lundi 16 mai 2011

Perseverare diabolicum.

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"C'est l'abus des lunettes qui rendra l'Occident aveugle." (Roger Gilbert-Lecomte)



L'actualité ayant tendance à s'emballer, celui qui se donne quelques jours de réflexion après un événement d'importance court le risque que d'autres événements viennent effacer celui-ci : vingt-quatre heures après le début de « l'affaire DSK » - au sujet de laquelle je me permettrai de rappeler qu'il est censé exister quelque chose comme la présomption d'innocence… -, évoquer le décès de M. Ben Laden apparaît déjà bien désuet. Faisons néanmoins un petit point rapide, qu'il reste à ce comptoir une trace de cet événement, à toutes fins utiles, au moins pour pouvoir, le cas échéant, y revenir.

Ma première réaction à l'annonce de sa mort a été... l'absence de réaction. Est-il vraiment mort, quel a été son rôle exact dans ce qui s'est passé le 11 septembre : trop de questions me sont instantanément venues à l'esprit pour qu'une quelconque émotion ait pu se manifester.

Quelques jours après, ayant lu ou écouté ce qu'ont pu en dire ou écrire mes points de repère habituels (parmi lesquels il faut citer Laurent James), j'aurais tendance à dévier le débat. Admettons que Oussama Ben Laden ait été ce qu'on nous dit qu'il a été, ce qu'une part de moi souhaite qu'il ait été, il n'en reste pas moins qu'il n'y a pas de Ben Laden occidental, et que c'est surtout ça qui pose problème, c'est surtout ça qui est un signe de mort spirituelle. Non que je réclame des attentats avec tout plein de morts made in France ou le retour d'Action Directe, et la question du reste n'est pas celle de la facture. Non plus d'ailleurs que je « veuille » un leader charismatique ; à titre personnel en tout cas je m'en passe très bien.

(Je serais plutôt, vous le savez, dans l'optique du « premier venu » définie par Paulhan. Le drame étant qu'à notre époque on cherche plus à être le premier arrivé que le premier venu... Ceci dit, Soral a parfois ce côté premier venu, c'est un de ses aspects positifs.)

La question, disais-je, est celle d'une réelle altérité à l'intérieur de nous-même.

J'avais commencé à réfléchir à tout ça en partant de l'incroyable phrase de mon trou du cul fétiche : "Une remarque : Ben Laden, figure d'antéchrist, est mort le jour de la béatification de Jean-Paul II, figure de sainteté. Victoire du Bien sur le Mal." Me rappelant que le manichéisme est une hérésie, je m'amusai de constater que Rioufol, en plus d'être un con, était un hérétique, ce qui est malheureusement le cas de pas mal de chrétiens aujourd'hui. Je repensai à cette longue citation de Chesterton reproduite dans un texte auquel je vous ai renvoyé récemment, et dont revoici un extrait (avec quelques coupures) :

"Quand on venait à réfléchir sur soi-même, une perspective et un vide s'ouvraient assez grands pour accueillir n'importe quelle somme d'abnégation morose et d'amère vérité. Là, le gentleman réaliste pouvait se laisser aller au désespoir - aussi longtemps qu'il ne désespérait que de lui. Il y avait un terrain de jeux ouvert pour l'heureux pessimiste. Il pouvait dire tout ce qui lui plaisir contre lui-même, à condition de ne pas blasphémer contre le but original de son être ; se traiter de sot à sa guise et même de damné sot ; mais il ne devait pas dire que les sots ne valent pas la peine d'être sauvés. Il n'avait pas le droit de dire qu'un homme, parce qu'il est homme, peut être sans valeur. Ici encore, le christianisme a surmonté la difficulté de concilier deux contraires en les gardant tous deux et en les gardant tous deux en toute leur violence (the difficulty of combining furious opposites, by keeping them both, and keeping them both furious). L'Église a été positive sur les deux points. On ne peut guère s'estimer trop peu. On ne peut guère trop estimer son âme. (...)

Célébrant le bien, saint François pouvait se montrer optimiste plus vibrant que Walt Whitman. Dénonçant le mal, saint Jérôme pouvait peindre un monde plus noir que celui de Schopenhauer. Les deux passions étaient libres parce que toutes deux étaient maintenues à leur place. (...)


