Est-il utile ou non de l'expliquer, je l'ignore, mais dans l'histoire Nabe / Soral ce qui m'intéresse n'est pas tant de savoir qui a raison et qui a tort, que de comprendre les psychologies, courants de pensée, enjeux sous-jacents à ce conflit. - Enfin, « conflit », oui, mais on ne peut que noter que depuis des mois les attaques ne viennent que d'un camp, MEN ne réagissant pas personnellement. (Évidemment, nous sommes un certain nombre à nous demander ce qu'il en sera quand il décidera de le faire, et de quelle façon il s'efforcera de massacrer Alain Soral.)
- Ceci posé, si donc il ne m'importe aucunement de désigner un vainqueur, une fois que l'on a commencé à donner son avis, on est tenu, non pas de compter les points à chaque échauffourée, mais de signaler certaines nouveautés. Il y en eut dans le dernier « entretien du Président ». D'abord le président en question, après avoir longtemps été pro-assimilationniste, se lance dans un plaidoyer pro-communautariste : tout le monde a le droit de changer d'avis, mais la façon dont A. Soral vous balance ça sans prévenir, c'est-à-dire sans faire remarquer qu'il est en train d'effectuer un pourtant spectaculaire virage à 180°, m'a quelque peu surpris. Certes, il n'a pas osé pousser la chutzpah jusqu'à faire comme si cette nouvelle position avait toujours été la sienne, mais quand on commence à filer ce genre de coton...
Plus généralement, ce qui menace A.S. est, très classiquement pour quelqu'un qui vient du communisme puis se fait une culture droitarde, sa tendance à traiter l'opposition théorique qu'il peut rencontrer comme ne pouvant ressortir que de la trahison politique. Que l'on croie détenir la vérité et qu'on se batte pour elle est une chose, cela n'implique pas que ceux qui ne sont pas d'accord avec vous alors qu'ils pourraient l'être soient des traîtres, des vendus, etc. "Alors qu'ils pourraient l'être", cette précision est importante, et là encore Alain Soral obéit à une mécanique d'une grande banalité : sous prétexte qu'avec les adversaires de longue date les choses sont claires, on en vient à voir de plus grands ennemis dans ceux qui ont les mêmes ennemis que vous mais pas la même manière d'aborder les problèmes et questionnements que vous avez en commun. Tous ceux qui sont passés par l'extrême-gauche ou l'extrême-droite verront de quoi je parle.
Le problème étant que si ceux qui ont tort sont des traîtres, vous risquez vous-même de donner l'impression que vous en êtes un si vous avez une position commune avec tel ou tel d'entre eux, ou si vous évoluez sur un point - d'où que l'on « oublie » de signaler que l'on a en l'occurrence évolué. Il serait très facile de faire ici du Soral contre Soral et de montrer comment l'exaltation du communautarisme conduit à la disparition de la République française, un des derniers points de résistance à l'Empire, et que plaider pour que les maghrébins se prennent en main de cette façon, et se mettent de surcroît à gagner de l'argent, les conduit à une mentalité capitaliste et indifférente à leur pays d'accueil, et que tout cela profite en dernière instance à l'atlantisme sioniste, etc. Tout l'attirail stalinien des notions d'« idiot utile », d'« allié objectif », de « regardons à qui profite le crime » pourrait ici sans peine être utilisé contre le Président. - Alors qu'il serait tout aussi aisé de plaider pour l'idée que ce communautarisme est un pis-aller, que ce sera toujours mieux pour les Arabes que la situation actuelle, plus pacifique, etc. Encore faudrait-il ne pas sembler croire que l'on se met dans une position de faiblesse lorsque l'on change d'avis, encore faudrait-il ne pas avoir confondu et confondre de plus en plus polémique et manipulations policières.
Car, et c'est la seconde nouveauté qui m'a frappé dans cet entretien, j'ai trouvé l'attaque du Président contre M.-É. Nabe d'une grande bassesse. "Il faudrait voir qui lui achète ses peintures", par qui il est financé : ça veut dire quoi ? Outre que si l'on fait des calculs simples à partir des ventes annoncées des deux derniers bouquins de MEN, on constate que l'intéressé a gagné de coquettes sommes, le problème est simple : soit A. Soral sait des choses, et il n'a qu'à les dire, soit il ne sait rien, et peut se taire au lieu de faire un sous-entendu de ce type. Soit Marc-Édouard Nabe est un vendu, et il faut le prouver, soit on ne peut le prouver, et dans ce cas l'accuser d'être un vendu relève autant de la calomnie que d'une certaine forme de paranoïa.
"Ce qui menace Alain Soral", ai-je écrit plus haut. C'est de cela qu'il s'agit : c'est lui qui va y perdre dans cette histoire, et avec lui ce qu'il a pu apporter d'intéressant dans le débat. Il est vrai que je ne suis pas obligé, en toute rigueur, de lier le fait qu'A.S. change de position sur un point sans prendre la peine de le signaler à ses fans, à son accusation minable contre M.-É. Nabe. Mais il est difficile à qui a un peu de culture historique et de pratique politique du militantisme, de ne pas voir que ces façons de faire vont dans le même sens.
Allez, un peu de Chesterton pour donner de la hauteur à tout cela :
"Au plus fort de sa colère, Thomas d'Aquin sait ce que tant de défenseurs de l'orthodoxie oublient. Rien ne sert de taxer un athée d'athéisme ; de faire grief à l'incroyant de ce qu'il ne croit pas à la résurrection des corps ; on ne peut convaincre quelqu'un en invoquant des principes auxquels il ne croit pas. L'exemple de saint Thomas prouve, ou devrait prouver, que l'on doit renoncer à convaincre si l'on refuse de discuter sur le terrain de son adversaire et non pas sur le sien. Nous pouvons, au lieu d'argumenter, recourir à d'autres méthodes qui correspondent mieux à ce que nous croyons devoir ou pouvoir faire ; mais s'il y a discussion, qu'elle soit [comme le dit T. D'Aquin] « sur les arguments et les affirmations des philosophes eux-mêmes ». Il y a le même bon sens dans la parole attribuée à un ami de saint Thomas, le grand et saint roi Louis que l'on cite en général comme un modèle de fanatisme : parole selon laquelle nous n'avons que le choix de discuter avec les mécréants, comme avec d'authentiques philosophes, ou « de leur pousser l'épée dans le ventre si loin qu'elle peut aller ». Un vrai philosophe tout le premier, même s'il est d'une école adverse, m'accordera que ce propos est parfaitement philosophique." (Saint Thomas du Créateur, Dominique Martin Morin, 1977 [1933], pp. 65-66)
Pris dans l'autre sens : si on ne veut pas, pour quelque raison que ce soit, tuer les gens avec qui on est en désaccord, il faut discuter honnêtement avec eux. Toute attitude intermédiaire est inefficace, incohérente et quelque peu lâche.
Dernier point, sans grand rapport, mais je le case ici : j'ai écrit il y a peu que "le bonheur individuel rest[ait] la meilleure forme de militantisme". On peut préciser que la société est là pour vous donner du sens, pas du bonheur. Et encore, lorsque j'écris donner, ce n'est pas comme un cadeau : plutôt comme un cadre dans lequel vous naissez. Après, le bonheur, c'est votre affaire. Et bon courage !
"Je n'aime pas le tam-tam…" La parole à la défense.
"(…) je me suis animé un peu... N’allez point m’estimer jaloux ! Ce serait mal reconnaître ma parfaite indépendance. Les Juifs, je les emmerde bien, ils peuvent gentiment me le rendre, à droite, comme à gauche, comme au centre, en travers, au particulier. Ils ne me gênent personnellement qu’un petit peu, presque pas. Il s’agit d’un conflit tout à fait « idéolochique ».
Certes, j’observe que par l’entremise des youpins : éditeurs, agents, publicistes, etc…, sous l’influence des films, scénarios juifs, agresseurs, branleurs pourrisseurs, de la politique juive en somme des consignes juives, occultes où officielles, la petite production artistique française, déjà si maigrichonne, si peu rayonnante, est en train bel et bien de crever... Les Juifs doivent écraser tout c’est entendu... Mais la vie n’est pas si longue, ni si joyeuse que cela puisse en vérité vous empêcher de dormir. Et puis, demeurons tout à fait équitables, les Juifs furent toujours bien aidés dans leur œuvre de destruction, d’asservissement spirituel par les maniérismes « façon noble, renaissant » et puis ensuite pusillanimes, bourgeois officiels, enfin toute la châtrerie académique, puristique, désespérément obtuse dont succombent nos arts dits français.
Ce qui nous gêne le plus dans les Juifs, quand on examine la situation, c’est leur arrogance, leur revendicarisme, leur perpétuelle martyrologo-dervicherie, leur sale tam-tam. En Afrique, chez les mêmes nègres, ou leurs cousins au Cameroun, j’ai vécu des années seul, dans un de leurs villages, en pleine forêt, sous la même paillotte, à la même calebasse. En Afrique, c’étaient des braves gens. Ici, ils me gênent, ils m’écœurent. Ils ne devenaient tout à fait insupportables au Cameroun, qu’au moment de la pleine lune, ils devenaient torturants avec leur tam-tam... Mais les autres nuits, ils vous laissaient roupiller bien tranquille, en toute sécurité. Je parle du pays « pahoin », le plus nègre pays de nègres. Mais ici, à présent, en France, Lune ou pas Lune, toujours tam-tam !... Nègres pour nègres, je préfère les anthropophages... et puis pas ici... chez eux... Au fond, c’est le seul dommage qu’ils me causent, un dommage esthétique, je n’aime pas le tam-tam... Quant à la matérielle, mon Dieu ! il m’était extrêmement facile de m’arranger... Je pouvais me payer le luxe, non seulement d’ignorer toutes ces turpitudes, mais il m’était enfantin de profiter, et comment, fort grassement, mirifiquement de cette invasion murine... putréfiante... Mille moyens, mille précédents ! Il m’était loisible entre autres, si l’on considère mes charmes, mon très avantageux physique, ma situation pécuniaire solide, d’épouser sans faire tant d’histoires, quelque petite juive bien en cour... bien apparentée... (Il en vient toujours rôder, tâter un peu le terrain), me faire naturaliser par là même, « un petit peu juif »... Prouesse qui se porte superbement en médecine, dans les Arts, la noblesse, la politique... Passeport pour tous les triomphes, pour toutes les immunités... Tous ces propos, j’en conviens, tiennent du babillage... Bagatelles !... Babillons !... Nous avons noté que les Juifs semblent avoir choisi l’anglais pour la langue de standardisation universelle (ils faillirent opter pour l’allemand)...
