mercredi 20 juin 2012

Au commencement était le don. Esse esse si bon, si bon !

Otis+Redding+dives+in


Le point de départ est un texte de Jean Borella consacré à certaines différences entre Aristote et saint Thomas d'Aquin.

(Quand moi souligner, moi toujours souligner ainsi. J'ajoute quelques commentaires [en italiques et entre crochets]. Sauf indication contraire, les citations à l'intérieur de cette citation, avec ces « guillemets », sont de Thomas d'Aquin.)

"Cependant, on ne saurait comprendre cette accentuation du thème de l'être comme acte dans l'élaboration de la théologie thomasienne sans faire intervenir la notion biblique (et donc extra-aristotélicienne) de la création ex nihilo. Dans la mesure même où la création est donation de tout l'être, c'est-à-dire non seulement de la nature ou essence de la créature mais encore de son exister comme tel dans son effectivité la plus radicale « hors du rien » (ex nihilo), cet exister est signifié comme différence d'avec le néant : non pas différence statiquement constituée, mais différenciation en acte et toujours agissante ; elle est l'effectivité du non-néant, la permanente saillance hors du rien. Et c'est seulement ainsi que l'être créé peut être pensé véritablement comme acte. (…)

Assurément…, l'être comme acte est difficile à penser, d'autant qu'en français être est à la fois substantif et verbe ; d'où l'habitude récente de rendre l'être substantif par étant (latin : ens) afin de le distinguer de l'être verbe (latin : esse), l'être comme acte. Ainsi entendu, on voit bien que l'être (esse) n'est pas “un quelque chose”, une “réalité” transcendante, une “forme métaphysique” qui se combinerait de l'extérieur avec la chose, dont la chose serait dotée ou qu'elle participerait : l'être n'est pas un accident [au sens de la distinction aristotélicienne entre substance et accident, note de AMG.]. Comme acte, l'être est insaisissable, puisqu'il est l'actualité de la chose ; il est, non la chose elle-même, mais le fait qu'elle existe effectivement : « L'être est l'actualité de toute forme ou nature : car la bonté ou l'humanité, par exemple, n'est signifiée comme actuelle que dans la mesure où nous la signifions comme existante. » Ainsi la forme ou essence d'une chose n'est pas son être, bien qu'une chose ne puisse exister sans sa forme. La substance elle-même, c'est-à-dire le quelque chose d'entièrement constitué et donc capable d'exercer par lui-même l'acte d'exister (un arbre, un chat, un homme, un ange) n'est pas son être, « mais l'être (esse) est ce par quoi la substance est appelée un étant (ens). » L'esse de la créature est à la fois extérieur à sa nature, et, en même temps, « l'être est en chaque chose ce qu'il y a de plus intime et de plus profondément inhérent. » [Ici se trouve une note de J. Borella que j'évoquerai plus loin]. « Ce que j'appelle être, conclut saint Thomas dans le De Potentia », est l'actualité de tous les actes et la perfection de toutes les perfections. »

Si tel est l'esse dans la créature, alors il devient possible de l'attribuer également à Dieu. N'étant plus aucunement entendu en Dieu comme un quelque chose, l'esse peut être participé par les créatures non comme une forme dont chaque créature aurait sa part, mais comme une participation à l'Acte d'être divin [c'est ce qu'on appelle la démocratie participative]. L'être n'est pas plus un attribut de la créature qu'il n'est un attribut de l'Essence créatrice. Dieu ne participe pas [Dieu n'est donc pas démocrate, Dieu merci, et c'est pour ça que Dieu et des éléments de démocratie existent, merci Vincent Descombes [1]] : Il est l'Acte même d'être. C'est pourquoi, son Essence étant identique à son esse, cet esse est absolu et infini puisque rien ne peut en limiter l'actualité. Dans les créatures, l'esse est toujours celui d'une essence déterminée (par exemple, l'essence “homme”, ou “arbre”, ou “chat” [J. Borella évacue le problème de l'essence de l'ange, qui était présent au côté des autres créatures dans le paragraphe précédent]), et ce que l'acte d'être de la créature actualise ultimement, c'est telle ou telle nature, l'une excluant l'autre. En Dieu, dont l'Essence est pure actualité d'être, rien ne vient limiter ou déterminer cette actualité. En tant que l'essence est ce par quoi un être est ce qu'il est (et non pas un autre), on pourrait aller jusqu'à dire qu'en Dieu il n'y a pas d'essence [en Dieu il n'y a pas de pétrole, mais des idées], ou encore que son essence est « pur acte d'être » (actus purus essendi, dit saint Thomas) ; d'où son infinité.

Être par essence, être par participation au pur Acte d'être divin, l'être est bien “commun” au Créateur et aux créatures, mais par là même, en tant même qu'il est “commun”, il est aussi infiniment différent, puisque être pour la créature c'est recevoir la participation de l'Acte d'être infini de Dieu dans la finitude de son essence. Sinon, précisément, il n'y aurait pas participation, mais identité. Qui dit participation dit donc déficience, mais il dit aussi ressemblance. (…)


tumblr_m14cxwkRqO1qz6f9yo1_r3_500


C'est donc la causalité efficiente par laquelle Dieu donne aux créatures de participer à son Acte d'être qui les unit à Lui en tant même qu'elle les distingue de Lui puisqu'elle leur confère par là-même leur réalité la plus intime et la plus propre. De ce point de vue, par la causalité universelle de son Acte d'être, Dieu est immanent au coeur de chaque créature, quelle qu'elle soit : « Dieu est toute chose par essence, en tant qu'il est présent à toutes choses à titre de cause immédiate de leur être (esse). » Cette conception de la causalité efficiente (ou agente) comme don de la participation à l'Acte d'être divin rend compte à la fois de l'immanence et de la transcendance divine. « L'acte, écrit B. Montagnes [La doctrine de l'analogie de l'être d'après saint Thomas d'Aquin, 1963], est en même temps ce que l'effet a de commun avec la cause et ce par quoi il ne s'identifie pas à elle. Ainsi c'est par une véritable communication d'être que Dieu produit les créatures (…) »." (J. Borella, Penser l'analogie, L'Harmattan, 2012 [2000], pp. 77-83)

Tout cela est évidemment presque aussi atrocement bandant que ma femme nue et consentante, prolongeons et explicitons notre plaisir. Le vieux fou Mauss avait décidément raison, tout est affaire de don, qui n'est donc pas seulement, ce qui n'était déjà pas rien, un « fait social total », mais qui est carrément un fait métaphysique total. "Nous ne recevons rien que nous n'ayons d'abord donné. Entre nous, il n'est qu'échange, Dieu seul donne, lui seul", comme l'écrivait Bernanos. Ça a débuté comme ça : nous, nous n'avions rien demandé mais nous recevons l'existence en cadeau. Ce qui peut se développer dans deux directions.

Pour la première, c'est Chesterton qui prend le relais, en partant de François d'Assise :

"Ainsi s'élève de ce qui est presque un abîme de néant, la noble Louange que nul ne peut comprendre tant qu'il la confond avec le culte de la nature ou l'humanisme panthéiste. D'ordinaire, quand nous disons d'un poète qu'il loue la création, nous entendons qu'il loue toutes les créatures. Mais le poète mystique loue réellement l'acte par lequel toutes choses sont créées. Il chante le moment où l'être succède au néant (…).


dondumonde


Le mystique, qui remonte jusqu'au moment où il n'y a plus que Dieu, rien que Dieu, contemple en quelque sorte ce commencement sans commencement où il n'y avait rien d'autre. Il voit chaque chose et le néant dont elle fut tirée. D'une certaine manière, il souffre et endure l'ironie dévastatrice du Livre de Job ; en un certain sens, il regarde creuser les fondations du monde tandis que le choeur des étoiles chante l'aube naissante et que les fils de Dieu clament leur joie. (…)

Ce n'est pas une affaire de sentiment ni d'expression, encore moins d'imagination, c'est une question de fait. Et auprès de ce fait, tout le reste pâlit. Par le sens merveilleux de la gratitude, par le sens sublime de la dépendance, nous touchons le roc même de la réalité. Ce n'est pas un mirage fruit de son imagination qui fait dire au chrétien que nous dépendons à tout instant de Dieu, à l'agnostique lui-même que tout dépend à chaque instant de l'existence même de l'instant suivant. Bien au contraire ce sont les innombrables mirages favorisés par la vie courante qui nous cachent, comme derrière un rideau, ce formidable fait. La vie courante est en soi une chose admirable de même que l'imagination et celle-ci joue un grand rôle dans celle-là. Ce n'est pas la vie contemplative qui se nourrit d'imaginations, mais la vie dans le monde. Celui qui a vu le monde suspendu à la miséricorde du Tout-Puissant a contemplé la vérité ; on pourrait presque dire : la dure vérité. (…)

Tous les biens semblent meilleurs quand ils prennent figure de dons. De ce point de vue la mystique offre un moyen très sûr et très sain d'atteindre le monde extérieur. A la condition de ne pas oublier que, en raison de sa dépendance de la réalité divine, ce monde tout entier occupe la seconde place. Que la vie sociale y paraisse à la fois bien assise et bien équilibrée, ou si l'on veut à la fois efficace et détendue, que l'essentiel y soit assuré et qu'en ce sens elle se suffise à elle-même, n'empêchera pas un mystique de savoir que l'existence même de ce monde tient à un fil ni de penser que tout cela n'est pas très sérieux. Que les autorités et les puissances, même traditionnelles, même naturelles et même nécessaires désignent à chaque homme sa place et la lui assurent, n'empêchera pas le mystique de savoir que ces grands et ces puissants sont en réalité suspendus par les pieds. Il regardera toujours les hiérarchies humaines avec un doux sourire. (…)


tumblr_m0wjfs93Jo1r77e0uo1_500


Pour donner brièvement une idée de l'un des aspects de l'illumination accordée à François, je dirais qu'elle fut comme la découverte d'une dette. On peut trouver surprenant qu'un homme semble se réjouir de découvrir qu'il est endetté. D'ailleurs sa joie se trouve généralement tempérée sans délai, les usages commerciaux ne lui permettant pas d'en faire profiter ses créanciers ! A plus forte raison lorsqu'il est clair que la dette est infinie et ne peut donc être acquittée. Mais il suffit de recourir à l'image d'un amour humain véritablement grand pour que la difficulté s'évanouisse d'un coup : là le créancier éternel partage vraiment la joie du débiteur éternel, car ils sont l'un et l'autre à la fois débiteur et créancier. Autrement dit l'amour parfait transforme dette et dépendance en plaisir. (…)







(La version aryenne et la version « judéo-négro-maçonnique », comme disait Ferdinand, faites votre choix.)


Noble et saint paradoxe ! L'homme qui sait qu'il ne peut pas s'acquitter de sa dette ne cesse de s'y employer. Il n'arrête pas de rendre ce qu'il ne peut pas rendre et qu'il n'est pas supposé rendre [si quand, même, en partie]. Il jette tout ce qu'il peut dans l'abîme sans fond d'une action de grâces sans fin.

Vous êtes trop moderne pour comprendre pareille façon de voir ? Non, mais trop médiocre. Et nous sommes tous trop médiocres pour la mettre en pratique. Nous manquons trop de générosité pour faire des ascètes - et, pourrait-on dire, par trop de génie. Il faut apprendre à voir la grandeur de l'abandon entre les mains d'un autre, ce dont pour la plupart nous n'avons qu'une faible idée par nos premières amours, échos du paradis perdu. Mais, que nous la voyons ou non, la vérité est là. Elle repose dans cette énigme : il n'y a au monde qu'une bonne chose. Et cette bonne chose est une mauvaise créance.

Si jamais ce sens très rare et très élevé de l'amour, sens vrai dont les troubadours se nourrirent vient à disparaître et qu'il est compté au rang des vieilles lunes, alors le monde moderne cessera de comprendre ce qu'est l'amour comme il a cessé de comprendre ce qu'est le sacrifice. Des barbares ont détruit la guerre chevaleresque, d'autres peuvent détruire l'amour chevaleresque." (Saint François d'Assise, Dominique Martin Morin, 1979 [1923], pp. 81-86)

(Ce dernier paragraphe, sans le contexte du livre, est peut-être quelque peu obscur, laissons tomber pour aujourd'hui.)