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Ainsi, les doubles accusations des sécularistes (...) jettent sur la foi une lumière réelle. Il est vrai que l'Église historique a exalté à la fois le célibat et la famille ; qu'elle a été à la fois farouchement pour la procréation d'enfants et farouchement pour la non-procréation d'enfants. Elle a maintenu ces deux positions côte à côté comme deux couleurs vives, rouge et blanc, comme le rouge et le blanc de l'écu de saint Georges. Elle a toujours manifesté une saine horreur du rose. Elle hait ce mélange de deux couleurs, faible expédient auquel recourent les philosophes. Elle hait cette évolution du noir au blanc qui donne le gris sale. En fait, toute la thèse de l'Église sur la virginité tient à ceci que le blanc est une couleur ; et non pas seulement l'absence d'une couleur. Tout ce que j'allègue ici est que le christianisme s'est presque toujours efforcé de conserver les deux couleurs, ensemble mais pures (to keep two colours coexistent but pure)."


Laubreaux


Autrement dit : notre monde est à la fois rose et « gris sale » - c'est dire s'il est beau, c'est dire si nous avons de la merde dans les yeux, c'est dire surtout, si l'on suit Chesterton, qu'il n'a plus la variété des extrêmes qui a pu faire sa richesse. Continuons à essayer de formuler cela en termes de couleurs. La plupart de ceux qui essayent de sortir de cette grisaille bisexuelle politiquement correcte le font par le manichéisme : ils connotent positivement qui le noir, qui le blanc, et négativement l'autre extrême du spectre des couleurs. Mais si le blanc est une couleur, comme l'affirme Chesterton, le noir aussi, et c'est le fait que nous n'arrivions pas nous-même à produire ces couleurs qui me semble le plus préoccupant. Oussama Ben Laden était-il une sorte de Léon Bloy travaillant au même but avec des armes différentes, je l'ignore, mais même si c'était le cas cela poserait problème que ce nouveau Léon Bloy vienne de si loin - ceci sans forme paradoxale d'esprit cocardier, mais de façon, aussi, pragmatique : si Bloy était déjà ignoré ou méprisé de ses contemporains, au moins ceux qui le connaissaient le comprenaient-ils à peu près bien, ils ne se demandaient pas s'il était ou non un agent de la CIA…

Si l'on veut, et pour réduire l'échelle de ce problème : Nabe ne peut pas tout faire, ne peut pas à la fois être l'ange et le démon de notre monde. Il faudrait d'autres Nabe, je ne veux pas dire des clones, je veux dire qu'il faut que nous retrouvions des couleurs, ou des pôles. La question étant : sommes-nous encore capables de les produire ? Je me suis parfois fait la réflexion que si Nabe était né deux ou trois ans plus tard, ou s'il avait été moins précoce (ce qui, sans flagornerie, est difficile à imaginer, tant le fait qu'il ait été un talent aussi précoce fait partie intégrante de son identité), il aurait été perdu, les années 80 l'auraient bouffé comme elles en ont bouffé tant d'autres.

- On me dira : et votre Voyer, et Hécatombe ? Oui, il y eut Hécatombe, mais personne ou presque ne s'en rendit compte. C'est déjà beau qu'un livre comme ça ait pu exister. - Il y a peut-être d'admirables écrivains dont l'oeuvre va bientôt nous exploser à la gueule, Dieu sait que je ne demande que ça, c'est même un des objets de cette note, mais si j'en reste à Nabe et le prend comme repère, c'est parce qu'il parvient à se faire au moins un peu entendre.

