vendredi 5 juin 2009

Fais ce que je dis... : Le libéral nu.

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Je vous avais promis il y a déjà trois mois des éclaircissements sur « la solidarité d'origine et de fait entre l'Etat moderne, l'individu moderne, le capitalisme ». Il va s'agir surtout de choses connues, mais que l'on a tendance à oublier, ou dont on ne perçoit pas assez les conséquences.

On sait par exemple le rôle qu'a joué l'Etat moderne dans l'unification des territoires des différentes nations, qu'à une plus grande stabilité des frontières a correspondu un essor des moyens de transports, dont le symbole est le train, essor qui a permis ou amplifié la création de marchés intérieurs homogènes. Dans le même temps, les décantations successives du concept de nation ont mis l'accent sur la continuité passé-présent, produisant une homogénéité temporelle, symétrique de l'homogénéité spatiale du marché. Double homogénéité à laquelle il faut ajouter l'égalité de principe entre les individus qui forment la nation - a contrario, une société hiérarchisée, où les relations entre les classes sont codées, pose de facto de nombreuses limites à l'extension du marché.

Tout cela je le répète est connu, et par exemple décrit avec subtilité (car l'individualisme joue ici un rôle pour le moins complexe) dans le chapitre « Le retour du politique » du livre de M. Gauchet, L'avènement de la démocratie II. La crise du libéralisme. (Gallimard, 2007, pp. 161-208), auquel je me permets de vous renvoyer. (Je profite de l'occasion pour faire une petite mise au point sur « Marcel et moi » à la fin de ce texte.)

Ce n'est en même temps là « que » une manifestation tardive, quoiqu'essentielle, du processus de constitution de l'Etat moderne, processus qui débute dès la fin du Moyen Age. Je ne peux toujours pas vous offrir une synthèse sur la question, mais un trait essentiel de cette histoire est la séparation progressive (non sans heurts, va-et-vients, paradoxes, décrits par M. Gauchet) de l'Etat du reste de la société, qui devient elle-même dans le même mouvement, on le sait, la « société civile ».

C'est précisément un paradoxe constitutif de cette mécanique de séparation que je voudrais aujourd'hui décrire.


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Embrassons hardiment l'ensemble des penseurs politiques européens des XVIIe-XIXe siècle, en laissant de côté ces deux cas particuliers toujours gênants que sont Hobbes et Rousseau, que constatons-nous ? Une préoccupation quasi-constante pour limiter la place de l'Etat. Mais si on la limite, c'est qu'il en a une, c'est aussi simple que ça, et c'était là, depuis la fin du Moyen Age, la nouveauté. Je vous renvoie à l'excellent petit livre de Michel Senellart, Machiavélisme et raison d'Etat, XIIe-XVIIIe siècles, PUF, coll. « Philosophies », 1989, pour plus de détails sur cette intéressante histoire qui se déroule, pour prendre une périodisation quelque peu atypique par rapport à nos schémas de pensée habituels, entre le XIIe et le XVIIe siècles. Résumons cette histoire à grands traits et, comme c'est l'usage à ce comptoir, dans un esprit inspiré par Louis Dumont.

Prenons une société traditionnelle, en l'occurrence la société féodale occidentale. Ce n'est pas que l'Etat n'a pas de fonction propre, le prince des devoirs caractéristiques, etc. L'important, c'est que la société dans l'ensemble, Etat compris, est organisée suivant certains principes (religieux, hiérarchiques...), qui, au moins en théorie, s'imposent à tous. L'Etat a des fonctions particulières, oui, mais il est imbriqué à l'ensemble de la société.

Pour de multiples raisons, la « dynamique de l'Occident » va amener petit à petit à constituer l'Etat comme un domaine séparé du reste de la société. Comme on sait - et là encore, M. Gauchet l'explique très bien - c'est en utilisant les thèmes religieux traditionnels que l'Etat va s'émanciper et se constituer son domaine propre, ce sera une des fonctions historiques de la monarchie de droit divin : c'est en utilisant la thématique religieuse que le pouvoir royal gagnera, de fait, son autonomie, sur laquelle on ne pourra plus, par la suite, revenir.

Il est très important de noter ici que ce mouvement est contemporain des premières pensées d'un domaine économique lui-même autonome par rapport au reste de la société. M. Senellart le démontre, ce sera, reprenons les mêmes termes, la fonction historique du mercantilisme.