Afin de renforcer encore le lien entre ces deux textes, on notera que les extraits du livre de Jean Borella tournent autour du questionnement : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?, l'auteur critiquant certaines thèses de Heidegger sur le sujet avant d'enchaîner : "Seule la pensée d'une origine fait surgir la possible absence de toute chose. Sinon, l'ordre du monde et la présence du réel anticipent par leur évidence toute interrogation." (p. 78) Remarquons par ailleurs sans y insister qu'il y a une sorte de phénoménologie de la perception (du monde et du don du monde, et du monde parce que du don du monde) chez Chesterton : "Tous les biens semblent meilleurs quand ils prennent figure de dons. De ce point de vue la mystique offre un moyen très sûr et très sain d'atteindre le monde extérieur." (Le cadeau de l'apparition apparaît-il au mystique ?) Mais restons surtout sur l'idée de base, sur laquelle se rencontrent le philosophe et l'apologiste-moraliste-sociologue : tout commence par un don pour lequel il n'y a pas de contre-don. (On peut laisser de côté la "joie du débiteur éternel", absente chez Thomas d'Aquin et J. Borella, qui n'est pas si nécessaire au raisonnement d'ensemble, même d'ailleurs chez Chesterton, lequel parle ici d'« image ».)

Ce qui nous amène à la deuxième direction d'interprétation, où l'on retrouve Maurras et l'idée que grâce à lui j'aie eue du péché originel en tant que reflet ou conséquence de l'absence du don / contre-don. Il n'y a pas de contre-don possible au premier don - don de l'existence comme du monde, à l'échelle individuelle c'est la même chose, tout est livré en même temps. Et, à cette échelle individuelle, comme le développe Maurras dans le texte vers lequel je viens de vous renvoyer, tout commence par des dons que l'on ne peut pas, être faible et dépendant que l'on est, « contre-donner ». Et il devrait en être de même dans la vie sociale qu'il en est pour Chesterton du rapport du mystique à Dieu, on devrait comprendre que ce n'est pas parce qu'on est / naît porteur d'une immense dette, qu'il ne faut pas chercher à la rembourser, que c'est au contraire en la remboursant le plus possible que l'on va être un peu vivant. Ici encore, la philosophie rejoint aussi bien une forme d'apologétique que la sociologie maurrassio-maussienne - dans la note que j'ai évoquée plus haut mais pas retranscrite, voici ce qu'écrit J. Borella :

"Ce point est lié à la question fort débattue de la distinction de l'essence et de l'existence. Le certain et décisif, c'est que nulle essence (et même nulle substance) n'est son esse. Ce qui signifie simplement que nulle créature n'est véritablement ce qu'elle est : Dieu seul est absolument Lui-même, en Lui seul il y a identité de l'essence (ce qu'Il est) et de l'existence (qu'Il est). (…) Peut-être faudrait-il admettre que l'existence (au sens créaturel du terme : ex-ister = se tenir hors de) est elle-même, en tant que telle, différenciation réalisante d'avec l'essence. Autrement dit : “exister”, c'est ne pas être tout à fait ce que l'on est. La créature est une distance, enseigne saint Maxime le Confesseur : l'homme doit devenir ce qu'il est, il doit réaliser son essence : d'où la temporalité et la liberté." (p. 80n.)

Ce qui ne peut sans doute se réussir complètement ; ce qui ne peut par ailleurs s'envisager sans les liens de dons / contre-dons avec les autres « distances » que sont les autres créatures (c'est ici que Maurras et Mauss repointent leur nez et virent par la fenêtre l'éventuel esprit nietzschéen qui pourrait faire son apparition).

Tout cela, les Sauvages des Trobriand, qui n'étaient pas catholiques, l'ont beaucoup mieux compris que les individualistes modernes, éventuellement catholiques.

D'où une précision d'importance. Depuis que j'ai écrit que "le péché originel, c'est l'absence du don / contre-don, tout simplement", il y a quelque chose qui me titille dans cette formulation. C'est qu'il n'y a qu'un péché originel, mais que l'on peut en avoir clairement ou non conscience. Un système social fondé sur de nombreuses et variées figures de la réciprocité comme celui des Trobriand en a très clairement conscience, même en univers païen.

(Je découvre pendant la mise sous presse ce qu'écrit Joseph de Maistre à ce sujet : "Il n'y a rien de si attesté, rien de si universellement cru sous une forme ou sous une autre, rien enfin de si intrinsèquement plausible que la théorie du péché originel." (Les soirées de Saint-Pétersbourg, « Oeuvres », Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2007, p. 489). Merci bien !)

Il faut donc reformuler : comme le disent les ados, lesquels, en pleine découverte de la sexualité, sont bien placés pour savoir qu'il y a des cadeaux empoisonnés (Mauss vous fait des tartines là-dessus, sur ces mots qui veulent dire à la fois don et poison), nous n'avons pas demandé à naître. La naissance au monde est un cadeau qui nous tombe un peu sur la gueule, nous sommes dès le début débiteurs, dès le début faibles, qu'il s'agisse de l'humaine condition ou de la néoténie du nouveau-né. Ensuite, à l'inverse des ados, ou justement en devenant ce qu'on appelle adulte, nous comprenons que pour limiter les effets de cette faiblesse comme pour s'amuser un peu dans la vie, il faut passer par la gratitude, que ce soit à l'égard de notre créancier, comme dit Chesterton, que par rapport à nos compagnons de galère. Que cela passe par une théorie élaborée de la faiblesse humaine, du péché originel, n'est pas de ce point de vue essentiel.

Précisons que tout cela n'est pas fleur bleue ni « de gauche » : les figures de la réciprocité et du don, n'excluent pas, il s'en faut, l'émulation, la compétition, les phénomènes agonistiques, etc., ni tout ce qui relève de la hiérarchie et de l'autorité.


tumblr_m0ix4lVV0m1qaxnilo1_500


Si l'on repense à ce que Chesterton écrit de la façon dont le mystique qui a vu la vérité du don de Dieu regarde les hiérarchies humaines avec un « doux sourire », on notera ceci dit que le croyant (Chesterton) est plus fondamentalement sceptique quant à ces hiérarchies que le théoricien qui pense le catholicisme comme une pièce de son système politique (Maurras).

(Au passage : on comprend ici ce qui manque à Muray, qui ne voit dans la notion d'unité collective qu'une fusion païenne / totalitaire, ou l'affadit en « principes » chrétiens, et ne conçoit pas cette forme d'unité sous-jacente qui permet la variété.)



Il faudra détailler tout ça. Voir ce que ces clés peuvent ou non ouvrir. Plus loin dans son livre Jean Borella revient sur le péché originel, j'ai lu sa thèse après avoir rédigé ce texte, il importera de comparer avec mon interprétation.

- Et le cul, alors ? Il est bien évident que mes testicules remuent en tous sens à l'idée d'essayer d'appliquer ces pistes d'interprétation à la sexualité, mais je crois que ça serait trop charger la barque pour aujourd'hui. "Bien fier [déjà] d'avoir fait sonner ces vérités utiles", comme dit, encore, Ferdinand au début du Voyage, il ne me reste donc plus maintenant qu'à vous laisser "là, ravis, à regarder les dames du café [du commerce]."


Groucho


tumblr_ld388iYh6Y1qeprd7o1_500








[1]
Je fais ici allusion à un texte qu'à une époque je citais souvent, dans lequel Vincent Descombes montre que pour qu'il y ait de la démocratie dans un système social il ne faut pas chercher à la mettre partout :

"Quand la philosophie accepte de se laisser éclairer par l'anthropologie, elle doit même aller plus loin et reconnaître que les valeurs modernes sont parfaitement incompatibles avec d'autres choses importantes et précieuses de la vie humaine, du moins au premier abord et tant qu'on n'a pas introduit toutes sortes de complexités nécessaires. La démocratie, c'est très bien, la famille c'est très bien, mais la famille démocratique, cela n'existe pas. Ce qui peut exister, peut-être, et doit certainement être recherché, c'est la famille dont les membres sortent sur l'agora avec les vertus de caractère d'un citoyen démocratique. Cette famille sera donc démocratique par sa finalité, par son adéquation aux conditions d'une société démocratique, mais pas littéralement par son fonctionnement, car aucune famille ne saurait être conçue sur le modèle d'une société contractuelle, d'un instrument au service d'individus qui ont accepté de coopérer. Même chose pour l'école : elle est l'exemple même d'une condition non démocratique, du moins immédiatement, de la démocratie." ("Un itinéraire philosophique", entretien à Esprit, juillet 2005.)

Libellés : , , , , , , , , , , , , , , ,

dimanche 8 avril 2012

"La rencontre des tentatives héroïques…"

Un peu de fourre-tout aujourd'hui, des citations pour briller dans les salons… Le temps se chargera de faire le tri entre ce que je m'efforcerai d'explorer plus avant, et ce qui restera une idée brièvement portée à votre connaissance et à votre examen. Un fil conducteur tout de même, lié à nos préoccupations actuelles, la connaissance du monde par le romancier. Mais sans exclusive, et sans souci de théorisation ni d'exhaustivité.

"Les guerres de race vont peut-être recommencer. On verra, avant un siècle, plusieurs millions d'hommes s'entretuer en une séance. Tout l'Orient contre toute l'Europe, l'ancien monde contre le nouveau. Pourquoi pas ? Les grands travaux collectifs comme l'isthme de Suez sont peut-être, sous une autre forme, des ébauches et des préparations de ces conflits monstrueux dont nous n'avons pas l'idée."

Flaubert écrit ça dans une lettre citée par Albert Thibaudet dans son Gustave Flaubert (Gallimard, coll. "Tel", 1992 [1935], p. 146), sans donner de date - voici la référence pour les plus curieux d'entre vous : p. 137 du tome VI de la deuxième édition de la correspondance chez L. Conard (années 20).

Continuons avec Gustave, et citons, toujours grâce à Thibaudet, l'« oraison funèbre » du « grand bourgeois parlementaire » Dambreuse dans L'éducation sentimentale. Ainsi que le note avec raison, pour 1935 comme pour 2012, le sagace commentateur, ce grand bourgeois « n'a guère changé » depuis que Flaubert s'est chargé de l'exécuter :

"Elle était finie, cette existence pleine d'agitations. Combien n'avait-il pas fait de courses dans les bureaux, aligné de chiffres, tripoté d'affaires, entendu de rapports ! Que de boniments, de sourires, de courbettes ! Car il avait acclamé Napoléon, les cosaques, Louis XVIII, 1830, les ouvriers, tous les régimes, chérissant le pouvoir d'un tel amour qu'il aurait payé pour se vendre." (p. 172)

Sans transition, de la philosophie abstraite :

"Selon le mot de Platon dans le Philèbe, il ne faut pas trop vite faire ni un ni multiple. La philosophie montre ma maîtrise dans les multiplicités réglées." (P. Ricoeur, La métaphore vive, cité par R. Abellio, Manifeste de la nouvelle gnose, Gallimard, 1989, p. 145.)

Ricoeur et Abellio se réfèrent ici à un passage du Philèbe auquel Pierre Boutang a souvent recours, et qui pose peut-être question par rapport à l'interprétation que Badiou fait de Platon. Mais enchaînons, en changeant encore de domaine :

"Dieu a fait les clercs, les chevaliers et les laboureurs, mais le Démon a fait les bourgeois et les usuriers.", sermon anglais du XIVe siècle, cité par G. Dumézil, lui-même cité par R. Abellio (p. 224).

"Les anciens Chinois disaient déjà, avec Confucius, que « la science des justes désignations est la science suprême. »" (p. 230)

Abellio… J'ai un peu de mal à apprivoiser cette pensée, je tourne autour depuis assez longtemps maintenant. Il me pose par ailleurs problème par rapport à l'« Érotique de la crise » que je vous ai promise et qui commence à ressembler à un serpent de mer. Quoi qu'il en soit, quand un auteur écrit quelque chose que vous avez déjà pensé et exprimé, vous avez tendance à être d'accord avec lui :

"La naissance en tant que nation de l'Allemagne et de l'Italie marque le début de la désorganisation de l'Europe, au sens étymologique de ce mot : ces deux nouveaux organes étaient de trop, et l'éclatement de l'Empire austro-hongrois fut comme le début d'une cancérisation dont l'alliance du fascisme italien et du nazisme allemand signifia la phase critique." (p. 260)

La grande Allemagne comme trop grande pour l'Europe… C'est d'autant plus vrai si elle s'efforce de ramener la France à un rôle purement accessoire, quelque part entre le terrain de jeux pour touristes teutons et le pantin déclamatoire qui consacre plus de temps à parler des droits de l'homme dans le monde entier qu'à s'efforcer d'améliorer sa propre situation, en l'occurrence celle de son peuple - ceci pendant que l'Allemagne s'occupe des choses sérieuses. Cette tentation de la pensée germanique, dont le fameux Dieu est-il français ? de Friedrich Sieburg (1930) est l'emblème, tentation que les soldats nazis actualiseront à leur manière en profitant du bon air français et notamment parisien, et qui n'est certes pas absente de la façon dont le IVe Reich nous considère ces temps derniers,

cette tentation, disais-je, Pierre Boutang s'efforçait d'en expliciter les dangers, à une époque (1950 environ) où l'Allemagne pourtant était moins puissante qu'aujourd'hui :

"Nous devons, forts de toute notre histoire et de nos espérances, refuser ce poncif cher aux Curtius et aux Sieburg, de la France fantôme abstrait, qui donnerait mesure et convention à des substances plus réelles et plus étrangères. Ce nous est trop d'honneur, ou trop d'indignité. Trop d'honneur pour notre présent, car il nous faudra d'abord nous donner des formes à nous-mêmes, refaire la substance nationale inséparable de ces formes avant de songer à « informer » autrui. Trop d'indignité, aussi bien, car ce n'est jamais une France faible qui a donné des formes à l'Europe et au monde, et ce n'est pas une forme sans matière que nous pouvons nous donner pour tâche de proposer un jour à nos amis ou nos voisins, mais une forme animant toute la riche particularité du sol, du passé et de la race." (P. Boutang, Les abeilles de Delphes, Éditions des Syrtes, 1999 [1952], p. 398)

Sur la notion de race, en l'occurrence de race française, peut-être n'est-il pas inutile de vous renvoyer aux éclaircissements de Paul Yonnet à ce sujet, avant que vous n'y voyiez un gros mot.