Reprenons un angle de vue plus large. "Sommes-nous encore capables de les produire ?", viens-je de demander. "Je suis intégralement pour le conflit des civilisations : l’Occident doit crever comme une vieille baudruche luciférienne, et je clame qu’il n’y a qu’un moyen d’y parvenir : l’alliance entre les religions de la Tradition !", « répond » Laurent James dans le texte que j'ai évoqué plus haut : une sorte d'internationalisme des Traditions doit répondre à la mondialisation. C'est une manière de résoudre le problème tel que je l'ai posé. Nous retrouvons là par ailleurs non sans doute une ligne de fracture réelle, mais une différence d'approche dont L. J. et moi avions déjà discuté il y a quelques mois. Il est possible que je sois complètement dépassé en ayant du mal à signer l'arrêt de mort spirituel de l'Occident, il est possible que cela ne date pas d'hier que celui-ci se soit mis dans l'incapacité de secréter ses propres anticorps. Et certes, si l'on prend les écrivains protestataires, il n'y a guère que Genet qui dans le dernier demi-siècle ait pu avoir quelque écho réel, ce ne sont pas les voix d'un Artaud ou d'un Gilbert-Lecomte, si déchirantes qu'elles aient pu être, qui ont changé grand-chose à cette évolution gris-rose de notre monde. Tout cela est tout à fait possible, je peux avoir plusieurs trains de retard. Mais tant que je n'arrive pas à en être tout à fait sûr, je ne vois pas pourquoi je jetterais l'hypothèse d'un certain réveil spirituel de l'Occident à la poubelle. Si d'ailleurs alliance des religions de la Tradition il doit y avoir, il faut bien qu'il reste un peu de Tradition en nos contrées - et la question alors se déplacerait sur celle-ci : comment faire comprendre cette Tradition à nos concitoyens, ce qui revient à peu près à dire : quels points, je ne dirais même pas nécessairement, communs, mais de contact, peut-on trouver entre la Tradition et nos valeurs actuelles, au moins officielles ? C'est un travail de traduction, au sens que Dumont ou Descombes peuvent donner à ce mot, et pour lequel il faut des traducteurs. Rien n'empêche qu'ils se trouvent des deux côtés de la rive et construisent ensemble le pont...


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mercredi 10 mai 2006

Le beurre et l'argent du beurre (Benjamin Constant au pays des pédés - Mon "désespoir collectif" dans ton cul).

Ajouts le 16.05.et le 01.06




"Je ne dis pas pour cela qu'on quitte Sodome,
Je permets par-ci, par-là,
Qu'on puisse foutre son homme !
Mais je tiens qu'il est brutal
D'en faire son capital
Comme l'on fait à Rome."

(Charles Collé.)



Suite à la lecture cursive d'un récent (2003) document de propagande,

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on a jugé utile de préciser quelques aspects de la notion de communautarisme, auparavant abordée surtout sous l'angle polémique. Ceux qui ont les idées claires sur le sujet s'abstiendront tout aussi bien de lire cette étude. Le document a moins été choisi pour ses qualités et ses défauts propres que pour son caractère exemplaire et pour les généralisations qu'il inspire.

Il y a des contradictions dynamiques, fécondes - que l'on appelle, parfois abusivement, "dialectiques" - et des contradictions statiques, ou paralysantes : des impasses. Je me propose de montrer que le communautarisme gay repose sur un grand nombre de ces impasses, impasses dans lesquelles qui plus est il s'efforce d'égarer la société dans son ensemble.

Précisons une bonne fois pour toutes que tout n'est pas mauvais dans ce dictionnaire, que l'on y apprend beaucoup de choses - j'en utiliserai d'ailleurs quelques-unes. Si certains articles ne sont pas loin du délire (Outing, Philosophie...), c'est un ensemble que je vais juger, avec les risques d'imprécision que cela comporte.

Il y a une première contradiction à la base du projet : les auteurs s'appuient souvent sur les travaux de Michel Foucault, lequel a montré, et je serai plutôt enclin à l'accepter, que l'"homosexuel" est un concept récent (XIXè siècle). Auparavant l'on séparait beaucoup plus la personne et ses actes, ce qui ne signifie pas qu'il n'y avait pas d'individus aux penchants uniquement homosexuels, d'hommes efféminés, ni d'actes cruels commis à leur encontre. Mais à partir du XIXè se constituerait un "type" homosexuel, on se mettrait à rechercher dans la personne les racines de son homosexualité, on relierait ce qu'elle fait à des traits de caractère et réciproquement, etc. - par conséquent, en toute rigueur, un dictionnaire de l'homophobie ne devrait concerner que les deux derniers siècles (et il y aurait déjà du boulot). Elargir la notion d'homophobie à toute l'histoire est un abus de langage, que l'on peut admettre s'il s'agit de ne pas devoir intituler le livre "Dictionnaire des pratiques et pensées négatives à l'égard des comportements et des individus homosexuels", mais qui bien sûr tend à accréditer l'idée que l'homophobie est éternelle, et à assimiler abusivement des condamnations portées sur des actes à des condamnations portées sur des catégories de personnes (cf. par exemple l'article Paul). Ce glissement est plus ou moins remarquable et gênant selon les auteurs et les articles.

