vendredi 23 février 2007

Chainon manquant.

Certes ce n'est là que de l'histoire des idées, certes il ne s'agit que d'un lien factuel et non d'un lien logique, certes il s'agit du premier Wittgenstein et pas du deuxième, mais il reste intéressant de découvrir, dans L'homme total (B. Karsenti, PUF, 1997, p. 201), que Marcel Mauss fut intéressé (cf. tome III des Oeuvres, [1925], pp. 258-62) par un livre intitulé The meaning of meaning. A study of the influence of language upon thought and the science of symbolism, ouvrage collectif publié sous la direction de MM. I. A. Richards et C.K. Ogden, dont la contribution, nous dit B. Karsenti, se réfère abondamment à Peirce et Wittgenstein - et pour cause, puisque cet Ogden fut dès 1922 le traducteur en anglais du Tractatus. Voici ce qu'écrit B. Karsenti :

"L'ethnologie (...) requiert (...) une théorie du sens au plan même du langage et de ses structures propres. C'est donc bien au confluent de ces démarches plurielles que prend forme l'impératif d'une science du symbolisme - science nouvelle que Ogden et Richards entreprennent de fonder d'un point de vue rigoureusement logique en lui fixant ses règles formelles et ses principes canoniques.

Ce qu'on retiendra principalement de cette construction logique, c'est qu'elle repose sur une acception tout à fait déterminée du signe. Comme l'affirment les auteurs, il n'y a pas de sens du signe à part du contexte spécifique dans lequel il se manifeste. Ce qui est mis en question pour avoir été jusqu'ici la cause de la méconnaissance du symbolisme, c'est le présupposé commun du "caractère unique de la relation entre l'esprit et son objet". En éclairant au contraire la diversité des sign situations ["envisager tout signe à l'intérieur d'un système de règles d'interprétation propre à une situation déterminée"], et la pluralité des liens par lesquels le signe peut se rapporter à son référent - pluralité attestée aussi bien dans le domaine de la psychologie que dans celui de la sociologie - Ogden et Richards affirment que la constitution du sens est déterminée par la dimension contextuelle du signe, dimension qui oblige toute analyse à revêtir un caractère résolument interprétatif. C'est dans cette perspective que le symbolisme trouve sa véritable définition, en même temps qu'il s'affirme comme niveau de réalité logique et linguistique absolument fondamental : il n'est rien d'autre que la constitution dynamique de ce contexte même, le processus mental de détermination rationnelle du sens du signe. En lui se résout littéralement la question du sens du sens, de the meaning of meaning." (pp. 202-203)

B. Karsenti retranscrit ce passage du commentaire de Mauss :

"C'est un signe des temps que le logicien et le logisticien qu'est M. Richards ait trouvé qu'entre les façons diverses d'étudier les symboles les meilleures étaient encore les psychologiques et les sociologiques. Il est très remarquable que tous deux [Ogden et Richards] s'accordent pour dire qu'il n'y a pas de "sens des signes" à part de leur "contexte", de leur situation dans un ensemble de symboles. Et que tout signe, même un mot séparé, suppose un "processus mental", un symbole, un chose à laquelle on pense et - ils l'ajoutent de temps en temps - "un auditeur". A notre avis, il faudrait toujours ajouter ce quatrième élément. Car même quand c'est à l'auditeur interne, quand c'est à nous-même que nous parlons, c'est l'auditeur qui est le "signe" de la présence de la société et qui comprend et qui, comprenant, "garantit" la "valeur", le sens du signe." (pp. 203-204)

Les lecteurs des Institutions du sens sont en pays de connaissance.

On me pardonnera de ne pas définir ici la notion de symbolisme, qui occupe l'essentiel de l'ouvrage de B. Karsenti : la cohérence - ou l'incohérence - de cette notion nécessiterait de longs développements. Mentionnons que G.G. Granger (traducteur également - en français - du Tractatus) a, selon B. Karsenti, consacré quelques lignes nuancées à l'influence de Peirce sur Ogden et Richards dans son Essai d'une philosophie du style (O. Jacob, 1988, p. 114), et qu'il est l'auteur par ailleurs d'un livre certainement intéressant intitulé Pensée formelle et sciences de l'homme (Aubier, 1960). Ajoutons que le livre de B. Karsenti est chroniqué notamment ici et utilisé par F. Keck dans un article se trouvant à cette adresse : http://ciepfc.rhapsodyk.net/article.php3?id_article=59, article consacré à Sartre, Lévi-Strauss, Descombes - que je ne parviens à pas ouvrir...

