dimanche 15 avril 2012

"L'homme blanc a toujours une montre, mais il n'a jamais le temps."

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"Si une nation entend aujourd’hui la question morale dans un sens plus délicat qu’on ne l’entendait dans le siècle précédent, il y a progrès ; cela est clair. Si un artiste produit cette année une oeuvre qui témoigne de plus de savoir ou de force imaginative qu’il n’en a montré l’année dernière, il est certain qu’il a progressé. Si les denrées sont aujourd’hui de meilleure qualité et à meilleur marché qu’elles n’étaient hier, c’est dans l’ordre matériel un progrès incontestable. Mais où est, je vous prie, la garantie du progrès pour le lendemain ? Car les disciples des philosophes de la vapeur et des allumettes chimiques l’entendent ainsi : le progrès ne leur apparaît que sous la forme d’une série indéfinie. Où est cette garantie ? Elle n’existe, dis-je, que dans votre crédulité et votre fatuité.

Je laisse de côté la question de savoir si, délicatisant l’humanité en proportion des jouissances nouvelles qu’il lui apporte, le progrès indéfini ne serait pas sa plus ingénieuse et sa plus cruelle torture ; si, procédant par une opiniâtre négation de lui-même, il ne serait pas un mode de suicide incessamment renouvelé, et si, enfermé dans le cercle de feu de la logique divine, il ne ressemblerait pas au scorpion qui se perce lui-même avec sa terrible queue, cet éternel desideratum qui fait son éternel désespoir ?"

Ce raisonnement de Baudelaire sur la notion de progrès, issu d'un texte que je vous ai souvent cité, on peut l'appliquer, avec quelques aménagements, à la notion de gain de temps.

Si l'on n'a compris quelque chose que lorsque l'on est capable de le formuler avec clarté, alors je viens juste de comprendre quelque chose que je trouve évident, et que d'une certaine manière j'ai compris il y a longtemps… - mais que, donc, je ne m'étais jamais vraiment exprimé à moi-même avec la clarté (cartésienne ?) nécessaire. Allons-y donc, Baudelaire aidant : si pour aller de Paris à Marseille vous prenez le TGV au lieu d'une calèche, il y a gain de temps ; cela est clair. Si une femme utilise une machine à laver pour faire son linge au lieu que de devoir se rendre au lavoir, il est certain qu'elle a gagné du temps. Si je peux faire en quelques secondes un "copier-coller" d'une citation de Baudelaire prise quelque part dans l'univers Google, là où un moine copiste aurait dû, après trouvé le manuscrit, le recopier ligne à ligne, en ménageant encre et papier, c’est dans l’ordre matériel un progrès incontestable.

Mais où est, je vous prie, la garantie d'un gain de temps global pour tous ? - Laissons-là la lettre de Baudelaire, gardons son esprit avec nous, et continuons le raisonnement. Non seulement il est faux de croire que, parce que, sur des points et dans des domaines précis on gagne indéniablement du temps, l'on aurait plus de temps dans la journée, mais c'est même le contraire : l'intégrale de ces indéniables gains de temps dans des domaines précis n'aboutit qu'à des journées où l'on n'a jamais de temps, où l'on n'a jamais le temps. Etre toujours pressé, c'est ne jamais avoir de temps. La leçon de J.-L. Godard à F. F. Coppola, au début des années 80, quand la vidéo a fait son apparition, n'a pas été retenue : JLG expliquait que c'est justement parce que la vidéo est plus rapide d'utilisation qu'une caméra 35mm et ses conséquences (développement, passage à la table de montage…) qu'il faut travailler plus lentement. C'est justement parce que l'aspect proprement matériel de la tâche est plus vite liquidé que cela doit permettre de dégager plus de temps pour l'aspect spirituel. Dans le cinéma comme partout ailleurs, c'est évidemment le contraire qui se passe.

- Souvenir personnel. J'ai réalisé deux courts-métrages dans une vie antérieure, le premier monté sur une bonne vieille table - qui d'ailleurs avait peut-être été utilisée par JLG himself pour Loin du Vietnam, c'est du moins ce que certains recoupements permettaient d'espérer et que je ne demandais qu'à croire -, le second sur ce qu'on appelait à sa naissance le montage virtuel. Je me souviens avoir été très sensible à cette différence qui faisait que, sur la table de montage Atlas, lorsque je demandais au monteur une modification, le temps incompressible que cela lui prenait me permettait de réfléchir tranquillement, alors que, sur Avid, j'avais à peine le temps de commencer à réfléchir à ce que je venais de voir ou à ce que j'allais maintenant voir, que la modification demandée était effectuée. En gros : le temps dont j'avais besoin pour mon propre travail se voyait désormais, alors qu'il était auparavant en partie dissimulé par la plus grande lenteur du travail sur Atlas. D'où la tentation, fortement encouragée par le monteur, c'est humain, à ce que je réfléchisse plus vite. Ce qui permettait de gagner du temps ne m'obligeait pas - car j'ai tenu bon -, mais me poussait à travailler plus vite, autrement dit le gain de temps faisait que j'avais moins de temps.

Mais si j'ai tenu bon, c'est parce que, matériellement, je le pouvais, et cela est beaucoup plus difficile dans la vie de tous les jours. J'abrège (gagnons du temps…) : ce n'est pas que les gains de temps procurés par telle ou telle innovation technique soient en eux-mêmes de l'arnaque, c'est l'idée qu'il résulterait automatiquement de ce gains particuliers un gain global, qui est une arnaque : Où est cette garantie ? Elle n’existe, dis-je, que dans votre crédulité..

Stressant, excitant l’humanité en proportion des gains de temps partiels qu’elle lui apporte, l'idée du gain de temps est une de ses plus ingénieuses et plus cruelles tortures ; procédant par une opiniâtre négation d'elle-même, elle est un mode de suicide incessamment renouvelé ; enfermée dans le cercle de feu de la logique divine, elle ressemble au scorpion qui se perce lui-même avec sa terrible queue, cet éternel desideratum qui fait son éternel désespoir…


vertigo


Plus je gagne de temps, moins j'en ai.

"Quand sonne l'heure d'une idéologie, tout concourt à sa réussite, ses ennemis eux-mêmes…", disait Cioran (déjà cité ici, les nouveaux venus à mon comptoir constateront devant certaine photographie que ce n'est pas seulement par souci d'exactitude que je vous donne cette source) : mutatis mutandis, dans le contexte actuel, tout gain de temps partiel contribue à vous priver de temps. Tout ce qui vous fait gagner du temps vous en fait perdre.


Il n'est pas aisé d'évoquer toutes les causes de ce phénomène. Donnons quelques pistes :

- d'un point de vue plus logique que historique, il est clair que l'on n'a pas la même optique globale vis-à-vis du temps dont on dispose lorsque l'on s'attelle à une tâche dont on sait qu'elle va prendre beaucoup de temps, par exemple l'après-midi, et lorsque l'on se met à faire quelque chose que l'on espère finir vite fait - pour pouvoir faire autre chose après. Je ne détaille pas, il s'agit simplement d'avoir à l'esprit la distinction, sous-jacente à tout ce qui précède, entre temps et rythme : tous les gains de temps dû au progrès technique font que le rythme de notre vie s'accroît, et plus ce rythme s'accroît moins l'on a de temps ;

- d'un point de vue plus historique maintenant, et en rapport avec le célèbre proverbe africain que j'ai utilisé comme titre, on sait bien que l'augmentation de l'usage des montres, en l'occurrence plutôt des horloges, a été contemporain de l'essor du capitalisme, à partir du second XVIIIe siècle, dans un entrelacement évident de causes et d'effets. Time is money, etc., tout cela est documenté, il s'agit de rentabiliser le temps disponible - dans un premier temps, le temps disponible d'utilisation de la force de travail, puis le temps de cerveau disponible, vous connaissez ;

- plus généralement, il faudrait mettre tout cela en rapport avec les notions de temps cyclique et de temps linéaire. Dans un passage de son Histoire et décadence (Perrin, 1981) que je ne vous ai jamais retranscrit (cela ne fait jamais que deux ans que je me dis que ce serait bien de le faire et que je ne trouve pas le temps…), Pierre Chaunu liait sociétés holistes et conception cyclique du temps d'une part, sociétés individualistes et conception linéaire du temps d'autre part. Peut-être ce schéma doit-il être nuancé, si ce n'est d'un point de vue logique, au moins lorsque l'on envisage la façon dont les deux conceptions ont pu pendant une longue période coexister

- et elles coexistent d'ailleurs toujours, puisque les cycles des saisons et du jour et de la nuit nous influencent autant que nos ancêtres. A un niveau moins banal, c'est la juxtaposition de la vision cyclique et d'une vision plus linéaire que le christianisme depuis l'apparition du Christ ne peut manquer d'instaurer (Chesterton notamment explique ça très bien), une juxtaposition qui a duré des siècles, qui est intéressante : qu'est-ce qui a fait que la balance a fini par pencher du côté du temps linéaire ?

, en tout cas, il est bien évident que si l'on évolue dans un cadre mental où tout revient, cela est bien différent que d'être en permanence dirigé vers le futur. Cela n'empêche pas de vieillir ni de mourir, mais on a plus l'impression que le train peut repasser, que l'on peut avoir une second chance, comme James Stewart dans Vertigo. Pour le dire autrement, la définition par Bichat de la vie comme "l'ensemble des fonctions qui s'opposent à la mort", qui avait tant frappé le Foucault de Naissance de la clinique, est typique de la conception linéaire du temps et de son arrière-plan de corruption généralisée.


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Enfin, tout cela pose la question d'un équilibre naturel. Il en est, ici encore, du gain de temps comme du progrès, au moins selon ce qu'en dit Musil : tout le monde est pour le progrès, parce que l'on veut que les choses s'améliorent, mais tout le monde aimerait aussi que le progrès s'arrête, ou ralentisse, ou ne concerne que certains domaines, parce que ce progrès continu est tout de même bien fatigant. De même souhaiterait-on pouvoir profiter de certains gains de temps sans subir l'accélération globale du rythme. Ce n'est possible que dans certains cas bien circonscrits, comme l'exemple que je vous ai donné de mes démêlés techniques avec le montage virtuel, ce n'est pas possible globalement - le beurre et l'argent du beurre, toujours.

On voudrait que tout reste comme à la période de sa jeunesse, celle où l'on a découvert le monde, celle où on avait la santé, la force et le dynamisme pour l'explorer, celle où on avait encore la naïveté de croire que le monde était fait pour nous - on confond très naturellement les cadres dans lesquels on a découvert ce monde et ce qui est normal, naturel. La conception cyclique du temps est-elle plus « naturelle » que la conception linéaire ? Vaste problème, et peut-être d'ailleurs faux problème. Mais ce qui est sûr, c'est qu'à partir du moment où l'on se situe dans une conception linéaire, il n'y a pas un rythme qui soit plus naturel qu'un autre, l'espèce humaine changeant elle-même avec ce rythme - je n'ai pour le vérifier qu'à me comparer, tel que j'étais enfant, avec mes propres enfants.

Il est en revanche possible que, les cycles existant toujours (les journées ne durent toujours que 24 heures), certains rythmes deviennent trop rapides.

- Allez, je ferme ma grande gueule, et vous laisse profiter de votre dimanche, si toutefois - les gens ne sont jamais contents -le désoeuvrement ne vous trouble pas trop :



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lundi 12 septembre 2011

Redonner un sens plus pur à ce qui reste de mots à ce qui reste de la tribu.

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"La seule manière de rejoindre autrui en profondeur, c'est de s'occuper de soi et uniquement de soi, de ce qu'il y a de plus profond en soi. Les « altruistes », les philanthropes, les esprits « généreux » ne comprennent et n'aident réellement personne ; ce sont des gens qui ont de l'énergie à dépenser, c'est tout." - Cioran, 1965.

Comme souvent avec l'Emil, c'est à la fois vrai et inexact. L'un n'empêche pas l'autre, serait-on tenté de lui répondre, tout en admettant sans problème que ceux qui s'occupent des autres sans s'occuper de soi non seulement, effectivement, ne comprennent personne, mais en plus font chier tout le monde.