Mais soyons bonne pomme, considérons qu'il ne s'agit en somme que d'une commodité de langage due aux conditions historiques de l'émergence du vocabulaire relatif à l'homosexualité, et attaquons tout de suite la première vraie contradiction, très clairement (d)énoncée par Louis Dumont dès 1978 :

"On parle beaucoup de "différence", de la réhabilitation de ceux qui sont "différents" d'une façon ou de l'autre, de la reconnaissance de l'Autre. Ceci peut signifier deux choses. Dans la mesure où c'est affaire de "libération", de droits et de chances égaux, de l'égalité de traitement des femmes, ou des homosexuels, etc. - et telle semble être la portée principale des revendications présentées au nom de telles catégories -, il n'y a pas de problème théorique. Il faut seulement faire remarquer que, dans un traitement égalitaire de ce genre, la différence est laissée de côté, négligée ou subordonnée, et non "reconnue". (...)

Mais il se peut qu'il y ait davantage dans ces demandes. On a l'impression qu'elles présentent aussi un autre sens plus subtil, la reconnaissance de l'autre en tant qu'autre. Ici je soutiens qu'une telle reconnaissance ne peut être qu'hiérarchique (...). Ici, reconnaître est la même chose qu'évaluer ou intégrer (...). Un tel énoncé fait injure à nos stéréotypes et à nos préjugés, car rien n'est plus éloigné de notre sens commun que la formule de saint Thomas d'Aquin : "On voit que l'ordre consiste principalement en inégalité (ou différence : disparitate)." Et cependant c'est seulement par une perversion ou un appauvrissement de la notion d'ordre que nous pouvons croire à l'inverse que l'égalité peut par elle-même constituer un ordre. (...)

Je soutiens ceci : si les avocats de la différence réclament pour elle à la fois l'égalité et la reconnaissance, ils réclament l'impossible. On pense au slogan "séparés mais égaux" qui marqua aux Etats-Unis la transition de l'esclavage au racisme." (Essais sur l'individualisme, Seuil, 1978, pp. 259-260).

Cette dernière formule est bien sûr trop lapidaire, puisqu'il y avait du racisme durant l'esclavage, mais là n'est pas le problème, que j'espère on discerne bien : soit on se bat pour un accès égal aux métiers, aux salaires (je laisse de côté la famille, l'homoparentalité, qui est un autre problème), et dans ce cas on le fait en montrant que l'homosexualité ne compte pour rien, soit on veut être reconnu en tant qu'homosexuel, on veut être compté et compter en tant qu'homosexuel, et dans ce cas on ne peut faire l'économie de jugements à sa propre encontre, et donc, aussi, de jugements négatifs.

On peut le formuler autrement. Dans un premier cas ce que l'on disqualifie habituellement sous le nom de "communautarisme homosexuel" serait un stade associatif intermédiaire entre les individus et l'Etat, le type de "corporations" dont Durkheim appelait de ses vœux le retour dans la préface de la deuxième édition de sa Division du travail social. On verrait un bon exemple de leur efficacité dans un élément apporté par ce dictionnaire, hélas sans chiffres à l'appui : ce serait dans les communautés les moins structurées que le Sida ferait le plus de ravages, et vice-versa. Il est certes du ressort ultime des individus de savoir s'ils veulent se "protéger" lors de leurs relations sexuelles, mais il est aussi évident que pour décider de cela il faut encore qu'ils disposent des éléments nécessaires d'information.

Dans le second cas, on retombe dans les brillantes analyses d'un Muray sur le ressentiment des mouvements communautaristes, les petits égocentrismes étalés sur la place publique, la culpabilisation des autres à partir de choix individuels et privés, etc. Ce qui permet, sans vouloir tomber dans le manichéisme, de dissocier deux critiques du communautarisme, que j'appellerai le versant Taguieff et le versant Muray. Les auteurs du dictionnaire, qui ne se privent pas de confondre les deux versants, ont beau jeu de rappeler aux zélateurs de la République à quel point l'indifférence aux différences (quel langage !) peut masquer des politiques oppressives. Ils ne peuvent en revanche éviter d'étaler à longueur de page leur mesquinerie. (D'une façon générale, et c'est pourquoi je préfère l'approche de l'écrivain à celle du "politologue", il ne s'agit pas tant, dans ces histoires, de protéger notre belle République-si-magnifique-et-si-française, que de barrer la route à des psychologies de groupes décadentes et culpabilisantes.)