A la fin du XVIIe siècle l'essentiel du travail est déjà fait : l'Etat moderne, tout imprégné qu'il soit de souveraineté religieuse, n'est plus partie intégrante de la société, il est devenu un métier à part (citons M. Sennellart : "On voit s'esquisser..., dans le discours sur l'art de gouverner, la transformation de l'office du prince, centré traditionnellement sur ses devoirs, en « métier de roi » (Louis XIV) fondé sur un savoir propre. Mutation qui correspond, avec la montée de l'absolutisme, aux progrès de l'Etat administratif." (p. 57)). Et du sein de ce que l'on n'appelle pas encore la « société civile » - les vieilles féodalités ne sont plus dans le sens de l'histoire, mais elles sont toujours en place, encore puissantes. Ce sera, au moins en France, le travail du XVIIIe siècle de les faire pourrir, avant de leur donner le coup de grâce en 1789 - émerge ce curieux domaine qu'on appelle l'économie.

Oui, à la fin du XVIIe siècle l'essentiel du travail est déjà fait : les penseurs du XVIIIe siècle, et notamment ceux que l'on appelle les premiers libéraux, arrivent sur un terrain déjà bien déblayé. Ce qui ne veut pas dire que leur apport n'est pas significatif, loin s'en faut : ils vont justement, par leurs analyses et leurs prescriptions (pas toujours aisées à distinguer les unes des autres : tout réalistes proclamés qu'ils soient, les libéraux (les « premiers » comme leurs successeurs) prennent souvent leurs désirs pour des réalités et confondent allègrement faits et valeurs), formuler explicitement ce qui était dans l'air sans que l'on en ait bien conscience, et accélérer ainsi l'évolution en cours.


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Ils le feront par le versant « société », par le versant « économie », qu'ils vont sinon assimiler complètement l'un à l'autre, du moins rapprocher autant que faire se peut, mais ils savent que le versant « Etat » n'en existe pas moins. Sentent-ils qu'en se concentrant sur la société ils accentuent la séparation Etat-société que les siècles précédents avaient contribuée à créer ? Je ne connais pas assez de première main ces auteurs pour l'affirmer, mais ma thèse du jour est la suivante : de façon plus ou moins consciente, si, entre le XVIIe (Locke) et le XIXe (avant, pour nous donner un point de repère, que le marxisme ne prenne de l'importance), les auteurs libéraux passent leur temps à dire qu'il faut que l'Etat en fasse le moins possible et se contente de créer les conditions pour que la société et le marché, la main invisible dans la culotte, s'éclatent comme larrons en foire, ce n'est pas seulement pour une raison basique de cohérence sur point fondamental de la doctrine : c'est aussi parce qu'ils savent, ou qu'ils sentent, non sans crainte, non peut-être sans un certain plaisir, que dans la pratique le mouvement historique auquel ils participent donne à l'Etat plus d'importance qu'il n'en avait auparavant.


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Cette ambiguïté constitutive, il faut en décrire les différents aspects, tout en notant qu'ils obéissent tous au même schéma. Au niveau théorique, on aura recours à l'image d'un pays que l'on coupe en deux. Les deux parties peuvent fonctionner en harmonie, ou dans l'indifférence mutuelle, mais il est désormais possible que l'un des deux envahisse l'autre, ce qui était par définition impossible auparavant. L'Etat médiéval, pour reprendre notre exemple (et ce n'est pas le même Etat que dans d'autres sociétés primitives ou traditionnelles, faut-il le préciser...), avait je le répète des fonctions, mais il restait dans sa finalité imbriqué, j'allais écrire, dilué, dans une organisation d'ensemble qui le structurait.

Au niveau historique : que ce soit sur le versant positif (la constitution du marché interne, avec notamment les investissements massifs faits pour désenclaver certaines régions et pour mettre au point un réseau de transports sur l'ensemble du pays (ceci d'ailleurs sans même évoquer, je vous renvoie à Braudel sur ce point, le rôle de l'Etat dans le financement des grandes expéditions commerciales et colonisatrices qui procurèrent tant d'argent et de produits à l'Occident)), ou sur le versant négatif (la mise au pas des, ou de certaines des hiérarchies traditionnelles), on sait bien que c'est d'abord par une grande augmentation de la responsabilité et des charges de l'Etat que s'est traduite la séparation de l'Etat et de la « société civile ».

