vendredi 5 juin 2009

Fais ce que je dis... : Le libéral nu.

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Je vous avais promis il y a déjà trois mois des éclaircissements sur « la solidarité d'origine et de fait entre l'Etat moderne, l'individu moderne, le capitalisme ». Il va s'agir surtout de choses connues, mais que l'on a tendance à oublier, ou dont on ne perçoit pas assez les conséquences.

On sait par exemple le rôle qu'a joué l'Etat moderne dans l'unification des territoires des différentes nations, qu'à une plus grande stabilité des frontières a correspondu un essor des moyens de transports, dont le symbole est le train, essor qui a permis ou amplifié la création de marchés intérieurs homogènes. Dans le même temps, les décantations successives du concept de nation ont mis l'accent sur la continuité passé-présent, produisant une homogénéité temporelle, symétrique de l'homogénéité spatiale du marché. Double homogénéité à laquelle il faut ajouter l'égalité de principe entre les individus qui forment la nation - a contrario, une société hiérarchisée, où les relations entre les classes sont codées, pose de facto de nombreuses limites à l'extension du marché.

Tout cela je le répète est connu, et par exemple décrit avec subtilité (car l'individualisme joue ici un rôle pour le moins complexe) dans le chapitre « Le retour du politique » du livre de M. Gauchet, L'avènement de la démocratie II. La crise du libéralisme. (Gallimard, 2007, pp. 161-208), auquel je me permets de vous renvoyer. (Je profite de l'occasion pour faire une petite mise au point sur « Marcel et moi » à la fin de ce texte.)

Ce n'est en même temps là « que » une manifestation tardive, quoiqu'essentielle, du processus de constitution de l'Etat moderne, processus qui débute dès la fin du Moyen Age. Je ne peux toujours pas vous offrir une synthèse sur la question, mais un trait essentiel de cette histoire est la séparation progressive (non sans heurts, va-et-vients, paradoxes, décrits par M. Gauchet) de l'Etat du reste de la société, qui devient elle-même dans le même mouvement, on le sait, la « société civile ».

C'est précisément un paradoxe constitutif de cette mécanique de séparation que je voudrais aujourd'hui décrire.


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Embrassons hardiment l'ensemble des penseurs politiques européens des XVIIe-XIXe siècle, en laissant de côté ces deux cas particuliers toujours gênants que sont Hobbes et Rousseau, que constatons-nous ? Une préoccupation quasi-constante pour limiter la place de l'Etat. Mais si on la limite, c'est qu'il en a une, c'est aussi simple que ça, et c'était là, depuis la fin du Moyen Age, la nouveauté. Je vous renvoie à l'excellent petit livre de Michel Senellart, Machiavélisme et raison d'Etat, XIIe-XVIIIe siècles, PUF, coll. « Philosophies », 1989, pour plus de détails sur cette intéressante histoire qui se déroule, pour prendre une périodisation quelque peu atypique par rapport à nos schémas de pensée habituels, entre le XIIe et le XVIIe siècles. Résumons cette histoire à grands traits et, comme c'est l'usage à ce comptoir, dans un esprit inspiré par Louis Dumont.

Prenons une société traditionnelle, en l'occurrence la société féodale occidentale. Ce n'est pas que l'Etat n'a pas de fonction propre, le prince des devoirs caractéristiques, etc. L'important, c'est que la société dans l'ensemble, Etat compris, est organisée suivant certains principes (religieux, hiérarchiques...), qui, au moins en théorie, s'imposent à tous. L'Etat a des fonctions particulières, oui, mais il est imbriqué à l'ensemble de la société.

Pour de multiples raisons, la « dynamique de l'Occident » va amener petit à petit à constituer l'Etat comme un domaine séparé du reste de la société. Comme on sait - et là encore, M. Gauchet l'explique très bien - c'est en utilisant les thèmes religieux traditionnels que l'Etat va s'émanciper et se constituer son domaine propre, ce sera une des fonctions historiques de la monarchie de droit divin : c'est en utilisant la thématique religieuse que le pouvoir royal gagnera, de fait, son autonomie, sur laquelle on ne pourra plus, par la suite, revenir.

Il est très important de noter ici que ce mouvement est contemporain des premières pensées d'un domaine économique lui-même autonome par rapport au reste de la société. M. Senellart le démontre, ce sera, reprenons les mêmes termes, la fonction historique du mercantilisme.

A la fin du XVIIe siècle l'essentiel du travail est déjà fait : l'Etat moderne, tout imprégné qu'il soit de souveraineté religieuse, n'est plus partie intégrante de la société, il est devenu un métier à part (citons M. Sennellart : "On voit s'esquisser..., dans le discours sur l'art de gouverner, la transformation de l'office du prince, centré traditionnellement sur ses devoirs, en « métier de roi » (Louis XIV) fondé sur un savoir propre. Mutation qui correspond, avec la montée de l'absolutisme, aux progrès de l'Etat administratif." (p. 57)). Et du sein de ce que l'on n'appelle pas encore la « société civile » - les vieilles féodalités ne sont plus dans le sens de l'histoire, mais elles sont toujours en place, encore puissantes. Ce sera, au moins en France, le travail du XVIIIe siècle de les faire pourrir, avant de leur donner le coup de grâce en 1789 - émerge ce curieux domaine qu'on appelle l'économie.

Oui, à la fin du XVIIe siècle l'essentiel du travail est déjà fait : les penseurs du XVIIIe siècle, et notamment ceux que l'on appelle les premiers libéraux, arrivent sur un terrain déjà bien déblayé. Ce qui ne veut pas dire que leur apport n'est pas significatif, loin s'en faut : ils vont justement, par leurs analyses et leurs prescriptions (pas toujours aisées à distinguer les unes des autres : tout réalistes proclamés qu'ils soient, les libéraux (les « premiers » comme leurs successeurs) prennent souvent leurs désirs pour des réalités et confondent allègrement faits et valeurs), formuler explicitement ce qui était dans l'air sans que l'on en ait bien conscience, et accélérer ainsi l'évolution en cours.