Tout cela, grosso modo, les auteurs qui ont participé à ce dictionnaire, les mouvements gays dans leur ensemble, en ont conscience, même si, je viens de le signaler, il leur arrive de biaiser sur ces questions. Aussi voit-on ici se développer une autre stratégie, absente du tableau dressé par Dumont, stratégie d'une ampleur dont je n'avais pour ma part pas conscience.

Toujours sous les auspices de Michel Foucault (notamment), il s'agit maintenant de montrer que l'homosexualité est un vain mot, que l'hétérosexualité aussi, que tout cela est une question d'hétérosexisme [cf. P.-S.]..., bref, il s'agit de dissoudre l'homophobie en dissolvant les identités sexuelles. Cette optique, qui n'est pas tout à fait nouvelle, mais qui est maintenant centrale à en juger par ce dictionnaire, est plus offensive que la précédente, mais elle n'échappe pas me semble-t-il à une contradiction du même type.

Tâchons d'abord d'être clair. Les auteurs prennent appui sur la variété des approches des pratiques homosexuelles selon les sociétés et les périodes historiques, pour en conclure que finalement tout cela, toute cette question d'identité sexuelle est affaire de culture, d'apprentissage, de formation - de dressage, de coercition, etc. (cf. l'article Hétérosexisme). Je ne discuterai pas cette théorie, qui n'est pas notre sujet, je vais même l'admettre pour les besoins du raisonnement. On serait d'abord tenté de répondre que ce n'est peut-être pas la peine de réclamer à corps et à cris des légitimations juridiques (Pacs, mariage, droit de fonder une famille...) si dans le même temps on cherche à montrer que ces légitimations ne reposent que sur un ordre symbolique qui lui-même ne repose sur rien. Dénoncer ce double jeu, comme l'a brillamment fait Muray, est certes salubre, mais ne suffit pas tout à fait, car à cela on peut rétorquer, d'une part que sur ces problèmes les mouvements homosexuels sont justement partagés, d'autre part et surtout qu'il ne s'agit précisément que de donner la même convention juridique à tout le monde. Admettons encore.

Mais on retombe alors dans une impasse. Car cette théorie repose sur une mauvaise compréhension, ou une compréhension alternative, comme le courant, d'une convention dans son rapport avec "la nature". Laissons le Robert nous dire ce qu'il en est d'une convention (je retiens le plus important) :

1/ Accord de deux ou plusieurs personnes portant sur un fait précis. Convention expresse, tacite.
2/ (XVIIIè) Ce qui résulte d'un accord réciproque, d'un consensus, d'une règle acceptée (et non de la nature). / Ce qui est admis par un accord tacite. / Principe choisi par décision volontaire pour la commodité d'une description systématique (d'où le conventionnalisme).
3/ LOC. ADV (1762) DE CONVENTION : qui est admis par convention. Conforme aux conventions sociales ; peu sincère.

(Il n'est pas sans intérêt pour la suite de notre propos que le Robert lie certains usages du mot au XVIIIè siècle.)

Si l'on tient à appeler conventionnels à la fois les rapports sexuels, les unions amoureuses, et plus encore les unions sanctionnées par la loi, on ne peut le faire en toute rigueur qu'au sens 1 : deux personnes font accord sur un "fait précis" - coucher ensemble, vivre ensemble, se marier. On voit tout de suite qu'à part pour le fait même de la signature du contrat de mariage le terme de convention n'est alors pas idiomatique.

Si l'on veut utiliser le sens 2 - la convention par opposition à la nature -, il faut limiter son application au mariage - mais on enfonce alors une porte ouverte. Personne n'a jamais prétendu que le mariage était chose naturelle (les animaux ne passent pas devant le maire ou le curé) : tout au plus a-t-on pu vouloir établir que le mariage était le régime juridique le mieux adapté à ce que l'on pensait être les pulsions naturelles. Définition elle-même vague et qui varia selon les époques : on peut entendre par cela la simple activité de reproduction, ou au contraire le fait que naturellement un individu ne doit éprouver des désirs que pour un seul autre toute sa vie durant. Du harem au divorce en passant par l'adultère condamné-mais-en-fait-toléré et le libertinage (hétérosexuel, bisexuel...) institutionnalisé, nombreuses sont les variations possibles entre ces deux pôles - qui bien sûr ouvrent toutes voies à l'emploi du sens 3.