Une autre pour la route, du même, la même année :

"Le français est une langue dont la sève s'est tarie ; c'est pourquoi, poème, roman, philosophie, tout y apparaît comme un exercice, comme un tour de virtuose." - Et après la virtuosité, le vide - après Foucault et Deleuze, Lévy ; après Sarraute et Robbe-Grillet, Lévy - ça y est, je redeviens antisémite, et injuste en plus sur le second Lévy, ce genre de conneries à l'eau de rose a toujours existé, ou du moins existe depuis longtemps.

Cela fait quelques décennies maintenant que la France sait qu'elle doit céder la place, à tous les niveaux. Le domaine « intellectuel » a résisté un peu plus longtemps que les autres, non certes, comme Cioran l'avait perçu, sans frime ni esbroufe : avec les moyens du bord.

Céder la place, ce n'est jamais agréable. Ceci dit, les Français, "le peuple le plus collabo de la terre", comme disait Nabe (en une phrase souvent citée par L. James), seraient tout à fait prêts - quitte à crier un peu, telle une domestique que l'on trousse... - à se jeter dans les bras d'un nouveau maître, après l'Allemand et l'Américain, mais le monde actuel est ainsi fait que le nouveau maître a un peu de mal à apparaître.

"Une nation n'est qu'une langue", rappelait Joseph de Maistre. Pour retrouver l'esprit de la première citation de Cioran tout en réfléchissant sur la seconde, on serait tenté de dire que ce sont ceux qui travaillent à redonner de la « sève » à la langue française qui font le plus pour la nation - dans un sens large, plus large que l'État-nation ou la Patrie -, quitte à travailler dans leur coin, pour eux-mêmes, pour « soi et uniquement [pour] soi ». Non seulement ils ont quelque chance de « rejoindre autrui en profondeur », mais ils peuvent permettre indirectement à d'autres « autrui » de se « rejoindre en profondeur » (honni soit qui mal y pense...).

De ce point de vue, quelqu'un comme Nabe peut dire tout le mal qu'il veut de la France et des Français, il sera toujours plus proche de ceux-ci et de celle-là en écrivant dans son style propre, que n'importe quel cocardier dont le seul moyen d'expression est une prose boursouflée dont, justement, la « sève s'est tarie » il y a déjà bien longtemps.

- Ce qui n'est nouveau ni par rapport à M.-É. N. ni par rapport aux connards cocardiers, il suffit de repenser, entre autres, à quelqu'un comme Mallarmé.


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samedi 19 mars 2011

"On vivait dans le contraste..."

Peut-être y a-t-il un peu de confusion, ou du moins un aspect « poupées russes » dans ce qui suit, je vais essayer de présenter clairement cet enchaînement de remarques. La citation d'ensemble est issue du livre de Serge Audier, Tocqueville retrouvé. Genèse et enjeux du renouveau tocquevillien français (Vrin, 2004). Durant ce passage, S. Audier suit le fil d'une analyse développée par Raymond Aron dans Les désillusions du progrès (Gallimard, 1969), au cours de laquelle celui-ci met en regard l'oeuvre de Tocqueville et le livre de Philippe Ariès L'enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime (Seuil, 1960), livre qui a par ailleurs influencé Michel Foucault pour son Histoire de la folie (1961). Les notes sont de Serge Audier. J'abrège, sans signaler mes coupures, certains passages en note, justement, m'efforçant de préserver la profusion d'idées diverses qui me paraît constituer l'intérêt de cette séquence. Je souligne deux idées qui me plaisent particulièrement en fin de texte, avant de me permettre quelques commentaires.

"Un examen approfondi des thèses de Tocqueville sur la famille montre la pertinence et les limites de sa conception de la modernité. Le diagnostic de Tocqueville opposant la famille démocratique de l'avenir, fondée sur l'égalité, à la structure hiérarchique de la famille aristocratique ou même bourgeoise, doit en effet, selon Aron, être fortement complexifié, si on le confronte aux travaux de l'historien Philippe Ariès. Comme on le sait, l'auteur de L'enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime se propose d'expliquer comment s'est formée la famille moderne sous l'Ancien Régime, selon un modèle élaboré par la bourgeoisie. Certes, Aron laisse entendre que bien des acquis des recherches d'Ariès confirment les intuitions de Tocqueville. Ainsi, Ariès montre que la famille moderne naît aux XVIIe et XVIIIe siècles avec un souci nouveau pour les enfants et leur éducation : le « sentiment moderne de la famille » se caractérise par une « affectivité nouvelle » répondant manifestement à une exigence égalitaire, puisque la « préparation à la vie » devient une tâche qui ne se limite pas à l'aîné et qui, même, à la fin du XVIIe siècle, commence à concerner les filles.

De ce point de vue, la prévision de Tocqueville semble en partie corroborée. En même temps, la mutation égalitaire de la famille s'accompagne selon Ariès d'une transformation dans les rapports entre les groupes sociaux qui, paradoxalement, ne va nullement dans le sens de l'homogénéisation sociale. En effet, Ariès souligne que l'enfant peut être considéré à la fois comme bénéficiaire et victime de l'affection familiale : la famille et l'école le soustraient du monde des adultes et tendent à l'enfermer dans un milieu « disciplinaire » étroit et isolé [1]. Telle est, plus généralement, l'évolution de la famille bourgeoise, qui retire de « la vie commune » non seulement les enfants, mais aussi les adultes. Où l'on voit que le « sentiment moderne de la famille » marque une double mutation qui valorise désormais à la fois, et selon une même logique profonde, le besoin « d'intimité » et celui « d'identité » sociale - évolution qui n'aurait pas véritablement d'équivalent dans la noblesse, et encore moins dans les « classes populaires » [2].

Ariès aurait ainsi parfaitement fait ressortir, selon Aron, le lien entre le « sentiment de la famille » et le « sentiment de classe ». Le développement de la figure moderne de la famille s'accompagne en effet, à suivre ses analyses, du refus manifesté par la bourgeoisie de se mêler aux classes populaires. Alors qu'il fut un temps, précise Aron, où « l'extrême diversité des conditions était acceptée sans protestation ni répugnance » [3], la bourgeoisie désormais ne supporte plus la pression de la multitude et fait en quelque sorte sécession. Notons que, dans son analyse, Aron n'interprète pas cette sécession comme une résurgence du modèle traditionnel, mais tâche au contraire, paradoxalement, de l'expliquer par la dynamique égalitaire elle-même. Car pour comprendre selon quelle logique la bourgeoisie se sépare de la multitude, on doit avoir à l'esprit le fait que les hiérarchies ne vont plus désormais de soi. Ariès explique en effet que la bourgeoisie, face aux inégalités de toute espèce, adopte une attitude inédite : « la juxtaposition des inégalités, jadis naturelle, lui devenait intolérable : la répugnance du riche a précédé la honte du pauvre » [4]. Si Aron cite ce texte, c'est manifestement parce qu'il corrobore son jugement sur la grandeur et les limites de la prophétie tocquevillienne : bien que les sociétés modernes soient foncièrement égalitaires, elles ne sont nullement devenues homogènes, car, du fait même de la nouvelle légitimité démocratique tendent à se reconstituer et même à se renforcer des inégalités entre les groupes sociaux. Ainsi Aron interprète-t-il et prolonge-t-il les analyses d'Ariès d'une manière tout autre que ne l'avait fait Foucault dans l'Histoire de la folie à l'âge classique : c'est à la lumière de la dynamique égalitaire de la modernité qu'il entend rendre compte des nouvelles formes d'exclusion. Autrement dit, si les bourgeois ne tolèrent plus ce qu'Ariès appelle « le rapprochement baroque des conditions les plus écartées », si le lépreux (ou le fou) se trouve désormais mis à l'écart, ce n'est pas du fait de ce qu'Ariès lui-même appelle parfois « l'intolérance à la diversité », ou en raison d'un grand partage coïncidant avec l'avènement d'une modernité fondamentalement répressive, mais bien parce que la différence suscite désormais un malaise, dans la mesure où elle se trouve à présent perçue sur un fond d'égalité." (p. 104-106)


[1]
Voir l'analyse d'Ariès concernant le passage de l'apprentissage à l'école comme moyen d'éducation : « cela veut dire que l'enfant a cessé d'être mélangé aux adultes et d'apprendre la vie directement à leur contact (…) il s'est séparé des adultes, et maintenu à l'écart dans une manière de quarantaine, avant d'être lâché dans le monde. Cette quarantaine, c'est l'école, le collège. Commence alors un long processus d'enfermement des enfants (comme des fous, des pauvres et des prostituées) qui ne cessera plus de s'étendre jusqu'à nos jours et qu'on appelle la scolarisation. »

[2]
Les désillusions du progrès, p. 109. Ariès résume son propos en affirmant que, contrairement à la famille du XVIIe siècle, qui conserve encore « une énorme masse de sociabilité » - même si la rupture avec le modèle traditionnel est déjà engagée -, la famille moderne « se retranche du monde, et oppose à la société le groupe solitaire des parents et des enfants », toute l'énergie du groupe étant « dépensée pour la promotion des enfants, chacun en particulier, sans aucune ambition collective : les enfants, plutôt que la famille ».

[3]
Sur ce mélange des conditions, voir parmi les nombreuses observations d'Ariès : « les fils de famille persistaient encore au XVIIe siècle à remplir des fonctions domestiques qui les rapprochaient du monde des serviteurs, en particulier le service à table ». Ariès décrit d'ailleurs les relations entre maître et serviteur sur un mode qui n'est pas sans évoquer les analyses de Tocqueville, même s'il ne le cite pas : « il demeurait toujours entre maîtres et serviteurs, quelque chose qui ne se réduisait ni à l'observation d'un contrat ni à l'exploitation d'un patron : un lien existentiel qui n'excluait pas la brutalité des uns, la ruse des autres, mais qui résultait d'une communauté de vie de presque tous les instants ».

[4]
P. Ariès, cité par Aron. Voir l'analyse d'Ariès sur le caractère des relations sociales avant l'avènement de la famille moderne : « on vivait dans le contraste, la grande fortune côtoyait la misère, le vice la vertu, le scandale la dévotion. Malgré ces stridences, cette bigarrure ne surprenait pas ; elle appartenait à la diversité du monde qu'il convenait d'accepter comme une donnée naturelle. Un homme ou une femme de qualité n'éprouvaient aucune gêne à visiter dans leurs somptueux habits les misérables des prisons, des hôpitaux, ou des rues, presque nus sous leur haillon. La juxtaposition de ces extrêmes ne gênait pas plus les uns qu'elle n'humiliait les autres ».


(Je reprends la main.) Tout ceci ne peut que me faire penser à ce que j'ai appelé le paradoxe de Murray-Wittgenstein, je me cite : "On a plus de chances d'avoir un comportement d'homme libre en posant la règle comme extérieure à soi (la Loi divine, par exemple), ce qui permet dans une certaine mesure de ruser avec elle, qu'en la posant en soi (le protestantisme, la loi morale kantienne), ce qui est une bonne manière d'être en permanence esclave." L'Ancien Régime n'avait rien du paradis sur terre, mais il avait au moins cet avantage, en faisant porter beaucoup de choses au bon Dieu, de débarrasser les hommes de nombreux soucis. On répondra - ce sera l'objet peut-être de notes ultérieures - que la démocratie a en contrepartie l'avantage, en remettant en cause les hiérarchies dites naturelles, d'obliger les gens à se poser des questions, à évoluer. Il se peut, mais méfions-nous des « contreparties », je veux dire des fausses symétries. Ce qu'on perd d'un côté on ne le gagne pas nécessairement de l'autre et réciproquement. Sautons quelques paragraphes dans le livre de S. Audier et voyons en effet les conséquences que tire Aron de la démonstration précédente :

"Loin d'être parvenues à une égalité réelle, les sociétés modernes sont et demeureront le lieu de conflits entre groupes en grande partie hétérogènes. (…) En s'en tenant (…) à l'idée d'un processus foncièrement homogène - sans méconnaître l'importance de certaines inégalités -, Aron estime que Tocqueville a manqué la dialectique de l'égalité : « il suffit qu'une sorte d'égalité soit obtenue pour que surgisse une nouvelle revendication. L'égalité juridique n'est rien sans l'égalité économico-sociale. Or celle-ci demeure impossible, même en une société ethniquement homogène. Cette inégalité, compatible avec l'idéal de la société moderne si elle avait un caractère strictement individuel, apparaît toujours collective en son origine, sociale, nationale ou raciale. Aussi, bien loin de se desserrer, les liens de la nation, de la race, et parfois de la classe tendent à se renforcer. Nationalisme et racisme sortent spontanément d'une civilisation démocratique qui détruit les communautés closes, fait de chaque individu le membre d'un groupe et incite chaque groupe à comparer son sort à celui des autres groupes. »." (pp. 107-108, les italiques sont de S. Audier.)