N’est-il pas amusant à ce propos d’observer que les jeunes Juifs des meilleures familles (Juifs français compris), se rendent le plus souvent à Oxford pour achever leurs études. « Finishing touch ! » Suprême vernis ! Si je voulais, si les circonstances m’obligeaient, je pourrais peut-être écrire directement mes livres en anglais. C’est une corde pour me défendre, une petite corde à mon arc. Je ne devrais pas me plaindre... Mais personne ne m’a fait cadeau de mon petit arc... J’aurais bien voulu qu’on me fasse dans la vie quelques cadeaux ! Tout est là !... Pour le moment je préfère encore écrire en français… Je trouve l’anglais trop mou, trop délicat, trop chochote. Mais s’il le fallait... Et puis les Juifs anglo-américains me traduisent régulièrement, autre raison... et me lisent !... Nous ne sommes pas très nombreux, parmi les auteurs français de la « classe internationale ». Voilà le plus triste. Cinq ou six, je crois... tout au plus, qui pouvons étaler... C’est peu... beaucoup trop peu !... L’invasion est à sens unique, cela me gêne.
Les éditeurs judéo-anglo-saxons, très au courant des choses de la fabrication littéraire, les reconnaissent les romans « standard », ils en font fabriquer d’exactement semblables, tous les ans, par milliers, chez eux. Ils n’ont que faire de « répliques », s’embarrasser d’autres postiches... Personnellement, il me sera possible, sans doute, de me défendre encore pendant quelque temps, grâce à mon genre incantatoire, mon lyrisme ordurier vociférant, anathématique, dans ce genre très spécial, assez juif par côtés, je fais mieux que les Juifs, je leur donne des leçons. Cela me sauve. Je passe chez les Juifs des États-Unis pour un esprit fort. Pourvu que ça dure !" (Bagatelles pour un massacre, pp. 173-74 de la réédition certes fort opportune parue pendant la guerre, le texte je le rappelle est de 1937)
J'ai choisi cet extrait un peu confus pour de nombreuses raisons, que je ne crois pas devoir expliciter par le détail, mais notamment parce que Céline, avec la conscience aiguë qu'il a toujours eue de ses singularités propres, y exprime clairement un des noeuds de l'affaire actuelle : entre lui et « les Juifs », finalement, c'est à qui gueulera le plus fort, à partir de postulats darwiniens assez semblables. Dans la mesure où Bagatelles… est non seulement un immense délire, mais aussi une compilation, presque une anthologie « célinisée » de toute la littérature antisémite, il ne faut peut-être pas essayer de voir là le dernier mot de Céline sur « les Juifs », mais, dans un tel passage, on peut reconnaître une trace du vieux reproche chrétien à leur égard - Bernanos l'utilise dans Les grands cimetières… en équivalant avec audace l'hitlérisme et la mentalité juive -, selon lequel « les Juifs » n'ont aucune pitié pour les Gentils et n'ont pas le sens du pardon et de la charité chrétienne. Venant d'un anti-chrétien farouche comme Céline, c'est assez amusant, mais au moins ne fait-il pas, ici, semblant : si le romancier Céline et le médecin Destouches sont capables de pitié, le pamphlétaire entend se situer sur le même plan que celui qu'il estime être celui de l'adversaire : à darwinien, darwinien et demi, à « revendicariste », revendicariste et demi…
Il y a de nombreuses dimensions à cette affaire : l'incroyable lâcheté de Frédéric Mitterrand ; le jeu un peu étonnant de Nicolas Sarkozy, dont on nous dit que Céline est son écrivain préféré, ce qui m'a toujours étonné : y a-t-il plus d'humain en Sarko que je ne le pensais ? ou n'a-t-il de Céline qu'une lecture très superficielle ? ; quoi qu'il en soit, on ne peut pas dire qu'il l'ait ici défendu, au contraire… à moins qu'il ne se soit amusé à contribuer à lui donner raison dans sa dénonciation de la puissance juive - pourquoi pas, après tout ? ; le communautarisme et tout le tralala ; un certain aspect franchouillard chez Céline - très complexe par ailleurs - qui le rend insupportable à certains, juifs ou non juifs, qui ne cachent pas qu'ils haïssent la franchouillardise - concept par ailleurs à définir, etc.
Mais la dimension qui m'intéresse aujourd'hui c'est cette espèce de connivence bien perçue par Céline entre les auto-proclamés porte-parole de la communauté juive, et lui-même, ce jeu pervers (et dangereux), à qui gueulera le plus fort, lequel permet à certains d'occuper l'espace, parfois pour longtemps. Péguy avait diagnostiqué des phénomènes de ce genre, j'avais dans le temps cru pouvoir repérer les mêmes tendances dans le couple Lanzmann-Faurisson, et quelque part, je crois que c'est ce qui énerve les merdeux du genre Klarsfeld chez Céline : s'ils ne peuvent supporter qu'il soit « commémoré » ou « célébré » par la République, en raison des ignominies qu'il a effectivement écrites, ils sentent aussi qu'en le faisant condamner ils jouent son jeu, et s'ils ont un peu mémoire des textes, ils savent que Céline le savait - et la leur mettait bien profond par avance. Quelque part, c'est amusant, mais on remarquera que les juifs tendance « majorité silencieuse », n'y gagnent rien dans l'affaire, au contraire.
P.S. : vous trouverez ici un autre texte de Céline, écrit après la guerre, sur son rapport aux « Juifs ». J'en profite pour un mea culpa relativement à mon analyse du volume de la Pléiade regroupant les lettres du maître, au sujet de son potentiel négationnisme. D'abord, j'emploie un ton un peu condescendant qu'avec le recul je ne trouve pas nécessaire à l'endroit de Henri Godard et Jean-Paul Louis (dont par ailleurs je ne m'étais pas souvenu qu'il était le directeur des éditions du Lérot, je n'ai percuté que quelques jours après) ; ensuite, j'ai contacté Jean-Paul Louis, justement, pour lui faire de mes observations, et n'ai jamais exploité sa réponse. Il me rappelait la publication dans le Pléiade d'une autre lettre de Céline relative au négationnisme, pour me montrer qu'il n'avait pas voulu cacher le sujet. Depuis presque un an, j'aurais pu prendre le temps de répondre, et j'arrive maintenant un peu après la bataille que j'ai moi-même déclenchée. Quoi qu'il en soit, je maintiens mon analyse : les éditeurs des lettres de Céline ont fait ce qu'ils ont jugé bon pour donner du « négationnisme » de l'auteur une connaissance suffisante - je ne l'ai jamais nié - mais il reste malheureux qu'ils n'aient pas fait figurer dans le volume cette pièce essentielle où il est fait mention de la « magique » chambre à gaz. Il est vrai qu'on aurait alors sans doute entendu le vieux Klarsfeld...
"L'argent, le gros argent..." - Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », I. - Nigger of the day, X et XI.
Étant récemment tombé sur deux textes d'auteurs qui me semblent pouvoir être considérés comme des prédécesseurs d'Alain Soral, je me suis amusé à les lire aussi bien pour eux-mêmes que pour essayer de mieux saisir les tenants et aboutissants de ce qui me semble être un courant d'idées certes minoritaire mais non négligeable dans la pensée politique française, au moins depuis le milieu du XXe siècle.
Ce genre d'exercices dévalue d'une certaine manière la pensée sur laquelle il s'exerce, en ce qu'elle en diminue la nouveauté. Dans le même temps, il peut permettre de mieux comprendre pourquoi des tentatives de combat politique telles que celles-ci ont échoué dans le passé, et ce qui, donc, éventuellement, pourrait leur donner plus de chances de réussite dans le futur.
Je vous livre aujourd'hui le premier de ces textes, avec quelques commentaires... que j'interromprai brutalement. Cela donnera un aspect partial à mes éléments d'analyse sur A. Soral, mais, outre que je commençais à être un peu long, j'allais alors partir dans des généralités qui me semblent devoir être traitées à part.
Par ailleurs, j'apprends ce matin l'histoire de la plainte de l'UEJF contre A. Soral. La question du rapport de celui-ci aux Juifs est, d'une certaine manière, inutilement compliquée, j'ai pensé un certain nombre de fois à la creuser sans jamais m'y atteler. Autrement dit, je ne sais pas si c'est une question intéressante. On en trouvera quelques traces en filigrane dans ce qui suit.
- Une petite distraction pour commencer,
et en route !
"On m'a objecté de Droite comme de Gauche : vos observations ne sont pas sans intérêt ; mais vous vous placez à un point de vue trop exclusivement économique et social. Vous ne considérez, pour expliquer nos faiblesses et confusions actuelles, que les malfaisances provoquées par les abus et les accaparements de quelques grandes puissances d'affaires. Vous n'envisagez, pour préparer un redressement, que le problème de la structure des classes sociales. Vous négligez les désordres provoqués par le mécanisme mal adapté de nos institutions constitutionnelles. Vous paraissez même vous désintéresser des idéologies, des convictions philosophiques opposées par lesquelles, pour beaucoup de gens, à quelque classe qu'ils appartiennent, se distinguent mentalité de Droite et mentalité de Gauche.
A cela je réponds : je n'ignore ni ne néglige les points de vue constitutionnels et idéologiques. Mais je tiens à éviter les confusions ; je tiens à placer les préoccupations dans leur ordre normal d'urgence.
Je sais fort bien qu'au départ, dans la France parlementaire du XIXe siècle, c'est par rapport aux positions constitutionnelles et aux formules idéologiques surtout, presqu'exclusivement même en apparence, que s'est fixée l'opposition entre la Droite et la Gauche. Sous la Restauration ceux qui se déclaraient de Gauche se recommandaient essentiellement de ce qu'ils appelaient les formules libérales issues des doctrines de 89 ; ceux qui siégeaient à Droite dans les assemblées se déclaraient avant tout fidèles aux traditions morales de la vieille monarchie qui, au cours des âges, avait par sa continuité assuré la grandeur, le rayonnement et l'oeuvre civilisatrice de la France.
Plus tard, dans les lendemains de la guerre franco-allemande, quand pour l'assemblée élue en 1871 il s'agissait de fixer le régime nouveau à donner au pays, la distinction était apparue plus nette encore et plus expressément constitutionnelle. La Droite, en principe, c'était les royalistes. La Gauche, c'était les Républicains.
Il était d'ailleurs normal que les préoccupations constitutionnelles tinssent alors une place dominante puisque le pays était sans statut défini et qu'il s'agissait de lui en donner un. Déjà cependant derrière les étiquettes proprement politiques des confusions d'un ordre très différent se dissimulaient. Si certains réclamaient la république c'était en principe parce que république signifiait pour eux démocratie, c'est-à-dire gouvernement du peuple par le peuple, gouvernement par le peuple dans l'intérêt des masses, pour libérer celles-ci de ce que les doctrinaires appelaient la domination égoïste et abusive des puissants, et aussi, assuraient-ils, de la domination de l'Église, laquelle, affirmaient-ils, pour assurer son propre pouvoir, s'appuyait elle-même sur les puissances matérielles.