Quoi qu'il en soit, et puisque nous parlons ici d'Europe, écoutons l'avertissement, à la même époque, du même Boutang :

"Il est impossible de faire une Europe forte avec des nations faibles : rien plus rien ne ferait rien, et cette Europe serait aussi négligeable par rapport aux empires que chaque nation qui la compose. Mais pour qu'une nation, la France par exemple, redevienne forte, il faut que soit maintenue cette idée de souveraineté nationale, souveraineté d'un être historiquement déterminé, et orienté vers l'avenir. Une France qui ne vise pas à se constituer en sujet indépendant, en riche substance, ne peut avoir aucun souci d'une indépendance d'une Europe, dont elle ferait partie, par rapport aux Empires." (pp. 476-77)

Nul besoin sans doute de montrer à quel point ceci s'est avéré et s'avère vrai. Je vous cite périodiquement, sans d'ailleurs l'avoir encore examinée pour elle-même, cette phrase de Joseph de Maistre : "Une nation n'est qu'une langue." Après avoir rappelé à toutes fins utiles que Boutang et Abellio étaient aussi des romanciers, même si ce n'est pas à ce titre que je les ai aujourd'hui convoqués à mon comptoir, il ne me semble pas superflu de lier, via Joseph de Maistre donc, ces idées générales sur l'Europe au travail du romancier. Revenons pour ce faire à Thibaudet :

"On ne devient jamais un grand écrivain en s'inspirant des livres. Le génie du style est déposé d'abord par la langue parlée, ensuite et seulement par la lecture, cette dernière pouvant n'avoir qu'une part très réduite, comme chez Saint-Simon. Le fond du style de Flaubert, comme de tous les styles vrais, c'est la langue parlée. Il n'y aurait pas de prose française s'il n'y avait pas de bonne société française, et la qualité de la prose française se confond avec la finesse de la vie française de société." (p. 271 de son Gustave Flaubert)

Si l'on se fie à ce diagnostic, il y a de quoi être pessimiste, mais ce passage peut vous induire en erreur : la théorie de Thibaudet couvre un domaine plus étendu qu'elle n'en donne l'impression dans ces quelques phrases, et s'applique aussi bien au langage populaire - en l'occurrence les tournures normandes que Flaubert a pu entendre au fil de son existence, majoritairement provinciale je le rappelle. De ce point de vue, « bonne société française » doit s'entendre au sens large, et comprend le salon de Mme du Deffand comme la place du marché à Pont-Audemer.

Ce qui peut signifier, par exemple, que le langage des banlieues deviendra français le jour où il sera reversé dans la littérature et assimilable par d'autres que ceux qui le parlent autrement qu'à travers des expressions caricaturales. Il y a un effort de cet ordre, avec les jeunes gens de 20 ans en général, dans L'homme qui arrêta d'écrire. Laissons ceci dit Thibaudet préciser son idée :

"Flaubert [d'après un critique] avait horreur de « cette maxime nouvelle qu'il faut écrire comme on parle ». Flaubert avait raison. On ne doit pas plus écrire comme on parle qu'on ne doit parler comme on écrit. (…) Mais si on ne doit pas écrire comme on parle, on doit écrire ce qui se parle, et ne pas écrire ce qui s'écrit. Le style languit et meurt quand il devient une manière d'écrire ce qui s'écrit, de s'inspirer, pour écrire, de la langue écrite. (…) Avoir un style, pour un homme comme pour une littérature, c'est écrire une langue parlée. Le génie du style consiste à épouser certaines directions de la parole vivante pour les conduire à l'écrit. Bien écrire, c'est mieux parler." (p. 274)

- et permettre que les gens parlent mieux. Ne chichitons pas : il y a très clairement ici en jeu une « fonction sociale de l'écrivain ». Mais attention : il ne s'agit pas de « créer du lien social », ou quelque chose de ce genre, non plus que de faire dans le pittoresque ; pas même, sauf à titre de conséquence, d'intégrer de nouveaux langages à cet ensemble qui s'appelle la littérature française. Mauss disait que "l'explication sociologique est terminée quand on a vu qu'est-ce que les gens croient et pensent, et qui sont les gens qui croient et pensent cela." Mixons Mauss et Thibaudet, nous obtenons cette idée que le travail du romancier consiste à montrer qu'est-ce que les gens parlent, et qui sont les gens qui parlent comme cela. Attention bis : ces gens peuvent aussi bien être, pour le romancier, sa famille proche ou ses amis de tous les jours qu'issus de catégories sociales ou ethniques avec lesquelles il n'a en général aucun contact. L'art, je peux utiliser ce terme, de l'anthropologue ou du sociologue pour Mauss est descriptif, et si la description est bien faite il n'y a pas à chercher une explication derrière. La description doit « faire sens » par elle-même, par le biais d'une traduction qui nous rende intelligible les croyances des gens. Ce que Thibaudet appelle « écrire ce qui se parle » relève d'une pratique de traduction du même ordre, qui doit elle aussi « faire sens » - en l'occurrence et entre autres, pour le lecteur du roman, faire qu'il soit à la fois captivé et plus « connaissant » du monde.

Une petite pause : je donne des explications sur cette idée de traduction - je vais ici piocher chez Dumont, V. Descombes et Wittgenstein -, dans ce texte - où vous trouverez un lien vers un autre développement du même thème, et ainsi de suite.

Empruntons un exemple à Pierre Boutang, dans sa recension des Fous du roi de Robert Penn Warren :

"Un Warren (comme un Faulkner) pense que le péché du Sud fut l'esclavage. Mais il ne voit pas dans l'intrusion du Nord une solution. Il n'y a pas en vérité de problème ; il y a pour eux un mystère et un péché. La stupide démocratie, la corruption, le chantage sont le châtiment de ce péché. Il n'y aura de rédemption du Sud que par la rencontre des tentatives héroïques, comme celle de la vieille demoiselle et de l'enfant de Faulkner dans Intruder in the dust. Alors il y aura aussi rejet du Nord, rencontre avec les Noirs non pas bien qu'ils soient noirs, mais parce qu'ils sont des Noirs de ce pays, avec leurs noms, leurs souvenirs, personnages de la tragédie dont la Sécession fut un épisode." (p. 472). La problématique politique et le travail du romancier sont ici, de facto, confondus : le roman décrit et anticipe à la fois une situation qui seule donnera à ceux qu'elle intéresse, de près ou de loin, à la fois plus de connaissance et d'humanité. Ne chichitons pas : il y a nécessairement ici un arrière-plan de scepticisme quant aux possibilités réelles de l'action politique (ce qui ne veut pas non plus dire que pour notre auteur comme pour moi celle-ci soit complètement inutile).

Transposons ces principes à un autre sujet, la colonisation et ses actuelles conséquences. En voyant P. Boutang utiliser le terme de péché, j'ai repensé à la phrase de Lévi-Strauss, qui estimait que cette colonisation avait été le « péché majeur de l'Occident » : il est plus étonnant de lire ce vocable sous la plume d'un structuraliste positiviste que sous celle d'un philosophe et romancier catholique, ce n'en est que plus révélateur. Paraphrasons alors Boutang : si la colonisation fut notre péché, alors notre rédemption (c'est-à-dire la fin de ces châtiments qui ont noms gouvernements français et algérien, communautarismes, racaille, etc.) ne viendra que de « rencontres de tentatives héroïques », c'est-à-dire que de rencontres avec les Arabes, avec les Arabes non pas bien qu'ils soient Arabes, mais parce qu'ils sont des Arabes de ce pays, avec leurs noms, leurs souvenirs, etc. L'exemple de Faulkner étant là pour prouver que cela peut se faire sans tomber dans le sociologisme, je ne développe pas ça.

D'ailleurs, même si tout cela pourrait appeler d'autres précisions, je ne développe rien de plus. Je laisse Flaubert, non pas conclure, ce qui n'était pas de son goût ("la bêtise est de vouloir conclure…"), mais nous donner le mot de la fin - en réaction notamment à une publicité qui n'a cessé de m'exaspérer ces dernières semaines sur le chemin de l'école de mes mômes :


20120217122439_636x395-320x198


, le désir pouvant être puissant, mais n'étant certainement pas de l'ordre du sentiment. Bref, chauffe Gustave (p. 81 du Thibaudet, Flaubert décrit les affres du travail littéraire) :

"N'importe ! Mourons dans la neige, dans la blanche douleur de notre désir, au murmure des torrents de l'esprit et la figure tournée vers le soleil."


tumblr_l8e44vCYlC1qb8ugro1_500


Rencontres héroïques, je ne sais pas, mais corps glorieux, à coup sûr.

Libellés : , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

samedi 3 décembre 2011

« La structure fondamentale de la situation. » (Le sexe..., IV.)

belles-miroir-bardot-verite-clouzot-img


Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, I.

Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, II.

Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, III.

Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, III bis.

Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, III ter.




Quelques mises au point aujourd'hui, avec l'aide du baron Evola.

L'égalité des sexes d'abord :

"Parler d'égalité entre les sexes, d'une certaine façon, cela ne signifie rien. Soit l'on se situe d'un côté : dans la Bible (…), c'est l'homme qui englobe la femme comme son contraire ; aujourd'hui, où, pour certains, « la femme est l'avenir de l'homme » c'est plutôt elle qui l'englobe. Soit on se situe, abstraitement, au-dessus de cette différence, au niveau des « êtres humains », mais alors on ne peut par définition plus rien penser sur les sexes", écrivais-je un matin d'inspiration.

Cette idée a peut-être été souvent exprimée, mais je ne l'ai retrouvée sous la plume d'un autre que récemment, au printemps dernier, dans la Métaphysique du sexe d'Evola :

"La vexata quaestio de l'infériorité, égalité ou supériorité de la femme par rapport à l'homme ne sera traitée ici qu'en passant. Cette question est en effet privée de sens, car elle suppose une commensurabilité. En revanche, si l'on met de côté tout ce qui est construit, susceptible d'être acquis, extérieur (…), on peut dire qu'il existe entre homme et femme, par référence au type, à leur « idée platonicienne », une diversité qui exclut toute commune mesure ; même des facultés ou dons apparemment communs aux deux sexes et « neutres », ont une fonction et une empreinte différentes selon qu'ils sont présents chez l'homme ou chez la femme. On ne peut pas plus se demander si la « femme » est supérieure ou inférieure à l'« homme » que se demander si l'eau est supérieure ou inférieure au feu. Pour chacun des sexes, le critère de mesure ne peut donc pas être fourni par le sexe opposé, mais seulement par l'« idée » du sexe auquel il appartient. En d'autres termes, c'est établir la supériorité ou l'infériorité d'une femme donnée en fonction de sa plus ou moins grande proximité de la typicité féminine, de la femme pure ou absolue ; et la même chose pour l'homme. Les « revendications » de la femme moderne dérivent donc d'ambitions erronées, ainsi que d'un complexe d'infériorité - de l'idée fausse qu'une femme en tant que telle, en tant qu'elle est « seulement femme », est inférieure à l'homme. On a pu dire avec raison que le féminisme ne s'est pas réellement battu pour les « droits de la femme », mais bien, sans s'en rendre compte, pour le droit de la femme de devenir égale à l'homme : chose qui, quand bien même serait-elle possible en dehors du domaine extérieur pratique et intellectuel, reviendrait au droit, pour la femme, de se dénaturer, de déchoir [un renvoi en note nous apprend que le « on » du début de la phrase n'est autre que Il Barone himself, dans sa Révolte contre le monde moderne]. Le seul critère qualitatif, c'est, répétons-le, celui du degré de plus ou moins parfaite réalisation de sa propre nature. Il ne fait aucun doute qu'une femme parfaitement féminine est supérieure à un homme imparfaitement masculin, de même qu'un paysan fidèle à sa terre [et] qui assume parfaitement sa fonction est supérieur à un roi incapable de remplir la sienne." (pp. 49-50)

De même, on peut "rappeler que tout ce que nous avons constaté, dans l'optique adoptée ici, comme différence de nature entre l'homme et la femme, n'implique pas du tout une différence de valeur. Répétons-le : la question de la supériorité ou de l'infériorité d'un sexe par rapport à l'autre, est totalement privée de sens. Tout jugement sur la plus grande ou la moindre valeur de certains aspects de la nature et du psychisme masculins par rapport à la nature et au psychisme féminins, et vice versa, se ressent d'un préconcept, donc du point de vue unilatéral propre à l'un ou l'autre sexe." (p. 223)

J'entends aller bon train les commentaires / De ceux qui font des châteaux à Cythère… : on reprochera certainement à Evola de figer les sexes dans une identité, de les « essentialiser », ceci bien sûr au profit de l'homme. S'il est de la moindre des honnêtetés de ma part que de signaler que dans les passages que je viens de citer, tout de suite avant ou tout de suite après, il y a certaines lignes qui pourraient faire hérisser le poil des féministes de tous ceux-ci (les poils), il importe d'en rester à l'essentiel.