A la vérité, n'ayant pas le texte des Désillusions du progrès sous la main, je ne suis pas certain de comprendre exactement le raisonnement de R. Aron, ou que la façon dont je le comprends soit exactement conforme à ses intentions. Il me semble que c'est une sorte de variation sur l'idée de Louis Dumont de l'individualisme moderne comme « hanté par son contraire », le holisme : l'individu moderne sent bien que la société agit toujours, qu'il y a du social ; de plus, cela peut lui permettre, s'il est en bas de l'échelle, de trouver un justificatif, plus ou moins fondé en réalité selon les cas, à son échec. D'où deux raisons pour lui à voir dans l'inégalité un phénomène collectif, la conscience qu'elle l'est en partie, sa mauvaise conscience individuelle par rapport au fait qu'il se trouve du mauvais côté du manche.

Plus profondément, Aron attire l'attention sur ce fait qui me semble fondamental : à partir du moment où l'idéologie de la société est égalitaire, la différence devient un problème, au lieu d'être un donné.

Nous y reviendrons, d'une manière ou d'une autre. Il y aurait notamment, peut-être, quelque chose à creuser du côté du sentiment de la honte et de l'humiliation évoqué par Ariès et qui me rappelle la notation à ce sujet de Nietzsche via Guéhenno : "Épargnez à tout homme la honte.", notation dont j'ignore le contexte. - La honte comme sentiment profond de l'individu démocratique ?


(La honte en tout cas d'être Français ces jours-ci. Sarkolordure réussit à faire regretter Chirac y compris dans ses aspects moins reluisants, à savoir la fidélité, contre vents et marées, à des tyrans africains : fidélité à des assassins, mais fidélité quand même, là où Sarkolapute prend l'argent, taille des pipes,


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(d'autres photos de ce genre ici…)

avant de lâcher le miché et même d'aller aider à lui arranger le portrait dès qu'il a un problème. Quant à la thématique si saine d'un Rioufol entre autres, cette espèce de chantage humanitaire à l'immigration, cette adaptation de l'ingérence bien-pensante à la montée de Marine Le Pen, sur le thème : par pitié pour le bronzé, allons lui casser la gueule là-bas pour éviter qu'il nous envahisse ici, elle se passe de commentaires. Enfin, Sarkolecon est d'un extrémisme caricaturant les défauts français bien connus : dernier à réagir sur la Tunisie, où les choses étaient assez simples, il se précipite sur la Libye, où la situation est bien plus complexe. La façon même dont on a retourné sa veste concernant Khadafi et dont on pousse à l'ingérence en Libye montre clairement que le soutien à Ben Ali relevait bien plus de l'indifférence et de l'incompréhension à l'égard de la révolte tunisienne que de la fidélité sus-mentionnée ou du refus de l'ingérence. Il est indéniable que Kadhafi a la main militaire plus lourde que Ben Ali, mais s'il suffisait qu'un régime ami de la France sorte quelques canons, éventuellement made in France d'ailleurs, pour que Sarkolystérique pousse des cris de harpie, cela se saurait… Comme disait Léo : de quoi dégueuler, vraiment !)

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mercredi 17 février 2010

Anus Levi.

Le chapitre XIX de L'avenir de l'Intelligence (1905), "Ancilla Ploutocratiæ", me semble une bonne réponse à la question qui nous tourmente tous : "Pourquoi BHL ?", ou, à la mode actuelle : "De quoi BHL est-il le nom ?" :

"Par suite de nos cent ans de Révolution, la masse décorée du titre de public s'estime revêtue de la souveraineté en France. Le public étant roi de nom, quiconque dirige l'opinion est le roi de fait. C'est l'orateur, c'est l'écrivain, dira-t-on au premier abord. Partout où les institutions sont devenues démocratiques, une plus-value s'est produite en faveur de ces directeurs de l'opinion. Avant l'imprimerie, et dans les États d'étendue médiocre, les orateurs en ont bénéficié presque seuls. Depuis l'imprimerie et dans les grands États, les orateurs ont partagé leur privilège avec les publicistes. Leur opinion privée fait l'opinion publique. Mais, cette opinion privée, il reste à savoir qui la fait.

La conviction, la compétence, le patriotisme, répondra-t-on, pour un certain nombre de cas. Pour d'autres, plus nombreux encore, l'ambition personnelle, l'esprit de parti, la discipline du parti. En d'autres enfin, moins nombreux qu'on ne le dit et plus nombreux qu'on ne le croit, la cupidité. Dans tous les cas, sans exception, ce dernier facteur est possible, il peut être évoqué ou insinué. Nulle opinion, si éloquente et persuasive qu'on la suppose, n'est absolument défendue contre le soupçon de céder, directement ou non, à des influences d'argent. Tous les faits connus, tous ceux qui se découvrent conspirent de plus en plus à représenter la puissance intellectuelle de l'orateur et de l'écrivain comme un reflet des puissances matérielles. Le désintéressement personnel se préjuge parfois ; il ne se démontre jamais. Aucun certificat ne rendra à l'Intelligence et, par suite, à l'Opinion l'apparence de liberté et de sincérité qui permettrait à l'une et l'autre de redevenir les reines du monde. On doute de leur désintéressement, c'est un fait, et, dès lors, l'Intelligence et l'Opinion peuvent ensemble procéder à la contrefaçon des actes royaux : c'en est fait pour toujours de leur royauté intellectuelle et morale.

Elles seront toujours exposées à paraître ce qu'elles ont été, sont et seront souvent, les organes de l'Industrie, du Commerce, de la Finance, dont le concours est exigé de plus en plus pour toute oeuvre de publicité, de librairie, ou de presse. Plus donc leur influence nominale sera accrue par les progrès de la démocratie, plus elles perdront d'ascendant réel, d'autorité et de respect. Un écrivain, un publiciste, donnera de moins en moins son avis, dont personne ne ferait cas : il procédera par insinuation, notation de rumeurs « tendancieuses », de nouvelles plus ou moins vraies. On l'écoutera par curiosité. On se laissera persuader machinalement, mais sans lui accorder l'estime. On soupçonnera trop qu'il n'est pas libre dans son action et qu'elle est « agie » par des ressorts inférieurs. Le représentant de l'Intelligence sera tenu pour serf, et de manies infâmes. (...)"

- bien évidemment, cette brillante dernière sentence doit être adaptée à nos moeurs démocratiques : BHL est méprisé, mais par les serfs eux-mêmes, qui répugneraient à ce langage d'aristocrate.

Quoi qu'il en soit : dans un texte d'agréable lecture, L'Organe reproduit l'opinion courante selon laquelle, sans le soutien de ses copains sionistes (la « discipline de parti » évoquée par Maurras), les innombrables bourdes (et erreurs, et mensonges, et manipulations...) de BHL l'auraient depuis longtemps amené au silence honteux. Ce n'est pas faux, mais ce n'est pas suffisant : si dès le début BHL a été ridicule (et ridiculisé, notamment, rappelons-le à toutes fins utiles, par des Juifs intelligents, qui eurent vite fait de comprendre quelles graines de divisions « raciales » et d'antisémitisme l'auteur de L'idéologie française s'acharnait à faire pousser), et si malgré ce ridicule il a pu continuer ses basses oeuvres, c'est parce que déjà, au moment où il est arrivé, le "représentant de l'Intelligence était tenu pour serf, et de manies infâmes...". Si les intellectuels avaient encore été pris au sérieux en 1975, BHL serait retourné dans son trou aussi vite qu'il en était sorti, Archipel du Goulag ou pas.

En lisant pour la première fois ce texte, et avant de rédiger mes notes récentes sur le gaullisme, je me suis dit que l'évolution décrite et prophétisée par Maurras avait subi un coup de frein, disons pour faire vite durant les « Trente Glorieuses ». Il faut d'évidence être plus précis, étudier comment les intellectuels ont plus ou moins su se dépatouiller de cette dialectique du prestige et la méfiance qui est leur quotidien en régime démocratique. L'indépendance financière de Sartre, son refus du prix Nobel et de l'argent qui allait avec, purent contrebalancer ses tics d'intellectuel manichéen et l'effet parfois négatif de ses rapports compliqués avec le PCF. Les cris d'orfraie de la génération suivante (Foucault, Deleuze...) sur toutes les horreurs de la vie en France, alors même qu'elle était généreusement subventionnée par l'État (on sait d'ailleurs, J.-C. Michéa en parle me semble-t-il, que Foucault fut chargé de certains missions de réforme de l'éducation par la Ve République), quelques entraînants qu'il purent être, quelques justes qu'ils furent à l'occasion (les prisons, par exemple), eurent à terme un effet délétère sur la crédibilité de l'« Intelligence » : BHL et ses petits copains n'eurent plus qu'à se pencher et ramasser les fruits - en accélérant alors une évolution qu'ils n'avaient donc pas enclenchée.

Et certes on lit encore Foucault et Deleuze, alors qu'un livre de BHL ne se lit même pas : il s'achète tout au plus, en tout cas il se vend. Mais la question n'est pas ici celle du talent, elle est celle du rôle de l'intellectuel dans un processus qui tend à le dévaloriser, et de ce point de vue J. Bouveresse peut rappeler à bon droit sa réaction exaspérée, partagée avec Bourdieu, lorsqu'ils découvrirent la charge de Deleuze contre les « nouveaux philosophes », charge que l'on nous ressort à chaque connerie de BHL, c'est-à-dire souvent : les deux compères universitaires pouvaient à bon droit estimer que Deleuze râlait un peu tard contre certaines manières de complaisance médiatique dont l'auteur de L'anti-Œdipe n'avait pas été le dernier à profiter, qu'il n'avait pas été le dernier à encourager.

- Parler de MM. Bouveresse et Bourdieu, c'est, si l'on fait l'impasse sur les périodes où ils commencèrent à donner leur avis sur tout, évoquer les universitaires « traditionnels » et « sérieux ». Le problème, et il est abordé par Maurras dans son livre, c'est que l'Université, en 1975, recouvre deux tendances : l'héritage de la vieille Université du Moyen Age ; l'Université telle qu'elle est conçue par l'État républicain. - De même d'ailleurs, je vous en avais parlé, que cet État en question est lui-même à cheval sur deux histoires, celle qui fait de lui un héritier de l'État royal, celle qui le met en rupture avec lui. Avant donc de tomber dans une distinction trop claire entre « intellectuels médiatiques » et « Professeurs d'Université », il faudra approfondir ces thèmes.

Contentons-nous aujourd'hui pour conclure d'une digression sur... les bloggueurs : ni moi ni les autres n'échappons au processus décrit par Maurras : notre "désintéressement personnel se préjuge parfois ; il ne se démontre jamais". Néanmoins, on peut sans naïveté penser que le « public » nous juge, dans notre ensemble, moins intéressés que la mafia journaleuse - et que c'est une des raisons pour lesquelles elle nous déteste autant. Notre existence même (fragile, d'ailleurs : certains aimeraient qu'écrire sur le Net soit aussi coûteux que publier un journal... et tout sera alors à recommencer) semble prouver qu'il est possible d'écrire des choses sur l'actualité, le monde qui nous entoure, etc., sans participer (du moins, pas tous) à la chasse aux places. Évidemment, comme le montrait récemment une pitoyable soirée corporatiste sur Arte que j'ai eu la chance de voir (et qui démarrait, cela fait toujours plaisir, par une phrase du genre : "Internet, c'est trop souvent le café du commerce"...), ça énerve ceux qui ont passé leur vie entière à lécher le cul de vieux cons qu'ils détestaient, en espérant, Vanitas vanitatum..., se faire dévorer le leur par de jeunes cons qu'ils méprisent.