Mais en réalité, très vite, un certain nombre de groupes économiquement et financièrement les plus puissants s'étaient rendus compte que pour sauver, au moins provisoirement, leurs positions menacées, il pouvait être avantageux d'exploiter les malentendus auxquels les débats constitutionnels et idéologiques sur la forme du régime pouvait donner lieu. En effet, si pour divers doctrinaires la république, identifiée par eux avec la démocratie, devait assurer la défense et la prospérité des masses opprimées, pour beaucoup de gens, même dans des milieux très populaires, la forme républicaine, historiquement liée aux sanglantes et troubles aventures de la première et de la deuxième république, représentait alors surtout l'instabilité, le désordre et la misère, un désordre, une misère et une instabilité dont les petites gens avaient été les principales victimes. La monarchie par contre leur représentait un régime où le souverain, arbitre entre tous, pouvait et devait être dans son propre intérêt autant que dans l'intérêt général, le défenseur des faibles contre les accaparements et les ambitions dominatrices des mieux pourvus.
En conséquence de quoi, comme le mot de république continuait à inspirer de grandes craintes, comme les doctrinaires démocrates savaient n'avoir derrière eux dans le pays qu'une assez étroite minorité, certains des groupes économiquement puissants et eux-mêmes menacés, aussi bien du côté des monarchistes que du côté des républicains doctrinairement démocrates, avaient conçu une savante combinaison. Ils avaient fait alliance avec les démocrates qui, se sachant pour le moment les plus faibles, étaient les moins exigeants, pour les neutraliser. On leur accorderait, à titre de dérivatifs, la forme républicaine du régime, l'idéologie anticléricale et un certain nombre de places. En échange de quoi ils ne seraient pas trop exigeants sur les réformes de structure économique et la révision des grands abus financiers.
Ce qui avait facilité le jeu c'est que tous les grands profiteurs n'avaient pas fait le même calcul. Certains d'entre eux, en assez grand nombre même au départ, avaient vu dans la combinaison de ralliement à la république un danger. Ils avaient refusé de se rallier. Car, pensaient-ils, la république ne pouvait manquer de tomber un jour dans une démagogie ruineuse pour les intérêts. Ce réflexe, bruyamment affirmé, donnait aux naïfs démocrates l'impression que les ralliés, qui, eux, dissimulaient leur calcul, étaient des idéalistes désintéressés. On leur pardonnait leur fortune en raison de la générosité de leur ralliement : on évitait de leur demander pour l'immédiat des sacrifices d'argent, on leur laissait même prendre dans le régime beaucoup de places, ouvertement ou occultement dirigeantes, du moment que, par leur ralliement, ils permettaient à la république de vivre.
Eux tiraient de tout cela un double avantage. En se ralliant à la république, c'est-à-dire, selon les formules du moment, à la Gauche, ils sauvaient au moins provisoirement leurs positions économiques privilégiées. Et en même temps ils implantaient dans l'opinion la conviction inexacte, mais pour eux commode, que les privilégiés de l'argent étaient à Droite, du côté des adversaires de la république.
A vrai dire, par la suite, la manoeuvre n'avait pu se poursuivre sans à-coups. Au bout d'un certain temps, une fois le régime installé, les démocrates de doctrine avaient commencé à se faire plus exigeants. Ils ne s'étaient plus entièrement satisfaits des deux dérivatifs des formes de constitution républicaine et de l'idéologie anticléricale. Un parti socialiste s'était organisé qui réclamait pour les masses, pour les masses ouvrières surtout, des réformes économiques et sociales de structure. Alors les grands ralliés menacés s'étaient plus ou moins discrètement retournés vers la Droite et vers l'Église, mais sans autre vraie intention que de laisser passer l'orage jusqu'au jour où les naïfs doctrinaires démocrates, pour sauver ce qui leur paraissait l'essentiel, et le plus directement menacé, c'est-à-dire les formes constitutionnelles républicaines et l'idéologie anticléricale, eussent de nouveau accepté d'abandonner provisoirement les réformes de structure.
Bref (c'est là, selon moi, la notion dominante qui, pour n'avoir jamais été avant moi clairement analysée a brouillé toute la vie française contemporaine), il n'est pas vrai du tout, comme certains le croient naïvement, comme d'autres beaucoup plus machiavéliquement se sont appliqués à le faire croire, que la Droite soit ou ait été en France le parti de l'argent. L'argent, le gros argent n'est, n'a été ni à Droite ni à Gauche. Pour sauver ses avantages les plus abusifs il n'a cessé de jouer alternativement de la Gauche et de la Droite, le plus souvent même de la Gauche, en exploitant un certain nombre d'idéologies.
C'est l'équivoque mensongère qu'il a sans cesse entretenue à ce sujet, ce sont les balancements alternés dont il s'est servi pour sauver ses privilèges abusifs qui ont été les principaux responsables de la continuelle instabilité gouvernementale et institutionnelle dont la France contemporaine n'a cessé de souffrir. Ce sont ces balancements par suite qui sont également les principaux responsables de l'affaiblissement de l'autorité internationale française, du déprimant désarroi dont cette perte de prestige fait souffrir les Français et qui entraîne la perte de dynamisme et d'esprit d'entreprise dont nous accuse tant à l'heure actuelle."
Ces lignes (reproduites sans coupures, j'ai seulement corrigé la ponctuation çà et là) ont été écrites en 1956 par Emmanuel Beau de Loménie, et publiées dans la revue dirigée par Jacques Laurent, La Parisienne (n° spécial "La Droite", octobre 1956).
Beau de Loménie est principalement connu pour deux ouvrages, une grande histoire des Responsabilités des dynasties bourgeoises, cinq volumes publiés chez Denoël entre 1943 et 1973, et une anthologie commentée de l'oeuvre de Drumont, Édouard Drumont ou l'anticapitalisme national, éditée par Pauvert (et J.-F. Revel, rendons à César…) en 1968.
Si l'on ne peut qu'espérer que son travail d'historien soit plus documenté que ces quelques lignes de synthèse, par trop allusives, on saluera la pertinence de celles-ci, et on en soulignera l'aspect pré-soralien : refus du dogmatisme de la séparation Gauche-Droite, souci marxisant de vérification dans le concret de la validité des séparations politiques, volonté de réconciliation entre les Français, qu'explicitera la suite du texte, qui est comme une préfiguration de certains aspects du régime gaulliste. Le tout accompagné d'un intérêt envers les puissances apatrides, entre autres la puissance juive. (Précisons que dans l'introduction à son livre sur Drumont Beau de Loménie estime que La France juive est le moins bon texte de son auteur, l'attention de celui-ci étant trop exclusivement focalisée sur les Juifs et lui permettant pas encore de comprendre les enjeux réels des alliances entre grands capitalistes. Je n'ai lu que cette introduction.) Ces points communs avec le fondateur d'Égalité et Réconciliation me semblent frappants dans cet autre extrait (j'y pratique quelques coupures, pour rester sur l'essentiel) :
"Actuellement, en France, en dehors des étroites minorités plus ou moins directement liées aux grands intérêts d'affaires, qui se sont maintenues, voire en fait occultement consolidées par leurs jeux alternés, il existe deux grandes masses d'importance numérique sensiblement comparable.
Il y a une masse d'ouvriers et d'employés de base, dont la plupart n'ont guère d'autres ressources que leurs salaires. Pour eux, en raison des formules démocratiques que, dès les débuts, les doctrinaires républicains avaient liées à l'étiquette de gauche, et selon lesquelles gauche signifiait souci du bien du peuple, l'appartenance à la gauche est devenue, par esprit de classe, une sorte de dogme. Mais comme en même temps, depuis les débuts, n'ont cessé de figurer dans les coalitions parlementaires de gauche certains des représentants ou des agents du grand affairisme ralliés en parole aux formules démocratiques pour neutraliser ou endormir les revendications et les impatiences les plus menaçantes ; comme dans les périodes les plus récentes encore on a vu figurer au gouvernement avec des étiquettes de gauche des hommes aussi marqués par leurs appartenances de grand affairisme que M. René Mayer, cousin et agent avoué des Rothschild, ou actuellement encore, avec le titre de secrétaire d'État au budget, M. Jean Filippi, passé dans les états-majors de la maison des Louis-Dreyfus, grands trafiquants des blés et de l'armement maritime, alors, sans bien comprendre le mécanisme de telles combinaisons, les masses ouvrières ont confusément l'impression d'être trompées. Et c'est pourquoi une grande partie d'entre elles, renonçant à l'espoir de trouver sereinement leur place au sein de la communauté française, se tournent vers Moscou.
En face de cette masse salariée à base ouvrière, il y a la vaste masse de bourgeoisie moyenne à base d'artisans, de commerçants, d'agriculteurs et d'une grande partie des intellectuels appartenant aux professions dites libérales.
C'est cette bourgeoisie moyenne qui s'est vite trouvée, qui se trouve plus que jamais aujourd'hui la principale victime des équivoques entretenues par les grandes puissances d'affaires. En principe, par le genre de ses activités qui sont souvent de caractère indépendant et patronal, par ses relations de famille parfois, elle devrait avoir été soutenue et appuyée par les dirigeants des grandes entreprises. En fait, le plus souvent, ces derniers, préoccupés surtout de protéger leurs positions menacées et leurs privilèges à tant de points de vue abusifs, n'ont rien fait pour aider et entretenir l'esprit d'initiative, le dynamisme producteur de ces cadres moyens. Bien au contraire, soucieux avant tout d'écarter d'éventuels concurrents, se réservant à eux-mêmes les moyens de crédit, pompant par des systèmes d'emprunts chargés de fallacieuses promesses les épargnes de ces possibles rivaux, ils les ont peu à peu et en quelque sorte méthodiquement déprimés. Et, pour détourner leurs révoltes instinctives, ils ont, avec eux mieux et plus facilement encore qu'avec les masses ouvrières, joué des malentendus idéologiques, en les divisant.
De sorte que s'est entretenue, pour le plus commode et malsain maintien des pires abus économiques la coupure de la petite et moyenne bourgeoisie entre une gauche républicaine et radicale et une droite antiparlementaire, si occupées à se disputer sur la forme des institutions et sur le problème religieux qu'elles en arrivent à oublier leurs intérêts comme leurs responsabilités sociales communes et l'élaboration d'un programme économique et financier en rapport avec le rôle commun qui devrait leur revenir dans l'ensemble des activités françaises.
Imaginons au contraire que le jeu malsain qui a entretenu et cultivé ses divisions ait été compris par elle. Au lieu de s'user dans ses disputes théoriques elle serait tout naturellement amenée à prendre l'initiative d'un programme d'organisation d'ensemble des initiatives productrices individuelles. Il ne s'agirait pas de condamner par principe les grandes fortunes et les grandes entreprises. Il s'agirait de les contrôler, par le moyen entre autres d'un système ordonné de distribution du crédit, pour les plier au service du bien commun. Et le programme ainsi compris, qui deviendrait normalement celui d'une nouvelle Droite assainie rendrait également possible la formation d'une nouvelle Gauche, sur des bases saines et cohérentes.
