'émancipation entamé en Europe occidentale à partir du XII-XIIIe siècle. Elle montre à quel point le christianisme peut se combiner organiquement et harmonieusement avec le despotisme oriental pour produire un absolutisme théocratique - comme il l'avait déjà fait pendant mille ans dans l'Empire byzantin - et que si donc l'Europe occidentale a pu ouvrir une autre voie, les conditions efficaces de ce fait doivent être cherchées ailleurs. Les Athéniens, les Florentins, et même les Romains peuvent nous faire réfléchir politiquement. Mais la Russie, jusqu'au XIXe siècle, n'a aucune place dans l'histoire de la liberté (alors qu'elle en a évidemment une très importante, comme du reste Byzance, dans l'histoire de la peinture, de l'architecture, de la musique, etc.). Elle n'entre dans cette histoire qu'à partir du moment où elle essaie, à sa propre façon, de se naturaliser dans l'histoire de l'Occident - processus de naturalisation pénible, qui a aussi accouché du monstre léninien-stalinien, et qui reste problématique comment le montrent les événements qui se déroulent sous nos yeux." (Le monde morcelé, Seuil, 1990, pp. 175-176)

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dimanche 1 octobre 2006

Géopolitique des couilles. (Ajout le 05.10.)

Je lis dans Libération qu'il n'a fallu qu'un coup de fil menaçant pour entraîner l'annulation des représentations de Idoménée à Berlin. Dommage qu'il n'y ait pas plus de metteurs en scène pour nous fourrer du Mahomet partout, s'il suffit d'un coup de fil pour tuer dans l'oeuf n'importe quel spectacle à la con, je vous fais virer en quelques semaines tous les minables suffisants qui sévissent à l'Opéra de Paris et dans le théâtre subventionné...

Je me souviens d'un commentaire après le 11 septembre : quelqu'un expliquait que de tels attentats allaient créer un effet de seuil - il allait falloir, pour les successeurs de M. Ben Laden, trouver quelque chose d'encore plus fort à chaque fois. Ce raisonnement semblait convaincant, mais ne serait-ce pas plutôt le contraire qui se produit ? Qui peut le plus peut le moins, détruire les Twin Towers et donner un coup de téléphone.

J.-P. Voyer dans sa Diatribe a bien raison : au post-modernisme artistique et à son analogue politique, le virtualisme américaniste, correspond un "Islam de synthèse", aussi flou politiquement que son adversaire, de peu d'intérêt théologique sans doute, mais qui a l'inestimable avantage de proposer un minimum de sens, fût-il seulement négatif, et d'obliger ceux qui le pratiquent à assumer leurs responsabilités (quels plus beaux planqués que MM. Cheney ou Wolfowitz ?). De surcroît, le 11 septembre était "aussi une réussite esthétique" - autre chose qu'une mise en scène "provocatrice" ou un film de Lars von Trier. Bref, même s'il s'agit donc d'une initiative isolée, dont les résultats ont dû surprendre son auteur plus que tout autre, les menaces téléphoniques contre Idoménée apparaissent, d'un point de vue global, comme un agréable contrepoint au 11 septembre.

Bref - je n'avais pas du tout prévu de vous parler de ça, je pensais seulement vous citer un passage de La mort de L.-F. Céline de Dominique de Roux (Christian Bourgois, 1966, pp. 94-95). Après avoir développé l'idée que Céline n'était pas vraiment antisémite ("Sous le vocable [de Juif], il aurait pu grouper tous les hommes, lui y compris.", p. 92), ce qui part d'une intuition juste (dans les pamphlets, en tout cas dans Bagatelles..., le terme "Juifs" a parfois un sens métaphorique, on pourrait dans certains passages le remplacer avantageusement par "les cons", "les salauds", "les profiteurs", etc.), mais est néanmoins insoutenable (il ne s'agit que de quelques passages, l'emploi du terme "Juifs" est loin d'être majoritairement métaphorique), Dominique de Roux fait le parallèle entre l'homme solitaire qu'a toujours été Céline, et un homme de parti qui lui était contemporain :

"Comme tant d'autres sbires, il aurait pu choisir le bon camp, s'accrocher à toutes les nappes et finir en nain ridicule sur le trône de l'imposture. Prenons l'exemple d'Aragon : personne ne l'a vraiment jamais condamné. Cet étrange communiste, cette variété de hyène, enfermé dans les crimes de Staline, dans son zèle d'indicateur et ses dithyrambes d'Elsa, asservi au déshonneur permanent incarne à lui seul l'abjecte caricature d'Hugo et le bâtard de Galliffet.

Céline aurait pu aussi adopter l'idéal de la Gauche d'aujourd'hui (la Droite, mieux vaut ne pas en parler !) : ce goût de l'absolutisme libertin à la Louis XV, associé à la corruption la plus jobarde."

Pas mal vu (il est vrai que Mitterrand sortait de sa première campagne présidentielle), mais le meilleur, hélas serais-je tenté de dire, tient dans cette citation d'Aragon, en note (La commune, août 1936) :

"Dans l'immense trésor de la culture humaine, ne prend-elle pas (la nouvelle constitution stalinienne) la première place au-dessus des oeuvres royales de l'imagination, au-dessus de Shakespeare, de Rimbaud, de Goethe, de Pouchkine, lettre, page resplendissante écrite avec les souffrances, les travaux et les joies de cent soixante millions d'hommes, avec le génie bolchévik, la sagesse du parti et de son chef, le camarade Staline, un philosophe selon le voeu de Marx, qui ne s'est point contenté d'analyser le monde ?"

(Ça non, il ne s'en est point contenté...) On en mangerait ! Avec le recul tout le monde voit bien qu'il y a là complicité de crime, même si Aragon n'est pas directement responsable de la politique de Staline. Et avec le recul tel ou tel zélateur de la politique américaine, tel ou tel Kouchner ou Goupil, sera lui aussi convaincu de complicité de crime. Ach, à eux aussi, avoir un peu peur de la lance du bédouin ne pourrait pas leur faire de mal.

Ce qui, via l'inénarrable Redeker

- Charlot ! Bouse ! Et il se vante d'avoir "longuement réfléchi" et d'avoir fait "beaucoup de recherches" avant de mettre ses hallucinations sur papier. Mais il aggrave son cas ! Ce genre de gars voudrait mettre de l'huile sur le feu en permanence, cracher avec dédain sur les convictions profondes de plusieurs millions de gens, parmi lesquels nombre de compatriotes, et ne jamais rien risquer. Sérieusement, qu'il éprouve quelques frayeurs est bien le moins. Et le plus : c'est tellement adapté à son cas que liquider ce monsieur serait, toute considération morale mise à part, contre-productif. Et puis, franchement, on a beau savoir que les martyrs sont des hommes avant de devenir des mythes, si l'on veut vraiment trouver un symbole tragique à la liberté d'expression, on peut peut-être trouver mieux, comme occasion, qu'un ramassis de fantasmes, et comme modèle, qu'un fonctionnaire ventru et arrogant.

ce qui, disais-je !, me fait penser à une phrase de Nabe, dans laquelle il dit en substance que l'Islam aujourd'hui est sinon le vrai catholicisme, du moins le vrai héritier spirituel du catholicisme. On ne s'aventurera pas ici à analyser un aperçu aussi ambitieux, on en suggérera une interprétation terre-à-terre : de même que les catholiques avaient à une époque plus de courage que les autres, de même les Musulmans (en l'occurrence les "Arabo-Musulmans") auraient plus de courage - et de dignité - que les "citoyens" du "monde libre". Les considérations théologiques à la Redeker ne peuvent rien contre ça. Et si cela n'autorise pas tout et ne rend pas plus intelligent qu'un autre (mais, comme disait Proust, qui était, il est vrai, supérieurement intelligent et pouvait s'autoriser un tel luxe : "Chaque jour j'attache moins de prix à l'intelligence."), c'est déjà un point de départ dont beaucoup d'entre nous peuvent être jaloux.