Bien à vous !

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samedi 5 septembre 2009

« Un cercle formidable... » - Visages de l'Amérique.

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Crucifixions modernes, post-modernes ?


"Oui, l'Apocalypse est derrière nous. Nous vivons en post-Apocalypse, nous sommes nés après la fin, c'est notre drame." (M.-É. Nabe, Coups d'épée dans l'eau)


"La pensée est un pouvoir invisible et presque insaisissable qui se joue de toutes les tyrannies. De nos jours, les souverains les plus absolus de l'Europe ne sauraient empêcher certaines pensées hostiles à leur autorité de circuler sourdement dans leurs États et jusqu'au sein de leurs Cours. Il n'en est pas de même en Amérique : tant que la majorité est douteuse, on parle ; mais dès qu'elle s'est irrévocablement prononcée, chacun se tait, et amis comme ennemis semblent alors s'attacher de concert à son char. La raison en est simple : il n'y a pas de monarque si absolu qui puisse réunir dans sa main toutes les forces de la société et vaincre les résistances, comme peut le faire une majorité revêtue du droit de faire les lois et de les exécuter.

Un roi d'ailleurs n'a qu'une puissance matérielle qui agit sur les actions et ne saurait atteindre les volontés ; mais la majorité est revêtue d'une force tout à la fois matérielle et morale, qui agit sur la volonté autant que sur les actions, et qui empêche en même temps le fait et le désir de faire.

Je ne connais pas de pays où il règne, en général, moins d'indépendance d'esprit et de véritable liberté de discussion qu'en Amérique.

Il n'y a pas de théorie religieuse ou politique qu'on ne puisse prêcher librement dans les États constitutionnels de l'Europe et qui ne pénètre dans les autres ; car il n'est pas de pays en Europe tellement soumis à un seul pouvoir, que celui qui veut y dire la vérité n'y trouve un appui capable de le rassurer contre les résultats de son indépendance. S'il a le malheur de vivre sous un gouvernement absolu, il a souvent pour lui le peuple ; s'il habite un pays libre, il peut au besoin s'abriter derrière l'autorité royale. La fraction aristocratique de la société le soutient dans les contrées démocratiques, et la démocratie dans les autres. Mais au sein d'une démocratie organisée ainsi que celle des États-Unis, on ne rencontre qu'un seul pouvoir, un seul élément de force et de succès, et rien en dehors de lui.

En Amérique, la majorité trace un cercle formidable autour de la pensée. Au-dedans de ces limites, l'écrivain est libre ; mais malheur à lui s'il ose en sortir. Ce n'est pas qu'il ait à craindre un autodafé, mais il est en butte à des dégoûts de tous genres et à des persécutions de tous les jours. La carrière politique lui est fermée : il a offensé la seule puissance qui ait la faculté de l'ouvrir. On lui refuse tout, jusqu'à la gloire. Avant de publier ses opinions, il croyait avoir des partisans ; il lui semble qu'il n'en a plus, maintenant qu'il s'est découvert à tous ; car ceux qui le blâment s'expriment hautement, et ceux qui pensent comme lui, sans avoir son courage, se taisent et s'éloignent. Il cède, il plie enfin sous l'effort de chaque jour, et rentre dans le silence, comme s'il éprouvait des remords d'avoir dit vrai.

Des chaînes et des bourreaux, ce sont là les instruments grossiers qu'employait jadis la tyrannie ; mais de nos jours la civilisation a perfectionné jusqu'au despotisme lui-même, qui semblait pourtant n'avoir plus rien à apprendre.

Les princes avaient pour ainsi dire matérialisé la violence ; les républiques démocratiques de nos jours l'ont rendue tout aussi intellectuelle que la volonté humaine qu'elle veut contraindre. Sous le gouvernement absolu d'un seul, le despotisme, pour arriver à l'âme, frappait grossièrement le corps ; et l'âme, échappant à ces coups, s'élevait glorieuse au-dessus de lui ; mais dans les républiques démocratiques, ce n'est point ainsi que procède la tyrannie ; elle laisse le corps et va droit à l'âme. Le maître n'y dit plus : Vous penserez comme moi, ou vous mourrez ; il dit : Vous êtes libre de ne point penser ainsi que moi ; votre vie, vos biens, tout vous reste ; mais de ce jour vous êtes un étranger parmi nous. Vous garderez vos privilèges à la cité, mais ils vous deviendront inutiles ; car si vous briguez le choix de vos concitoyens, ils ne vous l'accorderont point, et si vous ne demandez que leur estime, ils feindront encore de vous la refuser. Vous resterez parmi les hommes, mais vous perdrez vos droits à l'humanité. Quand vous vous approcherez de vos semblables, ils vous fuiront comme un être impur ; et ceux qui croient à votre innocence, ceux-là mêmes vous abandonneront, car on les fuirait à leur tour. Allez en paix, je vous laisse la vie, mais je vous la laisse pire que la mort.

Les monarchies absolues avaient déshonoré le despotisme ; prenons garde que les républiques démocratiques ne le réhabilitent, et qu'en le rendant plus lourd pour quelques-uns, elles ne lui ôtent, aux yeux du plus grand nombre, son aspect odieux et son caractère avilissant.

Chez les nations les plus fières de l'Ancien Monde, on a publié des ouvrages destinés à peindre fidèlement les vices et les ridicules des contemporains ; La Bruyère habitait le palais de Louis XIV quand il composa son chapitre sur les grands, et Molière critiquait la Cour dans des pièces qu'il faisait représenter devant les courtisans. Mais la puissance qui domine aux États-Unis n'entend point ainsi qu'on la joue. Le plus léger reproche la blesse, la moindre vérité piquante l'effarouche ; et il faut qu'on loue depuis les formes de son langage jusqu'à ses plus solides vertus. Aucun écrivain, quelle que soit sa renommée, ne peut échapper à cette obligation d'encenser ses concitoyens. La majorité vit donc dans une perpétuelle adoration d'elle-même ; il n'y a que les étrangers ou l'expérience qui puissent faire arriver certaines vérités jusqu'aux oreilles des Américains.

Si l'Amérique n'a pas encore eu de grands écrivains, nous ne devons pas en chercher ailleurs les raisons : il n'existe pas de génie littéraire sans liberté d'esprit, et il n'y a pas de liberté d'esprit en Amérique.

L'Inquisition n'a jamais pu empêcher qu'il ne circulât en Espagne des livres contraires à la religion du plus grand nombre. L'empire de la majorité fait mieux aux États-Unis : elle a ôté jusqu'à la pensée d'en publier. On rencontre des incrédules en Amérique, mais l'incrédulité n'y trouve pour ainsi dire pas d'organe.

On voit des gouvernements qui s'efforcent de protéger les mœurs en condamnant les auteurs de livres licencieux. Aux États-Unis, on ne condamne personne pour ces sortes d'ouvrages ; mais personne n'est tenté de les écrire. Ce n'est pas cependant que tous les citoyens aient des mœurs pures, mais la majorité est régulière dans les siennes." (A. de Tocqueville, De la démocratie en Amérique)

"L'Amérique, c'est le refuge de ceux qui en ont marre d'être humains." (M.-É. Nabe, Zigzags)

"Le peuple, qui ne se laisse pas prendre aussi aisément qu’on se l’imagine aux vains semblants de la liberté, cesse alors partout de s’intéresser aux affaires de la commune et vit dans l’intérieur de ses propres murs comme un étranger. (…) On voudrait qu’il allât voter, là où on a cru devoir conserver la vaine image d’une élection libre : il s’entête à s’abstenir. Rien de plus commun qu’un pareil spectacle dans l’histoire. Presque tous les princes qui ont détruit la liberté ont tenté d’abord d’en maintenir les formes : cela s’est vu depuis Auguste jusqu’à nos jours ; ils se flattaient ainsi de réunir à la force morale que donne toujours l’assentiment public les commodités que la puissance absolue peut seule offrir. Presque tous ont échoué dans cette entreprise, et ont bientôt découvert qu’il était impossible de faire durer ces menteuses apparences là où la réalité n’était plus." (A. de Tocqueville, L'Ancien Régime et la Révolution)

- ce qui, espérons-le, est pour bientôt !

Notons que cette dernière citation ne vise pas tant Nicolas Sarkozy que le système qu'actuellement il dirige et représente tant bien que mal.

Trois remarques concernant la tirade de Tocqueville sur le conformisme américain :

- comme le faisait remarquer Muray, il a fallu les déchirements de la guerre de Sécession pour que les États-Unis produisent de grands écrivains : c'est que « la tyrannie de la majorité » (expression de Tocqueville) avait été battue en brèche, que l'« Union » avait été lacérée en deux, fracture que des écrivains ont enregistrée et méditée ;

- vous l'aurez noté, l'évolution de l'Europe en « Union », justement, et en Union conformiste, a fait diminuer les marges de liberté décrites par Tocqueville ;

- de même, vous aurez actualisé ses analyses sur les moeurs des Américains et les « livres licencieux » : il est au contraire, dans une certaine mesure non contradictoire avec le conformisme puritain de masse, devenu conformiste d'être licencieux et anti-conformiste (un exemple évocateur ici, au sujet de la demoiselle qui, les jambes écartées, vous a accueilli, après tant d'autres !, en ouverture de ce texte). Si d'ailleurs l'on cherchait à définir « l'idéologie américaine » (dans le sens de Dumont et de son Idéologie allemande), il faudrait certainement recourir à la notion de conformisme, mais en incluant dans cette notion la volonté de prosélytisme que dans les faits elle comporte : chacun est conformiste et attend des autres qu'ils le soient, donc le moindre propos a un sens normalisateur : que l'on aille ou non dans le sens du vent, on attend des autres qu'ils se conforment à ce que l'on dit. Grégarisme communicatif, je suis l'opinion publique et attends des autres qu'ils en fassent autant, même pour se rebeller contre l'opinion publique - merveille de l'individualisme moderne, la réalité est décidément par trop réjouissante ! - L'incroyable faculté du cinéma américain, puis des séries américaines, à proposer, suggérer, dicter, imposer des comportements, même « rebelles » (without a cause...), m'a toujours, et me laisse encore pantois.



Ce serait, parenthèse cinéphile pour finir, le prix des films de la « deuxième période » de la carrière d'Aldrich : si l'on peut fantasmer sur les personnages de Vera Cruz ou Kiss me deadly, on ne peut plus vouloir ressembler aux « Douze salopards » ou aux membres de la « Bande de flics » : et pourtant, ils sont plus humains que 99% des gens que l'on croise sur les écrans américains. « Détestable humanité », peut-être, mais humanité, au moins !


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samedi 14 mars 2009

Mon désenchantement dans ton cul...

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J'ai souvent exprimé des critiques à l'égard des thèses soutenues ou inspirées par Max Weber ou Marcel Gauchet, sur le thème du désenchantement du monde. J'ai ainsi pu écrire que notre monde n'était pas désenchanté, mais mal enchanté. Quelque chose néanmoins me gênait obscurément dans cette critique - et il faut avouer que les difficultés qu'il y a à lire M. Weber d'un côté (style laborieux, traductions de qualité incertaine), M. Gauchet de l'autre (style ultra-littéraire, absence de références précises... M. Gauchet est de ce point de vue encore plus « français » qu'un Michel Foucault, combien de fois son Désenchantement du monde m'est-il tombé des mains après quelques lignes), ne m'ont pas beaucoup stimulé.