La nouvelle Gauche, contrepoids de notre nouvelle Droite, délivrée des révoltes suscitées par l'hypocrisie des actuelles coalitions de gauche, serait moins tentée de subir l'attraction du communisme moscoutaire, voire de cette espèce de haine larvée pour notre passé national qu'on devine chez certains des doctrinaires actuels du M.R.P. qui se veulent de gauche.
Alors le jeu parlementaire pourrait fonctionner d'une façon équilibrée, avec deux grands groupements assez cohérents pour permettre l'établissement de programmes sociaux et nationaux ensemble. Et, les équivoques mensongères qui ont tant contribué à la démoralisation commune étant éliminées, les débats relatifs à la réforme des institutions, les discussions relatives à la politique religieuse pourraient reprendre dans une atmosphère que ne viendraient plus brouiller les passions facticement entretenues et irritées.
Si en effet il est normal que les intérêts différents s'organisent pour arriver par leur confrontation à un équilibre, il est malsain que les forces actives du pays soient enrégimentées de façon durable en factions groupées sur des programmes dont les thèmes principaux, consistant à remettre sans cesse en question les assises essentielles de notre vie nationale et morale, entretiennent une mentalité continuelle de guerre civile."
"Quand sonne l'heure d'une idéologie, tout concourt à sa réussite, ses ennemis eux-mêmes…" - l'on peut constater encore une fois la validité de cet adage de Cioran, tant le régime qui est apparu dans les années qui suivirent la rédaction de cet article, par certains aspects a comblé les voeux de Beau de Loménie, par d'autres aspects a renforcé le poids des grands groupes capitalistes par rapport à celui des PME et de la « bourgeoisie moyenne ».
Il ne faut pas pousser les parallèles entre les auteurs et entre les époques trop loin, mais l'on retrouve ici une ambiguïté qu'il m'est arrivé de signaler sur le côté « restaurateur du capitalisme » d'Alain Soral. Il y a à cela trois raisons me semble-t-il, et si les deux premières : l'incroyable puissance de récupération et de recyclage du capitalisme ; son indéniable tendance actuelle à l'autodestruction, qui fait que ceux qui luttent contre lui ont tendance à tenter de le sauver de lui-même -, si les deux premières sont des facteurs lourds et externes à la pensée de E. Beau de Loménie ou d'A. Soral, la troisième renvoie à la cohérence interne de leurs discours et aux velléités de réductionnisme économiste que l'on peut y déceler.
Quelque part dans sa dernière vidéo, Alain Soral épilogue sur les riches musulmans de Neuilly qui s'entendent comme larrons en foire avec sionistes et cathos du coin, sans que la religion y fasse le moindre obstacle. J'ai déjà écrit des choses de ce genre, je souscris toujours à ce point de vue. Je suis de même pleinement d'accord sur les analyses relatives à la stratégie consistant à « diviser pour régner ». Tout ce qui peut montrer, dans la ligne des propos de Beau de Loménie, comment certains, tout en faisant semblant de se disputer, s'entendent de manière occulte sur le dos des pauvres, est bon à savoir, parce que, tout simplement, vrai. Enfin, je maintiens qu'un travail d'accoutumance des Français d'origines diverses les uns aux autres se fait au jour le jour, à l'école, au travail pour ceux qui en ont, etc. - sans que d'ailleurs le type anthropologique qui en ressorte soit nécessairement enthousiasmant, mais c'est une autre affaire. Autant dire que je me trouve en pays ami dans ces textes.
Ce qui ne peut que gêner, néanmoins, c'est une sorte de naïveté marxiste indissociable des stratégies théoriques dites de dévoilement, comme si, une fois que l'on avait montré le caractère artificiel de certaines querelles, celles-ci allaient s'évanouir d'elles-mêmes. Essayons ici de bien distinguer ce qui doit l'être :
- avec et malgré ses côtés Don Quichotte, Alain Soral lui-même n'est pas, humainement parlant, un naïf - au point sans doute de déprimer ses aficionados par certaines déclarations parfois mélancoliques ou désabusées ;
- en toute rigueur, le marxisme (ou, autre stratégie du dévoilement, le freudisme) n'implique pas que la mise au jour de certaines structures de domination cachées entraîne automatiquement la disparition de ces structures ;
- et pourtant, il y a dans toutes ces théories une espèce de sous-estimation de fait des différences culturelles, un matérialisme sous-jacent, qui tout en ayant un fonds de réalité, génèrent leurs propres illusions.
Ces illusions peuvent être d'ordre pratique, à la réception de ces théories : la croyance chez l'amateur d'Égalité et réconciliation que si tous les pauvres se tendent la main tout sera pour le mieux dans la meilleure des France, etc. - à charge pour ceux qui savent que ce n'est pas si simple de le rappeler, de rendre Billancourt lucide, pour ainsi dire ;
ces illusions sont aussi issues d'un certain égalitarisme prosaïque que l'on peut me semble-t-il déceler chez Soral, ou, d'une autre manière, chez Bourdieu. On retrouve là d'ailleurs, sous un autre angle de vue, la récente querelle entre Soral et M.-É. Nabe. Le premier dirait du second qu'il est un esthète petit-bourgeois ou quelque chose de ce genre, il reste qu'il y a chez celui des deux qui est un artiste le sens de la beauté de la variété des choses humaines que l'on ne sent pas au même degré chez Alain Soral.
C'est ici que les Athéniens s'atteignirent, et que je m'arrête. La suite logique de ces analyses amène, ainsi que je l'évoquais en préambule, à des généralités qui ont besoin de leur propre espace pour être exprimées avec la précision qui seule peut leur permettre ne pas équivaloir à des banalités. Afin de remercier ceux qui sont allés jusqu'au bout de ce texte, une petite récompense - à regarder en entier, le Godfather y est lui-même jusqu'au bout.
La tragédie héréditaire du Français séfarade peut s'énoncer ainsi : il a à la fois les tares du Juif, de l'Arabe, du Français. Cela fait beaucoup pour un seul homme ! - Les épaules voutées, la graisse impudique, le rire épileptique, tout s'explique. « Enfin libre » mon cul, liberté mon cul - qui est libre seul ? pas une crapule pareille, en tout cas -, bien plutôt fantasmes et physique d'ancien dominé tout à sa jouissance d'avoir enfin un peu de pouvoir.
(Pour la suite sur ce thème du pouvoir, voir les collègues de L'Organe.)
Le pire est que l'on ne peut pas même pas être sûr que Sépharades et Arabes (en l'occurrence, Maghrébins) aient vraiment valu mieux avant la colonisation. On a peut-être juste foutu la merde dans la merde - ce qui n'est pas une excuse.
Un peu de négro pour la peine : quelque part entre Mahomet, Rabelais, don et sacrifice...
Au tout début de l'Affaire, la seule, la vraie, la « Dreyfus », le Grand Rabbin de Paris, Zadoc Kahn, rendit visite au célèbre et très puissant préfet Lépine et lui tint selon l'intéressé ce langage :
"Vous savez ce qui se passe, Monsieur le Préfet ? On veut envoyer au Conseil de guerre un des nôtres. Si vous avez quelque influence sur le gouvernement, c'est le cas de le montrer. (...) Si pareille chose arrivait, vous porteriez la responsabilité de ce que je vous annonce : le pays coupé en deux, tous les juifs debout, et la guerre déchaînée entre les deux camps..."
Ces propos ont été cités par Bernanos dans sa Grande peur des bien-pensants (que je n'ai jamais lue, mea maxima culpa), je les découvre repris dans une note (p. 680) du Maurras de Pierre Boutang. Lequel ajoute aussitôt (p. 171), et je souscris à son point de vue, que le comportement du Grand Rabbin n'est pas spécialement répréhensible, s'il est convaincu de l'innocence de Dreyfus et ne voit d'autre moyen de le sauver de la condamnation que ce type de lobbying.
Pour autant, ceci est tout de même intéressant à deux points de vue (tout cela si l'on fait confiance, comme le font Bernanos et Boutang, au récit du préfet Lépine) :
- la tactique communautariste déjà bien en place : vous emmerdez un des miens, je fous le bordel dans tout le pays ;
- relativement aux récits canoniques (et même plus récents : voir la dernière biographie hagiographique de Dreyfus chez Fayard) de l'Affaire et du pauvre soldat juif miraculeusement sauvé de l'antisémitisme de l'armée, de l'Église, et de presque toute la France, on ne peut que constater que si le Grand Rabbin d'une part est reçu chez un personnage aussi important que l'était alors le Préfet de la Seine, particulièrement celui-ci, d'autre part se permettait de le menacer, c'est bien qu'il avait un pouvoir réel et en était conscient - ce que la suite de l'Affaire allait démontrer, non certes sans le soutien de goys parfois peu suspects à la base de philosémitisme - notamment Clemenceau, qui selon Boutang (p. 173) se serait assez bien vu (sur le mode de la plaisanterie) fonder un journal antisémite avec Picquart, si la place n'avait pas déjà été prise par Drumont...
Qu'en conclure, en sus de ces remarques ? Pas grand-chose pour l'heure : mettons qu'il s'agit là d'une petite pierre ajoutée à l'édifice de la vacillation, si j'ose dire, du « roman national », pour s'exprimer comme Paul Yonnet : s'il serait naïf de s'étonner de que ce que la réalité soit moins manichéenne que le mythe, il est peut-être temps de mettre à plat quelques inexactitudes, contre-vérités et mensonges qui, par la fausse image qu'ils donnent du passé, polluent la juste appréciation du présent, pauvre présent.
- Par ailleurs, un peu dans la lignée du questionnaire de M. Cinéma, je me permets de vous conseiller la vision de ce western co-réalisé par Alfred Hitchcok et Jacques Demy, The last sunset - en « français », El Perdido - de Robert Aldrich : les scènes finales évoquent un mélange de Vertigo et de Peau d'âne, c'est assez intéressant,
- où l'on voit qu'il n'y a pas que Polanski, j'y reviendrai, qui aime les fleurs à peine écloses.
Cela fait des mois que j'ai l'intention de la retranscrire, voilà donc, pour continuer à assembler les morceaux du puzzle de notre belle nation, la conclusion - déjà citée en partie ici - du Voyage au centre du malaise français de Paul Yonnet (1993).