L'essentiel est l'idée de la différence entre les sexes, et la Métaphysique du sexe un moyen de préciser les paramètres de cette différence. Ce qui rend un peu délicate la transmission des thèses d'Evola à quelqu'un qui n'a pas lu le livre, c'est que ce quelqu'un, s'il n'accepte pas ce principe de la différence des sexes (dois-je rappeler que cette différence est métaphysique, justement, que la zigounette et le pilou-pilou, comme disait Desproges, n'en sont que des prolongements… ?), risque d'avoir le sentiment que le discours du Baron est caricatural. La Métaphysique du sexe est une exploration en 350 pages de cette différence, avec précisions, exemples, nuances, mais, si l'on reste complètement fermé à ses thèses de départ, le commentateur a de fortes chances de conforter à chaque extrait qu'il donnera cette vision négative des idées d'Evola.

Cette difficulté, qui n'est pas propre à la Métaphysique du sexe, mais qui me semble tout de même plus aiguë ici que pour d'autres livres, n'est pas rédhibitoire pour autant, nous l'allons montrer tout à l'heure. Mais avant cela, une petite digression.

Ce n'est pas un argument définitif, il s'en faut, mais une objection à ceux qui ne justifient l'existence des zigounettes et des pilou-pilous, i.e. des hommes et des femmes, que par la nécessité d'assurer la reproduction de l'espèce. Si tel était son but, Dame Nature ("(née Dieu)", ajoutait M.-É. Nabe, mais passons) s'est montrée peu économe de ses forces : on pourrait très bien imaginer une sorte de créature (je ne dis pas androgyne, car le concept d'androgynie se définit justement par une combinaison de caractères masculins et féminins, quelle que soit l'importance qualitative que l'on accorde à la définition de ces caractères, et ce n'est pas de cela qu'il s'agit ici) qui ait à la fois la zigounette, le pilou-pilou et l'utérus qui va avec, ainsi qu'une paire de mamelles bien sûr - Dame Nature aurait mis ça au point si elle l'avait voulu - grâce à Dieu, c'est le cas de le dire, elle ne l'a pas voulu ainsi, même si les papa queer de notre époque s'emploient à réaliser ce qui semble être pour eux un idéal. (Ceci sans même évoquer notre ami(e) Buck Angel…)

Revenons à Evola, et essayons de vous faire partager l'intérêt que nous éprouvons pour ses thèses, à travers un exemple concret, celui des notions d'activité et de passivité (ce qu'au demeurant je vous avais récemment promis).

Evola commence par citer Havelock Ellis :

"La réticence apparente de la femme n'est pas destinée à inhiber l'activité sexuelle chez l'homme ou en elle-même, mais à l'accroître chez l'un et l'autre. Par conséquent, la passivité n'est pas réelle, mais apparente. (…) Une énergie intense se cache derrière cette passivité, une préoccupation toute concentrée sur le but à atteindre." (La coupure de moi, je ne sais pas si les italiques sont de Ellis ou de Evola.)

Puis enchaîne :

"Si, métaphysiquement, le masculin correspond au principe actif et le féminin au principe passif, il y a renversement de ces rapports dans tout le domaine de la sexualité courante, donc dans le domaine qu'on peut dire « naturel », où l'homme va rarement à la rencontre de la femme en tant que porteur effectif du pur principe de l'« être », émanation du pouvoir de l'Un, mais apparaît généralement comme celui qui subit la magie de la femme. Les rapports de fait, dans ce contexte, sont donc modifiés ; une formule de Titus Burckhardt les définit de manière prégnante : la femme est activement passive, l'homme est passivement actif. La qualité « activement passive » de la femme est source de son charme, et elle est activité au sens supérieur. Le langage courant y fait déjà allusion lorsqu'il dit d'une femme qu'elle est « attirante » : or l'attraction, c'est le pouvoir de l'aimant. La femme, à cet égard, est donc active, et l'homme passif. « On dit et l'on admet généralement que, dans la lutte pour l'amour, la femme est presque passive. Mais cette passivité est rien moins que réelle. C'est la passivité de l'aimant qui, en dépit de son immobilité apparente, entraine dans ses tourbillons le fer qui l'approche. » [A. Marro] La tradition extrême-orientale, qui a connu la conception de l'« agir sans agir » (wei-wu-wei), est aussi celle qui a su reconnaître ce point, dans le cadre d'un système social qui a pourtant été nettement androcratique : « Le Féminin, du fait de sa passivité, est toujours vainqueur du Masculin. »

[Lao-Tseu. Evola ajoute en note : "Reprenant les idées d'Aristote, Scot Erigène dira que « qui aime ou désire subit, qui est aimé est actif. »" Rappelons de notre côté, pour suggérer entre ces divers thèmes des rapprochements, mais sans y voir une stricte identité de visions, la phrase que M.-É. Nabe prête à DSK : "C'est le désir [en nous] qui est brutal, pas nous."]

Pour paradoxal que cela paraisse, si l'on veut parler de manière rigoureuse, donc conforme à l'étymologie du terme, c'est toujours l'homme qui est « séduit » ; son initiative active se réduit à l'approche d'un champ magnétique, dont il subira la force dès qu'il sera entré dans son orbite.

[Nouvelle note d'Evola : "La formule américaine qui dit que l'homme poursuit la femme jusqu'à ce que celle-ci l'attrape (the man chases the woman so long as she catches him) n'est pas seulement humoristique. Au sujet d'une certaine « violence » masculine, Viazzi n'a pas tort d'employer l'image de celui qui prendrait d'assaut un pénitencier, triomphant de la résistance des geôliers et des gardes, dans le seul but de pouvoir y être enfermé."]

Face à l'homme qui désire, donc face au simple besoin sexuel masculin, la femme a toujours une nette supériorité. (…)


verite-1960-01-g


Aussi bien l'homme priapique s'illusionne-t-il beaucoup lorsqu'il croit avoir « possédé » une femme et s'en vante, du simple fait que celle-ci a couché avec lui. Le plaisir que la femme éprouve à être « possédée » est un trait élémentaire, qui mérite à peine d'être rappelé : « elle n'est pas prise, mais accueille, et, dans l'accueil, elle gagne et absorbe. » (G. Pistoni) (…) Enfin, si l'on envisage sous l'angle psychologique le plus intime l'expérience de l'étreinte, on constate que la situation de l'« aimant » s'y répète très souvent : le fait est que l'homme (…) est essentiellement passif, en ce sens qu'il s'oublie, toute son attention étant irrésistiblement captée, comme dans une fascination, par les états psychophysiques qui apparaissent chez la femme dans l'étreinte, et plus spécialement par leurs effets sur la physionomie féminine (…) : et c'est cela précisément qui constitue l'aphrodisiaque le plus intense pour l'ivresse et l'orgasme de l'homme.

[Incise de AMG : ce dernier point doit être nuancé par un texte de Pierre Boutang, mais je ne vous surcharge pas aujourd'hui, d'autant qu'il s'agit d'une prose trop peu claire, qu'il faudra prendre le temps d'expliciter…

Evola évoque ensuite des représentations traditionnelles de ces rapports homme-femme, je reprends la retranscription au dernier exemple :
]

Le même thème réaffleure dans le symbolisme, d'inspiration kabbalistique, de la XIe lame des Tarots : la Force, représentée par une femme qui, sans difficulté, tient ouverte la gueule d'un lion furieux. Et chaque femme, en tant qu'elle participe de la « femme absolue » [i.e., du pôle métaphysique féminin, note de AMG], possède, dans une certaine mesure, cette force. L'homme la perçoit souvent, et, la plupart du temps, c'est en raison d'une surcompensation névrotique inconsciente du complexe, sinon d'angoisse, du moins d'infériorité qui en dérive, qu'il étale devant la femme une masculinité ostentatoire, qu'il se veut indifférent et même brutal et méprisant : toutes choses qui ne le font pas avancer d'un pas, bien au contraire, en ce qui concerne les rapports les plus subtils qui peuvent s'établir entre les sexes. Que la femme, en tant qu'individu, finisse souvent elle-même victime, sur le plan extérieur, matériel, sentimental et social, de cette force qu'elle utilise - d'où parfois une instinctive « peur d'aimer » -, cela ne change rien à la structure fondamentale de la situation." (pp. 219-221)


"Métaphysiquement, le masculin correspond au principe actif et le féminin au principe passif" : cette donnée fondamentale de l'analyse d'Evola, je ne vais pas la développer aujourd'hui. J'espère au moins que ce que vous venez de lire m'épargnera les commentaires caricaturaux sur l'activité et la passivité, de même d'ailleurs que sur les violences masculines (à toutes fins utiles, je précise que je n'ai pas encore écouté ce qu'Alain Soral a récemment mis en ligne sur le sujet). Je rappellerai pour finir l'importance de ces problèmes : si le don / contre-don est une matrice fondamentale des relations humaines, et personne à ma connaissance n'a jamais réfuté Mauss sur ce sujet, et si le sexe, c'est de la métaphysique, et personne à ma connaissance ne m'a jamais réfuté sur ce sujet, tout ce qui est de l'ordre de la « crise économique », qui est nécessairement une crise du don / contre-don, ne peut qu'avoir des rapports, certes pas nécessairement directs ou, à tout le moins, aisés à comprendre avec la crise du don / contre-don entre hommes et femmes. Celle-ci, pesanteurs « naturelles » aidant, est peut-être moins pressante que la crise dite économique, elle n'en existe pas moins, et ce n'est certainement pas l'identité de ceux qui refusent de la voir qui va me faire changer d'avis à ce niveau.


54688537

Libellés : , , , , , , , , , , , , , , , , ,

jeudi 11 août 2011

"Qui ceci, qui cela."

DSC04782



Quelques brèves (de comptoir, bien sûr) :

- il semble qu'il y ait, comme cela arrive de temps à autre, un problème avec la fonction "Commentaires". Vous pouvez m'envoyer vos réactions par mail, en précisant de quel « post » vous parlez, je les intégrerai dans le corps du texte, le temps que la situation se rétablisse.

- ce qui fonctionne, en revanche, ce sont les statistiques fournies par M. Blogspot, et qui m'ont récemment permis de découvrir qu'un site lié au Monde me classait à la jonction même entre la droite et l'extrême-droite. Cela m'était déjà arrivé il y a cinq ans (!!!!!! - je ne sais pas si le temps existe, mais il passe, l'enflé) : un truc du même genre - le lien ne donne plus rien, la Toile l'a absorbé - me cataloguait aussi droite.

- à ce sujet, avant de revenir sur ces classements, une digression : cela faisait un certain temps que je le pensais à part moi, l'archiviste Emmanuel Ratier le confirme de son côté dans son entretien avec Égalité & Réconciliation : les informations diffusées sur Internet ont une durée de vie bien inférieure à celle assurée, malgré d'éventuelles vicissitudes matérielles, par l'imprimé. Je dirais même plus, Internet n'a rien d'éternel en soi et pourrait très bien disparaître un jour ; à tout le moins, être suspendu ou redémarrer à zéro, toutes les informations que l'on y trouve disparaissant dans les poubelles de l'Histoire en un autodafé sans équivalent. Je ne saurais par conséquent trop vous encourager à faire une copie des textes que vous aimez, et, pour les blogueurs, que vous écrivez. Ne venez pas râler en cas de problème...