Quoi qu'il en soit de cette dernière carence, j'ai spontanément trouvé un autre angle d'attaque, qui a au moins le mérite de la clarté et de la simplicité. "Seul ce qui a un sens est réel", cette formule d'inspiration hégélienne, que l'on trouve dans la Diatribe d'un fanatique, reste un des credo de ce café - quand bien même je devrais l'appuyer plus rigoureusement, notamment sur la philosophie de la perception (où l'on retrouve mes débats récurrents avec M. Limbes sur la phénoménogie).

Bref, seul ce qui a un sens est réel - et comme notre monde n'a plus de sens, il flotte dans un éther d'irréalité, sensible même dans la crise qui le secoue actuellement (cela peut changer rapidement ; et que les choses ne soient pas réelles ne veut certes pas dire qu'elles n'existent pas). Le monde traditionnel, disons jusqu'au XVIe siècle, avait un sens, il était donc réel. Il n'avait rien d'enchanté ou de désenchanté, il avait un sens. Parler de « désenchantement » au sujet de l'évolution du monde, c'est au mieux se tromper sur les causes et la nature de notre déprime - réelle, elle, elle est même peut-être ce qu'il y a de plus réel dans notre monde, comme le fondateur de la sociologie - Durkheim - l'avait compris très tôt (cf. Le suicide) -, confondre ce qui est cause et ce qui est conséquence ; au pire, et les deux options ne sont pas exclusives l'une de l'autre, une manifestation typique d'occidentalo-centrisme, où l'on ne voit dans les Sauvages que des gars qui passent leur vie à chanter et à danser, et dans les dignitaires des religions traditionnelles d'obscurantistes illuminés.

Ce qui est vrai, c'est que le sens a disparu en tant que facteur d'organisation du monde. Il serait donc plus juste de parler d'un monde désorienté que d'un monde désenchanté. Et cette désorientation globale a certes elle-même pu nourrir un sentiment de désenchantement, mais il faut alors immédiatement ajouter que dans le monde moderne on passe son temps à lutter contre ce désenchantement. Collectivement : c'est une des caractéristiques des totalitarismes, depuis les aspects les plus païens de la Révolution française jusqu'à l'hitlérisme. « Individuellement » (c'est-à-dire en fait collectivement, mais en croyant plus ou moins être le seul à le faire, et en voulant en tout cas ne le faire que pour soi) : ce qu'on appelle communément le fétichisme de la marchandise, la consommation comme remède au mal-être. On peut ajouter la foi en la science - qui donne certes un sens au monde, mais un sens non suffisant.

(Et le cinéma !


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Et le jazz !


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Comment un monde qui a pu produire Marilyn ou Billie Holiday serait-il ontologiquement désenchanté ?)

(Symétriquement, on accordera qu'il y a eu des tendances millénaristes dans beaucoup de religions (pas dans toutes). Mais les religions qui ont duré ont justement contenu ces tendances, plus vivaces maintenant qu'auparavant.)

Autrement dit : notre monde est désorienté, notre monde n'est pas assez réel, et ce sont les individus qui s'en retrouvent désenchantés, et qui luttent en permanence contre ce désenchantement. Le désenchantement est une caractéristique de notre monde non en tant qu'il serait désenchanté, mais en tant que le désenchantement y est présent dans les sentiments des individus qui peuplent ce monde. Ce n'est pas rien, mais ce n'est pas la même chose.


N.B. On peut dans le même ordre d'idées rappeler certaines pertinentes remarques de Wittgenstein, notamment sur la notion d'expérience : ici, puis . Heil !


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Les photos que j'ai utilisées aujourd'hui proviennent, pour l'enchantement « noble », de l'admirable site de Tom Sutpen, en lien permanent à mon comptoir, et pour l'enchantement « bas », de l'excellent espagnol Blonde Zombies (dont je dois la découverte au Dr Orlof, que les mânes d'André Bazin le protègent), et que j'ai aussi déjà utilisé. Dans la mesure où je n'ai pas toujours pu indiquer la provenance de ces photos, pour des raisons de place, dans la rubrique "Libellés", je leur reconnais publiquement ma dette ici même.

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samedi 6 décembre 2008

A partir de Todd.

Un petit complément au message précédent : E. Todd donne (pp. 55 et 75 de Après la démocratie) une grande importance à la loi Guizot de 1833, la jugeant plus importante que les lois Ferry pour le développement de l'instruction des Français : d'un point de vue chronologique (cette loi est contemporaine de la prolétarisation par l'industrialisation de nombreux paysans français) comme d'un point de vue idéologique (elle est l'oeuvre d'un bourgeois (protestant, rappelle Todd, ce qui n'est à nos yeux pas sans signification) capitaliste), cela vient en appui à la thèse de Lévi-Strauss selon laquelle l'écriture "paraît favoriser l'exploitation des hommes avant leur illumination" (Tristes tropiques, ch. XXVIII, "Pléiade", p. 300). D'ailleurs Lévi-Strauss lui-même fait ce lien :

"La fonction primaire de la communication écrite est de faciliter l'asservissement. L'emploi de l'écriture à des fins désintéressées, en vue de tirer des satisfactions intellectuelles ou esthétiques, est un résultat secondaire, si même il ne se réduit pas le plus souvent à un moyen pour renforcer, justifier ou dissimuler l'autre. (...) L'action systématique des Etats européens en faveur de l'instruction obligatoire, qui se développe au cours du XIXe siècle, va de pair avec l'extension du service militaire et la prolétarisation. La lutte contre l'analphabétisme se confond ainsi avec le renforcement du contrôle des citoyens par le pouvoir. Car il faut que tous sachent lire pour que ce dernier puisse dire : nul n'est censé ignorer la loi." (ibid.)

Nostalgie rousseauiste, dira-t-on, et/ou pré-foucaldienne ; et on ajoutera que maintenant que les gens savent lire, de toutes façons le mal est fait. E. Todd de son côté insiste sur l'aspect volontaire et massif de l'apprentissage de la lecture : "Il suffit que l'Etat mette un minimum de moyens à la disposition des familles pour que le rythme de progression se précipite.", et enchaîne par une conclusion qui sonne justement comme une phrase de Lévi-Strauss : "Ce que nous voyons à l'oeuvre est, fondamentalement, une tendance autonome de l'esprit humain." (Après la démocratie, p. 55)

Ah, ces « tendances de l'esprit humain »... On lui fait dire ce que l'on veut, à l'« esprit humain », et dans ce genre de phrases le péché d'essentialisme n'est jamais loin - chez Lévi-Strauss plus que chez E. Todd allais-je écrire, mais dans le cas présent l'utilisation que celui-ci fait de la « longue durée » est si extensive qu'elle dilue presque son objet dans, précisément, l'essentialisme : que, sur une très longue période, le mouvement d'apprentissage massif de la lecture et de l'écriture soit un fait incontestable, c'est une chose : cela n'autorise pas à en conclure à « une tendance autonome de l'esprit humain », vision peut-être ethnocentriste et sociocentriste de l'intellectuel Todd - même si celui-ci a certainement raison de noter que si la loi Guizot a eu une telle importance, c'est aussi parce que les gens avaient envie de s'instruire par le biais de la lecture.

Je m'arrête : je souhaitais surtout montrer sur l'exemple même choisi par E. Todd - la loi Guizot - que les choses ne sont pas aussi simples qu'il le suggère. J'encourage par ailleurs le lecteur à ouvrir Tristes tropiques, l'analyse complète de Lévi-Strauss étant plus riche que la synthèse un peu abrupte que j'en ai donnée. Et puisque le vieux grincheux (c'est un compliment), devenu, lui l'auteur du Totémisme aujourd'hui, où il liquide le concept de totémisme, une sorte de totem de la « culture française » (ça doit le faire sourire), puisque, disais-je, le pauvre Lévi-Strauss a dû subir la visite de Sarko-la-pute, ajoutons pour finir que, le sarkozysme ayant toujours tendance à jeter le plus grand nombre de bébés possible avec l'eau du bain, il est hors de question de confondre ici le scepticisme mélancolique de l'un avec l'anti-intellectualisme effréné de l'autre.

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mardi 27 mai 2008

Hasard de mes couilles (Ethique et statistique, III)

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(Ils font cela paraît-il une ou deux fois par an, et pour des durées, répétées pendant trois jours, de vingt à trente secondes. Mieux vaut alors être à ce qu'on fait.)



Ajout le lendemain matin.



Ethique et statistique I bis.

Ethique et statistique II.


Jacques Bouveresse enchaîne :

"Lorsqu'on dit que les événements historiques obéissent aux lois du hasard, on veut dire généralement que leur occurrence dépend de la rencontre d'une multitude de causes qui ont agi d'une manière telle qu'il aurait suffi d'une différence minime dans les causes pour faire tourner les choses de façon maintenant complètement différente. Ce qui a eu lieu aurait très bien pu ne pas avoir lieu et ce qui n'a pas eu lieu avoir lieu à sa place ; et il a tenu généralement à très peu de chose que les événements soient ce qu'ils ont été. Poincaré note : « Le plus grand des hasards est la naissance d'un grand homme. Ce n'est que par hasard que se sont rencontrées deux cellules génitales, de sexe différent, qui contenaient précisément, chacun de son côté, les éléments mystérieux dont la réaction mutuelle devait produire le génie.


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On tombera d'accord que ces éléments doivent être rares et que leur rencontre est encore plus rare. Qu'il aurait fallu peu de chose pour dévier de sa route le spermatozoïde qui les portait ; il aurait suffi de le dévier d'un dixième de millimètre et Napoléon ne naissait pas et les destinées d'un continent auraient été changées. Nul exemple ne peut mieux faire comprendre les véritables caractères du hasard ». Le hasard nous semble d'autant plus grand que la disproportion entre la petitesse des causes et la grandeur des effets est plus spectaculaire ; et cette disproportion pourrait difficilement être plus importante qu'elle ne l'est dans l'exemple choisi par Poincaré. Cela signifie que, si l'on est convaincu que l'histoire dépend pour une part essentielle de l'action des grands hommes, alors elle dépend plus que n'importe quoi d'autre du hasard. La naissance de Napoléon a tenu à la rencontre extrêmement improbable de deux éléments que l'on peut supposer, en outre, extrêmement rares. A vrai dire, bien que la plupart des hommes qui naissent soient des individus ordinaires, et non des individus exceptionnels, la naissance d'un individu particulier, quel qu'il soit, avec toutes les caractéristiques précises qui font de lui un être unique, n'est certainement pas en elle-même un hasard moins grand que celle d'un individu génial. Mais comme la naissance d'un autre homme moyen à la place de celui qui est né ne ferait probablement qu'une différence insignifiante, si on la compare à celle qu'aurait fait la naissance d'un individu ordinaire à la place de Napoléon, nous sommes beaucoup plus frappés par le rôle que le hasard a joué dans la naissance de Napoléon et dans les événements historiques qui en ont résulté. Comme la naissance de Napoléon, qui les a rendus possibles et dont on a tendance à croire qu'elle était nécessaire pour qu'ils aient lieu, ces événements étaient à première vue extrêmement improbables et auraient très facilement pu ne pas avoir lieu.


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(La nature est une mécanique de haute précision.)