P.S. Cabu, après avoir fait son beurre pendant des années en prônant la détestation snob de ses concitoyens (Mon beauf ou l'incitation à la haine raciale de classe) organise une exposition à Paris. Quelqu'un a son numéro de téléphone ?



(Ajout le 05.10.)
J'ai oublié l'autre jour : la consultation rapide du CV de l'outre Redeker révèle une typique surreprésentation d'articles consacrés au négationnisme et au révisionnisme. Ah, le preux chevalier exerçant son courage sur une minorité d'excités dont les écrits sont interdits par la loi, voilà le noble combattant de la liberté d'expression qu'il nous faudrait soutenir. Sans doute a-t-il cru, habitué à l'impunité de son statut de sbire de Lanzmann aux Temps modernes, que les musulmans, au moins les musulmans français, qui sont tout de même bien gentils, seraient aussi dociles que les négationnistes à qui il est défendu de s'exprimer. On n'épiloguera pas sur cette stratégie des Temps modernes - et de L'Arche, papier hygiénique communautaire qui a aussi accueilli la prose enchanteresse et chatoyante de R. Redeker (de même que le Monde diplomatique, soit dit en passant) - d'écrire en permanence sur le négationnisme, pour convaincre tout le monde - et les négationnistes en premier - que ce sujet est d'une grande importance, que le péril négationniste nous menace à chaque instant.

C'est très bien tout ça, le malfaiteur Lanzmann aura peut-être plus de mal à trouver des larbins pour l'aider dans ses basses besognes. Si ce genre de places se met à comporter des risques, ça freinera quelques ardeurs. Tout le monde n'est pas aussi fanatique que M. Shoah, Dieu merci.

(Je le note parce que c'est l'occasion : dans Les assassins de la mémoire, Vidal-Naquet rappelle, en 1987, que la plaque commémorative à l'entrée d'Auschwitz, qui déclare un total de quatre millions de morts, est fautive, et qu'il faut ramener ce chiffre à "un bon million" - ce qui, il me semble, est déjà pas mal. Vidal-Naquet regrette à cette occasion que quelqu'un comme C. Lanzmann puisse encore, à la même date, écrire avec aplomb - dans Le Monde déjà, qui en aura vu défiler des conneries lanzmanniennes - que "les estimations les plus sérieuses tournent autour de trois millions et demi." On voudrait donner du grain à moudre aux négationnistes, y compris arabes, pour mieux les dénoncer après, que l'on ne s'y prendrait pas autrement. S'il veut du "plus sérieux", qu'il aille tâter lui-même de la lance du Bédouin, et qu'on n'en parle plus. Comme le dit un ami que je cite souvent, explicitement ou non : "Tout ce genre de conneries, ça ne vise qu'à rendre la France aussi invivable qu'Israël. Tout ce qu'ils veulent, c'est que, s'il y a le merdier en Israël, il y ait le merdier aussi ici." Cela n'est pas sans accents xénophobes - mais cela n'est pas non plus, malheureusement peut-être, et en tout cas surtout, sans accent de vérité.)

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mercredi 13 septembre 2006

Godwin forever.

(Ajout le lendemain.)


Puisque je suis en veine de comparaisons, poursuivons, avec l'aide de Pierre Vidal-Naquet (Les assassins de la mémoire), quelques parallèles entrepris ces derniers temps :

- propagande sioniste effrénée / négationnisme :

"S'agissant d'Israël, peut-on s'en tenir à l'histoire ? La Shoah déborde celle-ci, d'abord par le rôle dramatique qu'elle a joué aux origines mêmes de l'Etat, ensuite par ce qu'il faut bien appeler l'instrumentalisation quotidienne du grand massacre par la classe politique israélienne. Du coup, le génocide des Juifs cesse d'être une réalité historique vécue de façon essentielle, pour devenir un instrument banal de légitimation politique, invoqué aussi bien pour obtenir telle ou telle adhésion politique à l'intérieur du pays que pour faire pression sur la Diaspora et faire en sorte qu'elle suive inconditionnellement les inflexions de la politique israélienne. Paradoxe d'une utilisation qui fait du génocide à la fois un moment sacré de l'histoire, un argument très profane, voire une occasion de tourisme et de commerce.

Est-il besoin d'ajouter que, parmi les effets pervers de cette instrumentalisation du génocide, il y a la confusion constante et savamment entretenue entre la haine des nazis et celle des Arabes ?

Personne ne peut s'attendre à ce que les années 1939-1945 s'inscrivent immédiatement dans le royaume serein (pas toujours) des chartes médiévales et des inscriptions grecques, mais leur manipulation permanente les prive de leur épaisseur historique, les déréalise et par conséquent apporte à la folie et au mensonge révisionnistes la plus redoutable et la plus efficace des collaborations." (p. 130 ; 1985)

(Il s'agit sous cet aspect moins d'un parallèle que d'une relation de cause à effet.)

- pratiques de la démocratie contemporaine, notamment anglo-saxonne, et pratiques des régimes totalitaires :

P. Vidal-Naquet cite (p. 142) ces lignes de Franz Neumann (Béhémoth, 1944) :

"Le national-socialisme, qui prétend avoir aboli la lutte des classes, a besoin d'un adversaire dont l'existence même puisse intégrer les groupes antagonistes au sein de cette société. Cet ennemi ne doit pas être trop faible. S'il était trop faible, il serait impossible de le présenter au peuple comme l'ennemi suprême. Il ne doit pas non plus être trop fort, car sinon les nazis s'engageraient dans une lutte difficile contre un ennemi puissant. C'est pour cette raison que l'Eglise catholique n'a pas été promue au rang d'ennemi suprême. Mais les Juifs remplissent admirablement ce rôle. Par conséquent, cette idéologie et ces pratiques antisémites entraînent l'extermination des Juifs, seul moyen d'atteindre un objectif ultime, c'est-à-dire la destruction des institutions, des croyances et des groupes encore libres."

Cette tirade d'esprit fonctionnaliste est moins une explication en tant que telle de l'extermination des Juifs qu'une explicitation de certaines de ses conditions de possibilité, mais ce n'est pas notre problème aujourd'hui : la dernière phrase suscite immanquablement me semble-t-il le parallèle avec les effets concrets, encore limités certes en France pour les citoyens "de souche", de la "guerre contre le terrorisme". Le parallèle vaut aussi pour le moyen choisi pour atteindre "l'objectif ultime" de contrôle des libertés : l'ennemi n'est pas trop faible, certes, mais il n'est pas non plus trop fort, puisqu'il ne s'agit pas, en principe, d'affronter le monde arabe ou le monde musulman en leur ensemble. Le parallèle s'arrête là, puisque en l'occurrence, si l'on veut que le terrorisme musulman ne soit pas "trop faible", il faut heurter le monde musulman, au risque que celui-ci bascule globalement dans l'adversité armée. Dosage difficile, quadrature du cercle vicieux.