"C'est en France que le phénomène du néo-antiracisme a été le plus marqué, dans ses manifestations de masse, par ses effets politiques et administratifs. La France est la seule grande puissance où le mythe et l'utopie que nous avons décrits ont envahi l'appareil d'État et obtenu une telle influence dans les réseaux de pouvoir. Mais, tout d'abord, c'est qu'ils sont reliés, objectivement ou subjectivement (je pense notamment à la tentative de rapporter l'espèce de dissolution de la nationalité française proposée par l'antiracisme à un idéal républicain), aux grands soubresauts qui marquent l'histoire de France depuis 1789, et qui, de dons de la France au monde en dons de la France à l'humanité, ponctuent en la maquillant hyperboliquement d'un devoir d'universalisme la lente mais inexorable perte de puissance de ce pays. Si le néo-antiracisme est tellement puissant en France, pour aller rapidement à la synthèse, c'est en raison d'une accumulation unique de traits historiques. C'est en France qu'à la fin des années 1960 le soulèvement de la jeunesse étudiante autour d'idéaux et d'utopies révolutionnaires a déjà été - de tous les pays industrialisés - le plus explosif. D'autre part, comparée à la Grande-Bretagne, aux États-Unis, à l'Italie ou à l'Allemagne - qui avaient tous été dans un camp ou l'autre, mais le savaient -, la France était la seule à entretenir un roman de son passé durant la Seconde Guerre mondiale qui en gommait ou en travestissait pour le moins l'équivoque réalité. Un pays vainqueur mais vaincu, et libéré pour l'essentiel par l'action de puissances étrangères ; une France non belligérante après l'armistice et n'ayant pas commis le crime ultime de rentrer en guerre contre ses anciens alliés, mais collaboratrice ; les trois quarts des juifs résidant en France sauvés, mais l'organisation d'un antisémitisme d'État qui a conduit à livrer pour le pire le quatrième quart à l'ennemi, et à « aryaniser » l'économie ; une France résistante mais tardivement, sous la pression allemande (S.T.O.), à la fois hyperactive et hyperpassive, divisée entre vichystes, collaborationnistes, régionalistes, européanistes, attentistes, communistes, gaullistes, résistants armés, résistants opposés à l'action armée, anticommunistes collaborationnistes, anticommunistes résistants... : un régime de l'État français autoritaire, composant avec le nazisme, mais se distinguant d'un régime à proprement parler fasciste, et d'ailleurs objet de la critique et du mépris constants des fascistes français ; des Français encore traumatisés par la saignée de 1914-1918, qui rêvaient de paix et de confraternité rurale dans un univers proche de la guerre totale : tableau impitoyablement livré par l'enchaînement des circonstances, l'histoire du demi-siècle, la géopolitique, tableau moins reluisant que celui que propose le roman national épique appliqué à la période, qui constituait bel et bien, plus que la pesanteur de comportements économiques et la pratique politique de la Ve République, le talon d'Achille du pays au crépuscule de cette décennie 1960. L'enclenchement du processus [d'expansion du néo-antiracisme] et de sa force résultent du rapprochement de l'échec du mouvement de mai 1968 et de cette mémoire biaisée, exagérément avantageuse. Double dépérissement, donc, le premier entraînant le second : comme dans le règne végétal, le fruit touché contamine au contact d'un autre. Les révolutionnaires de mai 1968 ne cessaient de rechercher en quoi la France était « le maillon faible du capitalisme mondial ». C'est la faiblesse du roman national qui en faisait un maillon faible de la chaîne occidentale. De mai 1968 à l'antiracisme des années 1980, la France - « gardienne des beaux désordres », comme l'écrivait Jacques Chardonne - continue d'évoluer en crête en raison d'une configuration de traits spécifiques, qu'elle est la seule à additionner, et qui permet de comprendre l'inscription singulière de l'antiracisme dans ce pays.
On ne peut préjuger des itinéraires individuels, car on ne peut prévoir ni les circonstances ni les personnes. Les internationalistes antimilitaristes du début du siècle se sont du jour au lendemain rendus aux arguments de l'Union sacrée, en 1914. Peut-être verra-t-on les anciens leaders de S.O.S Racisme tomber au champ d'honneur patriotique (en l'espèce, aussi, un champ d'humour) pour bouter quelque envahisseur étranger hors du sol natal.
On en a vu d'autres. Si l'on ne peut pas plus dessiner l'avenir collectif, nous pouvons en revanche avancer qu'il ne s'élaborera pas hors du cadre suivant.
Premièrement, il n'y a plus aujourd'hui de roman national français. Le droit-de-l'hommisme à vocation universaliste y est d'autant moins substituable que la France est réputée avoir presque constamment manqué au respect des grands principes. Les perspectives d'intégration des nouveaux Français en sont concurremment affaiblies. D'autant plus que le grand couple adverse du marxisme et de la catholicité, qui offrait des pentes identificatoires subsumant les buts endogènes des groupes particuliers et déliaient des soudures d'origine, ce grand couple qui ménageait des voies pluralistes d'accès à la nationalité française - une nationalité réelle et non pas seulement de forme juridique - est à présent dans l'incapacité, de fait ou de volonté, de jouer ce rôle par le moyen de ses appareils et de ses structures. Au surplus, une France qui a autodétruit son roman national entre dans une Europe qui n'est pas près d'en avoir un, autonome. Mémoire en berne, panne d'idéaux, désert d'espérances collectives : terrain propice au développement de laxités micro ou médio-identitaires cherchant à devenir grandes. [Les idées sont là, mais quel charabia par moments...]
Deuxièmement, le roman national - devenu difficile, stigmatisé par le nouvel ordre moral - se reconstitue sur un terrain apparemment non politique, celui de l'identité culturelle. La culture exprime l'identité française là où la politique menée lorsque la France était une grande puissance ne peut plus opérer, n'a plus de faculté d'expression. Moins il y aura de Nation, plus il y aura de recours à l'Identité française, une identité-mode de vie, ethnographique, sacralisée en même temps que muséographiée. Il faut s'attendre à des décompensations identitaires du type de celle qui a été enregistrée à propos de l'orthographe [la célèbre querelle sur la réforme de l'orthographe lors de la Guerre du Golfe]. Les Français défendront le reblochon au lait cru et l'andouillette odorante, face à la machine administrative et parlementaire de l'Europe, dont les hygiénistes de toute obédience ne manqueront pas de se servir pour dissoudre un peu plus les solidarités culturelles de base et, par là-même, la sociabilité des groupes élémentaires, comme ils ont défendu l'Empire. Pour finalement tout lâcher d'un coup, mais en entonnant une vibrante Marseillaise célébrant la grandeur de cet abandon : il suffit de trouver le personnage.
J'y reviendrai : peut-être fallait-il, ou faut-il, trouver plutôt plusieurs « personnages ». Quoi qu'il en soit, ce paragraphe est tout à fait remarquable.
Il est probable que l'entrée en vigueur de l'accord de Maastricht, si elle a lieu - la campagne du référendum français débutait alors que cet ouvrage était pour l'essentiel terminé -, ou, de toute façon, la poursuite de l'unification européenne, accentuera cette dichotomie entre Nation politique et Identité-mode de vie. Plus les États-nations délégueront de prérogatives politiques à l'échelon européen, plus ils abandonneront de leur souveraineté propre, et plus le concept d'identité prendra d'importance. On notera d'ailleurs, ce qui ne saurait surprendre, l'acharnement mis par les défenseurs du traité de Maastricht, qui - symptomatiquement - élude la notion de nation pour mieux promouvoir et organiser un pouvoir des régions, à souligner que les transferts de souveraineté n'entameraient en rien l'identité française. D'ores et déjà, l'identité a remplacé la nation dans le discours politique des partisans d'une Europe supranationale. Il n'est que de se référer à l'un de ses plus ardents défenseurs, Valéry Giscard d'Estaing, aussi porté à vouloir accélérer la constitution des États-Unis d'Europe qu'il est inquiet du destin de l'identité française... J'invite à méditer sur une contradiction croissante : celle qui voit, tant à droite qu'à gauche, les responsables prendre ou approuver des mesures de « dénationalisation » et de levées des frontières de l'Hexagone, tout en attirant l'attention des opinions sur les risques d'invasion étrangère - quand ils n'appellent pas, purement et simplement, à la mobilisation de celles-ci derrière des slogans de moins en moins applicables dans le cadre hexagonal. Nous sommes entrés, en un mot, dans une période où ce n'est plus l'existence de la Nation politique qui excite l'agressivité de groupe - sous des formes qui allaient du patriotisme de défense à l'ambition impériale -, mais où, au contraire, c'est la disqualification, la déplétion et l'impossibilité de la nation politique qui font le lit des identitarismes (nationaux, ethniques [sexuels] ou de communauté). Encore que la xénophobie soit un phénomène en soi tout à fait indépendant de l'idée de nation, l'histoire moderne est marquée par l'apparition de formes politiques et idéologiques particulières, développées en relation avec l'exacerbation des sentiments nationaux ; nous avions, pourrait-on dire en somme, la xénophobie et le racisme car nous avions la Nation : craignons d'avoir la xénophobie - des xénophobies de tout calibre et de toutes origines - et le racisme, car nous n'aurons plus la Nation (donc : si nous ne l'avons plus et à mesure que nous ne l'aurons plus). Si tant est que l'identité, c'est ce qui reste quand on a « oublié » la nation, craignons d'assister à la cristallisation des attitudes qui répondront à la désorganisation et au démantèlement de l'ancien système.
Troisièmement, l'antiracisme veut dissoudre la France dans le monde et, sans attendre, faire du réduit hexagonal le laboratoire chimérique d'une nouvelle Cybère panethnique. Cette utopie longtemps cautionnée par les pouvoirs publics, voire un par « État de droit » favorable, heurte de plein fouet les deux traditions de l'assimilation française : l'individualiste républicaine et la communautariste autoritaire."
Voyage au centre du malaise français, pp. 304-309. Je n'ai pas reproduit la suite, en l'occurrence le dernier paragraphe du livre. Sur la tradition « communautariste », pas de contre-sens : il s'agit me semble-t-il d'une allusion aux « familles » marxiste et catholique évoquée dans cette longue citation, il ne s'agit pas, en tout cas, des communautarismes actuels.
Ceci posé, quelques commentaires.
"Le roman national se reconstitue sur un terrain apparemment non politique, celui de l'identité culturelle. La culture exprime l'identité française là où la politique menée lorsque la France était une grande puissance ne peut plus opérer, n'a plus de faculté d'expression. Moins il y aura de Nation, plus il y aura de recours à l'Identité française, une identité-mode de vie, ethnographique, sacralisée en même temps que muséographiée." J'avais abordé cette phrase importante sur la Nation et l'Identité sous l'angle des relations entre les Français, leur passé, leur présent, leur avenir : la retrouver dans son contexte invite à faire le lien avec la situation politique française. Démêlons les fils.
Patriotisme, nationalisme, chauvinisme... on peut utiliser des termes connotés plus ou moins négativement, on ne sortira pas je crois de ces vérités :
- il faut un minimum de cohésion entre les membres d'une communauté, et dans ce minimum est inclus une part d'auto-promotion, d'autosatisfaction, de gloriole ;
- libre à chacun, au sein de cette communauté (et à l'extérieur de cette communauté, mais ce n'est pas notre sujet), de détester, mépriser, critiquer cette part d'autosatisfaction. On remarquera au passage que ces critiques peuvent aussi bien signifier une volonté d'amener la communauté à s'améliorer - en la poussant à être plus conforme aux idéaux qu'elle proclame - qu'un souhait plus ou moins conscient de la dissoudre - en établissant qu'elle n'a jamais été et ne sera jamais capable d'être à la hauteur de ses idéaux ;
- quoi qu'il en soit de ce deuxième point, qui mérite certes plus d'une digression, la part d'autosatisfaction devient, ou devrait devenir, non seulement critiquable, mais presque complètement ridicule et absurde quand elle n'a pas, ou plus, ou presque plus de rapports avec la réalité politique dans laquelle baigne la communauté en question.