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Ils le feront par le versant « société », par le versant « économie », qu'ils vont sinon assimiler complètement l'un à l'autre, du moins rapprocher autant que faire se peut, mais ils savent que le versant « Etat » n'en existe pas moins. Sentent-ils qu'en se concentrant sur la société ils accentuent la séparation Etat-société que les siècles précédents avaient contribuée à créer ? Je ne connais pas assez de première main ces auteurs pour l'affirmer, mais ma thèse du jour est la suivante : de façon plus ou moins consciente, si, entre le XVIIe (Locke) et le XIXe (avant, pour nous donner un point de repère, que le marxisme ne prenne de l'importance), les auteurs libéraux passent leur temps à dire qu'il faut que l'Etat en fasse le moins possible et se contente de créer les conditions pour que la société et le marché, la main invisible dans la culotte, s'éclatent comme larrons en foire, ce n'est pas seulement pour une raison basique de cohérence sur point fondamental de la doctrine : c'est aussi parce qu'ils savent, ou qu'ils sentent, non sans crainte, non peut-être sans un certain plaisir, que dans la pratique le mouvement historique auquel ils participent donne à l'Etat plus d'importance qu'il n'en avait auparavant.


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Cette ambiguïté constitutive, il faut en décrire les différents aspects, tout en notant qu'ils obéissent tous au même schéma. Au niveau théorique, on aura recours à l'image d'un pays que l'on coupe en deux. Les deux parties peuvent fonctionner en harmonie, ou dans l'indifférence mutuelle, mais il est désormais possible que l'un des deux envahisse l'autre, ce qui était par définition impossible auparavant. L'Etat médiéval, pour reprendre notre exemple (et ce n'est pas le même Etat que dans d'autres sociétés primitives ou traditionnelles, faut-il le préciser...), avait je le répète des fonctions, mais il restait dans sa finalité imbriqué, j'allais écrire, dilué, dans une organisation d'ensemble qui le structurait.

Au niveau historique : que ce soit sur le versant positif (la constitution du marché interne, avec notamment les investissements massifs faits pour désenclaver certaines régions et pour mettre au point un réseau de transports sur l'ensemble du pays (ceci d'ailleurs sans même évoquer, je vous renvoie à Braudel sur ce point, le rôle de l'Etat dans le financement des grandes expéditions commerciales et colonisatrices qui procurèrent tant d'argent et de produits à l'Occident)), ou sur le versant négatif (la mise au pas des, ou de certaines des hiérarchies traditionnelles), on sait bien que c'est d'abord par une grande augmentation de la responsabilité et des charges de l'Etat que s'est traduite la séparation de l'Etat et de la « société civile ».

On répondra : et les banquiers, et les entrepreneurs ? Sans chercher à savoir qui fut, pour tel ou tel investissement, à l'origine et qui contribua le plus à le mener à bien, il faut répondre deux choses, qui recouvrent d'ailleurs encore une fois les aspects positif et négatif du processus. D'un point de vue « négatif », il faut bien insister sur le fait que quel qu'ait pu être le rôle moteur de certaines personnes privées, rien n'aurait pu se faire, sur un plan global, sans une action forte de la part des Etats. D'un point de vue « positif », c'est-à-dire en envisageant le processus dans sa cohérence d'ensemble, il est précisément illusoire de séparer rigoureusement collectivités publiques et personnes privées. Citons une troisième fois F. Fourquet :

"Le capitalisme n’est pas pensable sans l’État ; un capitalisme sans État, c’est comme un sourire sans chat ; on ne peut même pas parler de « symbiose » comme s’il s’agissait de deux entités distinctes, l’une économique et l’autre politique, qui se seraient formées séparément et auraient passé une alliance ou décidé de vivre ensemble ; il y a inhérence réciproque : dès leur naissance au Moyen Âge, l’État est dans le capitalisme et le capitalisme dans l’État ; ensemble ils forment une seule et même entité sociale."

Il n'y a là aucune contradiction avec la séparation de l'Etat et de la « société civile », il n'y aurait contradiction que si justement l'on assimilait société et « société civile ». Rappelons-le encore, c'est au même moment que l'Etat se sépare de la société et qu'un domaine appelé « économique » de la société se « constitue », ou en tout cas fait l'objet de théorisations. L'Etat se sépare bien de la société dans son ensemble, en tant que, comme la société médiévale, elle était fondée sur une structuration de différents niveaux, politiques, culturels, religieux..., mais c'est le même mouvement qui aboutit à la constitution de la société civile, qui certes fait face à l'Etat, mais dont les traits ne sont pas indépendants de ceux de l'Etat.

(Pour reprendre mon exemple - qui vaut ce qu'il vaut - d'un pays séparé en deux : les frontières communes de chacun des nouveaux pays ne sont pas indépendantes l'une de l'autre, elles ne sont pas même liées : elles sont définies l'une par l'autre.)


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Il n'y a donc aucun problème à constater que certains, banquiers ou entrepreneurs, naviguent entre Etat et société civile, il n'y a rien d'étonnant à ce que ces deux domaines d'activités, nés en même temps, collaborent. Comme je l'ai déjà expliqué, que certains parmi les entrepreneurs soient ici victimes d'une illusion d'optique est un autre problème, qui n'affecte pas la nature essentiellement incestueuse de la relation entre Etat et société civile.

(En revanche, les slogans du type « moins d'Etat » ont plus de cohérence (je n'ai pas dit plus, ni d'ailleurs moins, de valeur), venant des parangons de la société civile (première manière, pas ce que l'on désigne aujourd'hui sous ce terme), lorsqu'ils s'attaquent à l'autre aspect de l'Etat, l'Etat comme « représentant du peuple ». Dans le cas français, on sait qu'il a fallu, pour parachever la révolution anti-féodale, accentuer l'importance du versant politique de l'Etat, faire des promesses sur son aspect de représentation de la société. Le processus est ici différent : il a fallu le faire, cela est d'une grande importance pour l'histoire de France (notamment), mais ce n'était pas une nécessité logique comme celle qui lie Etat et société civile. L'enculisme occidental à la Bentham n'a pas besoin d'un Etat représentant le peuple, il s'en fout complètement, et bien sûr, cela a plutôt tendance à le déranger que l'Etat soit aussi cela, que l'édifice global repose, tant bien que mal, sur trois piliers et non deux.


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Il faut toujours avoir cette distinction en tête lorsqu'on entend des critiques contre l'Etat. De même d'ailleurs, bien évidemment, pour ce qui est de ceux qui se veulent à la fois anti-capitalistes et pro-Etat Providence, qui simplifient abusivement le problème.)