Quoi qu'il en soit, tout ceci suggère une nouvelle définition du totalitarisme, cette fois-ci dans les termes d'un René Girard. Celui-ci met à la base des sociétés (à la base de tout, même) le système du bouc émissaire : les hommes se réconcilient - momentanément, mais parfois avec solidité - par un meurtre fondateur (bien réel) dont tous les membres de la communauté se rendent coupables. La victime tuée, expulsée de la société, la vie en commun démarre ou reprend, jusqu'à la prochaine crise. Le totalitarisme - et quoi qu'il en soit de ce concept, ici le communisme, le nazisme et la "guerre contre le terrorisme" se rejoignent pleinement - vivrait d'une certaine surchauffe permanente de ce système, par antithèse avec l'explosion violente et unique du meurtre (re-)fondateur. L'ennemi de classe, le Juif, le terroriste qui empêche de capitaliser en rond sont toujours présents, il faut se battre contre eux en permanence. Et ici comme ailleurs le nazisme se distinguerait par un aspect plus archaïque - sa définition de la victime émissaire, malgré la célèbre réponse de Goebbels à Fritz Lang : "C'est nous qui décidons qui est juif et qui ne l'est pas", étant moins flexible que celle du "bourgeois" ou du "terroriste" (cf. Guantanamo) -, plus franc et massif, dira-t-on sans certes prétendre que cela console les victimes émissaires en question : il reste que Staline était plus doué pour trouver en permanence de nouveaux ennemis-à-éliminer-avant-toute-chose-pour-que-le-communisme-survive.

Définition, ou élément de définition, ou formulation qui n'est pas exclusive de la piste jusqu'ici suivie dans l'esprit d'un Dumont.

Les parallèles se rejoignent à l'infini de la saloperie.


(Le lendemain matin.)
"Pour-que-le-communisme-survive" - c'est encore un trait typique du communisme et du nazisme que l'on retrouve dans la "guerre contre le terrorisme" : la formulation des problèmes en terme de survie, de tout ou rien, de "c'est eux ou nous". La puissance effective de l'ennemi - qui peut être réelle, comme dans le cas de l'Allemagne hitlérienne en 1941 (d'ailleurs la force de la réaction des Russes peut s'expliquer, en petite partie, dans ce cadre : enfin un ennemi réel contre qui combattre, pas une classe bourgeoise complètement décimée, fantasme au service de discours et pratiques répressifs) ou de la guerre du Kippour - ne joue à peu près aucun rôle dans cette rhétorique : l'important est que cet ennemi ne veut qu'une chose, depuis toujours et pour toujours : notre mort.

Dans le cas d'Israël, l'utilisation permanente de cette stratégie est pour le moins évidente. Le distingué biomètre Tony Blair ne tient pas un autre discours. Qui y croit ne peut, c'est humain, que choisir "nous" contre "eux", nous sommes en pleine logique de la victime émissaire - et donner quitus à l'aggravation de son propre esclavage.



Ceci n'a vraiment quasiment rien à voir, mais autant le caser ici qu'ailleurs :

"Ecrire, et plus encore écrire en français, semble être la projection de l'échec absolu de soi-même." (Dominique de Roux, 1966)

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samedi 6 mai 2006

Salauds d'Anglais.

Tony Blair devrait venir travailler en France, il a l'air plus apprécié ici que chez lui. Quels ingrats, ces Anglais, quels cons, qui ne réalisent pas tout ce que cet homme fait de bien pour eux. Il n'y a vraiment qu'en France que nous sachions apprécier à leur juste valeur les grands mérites incompris en leur patrie, de Staline à Blair en passant par Mao.

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dimanche 2 avril 2006

Un libéral-stalinien de bonne compagnie.

(Ajout le 9.06.)

(Ajout le 10.09.)




"C’est toujours des douillets nantis, des fils bien dotés d’archevêques qui vous parlent des beautés de l’angoisse, je leur en filerai de la voiture, moi ! de la sérieuse voiture à bras, et poil, certificat d’étude ! à l’âge de 12 ans ! je te leur passerai le goût de souffrir !"

(Céline).



Lors des situations, peut-être pas en l'occurrence de crise, mais un peu agitées, certaines interventions semblent tomber au bon moment, résumer une forme de sagesse attendue de beaucoup. A en juger par le nombre de citations qu'elle a suscitées dans des endroits variés, l'interview de Jacques Marseille au Monde daté du 26 mars dernier fait partie de ces sorties opportunes.

Il est conseillé de lire ce bref entretien avant que de s'attaquer à mes commentaires. Si d'aventure le lien que je viens de donner ne fonctionne plus, je reproduis les propos de M. Marseille ci-dessous. C'est moins joliment présenté, mais il n'y a pas de publicité.

Même si je serai en partie amené à le faire, mon propos n'est pas du tout d'énumérer et décrire les contre-vérités, inexactitudes, amalgames - et bonnes idées : principalement la suggestion finale - énoncées par J. Marseille : je voudrais surtout nuancer le cliché, employé ici dans un sens libéral, selon lequel l'histoire de France n'est faite que de ruptures et de psychodrames dommageables - quand, à entendre Jacques Marseille, il suffirait presque de s'asseoir tous autour d'une table, comme savent si bien le faire nos gentils voisins si doux et si tolérants, pour que tout s'arrange - c'est le grand soir libéral, finalement.

Je précise tout de même que je vise une interview parue dans le cadre de la promotion d'un livre, et qu'il se peut que l'auteur soit bien plus précis et prudent dans ce qu'il écrit que dans ce qu'il déclare. Ach, c'est lui qui a décidé de l'ouvrir, je n'avais pas quant à moi les moyens de le faire parler. J'éviterai d'ailleurs les procès d'intention, et si je parle de "libéral", c'est aussi parce que ce n'est pas d'aujourd'hui que M. Marseille publie des livres et expose publiquement ses idées.

Parenthèse : il y a des spécificités françaises comme il y a d'autres spécificités, mais le premier réflexe doit être de méfiance devant tout ouvrage ou article annonçant la couleur dans le style : "une exception française", "une passion française", etc. Dans le cas présent, je suis ravi d'apprendre, si je lis bien ce que M. Marseille cherche à nous dire, que l'histoire de l'Allemagne est un long fleuve tranquille, notamment pour ses voisins et pour ses Juifs, que les Anglais, qui ont eux aussi étêté un monarque, et qui ont de surcroît pondu Mme Thatcher, savent ne jamais s'énerver au moment de faire des réformes, que l'Espagne et l'Italie, qui ont toujours eu un mal de chien à avoir un régime consensuel, ont des leçons à nous donner... Quant aux Etats-Unis de la guerre de sécession, de la ségrégation, de la Nouvelle-Orléans sous les eaux, du système carcéral comme deuxième employeur du pays... ah, voilà "une démocratie qui fonctionne" ! Bien sûr, j'exagère... mais comme J. Marseille, je mélange passé et présent au gré des besoins de ma démonstration. Fin de parenthèse.