Le problème, pour ce qui nous concerne, est donc moins de savoir si la France est un beau pays, si elle doit rougir ou se glorifier de son histoire, si les Français sont sympathiques, racistes, travailleurs, alcooliques, râleurs grincheux ou contestataires lucides et anticonformistes, trop ou pas assez sportifs, bons baiseurs ou gros branleurs ; il n'est même pas de savoir s'ils sont définitivement américanisés, manoeuvrés par les réseaux sionistes ou bientôt complètement arabisés-africanisés-islamisés (ces possibilités ne s'excluant d'ailleurs mutuellement pas). Le problème, c'est que toutes ces questions, futiles ou intéressantes, ne sont que trop rarement intégrées à la perspective d'ensemble qui pourtant les impose à notre attention : cette perspective n'est pas celle du déclin français, qui est, justement, une question identitaire, cette perspective est celle du pouvoir politique effectif de la France dans le monde d'aujourd'hui. Que ces deux questions ne soient pas sans rapport est évident, mais cela ne signifie pas qu'elles se confondent, et cela n'empêche pas l'une d'avoir préséance aussi bien principielle que chronologique sur l'autre. Reformulons donc ainsi la phrase de Paul Yonnet : ce n'est pas parce que la France a des problèmes identitaires qu'elle fonctionne moins bien et pèse d'un poids moins significatif dans l'évolution globale du monde, c'est parce que son poids dans l'évolution globale du monde diminue que les questions qu'elle se pose sur son identité prennent une telle acuité.
(Une digression : la France est loin d'être le seul pays dont « le poids dans l'évolution globale du monde diminue », c'est le cas de la plupart des nations majeures, Russie incluse. Je ne peux aborder cette question aujourd'hui, mais il faut garder en tête que nous sommes loin ici de nous situer dans une « exception française ».)
Encore une fois, il ne s'agit pas de nier certaines évolutions ou certaines réalités désagréables. Mais si l'on n'a pas conscience de cette préséance - que l'on retrouve d'ailleurs après 1870 et dans l'entre-deux-guerres, de même que, mais à l'inverse, dans les années 60, où les immigrés n'avaient pas disparu du pays mais gênaient moins que dans les périodes précédentes - du politique sur le culturel et « l'identitaire », non seulement on se trompe, mais on risque fort d'accélérer ou de contribuer à accélérer ces évolutions que l'on juge négatives.
L'acharnement de l'homme politique moderne contre la France. Allégorie de Lang (Fritz, pas Jack), 1956.
- à suivre, démonstration et exemples à l'appui...
De Laurent Mucchielli je n'ai lu que quelques articles, ici et là. Il me semble, que l'on soit d'accord ou non avec les conclusions qui sont les siennes - et comme toujours dans ces cas-là il faut faire la part des choses entre ce qui est écrit dans une publication scientifique, ce qui est exprimé dans un « Rebond » pour Libéramerde, ce qui est déclaré à la télévision, monté et mis en contexte par un journapute... -, il me semble que cet homme offre quelques garanties minimales de sérieux qui font que si ses thèses peuvent être discutées il est difficile de les balayer d'un revers de main en lui prêtant on ne sait quelles intentions inavouables.
Or, de par la nature des sujets abordés (l'Islam, l'insécurité...) et de par la fréquence de ses apparitions Laurent Mucchielli est devenu le symbole « des sociologues » - il faut entendre le mépris avec lequel ce mot est prononcé (on peut ajouter, comme le faisait Muray pour les assimiler à des jdanoviens en puissance, « d'Etat », c'est encore pire), mépris qui renvoie les sociologues à leur position d'extériorité vis-à-vis des événements qu'ils analysent et sur lesquels il leur arrive de pontifier.
Une petite remarque d'abord. Je n'ai pas d'intérêt personnel en la matière, je comprends parfaitement que si l'on vient de se faire casser la gueule, ou, pire, de perdre un proche, parce qu'une bande incontrôlable a voulu s'amuser, on trouvera amère la leçon du sociologue fonctionnarisé vous expliquant que la violence est sur le long terme en baisse en France. Néanmoins, d'une part Laurent Mucchielli n'est pas policier et n'est pas payé pour envoyer les gens en prison, d'autre part, il me semble difficile de reprocher aux sociologues la position d'extériorité par rapport aux événements qui les définit justement comme sociologues. Autant reprocher à un historien de ne pas vivre dans le passé... Ceci étant dit, bien sûr, le sociologue de la violence qui se contenterait d'aligner les chiffres dans son bureau sans jamais rencontrer acteurs et victimes de cette violence risquerait fort de passer à côté de son sujet. Le sociologue a ici des possibilités que l'historien lui jalouse et qu'il serait fort condamnable de ne pas exploiter. Il reste que son rôle est d'avoir et de fournir une vision d'ensemble des choses, et que si on ne veut pas de cette vision, la refuser est une chose, reprocher à celui à qui la société a confié une mission, de l'accomplir, en est une autre.
(Au passage, on en dira autant des juges. Un juge qui reçoit une femme violée dans son bureau doit faire montre d'un minimum de délicatesse, c'est bien le moins. Mais il n'est pas là pour s'identifier à cette femme ou pour pleurer de chaudes larmes avec elle, il est là pour essayer, à partir de son récit, de celui du violeur présumé, d'éventuels témoins, de comprendre autant que faire se peut ce qui s'est passé. S'il n'est pas capable de cette capacité d'abstration, qu'il devienne éditorialiste ou Nicolas-Sarkozy, mais qu'il change de métier. (Après, on sait bien qu'il existe des juges (ou des médecins, pour recourir à un exemple que tout un chacun a plus souvent rencontré dans son existence) qui se réfugient avec soulagement derrière cette obligation de neutralité pour se cacher à eux-mêmes qu'ils n'éprouvent strictement rien d'autre que de l'indifférence ou de l'ennui pour la souffrance des victimes (ou des malades).)
Pour en revenir à Laurent Mucchielli, ces remarques me venaient à l'esprit à la lecture de cet article, dans lequel l'auteur, Christian Bouchet, s'appuie sur des conclusions récentes dudit Mucchielli au sujet de la baisse de l'antisémitisme en France. Or, cet article provient d'un site où, si ce n'est M. Bouchet, d'autres collaborateurs réguliers (P. Randa, par exemple) ne se privent pas d'ironiser sur « les sociologues », lorsque ceux-ci critiquent (encore une fois, à tort ou à raison) certains dogmes d'époque, ou certaines prénotions, sur l'insécurité ou la délinquance. Je propose donc de définir et de nommer « syndrome du Mucchielli » cette attitude si fréquente, qui consiste à s'appuyer sans le moindre état d'âme sur les statistiques officielles et les analyses du sociologue (« Tout de même, ces gens-là ne sont pas là pour dire n'importe quoi ») lorsqu'elles confirment ce que l'on pense déjà, et à les rejeter, en utilisant principalement les deux arguments évoqués plus haut, arguments d'ailleurs potentiellement contradictoires, ou du moins superfétatoires (« Ces gens-là ne savent pas de quoi ils parlent, ils restent dans leur bureau » ; « De toutes façons ils sont payés pour faire le silence sur ce qui se passe » - attention, il ne sert pas grand-chose de reprocher aux statistiques d'être extérieures à la compréhension du réel si on les considère comme manipulées à la base), lorsqu'elles viennent contredire la perception que l'on a des faits, l'analyse qu'on en a soi-même dégagée.
Il est vrai que les attitudes logiques sont, pour des raisons diverses, plus compliquées à adopter :
- considérer que les statistiques, étant extérieures au réel, ne sont d'aucune utilité pour le comprendre, ce qui est un point de vue difficile à tenir dans toute sa rigueur (il est délicat d'affirmer que l'insécurité augmente si l'on refuse de discuter sur les chiffres) ;
- considérer que les statistiques sont manipulées. Je ne dis pas que c'est faux à tout coup, loin de là, mais encore faut-il le prouver et l'expliquer à chaque fois, c'est du boulot.
Il est vrai aussi qu'il est naturel de faire plus confiance à des gens que l'on connaît, à des hommes politiques que l'on soutient, à des idées qui corroborent les thèses que l'on a élaborées à part soi - et vice-versa, pour ce qui est de la méfiance envers les ennemis, les adversaires... Mais, dans le cas du sociologue-statisticien, pourtant a priori moins directement touché par ces formes d'esprit partisan, le contraste entre le mépris que parfois on lui dispense et la facilité avec laquelle on l'utilise comme appui lorsqu'il peut servir la cause, ce contraste n'est pas sans susciter quelque sourire, éventuellement teinté d'amertume.
P.S. 1 : comme tous ces gens ne s'embarrassent pas à donner leurs sources (pourquoi fournir des informations ou des repères aux lecteurs, après tout...), les voici :
P.S. 2 : cela fait beaucoup moins sourire, cette vidéo de violence, découverte viale Stalker. Je la relaie sans arrière-pensée politique d'aucune sorte (les « débats » sur les couleurs de peau respectives des agresseurs et de la victime sont en l'espèce d'intérêt nul), comme une pièce à charge dans le dossier déjà bien lourd de l'accusation contre la nature humaine. (Heureusement, le dossier de la défense n'est pas tout à fait vide...)
(Méfiez-vous : sous ce sourire affable se cache une paire de burnes comme on n'en voit plus dans l'Université française depuis des décennies.)
...je ne pourrai travailler tranquillement. On essaie de réfléchir calmement sur Nicolas Sarkozy, et voilà que d'un côté E. Olmert - cela m'étonnait aussi qu'il soit d'accord avec moi -, de l'autre D. M'Bala M'Bala, font encore des leurs.
Concernant Israël, je n'éprouve guère le besoin de me répéter. Rien ne change de toute manière, sauf, en pire, pour les gens qui vivent à Gaza.
Concernant Dieudonné... il est difficile de dire à quel point il a eu conscience de ce qu'il faisait (la vidéo du spectacle, disponible ici, n'est de plus pas très audible), et je n'essaierai pas de le deviner (on peut même lui donner un petit crédit pour ce qui serait de la légèreté, pour ce qui serait une volonté de ne pas trop réfléchir aux conséquences : "au point où j'en suis...").