Revenons pour finir à nos idéologues libéraux. Il faut je crois éviter autant que possible de formuler les choses en termes freudiens : culpabilité, inconscient, dénégation... même si cela ne serait pas nécessairement faux pour certains de ces auteurs. C'est l'ambiguïté logique qui est intéressante, pas l'éventuelle mauvaise foi de tel ou tel grand (ou moyen) penseur. Pour que la main invisible fonctionne, il faut l'Etat : il le faut d'un point de vue logique, il l'a fallu d'un point de vue historique (ce qui veut d'ailleurs dire que la main invisible est bien peu efficace par elle-même, mais passons.) Les premiers à avoir appelé l'Etat à leur secours, finalement, les premiers « assistés », ce sont les libéraux (et l'on sait qu'ils ne sont toujours pas les derniers à pleurer maman en cas de problème.) De ce point de vue, donc, leurs appels continuels à la limitation du rôle de l'Etat ne sont pas qu'une conséquence logique de leur croyance à l'harmonie de la société débarrassée des tutelles traditionnelles (harmonie on le sait éventuellement perverse : la fable des abeilles, « vices privés, vertus publiques »...), ils sont aussi, pour employer un terme neutre, la prescience de ce que le système qu'ils prônaient impliquait, avant eux - ce processus de séparation de l'Etat et de la société, ils ne l'ont pas inventé - et plus encore après - ce processus, ils y ont largement contribué - : in fine, des capacités inédites d'extension de l'Etat.


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Quelques remarques :

- ici comme dans d'autres domaines, chacun à sa façon Hobbes et Rousseau « écrivent tout haut ce que leurs contemporains osent à peine écrire tout bas », le premier en appelant de ses voeux un Etat fort comme seule « réponse » à la société laissée à elle-même, le second en cherchant à briser cette séparation Etat / société civile et en voulant retrouver la société dans son ensemble derrière la seule société civile ;

- M. Senellart donne quelques indications dans ce sens, il doit y avoir des livres sur le sujet : la statistique apparaît en même temps que l'Etat moderne. Le jésuite Giovanni Botero, auquel est consacré une grande partie de son livre, est ainsi à la fois un fondateur de la raison d'Etat moderne (ou de la raison d'Etat de l'Etat moderne) et un des initiateurs de la statistique. Je m'efforcerai de toutes façons de préciser certains points abordés ici à la hussarde, notamment sur la constitution du domaine de « l'économie », je voulais aujourd'hui insister sur cette espèce d'aveuglement sur soi qui est à la naissance du libéralisme.


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Ici, d'ailleurs, je suis tout à fait dans la ligne de Michéa : libéralisme politique = libéralisme économique...

- enfin, sur L'avènement de la démocratie II. La crise du libéralisme, et sur Marcel Gauchet : ce livre, ainsi que le tome 1, La révolution moderne, est plein d'enseignements et traite de sujets très proches de mes principales thématiques. Il me pose néanmoins, outre la longueur des citations que le style de l'auteur m'imposerait, toujours le même genre de problème : les raisonnements et thèses de Marcel Gauchet sont à la fois, donc, très proches de ce que j'essaie de développer ici, et, parfois, très éloignés (même si, par rapport aux textes des années 70 et du début des années 80, la diminution des piques anti-marxistes d'une part, qui « droitisaient » quelque peu, au moins en apparence, leur contenu, la perplexité grandissante de l'auteur devant l'évolution des démocraties d'autre part, font que je me reconnais sensiblement plus dans les deux tomes de L'avènement de la démocratie que dans les travaux contemporains ou préparatoires au Désenchantement du monde). Cette porosité entre des thèses que je soutiens et d'autres qui me semblent plus discutables - parfois au sein d'une même phrase, parfois au détour d'un simple adjectif - fait que, pour ces livres comme pour d'autres textes de Marcel Gauchet, il m'est toujours difficile de les traiter pour eux-mêmes, tant le travail d'analyse devrait être serré et laborieux.

Ceci dit, mon objection de base est en elle-même simple : il me semble que M. Gauchet a une vision trop statique, trop unilatérale, des sociétés traditionnelles (un peu comme Castoriadis d'ailleurs). Il se peut bien sûr, me répondra-t-on que ce soit moi qui les idéalise quelque peu... Quoi qu'il en soit, il m'est, pour toutes ces raisons, plus aisé de creuser de mon côté la découverte et l'analyse de ces sociétés - diverses par ailleurs... -, tout en utilisant ce qui me semble fécond dans les diagnostics de M. Gauchet, c'est-à-dire pas mal de choses, que de me lancer dans une longue analyse de ses livres.


A suivre... Bonne sieste !


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mercredi 10 mai 2006

Le beurre et l'argent du beurre (Benjamin Constant au pays des pédés - Mon "désespoir collectif" dans ton cul).

Ajouts le 16.05.et le 01.06




"Je ne dis pas pour cela qu'on quitte Sodome,
Je permets par-ci, par-là,
Qu'on puisse foutre son homme !
Mais je tiens qu'il est brutal
D'en faire son capital
Comme l'on fait à Rome."

(Charles Collé.)



Suite à la lecture cursive d'un récent (2003) document de propagande,

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on a jugé utile de préciser quelques aspects de la notion de communautarisme, auparavant abordée surtout sous l'angle polémique. Ceux qui ont les idées claires sur le sujet s'abstiendront tout aussi bien de lire cette étude. Le document a moins été choisi pour ses qualités et ses défauts propres que pour son caractère exemplaire et pour les généralisations qu'il inspire.

Il y a des contradictions dynamiques, fécondes - que l'on appelle, parfois abusivement, "dialectiques" - et des contradictions statiques, ou paralysantes : des impasses. Je me propose de montrer que le communautarisme gay repose sur un grand nombre de ces impasses, impasses dans lesquelles qui plus est il s'efforce d'égarer la société dans son ensemble.

Précisons une bonne fois pour toutes que tout n'est pas mauvais dans ce dictionnaire, que l'on y apprend beaucoup de choses - j'en utiliserai d'ailleurs quelques-unes. Si certains articles ne sont pas loin du délire (Outing, Philosophie...), c'est un ensemble que je vais juger, avec les risques d'imprécision que cela comporte.