Tout cliché a une part de vérité. Que les Français aient un goût pour la dramatisation, ce ne sont pas les événements de ces jours-ci qui vont le contredire ; qu'il y ait eu des ruptures importantes dans notre histoire, je le veux bien. Qu'enfin nous ayons produit quelques "hommes [plus ou moins] providentiels", admettons, au moins pour l'instant. Mais Jacques Marseille confond tout au long de cet entretien des choses très différentes, ce qui l'amène finalement, à nous proposer, sous l'apparence de la simplicité et de la modération, un véritable galimatias, d'esprit un peu trop stalinien à mon goût.

Afin de tenter de le démontrer, il me faut varier les angles d'attaque :

- Pour juger si une démocratie "fonctionne", il ne faut pas seulement voir si ses institutions fonctionnent, cette fois-ci sans guillemets, correctement : il faut que les actes des gouvernants soient à l'unisson de la volonté populaire. Pour prendre un exemple extrême, certaines sociétés tribales, évoquées me semble-t-il par Durkheim, où le chef obéit en tout et pour tout à la volonté du groupe qu'il se contente de symboliser et d'exprimer à haute voix, sont démocratiques, puisque le chef ne fait qu'y rendre plus aisément formulable et applicable le "pouvoir du peuple". Lorsque Bismarck met en place les institutions de la social-démocratie allemande, quand de Gaulle en 1944 prend appui sur le programme du Conseil National de la Résistance pour très fortement consolider l'Etat-providence, ils ne sont en rien des "grands hommes", ils obéissent, poussés l'un par le SPD, l'autre par le PCF, à une forte demande de la société. J. Marseille oppose la naissance de la social-démocratie en Allemagne par Bismarck - omettant d'évoquer les socialistes et les syndicats, sans qui ce charmant démocrate de Bismarck n'aurait jamais levé le petit doigt pour les ouvriers - à l'immobilisme de la IIIe République, suggère que nous ne sommes pas vraiment démocrates parce que nous aimons les grands hommes, ce qui sous-entend que les autres pays les vénèrent moins que nous ou y moins souvent recours ; cite le cas du Général à l'appui de sa thèse... pour finalement laisser tomber, comme si cela ne changeait rien à ses arguments, que de Gaulle en 1944 n'avait fait qu'appliquer le programme de la Commune (ce qui d'ailleurs est une formulation discutable).

Cela donne une drôle de mélasse conceptuelle. Tout ce que l'on peut dire en vérité, c'est que la classe ouvrière allemande de la fin du XIXe siècle était mieux organisée que la nôtre, et que, précisément parce que l'Allemagne était à l'époque rien moins que démocratique d'un point de vue constitutionnel, celui qui la dirigeait a pu assez rapidement réformer un système dans un sens qui lui déplaisait fortement, ceci afin de limiter les mécontentements et de rester au pouvoir. Un pays était "en avance" socialement, l'autre "en avance" politiquement. C'est tout.


MAR

Seconde parenthèse. Quand quelqu'un sourit sur une photo, il vaut mieux se méfier. Staline sourit plus souvent à l'objectif que Churchill ou de Gaulle ; Baudelaire ne faisait guère de risettes à Nadar. Le faux cul n'est jamais loin du sourire. Fin de la seconde parenthèse.


- Pour juger si un pays se réforme, s'est réformé, a su se réformer, il ne faut pas simplement observer les évolutions spectaculaires. Il importe de prendre en considération les évolutions silencieuses, discrètes, à long terme. Ainsi de l'accession des femmes au marché du travail, qui s'est faite en France comme dans les pays d'Europe occidentale, sans plus de drames - et parfois mieux : les femmes allemandes, qui doivent en grande majorité abandonner, et pour toujours, leur boulot dès la naissance de leur premier enfant, sont jalouses des femmes françaises et des garanties qu'elles ont de retrouver assez rapidement la vie active.

On pourrait aussi parler de l'exode rural, de la consolidation progressive de l'Etat-providence sous deux républiques différentes...

- Pour faire des comparaisons historiques valables, il faut comparer des grandeurs commensurables, ne pas mettre sur le même plan des choses qui n'ont rien à voir. Ce n'est pas la peine d'être professeur d'histoire économique si l'on croit possible d'obtenir des chiffres significatifs en ajoutant des choux, des voitures blindées et des ratons laveurs.

D'abord, il aurait mieux valu ne comparer la France qu'avec un seul de ses voisins - l'Angleterre alors sans doute s'imposait. Chateaubriand, peut-être le père du cliché libéral dont j'essaie de démontrer l'insuffisance, s'en contentait. Car à picorer dans tous les sens, on trouvera bien sûr toujours dans un pays quelque chose qui marche mieux ou a mieux marché qu'en France.

Ensuite, donc, il ne faut pas tout mélanger. Revenons donc aussi brièvement que possible à ces ruptures "consubstantielles à notre histoire". Sur le grand gâchis des guerres de religion, admettons - tout en rappelant qu'en Angleterre, Henri VIII... Mais bon. "C'est avec la Fronde que les privilégiés ont dû se soumettre à une certaine forme d'ordre" : erreur ! Ces privilégiés avaient pendant des siècles dans leur grande majorité obéi à une "forme d'ordre" (divin) : c'est avec la naissance de l'absolutisme, qui rognait sur leurs privilèges, qu'ils se sont révoltés, parce qu'ils se sont sentis agressés, parce que l'ancien ordre était remis en cause. Il est vrai que l'histoire de France de Jacques Marseille ne commence qu'au XVIe siècle...

Je ne comprends pas le passage sur Mme de Staël et Napoléon.

L'exemple de Napoléon III est pernicieux, parce que finalement il réduit la révolution de 1848 à une crise issue d'une problématique protectionnisme (évidemment "exacerbé")/libre-échange. Matérialisme étonnant pour qui donne des leçons de démocratie, alors même que cette révolution a constitué un important moment de réflexion collective sur ce que pouvait être la démocratie en France.

Je ne vais pas détailler tous les autres affirmations de ce genre, d'autant que certaines restent peu claires (la "première mondialisation" aurait gagnée à être présentée). Je note juste la référence à Munich, mis sur le dos de la IIIe République : peut-être faut-il rappeler qu'un Premier Ministre anglais y était, et qu'il n'y fut pas plus brillant que notre Président du Conseil. Ceci sans évoquer les atermoiements des Etats-Unis vis-à-vis de l'Allemagne hitlérienne jusqu'à une date fort tardive.

En ce qui concerne l'évocation de 1958, en revanche, je n'ai rien à redire, c'est évidemment un très bon exemple. Mais quand on additionne toutes les exagérations, erreurs et comparaisons non valables, on finit par se dire qu'il ne reste plus tant de ces ruptures si "consubstantielles" à notre histoire.

Quant à la notion d'"homme providentiel", je crois qu'il serait trop long, et pas tout à fait dans le sujet, d'étudier ce que veut vraiment dire M. Marseille, en admettant qu'il ait des idées précises à ce sujet. Il est d'ailleurs attiré sur ce terrain par les journalistes du Monde.