Ce qui me gêne le plus dans cette histoire, ou plutôt ce qui m'attriste, ce n'est pas tellement ce qu'a pu vouloir dire ou faire Dieudonné, d'autant qu'il y a un côté très mécanique à tout cela (Dieudonné appuie là où ça peut faire le plus mal, la machine moralisatrice et judiciaire se met en marche comme un seul homme), c'est - je vais passer pour un obsédé du sarkozysme - que finalement, le seul à qui cela rende vraiment service est Nicolas Sarkozy. Bouquinant un peu sur les Etats-Unis en ce moment, il m'a été difficile de ne pas penser, devant cette alliance tout de même hétéroclite Dieudonné-Le Pen-Faurisson (il faut semble-t-il le rappeler : les deux derniers nommés sont de farouches colonialistes. Pour Jean-Marie Le Pen, c'est connu ; pour Robert Faurisson, j'ai lu certains de ses textes, vous pouvez me croire - et ce n'est pas ses alliances avec des fanatiques qui se veulent musulmans et anti-impérialistes qui vont y changer quoi que ce soit), il m'a été difficile de ne pas penser, disais-je, aux mouvements politiques américains des années 60 : je ne les idéalise pas plus que ça, mais il se trouve que lorsque Noirs et Juifs étaient alliés contre le pouvoir WASP, non seulement ils ont fait bouger certaines choses, mais ils étaient plus universalistes et moins communautaristes qu'ils ne le sont depuis devenus : voir Dieudonné brûler ainsi les ponts en compagnie de gens dont il n'est pas secret que certains d'entre eux carburent avant tout à la haine, c'est le voir donner du grain à moudre aux communautaristes de tous bords, noirs, sionistes, juifs-de-bonne-volonté, blancs, arabes, etc.
Et, j'en reviens à mon sujet fétiche de ces vacances, ce qui peut faire le plus pour faire durer le sarkozysme, c'est la division des Français. On en a eu une preuve a contrario lors de la contestation anti-CPE, quand sur quelques manifestations les « jeunes des banlieues » avaient rejoint les « petits blancs étudiants », et que toute la classe politique avait fait dans son froc. Je le préciserai plus dans ma prochaine livraison, si Olmert et Dieudonné veulent bien fermer leur grande gueule pendant quelques heures. - Quoi qu'il en soit, communautarisme et division, c'est, fondamentalement, la même chose. En n'hésitant donc pas à dire que, si nous pensons à toutes les indignations vertueuses qui vont lui tomber sur le paletot dans les prochains jours, une part de nous-même soutient moralement Dieudonné, nous concluerons donc, avec une autre part de nous-même, que la connerie est un tort pour tout le monde, et qu'il est regrettable, lorsqu'on se veut officiellement républicain et anti-esclavagiste, de finir par servir la soupe à Nicolas Sarkozy, « ami d'Israël », communautariste de première et homme du discours de Dakar sur « l'homme africain », via Robert Faurisson.
Tant qu'on y est :
- je reçois périodiquement la « news-letter » d'un vieux lecteur (?)-blogueur, M. Nebo. Celui-ci a mis en ligne de regrettables passages de Tristes tropiques, où C. Lévi-Strauss, qui a par ailleurs reconnu qu'il n'y connaissait pas grand-chose, s'aventure dans des généralités sur l'Islam que le redoutable polémiste qu'il pouvait être à l'occasion aurait désintégrées s'il s'était agi d'un discours du même (bas) niveau sur les cultures primitives. Depuis ma lecture de Tristes tropiques j'hésite à évoquer ces chapitres, ne souhaitant ni les passer sous silence ni jouer les Zorro à tout bout de champ - surtout rapport à une oeuvre dont ils ne sont certes pas le centre. Puisque M. Nebo (qui, lui, bande comme un cerf pour tout ce qui est anti-Islam) vous les fournit, je vous les signale (je n'ai pas vérifié la qualité de la retranscription), vous jugerez vous-même ;
- un peu d'humour pour finir : à qui l'ignore, je ne peux que fermement conseiller la lecture régulière du blog de M. I. Rioufol : dans l'époque désordonnée qui est la nôtre, et vu l'état de décomposition avancée du cerveau de l'intéressé, il peut arriver que par hasard il ait raison sur tel ou tel point. Mais en général, il repousse avec une belle bravoure les limites de l'absurdité et de la bêtise, et cela est presque rafraîchissant (voilà, malheureusement, le genre d'enculistes à qui Dieudonné vient de rendre service). Bonne lecture !
En voilà un qui a une époque a vraiment brûlé les ponts - et au nom des Vietnamiens, s'il vous plaît !
Au passage - il y a trois liens devenus avec le temps inutiles ou presque, dans ma colonne de droite : Mauricette du fait de son éclipse temporaire ; M. Balp, manifestement perdu quelque part dans la Sierra ; l'Observatoire du Communautarisme, qui pourtant, après l'élection de B. Obama, ou comme on peut le constater ici, aurait encore du grain à moudre. Bon, entre autres pour la documentation que l'on peut y trouver, j'ai décidé de laisser ces liens, c'est triste un lien qui meurt.
Faisons travailler les autres à notre place - où le communautarisme consiste à utiliser le refus de l'identité pour se construire une identité, où un "hétérosexuel" défend mieux les homosexuels qu'un homosexuel, où l'on se le fait bouffer par de jolies femmes...
"Parce que loin d'être philosémite à outrance, je suis philosémite en puissance."
(Léger ajout le 23.03.)
Ce n'est pas le mot de la fin sur la question - qui n'a pas de fin, j'espère du moins pour les intéressés -, mais je retrouve dans ce texte, daté de 1954, beaucoup de mes impressions :
"Le Juif qui exige avec trop d'insistance d'être traité "comme un homme" - comme si rien ne le distinguait des autres - me paraît être un Juif insuffisamment conscient de son état de Juif. C'est là, bien, sûr, une exigence juste et combien compréhensible. Et pourtant, elle n'est pas à la mesure de leur réalité. C'est trop simple, trop facile...
Il me déplaît de voir que des Juifs ne soient pas à la hauteur de leur mission. Combien de fois dans mes conversations, même avec des Juifs pleins de bon sens, ne me suis-je pas heurté avec stupéfaction à une pareille mesquinerie dans l'appréciation de leur destinée ? (...)
Lorsque j'entends ces gens me dire que le peuple juif est tout à fait semblable aux autres peuples, c'est un peu comme si j'entendais Michel-Ange déclarer que rien ne le distingue de personne, Chopin demander pour lui-même une "vie normale", ou bien encore Beethoven assurer qu'il a lui aussi plein droit à l'égalité. Hélas ! ceux à qui fut donné droit à la supériorité n'ont plus droit à l'égalité.
Il n'est pas de peuple plus manifestement génial que le peuple juif, et je le dis non seulement parce que les Juifs ont engendré et nourri les plus hautes inspirations dans l'univers, qu'ils ont marqué de leur sceau l'histoire universelle, et qu'un nom juif, à jamais illustre, éclôt et naît à chaque époque. Mais c'est par sa structure même que le génie juif est manifeste : à l'instar du génie d'un individu, il est intimement lié à la maladie, à la Chute, à l'humiliation. Génial parce que malade. Supérieur parce qu'humilié. Créateur parce qu'anormal. Ce peuple - de même que Michel-Ange, Chopin et Beethoven - représente une décadence qu'il transcende en création et en progrès. Pour lui, la vie n'est jamais facile, il est en désaccord avec la vie, voilà pourquoi il se transforme et se tourne en culture...
La haine, le mépris, la peur, l'aversion que ce peuple suscite chez les autres peuples rappellent les sentiments avec lesquels les paysans allemands regardaient le Beethoven malade, sourd, sale et hystérique qui se promenait en gesticulant dans la campagne. Le chemin de croix des Juifs, c'est le chemin de Chopin. L'histoire de ce peuple - comme d'ailleurs toutes les biographies des grands hommes - n'est qu'une secrète provocation : il a le don de provoquer le sort, d'attirer sur sa tête toutes les calamités qui peuvent, peuple élu, l'aider à remplir sa mission. Quelles obscures nécessités furent à l'origine du phénomène ? Nul ne saurait le dire... Mais que ceux qui en demeurent les victimes ne tentent pas d'imaginer fût-ce un instant qu'ils arriveront à se tirer de ces abîmes pour en sortir sur un terrain droit et plat...
Il est curieux de noter que la vie du plus normal, du plus vulgaire des Juifs est dans une certaine mesure la vie d'un homme éminent : aussi normal et équilibré qu'il soit, et ne se distinguant en rien des autres, il s'affirmera pourtant différent ; il se trouvera, bien malgré lui, toujours en marge. Dès lors, on peut dire que même un Juif moyen est condamné à la grandeur, uniquement parce que Juif. Et pas seulement à la grandeur : condamné à une lutte désespérée, à un duel-suicide contre sa propre forme (en effet, comme Michel-Ange, il ne s'aime pas).
Aussi, ne croyez pas "réparer" cette épouvante en vous figurant être "comme tout le monde" et en avalant l'idyllique brouet des sentiments humanitaires. Que le combat pourtant qu'on vous livre puisse être moins vil ! Quant à moi, l'éclat dont vous resplendissez a plus d'une fois illuminé ma route - et je vous dois vraiment beaucoup."
W. Gombrowicz, Journal ("Folio", pp. 178-181).
Ce texte peut être prolongé, ou contredit, dans deux directions notamment, vers les rapports entre judaïsme et sionisme (cf. ce texte, dans lequel j'utilise l'expression "rançon de la gloire", qui m'est revenue à l'esprit en découvrant ce passage de Gombrowicz) ; vers les tensions entre richesse psychologique individuelle et pauvreté spirituelle communautariste (via notamment la référence à Michel-Ange et son homosexualité).
(Message personnel ajouté le lendemain matin : je constate, le monde est petit et il n'y a pas de hasard, que ce Moïse offre dans son regard de frappantes ressemblances avec un ami juif homosexuel, E.L., que j'ai perdu de vue depuis quelque temps. Si cet ami me lit, il peut me contacter - au moins pour me rendre le disque auquel il est fait allusion ici. Fin de l'interruption.)
Il faudrait d'ailleurs soumettre le Journal de Gombrowicz à une étude serrée : dans la même page le terme "individu" peut vouloir dire quelque chose, puis, le paragraphe suivant, être brandi comme un fétiche et n'avoir aucune signification concrète. Ceci pour signaler aussi que je n'oublie pas le holisme et ses paradoxes. Mais depuis que je me suis aperçu que pour ne pas se soucier de l'argent il fallait en avoir très peu ou beaucoup, et que la deuxième solution présente l'avantage de me permettre de goûter plus souvent à des tournedos Rossini - eh bien, je m'enrichis, et ça prend du temps...
A la vôtre !
(Le 23.03.) Oui, j'écrivais hier "Il n'y a pas de hasard", et voilà que je tombe sur ces lignes de L. Bloy : "Il n'y a pas de hasard, parce que le hasard est la Providence des imbéciles, et la Justice veut que les imbéciles soient sans Providence." (Le mendiant ingrat, mars 1894). Espérons-le !
La vie sans Marc-Edouard Nabe ne serait fondamentalement pas moins belle, mais elle serait moins drôle, ainsi que le prouve son nouveau tract, disponible sur les murs de Paris (rue Gît-le-Coeur notamment)... mais pas encore sur son site, que je vous encourage donc à surveiller ces prochains jours, notamment si vous êtes déjà convaincu que je suis complètement lepénisé et soralisé.