Les réflexions d'Ulrich sur la probabilité tournent essentiellement autour de la constatation à la fois surprenante et banale que des régularités contraignantes et même une sorte de fatalité inflexible et aveugle peuvent naître de l'absence apparente de toute contrainte : « Avec une sérénité froide et presque indécente, les règles de la probabilité se fondent sur le fait que les événements peuvent tourner tantôt ainsi, tantôt autrement, parfois même auraient pu aboutir au contraire de ce qu'ils sont. Pour former et fortifier une moyenne, il faut donc que les valeurs supérieures ou particulières soient beaucoup moins fréquentes que les valeurs moyennes, qu'elles ne se présentent presque jamais et qu'il en aille de même dans les valeurs anormalement basses ». Dans le monde humain, par exemple, les comportements les plus extrêmes sont (heureusement ou malheureusement) rarissimes, en dépit du fait que, si c'est réellement le hasard qui décide, l'individu devrait en théorie pouvoir aussi bien les choisir que les éviter. C'est, du reste, précisément cette rareté qui fait d'eux des comportements que l'on peut qualifier d'extrêmes. Mais, bien entendu, constater que l'évolution historique dépend, pour une part essentielle, d'actions et d'événements qui pouvaient aussi bien avoir lieu que ne pas avoir lieu et que la seule chose qui importe est finalement le résultat plus ou moins mécanique et complètement impersonnel d'une sorte de « calcul des moyennes » ne suffit pas encore pour conclure qu'elle peut être soumise, ne serait-ce que de façon analogique, aux règles de la probabilité. Comme on l'a vu, les événements de l'histoire humaine donnent l'impression de comporter une part de hasard beaucoup plus grande que nous le souhaiterions et qu'ils ne le devraient pour que nous puissions dire réellement que nous faisons l'histoire. Mais, en même temps, ils ne semblent pas suffisamment fortuits pour relever directement du calcul des probabilités. La difficulté évidente est que le comportement des masses humaines et le cours des événements historiques qui en résulte présentent aussi bien des régularités que des irrégularités caractéristiques qui n'ont pas grand-chose à voir avec celles que l'on peut observer sur le modèle simple de l'urne ou du jeu de dés. Ni le grand nombre d'individus qui y sont impliqués ni le fait que les comportements individuels donnent lieu, dans une multitude de cas, qui sont parfois très inattendus, à l'apparition de constance statistiques très remarquables ne suffisent en eux-mêmes à justifier l'assimilation des processus historiques et sociaux aux résultats d'un jeu de hasard." (L'homme probable..., pp. 143-145).

Après ce petit voyage quelque part entre les testicules de Carlo Maria Buonaparte et les ovules de Maria-Letizia Ramolino (honni soit !), où en sommes-nous ? Il faut être précautionneux, voire besogneux. Commençons par des considérations générales :

- l'histoire des sociétés n'est pas gouvernée par le hasard, au sens où l'on pourrait lui appliquer la théorie des probabilités de façon autre que purement analogique ;

- dans le même temps, « l'évolution historique dépend, pour une part essentielle, d'actions et d'événements qui pouvaient aussi bien avoir lieu que ne pas avoir lieu ». Stricto sensu, pour qui adhère au « principe de Bolzano », on peut considérer que cette phrase ne veut rien dire : une fois que l'événement a eu lieu, il ne pouvait pas ne pas se produire. Mais, avant qu'il ait lieu, il est toujours possible, même fort peu, qu'il ne se produise finalement pas. Le sentiment que nous avons que notre histoire est en partie gouvernée par l'arbitraire, l'imprévisible, le hasard (dans un sens donc plus vague que dans la théorie des probabilités) n'a donc rien d'illégitime ;

- ce qui fait, nous le verrons dans la livraison suivante, que l'analogie avec la théorie des probabilités n'est pas sans valeur heuristique ni éthique.

Voici un premier bilan. Il reste à se poser maintenant l'autre question qui sous-tend cette série de textes, celle des rapports entre tradition et modernité de ce point de vue du hasard :

- finalement, on a l'impression que cela ne change pas grand-chose - mais tout de même.... On a vu que ce qui empêche l'application de la théorie des probabilités à l'évolution des sociétés humaines est la capacité, même relative, d'organisation de celles-ci. Une société traditionnelle fortement organisée - on pense tout de suite à l'Inde - dispose donc de garde-fous contre une action trop forte du hasard. Le paradoxe de la modernité, ici comme ailleurs, est que son inclination au conformisme et à l'envie généralisée est une forme d'organisation, qui elle aussi ne permet pas d'appliquer complètement la théorie des probabilités - mais tout de même...: le mimétisme démocratique est un principe d'organisation moins rigide et en tout cas plus imprévisible qu'un système de castes. Bref, cela ne change pas fondamentalement, mais cela change quand même, et ce n'est pas rien ;

- il est évidemment tout à fait possible, ceci étant précisé, de considérer certaines de ces sociétés comme plus riches de contenu que d'autres, ce n'est pas notre question actuellement ;

- mais il y a aussi la question du sentiment du hasard, tel qu'éprouvé par les acteurs. J'aurais tendance à penser, non sans prudence, qu'il y a ici un paradoxe entre la réalité du rôle du hasard et la façon dont il est vécu. Dans une société traditionnelle reposant, à long terme, sur des principes fixes, ce qui dérange l'ordonnancement global, étant vécu comme une anomalie, peut plus aisément être assimilé au hasard - de même, l'on parle du grain de sable qui vient gripper une mécanique bien huilée, alors que si une machine mal faite ne fonctionne pas, on ne va pas invoquer le dit grain de sable, on va d'abord essayer de l'améliorer. Ainsi quelqu'un comme Saint-Simon est-il fort sensible à cette part d'arbitraire (je retrouve la citation que j'ai en tête dès que possible, croyez-moi sur parole en attendant). Dans les sociétés modernes, qui sont donc peut-être, malgré tout, un peu plus gouvernées par le hasard que les sociétés traditionnelles, ce sont plutôt les régularités qui nous intéressent. La statistique, la sociologie, puis la « nouvelle histoire » naissent en période démocratique - je ne retrouve plus où j'ai écrit cela, mais je l'avais déjà noté pour la sociologie, fortement influencée par Maistre et Bonald à sa naissance : le lien social n'étant plus une évidence vécue, comme il l'était par tout membre d'une société holiste, il devient aussi possible que nécessaire de réfléchir dessus. On peut faire me semble-t-il le même raisonnement avec cet intérêt, dans diverses disciplines, pour les régularités : c'est parce qu'elles ne vont plus de soi (et sont néanmoins présentes, c'est la « constatation à la fois surprenante et banale » d'Ulrich) qu'elles sont objet de réflexion. Autrement dit, ce seraient ceux qui sont le moins soumis au hasard qui y seraient le plus sensibles, et vice-versa - mais cette formule est à utiliser avec précaution et sans systématisme ;

- l'exemple de Napoléon est à cet égard particulièrement bien choisi par Poincaré, puisqu'il fut à la fois le dernier grand homme des sociétés traditionnelles et le premier grand homme de la modernité (et le plus grand grand homme de la modernité, nourri par les grands hommes des sociétés traditionnelles ? et le seul grand homme de la modernité ? Hitler n'en serait qu'une noire caricature ?, etc.), qu'il est donc doublement prodigieux.


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Bloy résume ce paradoxe :

"Qu'était-il donc venu faire en cette France du XVIIIe siècle qui ne le prévoyait certes pas et l'attendait moins encore ? Rien d'autre que ceci : Un geste de Dieu par les Francs, pour que les hommes de toute la terre n'oubliassent pas qu'il y a vraiment un Dieu et qu'il doit venir comme un larron, à l'heure qu'on ne sait pas, en compagnie d'un Etonnement définitif qui procurera l'exinanition de l'univers. Il convenait sans doute que ce geste fût accompli par un homme qui croyait à peine en Dieu et ne connaissait pas ses Commandements. N'ayant pas l'investiture d'un Patriarche ni d'un Prophète, il importait qu'il fût inconscient de sa mission, autant qu'une tempête ou un tremblement de terre, au point de pouvoir être assimilé par ses ennemis à un Antéchrist ou à un démon. Il fallait surtout et avant tout que, par lui, fût consommée la Révolution française, l'irréparable ruine de l'Ancien monde. Evidemment Dieu ne voulait plus de cet ancien monde. Il voulait des choses nouvelles et il fallait un Napoléon pour les instaurer." (L'âme de Napoléon, Introduction, III.)

Citer ici Bloy n'a rien de fortuit - concernant quelqu'un qui voyait dans le hasard « la Providence des imbéciles », ce serait le comble ! On remarquera en effet, pour finir, et avant que de retomber la prochaine fois dans la grisaille démocratique, que la conception d'un Poincaré du hasard comme d'autant plus présent relativement aux grands hommes, puisqu'il s'agit finalement là de l'itinéraire d'un spermatozoïde au dixième de millimètre près, n'a fondamentalement rien d'incompatible avec une conception providentialiste - fût-ce, dans le cas de Bloy, d'un providentialisme un peu hétérodoxe, avec son Dieu « jaloux » (Introduction, VI) de Napoléon -, que plus elle insiste sur le peu de chance qu'il y avait à ce qu'un homme comme Napoléon naisse, plus elle marque le caractère prodigieux, voire miraculeux, de sa naissance.

Bloy rejoint de plus, par son itinéraire propre, le principe de Bolzano :

"On est, d'ailleurs, suffisamment averti lorsque, étant capable de profondeur, on vient à considérer la sottise palpable d'une substitution imaginaire à des événements accomplis. Tel autre dénouement aurait eu lieu, dit-on, si telle circonstance avait été prévue. Mais précisément cette circonstance ne pouvait pas être prévue ni écartée, puisqu'il fallait ce dénouement et non pas un autre. Les faits sont absolus en eux-mêmes et dans toutes leurs péripéties. Les faits historiques sont le Style de la Parole de Dieu et cette parole ne peut pas être conditionnelle. Il fallait Vincennes, il fallait Tilsitt et Bayonne, il fallait les Rois frères, l'impunité incompréhensible de Bernadotte et la désastreuse campagne de Moscou ; il fallait, après Dresde et Kulm, l'incommensurable folie d'abandonner dans les inutiles forteresses d'Allemagne plus de 150 000 soldats plus que suffisants pour écraser la Coalition dans les plaines de la Champagne. Il fallait enfin Grouchy. Il fallait toutes ces choses connues et beaucoup d'autres qu'on ne connaît pas, et la preuve sans réplique, c'est qu'elles sont advenues sous l'oeil de Dieu qui ne fait pas de fautes et qui voulait ces choses depuis toujours." (Introduction, XI)


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Plus qu'une « preuve sans réplique » on peut voir là un raisonnement circulaire, ou simplement reposant sur le postulat que « Dieu ne joue pas au dés », mais quoi qu'il en soit, à l'arrivée on n'est pas loin de Bolzano : une fois que les faits se sont produits, c'est qu'ils devaient, de toute nécessité (de toute éternité ?) se produire.

Bon, il nous reste encore beaucoup de choses à éclaircir, donc à bientôt !

Je vous mets la vraie pour finir, si ce n'est pas original c'est toujours agréable.



cv pmh - nicole kidman dans eyes wide shut






Il fallait Nicole Kidman !










Ajout le 28.05.
L'Ahlzeimer de toute évidence me menace, en recherchant dans l'introduction du Pléiade Saint-Simon la référence dont je vous parlais hier, voici que je tombe sur l'exemple le plus canonique possible quant à mon propos :

"Dieu se cache sous le hasard ; le Diable traverse Dieu. La philosophie saint-simonienne de l'histoire (et de la politique) s'inscrit dans un providentialisme (...) dont la théorie des « petites causes » [est] l'inséparable corollaire. La « fenêtre de Trianon » (une malfaçon est la cause de la guerre de 1688) est un exemple presque aussi connu que le « nez de Cléopâtre », ou la « puissance des mouches » : un détail - une fenêtre un peu de guingois -, par le relais de la psychologie des individus (Louis XIV tire vanité de sa justesse de coup d'oeil ; maître fourbe et grand ambitieux, craignant pour sa place des « Bâtiments », Louvois veut se rendre indispensable), entraîne d'immenses, d'incommensurables suites." (Saint-Simon, Mémoires, Pléiade, éd. Coirault (auteur de ces lignes), t. 1, p. LVIII-LIX).

Providentialisme et « petites causes »... Il est regrettable que je n'aie pu retrouver ce texte hier, j'aurais pu faire une rédaction plus rapide, et au passage prétendre que j'avais le « nez de Cléopâtre » en tête, quand il ne m'est pas venu à l'esprit une seule fois (quel que soit, d'ailleurs, l'éventuel degré d'ironie que Pascal met dans son affirmation que « s'il eût été plus court... »). Bon, prenons ça pour une confirmation, et ne nous flagellons pas plus que de raison.