- Enfin, pour donner autant de leçons aux autres et aller jusqu'à qualifier la moitié des adultes de son pays comme des "inutiles", il faudrait peut-être songer préalablement à se regarder un peu soi-même en face. Je ne vais pas me lancer dans une défense, que certainement M. Marseille jugerait démagogique, de personnes qui malgré leur "inutilité" travaillent ou essaient de le faire et ne sont pas, comme M. Marseille, payées - avec un statut de fonctionnaire -, pour lire et écrire des conneries dans les journaux. Je préfère laisser la parole à Louis-Ferdinand, qui en 1941 apostrophait ainsi une dame qui, comme M. Marseille, se mêlait de faire la morale aux "familles" (elle voulait en l'occurrence s'attaquer à des livres qu'elle jugeait corrupteurs) :

"Ce qui les corrompt, c'est votre exemple, c'est l'exemple de vos privilèges, c'est votre astucieuse réussite de foutre rien avec des rentes, d'être bien heureuse dans votre nougat, toute parasite et pépère. La voilà la folle indécence, l'obscénité en personne ! Voilà le fléau Madame, c'est pas dans les livres, c'est dans votre existence même.

Je vous vois qu'une façon de les aider les familles qui vous sont précieuses, c'est de leur verser tout votre pognon, tous les attributs de la fortune. C'est ça qui les soulagera bien, c'est pas les déplacements de virgules, les nitoucheries effarées, les trémoussements autour du pot... Si vous attaquez le problème alors allez-y carrément ! amenez vos ronds ! là ! sur la table ! tous vos ronds ! on verra de cy que vous êtes sincère, que c'est pas du cinéma, que les familles vous tiennent à cœur.

Parce que si c'est pour la musique, nous aussi on peut composer..."


Puisque donc M. Marseille - à qui je ne reproche aucunement d'avoir de l'argent, tant mieux pour lui - se plaint d'avoir une trop bonne retraite et qu'il évoque "la guerre d'aujourd'hui", "celle du courage contre l'égoïsme", il ne lui reste plus qu'à montrer l'exemple. Ma langue de bois dans ton cul, fonctionnaire inutile !

On répondra que c'est là du poujadisme, que c'est le système entier qu'il faut réformer, que le cas de M. Marseille n'est qu'un exemple... Précisément non. Il se peut qu'il faille faire des réformes dans tel ou tel domaine. Mais tant que ceux qui les réclament ainsi, pleins de mépris à l'égard de ceux qui craignent, à tort ou à raison, d'en subir les conséquences, le font avec le sourire de qui ne craint rien pour lui-même... bonnes ou mauvaises, les réformes ne sont pas prêtes d'arriver. Ce qui donnera l'occasion à M. Marseille d'un nouveau tour sur les plateaux de télévisions et dans les colonnes des journaux, à coups d'affirmations soi-disant érudites que ses interlocuteurs n'osent pas, ne peuvent pas ou ne prennent pas le temps de contester.



Je vous laisse. Un jour je vous dirai pourquoi, malgré ses jeunes pleureurs, ses femmes de plus en plus désespérantes, ses Villepin et ses Marseille, la France est encore un beau pays.










Entretien réalisé le 25 mars.


La France est-elle un pays impossible à réformer ?

Oui. Ou en tout cas, c'est éminemment difficile. J'ai cherché désespérément dans l'histoire les moments où la France avait été capable de faire les grandes réformes qui allaient changer son destin, tranquillement, par le dialogue, par le Parlement. Je n'en ai pas trouvé.

Pour vous, la France n'évolue que par ruptures successives ?

La rupture est consubstantielle à notre histoire. J'ai examiné nos grandes ruptures. Il faut les guerres de religion pour passer du fanatisme religieux à une certaine forme de tolérance. C'est avec la Fronde que les privilégiés ont dû se soumettre à une certaine forme d'ordre. Après dix ans de révolutions, les contemporains auraient plutôt misé sur Cambacérès, Mme de Staël ou Benjamin Constant. Ils n'auraient jamais cité Bonaparte, qui incarnait la populace et qui allait pourtant, en l'espace d'un quinquennat, créer le socle de granit de la France : le franc, le Code civil, les lycées, l'université, le cadastre, les préfets. Lors de la révolution industrielle, la rupture pour faire passer la France du protectionnisme exacerbé à l'ouverture et au libre-échange est accomplie par Louis Napoléon Bonaparte, celui que les bien-pensants de l'époque traitaient de "crétin".

Comment expliquez-vous cette résistance au mode de la réforme ?

La France est incapable de faire des diagnostics partagés. Je provoque mes étudiants en leur disant que chaque matin, quand il se rase, Dominique de Villepin n'a qu'une seule idée en tête, précariser la jeunesse française, et que les patrons français n'ont qu'une seule obsession, licencier sans motif ceux qu'ils ont embauchés l'avant-veille. Avec de tels présupposés et une telle incapacité à négocier, il ne peut qu'y avoir des "guerres civiles" en France. La vraie question qui se pose aux jeunes n'est pas : est-ce que le gouvernement ultralibéral cherche à les précariser ?, mais comment, avec une croissance comparable à celle de ses voisins, la France crée si peu d'emplois et exclut du monde du travail les seniors et les juniors.
Ensuite, la France n'a pas réellement fait le choix de son régime politique : avons-nous un régime parlementaire ou présidentiel ? Les démocraties qui fonctionnent ont soit l'un soit l'autre. Dans les pays d'Europe du Nord, il existe deux grands partis, l'un, social-démocrate, qui, contrairement au Parti socialiste français, a fait le choix de l'économie de marché, et un parti chrétien-démocrate. Il existe deux chefs de parti, qui n'ont pas fait l'ENA et sont souvent issus du mouvement syndical. Ils ne font pas partie de l'"élite", au sens où on l'entend en France. Ils ont des programmes divergents, plus ou moins social ou libéral ; lorsqu'ils gagnent les élections, ils deviennent premier ministre et sont réélus une ou deux fois. Au bout de dix ou douze ans, on change de génération.

Dans un régime présidentiel comme aux Etats-Unis, le président est obligé de négocier avec le Congrès et ne peut rester à la Maison Blanche plus de huit ans. Après, c'est fini. Jimmy Carter et Bill Clinton donnent bien des conférences, mais ils sont écartés du jeu politique. En France, nous n'avons pas choisi. L'UMP soutient à peine le gouvernement et le Parlement n'a en fait aucun pouvoir. Les dirigeants font de la politique à vie et sont coupés du monde. Valéry Giscard d'Estaing fête ses cinquante ans de vie politique ; François Mitterrand est mort un an après avoir quitté l'Elysée après cinquante ans de vie politique. Jacques Chirac n'a fait lui que quarante-trois ans, et Lionel Jospin risque de se représenter.

Et les syndicats ?

Le syndicalisme en France est faible et divisé, alors qu'il est uni et représente les deux tiers de la population active dans les autres démocraties. Les corps intermédiaires n'existent pas : la Révolution française les a tous brisés pour établir une relation directe entre l'Etat et le citoyen. Il est donc assez logique que ce soit la rue qui ait pris la place du Parlement en France, d'autant plus que la moitié des Français ne participent pas à la vie politique : 20 % à 30 % ne votent pas, 15 % votent pour l'extrême droite et 10 % pour l'extrême gauche. C'est ce que j'appelle des Français "inutiles", qui ne participent pas à la vie politique du pays, sauf sous la forme de la contestation. La France est ainsi devenue le modèle de l'absence de réelle démocratie, en tout cas d'une réelle incapacité à la discussion, à la réforme ou au compromis.