Il y a une première contradiction à la base du projet : les auteurs s'appuient souvent sur les travaux de Michel Foucault, lequel a montré, et je serai plutôt enclin à l'accepter, que l'"homosexuel" est un concept récent (XIXè siècle). Auparavant l'on séparait beaucoup plus la personne et ses actes, ce qui ne signifie pas qu'il n'y avait pas d'individus aux penchants uniquement homosexuels, d'hommes efféminés, ni d'actes cruels commis à leur encontre. Mais à partir du XIXè se constituerait un "type" homosexuel, on se mettrait à rechercher dans la personne les racines de son homosexualité, on relierait ce qu'elle fait à des traits de caractère et réciproquement, etc. - par conséquent, en toute rigueur, un dictionnaire de l'homophobie ne devrait concerner que les deux derniers siècles (et il y aurait déjà du boulot). Elargir la notion d'homophobie à toute l'histoire est un abus de langage, que l'on peut admettre s'il s'agit de ne pas devoir intituler le livre "Dictionnaire des pratiques et pensées négatives à l'égard des comportements et des individus homosexuels", mais qui bien sûr tend à accréditer l'idée que l'homophobie est éternelle, et à assimiler abusivement des condamnations portées sur des actes à des condamnations portées sur des catégories de personnes (cf. par exemple l'article Paul). Ce glissement est plus ou moins remarquable et gênant selon les auteurs et les articles.

Mais soyons bonne pomme, considérons qu'il ne s'agit en somme que d'une commodité de langage due aux conditions historiques de l'émergence du vocabulaire relatif à l'homosexualité, et attaquons tout de suite la première vraie contradiction, très clairement (d)énoncée par Louis Dumont dès 1978 :

"On parle beaucoup de "différence", de la réhabilitation de ceux qui sont "différents" d'une façon ou de l'autre, de la reconnaissance de l'Autre. Ceci peut signifier deux choses. Dans la mesure où c'est affaire de "libération", de droits et de chances égaux, de l'égalité de traitement des femmes, ou des homosexuels, etc. - et telle semble être la portée principale des revendications présentées au nom de telles catégories -, il n'y a pas de problème théorique. Il faut seulement faire remarquer que, dans un traitement égalitaire de ce genre, la différence est laissée de côté, négligée ou subordonnée, et non "reconnue". (...)

Mais il se peut qu'il y ait davantage dans ces demandes. On a l'impression qu'elles présentent aussi un autre sens plus subtil, la reconnaissance de l'autre en tant qu'autre. Ici je soutiens qu'une telle reconnaissance ne peut être qu'hiérarchique (...). Ici, reconnaître est la même chose qu'évaluer ou intégrer (...). Un tel énoncé fait injure à nos stéréotypes et à nos préjugés, car rien n'est plus éloigné de notre sens commun que la formule de saint Thomas d'Aquin : "On voit que l'ordre consiste principalement en inégalité (ou différence : disparitate)." Et cependant c'est seulement par une perversion ou un appauvrissement de la notion d'ordre que nous pouvons croire à l'inverse que l'égalité peut par elle-même constituer un ordre. (...)

Je soutiens ceci : si les avocats de la différence réclament pour elle à la fois l'égalité et la reconnaissance, ils réclament l'impossible. On pense au slogan "séparés mais égaux" qui marqua aux Etats-Unis la transition de l'esclavage au racisme." (Essais sur l'individualisme, Seuil, 1978, pp. 259-260).

Cette dernière formule est bien sûr trop lapidaire, puisqu'il y avait du racisme durant l'esclavage, mais là n'est pas le problème, que j'espère on discerne bien : soit on se bat pour un accès égal aux métiers, aux salaires (je laisse de côté la famille, l'homoparentalité, qui est un autre problème), et dans ce cas on le fait en montrant que l'homosexualité ne compte pour rien, soit on veut être reconnu en tant qu'homosexuel, on veut être compté et compter en tant qu'homosexuel, et dans ce cas on ne peut faire l'économie de jugements à sa propre encontre, et donc, aussi, de jugements négatifs.

On peut le formuler autrement. Dans un premier cas ce que l'on disqualifie habituellement sous le nom de "communautarisme homosexuel" serait un stade associatif intermédiaire entre les individus et l'Etat, le type de "corporations" dont Durkheim appelait de ses vœux le retour dans la préface de la deuxième édition de sa Division du travail social. On verrait un bon exemple de leur efficacité dans un élément apporté par ce dictionnaire, hélas sans chiffres à l'appui : ce serait dans les communautés les moins structurées que le Sida ferait le plus de ravages, et vice-versa. Il est certes du ressort ultime des individus de savoir s'ils veulent se "protéger" lors de leurs relations sexuelles, mais il est aussi évident que pour décider de cela il faut encore qu'ils disposent des éléments nécessaires d'information.

Dans le second cas, on retombe dans les brillantes analyses d'un Muray sur le ressentiment des mouvements communautaristes, les petits égocentrismes étalés sur la place publique, la culpabilisation des autres à partir de choix individuels et privés, etc. Ce qui permet, sans vouloir tomber dans le manichéisme, de dissocier deux critiques du communautarisme, que j'appellerai le versant Taguieff et le versant Muray. Les auteurs du dictionnaire, qui ne se privent pas de confondre les deux versants, ont beau jeu de rappeler aux zélateurs de la République à quel point l'indifférence aux différences (quel langage !) peut masquer des politiques oppressives. Ils ne peuvent en revanche éviter d'étaler à longueur de page leur mesquinerie. (D'une façon générale, et c'est pourquoi je préfère l'approche de l'écrivain à celle du "politologue", il ne s'agit pas tant, dans ces histoires, de protéger notre belle République-si-magnifique-et-si-française, que de barrer la route à des psychologies de groupes décadentes et culpabilisantes.)


Tout cela, grosso modo, les auteurs qui ont participé à ce dictionnaire, les mouvements gays dans leur ensemble, en ont conscience, même si, je viens de le signaler, il leur arrive de biaiser sur ces questions. Aussi voit-on ici se développer une autre stratégie, absente du tableau dressé par Dumont, stratégie d'une ampleur dont je n'avais pour ma part pas conscience.

Toujours sous les auspices de Michel Foucault (notamment), il s'agit maintenant de montrer que l'homosexualité est un vain mot, que l'hétérosexualité aussi, que tout cela est une question d'hétérosexisme [cf. P.-S.]..., bref, il s'agit de dissoudre l'homophobie en dissolvant les identités sexuelles. Cette optique, qui n'est pas tout à fait nouvelle, mais qui est maintenant centrale à en juger par ce dictionnaire, est plus offensive que la précédente, mais elle n'échappe pas me semble-t-il à une contradiction du même type.