On répondra : et les banquiers, et les entrepreneurs ? Sans chercher à savoir qui fut, pour tel ou tel investissement, à l'origine et qui contribua le plus à le mener à bien, il faut répondre deux choses, qui recouvrent d'ailleurs encore une fois les aspects positif et négatif du processus. D'un point de vue « négatif », il faut bien insister sur le fait que quel qu'ait pu être le rôle moteur de certaines personnes privées, rien n'aurait pu se faire, sur un plan global, sans une action forte de la part des Etats. D'un point de vue « positif », c'est-à-dire en envisageant le processus dans sa cohérence d'ensemble, il est précisément illusoire de séparer rigoureusement collectivités publiques et personnes privées. Citons une troisième fois F. Fourquet :

"Le capitalisme n’est pas pensable sans l’État ; un capitalisme sans État, c’est comme un sourire sans chat ; on ne peut même pas parler de « symbiose » comme s’il s’agissait de deux entités distinctes, l’une économique et l’autre politique, qui se seraient formées séparément et auraient passé une alliance ou décidé de vivre ensemble ; il y a inhérence réciproque : dès leur naissance au Moyen Âge, l’État est dans le capitalisme et le capitalisme dans l’État ; ensemble ils forment une seule et même entité sociale."

Il n'y a là aucune contradiction avec la séparation de l'Etat et de la « société civile », il n'y aurait contradiction que si justement l'on assimilait société et « société civile ». Rappelons-le encore, c'est au même moment que l'Etat se sépare de la société et qu'un domaine appelé « économique » de la société se « constitue », ou en tout cas fait l'objet de théorisations. L'Etat se sépare bien de la société dans son ensemble, en tant que, comme la société médiévale, elle était fondée sur une structuration de différents niveaux, politiques, culturels, religieux..., mais c'est le même mouvement qui aboutit à la constitution de la société civile, qui certes fait face à l'Etat, mais dont les traits ne sont pas indépendants de ceux de l'Etat.

(Pour reprendre mon exemple - qui vaut ce qu'il vaut - d'un pays séparé en deux : les frontières communes de chacun des nouveaux pays ne sont pas indépendantes l'une de l'autre, elles ne sont pas même liées : elles sont définies l'une par l'autre.)


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Il n'y a donc aucun problème à constater que certains, banquiers ou entrepreneurs, naviguent entre Etat et société civile, il n'y a rien d'étonnant à ce que ces deux domaines d'activités, nés en même temps, collaborent. Comme je l'ai déjà expliqué, que certains parmi les entrepreneurs soient ici victimes d'une illusion d'optique est un autre problème, qui n'affecte pas la nature essentiellement incestueuse de la relation entre Etat et société civile.

(En revanche, les slogans du type « moins d'Etat » ont plus de cohérence (je n'ai pas dit plus, ni d'ailleurs moins, de valeur), venant des parangons de la société civile (première manière, pas ce que l'on désigne aujourd'hui sous ce terme), lorsqu'ils s'attaquent à l'autre aspect de l'Etat, l'Etat comme « représentant du peuple ». Dans le cas français, on sait qu'il a fallu, pour parachever la révolution anti-féodale, accentuer l'importance du versant politique de l'Etat, faire des promesses sur son aspect de représentation de la société. Le processus est ici différent : il a fallu le faire, cela est d'une grande importance pour l'histoire de France (notamment), mais ce n'était pas une nécessité logique comme celle qui lie Etat et société civile. L'enculisme occidental à la Bentham n'a pas besoin d'un Etat représentant le peuple, il s'en fout complètement, et bien sûr, cela a plutôt tendance à le déranger que l'Etat soit aussi cela, que l'édifice global repose, tant bien que mal, sur trois piliers et non deux.


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Il faut toujours avoir cette distinction en tête lorsqu'on entend des critiques contre l'Etat. De même d'ailleurs, bien évidemment, pour ce qui est de ceux qui se veulent à la fois anti-capitalistes et pro-Etat Providence, qui simplifient abusivement le problème.)