Par conséquent, on ne peut réunir tout ce que les auteurs du dictionnaire se plaisent à dénoncer comme "convention" sous un seul sens de ce terme ; de plus, même une répartition des pratiques considérées entre différents sens ne semble pas satisfaisante. On est d'emblée renvoyée à la variété des types historiques et à des notions plus fortes, comme la coutume et la culture.

Ce que je veux donc dire, c'est que même si on démontrait que tout ce qui est sexualité et pratiques juridiques autour de celles-ci relèvent de la culture et non pas de la nature (ce que j'ai admis mais qui n'est pas prouvé), on ne serait pas plus avancé, car précisément la sexualité n'est pas banale affaire juridique, et la culture bien autre chose que la convention. On me répondra que c'est moi qui part du terme de convention, que les auteurs du dictionnaire parlent aussi de culture : le problème est que justement ils traitent de la culture, en dernière instance, comme si elle était une convention aussi aisée à changer qu'une loi sur la revalorisation à la hausse de l'indemnité de fonction des députés. Reprenons, avec les termes d'un Dumont : la sexualité hiérarchise, elle établit ce qui est désirable et ce qui ne l'est pas, et si cela n'a peut-être aucun rapport avec toute forme de caractère, cela engage la personne - comme disait Brassens, évidemment épinglé dans ce dictionnaire, "la bandaison papa, ça ne se commande pas" ; sociale, culturelle ou conventionnelle, la sexualité aboutit tout de même à l'instinctif. C'est évident ? Sauf que l'on retrouve cette évidence après avoir postulé qu'elle n'en était pas une.

Ce qui signifie que sortir son Bourdieu (article Hétérosexisme, encore une fois) pour tenter de montrer que les hétérosexuels sont finalement les plus malheureux, "victimes individuelles" de d'une idéologie "lourde" et "coûteuse" revient à souligner par antiphrase à quel point sa théorie du "dominé qui intériorise sa domination" peut dans certains contextes être difficile à soutenir : qu'est-ce qu'un dominé qui ne se sent pas dominé, ou pas beaucoup, et qui ne souffre pas, ou fort peu, de la domination qui s'exerce sur lui ? La lecture de cet article est d'ailleurs à conseiller à quiconque me croirait exagérément sévère avec ce dictionnaire, tant le portrait qui y est dressé de l'hétérosexuel moyen, dont j'ignorais quant à moi qu'il passe son temps à affirmer, de façon "exigeante et épuisante à la longue", son hétérosexualité contre toutes les tentations (de féminisation, homosexuelles, on ne sait pas trop) dont il est l'objet, tant ce portrait vaut le détour. Mais bref : c'est toute la démarche du dictionnaire, ce sont presque toutes les entrées dont j'ai pris connaissance qui viennent s'échouer sur ce point : dans un domaine comme la sexualité, il ne sert de rien de critiquer l'établissement d'une norme - la majorité non seulement définit la norme, mais elle la renouvelle à chaque coït hétérosexuel que Dieu fait, la majorité est 150% durkheimienne. On est bien sûr tout à fait libre de trouver cette norme débile, de vivre une vie bisexuelle épanouie et heureuse, ce n'est pas ici que l'on se permettra un jugement sur un comportement individuel aussi inoffensif. Mais de là à prescrire ce remède à la société entière...

En résumé : soit l'on accepte la contradiction dénoncée par Muray notamment, comme quoi on ne peut pas à la fois dauber sur le mariage et réclamer de pouvoir se marier, soit on s'expose à l'impasse de dénoncer une "imposture" dont pas grand-monde ne semble avoir grand-chose à faire. Précisons d'ailleurs - moi aussi je peux dégainer mon Bourdieu - que même cette attitude est imprégnée de beurre symbolique : nous autres chercheurs et auteurs de ce dictionnaire avons compris, contrairement à vous pauvres cons d'hétérosexuels, que tout cela est culture et pas nature. Ach, si cela leur permet de mieux jouir... Qui ne voit pourtant que le ressentiment est le grand vainqueur dans toutes ces manœuvres ? Il n'y a pas alors de quoi s'étonner que certains parlent de "désespoir collectif" au sujet de l'ambiance actuelle.