Welcome Danger Medium Web view

(AMG perdu dans ses réflexions, inconscient du danger...)


Une précision : on aura compris que lorsque je parle des sociétés traditionnelles comme « plus organisées », je parle avant tout, quoique non exclusivement, d'une organisation du sens (seul ce qui a un sens est réel...). Par rapport à nous et dans certains domaines, cela pouvait être un drôle de bordel (j'y pensais en prenant le métro hier soir, univers organisé et codifié s'il en est).

Et tant qu'on y est et puisque je préfèrerais ne pas interrompre cette série de textes par un envoi sur un autre sujet, je signale - merci M. Radical - cet entretien avec Jacques Rancière et Judith Revel, entretien dont j'extraie ce passage :

"J. Rancière : C’est la gauche qui a liquidé 68. En 1981, à peine élu, François Mitterrand déclara qu’avec sa victoire, la majorité politique venait enfin de rejoindre la majorité sociologique du pays. Il entérinait ainsi une définition sociologique de la politique comme coïncidence entre les institutions de l’Etat et la composition de la société. Or, 68 a été un moment politique important parce qu’il a créé une scène politique distante, et des institutions de l’Etat, et des compositions de blocs sociaux. La politique est ce qui interrompt le jeu des identités sociologiques. Au XIXe siècle, les ouvriers révolutionnaires dont j’ai étudié les textes disaient : « Nous ne sommes pas une classe. » Les bourgeois les désignaient comme une classe dangereuse. Mais pour eux, la lutte des classes, c’était la lutte pour ne plus être une classe, la lutte pour sortir de la classe et de la place qui leur était assignées par l’ordre existant, une lutte pour s’affirmer comme les porteurs d’un projet universellement partageable. 68 a réactivé cet écart entre la logique d’émancipation et les logiques classistes.

(J.-P. Voyer, il y a quelques semaines et à quelques jours d'intervalle : "La lutte des classes existe toujours, mais… il n’y a que les capitalistes qui luttent." ; "La lutte de classe (classe au singulier svp) existe, les riches que personne ne défend doivent durement lutter." Cela me fait aussi penser à la phrase de Goebbels à Fritz Lang : "C'est nous qui décidons qui est juif et qui ne l'est pas." : il ne faut pas prendre pour argent comptant les définitions et classifications opérées par le pouvoir (ni croire qu'on puisse ne pas être défini en aucune manière).)

J. Revel : 68 a fait imploser la notion de classe, mais aussi celle d’identité. Ce qui dominait, c’était le plaisir du changement, la métamorphose, le refus de déclarer qui on était. On sortait de la « morale d’état civil », pour reprendre une belle expression de Michel Foucault. Le paradoxe, c’est que, dans le reflux qui a suivi, on a vu se multiplier les appartenances identitaires, communautaristes. Parce qu’on a cru que c’était un bon moyen de résister ; parce que, du point de vue du pouvoir, paradoxalement, cela facilitait la gestion des individus. La référence identitaire ou communautaire, quand elle se clôt sur elle-même, est une manière de parler la langue du pouvoir, de s’autodésigner dans les catégories mêmes du pouvoir, dans son langage. Aujourd’hui, le seul espace politique de contestation qui soit reconnu, c’est la prise de parole communautaire ou identitaire, et ce n’est bien entendu pas un hasard. C’est une manière de réintroduire de la fermeture et de l’unité là où la puissance politique est au contraire celle des différences.

Lors de la crise des banlieues il y a deux ans, on a assisté à une tentative désespérée de définir qui étaient les émeutiers, le « sujet » de la révolte. On a cherché à constituer des catégories. On a parlé des « Noirs contre les Blancs » ; ou des « immigrés contre les Français ». On a évoqué les désœuvrés, les politiquement aphasiques, les socialement stériles, on a parlé d’entropisation sociale, on les a opposés aux étudiants qui manifestaient contre le CPE, aux chômeurs, aux précaires… Bien plus que les voitures brûlées, c’est cette difficulté à rendre compte de ce nouveau sujet collectif qui a été la cause de la panique qui a saisi les dirigeants politiques. Parce que les émeutiers ne disaient pas qui ils étaient, mais comment ils vivaient."

Suit un passage plus gauchisant et moins intéressant, que je supprime en vous laissant avec ce lien entre ces diverses tentatives de refus des classifications pré-établies, qu'encore une fois on ne confondra surtout pas avec du « spontanéisme ».


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Comme Nicole, il faut savoir tenir la barre, éviter tous les écueils...

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mercredi 30 janvier 2008

De Charles Baudelaire à Nicolas Sarkozy, III : retour à la « nature humaine ».

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Toutes proportions gardées, Jacques Bouveresse dans La voix de l'âme... travaille à peu près de la même manière que mézigue à son comptoir : reprendre les mêmes sujets, varier les angles, essayer de trouver des formulations plus précises, quitte à ne pas éviter les redites. En bon (en génial...) wittgensteinien par ailleurs, il ne répugne pas à se lancer dans de longues démonstrations qui n'aboutissent qu'à des résultats décevants, voire banals - mais tout fanatique modéré sait que mieux vaut une vérité commune qu'un mensonge flamboyant et original.

Ceci pour dire que ces deux extraits (je ne crois pas l'avoir déjà mentionné, mais ce livre comporte dix études remontant à diverses périodes), l'un de 1981, l'autre de 1991, d'une part se répètent quelque peu, d'autre part débouchent sur une conclusion peu brillante, du niveau : l'homme est à la fois bon et méchant. Mais il est possible que garder cette idée en tête évite bien des erreurs, bien des enthousiasmes infantiles, bien des emportements regrettables. A vous de voir !

Le premier extrait prend place dans une analyse du compte-rendu par Musil du Déclin de l'Occident de Spengler, livre dont Jacques Bouveresse fait, à tort ou à raison, l'idéal-type de toutes les pensées du déclin fondées sur « la philosophie de la vie », un mouvement d'idées qui critique les Lumières - ce qui est légitime - au profit d'une conception fantasmée et bien imprécise de « la vie », de « l'intuition », un sorte de nietzschéisme approximatif avec accès direct à la vérité, retour aux origines, à l'élan vital premier, mépris pour le rationalisme et sa prudence excessive, etc. D'un point de vue « politico-tactique », il s'agit pour (le réformiste) J. Bouveresse de mettre des gens comme Foucault et Lyotard, qui se veulent à la pointe du combat « de gauche », dans le même sac idéologique que le très réactionnaire Spengler. Il nous semble que le brave Dantec, même si la confusion intellectuelle dans laquelle il patauge rend, justement, ce classement approximatif, peut rejoindre sans peine ces augustes esprits [1] .

Esprits auxquels Musil et Bouveresse ont réglé leur compte dans un passage qu'il n'est pas inutile de citer (p. 224) :

"Le paradoxe constitutif de toutes les philosophies qui sont construites sur une antithèse fondamentale comme celle de la pensée et de la vie, de l'intellect et du sentiment, de l'esprit et de l'âme, est de ne produire qu'un discours typiquement intellectualiste sur ce qu'elles opposent précisément à l'intellect, à savoir la vie, le sentiment, l'âme. Musil remarque à ce propos : « Le dualiste pense de grandes pensées sur Dieu et l'éternité et fait vivre ensuite ses pensées aux dépens de son âme. »

Réunir ce dont les dualistes postulent la dissociation et l'opposition irrémédiable est un certain sens le problème fondamental à la solution duquel L'homme sans qualités voudrait contribuer."

Quoi qu'il en soit, voici le premier extrait, lequel commence par une citation de Musil contre Spengler :

"« Il est compréhensible, constate Musil, car ce n'est qu'une transposition d'habitudes de pensée qui ont fait leurs preuves ailleurs, que l'on ramène également des segments temporels et culturels déterminés, qui se détachent les uns des autres de façons caractéristiques, à des substrats différents, comme étant les espèces les plus simples de causes, c'est en ce sens qu'on parle alors d'un homme égyptien, hellénique, gothique, de nations, de races et d'époques ou de cultures mystérieuses. Il s'agit là d'une sorte de phrénologie historique devenue très en vogue, qui dit à peu près : l'homme voleur a dans son cerveau un substrat physiologique du vol et l'homme honnête un élément organique qui correspond à l'honnêteté. » C'est une façon de faire qui est, en particulier, caractéristique de la démarche de Spengler. Mais, aussi tentante et naturelle que puisse être, de l'aveu de Musil lui-même, la transposition dont il parle, il l'a néanmoins combattue de façon systématique dans ses essais, lui opposant ce qu'il appelle le « théorème de l'amorphisme humain » (Theorem des menschlichen Gestaltlosigkeit) : « Le substrat, l'homme, n'est en fait qu'une seule et même chose à travers toutes les cultures et les formes historiques ; ce par quoi elles et, du même coup, lui aussi se distinguent provient de l'extérieur, et non de l'intérieur. » Ou encore, en d'autres termes : « Je veux soutenir qu'un anthropophage, transplanté à l'état de nourrisson dans un environnement européen, deviendrait probablement un bon Européen, et que le tendre Rainer Maria Rilke serait devenu un bon anthropophage, si un sort malheureux l'avait jeté, petit enfant, parmi les gens des mers du Sud. Je crois la même chose d'un nourrisson grec du IVe siècle avant J.-C., qu'un miracle aurait attribué par substitution à une mère du Kurfürstendamm, ou d'un jeune Anglais qui aurait été donné à une mère égyptienne de l'an 5000. » La signification du théorème est que, contrairement aux hypothèses et aux affirmations de la phrénologie et de la physiognomonie historiques, l'homme est une matière première susceptible de revêtir les formes les plus diverses et les plus antithétiques, un être moralement amorphe, une substance colloïdale sans consistance interne ou « une masse liquide qui doit être formée ».

Comme le reconnaît honnêtement Musil, ce genre de propositions n'est pas facile à démontrer ; mais il y a des raisons indirectes qui parlent en sa faveur. L'une d'entre elles et incontestablement l'une des plus décisives a été, pour Musil, l'expérience de la guerre de 1914-1918, qui a montré que l'homme est réellement capable de tout, même du bien, disponible pour les formes les plus extrêmes de l'égoïsme et de l'abnégation, de la lâcheté et de l'héroïsme. Cet être, dont Musil croit pouvoir constater qu'il est « aussi aisément capable de cannibalisme que de la critique de la raison pure » est apparemment doué d'une plasticité si surprenante que les explications qui tenteraient de réduire toutes ses actions altruistes à des mobiles égoïstes ou tous ses comportements égoïstes à des impulsions altruistes peuvent être considérées a priori comme également irréalistes et « également drôles ». La vérité est que l'« on peut sans doute se représenter l'homme originairement comme une créature qui est tout aussi volontiers bonne que mauvaise, à savoir sociale qu'égoïste (en laissant de côté l'importance de la trame d'égoïsme qui fait encore partie du tissu social) ; mais les intérêts dans lesquels il est impliqué aujourd'hui sont trop nombreux, et l'impénétrabilité autour de lui, le manque de conductibilité du corps social pour les excitations spirituelles, ont pour effet qu'au moment de chaque action il n'y a jamais qu'une faible fraction des déterminants éthiques qui agit sur lui. C'est pourquoi aujourd'hui tout événement éthique a, lorsqu'il est réellement vécu, des “aspects” ; selon l'un, il est bon ; selon l'autre, mauvais ; selon un troisième, une chose quelconque, dont on peut bien moins encore dire en toute certitude si elle est bonne ou mauvaise. » Le perspectivisme n'est pas une doctrine philosophique, mais une situation objective qui s'impose aujourd'hui à l'individu : l'ambiguïté et l'indécidabilité éthiques, qui affectent inévitablement chacun de ses actes, ne lui permettent plus d'exercer réellement son choix et ses responsabilités.


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Le théorème de l'amorphisme condamne évidemment toutes les idéologies et les systèmes qui s'appuient unilatéralement sur ce que Musil appelle la « spéculation à la baisse ».

- toute misanthropie est un réductionnisme...