Tâchons d'abord d'être clair. Les auteurs prennent appui sur la variété des approches des pratiques homosexuelles selon les sociétés et les périodes historiques, pour en conclure que finalement tout cela, toute cette question d'identité sexuelle est affaire de culture, d'apprentissage, de formation - de dressage, de coercition, etc. (cf. l'article Hétérosexisme). Je ne discuterai pas cette théorie, qui n'est pas notre sujet, je vais même l'admettre pour les besoins du raisonnement. On serait d'abord tenté de répondre que ce n'est peut-être pas la peine de réclamer à corps et à cris des légitimations juridiques (Pacs, mariage, droit de fonder une famille...) si dans le même temps on cherche à montrer que ces légitimations ne reposent que sur un ordre symbolique qui lui-même ne repose sur rien. Dénoncer ce double jeu, comme l'a brillamment fait Muray, est certes salubre, mais ne suffit pas tout à fait, car à cela on peut rétorquer, d'une part que sur ces problèmes les mouvements homosexuels sont justement partagés, d'autre part et surtout qu'il ne s'agit précisément que de donner la même convention juridique à tout le monde. Admettons encore.

Mais on retombe alors dans une impasse. Car cette théorie repose sur une mauvaise compréhension, ou une compréhension alternative, comme le courant, d'une convention dans son rapport avec "la nature". Laissons le Robert nous dire ce qu'il en est d'une convention (je retiens le plus important) :

1/ Accord de deux ou plusieurs personnes portant sur un fait précis. Convention expresse, tacite.
2/ (XVIIIè) Ce qui résulte d'un accord réciproque, d'un consensus, d'une règle acceptée (et non de la nature). / Ce qui est admis par un accord tacite. / Principe choisi par décision volontaire pour la commodité d'une description systématique (d'où le conventionnalisme).
3/ LOC. ADV (1762) DE CONVENTION : qui est admis par convention. Conforme aux conventions sociales ; peu sincère.

(Il n'est pas sans intérêt pour la suite de notre propos que le Robert lie certains usages du mot au XVIIIè siècle.)

Si l'on tient à appeler conventionnels à la fois les rapports sexuels, les unions amoureuses, et plus encore les unions sanctionnées par la loi, on ne peut le faire en toute rigueur qu'au sens 1 : deux personnes font accord sur un "fait précis" - coucher ensemble, vivre ensemble, se marier. On voit tout de suite qu'à part pour le fait même de la signature du contrat de mariage le terme de convention n'est alors pas idiomatique.

Si l'on veut utiliser le sens 2 - la convention par opposition à la nature -, il faut limiter son application au mariage - mais on enfonce alors une porte ouverte. Personne n'a jamais prétendu que le mariage était chose naturelle (les animaux ne passent pas devant le maire ou le curé) : tout au plus a-t-on pu vouloir établir que le mariage était le régime juridique le mieux adapté à ce que l'on pensait être les pulsions naturelles. Définition elle-même vague et qui varia selon les époques : on peut entendre par cela la simple activité de reproduction, ou au contraire le fait que naturellement un individu ne doit éprouver des désirs que pour un seul autre toute sa vie durant. Du harem au divorce en passant par l'adultère condamné-mais-en-fait-toléré et le libertinage (hétérosexuel, bisexuel...) institutionnalisé, nombreuses sont les variations possibles entre ces deux pôles - qui bien sûr ouvrent toutes voies à l'emploi du sens 3.

Par conséquent, on ne peut réunir tout ce que les auteurs du dictionnaire se plaisent à dénoncer comme "convention" sous un seul sens de ce terme ; de plus, même une répartition des pratiques considérées entre différents sens ne semble pas satisfaisante. On est d'emblée renvoyée à la variété des types historiques et à des notions plus fortes, comme la coutume et la culture.

Ce que je veux donc dire, c'est que même si on démontrait que tout ce qui est sexualité et pratiques juridiques autour de celles-ci relèvent de la culture et non pas de la nature (ce que j'ai admis mais qui n'est pas prouvé), on ne serait pas plus avancé, car précisément la sexualité n'est pas banale affaire juridique, et la culture bien autre chose que la convention. On me répondra que c'est moi qui part du terme de convention, que les auteurs du dictionnaire parlent aussi de culture : le problème est que justement ils traitent de la culture, en dernière instance, comme si elle était une convention aussi aisée à changer qu'une loi sur la revalorisation à la hausse de l'indemnité de fonction des députés. Reprenons, avec les termes d'un Dumont : la sexualité hiérarchise, elle établit ce qui est désirable et ce qui ne l'est pas, et si cela n'a peut-être aucun rapport avec toute forme de caractère, cela engage la personne - comme disait Brassens, évidemment épinglé dans ce dictionnaire, "la bandaison papa, ça ne se commande pas" ; sociale, culturelle ou conventionnelle, la sexualité aboutit tout de même à l'instinctif. C'est évident ? Sauf que l'on retrouve cette évidence après avoir postulé qu'elle n'en était pas une.

Ce qui signifie que sortir son Bourdieu (article Hétérosexisme, encore une fois) pour tenter de montrer que les hétérosexuels sont finalement les plus malheureux, "victimes individuelles" de d'une idéologie "lourde" et "coûteuse" revient à souligner par antiphrase à quel point sa théorie du "dominé qui intériorise sa domination" peut dans certains contextes être difficile à soutenir : qu'est-ce qu'un dominé qui ne se sent pas dominé, ou pas beaucoup, et qui ne souffre pas, ou fort peu, de la domination qui s'exerce sur lui ? La lecture de cet article est d'ailleurs à conseiller à quiconque me croirait exagérément sévère avec ce dictionnaire, tant le portrait qui y est dressé de l'hétérosexuel moyen, dont j'ignorais quant à moi qu'il passe son temps à affirmer, de façon "exigeante et épuisante à la longue", son hétérosexualité contre toutes les tentations (de féminisation, homosexuelles, on ne sait pas trop) dont il est l'objet, tant ce portrait vaut le détour. Mais bref : c'est toute la démarche du dictionnaire, ce sont presque toutes les entrées dont j'ai pris connaissance qui viennent s'échouer sur ce point : dans un domaine comme la sexualité, il ne sert de rien de critiquer l'établissement d'une norme - la majorité non seulement définit la norme, mais elle la renouvelle à chaque coït hétérosexuel que Dieu fait, la majorité est 150% durkheimienne. On est bien sûr tout à fait libre de trouver cette norme débile, de vivre une vie bisexuelle épanouie et heureuse, ce n'est pas ici que l'on se permettra un jugement sur un comportement individuel aussi inoffensif. Mais de là à prescrire ce remède à la société entière...