Je sais, c'est une annonce un peu frustrante. Ceux qui en ont l'occasion peuvent se promener dans le quartier latin, même si, avec le beau temps, les touristes y pullullent - et lorsque l'on accélère le pas pour contourner leur rythme si tristement pachydermique, l'on risque fort d'être renversé par les innombrables joggeuses, un peu trop souvent blondes pour être toutes françaises d'ailleurs, que le réchauffement de la planète nous envoie sur le rable dès fin février début mars. On ne m'ôtera pas de l'idée que l'énergie corporelle n'est pas indéfiniment cumulable et que ces dames seraient mieux inspirées d'utiliser la leur à des activités plus agréables, plus amusantes, et, en principe, moins masochistes. Au lieu de quoi elles s'épuisent à être sérieuses, massacrent leur poitrine, et, plus généralement, s'échinent à ruiner le fragile équilibre entre chair et muscles qui fait leur charme, comme écrit quelque part, justement, Alain Soral, au lugubre profit de ceux-ci.
Encore dois-je peut-être m'estimer heureux que les températures "clémentes" n'aient pas encore fait refleurir le doux son des tam-tam, qui pour toujours m'empêchera de trouver vraiment sympathiques les élégants noirs glandeurs qui m'empoisonnent la vie avec ces laïus si paresseux. Ach, eux au moins gardent leur énergie pour la gaudriole, eux au moins aiment les femmes bien en chair - ce qui prouve de nouveau que les joggeuses se cassent le cul pour rien, il ne leur reste que les esclaves salariés blancs et impuissants pour peloter le peu qu'il en reste. Heureusement, le CRAN oeuvre sans relâche pour que les "noirs de France" rejoignent ce si enthousiasmant troupeau des esclaves salariés, loin des stéréotypes néo-coloniaux dont je suis si lamentablement solidaire.
(Avez-vous remarqué ces femmes grassouillettes se promenant fièrement dans la rue au bras d'un étalon noir, en permanence sur leurs gardes, comme une lionne surveillant ses enfants, face à toute tentative d'approche de la part d'une sportive de service ? Cela me rappelle, bien que le rapport soit j'en conviens un peu lointain, ce que raconte Hérodote sur je ne sais plus quelle peuplade barbare, qui avait un original système pour marier ses jeunes filles : les plus belles étaient mises aux enchères, et l'argent ainsi recueilli servait de dot aux plus laides. Tout le monde y gagnait quelque part, toutes les filles étaient mariées, l'avenir de la tribu était assuré. Pas mal, non ?)
Bon, je m'arrête, mais je ne suis pas responsable du beau temps ni du réchauffement de la planète. Lesquels ne sont pas non plus directement responsables de ce que les jeunes femmes se déshabillent au moindre rayon de soleil - ce qui fait que, l'hiver, on peut regarder avec plaisir les jolies filles, alors que, l'été, il faut aussi supporter les moches (je laisse les lectrices transposer selon leur point de vue. Par ailleurs, on ne m'otera pas non plus de l'idée que la libido ainsi investie dans la jouissance de se faire regarder est en partie perdue pour la consommation de l'acte).
Pas que les jeunes femmes, d'ailleurs, c'est aussi ça le drame. J'ai brièvement évoqué, il y a longtemps, le livre La génération lyrique de François Ricard, consacré à la génération du baby-boom. L'auteur y explique, notamment, que ce que l'on a appelé la révolution sexuelle a surtout consisté, les jeunes filles n'ayant jamais, par définition, eu du mal à trouver des partenaires de jeu (sauf peut-être aux pires heures du triomphe de la bourgeoisie, et encore), à convaincre leurs mères qu'il était de leur devoir moral, vis-à-vis de leur propre féminité, de rester dans la danse aussi longtemps que possible. Ma foi, si les efforts qu'elles doivent consentir pour cela leur apportent assez de plaisir(s) en retour, je n'ai rien à y redire. Mais les mamans peroxydées avec string apparent, l'été, honnêtement... Bon, allez, une journée d'esclave salarié m'attend. A bientôt !
(Ajout le 28.04.) Concernant le rapport entre exhibitionnisme et libido, voilà ce que l'on trouve au détour d'une page de L'homme sans qualités (ch.109) :
"On peut d'ailleurs considérer comme une règle générale que les femmes qui soignent à l'excès leur apparence sont relativement vertueuses, le moyen usurpant la fin ; tout de même que les grands champions sportifs donnent de médiocres amants, des officiers d'allure particulièrement martiale de mauvais soldats, et que des têtes aux traits particulièrement intellectualisés se révèlent vides comme des cruches." Amen !
Pourquoi ces guillemets ? Parce qu'il ne s'agit ni d'une confession, ni d'une provocation, ni du début d'une trahison. Juste d'une mise au clair de certains présupposés des discours tenus ici, présupposés dont je ne peux pas ne pas penser qu'ils sont partagés par d'autres, que ce soit là de ma part modestie (je n'ai rien inventé) ou prétention (les autres doivent penser comme moi).
En tout état de cause, je ne chercherai nullement aujourd'hui à élargir le propos ; j'en resterai à un diagnostic personnel, dans lequel le lecteur se reconnaîtra à des degrés divers, jusque peut-être au degré zéro.
Je ne me pensais pas si philosémite que cela, mais depuis que cette expression m'est venue au fil de la plume, je me suis progressivement rendu compte à quel point je l'étais. Ach, pas de chance, le communautarisme juif est à la pointe de l'insupportable, et l'état du même nom, ou plutôt du même adjectif, une aberration criminelle, de plus en plus aberrante et criminelle, quand bien même il ne se réduit pas à cela. Maintenant, le communautarisme juif n'est pas seul en son genre, et surtout Israël n'est pas le pire état de la planète, malgré toute sa bonne volonté actuelle. Mais depuis qu'ils ont, peut-être pas inventé le monothéisme (car il y a le problème Zoroastre), mais ouvert la voie à une religion si ce n'est fondée en dernière instance sur, du moins fortement orientée vers l'homme, les Juifs ont tellement participé à l'aventure humaine - et souvent, paradoxe des minorités opprimées, pour le meilleur - que je ne suis pas le seul, ceci peut être affirmé sans risque d'être sérieusement contredit, à leur en être reconnaissant. De ceci nous sommes nombreux à être conscients, éventuellement pour le pire, puisqu'en la matière nous comptons comme auguste prédécesseur Adolf Hitler, dont j'ai déjà noté que s'il détestait autant les Juifs c'était entre autres parce qu'il voyait en eux des rivaux de la race aryenne - ce que n'étaient pas dans son esprit les Arabes, trente-six niveaux en-dessous.
"Qui aime bien châtie bien" : les pro-israéliens à la Jean-Claude Milner n'ont pas tort de signaler des points de convergence entre l'antisémitisme des années 30 et la "réprobation d'Israël" actuelle, mais, sans revenir sur le fait que cela n'exonère en rien Israël de ses accablantes responsabilités, ils ne comprennent pas ou omettent d'indiquer que la colère actuelle à l'égard d'Israël est aussi un hommage rendu à l'intelligence des Israéliens en général et des juifs en particulier, si j'ose dire. Formulé autrement : si ce que fait Israël choque plus que les crimes chinois ou sri-lankais, ce n'est pas seulement pour les raisons géopolitiques qui font du Moyen-Orient un reflet particulièrement aigu de certaines des tensions actuelles, c'est parce que nous jugeons les Israéliens à notre propre aune, et que nous leur en voulons de nous décevoir de ce point de vue (ce qui ne signifie certes pas que "nous" soyons exemplaires au regard de nos propres valeurs).
Mais les Arabes... J'ai, sans doute est-ce obligatoire, élargi mon point de vue à d'autres que moi, revenons à notre point de départ, me, myself and I. J'ai beaucoup de respect pour la résistance des Palestiniens à tout ce qu'ils subissent, je rends hommage avec plaisir au courage des combattants anti-américains, en Irak ou à New-York, je partage une bonne partie du diagnostic de Jean-Pierre Voyer ("L’Occident est un monde déserté par l’esprit. L’Occident est le devenir monde de l’idéologie anglaise que l’on peut résumer ainsi : le bien et le bonheur sont mesurables. De ce fait, l’Islam, ce qu’il en reste, se trouve être la seule demeure de l’esprit dans le monde. Il se trouve donc sans concurrent. Pour qu’il y ait guerre des civilisations, encore faudrait-il qu’il y eût au moins deux civilisations, ce qui n’est pas le cas."), bien qu'il enterre peut-être l'"Occident" trop vite : il n'en reste pas moins que je ne connais à peu près rien au monde arabe, et que cela ne m'empêche guère de dormir. Ce n'est pas une fin de non-recevoir ou un refus de m'y intéresser : c'est juste comme cela, à l'heure où j'écris. En gros, j'ai lu trois sourates du Coran, d'ailleurs magnifiques, je connais une dizaine des mille et une nuits, et je sais que les Arabes ont inventé le zéro. Le catalogue est vite fait.
Cette méconnaissance ne trouble pas mon jugement - même si, c'est un fait, j'ai toujours été léger, du point de vue de la documentation, pour ce qui est des combats en Irak. Mais cette méconnaissance même, en général, et le fait que je n'aie pas hésité à dire du bien de M. Al-Zarkaoui malgré la faiblesse de mon savoir sur le sujet (et si ceci pouvait se justifier quant à l'aspect symbolique - fort - du personnage, j'aurais pu souligner plus cette dimension), en particulier, prouvent bien que je me permets ici un niveau d'approximation que je ne me serais pas permis avec les Israéliens (ce qui me rend assez sûr de moi au niveau géopolitique, pour ce qui est de mon appréciation globale sur le Moyen-Orient) et qui est un évident reste d'ethnocentrisme. (Après on retombe sur des problèmes classiques : le monde arabe n'est pas censé avoir les mêmes valeurs que nous, Israël si, donc cette discordance de point de vue et d'exigence peut s'expliquer. Certes, mais pas jusqu'à justifier sans le vouloir la théorie du choc des civilisations...)
Que l'on me comprenne bien : je ne cherche ni à me dédire, ni à incriminer des mouvements "pro-arabes" ou "pro-palestiniens" en les accusant de paternalisme. Evidemment, je ne suis pas naïf à ce sujet, mais, ici comme ailleurs, la bêtise de certains ne nuit pas, profondément, à la valeur de la cause qu'ils défendent. Je constate juste que moi qui ai passé pas mal de temps à taper sur Israël et le communautarisme juif, je l'ai fait en partie par admiration pour les Juifs en général. Et que si j'ai soutenu verbalement des Arabes, c'était sur des exemples précis, pas du tout par attirance particulière pour leur culture ou leur histoire (quoique : le sérail, tout de même...).
Ceci n'étant pas une thèse, mais un constat, il n'y a pas de conclusion à en tirer.