Revenons pour finir à nos idéologues libéraux. Il faut je crois éviter autant que possible de formuler les choses en termes freudiens : culpabilité, inconscient, dénégation... même si cela ne serait pas nécessairement faux pour certains de ces auteurs. C'est l'ambiguïté logique qui est intéressante, pas l'éventuelle mauvaise foi de tel ou tel grand (ou moyen) penseur. Pour que la main invisible fonctionne, il faut l'Etat : il le faut d'un point de vue logique, il l'a fallu d'un point de vue historique (ce qui veut d'ailleurs dire que la main invisible est bien peu efficace par elle-même, mais passons.) Les premiers à avoir appelé l'Etat à leur secours, finalement, les premiers « assistés », ce sont les libéraux (et l'on sait qu'ils ne sont toujours pas les derniers à pleurer maman en cas de problème.) De ce point de vue, donc, leurs appels continuels à la limitation du rôle de l'Etat ne sont pas qu'une conséquence logique de leur croyance à l'harmonie de la société débarrassée des tutelles traditionnelles (harmonie on le sait éventuellement perverse : la fable des abeilles, « vices privés, vertus publiques »...), ils sont aussi, pour employer un terme neutre, la prescience de ce que le système qu'ils prônaient impliquait, avant eux - ce processus de séparation de l'Etat et de la société, ils ne l'ont pas inventé - et plus encore après - ce processus, ils y ont largement contribué - : in fine, des capacités inédites d'extension de l'Etat.


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Quelques remarques :

- ici comme dans d'autres domaines, chacun à sa façon Hobbes et Rousseau « écrivent tout haut ce que leurs contemporains osent à peine écrire tout bas », le premier en appelant de ses voeux un Etat fort comme seule « réponse » à la société laissée à elle-même, le second en cherchant à briser cette séparation Etat / société civile et en voulant retrouver la société dans son ensemble derrière la seule société civile ;

- M. Senellart donne quelques indications dans ce sens, il doit y avoir des livres sur le sujet : la statistique apparaît en même temps que l'Etat moderne. Le jésuite Giovanni Botero, auquel est consacré une grande partie de son livre, est ainsi à la fois un fondateur de la raison d'Etat moderne (ou de la raison d'Etat de l'Etat moderne) et un des initiateurs de la statistique. Je m'efforcerai de toutes façons de préciser certains points abordés ici à la hussarde, notamment sur la constitution du domaine de « l'économie », je voulais aujourd'hui insister sur cette espèce d'aveuglement sur soi qui est à la naissance du libéralisme.


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Ici, d'ailleurs, je suis tout à fait dans la ligne de Michéa : libéralisme politique = libéralisme économique...

- enfin, sur L'avènement de la démocratie II. La crise du libéralisme, et sur Marcel Gauchet : ce livre, ainsi que le tome 1, La révolution moderne, est plein d'enseignements et traite de sujets très proches de mes principales thématiques. Il me pose néanmoins, outre la longueur des citations que le style de l'auteur m'imposerait, toujours le même genre de problème : les raisonnements et thèses de Marcel Gauchet sont à la fois, donc, très proches de ce que j'essaie de développer ici, et, parfois, très éloignés (même si, par rapport aux textes des années 70 et du début des années 80, la diminution des piques anti-marxistes d'une part, qui « droitisaient » quelque peu, au moins en apparence, leur contenu, la perplexité grandissante de l'auteur devant l'évolution des démocraties d'autre part, font que je me reconnais sensiblement plus dans les deux tomes de L'avènement de la démocratie que dans les travaux contemporains ou préparatoires au Désenchantement du monde). Cette porosité entre des thèses que je soutiens et d'autres qui me semblent plus discutables - parfois au sein d'une même phrase, parfois au détour d'un simple adjectif - fait que, pour ces livres comme pour d'autres textes de Marcel Gauchet, il m'est toujours difficile de les traiter pour eux-mêmes, tant le travail d'analyse devrait être serré et laborieux.

Ceci dit, mon objection de base est en elle-même simple : il me semble que M. Gauchet a une vision trop statique, trop unilatérale, des sociétés traditionnelles (un peu comme Castoriadis d'ailleurs). Il se peut bien sûr, me répondra-t-on que ce soit moi qui les idéalise quelque peu... Quoi qu'il en soit, il m'est, pour toutes ces raisons, plus aisé de creuser de mon côté la découverte et l'analyse de ces sociétés - diverses par ailleurs... -, tout en utilisant ce qui me semble fécond dans les diagnostics de M. Gauchet, c'est-à-dire pas mal de choses, que de me lancer dans une longue analyse de ses livres.