Les choses vont-elles assez mal aujourd'hui pour qu'il y ait rupture ?

Les Français ont très souvent cette expression lorsque vous les interrogez : "Ça va péter." S'ils le disent, c'est que cela va assez mal pour qu'il y ait rupture. L'histoire nous offre trois scénarios.

Le premier - auquel je crois de moins en moins - est celui de l'accommodement, c'est-à-dire celui de la non-rupture, de la lente agonie. C'est l'exemple de la IIIe République. La Commune, qui est la plus terrifiante des guerres civiles, ne débouche sur rien. Adoptée à une voix près, la IIIe République est une alliance mi-chèvre mi-chou entre les orléanistes et les républicains les plus opportunistes. Elle prend un grand retard sur le plan social. Il faut plus de vingt ans entre le moment où on dépose la loi sur les accidents du travail et son vote, en 1898, pour reconnaître la responsabilité des employeurs en cas d'accident. Pendant ce temps, l'Etat-providence naît rapidement dans l'Allemagne ultra-conservatrice de Bismarck. La France, très ouverte sur le monde, se replie sur elle-même et rate la première mondialisation. Elle sait creuser des tranchées, mais pas construire des blindés. Pendant l'entre-deux-guerres, elle s'accommode de la menace allemande avec Munich et Vichy.
La plus longue de nos Républiques débouche ainsi sur une triste agonie. La deuxième en longueur, c'est la Ve République, qui connaît de nouveau un accommodement : une France pour laquelle la mondialisation est l'horreur absolue, l'Europe une menace, et qui veut rétablir la ligne Maginot pour se protéger du plombier polonais. Cette coalition hétéroclite qui dit non au monde, ou vit dans un monde imaginaire qui fait de plus en plus sourire les étrangers, a paradoxalement pour grand rassembleur Jacques Chirac. Il est l'anti-Charles de Gaulle des années 1940.

L'agonie de la Ve République, dont "l'esprit" est en fait bonapartiste, commence lorsque François Mitterrand accepte la cohabitation. La Ve République a beaucoup de défauts, si celui qui en est à la tête trahit ainsi son esprit. Si le peuple désavoue le président, il doit se démettre, comme l'avait fait Charles de Gaulle en 1969 et comme aurait dû le faire M. Chirac après la dissolution manquée de 1997 et le référendum perdu de 2005.

Quels sont les autres scénarios ?

Le deuxième scénario est celui de la "rupture-trahison". Notre histoire en offre deux superbes. La plus belle est celle de De Gaulle, qui arrive au pouvoir en 1958 avec une opinion qui croit que, comme elle, il est pour l'Algérie française, alors qu'il est persuadé qu'il faut s'en débarrasser. Pour faire cette rupture-trahison, il faut un charisme très fort, beaucoup d'autorité et de cynisme. Un cynisme porté par un grand dessein. La deuxième est celle de François Mitterrand, qui se fait élire en 1981 sur le thème de la rupture avec le capitalisme, et qui opère peu après la conversion de la France au "réel", c'est-à-dire à l'économie de marché.

Le troisième scénario est celui de la rupture-élan, qui consiste à accepter la modernité. Cela s'est produit avec Louis XIV après la Fronde, Henri IV à l'issue des guerres de religion, Bonaparte en 1799, puis avec Napoléon III en 1851. Au XXe siècle, la France connaît une rupture-affirmation avec le de Gaulle de la Résistance et de la Libération. A l'époque, les bastilles sont à prendre. Et de Gaulle réalise finalement le programme des "communards", qui est à la fois patriotique et social.

Vos hypothèses tablent toutes sur l'homme providentiel ?

C'est ce qui apparaît dans notre histoire, je n'y peux rien. On peut y trouver des causes historiques, notamment dans la faiblesse du lien syndicat - social-démocratie. La France n'a pas fait son deuil de la monarchie, alors qu'elle se croit révolutionnaire. Elle se pense l'héritière de la Révolution et affirme au monde qu'elle est le modèle à suivre en matière de démocratie, alors qu'elle ne l'est pas réellement.

Sur le CPE, quelle issue vous paraît la plus probable ?

La guerre d'aujourd'hui, c'est celle du courage contre l'égoïsme. Pour la première fois, les Français pensent que leurs enfants vivront moins bien qu'eux. Ces enfants vont devoir financer la retraite et la santé de leurs parents, leur propre retraite, et rembourser la dette publique, qui ne cesse de grossir. Un système de répartition où l'on vit trente ans après son départ en retraite, cela ne peut pas fonctionner sans réelle remise en question. J'ai ainsi calculé qu'avec mon espérance de vie je toucherai plus en retraite que l'ensemble de mes revenus d'activité ! Aux frais, bien évidemment, de la génération suivante, qui devra supporter ce poids. Le service de la dette représente l'équivalent de l'impôt sur le revenu. L'autre jour, Bercy a révélé que la dette n'était pas de 65,6 % du PIB, mais de 66,4 %. 0,6 % de PIB en plus, c'est 10 milliards d'euros, deux fois le budget du ministère de la justice, quatre fois celui de la culture, quatre fois l'ISF.

Assiste-t-on à une rébellion de la classe moyenne, dont le niveau de vie s'érode ?

Effectivement, les classes moyennes souffrent. Elles ont dit non au référendum européen, pour la première fois. Leur idéologie, c'est l'ascenseur social. A partir du moment où elles pensent qu'il est en panne, cela devient très grave. Il y a bien deux France, une France exposée et une France abritée, mais notre lecture des grilles sociales habituelles ne fonctionne plus. Les ouvriers et employés "protégés" votent socialiste, tandis que ceux qui sont "exposés" votent Le Pen ou s'abstiennent.
On est à la veille de la rupture. La rupture élan, pour moi, ce serait affirmer que le monde existe et que la France ne peut pas se couper de ce monde. Mais on ne peut exclure une rupture socialiste, qui risquerait d'être, une nouvelle fois, une rupture-trahison. Ce serait celle d'un parti qui arrive au pouvoir grâce aux voix des "protégés" et qui s'adapte ensuite au "réel". Car il sera obligé de le faire.


Retour au début de l'analyse.




Ajout le 9.06.


La découverte de l'œuvre de Max Weber me permet d'apporter quelques compléments à cette analyse, précisément dans l'optique du "grand homme", ou "homme providentiel", que j'avais laissée de côté.

Dans la conférence "La profession et la vocation de politique", prononcée en 1919, Weber distingue trois types de domination d'ordre politique : la domination "traditionnelle" (j'obéis aux institutions parce que je l'ai toujours fait), la domination "légale" (j'obéis aux institutions parce que j'admets leur légalité, légalité à laquelle il se peut de surcroît que j'ai contribué, par exemple par mon vote), la domination "charismatique" (j'obéis à X (et à X précisément), parce que j'ai confiance en lui). Cette typologie a posé des problèmes à Weber, lequel précise d'emblée que dans la réalité ces trois types de domination agissent le plus souvent ensemble, dans des mesures néanmoins variables selon les circonstances historiques et les individus. Ce qui amène rapidement à la question du statut de validité de cette classification : est-elle valable pour l'homme de la fin du XIXe siècle seulement, pour l'histoire universelle (mais quid alors de la domination "légale" ?), ou "entre les deux" ?