- Bibi à droite, donc. Il y a plusieurs remarques à faire. D'abord, la démarche de ces sites. Outre qu'ils ne vous consultent pas, ce qui pourrait éviter des malentendus, ils semblent pratiquer par recoupements, tant à partir des liens entrants et sortants qu'à partir des auteurs évoqués, et il est de fait que je cite plus souvent Maurras que Marx en ce moment. A ce compte, on pourrait classer des chasseurs de fachos frénétiques comme P.-A. Taguieff et C. Fourest à l'extrême-droite - ce qui d'ailleurs, dans le cas du premier, est une hypothèse que j'aimerais bien mettre à l'épreuve un jour, mais passons.




J'ai rédigé ces lignes il y a quelques jours, suivies d'autres, bavardes et vides, sans parvenir à voir d'où venait la difficulté. Simple susceptibilité de la part d'un ancien gauchiste, qui ne voudrait pas reconnaître qu'il a évolué, comme beaucoup d'autres ? Mais je suis très content d'avoir évolué, au contraire, sans que cela m'oblige à me considérer « de droite ».

En réalité (laissons là les italiques), il y avait plusieurs causes à mon embarras. Certaines sont de l'ordre de la cuisine interne et peu intéressantes pour vous. D'autres relèvent de problèmes plus généraux. Et c'est finalement la conjonction entre les petits problèmes boursiers de ces derniers jours et l'annonce par M. Cinéma qu'il allait s'efforcer de trouver une « nouvelle formule » (on se croirait à Télérama...), qui m'a permis de mieux comprendre ce sur quoi je butais.

Il me semble que nous autres blogueurs - et j'insiste sur le fait que cela ne concerne pas qu'un blogueur orienté sur la politique, même dans un sens large, comme Bibi, mais aussi un cinéphile comme M. Cinéma, voire une skyblogueuse se demandant si elle doit coucher dès le premier soir - sommes actuellement pris entre deux mouvements contradictoires.

A partir du moment où vous avez l'ambition de réfléchir à certaines questions, il arrive un jour où le support du blog, avec tous ces avantages, vous limite plus qu'il ne vous stimule. Ce n'est pas tant l'habitude de l'alimenter assez régulièrement qui vous prend du temps par rapport à d'autres travaux de fond : c'est, plus profondément, qu'à force de touiller et retouiller certaines questions, vous pouvez avoir, à la fois soudainement et non soudainement, l'impression d'approcher de quelque chose de nouveau - et vous vous sentez à l'étroit dans votre costume de blogueur. Vous devinez confusément que si vous essayez de mieux préciser les contours de ce qui vous apparaît « nouveau », vous risquez fort de vous lancer dans un travail qui, matériellement, peut très bien être publié en plusieurs épisodes sur le blog, mais qui nécessite un engagement personnel, avec ce que cela suppose en termes d'heures de travail volées à la vie familiale et conjugale, que l'on ne sent pas nécessairement à même de fournir. (Sans compter, vanitas..., que dans ce cas-là on se verrait bien publié sous la forme d'un « vrai livre », merde...)

Pour continuer avec ma métaphore habituelle du comptoir : vous êtes le patron d'un café, vous faites un peu les mêmes plats chaque jour, mais avec des variations, des nouveaux ingrédients, vous apprenez vous-même de nouvelles manières d'accorder les aliments. Et un jour, à force, il vous semble que vous n'êtes pas loin de créer une nouvelle recette vraiment intéressante. Pas loin et en même temps très loin, parce que pour être à la hauteur de ce que vous imaginez être cette idée il vous faut sinon fermer votre enseigne, du moins réduire considérablement ses horaires d'ouverture, et changer votre rythme de vie habituel.

Cela m'était déjà arrivé une fois, lorsque je travaillais à ma série sur le concept de « nature humaine », série qui, il n'y a pas de hasard, plaisait particulièrement à M. Cinéma : j'avais le sentiment de toucher à un « truc » - mais n'ai pas poussé mon avantage. Non seulement j'en ai toujours gardé une forte rancune contre moi-même, mais j'y ai appris que dans ces cas-là le train ne repasse pas : l'effort que je devrais faire aujourd'hui pour reprendre possession (presque au sens charnel d'ailleurs, on s'imprègne et on possède des concepts autant peut-être qu'on peut le faire d'une femme) de ces idées, ne serait pas impossible à fournir, mais cela me serait bien plus difficile que si j'avais alors continué sur ma lancée.

Bref ! Vous l'aurez compris, je n'ai pas envie de rater cette fois le train Simone Weil - le problème ici, par rapport aux descriptions générales que je viens de vous soumettre, étant que cette chère juive antisémite a poussé très loin la cohérence entre ses idées et son mode de vie, et que donc il ne s'agit pas seulement de jouer avec des concepts, aussi intéressants fussent-ils.

Je ne suis pas en train de vous annoncer une conversion, un départ dans le désert pour y méditer, ni même une suspension d'activité. Je n'ai aucune idée de ce que je vais faire. Mais j'ai idée, en revanche, que mes problèmes ne sont pas que les miens, d'où l'intérêt potentiel de les mettre sur la table.


D'autant que, c'est le deuxième mouvement contradictoire que je vous annonçais plus haut, il y a en ce moment, et cela nous concerne donc tous, une telle concentration d'événements (je préfère cela à « accélération de l'actualité ») que l'on se sent quelque peu impuissant à l'affronter. Ça craque de toutes parts, on le voit bien, on a de bonnes raisons de s'en réjouir, et dans le même temps on a du mal à ne pas être inquiet sur ce que cela peut donner. Je vous la fais rapide sur ce thème, le maître ou M. Defensa vous en parleront mieux que moi.

Mais le fait est là : au moment même où j'ai besoin de temps, et d'abord, sans préjudice des réponses que je peux trouver, de temps de réflexion par rapport à mes propres réflexions, je sens que les efforts qu'il faut produire par ailleurs pour comprendre à peu près ce qui se passe et, surtout, ce qui risque de se passer, sont de plus en plus grands. En poussant le raisonnement, on peut dire que ça tombe bien : puisque le support du blog ne permet ni de coller à la compréhension du monde tel qu'il se défait et se refera peut-être, ni de transmettre des idées que l'on espère être plus originales qu'à l'accoutumée, alors autant mettre la clé sous la porte, sans regret. Le blog aurait fait son temps. Mais l'on voit bien que ces idées « plus originales » ne peuvent avoir de valeur que si leur auteur a quelque « compréhension du monde » : blog ou pas blog, le problème reste entier.


Restons-en là pour aujourd'hui. Je vous laisse juges de décider à quel point les questions que j'ai exposées me concernent plus particulièrement ou sont vécues d'une manière analogue par d'autres - blogueurs ou non blogueurs, faut-il le préciser.

Et finissons avec une petite coda, dont je vous prie de ne pas surinterpréter la provenance biblique. Après le match d'hier soir, j'ai rouvert mon Nouveau Testament et suis vite retombé sur ces lignes célèbres (le mot est faible), tirées de la première Épitre aux Corinthiens, dont la thématique « maussienne » m'a frappé :

"Quant à ce que vous m'avez écrit, il est bon pour l'homme de ne pas s'attacher de femme.

Mais par crainte de la prostitution [généralisée, note de AMG], que chacun ait sa femme et chacune son mari.

Que le mari rende à la femme son dû et de même la femme, à son mari.

Ce n'est pas la femme qui a pouvoir sur son propre corps, c'est son mari ; et de même, ce n'est pas le mari qui a pouvoir sur son propre corps, c'est sa femme.

Ne vous privez pas l'un de l'autre, sinon d'un commun accord et pour un instant, pour vaquer à la prière ; et remettez-vous ensemble de peur que le Satan ne vous éprouve par votre incontinence.

Ce que je vous dis est une concession et non un ordre.

Je voudrais que tous les hommes soient comme moi, mais chacun a de Dieu son propre don : qui ceci, qui cela." (VII, 1-7)

La suite est délectable, malheureusement je ne peux la retranscrire et c'est regrettable, ça vous aurait fait lire un peu... Bref, je ne vais pas recopier tout saint Paul.

A bientôt !

Libellés : , , , , , , , , , , , , ,

samedi 16 avril 2011

Trifonctionnalité.

tumblr_lgwor4gZxp1qz5a8co1_500


"Écrivain, c'est le seul métier, avec l'art de gouverner, qu'on ose faire sans l'avoir appris", disait Alphonse Karr. Ajoutez-y la prostitution, et vous aurez la sainte Trinité « française » actuelle : BHL - Sarkozy - Bruni. Et on se demande pourquoi la France n'est pas au mieux... d'autant que le métier de journaliste, d'Artagnan de ces trois mousquetaires, réunit à lui seul ces fonctions duméziliennes, la vanité personnelle, le désir de commander, le tapin permanent.

(Il faudrait d'ailleurs se demander si ces deux dernières « fonctions », au moins, ne sont pas, sinon équivalentes, du moins très liées l'une à l'autre. Pour la beauté de notre parallèle mythico-littéraire, restons-en là pour aujourd'hui.)

Est-ce l'essence de la démocratie, est-ce « le Règne de la Quantité », est-ce l'effet de « l'égalité des conditions », je ne sais pas, mais la démocratie actuelle fait de nous des êtres dirigés par des membres de professions qui n'en sont pas vraiment, qui en tout cas n'obéissent pas à de stricts critères de qualité. Oublions (momentanément) la prostitution, qui, telle le Saint-Esprit, se trouve un peu partout et nulle part ("Le tapin souffle où il veut"), et reconnaissons que l'écrivain, en tout cas sous la forme de l' « intellectuel », et l'homme politique partagent cette spécificité de connaître des petites choses dans beaucoup de domaines, mais de n'être vraiment compétents sur rien. Comme dirait Soral, c'est dans leur logiciel. Il n'y a donc pas lieu de s'en étonner, et c'est d'ailleurs ce qui explique la tentation permanente et compensatrice de la technocratie, et du recours aux « experts ». Miracle de notre monde, depuis que les énarques, au lieu de rester dans leur domaine de spécialité, et au service des politiques, sont devenus des politiques, sont devenus comme les politiques, ou même sont devenus les politiques, on peut maintenant aussi, comme dirait Karr, « faire expert sans l'avoir appris » (les éditorialistes), ou désapprendre à être expert, ce qui n'implique, au contraire et bien évidemment, aucune dimension de saine modestie. Le technocrate d'un monde qui fonctionne à peu près, au moins en apparence, croit avoir raison, le technocrate d'un monde qui fonctionne comme le nôtre, écrivons ça sans rire, a besoin d'avoir raison - pour ne pas changer de métier ou se tirer une balle. Une sidérante et pourtant souriante ordure comme Jacques Attali synthétise et symbolise ces itinéraires.

Emmanuel Todd ne cesse de répéter, sinon que « le niveau monte », du moins que nos sociétés n'ont jamais été aussi instruites. C'est un point sur lequel il peine à me convaincre, sans que ma religion soit faite. Mais il est clair que si le niveau d'instruction global est une chose, son utilisation intelligente pour le bien de la collectivité en est une autre. La promotion de l'incompétence à grande gueule n'est probablement pas ce que l'on a trouvé de mieux en la matière. "Défiez-vous des mots sonores : rien n'est plus sonore que ce qui est creux", cet autre mot d'Alphonse Karr s'applique bien à nos bruyantes « élites » - de même d'ailleurs que la vieille sentence de Rivarol : "La plus mauvaise roue fait le plus de bruit", qui m'a toujours fait penser à Sarkohumanbomb.

"En France on ne veut pas arriver à la démocratie mais par la démocratie. C'est comme ces marchands de tisane qui crient leur marchandise mais n'en boivent jamais", écrivait encore A. Karr. Aussi vraie et percutante que soit cette phrase, il n'est pas certain qu'il soit nécessaire d'être un grand démocrate pour bien diriger une démocratie. Cela dépend d'ailleurs de ce qu'on entend par « démocrate » : au sens a minima qui est souvent celui de nos éditorialistes, s'il s'agit de dire que, dans l'hypothèse où il se présente aux prochaines élections et y est battu, Sarkognome ne fera pas un coup d'État pour rester à l'Élysée, je veux bien admettre que, comme de Gaulle et Giscard avant lui, il sera là « démocrate ». Mais on peut tout de même en demander un peu plus à ce mot, et le coup de la trahison du traité de Lisbonne après le référendum sur le TCE en dit me semble-t-il assez long sur le respect de la démocratie montré par notre Président.