A suivre... Bonne sieste !


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lundi 13 avril 2009

Nous l'avons voulu, nous l'avons eu. (Apologie de la race française, III.)

Apologie I.

Apologie II.

Apologie IV-1.

Apologie IV-2.

Apologie IV-3.

Apologie V.

Apologie VI-1.

Apologie VI-2.



Nouveau changement de direction, pas du tout le texte prévu à l'origine. Seules quelques données brutes, aujourd'hui, dont nous analyserons en temps et heure causes et conséquences :

"Dans le cadre des frontières actuelles, le territoire [français] comptait 7 millions d'habitants au début de l'ère chrétienne, soit 26% du total européen, et 20 millions en 1340, ce qui représentait environ 27% du total européen. Chiffres considérables, caractéristique de base, hors laquelle il est vain de vouloir expliquer l'histoire de ce pays et son retentissement dans le monde. En 1750, la France était encore cette imposante « Chine de l'Europe ». Elle comptait 24 millions d'habitants, le Royaume-Uni 10 millions, la Russie 18 ! En 1800 elle apparaissait toujours comme un monstrueux réservoir d'hommes, avec ses trente millions d'habitants (dans les limites actuelles, 40 millions dans les limites politiques de l'époque), autant que la Russie ; les Autrichiens étaient 24 millions, les Anglais 18 millions, les Prussiens 9 millions, la population des Etats-Unis venait de dépasser 5 millions ! (...)

Après... Durant tout le XIXe siècle, la France [seul pays au monde dans ce cas ! là voilà l'exception française...] présente la fécondité la plus faible du monde, affichant des records à la baisse successifs, crevant régulièrement le plancher de ce que l'on croyait possible dans un contexte de progrès économique, d'où famines et grandes épidémies ont disparu, étant constamment incapable de remplacer ses générations à la naissance. En France, la baisse de la fécondité se déclenche trop rapidement après la baisse de la mortalité, sans l'anticiper, alors que, dans les autres pays, on observe un effet retard. Ainsi se prive-t-elle des possibilités d'accroissement naturel considérables de la population dont bénéficiera l'ensemble de l'Europe. Entre 1750 et 1910 s'est joué le destin de la France. Tandis qu'elle reste le seul pays, malgré le recul de la mortalité, à ne pas réussir à doubler ses effectifs (coefficient multiplicateur de 1,7), l'Angleterre multiplie sa population par 6, la Russie par 4,8, l'Allemagne par 4,5.

Les Français sont assez satisfaits de leur réserve jusqu'à la guerre de 1870, un désastre total dont on ne se représente plus ni l'ampleur ni le retentissement, d'où sortiront deux guerres mondiales, le nazisme et la révolution russe, et qui a pour conséquence de faire apparaître les deux thèmes de la dépopulation et de la décadence, liés."

(P. Yonnet, Famille I. Le recul de la mort. L'avènement de l'individu contemporain, Gallimard, 2006, pp. 176-178)

Ces chiffres donnent le vertige. Tirons-en tout de suite quelques conclusions rapides :

- le changement de proportion est tel par rapport aux voisins européens qu'il y a une évidente brisure de l'histoire nationale à partir de 1750, ou un peu après, jusqu'au symbole de 1870 (sans même parler de la saignée de 1914-1918, qui fera l'objet d'une étude à part) : la France reste certes la France, comme dirait de Gaulle, mais on peut aussi soutenir que nous ne vivons plus vraiment dans le même pays que nos ancêtres du Grand Siècle. C'est vrai pour tous les pays européens, dira-t-on, c'est une des différences entre tradition et modernité - à ceci près que ces pays européens ont tous évolué à peu près au même rythme, alors que la France s'est retrouvée seule sur ce chemin, d'abord en sens contraire des autres, et en contre-sens total par rapport à son modèle précédent. Une exception, à n'en pas douter ;

- sans doute peut-on saisir ici une des causes de la méfiance persistante des Français vis-à-vis de l'« économie » : la révolution industrielle s'est produite chez nous en période de déprime démographique. Certes nos voisins, et principalement les Anglais, ont alors eu à lutter contre des phénomènes de pauvreté de masse dans des proportions qui nous furent inconnues, mais l'accroissement général de puissance pour le pays a permis (en tout cas aux élites, après il faudrait être plus précis) d'identifier en quelque mesure révolution industrielle, puissance économique, et puissance anglaise. De même, avec retard et mutatis mutandis, pour la Prusse ;