Telle quelle cependant, elle est tout à fait adaptée pour nuancer les propos de Jacques Marseille, puisque, précisément, Weber met les pieds dans le plat, en suggérant très fortement, par cette théorie, et en affirmant nettement, par des exemples sur lesquels nous allons revenir, que le régime démocratique est loin de reposer uniquement, comme cela semblerait devoir être le cas, sur la domination légale, l'acceptation par tous de lois auxquelles tous sont censés avoir contribuer plus ou moins directement.

Comme toute personne de bonne foi, serais-je tenté de dire, Weber avait des sentiments mélangés à l'égard de la "démocratie" - du moins si l'on ne fait pas l'impasse sur le décalage entre ce qu'elle est censée être et ce qu'elle devient souvent. Quoi qu'il en soit de son diagnostic personnel, il a beau jeu de montrer que, dans une démocratie installée, la domination devient souvent aussi "traditionnelle" que "légale" - on obéit par habitude, parce qu'on fait confiance à ses "représentants" ou parce qu'on a le sentiment de ne plus rien maîtriser à des lois toujours plus compliquées.

Jusqu'ici, cette typologie est justiciable d'une analyse dans l'esprit de Jacques Marseille : en France nous serions trop enclins à miser sur le "charisme" (le terme est employé dans l'interview retranscrite plus haut) de nos grands hommes, au lieu d'évoluer vers une élimination progressive de cette composante de la domination, au profit de la domination légale, évolution qui serait le signe d'une démocratie mature. Or, ce qui est piquant dans l'analyse de Weber, c'est qu'il prend ces exemples de domination charismatique dans les démocraties anglo-saxonnes (j'utilise la traduction de Catherine Colliot-Thélène, La découverte, 2003, pp. 167-180). Il montre ainsi que le système moderne de partis en Angleterre a été fondé par Gladstone grâce à son charisme personnel, au point de transformer d'abord le parti libéral, puis, par contrecoup, s'il voulait rester dans la course au pouvoir, le parti conservateur, en machines à voter pour un seul homme - le plus charismatique du parti, en droit sinon toujours en fait (John Major ?). "La dimension fascinante de la "grande" démagogie de Gladstone, le fait que les masses aient cru fermement au contenu moral de sa politique, et surtout au caractère moral de sa personnalité, furent ce qui permit à cette machine [électorale] de l'emporter si rapidement sur les notables. Ainsi apparut un élément plébiscitaire-césariste sur la scène politique, le dictateur du champ de bataille électoral." (pp. 167-68). Précisons que pour Weber le terme "démagogie" n'est pas nécessairement péjoratif, il fait plutôt référence au fait qu'en démocratie un homme politique doit séduire et convaincre le maximum de gens. Quoi qu'il en soit de ce point de vocabulaire, Weber enfonce le clou (pp. 170-71) en estimant qu'aux Etats-Unis, "le principe plébiscitaire a été développé particulièrement tôt et sous une forme particulièrement pure", grosso modo à partir de l'élection d'Andrew Jackson en 1828, Lincoln en étant une confirmation plus récente (p. 180).

Elargissant le propos, Weber va alors jusqu'à écrire :

"Il doit être clair pour nous que la direction des partis par des chefs élus par plébiscite entraîne la "mort spirituelle" de leurs partisans, leur prolétarisation intellectuelle pourrait-on dire. Pour qu'un chef puisse user d'eux comme d'un appareil, ils doivent obéir aveuglément, constituer une machine au sens américain, qui ne soit troublée ni par la vanité des notables ni par leurs prétentions à l'originalité. (...) C'est là le prix qu'il faut payer pour la direction par des chefs. Mais il n'y a qu'une alternative : démocratie de chefs avec "machine", ou démocratie sans chef, c'est-à-dire la domination d'hommes politiques professionnels dépourvus de vocation, sans les qualités charismatiques intérieures qui font les chefs. Et cela signifie ce que les frondeurs à l'intérieur d'un parti nomment habituellement la domination de la "clique" [plus actuel : les "éléphants" du PS]. Pour l'instant, en Allemagne, c'est ce que nous avons." (p. 180)

On est libre de trouver cette analyse excessive ou datée (1919), et je ne la discuterai pas en elle-même. Ce qu'elle met tout de même à jour, de façon difficilement discutable me semble-t-il, c'est, si l'on respecte l'équation "domination légale" = "démocratie", la nécessité, pour que la démocratie fonctionne à peu près correctement, de la présence en son sein de caractères non-démocratiques [cf. P.-S.]. Si l'on est choqué par cette formulation, on peut très bien adopter l'équation : "démocratie" = "domination légale" + "un peu de domination charismatique" + "un peu de domination traditionnelle" - on est libre de se disputer alors sur le seuil viable de ces "un peu", mais je crois qu'il serait aberrant de les fixer trop bas.

Revenons aux exemples pris par Weber : ils montrent bien, surtout celui de Gladstone (qui, avec quelques adaptations, vaut pour Margaret Thatcher et Tony Blair, deux grands démocrates), en quoi l'analyse de Marseille souffre d'un défaut d'optique, ou de choix d'objectif, au sens où un photographe choisit le meilleur objectif pour obtenir le meilleur rendu possible du réel : vue de loin, avec son régime qui semble avoir si tranquillement évolué depuis la "Glorious Revolution", l'Angleterre peut passer pour le paradis de la démocratie et de la domination légale. Ce que Weber nous apprend, c'est que, en admettant que cela soit vrai, cela a continué à l'être, à partir de la fin du XIXe siècle, par la forte injection d'un élément de domination charismatique, qui a alors permis à ce système démocratique de fonctionner avec stabilité. On est d'ailleurs tout à fait autorisé à juger ce système plus malin que "le" système français, si l'on tient vraiment à porter un jugement de valeur sur une période historique aussi longue et variée. Mais l'on voit bien combien il faut pour ce faire affiner les outils d'analyse, si j'ose dire, de Jacques Marseille. Après quoi l'on sera rendu aux problèmes signalés dans mon commentaire : le chef charismatique peut ou non refléter la société qui l'a porté au pouvoir ; et, bien entendu, ceci à l'intention de ceux qui en lisant la référence à l'Allemagne dans la dernière citation que j'ai faite de Weber, ont pensé à Hitler, il peut la représenter plus ou moins selon les moments et selon son action. La difficulté qu'il y a encore aujourd'hui, après des centaines ou des milliers de travaux d'historiens sur le sujet, à savoir à quel point, jusqu'à quelle date et dans quels domaines Hitler a été représentatif de la population allemande, prouve bien que ces questions ne sont pas dans tous les cas d'une grande simplicité.