En résumé : soit l'on accepte la contradiction dénoncée par Muray notamment, comme quoi on ne peut pas à la fois dauber sur le mariage et réclamer de pouvoir se marier, soit on s'expose à l'impasse de dénoncer une "imposture" dont pas grand-monde ne semble avoir grand-chose à faire. Précisons d'ailleurs - moi aussi je peux dégainer mon Bourdieu - que même cette attitude est imprégnée de beurre symbolique : nous autres chercheurs et auteurs de ce dictionnaire avons compris, contrairement à vous pauvres cons d'hétérosexuels, que tout cela est culture et pas nature. Ach, si cela leur permet de mieux jouir... Qui ne voit pourtant que le ressentiment est le grand vainqueur dans toutes ces manœuvres ? Il n'y a pas alors de quoi s'étonner que certains parlent de "désespoir collectif" au sujet de l'ambiance actuelle.


Ce dictionnaire m'a tout de même appris quelque chose, à savoir le rôle joué par les utilitaristes anglo-saxons, au premier rang desquels Jeremy Bentham (on retrouve le XVIIIè siècle). Le raisonnement utilitariste peut se résumer ainsi : un couple homosexuel consentant qui ne lèse pas un tiers ne peut être condamné d'aucun point de vue. D'où, d'après le dictionnaire (et même si en l'espèce les écrits de Bentham sur le sujet ne furent publiés que tardivement), une plus grande tolérance à l'égard des homosexuels dans les pays marqués par la tradition utilitariste. Le lecteur habitué de ce café du commerce ne me soupçonne pas j'espère de condamner une évolution des mœurs qui a permis à des hommes et des femmes de mieux vivre, ou à tout le moins de ne plus être trop embêtés du fait de leurs préférences sexuelles, sous le prétexte que cette évolution a pu être encouragée en théorie comme en pratique par les honnis utilitaristes.

Il reste que ce fait peut me semble-t-il être rapproché de l'acharnement du Dictionnaire de l'homophobie à s'attaquer à toute forme de règle, à tout dissoudre dans tout (rappelons-nous de Maistre, le protestantisme comme "dissolvant universel", expression que j'avais appliquée au capitalisme), à tout déconstruire blabla. Les promoteurs de l'enculage généralisé, au sens figuré, ont aussi soutenu l'enculage au sens propre - les enculés au sens propre se mettent à soutenir une idéologie homologue à celle des enculés au sens figuré. (Liberté d'enculer pour tous !) Toutes choses égales par ailleurs, et sans oublier le petit tour de passe-passe logique auquel je viens de me livrer, les résultats de cette idéologie dans le monde ne plaident pas en faveur de son application à la sexualité.


Ceci posé, il se peut que l'on attende de moi, après tous ces développements, des "prises de position" sur ces fameux sujets de société. Allons-y donc : si le mariage est un compromis "entre le désir de satisfaction sexuelle des individus" et "les nécessités vitales de perpétuation" de l'espèce (Muray), il est évident que le mariage homosexuel n'a rien d'un mariage, et qu'il peut même dévaloriser (quel langage (bis) ! ) l'institution du mariage. A chacun alors de voir à quel point il y est attaché. Dans le cas de l'homoparentalité, je ne vois pas en revanche en quoi elle pose problème, ce n'est de toute façon pas une sinécure d'avoir des parents (encore faudrait-il être sûr que cette revendication est vraiment si importante pour les personnes concernées). Quant à la pénalisation des insultes homophobes... Pour ce qu'elle participe à un mouvement d'ensemble de censure de tout et rien, et parce que toute ma démonstration tend vers l'idée que, bon gré mal gré, il faut bien admettre qu'en tant que différence l'homosexualité sera toujours jugée, il est évident que je trouve les "avancées législatives" en ce domaine aussi ridicules qu'absurdes, si ce n'est contre-productives. Mais sans doute l'ai-je déjà assez répété. Il me semble pourtant, pour un homosexuel, plus amusant de clouer le bec avec verve à quelqu'un qui l'insulte que d'aller pleurer auprès de l'état parce qu'on l'a traité de pédé.

Peut-on enfin élargir certaines des considérations faites ici à l'ensemble des mouvements communautaristes ? Il faut bien sûr être prudent, d'une part en raison de l'organisation plus ou moins développée de ces mouvements - Juifs et homosexuels ont une longueur d'avance, les Noirs commencent à vouloir les rattraper, les Arabes semblent en retard, prions avec Allah pour qu'ils le restent, etc. - d'autre part bien sûr du fait de leur spécificité propre. D'une façon générale, l'analyse de Dumont me semble toujours valable et féconde. L'équivalent de ce que nous avons essayé d'y ajouter en réaction aux nouvelles stratégies des mouvements homosexuels serait à chercher dans la relecture de l'histoire de France dans une seule optique : la longue oppression des Juifs, pourtant tous si gentils et admirables (le cas Dreyfus en ce moment), la longue oppression des Noirs, pourtant tous si gentils et admirables, la longue oppression des femmes, pourtant toutes si gentilles et admirables... On a parfois le sentiment - mon désespoir collectif, bis... - que les Français n'ont cherché pendant toute leur histoire qu'à opprimer, opprimer, opprimer... La France ne s'est pas fondée sur l'oppression des Juifs, des Arabes, des Noirs, des femmes, des homosexuels, il lui est arrivé de les opprimer, sans scrupules et pour son profit, et dans certains cas il lui arrive de continuer à le faire, sans scrupules et pour son profit. Ach, faisons confiance à la communauté des historiens pour trier le bon grain de l'ivraie.