...et changeons de sujet : achetez Libé ! Non pour sauver ce qui ne peut plus l'être depuis longtemps (et qui a pris, à l'occasion de la mort de M. Papon, des acccents de Je suis partout dans la dénonciation courageuse par les "libénautes", depuis leur salon, d'un homme décédé), mais parce que le plus grand critique de cinéma actuel, celui qui peut-être aurait pu préserver S. Daney de certaines dérives pro-Festivus, à savoir Louis Skorecki, va quitter le journal d'ici moins de deux mois maintenant, et que si toutes ces chroniques ne sont pas d'un niveau égal, l'auteur de l'immortel article "Contre la nouvelle cinéphilie", sait au moins ce qui vit dans le cinéma, et parvient parfois à le faire sentir au lecteur. Ses dernières chroniques vaudront sans doute le déplacement.

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A la vôtre !

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samedi 24 décembre 2005

Cadeau.

Ayant récemment achevé de faire mon deuil de toute velléité d'originalité, je n'ai aucun scrupule à enfoncer quelques portes ouvertes, et pour commencer à citer un livre de Gilles Gaston Granger remontant à 1969, prévoyant déjà pour quelles raisons la philosophie de Wittgenstein allait devenir aussi populaire qu'elle l'est aujourd'hui. Son attrait vient bien en effet "de l'exceptionnelle conjonction d'un rationalisme radical et dévastateur, et d'un sentiment vif et profond des limites de la pensée".

De même, Wittgenstein détruit toute idée de fondement, mais il le fait d'un pas assuré. Il rabat les prétentions de la raison sans le moindre anti-intellectualisme. Il ne philosophe pas à coups de marteau, mais dévisse méthodiquement et comme tout simplement la plupart des attaches et des jointures de la philosophie. Il place la morale très haut mais sait que l'on n'en peut quasiment rien dire. Il a des accents "durkheimiens" ou "maussiens" pour critiquer l'optique platement rationaliste du Rameau d'or de Frazer, mais, comme le grand philosophe Emile et son neveu le grand moraliste Marcel, il sait trop bien que cette critique du rationalisme par lui-même ne peut se substituer à l'évolution du monde, telle qu'elle débouche ou non sur l'établissement par elle-même d'une communauté viable et sensée.

Bref, Wittgenstein n'apporte rien d'autre que des repères, mais parmi les meilleurs. Consolation relative pour qui voit le monde s'enfoncer chaque jour un peu plus dans la tyrannie de l'argent ou des fausses identités. Debord cite quelque part je ne sais plus quel auteur, selon lequel il ne faut pas plaindre le monde d'aller mal, car cela lui arrive périodiquement, il y a de bons et de mauvais cycles ; on peut en revanche se plaindre soi-même d'avoir eu la malchance de naître au mauvais moment. Ça fait un peu pleureuse, mais je ne suis pas loin d'être sur la même longueur d'ondes.


Joyeux Noël ! Que Dieu éviscère tous les matons !





PS : Je me promets depuis longtemps d'écrire un commentaire d'un texte admirable de Durkheim, "L'individualisme et les intellectuels" (1898, en pleine Affaire Dreyfus, moment fondateur, comme on dit : Durkheim voit ce qui manque aux fondations, manque dont nous subissons toujours les effets). Il se peut que je vienne de le faire au cours de ce petit bilan en forme d'éloge. Quoi qu'il en soit, rien ne vous interdit de lire ce texte, bien au contraire. On peut le trouver gratuitement, et tant pis pour les PUF, sur un fort utile site canadien, section Les auteurs classiques ; une fois dans la rubrique Durkheim, se diriger vers le recueil La science sociale et l'action.

PS 2 : Tout de suite après la rédaction de ce texte, je tombe sur une critique d'un célèbre "tâcheron de l'originalité", que je viens d'ailleurs de citer. Le monde est petit et certaines influences fortes. (Deuxième paragraphe).

J'apprends de plus que certains Café du commerce sont fréquentés par des bourgeois. Ach, ce sont des lieux publics !

Je renvoie, dans un ajout à un message précédent, à un autre passage tiré du même texte.

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