Quoi qu'il en soit de ces derniers points, quoi qu'il en soit, pour parler de choses plus intéressantes, des rapports d'un de Gaulle à la démocratie, ou de la notion d'un pouvoir démocrate : le pouvoir n'est pas démocrate, mais la démocratie peut organiser les pouvoirs d'une certaine façon (équilibre à la Montesquieu, conseillisme à la Mauss, tirage au sort à la Chouard…) ;

quoi qu'il en soit donc !, et sans minimiser la part d'illusion et d'« hypocrisie » nécessaire à une marche relativement bonne d'institutions quelles qu'elles soient, on reste parfois stupéfait par la forme de paradoxale cohérence qu'il arrive à notre monde de prendre. J'avais en son temps, suivant en cela P. Muray, lorsque les moeurs de Frédéric Mitterrand avaient fait débat, rappelé que le tourisme sexuel ne faisait scandale que parce qu'il permettait de faire diversion, d'oublier le scandale du tourisme en tant que tel. D'une manière quelque peu analogue, il est difficile de ne pas noter que la prostitution officielle, de nouveau remise en cause ces derniers temps, semble gêner d'autant plus que le monde est d'autant plus régi par la règle du tapin. Tout se vend de plus en plus dans notre monde, il faut donc que celles qui se vendent carrément et franchement disparaissent pour que les autres croient ne pas savoir qu'ils font exactement pareil. L'esclave salarié des années 50-60 était assez content de son sort pour parvenir à se donner l'illusion qu'il ne travaillait pas sur le même modèle que la putain du coin : avec la « crise », les CDD, les stages, etc., il ne peut plus se le cacher (il peut en revanche se faire croire que ses parents ne tapinaient pas). Pour ceux dont l'esprit n'est pas assez sensible, et ils sont malheureusement légion, c'est le mal au cul qui dit la vérité : le suppositoire que l'on prenait dans la rondelle durant les « trente glorieuses » pouvait endormir l'esclave salarié sur sa condition : à présent que ce tranquillisant a fait place à une batte de base-ball, le salarié-précaire-chômeur ne peut plus ignorer de quel côté du manche il se situe.


tumblr_li1h8psYkD1qaqndto1_500


- L'évolution des hommes politiques, qui ont si souvent été vendus en démocratie, est moins linéaire, mais elle aboutit avec Sarkotraînée à la même prostitution officielle.

Ce sont donc les putes qui vont payer ou risquent de payer les pots cassés de la mauvaise conscience des autres. Deux autres phénomènes participent à la campagne actuelle. D'une part la répugnance typiquement moderne (au sens de L. Dumont) à l'égard de la différence, la vraie, celle des curés, des clodos, des catins, des fous, de ceux qui prennent en charge, par un particularisme profond (chasteté, misère, incohérence mentale…) quelque chose que la collectivité aurait du mal à assumer sans eux et/ou dont elle voudrait ignorer l'existence ou la possibilité. D'autre part la volonté castratrice de certains et certaines. Michel Schneider le notait avec a-propos, les projets d'abolition de la prostitution ou de durcissement de la législation la concernant viennent le plus souvent de femmes non prostituées et de pédés, c'est-à-dire de gens qui ne sont pas directement concernés mais qui peuvent avoir des comptes à régler avec le mâle normal.


U103637INP


Passons (sic…). Et finissons en notant que si Nicolas Sarkozy est, selon une formule d'Emmanuel Todd que j'ai déjà citée, une manière de « triomphe bouffon de l'égalitarisme français », cela est ici, de nouveau, le cas, avec sa demi-mondaine à temps plein, sa « putain de la République », comme disait l'autre… Les (de plus en plus) vieilles pontonières de la rue Blondel offriront par conséquent leur corps usé et méritant pour que Carla joue à se croire pure, love is in the air...


tumblr_lj6wt9nEjY1qgo4kio1_500

Libellés : , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

samedi 29 janvier 2011

Chiné ça l'autre jour...

IMG_1135


Ach, c'était le dernier qui me manquait, c'est triste une collection qui finit...

Quelques beautés pour le plaisir :

"La publicité est la chose du monde la plus belle, plus belle encore qu'un million de dollars, car elle est ce qu'il y a de beau dans un million de dollars. La publicité est une révélation plus haute que l'art et la philosophie car elle est ce que révèlent l'art et la philosophie. La publicité est la victoire sur les chimères, la nouveauté éternelle, la règle dont gémit le chaos, le sujet de la conciliation, l'échange maîtrisé, la situation construite. Elle juge de toute chose. Elle est amas de certitude, la gloire de l'univers. La publicité est un fleuve majestueux et fertile. La théorie est la tempête, le Hegelsturm. La théorie doit avoir pour but la publicité."

"Pour certains praticiens des grotesques sciences humaines, le passé est censé expliquer le présent. Ceci n'est que l'aveu masqué de leur impuissance à comprendre le présent. On ne fréquente pas impunément l'université. Le secret de la société moderne n'est pas dans les sociétés archaïques ou les sociétés animales, mais la société la plus moderne est le secret révélé des sociétés archaïques ou animales. De même, le fait que l'animal échange ne signifie pas que l'homme soit bestial, mais au contraire que l'animal est humain. Contrairement à l'idée bien répandue et fausse, le fait que l'homme connaisse l'échange sexué ne signifie pas que l'homme soit bestial, mais bien que l'animal est humain dans ce rapport. Les déterminations qui distinguent l'animal de l'homme sont les déterminations de l'homme lui-même. L'homme est la vérité de l'animal, l'animal vrai. Le genre humain est le genre de tous les animaux. Ainsi l'homme est-il plus animal que l'animal puisqu'il est l'animal vrai, et la publicité est-elle plus universelle que l'univers puisqu'elle est la vérité de l'univers, l'univers vérifié, l'univers fondé, l'univers supprimé.

L'ethnographie ne peut fournir des idées à ceux qui n'en ont pas. Comment des misérables qui ont renoncé à tout espoir de richesse, qui n'ont critiqué dans leur vie aucun des aspects de notre monde trivial et se sont accommodés de tous, pourraient-ils concevoir la richesse. Lorsque la société moderne est incapable de comprendre une société ancienne, c'est simplement qu'elle est elle-même trop archaïque et n'a pas produit un degré suffisant d'abstraction, d'absence, de rareté. L'ethnographie ne peut être que la pierre de touche de la science de la publicité et ne peut en aucun cas fournir le principe de cette science. (...)

Tant que l'on persistera à voir dans le sauvage archaïque un enfant de la nature insouciant et paresseux, qui évite dans toute la mesure du possible de s'employer à une tâche et de se donner du mal, qui attend que lui tombent mûrs dans la bouche des fruits qu'une nature tropicale féconde lui dispense avec générosité, on s'abusera, et on restera incapable de saisir les motifs qui l'inspirent et les buts qu'il poursuit quand il se lance dans une expédition Kula, ou dans toute autre entreprise. Bien au contraire, la vérité est que le sauvage archaïque peut travailler, et en certaines occasions travailler effectivement très dur et de façon systématique, avec endurance et volonté, et qu'il n'attend pas pour le faire d'être contraint par des besoins urgents. Il suffit de lire quelques pages de Malinowski pour saisir immédiatement la grandeur de ces Papous qui se livrent explicitement à la pratique de l'humanité au péril de leur vie, et pour comprendre que le seul mobile de leur travail est - apodicticité du bonheur - le pur plaisir de la suppression du travail, la pratique de l'échange et de la publicité. On ne peut qu'être saisi de respect pour la science de ces sauvages qui connaissent que le travail devient humain quand il est supprimé, que le travail humain est le travail supprimé et que la publicité est le seul travail digne de l'homme. En opposition à la profonde misère du riche moderne, on admire la grandeur du riche chef papou qui dépense en publicité toutes ses ressources." (1975, pp. 46-47 et 52-55)

Le riche moderne en a d'ailleurs quelque intuition, si l'on se fie à son côté de plus en plus « ostentatoire », comme on dit de nos jours, mais il ne comprend pas que cette ostentation est vide de sens dans une société que par la pratique effrénée de l'enculisme il a lui-même contribué à vider de sens. Bien fait pour sa gueule.

C'est une question que je me pose, pas une fin de non-recevoir, j'ai déjà dû évoquer cela quelque part, mais je me demande si le fait que je ne sois pas plus attiré par l'oeuvre de Guénon, alors que je sens son importance et que la plupart des auteurs du XXe siècle qui m'intéressent ont subi de façon plus ou moins directe son influence, est que l'on a du mal à y caser les Sauvages. Maurras écrit sur eux des bêtises aujourd'hui dépassées, mais à la limite, Mauss et Malinowski aidant, on peut les intégrer à ses théories. Avec Guénon cela semble plus difficile - mais si je dis moi-même ici une connerie, nul doute que quelqu'un me corrigera...


Quoi qu'il en soit, on complétera ces brillantes variations sur le thème majeur : "L'humanité est une cérémonie", par cette phrase de Pierre Boutang dans son commentaire du Banquet : "Tout désir est spirituel" (la phrase exacte est : "Le désir, tout désir, est donc spirituel à sa manière" ; Hermann, 1972, p. 137), qui me semble s'appliquer à l'échange - et notamment à l'échange sexué. - A suivre, avec plaisir...


07

- En clin d'oeil au Duc de Trèfle, c'était l'occasion ou jamais...



L'humanité est une cérémonie !

Libellés : , , , , , , , , , ,

mardi 7 décembre 2010

"Il est dans l'ordre du monde, à cet instant..."

"Dieu est l'auteur de tout ; Dieu n'est l'auteur que du bien, on ne peut se tirer de là."


"Aimer d'une part tout indistinctement. D'autre part le bien seul. Mystère."




"Que la souffrance soit un mal, rien ne force à l'admettre."


"Le malheur ne suffit pas, il faut un malheur sans consolation.

Malheur à eux [les riches] : ils tiennent leur consolation. (Luc, VI, 24.)

Il ne faut pas avoir de consolation. Aucune consolation représentable. (La consolation ineffable descend alors.)

Remettre les dettes. Accepter le passé sans demander, pour le passé, de compensation à l'avenir. C'est aussi l'acceptation de la mort. Arrêter le temps à l'instant présent."


"Se dépouiller de la royauté imaginaire du monde pour se réduire au point qu'on occupe dans l'espace et le temps. Solitude absolue. Alors on a la vérité du monde.

S'il n'y avait pas d'être fini et pensant ? Seulement Dieu et le monde ?
Dieu est crucifié par le fait que des êtres finis pensent. Des êtres soumis à la nécessité.

S'il n'y avait que Dieu et la matière... ?

Dieu est crucifié du fait que des êtres finis, soumis à la nécessité, à l'espace et au temps, pensent.

Savoir que comme être pensant et fini, je suis Dieu crucifié.

Ressembler à Dieu, mais à Dieu crucifié.
A Dieu puissant pour autant qu'il est lié par la nécessité."


"Si nous nous considérons à un instant déterminé - l'instant présent, coupé du passé et de l'avenir - nous sommes innocents. Nous ne pouvons être à cet instant que ce que nous sommes ; tout progrès implique une durée. Il est dans l'ordre du monde, à cet instant, que nous soyons tels.
Isoler ainsi un instant implique le pardon. Mais cet isolement est détachement. Tous les problèmes se ramènent au temps."


"Vous serez comme des dieux. (Genèse, III, 5.) Le péché est de désirer être comme des dieux autrement que par la participation à la divinité de Dieu. Nous naissons avec ce péché. C'est le péché luciférien.

Nécessité du médiateur pour que l'adoration de Dieu soit une imitation et que cette imitation soit pure.

Il [Jésus] s'est vidé de sa divinité. Nous devons nous vider de la fausse divinité avec laquelle nous sommes nés.

Les empêcher de manger l'arbre de vie. Nous empêcher d'être de faux dieux. La mort nous avertit que nous ne sommes pas dieux. C'est pourquoi elle nous est si douloureuse, tant que ne nous l'avons pas complètement compris. (Et même le Christ...)

Tuer est mauvais (et enivrant) parce que nous nous sentons soustraits à la mort que nous infligeons."


"L'institution de l'esclavage cache aux hommes (maîtres et esclaves) cette vérité, que l'homme comme tel est esclave.
Les meilleures institutions sont celles qui mentent le moins.
L'argent est un mensonge ; signe trop général."


"Lire Dieu en toute manifestation, sans exception, mais selon le juste rapport de manifestation propre à chaque apparence. Savoir de quelle manière chaque apparence n'est pas Dieu.

Foi, don de la lecture.

Le don de la lecture est surnaturel, et sans ce don il n'y a pas de justice. Intelligence de cette réalité suprême qu'est cette absence d'objet qui est l'objet de l'amour, et lecture de cette réalité dans les objets pris tous ensemble et chaque objet en particulier. Condition de l'obéissance, qui est la justice.
La foi a rapport à la lecture, et la charité à la pesanteur.