- dans le même ordre d'idées, on voit bien que l'Empire français a pu jouer un rôle de compensation à ce déclin, alors que l'Empire anglais accompagna la montée en puissance du pays (nous sommes ici à un niveau « semi-conscient », Français comme Anglais sentirent ces choses sans pouvoir s'appuyer sur des statistiques). D'où peut-être - encore une fois, toutes choses égales par ailleurs - qu'il fût plus aisé pour les Anglais de lâcher leurs colonies sans trop de sentiment de décadence, alors que pour nous c'était perdre notre dernier cache-sexe - et ce qu'il y avait en-dessous était bien rabougri ;

- enfin, bien sûr, on saisit ici, à sa naissance, le rôle de l'immigration dans l'histoire de France : puisque les Français n'étaient plus capables de se renouveler complètement, il a bien fallu faire venir des étrangers. Simplicité biblique. Il est de même parfaitement clair que la venue en masse d'étrangers est liée, historiquement et symboliquement, à un déclin français. (Sur ce point, pas de malentendu : à la fin du XIXe siècle la France est un des pays les plus riches du monde, et culturellement d'une richesse extraordinaire. Elle s'est donc redressée, si l'on veut, mais seulement par rapport à 1870 ; sur le long terme, par rapport à ce qu'elle représentait en termes de puissance, au XVIIe siècle, elle se situe désormais à un niveau intrinsèquement inférieur. Les Français le savent, qui parlent alors de décadence tout le temps. La Grande Guerre le confirmera, tout en amputant encore la France de si nombreux éléments.) Et si déjà au XIXe siècle nous pouvions en vouloir aux étrangers venus en France de nous faire voir, au jour le jour, notre déclin, qu'en est-il aux XXe-XXIe, dans les périodes de crise, années 30 et aujourd'hui, et après la perte de l'Empire, alors que ces étrangers sont plus nombreux qu'avant, et culturellement de plus en plus étrangers, au moins lorsqu'ils arrivent en France ?

Bon, je voulais faire bref, donc je m'arrête, et conclus sur ce point : la France est un pays d'immigration récent [1], cette immigration a été suscitée par une carence dans le renouvellement des générations (carence que l'on peut par ailleurs louer pour des raisons culturelles, j'y reviendrai, mais carence indéniable d'un point de vue démographique) et par personne d'autre (si cela peut vous consoler, il en est de même, avec retard par rapport à la France, pour tous les pays occidentaux, le cas de l'Italie, traditionnellement pays d'émigration, étant le plus évident. Je vois des touristes dans le métro s'y étonner du nombre de Nègres et d'Arabes, ils n'ont pas fini de s'en étonner, en France, mais aussi chez eux. Démonstration à suivre...). Sans donc entrer dans les débats actuels sur répression-prévention-délinquance étrangère-racisme anti-blanc-racisme institutionnel-etc. etc., qui ne se confondent pas avec cette thèse, il faut marquer une fois pour toutes qu'à la base la France a eu besoin d'étrangers parce qu'elle n'était plus capable à elle seule de se renouveler. Et que c'est pas fini !



[1]
"Chez nous, l'immigration massive a été relativement tardive : en 1851, à la veille du Second Empire, les étrangers ne représentaient pas 1% de la population ; ils sont 2% vers 1872, au début de notre IIIe République (...). Vers 1914 leur proportion [demeure] inférieure à 3% de l'ensemble." F. Braudel, L'identité de la France, 1986, réed. Flammarion, coll. « Champs », 1990, t. 2, p. 207. Cité (avec les coupures signalées) par P. Yonnet, Voyage au centre du malaise français, p. 175.

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dimanche 21 septembre 2008

J'enfonce le clou.

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(Wall Street, 1920. Photographie empruntée à l'indispensable Sutpen, qu'Allah le chérisse.)



Revenons aux thèses de F. Fourquet, et soyons aussi clair que possible. Ce qu'on lit çà et là sur Internet depuis quelques jours indique en effet des confusions qu'un habitué de ce comptoir ne doit pas pouvoir supporter.