P.-S. : Je pense faire un jour un commentaire de ce texte, mais comme il m'arrive de ne pas donner suite à tous les projets qui me passent par la tête, et comme un extrait dudit texte vient à point par rapport à ce que je viens d'écrire, je vous soumets sans plus attendre ces propos tenus par Vincent Descombes à la revue Esprit en juillet 2005 :

"Les valeurs modernes sont parfaitement incompatibles avec d'autres choses importantes et précieuses de la vie humaine, du moins au premier abord et tant qu'on n'a pas introduit toutes sortes de complexités nécessaires. La démocratie, c'est très bien, la famille c'est très bien, mais la famille démocratique, cela n'existe pas. Ce qui peut exister, peut-être, et doit certainement être recherché, c'est la famille dont les membres sortent sur l'agora avec les vertus de caractère d'un citoyen démocratique. Cette famille sera donc démocratique par sa finalité [coïncidence ? c'est un terme très wébérien.], par son adéquation aux conditions d'une société démocratique, mais pas littéralement par son fonctionnement, car aucune famille ne saurait être conçue sur le modèle d'une société contractuelle, d'un instrument au service d'individus qui ont accepté de coopérer. Même chose pour l'école : elle est l'exemple même d'une condition non démocratique, du moins immédiatement, de la démocratie. De l'école devraient sortir des citoyens prêts à se tenir les uns les autres pour des égaux, mais à l'école elle-même, il est exclu que toutes les opinions aient le même droit à se faire entendre, ou qu'elles soient toutes respectables, ce serait même absurde de le demander. Qui plus est, sans ce passage par une école où tout n'est pas à égalité, les citoyens ne seront pas capables de pratiquer l'autolimitation qui permet de rendre viable l'égalité, que ce soit dans l'exercice de la souveraineté et dans les rapports sociaux."



Ajout le 10.09.

Dans la série "qu'il est doux de voir souffrir les gens qu'on ne peut pas souffrir", j'apprends (Le canard enchaîné, 6.09., p. 5), que Jacques Marseille, qui gagne une partie de son argent en dénonçant régulièrement les fraudes commises par "les" chômeurs, vient d'être condamné en appel à de fortes amendes pour avoir enfreint le droit du travail, ceci parce qu'il payait en droits d'auteurs, et non par un vrai salaire, une directrice de collection dans la maison d'édition qu'il gère avec sa femme (laquelle en est la gérante officielle, puisque M. le fonctionnaire n'a pas le droit d'avoir ce genre de double casquette.) Lui qui se plaignait d'avoir une trop forte retraite a maintenant de quoi l'employer aux fins altruistes qui lui semblent si délaissées par ses compatriotes. Espérons que la prochaine fois qu'il paradera sur un plateau de télévision, un interlocuteur lui rappellera ce brillant complément à sa crédibilité.

M. Marseille s'est pourvu en cassation (si j'apprends ce que cela donne, je vous le ferai savoir), mais pour ce faire il doit s'acquitter de cette amende, d'un montant de 74.000 euros. Il juge que cette affaire a "quasiment mis en faillite" sa maison d'édition. Ce "quasiment" me chagrine, évidemment. De même que l'idée que notre homme va devoir pondre encore plus d'enquêtes à la con dans Le Point pour se refaire. A part cela, santé bonheur, santé bonne humeur !

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mardi 21 juin 2005

Tout change et rien ne change.

L'anthologie de K. Papaioannou étant passionnante (cf. texte précédent), je m'en voudrais de ne pas en faire profiter mon public.

Voici tout d'abord quelques autres prophéties. La pagination renvoie à l'édition Gallimard, coll. "Tel" :

- "Il ne s'agit plus seulement de réduire les salaires anglais au niveau de ceux de l'Europe continentale, mais de faire descendre, dans un avenir plus ou moins proche, le niveau européen au niveau chinois...

A mesure qu'il développe le pouvoir productif du travail, le système capitaliste développe aussi les moyens de tirer plus du travail du salarié, soit en prolongeant sa journée, soit en rendant son labeur plus intense, soit en augmentant en apparence le nombre des travailleurs employés en remplaçant une force supérieure et plus chère par plusieurs forces inférieures et à bon marché, l'homme par la femme, l'adulte par l'adolescent et l'enfant, un Yankee par trois Chinois." K. Marx, 1867, p. 193.

- "La concurrence chinoise, dès qu'elle sera massive, aura vite fait d'aggraver à l'extrême la situation chez vous [aux Etats-Unis] comme chez nous, et c'est ainsi que la conquête de la Chine par le capitalisme poussera vers sa chute le capitalisme en Europe et en Amérique." F. Engels, 1894, pp. 186-87.

- "Une sincère collaboration des nations européennes n'est possible que si chacune d'elles reste autonome chez elle." F. Engels, 1892, p. 208.

Ce qui suit relève de la seconde partie de cette anthologie. Certains des thèmes des bolcheviks puis de leurs descendants m'ont paru toujours actuels, en ce sens que leur rhétorique et leurs justifications sont utilisées avec le même aplomb par des gouvernants actuels, de France ou d'ailleurs.

- Lénine, peu syndicaliste : "La production est toujours nécessaire, pas la démocratie. La démocratie de la production engendre une série d'idées radicalement fausses." (1920, p. 324).

- G. Safarov, émissaire de Lénine au Turkestan, justifiant l'invasion de ce pays par l'URSS : "Dans l'Orient arriéré, le droit électoral généralisé et les "libertés formelles" ne sont pas applicables aux masses laborieuses qui ont subi durant des siècles la dictature féodale et l'obscurantisme spirituel et sont encore empêtrées dans les traditions féodales-patriarcales. L'intervention despotique dictatoriale de l'avant-garde avancée de la révolution est indispensable afin d'écarter du pouvoir tous les éléments oppresseurs-exploiteurs." 1922; p. 344.

- p. 390 : le décret du 15 décembre 1930 (sous Staline, donc) "stipule qu'un ouvrier cherchant du travail peut être contraint à accepter n'importe quelle tâche qui lui est offerte, dans n'importe quelle région."

- "Quelle est la cause des fluctuations de la main-d'œuvre ?

C'est l'organisation défectueuse des salaires, le système défectueux des tarifs, c'est le nivellement "gauchiste" dans le domaine des salaires.

Pour remédier à ce mal, il faut supprimer le nivellement et briser l'ancien système des tarifs. Pour remédier à ce mal, il faut organiser un système de tarifs, qui tienne compte de la différence entre le travail qualifié et le travail non qualifié, entre le travail pénible et le travail facile." J. Staline, 1931, pp. 391-92.

- "La tâche des syndicats est d'élever la productivité, d'augmenter le revenu national, de produire davantage, mieux et à meilleur marché." A. Zapotocky, président du Conseil (?) tchécoslovaque, 1952, p.409.

- dans le même ordre d'idées, peut-être se souvient-on du "prurit égalitaire" évoqué par le grand démocrate du Point C. Imbert. On lisait de même dans la Pravda de Bratislava en 1951 une dénonciation des "fâcheuses tendances égalitaristes des éléments retardataires." (p. 409)

- p. 443, on trouve le poème écrit par Brecht après l'écrasement de la révolution est-allemande de 1953, dans laquelle il conseille au gouvernement, s'il n'est pas content du peuple, "d'en élire un autre", formule souvent citée ou évoquée depuis le référendum du 29 mai.

- un texte satirique enfin, dont l'auteur est L. Kolakowski, publié en 1957, évoque ce que n'est pas le socialisme :
"Un Etat qui aimerait voir son Ministère des Affaires étrangères déterminer l'opinion politique de toute l'humanité (...)
Un Etat qui distingue difficilement une révolution sociale d'une agression armée." (p.491)

Evidemment, comparaison n'est pas raison, mais qui se sent morveux...

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