A vrai dire, lorsque les spéculateurs à la baisse « disent qu'ils ne comptent qu'avec les faits et ne sont pas des utopistes, ils n'expriment par là rien d'autre que l'esprit qui a fait la grandeur de notre science. » Le retard des grandes synthèses théoriques et idéologiques, constamment débordées par l'accumulation de données nouvelles, a fait que nous connaissons aujourd'hui « tous les inconvénients d'une démocratie de faits. » Le scientifique positiviste, le marchand, l'entrepreneur capitaliste et le technicien de la Realpolitik sont également représentatifs d'une époque dont l'incroyance caractéristique consiste précisément à ne plus croire qu'aux faits. La science, le commerce, l'industrie, la politique, tels qu'on les conçoit aujourd'hui, constituent le renversement exact et l'antithèse la plus pure de l'idéalisme. C'est un peu, remarque Musil, comme « le fait de nager sous l'eau dans une mer de réalité, de s'acharner à retenir son souffle encore un peu plus longtemps : avec, il est vrai, le risque que le nageur ne revienne jamais à la surface. » L'« homme des faits », en matière politique et sociale, « ne tient pour réelles que les bassesses de l'homme, c'est-à-dire, il n'y a qu'elles qu'il considère comme sûres ; il ne construit pas sur la conviction, mais toujours uniquement sur la contrainte et la ruse. » L'« ordre à la baisse », celui qui est obtenu par l'exploitation et le dressage des capacités les plus inférieures de l'homme, « est l'ordre du monde actuel. » La raison de cet état de choses est que « calculer, mesurer, peser n'est possible que là où les objets sur lesquels cela se fait restent égaux à eux-mêmes, ne se modifient pas entre deux mesures ou pendant le calcul. » Et « ce besoin d'univocité, de répétabilité et de fixité est satisfait, dans le domaine psychique, par la violence, et une forme spéciale de cette violence, une forme d'une souplesse inouïe, développée et créatrice dans de multiples directions, est le capitalisme. » L'élément constant, la grandeur stable, sur lesquels et avec lesquels on peut compter et calculer, le capitalisme croit (à tort, du point de vue de Musil) les trouver dans l'égoïsme seul, qui est supposé être « le fait le plus sûr de la vie humaine. » L'argent, en tant que « concentration d'avantages et d'inconvénients potentiels » n'est rien d'autre que « l'égoïsme ordonné » et le capitalisme peut être considéré comme « la plus gigantesque organisation de l'égoïsme. »

Une erreur symétrique et comparable à celle des « baissiers » dont parle Musil, avec la conséquence et l'efficacité en moins, est commise par ceux qui spéculent systématiquement à la hausse et postulent que les mobiles égoïstes sont en réalité simplement le produit du type d'organisation socio-économique « réaliste » qui les traite et les utilise comme une donnée naturelle, alors qu'en réalité des conditions sociales d'existence complètement différentes pourraient produire un homme radicalement transformé dans ses déterminations et ses potentialités les plus fondamentales. Le théorème de l'amorphisme implique que l'homme peut (et doit) être formé, mais non réellement transformé. Comme l'écrit Musil, « il change, mais il ne se change pas. » La formule qui résume la relation de l'individu à son expression sociale est celle-ci : « Faible amplitude de l'être intérieur même dans les cas de grande amplitude de l'extériorisation. » Aux variations les plus extrêmes et les plus excessives des formes sociales et des comportements collectifs dans lesquels il s'exprime ne correspondent jamais que des modifications plus ou moins insignifiantes de son essence interne. Ce qui est vrai dans la théorie du spéculateur à la hausse est simplement que l'homme est modelé de l'extérieur par les formes d'organisation qu'il produit, et non l'inverse : « C'est seulement l'organisation sociale qui donne en fait à l'individu la forme de l'expression, et c'est seulement par l'expression qu'advient l'homme. (...) On peut mesurer, d'après cela, quelle erreur funeste commettent tant de bonnes âmes qui croient que ce qui est en question aujourd'hui est davantage une modification de l'homme que de ses formes d'organisation. »

- permettons-nous une intrusion : les « seulement » qui se trouvent au début de cette dernière citation de Musil ne doivent aucunement laisser supposer que les problèmes dont il est ici question sont dans la pratique faciles à résoudre. Dans la théorie non plus d'ailleurs, car, on va le voir, la « théorie de l'amorphisme » laisse des difficultés irrésolues :

Comment expliquer, du point de vue de la théorie de l'amorphisme, qui se refuse délibérément la facilité consistant à multiplier les causes immanentes et les formes substantielles, l'extrême diversité des formes d'existence phénoménales de l'homme ? Quel principe de spécification et d'individuation doit-on adopter en remplacement, si l'on admet l'hypothèse musilienne ? Musil estime qu'on se rapproche considérablement de la vérité « si l'on considère comme l'élément de variation, formateur de particularités, la totalité des actions en retour que l'homme subit de la part de ce qu'il a lui-même créé. Il semble impossible ou stupide d'éliminer ainsi l'action au profit de la réaction, mais, dans les faits, ce sont tout de même bien les maisons qui bâtissent les maisons, et non les hommes ; la centième maison se construit parce que et comme les quatre-vingt-dix-neuf maisons se sont construites avant elle et, si elle constitue une innovation, celle-ci, au lieu de renvoyer à une maison, renvoie à une discussion littéraire. En d'autres termes, il s'agit du lieu commun selon lequel l'évolution se fait selon le fil conducteur de la tradition et par infléchissement circonspect de la direction. »


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- à première vue, et même si ce n'est pas à ce comptoir que l'on s'attachera à diminuer le poids de la coutume, on retombe ici sur les problèmes rencontrés par Durkheim : d'où vient alors l'innovation ? Du simple hasard ? Mais ne discutons pas trop une simple citation, et revenons avec J. Bouveresse aux aspects moraux de ces questions :

La théorie de l'amorphisme est, dans l'esprit de Musil, une philosophie délibérément anti-héroïque et petite-bourgeoise. Elle va directement « contre le pathos philosophique faux, la grandeur, le sublime ! Spengler paraît sublime ! (..., coupure de AMG) Toute conception doit être sublime, c'est l'exigence première de ces gens-là. » Contre la noblesse et l'élévation des philosophies de l'histoire qui expliquent les choses par de grandes causes et de grandes lois internes, Musil propose une philosophie de la petitesse : l'évolution résulte vraisemblablement de l'accumulation et de l'interaction d'une infinité de petites causes ; elle est comparable non pas à la trajectoire d'un boule de billard, mais à la marche des nuages, qui obéit assurément aux lois de la physique, mais « qui est influencée par tant d'éléments circonstanciels qu'à chaque instant un nouveau peut la modifier. » C'est de ce côté-là qu'il faut chercher les bases du véritable héroïsme : « Les lois, on ne peut pas les changer, mais les situations, on le peut bel et bien », quelles que soient les lois immanentes qui ont peut-être contribué à les produire. Contre le fatalisme des théories qui postulent une action causale dépendant d'entités mystérieuses et sublimes qui gouvernent les choses à un degré de profondeur inaccessible, la théorie de la multiplicité des petites causes circonstancielles se présente comme une philosophie de la responsabilité et finalement de l'optimisme : « On suppose fréquemment qu'un penchant pour une telle façon de considérer les choses est grossièrement mécaniste, que c'est un point de vue dépourvu de culture et cynique. Je voudrais attirer l'attention sur le fait qu'il y a en lui un immense optimisme. Car si nous ne sommes pas suspendus avec notre être au fuseau d'épouvantails de la destinée, quels qu'ils puissent être, mais simplement chargés d'une quantité innombrable de petits poids reliés les uns aux autres de façon embrouillée, alors nous pouvons nous-mêmes faire pencher la balance. » Nous ne sommes malheureusement plus convaincus de le pouvoir. Cette conviction a existé pour la dernière fois, selon Musil, à l'époque de l'Aufklärung, qui était « portée par la croyance à la trinité de la nature, de la raison et de la liberté » et qui croyait encore fermement à la possibilité pour l'humanité de se déterminer de façon autonome, de construire librement ses formes d'organisation et son avenir à partir de principes rationnels.

- le raisonnement conduit ici à une sorte de pari pascalien à partir de l'attitude de Castoriadis : faire comme s'il était possible d'être autonome et « rationnel », pour pouvoir peut-être le devenir, si ce n'est complètement, du moins un peu plus. Un réformisme désabusé - en attendant de voir - Dieu sait (?) quoi.

Comme le remarque Popper, le déterminisme complet et l'indéterminisme complet signifieraient également l'irresponsabilité totale. L'indéterminisme est une condition nécessaire, mais non suffisante, pour toute solution du problème de la possibilité d'un comportement humain rationnel. Il doit donc y avoir, contrairement à ce qu'affirme Hume, « un moyen terme entre le hasard et la nécessité absolue ». L'action humaine et l'évolution historique doivent représenter « quelque chose dont la nature est intermédiaire entre le hasard parfait et le déterminisme parfait », entre le comportement erratique des nuages et la régularité des horloges. Mais si l'histoire ne présente pas le type de régularité qui rendrait possible une théorie ou une philosophie, au sens où on l'entend habituellement, il faut se résigner à l'idée que l'action des agents historiques ne peut jamais s'inspirer de quelque chose comme une croyance, une espérance ou une résignation scientifiques ou, en tout cas, scientifiquement fondées. Comme l'écrit Wittgenstein, dont la méfiance à l'égard des philosophies de l'histoire a été assez comparable à celle de Musil : « L'homme réagit ainsi : il dit : “Pas cela !” - et le combat. De là résultent peut-être des états de choses qui sont tout aussi intolérables ; et peut-être qu'à ce moment-là la force qui permettrait de se révolter encore a été dépensée. On dit : “ Si celui-ci n'avait pas fait cela, alors le mal ne serait pas arrivé.” Mais de quel droit le dit-on ? Qui connaît les lois d'après lesquelles la société évolue ? Je suis convaincu que même le plus intelligent n'en a pas la moindre idée. Si vous luttez, alors vous luttez. Si vous espérez, alors vous espérez. On peut lutter, espérer et croire, sans croire scientifiquement. »" (pp. 150-155)

- Pascal encore, me semble-t-il : « Agenouillez-vous, prierez, et vous croirez. » Sautons cent pages et dix ans, voici le deuxième extrait que je voulais citer :

"Le comportement de l'homme des faits [peut être caractérisé] comme constituant l'antithèse exacte et le refus de toute espèce d'idéalisme. Le mot d'ordre est de ne compter que sur ce qu'il y a de plus sûr, c'est-à-dire de plus égoïste et de plus inférieur en l'homme. A la dure école des faits, en particulier des faits de l'être humain et de la condition humaine, on a appris avant tout à ne pas s'en laisser conter et à ne pas être dupe, une situation que Musil décrit comme étant celle de quelqu'un qui s'obstine en quelque sorte à nager sous l'eau et, même s'il risque d'en périr, s'interdit de remonter à la surface pour respirer. La caractéristique dominante de l'époque est justement cette impossibilité de croire aux idéaux que l'on continue de professer ou peut-être, selon une loi que Bergson a appelée celle de la « double frénésie », l'alternance caractéristique entre des phases d'idéalisme et d'utopisme extrêmes, qui, même lorsque le langage utilisé est complètement laïc et les préoccupations en principe purement séculières, sont fondamentalement d'inspiration religieuse, et des phases de réalisme et de positivisme non moins extrêmes, comme par exemple celle dont le comportement des jeunes générations elles-mêmes donne actuellement [1991] un exemple typique et pas forcément rassurant. Comme dirait Musil, sous une forme ou sous une autre, la confrontation entre l'Eglise et l'Etat, qui a commencé au début des temps modernes, continue à dominer notre époque ; et, comme la synthèse semble de plus en plus improbable, on finit même par oublier qu'elle pourrait être nécessaire." (p. 249)


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En revanche, mais ce n'est pas le lieu de le démontrer, nos amis Guénon et Muray, tout « passéistes » qu'ils puissent être ou paraître, ne sont pas concernés par ces critiques.

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