Certains pensent que le capitalisme va s'amender à l'occasion de cette crise, d'autres que non, ou alors très momentanément. Fondamentalement, et même si l'on peut éventuellement approuver l'idée de quelques « régulations » du « système », ce sont les seconds qui ont raison, mais, si l'on ose écrire, sans doute pas pour de bonnes raisons.

Car s'il peut être drôle, piquant, ou désespérant de voir tous les petits merdeux de l'enculisme international pleurer auprès de l'Etat pour qu'il vienne à leur secours, cela n'en reste pas moins tout à fait logique. Ce que les thèses de François Fourquet indiquent en effet sans ambiguïté, c'est que, n'en déplaise aux thuriféraires comme aux critiques du capitalisme, celui-ci est, a toujours été et sera très vraisemblablement toujours - de même d'ailleurs, et cela va ensemble, que l'individualisme - un régime d'Etat. C'est la thèse 3 de F. Fourquet :

"Le capitalisme n’est pas pensable sans l’État ; un capitalisme sans État, c’est comme un sourire sans chat ; on ne peut même pas parler de « symbiose » comme s’il s’agissait de deux entités distinctes, l’une économique et l’autre politique, qui se seraient formées séparément et auraient passé une alliance ou décidé de vivre ensemble ; il y a inhérence réciproque : dès leur naissance au Moyen Âge, l’État est dans le capitalisme et le capitalisme dans l’État ; ensemble ils forment une seule et même entité sociale."

Le capitalisme est né, notamment dans ces « villes-mondes » (Anvers, Amsterdam, Venise...) évoquées par F. Fourquet à la suite de Braudel, d'un travail collectif de « l'Etat » et des marchands, mettant en commun des forces financières jusqu'alors si ce n'est disjointes du moins non indissolublement liées, et acquérant ainsi une force de frappe jamais vue. Ce n'est pas que pouvoir politique et pouvoir économique n'aient jamais effectué des actions communes ou n'aient jamais tenu compte l'un de l'autre, c'est qu'ils se sont tous deux modifié ensemble et de concert pour créer une entité nouvelle, que l'on peut appeler capitalisme selon l'usage courant, à condition donc de bien garder en tête que dans capitalisme il y a Etat, encore Etat, toujours Etat.

(D'où aussi la distinction braudélienne, que l'on trouvait déjà chez Mauss, du marché et du capitalisme : si le marché est un lieu où l'on échange, alors Mauss a probablement raison, ou a raison dans une très large mesure, de dire que du marché, il y en a toujours eu et il y en aura toujours. Mais il y a X manières de l'organiser - ou même de les organiser, car il peut très bien y avoir plusieurs marchés différents dans une même société, fonctionnant selon des règles différentes : troc, marché monétaire et prestations du type « don / contre-don » peuvent coexister. La nouveauté du capitalisme, c'est justement la promotion autoritaire et étatique du deuxième de ces types au détriment des autres.)