On ne peut s'empêcher d'aimer. Mais on peut choisir ce qu'on aime.
Il faut aimer ce qui est absolument digne d'amour, non pas ce qui en est digne à certains égards, indigne à d'autres. (Platon.)
Rien de ce qui existe n'est absolument digne d'amour.
Il faut donc aimer ce qui n'existe pas.
Mais cet objet d'amour qui n'existe pas n'est pas sans réalité, n'est pas une fiction. Car nos fictions ne peuvent pas être plus dignes d'amour que nous-mêmes, qui ne le sommes pas.

La foi. Croire que rien de ce que nous pouvons saisir n'est Dieu. Foi négative. Mais aussi, croire que ce que nous ne pouvons pas saisir est plus réel que ce que nous pouvons saisir. Que notre pouvoir de saisir n'est pas le critérium de la réalité, mais au contraire est trompeur. Croire enfin que l'insaisissable apparaît néanmoins, caché."


"Incarnation. Dieu est faible parce qu'il est impartial. Action non agissante. Envoie les rayons de soleil et la pluie sur les bons et les méchants. Cette indifférence du Père et la faiblesse du Christ se répondent. Absence de Dieu. Le royaume des cieux est comme un grain de sénevé... Dieu ne change rien. On a tué le Christ, par colère, parce qu'il n'était que Dieu."


"De la misère humaine à Dieu. Mais non pas comme compensation ou consolation. Comme corrélation."


"Lien nécessaire du surnaturel et de la souffrance. L'homme fait de chair, comment ne souffrirait-il pas quand il s'unit à la créature divine ? Dieu souffre en lui d'être fini. Souffrance impliquée par la création. Souffrance sans consolation, car les consolations sont fabriquées par l'imagination, dont il faut s'être vidé pour laisser la place à Dieu. L'imagination est la fausse divinité.
Certains actes (ex. tuer, sauf peut-être cas exceptionnels) sont par essence imaginaires, bien qu'on les accomplisse effectivement. Ce sont eux qui sont interdits.
En laissant place dans l'esprit à Dieu, on abandonne la chair à la nécessité. Obéissance, vertu suprême de la créature."


weil


"Les mêmes mots (ex. un homme dit à une femme : je vous aime) peuvent être vulgaires ou extraordinaires, selon la manière dont ils sont prononcés. Et cette manière dépend de la profondeur de la région de l'être d'où ils procèdent, sans que la volonté y puisse rien. Et, par un accord merveilleux, ils vont toucher, chez celui qui écoute, la même région. Ainsi celui qui écoute peut discerner, s'il a du discernement, et seulement à cette condition, ce que valent ces paroles. Ce rapport est aussi celui de l'art et du goût. Et celui des deux formes de la foi, celle par laquelle on agit, celle par laquelle on croit."


"La souffrance et la jouissance comme sources de savoir. Le serpent a offert la connaissance à Adam et Ève. Les Sirènes ont offert la connaissance à Ulysse. Ces histoires enseignent que l'âme se perd en cherchant la connaissance dans le plaisir. Pourquoi ? Le plaisir peut-être est innocent à condition qu'on n'y cherche pas la connaissance. Mais il est permis de la chercher dans la souffrance."

S.W., 1941-42.

Libellés : , , ,

jeudi 11 novembre 2010

Cent fois sur le métier...

9170platon


"Tout homme qui a une conviction, quelle qu'elle soit, a un Dieu ; que dis-je, il croit en Dieu. Car toute conviction postule l'absolu ou y supplée." (Cioran, 1959)


"L'obéissance est un besoin vital de l'âme humaine. Elle est de deux espèces : obéissance à des règles établies et obéissance à des êtres humains regardés comme des chefs. Elle suppose le consentement, non pas à l'égard de chacun des ordres reçus, mais un consentement accordé une fois pour toutes, sous la seule réserve, le cas échéant, des exigences de la conscience. Il est nécessaire qu'il soit généralement reconnu, et avant tout par les chefs, que le consentement et non pas la crainte du châtiment ou l'appât de la récompense constitue en fait le ressort principal de l'obéissance, de manière que la soumission ne soit jamais suspecte de servilité. Il faut qu'il soit connu aussi que ceux qui commandent obéissent de leur côté ; et il faut que toute la hiérarchie soit orientée vers un but dont la valeur et même la grandeur soit sentie par tous, du plus haut au plus bas.

L'obéissance étant une nourriture nécessaire à l'âme, quiconque en est définitivement privé est malade. Ainsi toute collectivité régie par un chef souverain qui n'est comptable à personne se trouve entre les mains d'un malade.


sarkozy2.1174488371


C'est pourquoi, là où un homme est placé pour la vie à la tête de l'organisation sociale, il faut qu'il soit un symbole et non un chef, comme c'est le cas pour le roi d'Angleterre ; il faut aussi que les convenances limitent sa liberté plus étroitement que celle d'aucun homme du peuple. De cette manière, les chefs effectifs, quoique chefs, ont quelqu'un au-dessus d'eux ;

idée que l'on trouve, rappelons-le, chez Maurras : la religion sert, ou devrait servir, à protéger les faibles des forts, à limiter le pouvoir des forts.

d'autre part ils peuvent, sans que la continuité soit rompue, se remplacer, et par suite recevoir chacun sa part indispensable d'obéissance.

Ceux qui soumettent des masses humaines par la contrainte et la cruauté les privent à la fois de deux nourritures vitales, liberté et obéissance ; car il n'est plus au pouvoir de ces masses d'accorder leur consentement intérieur à l'autorité qu'elles subissent. Ceux qui favorisent un état de choses où l'appât du gain soit le principal mobile enlèvent aux hommes l'obéissance, car le consentement qui en est le principe n'est pas une chose qui puisse se vendre.

Mille signes montrent que les hommes de notre époque étaient depuis longtemps affamés d'obéissance. Mais on en a profité pour leur donner l'esclavage." (S. Weil, 1943)

Où l'on touche de nouveau du doigt les limites de la Ve République, qui, alors même qu'elle était dirigée par un catholique, ne manquait pas de jouer sur « l'appât du gain » et sur l'achat du consentement. (Je rappelle que L'enracinement, dont ce texte est issu, est à l'origine écrit pour alimenter les idées d'organismes tels que le CNR, dont le programme aura une influence sur les constitutions des IVe et Ve Républiques.) En ces temps de commémoration gaullienne, il faut bien rappeler que le ver est dans le fruit depuis longtemps.

(D'ailleurs, à suivre S. W., capitalisme et démocratie sont tout bonnement antithétiques. On retrouve de nouveau les ambiguïtés du gaullisme triomphant : il y a eu consentement, et c'est pour ça que ça a à peu près fonctionné. Mais ce consentement était aussi un consentement à la croissance, à la « modernisation », au confort... à l'esclavage - ce dont de Gaulle était par moments douloureusement conscient.)

Cette théorie du consentement rappelle par ailleurs celle plus « laïque » de Lévi-Strauss. Laïque d'intention, mais, sans même recourir à la phrase très intéressante mais générale de Cioran mise ici en exergue, il faudrait voir si l'échange de réciprocités qui selon Lévi-Strauss fonde l'État, peut être mis au point sans une clé de voûte, sans une sorte d'absence supérieure de réciprocité : "Il faut qu'il soit connu aussi que ceux qui commandent obéissent de leur côté." - à un moment ils obéissent à Dieu, et ce ne peut plus être la même réciprocité. Rappelez-vous Bernanos : "Entre nous, il n'est qu'échange, Dieu seul donne, lui seul." Ce n'est pas que Dieu ne soit pas dans une relation d'échange avec le détenteur du pouvoir, une sorte de système de garanties réciproques de légitimité, c'est que Dieu, lui, peut simplement donner, sans réciprocité (et pas seulement, bien sûr, au détenteur du pouvoir) : c'est cette possibilité qu'il a de s'extraire du système de réciprocités qui lui permet de le « tenir ».

(Dans une société hiérarchisée, à l'autre extrémité de l'échelle on peut trouver celui qui reçoit sans donner : le renonçant indien en est le prototype, et son rôle est essentiel dans la perpétuation de la société indienne. C'est le fait qu'il ne donne pas, qu'il ne participe pas au système de réciprocités qu'est la société, qui lui fait participer au maintien de ce système.)

Revenons à la comparaison entre Simone Weil et Lévi-Strauss, et émettons l'hypothèse que si les Sauvages semblent pouvoir dans certains cas (il faut être prudent) se passer d'une clé de voûte supérieure, c'est parce que la séparation entre sacré et profane, à laquelle je faisais allusion ici-même, Durkheim à l'appui (encore un juif pas très juif... c'étaient les grandes heures du judaïsme français), n'est pas la même chez eux, voire que cette distinction est inopérante : le Sauvage vit dans le sacré, dans la cérémonie... dans un système plus égalitaire, qui n'a pas besoin d'être verrouillé en haut et en bas à la fois parce qu'il n'y a pas vraiment de haut et de bas, et parce que le sacré est d'abord présent en chacun des membres de la société.

Laurent James, dans une conférence récente, détaillait les diverses personnifications et fonctions du pouvoir - guerrier, religieux... - dans les sociétés traditionnelles (au sens large). Il s'agit là d'une histoire non linéaire et qu'on ne peut résumer en deux mots : j'émets simplement l'hypothèse que hiérarchisation de la société et distinction des domaines profane et sacré sont liées. Cette distinction pouvant prendre des formes très différentes selon les lieux et les époques. Mais il est bien évident qu'une société comme la nôtre, qui officiellement ne veut pas de sacré, qui officiellement est égalitaire (avec des modalités différentes entre par exemple l'égalitarisme français et l'égalitarisme anglo-saxon, cf. Dumont), finit par se priver d'outils pour comprendre ce que sont le consentement - un comble pour des « démocraties » ! - et l'obéissance, les synthèses du type protestant et/ou kantien (la loi morale en moi...) ne pouvant, malgré leurs mérites, combler tous les trous fait par la modernité.


tumblr_lbaaechgis1qerud1o1_500


« Concluons ». De Platon (et la phrase de Cioran par laquelle j'ai commencé est une sorte de "Nous sommes tous platoniciens") à Guénon la pensée de la hiérarchie est aussi connue qu'elle est forte et cohérente. Via quelqu'un comme René Daumal, qui a lu Guénon et l'a fait lire à Dumont ainsi probablement (mais j'attends une preuve...) qu'à Simone Weil, cette pensée continue à se diffuser au XXe siècle. Il n'est d'ailleurs pas exclu que de Gaulle ait rencontré personnellement Guénon... dans le salon de Daniel Halévy, quai de l'Horloge, en plein centre de Paris, puisque tous deux le fréquentèrent (S. Laurent, Daniel Halévy, Grasset, 2001, pp. 316-317) à peu près à la même période. Ce serait intéressant d'en avoir confirmation... Bref, l'idée est de revisiter, comme le fait brillamment Simone Weil, l'idée de consentement, qui ne peut qu'évoquer la démocratie, avec l'appui de l'idée de hiérarchie (et réciproquement...). Ceci, comme je l'ai signalé avec mes modestes souvenirs et moyens, en parvenant à inclure dans ce qui pourrait être une théorie du pouvoir ceux qui me semblent, à tort ou à raison, rester les parents pauvres des pensées de la hiérarchie et de la tradition, les Sauvages. Parce qu'ils le valent bien...


tumblr_l6a0x4sqmx1qb2dp9o1_500


tumblr_lb0dc4b8nt1qzn3qto1_500

Libellés : , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

dimanche 11 avril 2010

Foutre...

(Ajout le lendemain.)


...j'aurais pu y penser plus tôt : le péché originel, c'est l'absence du don / contre-don, tout simplement.

Lorsque l'on fait référence au péché originel, on évoque souvent (avec d'ailleurs, semble-t-il, une certaine imprécision de langage) la néoténie , i.e. la longue incapacité du petit d'homme à survivre, se nourrir, s'occuper de lui-même, par rapport aux petits des animaux, bien plus vite autonomes.

Dans le texte qui inaugure ses Idées politiques (1937, réédité par Fayard en 1968, ce qui s'appelle aller à contre-courant), Maurras entend illustrer la nécessité de la hiérarchie par un tableau du nouveau-né, dont voici quelques extraits (p. 17-18 ; je ne signale pas les coupures) :

"Au petit homme, il manque tout. Le peu qu'il a d'instincts est impuissant à lui procurer les soins nécessaires, il faut qu'il les reçoive, tout ordonnés, d'autrui.