En guise de conclusion, je vous donne une autre phrase de Dumont, qui à la vérité ne fait que répéter, en s'appuyant sur un passage de Durkheim dans la Division, ce que j'ai déjà écrit souvent. Mais sa formulation est claire et percutante, qui ramène certaines des plaintes communautaristes à un problème plus large :

"Cette tendance individualiste que l'on voit s'imposer, se généraliser et se vulgariser du XVIIIè siècle au romantisme et au-delà, accompagne en fait le développement moderne de la division sociale du travail, de ce que Durkheim a appelé la solidarité organique. L'idéal de l'autonomie de chacun s'impose à des hommes qui dépendent les uns des autres sur le plan matériel bien davantage que tous leurs devanciers. Plus paradoxalement encore, ces hommes finissent par réifier leur croyance et s'imaginer que la société tout entière fonctionne en fait comme ils ont pensé que le domaine politique créé par eux doit fonctionner. [En note : "Typique à cet égard est la disparition de la division (sociale) du travail dans la "société" communiste de Marx."] Erreur que le monde moderne, et la France et l'Allemagne en particulier, ont payée fort cher." (Homo hierarchicus, Gallimard, 1966, rééd. 1979, p. 25).

De profundis !




P.-S. Quelques points de détail, qui n'ont pas trouvé place dans le corps du texte, peuvent mériter d'être explorés ici.

L'article Communautarisme à lui seul mériterait une analyse. Retenons-en cette brillante formule auto-justificatrice et fort discutable : "Se battre pour soi, c'est immédiatement se battre au-delà de soi." Par l'opération du Saint-Esprit sans doute. Précisons aussi rapport à cet article qu'il est inexact que P. Muray "ne manque pas une occasion de faire de la Gay Pride la fable d'un système politique dévirilisé." : il met en regard la société de plus en plus maternelle dans laquelle nous vivons avec certaines manifestations comme la Gay pride. A moins donc, ce qui serait un comble ici, d'assimiler féminité et maternité, on ne saurait considérer comme sérieux cet aperçu sur les livres de Muray. Je conseille de toute façon aux curieux la lecture de cette entrée, parce qu'elle pue le ressentiment et offre ainsi une parfaite illustration à ce que j'entends par ce terme (entre autres : la ramener sur sa propre souffrance, parler au nom des autres et des souffrances qu'on leur prête dans un langage de mélo moderne, culpabiliser qui ne compatit pas assez à ces souffrances, etc.) et parce que c'est un point nodal qui y est discuté par l'avocat de la cause.

La grande pauvreté conceptuelle de l'introduction de Louis-Georges Tin n'empêche pas non plus qu'on la lise. On y apprendra ainsi que l'anthropologie est homophobe, ou du moins que les utilisations de l'anthropologie dans les "débats de sociétés" sont nécessairement homophobes (cf. aussi l'entrée Anthropologie - pauvre Lévi-Strauss...), et que donc il ne faut pas les prendre en compte. Je me suis plié docilement à cette injonction démocratique. Il faut aussi souligner que la formule lancée au début de cette introduction, selon laquelle "le XXè siècle a sans doute été la période la plus violemment homophobe de l'histoire", est peut-être impressionnante et vraie d'un point de vue statistique, mais doit tout de même être replacée dans le contexte d'un siècle singulièrement peu économe en vies humaines.

J'en profite : il est fait beaucoup usage dans ce livre de la notion, elle aussi empruntée à Foucault, d'"impensé". Il importe de ne pas se laisser impresionner par ce genre de manœuvres (mon nain pansé dans...). Que ce terme substantivé ne soit pas dans le Robert est déjà un indice du flou qui l'accompagne. On peut penser qu'il désigne soit un simple oubli, soit quelque chose mis volontairement de côté, éventuellement oublié par la suite, soit, peut-être, un déséquilibre caché dans une démonstration, déséquilibre qui la rendrait sans objet. Ce dernier sens, ou un sens approchant, est souvent celui que les auteurs ont en tête, mais il leur faut alors être plus précis dans leurs raisonnements (l'article Anthropologie, justement), faute de quoi on a l'impression d'en rester aux autres sens - si l'ethnologie ne parle pas beaucoup d'homosexualité, c'est peut-être tout simplement parce qu'elle a des sujets plus importants à explorer.

"A la fois ouvrage de savoir et de combat", ce dictionnaire consacre trois colonnes à Christine Boutin, cela donnerait presque envie de la défendre, tant cela pue la vengeance personnelle. Ressentiment, ressentiment...

Et égoïsme : je veux bien que les intellectuels célèbres laissent plus de traces écrites, donc d'archives aisément disponibles, que le pékin moyen, mais on est tout de même frappé ici par la sur-représentation des normaliens, aussi bien parmi les rédacteurs que parmi les exemples qu'ils choisissent.

Un fait devrait nous alarmer : si tant de gens se mettent à se battre contre l'homophobie, c'est qu'elle est moins dangereuse qu'auparavant, c'est qu'ils ne risquent pas grand-chose. Il est plus facile de se prendre pour Genet que d'avoir été Genet. Ce qui me fait penser que je ne vous ai pas parlé de ce charmant petit opuscule (et de son admirable première phrase : "Etre homosexuel, c'est être victime d'homophobie. C'est cela avant tout autre chose - ce n'est peut-être même que cela.") :

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ni de son préfacier, constamment cité par les auteurs du dictionnaire, l'inénarrable Eric Fassin :

Genoux Laurel


Pardon ! Le voilà :

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L'arriviste de nos jours ressemble jusqu'à la fadeur bonnasse à M. Tout-le-monde. Faut-il en conclure que tout le monde est devenu arriviste ? Cela nous promettrait bien du plaisir.


Je n'ai pas pris la peine de définir encore la notion d'hétérosexisme. Il est sûr qu'"il n'est pas facile de définir une notion nouvelle sur laquelle n'existe pas de consensus, une notion qui est avant tout un outil de critique sociale, dont la portée et les vertus, si tant est qu'il y en ait, sont encore à venir [précautions louables, si ce n'est drôles, mais qui n'empêchent pas les auteurs d'user de ce concept à tour de bras]. Quoi qu'il en soit, l'hétérosexisme peut être défini comme un principe de vision et de division du monde social, qui articule la promotion exclusive de l'hétérosexualité à l'exclusion quasi promue de l'homosexualité [admirons ce quasi.] Il repose sur l'illusion téléologique selon laquelle l'homme serait fait pour la femme, et surtout, la femme pour l'homme, intime conviction qui se voudrait le modèle nécessaire et l'horizon ultime [ce qui veut dire ?] de toute société humaine. Dès lors, en attribuant à l'hétérosexualité le monopole de la sexualité légitime, cette sociodicée remarquable [pour qui ? pourquoi ?] a pour effet, sinon pour but, de proposer par avance une justification idéologique des stigmatisations et discriminations que subissent les personnes homosexuelles." (L.-G. Tin encore). Il n'est pas besoin d'être féru de logique pour voir que cette définition "a pour effet, sinon pour but", de constituer sur mesure un objet critiqué à partir des concepts mis en œuvre pour la définition elle-même - la poule et l'œuf. Durkheim vous déblaierait ça vite fait. Encore Constant : mes désirs pris pour des réalités, une fausse distinction du fait et de la valeur servant à substituer celle-ci à celui-là (j'y reviendrai d'ici quelque temps).