Mais il y eut comme une ruse de l'histoire, ou du moins une nécessité de compromis qui donne quelque piment à tout ceci : car pour briser les anciennes règles de solidarité - notamment tout ce qui a trait aux corporations - et permettre l'expansion du marché capitaliste, il a fallu, la France en est l'exemple le plus éclatant (Révolution, droits de l'homme et loi Le Chapelier dans le même packaging) en passer par la démocratie, c'est-à-dire qu'il a fallu que l'Etat se veuille aussi le représentant du « peuple », des « citoyens ». Si on souhaite le formuler en termes cyniques, on dira que pour convaincre Popu d'abandonner les règles au sein desquelles il évoluait, et qui pour certaines ne fonctionnaient plus très bien (voire par exemple la décadence de certains représentants du clergé au XVIIIe siècle), il fallait le caresser dans le sens du poil individualiste et lui faire des promesses qui allaient s'avérer, au fil des XIXe et XXe siècle, pas si faciles à ne pas complètement tenir. Autrement dit : l'Etat/Capitalisme pour s'imposer a été obligé, sur son « aspect politique » (Fourquet, thèse 4), de se proclamer le représentant du peuple, et cette proclamation l'a lié et le lie toujours. Plus ou moins, plutôt moins que plus ces dernières années, et avec toute la duplicité et le cynisme que l'on voudra et que je ne cherche aucunement à nier : il reste que tout régime ne peut aller au-delà d'un certain stade de duplicité et de cynisme par rapport aux buts qu'il s'est fixés et qui lui ont permis d'être accepté (c'est une des raisons majeures de la décolonisation : les droits de l'homme pour tout le monde, pas seulement pour l'homme blanc, raisonnement que les Occidentaux ont bien été forcés d'accepter. Je rappelle d'ailleurs que beaucoup de leaders indépendantistes avaient fait leurs études dans l'entre-deux-guerres à Paris). Et de ce fait, il arrive au « versant politique » de heurter le « versant économique » - le dernier heurt en date, encore virtuel, est d'ailleurs admirable : je lis ce matin chez M. Defensa que des hedge funds envisageraient de poursuivre en justice l'Etat américain, suite à son plan de sauvetage, pour entrave à la liberté des marchés... Mais l'absurdité de cet exemple est à certains égards trompeuse, car elle fait justement ressortir l'absurdité globale d'une trop grande opposition entre « Etat » et « capitalisme ». Qu'à l'occasion, d'un côté comme de l'autre, des acteurs du système partagent, non seulement en paroles mais en pensée, la confusion conceptuelle qui dissocie Etat et capitalisme, que ceux qui ne voient les choses que par le petit bout de la lorgnette soient obsédés par le poids des « charges » sur leur compte en banque au point de ne plus voir la solidarité de fait qui les lie à l'Etat, tout cela n'est pas niable, n'est pas non plus négligeable, mais n'est pas fondamental. Quand l'incroyable, l'insensée, mais hélas pas l'irréelle Laurence Parisot passe sa vie à taper sur l'Etat, elle le fait comme une adolescente qui critique sans relâche son géniteur : parce qu'elle sait qu'il sera toujours là de toutes façons, qu'il n'y a donc pas besoin de le ménager. A quel point elle en est consciente elle-même, c'est une autre question.

(D'autres étaient plus lucides : de Gaulle, qui fit tant pendant des années pour promouvoir le capitalisme/Etat français, savait ce qu'il risquait quand sur le tard il s'essaya à ramener (l'« association capital/travail ») un peu de démocratie dans le système ; et dès le premier échec dans cette direction dégagea sans demander son reste, ce qui, même compte tenu de son âge, ne lui ressemblait pas - contribuer à gagner la Seconde Guerre Mondiale a dû lui sembler moins difficile que de séparer Etat et capitalisme...)


En guise de conclusion, enfonçons donc encore une fois le clou : il y a des oppositions, éventuellement violentes et haineuses, entre l'Etat - ceux qui y participent, ceux qui le critiquent, ceux qui comptent sur lui... - et le capitalisme - ceux qui y participent, ceux qui l'admirent (ce ne sont pas forcément les mêmes, pensons parmi tant d'autres au fonctionnaire Jacques Marseille)... Ces oppositions ne sont pas nécessairement factices, et elles peuvent avoir un rôle concret sur la vie quotidienne de Popu. Mais elles se déroulent sur un fond de solidarité organique entre deux versants, « politique » et « économique » si l'on veut, d'un même système. « Capitalisme d'Etat » n'est pas un paradoxe logique, c'est un pléonasme, une redondance - et un fait majeur, un « fait social (presque !) total ».


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A suivre...




(P.S. : l'idée de cette mise au point m'est venue à la lecture de cet article de M. Sébastien Fontenelle : si l'on peut prêter à ce curé bien-pensant quelque verve et quelque mordant, si on partage avec lui un certain nombre d'inimitiés (J. Marseille, justement), on doit constater bien trop souvent son incapacité à sortir des sentiers battus de la critique « gauchiste ». Ce gars-là est donc un feignant.)



Ajout le lendemain :
je vous ai livré il y a quelques mois des extraits du livre de Jean-Claude Michéa, L'Empire du moindre mal, mais ne l'ai jamais analysé autant que je l'aurais souhaité. La revue du MAUSS en a récemment publié une analyse critique, par Anselm Jappe, que je n'approuve pas entièrement, mais qui met le doigt sur certaines difficultés des idées de J.-C. Michéa, sans me semble-t-il les trahir ou les déformer. On y trouve d'ailleurs d'intéressantes allusions à l'« inhérence », comme dit F. Fourquet, capitalisme/Etat.

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