Il est né. Sa volonté n'est pas née, ni son action proprement dite. Il n'a pas dit Je ni Moi, et il en est fort loin, qu'un cercle de rapides actions prévenantes s'est dessiné autour de lui. Le petit homme presque inerte [c'est bien un sourd qui écrit ça…], qui périrait s'il affrontait la nature brute, est reçu dans l'enceinte d'une autre nature empressée, clémente et humaine.

Son existence a commencé par cet afflux de services extérieurs gratuits. Son compte s'ouvre par des libéralités dont il a le profit sans avoir pu les mériter, ni même y aider par une prière, il n'en a rien pu demander ni désirer. Des années passeront avant que la mémoire et la raison acquises viennent lui proposer aucun débit compensateur. Cependant, à la première minute du premier jour, quand toute vie personnelle est fort étrangère à son corps, qui ressemble à celui d'une petite bête, il attire et concentre les fatigues d'un groupe dont il dépend autant que sa mère lorsqu'il était enfermé dans son sein.

Cette activité sociale a donc pour premier caractère de ne comporter aucun degré de réciprocité. Elle est de sens unique, elle provient d'un même terme. Quant au terme que l'enfant figure, il est muet, infans, et dénué de liberté comme de pouvoir ; le groupe auquel il participe est parfaitement pur de toute égalité : aucun pacte possible, rien qui ressemble à un contrat. Ces accords moraux veulent que l'on soit deux. Le moral de l'un n'existe pas encore.

On n'en saurait prendre acte en termes trop formels, ni assez admirer ce spectacle d'autorité pure, ce paysage de hiérarchie absolument net."

La démonstration, dont je n'aborderai pas la discussion, est fort claire - et même très classique, la thématique anti-Rousseau, anti-Contrat social, explicite, mais ce qui m'a intéressé est la phrase : "Cette activité sociale a donc pour premier caractère de ne comporter aucun degré de réciprocité." Pour qui s'est accoutumé à la suite de Mauss à voir dans les « figures de la réciprocité », et l'architecture complexe du système du don / contre-don (et je rappelle, comme toujours, que les schémas du contrat et du donnant-donnant n'en sont que des formes non seulement simplistes mais, au moins dans le cas du contrat, dégradées), un des invariants forts de la définition de notre humanité, le lien est vite fait : ce qui manque à l'enfant, c'est la notion de réciprocité, qui justement nous fait humains. Le péché originel, c'est ne pas connaître la relation à l'autre, et ce sera le travail de la société (ou de la culture) que de contrebalancer cette ignorance originelle en insérant l'individu dans des réseaux de réciprocité plus ou moins complexes, jusqu'à des merveilles civilisationnelles comme l'architecture rituelle de la Kula.

J'ai écrit "contrebalancer", et non pas "annuler" ou "faire disparaître", car l'homme aura toujours justement tendance à vouloir s'échapper de ces réseaux : je ne parle pas des besoins normaux de solitude et de repli sur soi, mais de la tentation du « tout pour ma gueule » - c'est bien ce qui s'est passé, au niveau global des sociétés, avec le libéralisme, les robinsonnades, la dégradation du don / contre-don (où l'on doit donner plus que ce qu'on a reçu) en contrat, etc., vous connaissez l'histoire, Sarkozy n'en est qu'un chapitre supplémentaire et particulièrement ridicule, croustillant, consternant… - cette histoire générale de pompiers pyromanes qui font tout pour rendre une société sauvage (pardon pour les Sauvages !) et s'étonnent après qu'elle soit ingérable, ingouvernable, invivable. Et il n'y a pas de lieu de s'étonner que tous les si fiers théoriciens et praticiens du « tout pour ma gueule » aient des comportements d'enfants (pardon pour les enfants !).

Le libéralisme, m'est-il arrivé d'écrire, par son insistance sur les besoins comme par sa volonté d'atomisation de la condition humaine, rapproche l'homme de l'animal (pardon pour les animaux !) : nous en voyons ici un double aspect, à la fois anthropologique et démonologique. De ce point de vue il n'est d'ailleurs nullement exagéré de voir en lui quelque chose de diabolique - ce qui ne signifie certes pas qu'il faille recréer l'Inquisition et envoyer au bûcher tous les Minc et Strauss-Kahn de la terre (veinards de Polonais, ça n'arrive vraiment qu'aux autres, des accidents pareils, je pleurerais de joie si Sarko…).

On ajoutera, à l'autre pôle de l'existence, la possibilité pour Dieu de s'exempter, si j'ose dire, du don/contre-don - c'est la formule de Bernanos que je vous ai citée plusieurs fois déjà : "Entre nous, il n'est qu'échange, Dieu seul donne, lui seul." Cette sortie par le haut du don/contre-don - un don n'appelant pas de contre-don, et, d'ailleurs que pourrait-on rendre à Dieu de plus que la grâce ? on l'accepte si on peut, et on ferme sa gueule - allant tout à fait dans mon sens…



Fort bien, mais on ne peut en rester là. Si l'approche de Mauss a pour grand avantage notamment de puiser dans toutes les régions, spatiales et temporelles, de l'histoire de l'humanité, je l'ai conjointe à une théologie, chrétienne, qui pour riche de sens qu'elle soit, ne peut être considérée comme résumant toutes les autres.

Pourquoi cette interrogation ? Le libéralisme étant une création occidentale, il n'y a rien que de naturel que de le relier - et l'on sait que les liens sont complexes - avec les traditions religieuses occidentales. Mais cela n'évacue pas la question : le libéralisme, ou comment s'en débarrasser, et c'est ici que d'autres cultures, et donc d'autres religions - l'on pense vite à l'Islam - peuvent entrer en scène.

Je suis bien incapable d'aborder ce problème, mais il faut en signaler l'importance, et le hasard (avec de gros guillemets…) de mes lectures, Maurras vendredi soir, Laurent James hier matin (merci à M. Cinéma pour le lien, qui m'avait échappé) ne peut que m'y inciter.

Je vous recommande la lecture intégrale de ce texte,

dont je souhaiterais certes qu'il comporte moins de « évidemment » (je suis désolé, l'expérience prouve que c'est souvent lorsque l'on dit ou écrit cet averbe que les choses ne sont pas si évidentes - ce qui ne signifie pas non plus qu'à chaque fois que Laurent James l'emploie ce soit pour dire une bêtise ou une erreur),

qui comporte des contresens sur l'oeuvre de Muray, lui attribuant des pensées que justement il critique,

mais qui est très riche d'indications, et a l'intérêt, au moins pour moi, de se situer sur l'autre versant de mes réflexions : lorsque je triture un concept comme celui de nation, je m'arrête souvent au stade où l'on pourrait imaginer d'autres communautés - notamment religieuses. L'optique de L. James est autre, puisqu'il part de la Tradition (guénonienne), et ne rencontre la nation qu'après coup :

"La lente élaboration historique du concept de nation a été un des principaux ennemis de la mission catholique durant dix-huit siècles (je ne crois pas qu’il ait existé beaucoup de Rois ou d’Empereurs en Europe qui n’aient considéré le Pape comme autre chose qu’un rival). Ce sont les francs-maçons, les juifs talmudistes et les bourgeois commerçants qui imposèrent définitivement en France la nation dans son sens moderne ; et aujourd’hui, ce sont les mêmes qui veulent la détruire ! Ce n’est pas parce que ces messieurs ont changé d’avis, que Benoît XVI et moi-même devons immédiatement changer le nôtre ! On n’est pas à leur botte ! Ceci dit, si l’on cherche des êtres humains dans le milieu de la politique aujourd’hui, il est évident qu’il n’y a que chez les nationalistes que l’on a des chances d’en trouver (...) Personnellement, le rôle de la nation ne me semble pas être particulièrement crucial dans le programme de rénovation intégrale qui doit être mis en œuvre. (...) L’Empire est allé trop loin dans l’atomisation du genre humain : il est trop tard pour en appeler à une quelconque communauté sociale de rassemblement. Le seul salut possible consiste à opposer une solitude transcendantale de sens ascendant à la solitude nihiliste conglomératique imposée par le système ultra-libéral. Etre seul sans soi avec Dieu, plutôt qu’être seul sans Dieu au milieu des autres."

D'où l'importance de l'Islam :

"L’Islâm possède un atout majeur, une spécificité qu’aucune autre religion n’a jamais eue auparavant : il croit si fort en Dieu qu’il ne croit pas en l’homme. Voilà pourquoi son succès va grandissant de jour en jour. Ne pas croire en l’homme est en effet la seule manière d’apprêter les fastes du Jugement Dernier dans une époque où l’homme est entièrement démonisé. L’Islâm est donc la religion la plus à même de combattre l’Empire avec efficacité, puisque celui-ci repose justement sur la négation de l’être humain. Le combat se fait à armes égales."

Précisément, on ne comprend pas très bien pourquoi, avec de telles prémisses, il est si « évident » que les milieux nationalistes soient les seuls pourvoyeurs d'« êtres humains », même si ce n'est pas nécessairement faux. Est-ce de plus compatible avec ces idées sur l'Islam ? N'y a-t-il pas là presque une pente glucksmanienne, faisant se rejoindre islamisme et nihilisme ? - « Évidemment », ce n'est pas la même chose, mais jusqu'à quel point peut-on fonder un espoir sur la non-croyance en l'homme ? A suivre...



Ajout le 12.04 :
Un bref échange de mails avec L. James, que je remercie pour sa disponibilité, m'a fait recueillir la précision suivante :

"Je n'ai jamais voulu dire que les milieux nationalistes soient les seuls pourvoyeurs d'êtres humains, mais que si un être humain voulait faire aujourd'hui de la politique réelle et concrète, il ne pourrait se retrouver que dans le camp nationaliste (ou celui du PAS [Parti Anti-Sioniste, note de AMG]), ce qui n'est pas la même chose. Les raisons en sont humaines et sociologiques, et non pas principielles. Cela n'était pas vrai il y a 5 ans, et cela ne sera peut-être plus vrai dans 3 ou 4 ans."

Dont acte, j'avais résumé un peu à la truelle la pensée de L. James sur ce point. La difficulté me semble-t-il, et j'évoque ici la difficulté de notre situation, est la suivante : il y a un truc, qui s'appelle la nation, qui est une création historique récente, contemporaine de nombreuses horreurs humaines et spirituelles, mais qui a par moments fonctionné - il suffit de voir comment certains anti-nationalistes, internationalistes d'extrême-gauche ou traditionnalistes (dans un sens plus maistrien que guénonien) de droite la regrettent aujourd'hui qu'elle s'étiole. Je n'ai jamais quant à moi prétendu que la nation était l'horizon indépassable de l'humanité, je me suis au contraire efforcé de rappeler aussi souvent que je l'estimais nécessaire, qu'il y avait eu, si j'ose dire, de l'humanité avant. Le problème est que l'on ne sait pas quelle humanité il y aura après, et que, pour reprendre ce que disait Chaunu, "on ne sait pas quoi mettre à la place" de la nation - en tout cas, Chaunu et moi, L. James a plus de suggestions à faire - ceci dit, je précise au cas où, sans ironie aucune.

De ce fait, nous nous trouvons ici devant des « alternatives » assez analogues à celles qui ont fleuri dans les courants révolutionnaires de gauche au fil du XXe siècle, que les termes de réformisme, politique du pire, etc, ont pu illustrer. Et il ne faut pas plus schématiser ces « vieux » débats que les positions respectives de L. James et de bibi, qui sont sans doute plus proches d'ailleurs qu'il n'y paraît. Si vous voulez, je suis tout à fait conscient que la nation disparaîtra un jour - le verrai-je moi-même, c'est autre chose -, je souhaite seulement que cela se fasse sans trop de dégâts, et que ce qui arrive après soit mieux, ce qui n'est pas impossible, mais n'est pas franchement gagné.

D'où l'importance de savoir ce que nous sommes en train de perdre (et à quel point), afin d'essayer de comprendre si cela peut être remplacé, sous quelle forme, si on jette le bébé avec l'eau du bain ou si, la société ayant horreur du vide, elle parviendra à pourvoir à peu près bien à ses besoins principaux, etc. La difficulté (bis) étant de se situer à la fois du point de vue de ce que nous connaissons ou croyons connaître, la nation, parce que cela reste notre donné actuel, et du point de vue de ce qui arrive.

- Sur l'Islam, et en l'occurrence sa négation de l'homme par rapport à celle effectuée par le libéralisme, on peut faire le même type de raisonnements. Je laisse de plus compétents que moi en la matière les préciser, tout en maintenant pour l'heure ce qui était non pas une objection en tant que telle, mais une réserve : que peut-on fonder sur une non-croyance en l'homme ? - A quoi s'ajoute la question, mais je ne l'aborderai pas aujourd'hui : comment être seul avec Dieu ?

Libellés : , , , , , , , , , , , , , ,