J'en profite d'ailleurs pour dissiper une éventuelle ambiguïté. L'auteur de l'article Différence des sexes accuse Durkheim de ne concéder que du bout des lèvres une place à l'évolution des rapports des femmes au monde du travail, à leur entrée dans des carrières qui leur étaient jusqu'ici interdites. Je n'ai pu vérifier à quel point c'était vrai. Il reste que si Durkheim pouvait être ravi en tant que personne de certaines pesanteurs de la société par rapport à certaines évolutions, voire même peut-être à exagérer l'importance de celles-là, il n'était justement pas du genre, en tant que sociologue, à considérer ces pesanteurs comme le dernier mot de la réalité. ("Si la famille a, à ce point, varié [au fil de l'Histoire], il n'y a pas lieu de croire que ces variations doivent désormais cesser, et, par conséquent, on doit et on peut essayer de prévoir dans quelles sens elles se feront." (1895 ; Textes 3, Minuit, 1975, p. 91)

Bref. Finissons sur une dernière note plus favorable : l'entrée Chanson est délectable, aussi bien dans les saillies homophiles ("Amy, le cul fut de tout temps / Le plaisir des honnestes gens / Et de Rome et de Grèce ; / Tous nos docteurs l'ont deffendu, / Mais un auteur plus entendu / Dit qu'il est pour l'individu / Et le con pour l'espèce.") que dans les couplets homophobes ("Un homme à l'autre se marie, / Et la femme à l'autre s'allie, / Bouillans ensemble les ordures / De leurs deux semblables natures.") Bravo d'ailleurs aux libertins du début du XVIIè siècle, Théophile, Dassoucy, Cyrano de Bergerac, etc., des gens qui ne manquaient ni de courage ni d'humour, eux - bravo surtout à la gouaille française...






Ajout le 16.05.

Obnubilé par l'importance de mes marjolles, j'ai oublié de prendre en compte l'existence de techniques de reproduction ex nihilo, lesquelles évidemment, si leur accès est permis aux couples homosexuels, ruineraient à échéance mon argument sur le mariage homosexuel - et peut-être le concept même de mariage, je ne sais pas. Il est difficile de rêver à ces évolutions sans être pris de vertige. D'ici là, vive mes marjolles.

Via Rezo et cherchant à en savoir plus sur Peter Handke (et, en général, la Serbie, qui s'est fait bombarder à une époque où je n'existais pas), je découvre le site d'un nommé Claude Guillon, spécialiste auto-proclamé ès-sodomie, sur laquelle il a écrit un livre. Nonobstant la curiosité de voir quelqu'un faire référence au système spectaculaire-marchand (credo debordien) et l'éloge de la sodomie hétérosexuelle, je ne vous en aurais pas parlé si une expression dans un de ses textes ne m'avait frappé. A propos d'hommes qui sont réticents à accompagner leurs conjointes dans leurs fantasmes de leur fouiller le fondement à l'aide d'objets appropriés - d'après M. Guillon c'est une pratique en expansion -, il lance : "Il va falloir qu'ils suivent." On ne peut pas avoir la paix trente secondes, non ? Ces gars-là (il s'agit d'une interview publiée dans Libération, pas de hasard) ne peuvent pas avoir leurs goûts sans les imposer aux autres. Va-t-il falloir se sentir coupable, ou ringard, ou macho ou je ne sais pas, parce qu'on ne saute pas de joie à l'idée de se faire encaldosser par un godemiché ?

Encore une fois et je m'arrête : les gens font ce qu'ils veulent et aiment ce qu'ils aiment, le disent ou l'écrivent si ça leur chante - mais quel démon les pousse à vouloir que les autres fassent comme eux ? La joie du Duce ? Un reste d'instinct grégaire ? Foutue époque (par-derrière).





(Le soir.)
Ach, on va dire que je suis obsédé par les trous du cul, mais en voilà un beau :

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Il s'agit de Louis-Georges Tin, le coordinateur du Dictionnaire de l'homophobie. Vous pouvez consulter une biographie tout empreinte de stalinisme baveux, ou un exposé de ses motivations en tant que leader du Conseil Représentatif des associations noires. Eh oui, on peut attendre sous peu un dictionnaire de la négrophobie, puisque notre homme semble avoir délaissé quelque temps la cause des pédés pour celle des noirs - un tel altruisme laisse rêveur. Le parvenu multi-fonctions est arrivé ! Nulle surprise que ce qu'il écrive soit aussi nul, quelqu'un qui dépense autant d'énergie pour se pousser du coude n'a plus guère que le temps de recycler deux trois conneries apprises sur les bancs de l'Ecole Normale Supérieure.

Tout certes n'est pas à jeter (cf. Dumont) dans ce que ce monsieur raconte à l'Observatoire du communautarisme, mais on ne peut qu'être écœuré par sa jouissive insistance sur les particularismes. Que l'universel l'encule ! - Voilà quelqu'un qui doit avoir de l'entregent. Le bras long à n'en pas douter. A côté, Eric Fassin, qui ne s'occupe que des pédés, c'est vraiment de la petite bière dans l'arrivisme. Quant à Cukierman, il peut prendre sa retraite.



(Le 01.06)
Grâce à mon ami P., j'ai identifié Claude Guillon : il est le co-auteur du fameux (et interdit en France) Suicide, mode d'emploi, qui comme son nom l'indique contient (entre autres choses) des conseils pour ne pas se rater. Le pire est que je l'ai chez moi au cas où - mais comme l'humeur n'est pas trop mauvaise en ce moment, je ne l'ai pas ouvert depuis longtemps, au point d'oublier le nom de ses auteurs. Bref, le réflexe prescripteur que j'ai dénoncé plus haut est d'autant plus étonnant - et révélateur - que cette mentalité directive était me semble-t-il absente de Suicide, mode d'emploi, qui avait plutôt pour but d'éviter aux suicidaires de finir catatoniques, légumes en fauteuil roulant à la charge de leurs proches. Le diable est vieux, comme disait l'autre.

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