Ce dictionnaire m'a tout de même appris quelque chose, à savoir le rôle joué par les utilitaristes anglo-saxons, au premier rang desquels Jeremy Bentham (on retrouve le XVIIIè siècle). Le raisonnement utilitariste peut se résumer ainsi : un couple homosexuel consentant qui ne lèse pas un tiers ne peut être condamné d'aucun point de vue. D'où, d'après le dictionnaire (et même si en l'espèce les écrits de Bentham sur le sujet ne furent publiés que tardivement), une plus grande tolérance à l'égard des homosexuels dans les pays marqués par la tradition utilitariste. Le lecteur habitué de ce café du commerce ne me soupçonne pas j'espère de condamner une évolution des mœurs qui a permis à des hommes et des femmes de mieux vivre, ou à tout le moins de ne plus être trop embêtés du fait de leurs préférences sexuelles, sous le prétexte que cette évolution a pu être encouragée en théorie comme en pratique par les honnis utilitaristes.

Il reste que ce fait peut me semble-t-il être rapproché de l'acharnement du Dictionnaire de l'homophobie à s'attaquer à toute forme de règle, à tout dissoudre dans tout (rappelons-nous de Maistre, le protestantisme comme "dissolvant universel", expression que j'avais appliquée au capitalisme), à tout déconstruire blabla. Les promoteurs de l'enculage généralisé, au sens figuré, ont aussi soutenu l'enculage au sens propre - les enculés au sens propre se mettent à soutenir une idéologie homologue à celle des enculés au sens figuré. (Liberté d'enculer pour tous !) Toutes choses égales par ailleurs, et sans oublier le petit tour de passe-passe logique auquel je viens de me livrer, les résultats de cette idéologie dans le monde ne plaident pas en faveur de son application à la sexualité.


Ceci posé, il se peut que l'on attende de moi, après tous ces développements, des "prises de position" sur ces fameux sujets de société. Allons-y donc : si le mariage est un compromis "entre le désir de satisfaction sexuelle des individus" et "les nécessités vitales de perpétuation" de l'espèce (Muray), il est évident que le mariage homosexuel n'a rien d'un mariage, et qu'il peut même dévaloriser (quel langage (bis) ! ) l'institution du mariage. A chacun alors de voir à quel point il y est attaché. Dans le cas de l'homoparentalité, je ne vois pas en revanche en quoi elle pose problème, ce n'est de toute façon pas une sinécure d'avoir des parents (encore faudrait-il être sûr que cette revendication est vraiment si importante pour les personnes concernées). Quant à la pénalisation des insultes homophobes... Pour ce qu'elle participe à un mouvement d'ensemble de censure de tout et rien, et parce que toute ma démonstration tend vers l'idée que, bon gré mal gré, il faut bien admettre qu'en tant que différence l'homosexualité sera toujours jugée, il est évident que je trouve les "avancées législatives" en ce domaine aussi ridicules qu'absurdes, si ce n'est contre-productives. Mais sans doute l'ai-je déjà assez répété. Il me semble pourtant, pour un homosexuel, plus amusant de clouer le bec avec verve à quelqu'un qui l'insulte que d'aller pleurer auprès de l'état parce qu'on l'a traité de pédé.

Peut-on enfin élargir certaines des considérations faites ici à l'ensemble des mouvements communautaristes ? Il faut bien sûr être prudent, d'une part en raison de l'organisation plus ou moins développée de ces mouvements - Juifs et homosexuels ont une longueur d'avance, les Noirs commencent à vouloir les rattraper, les Arabes semblent en retard, prions avec Allah pour qu'ils le restent, etc. - d'autre part bien sûr du fait de leur spécificité propre. D'une façon générale, l'analyse de Dumont me semble toujours valable et féconde. L'équivalent de ce que nous avons essayé d'y ajouter en réaction aux nouvelles stratégies des mouvements homosexuels serait à chercher dans la relecture de l'histoire de France dans une seule optique : la longue oppression des Juifs, pourtant tous si gentils et admirables (le cas Dreyfus en ce moment), la longue oppression des Noirs, pourtant tous si gentils et admirables, la longue oppression des femmes, pourtant toutes si gentilles et admirables... On a parfois le sentiment - mon désespoir collectif, bis... - que les Français n'ont cherché pendant toute leur histoire qu'à opprimer, opprimer, opprimer... La France ne s'est pas fondée sur l'oppression des Juifs, des Arabes, des Noirs, des femmes, des homosexuels, il lui est arrivé de les opprimer, sans scrupules et pour son profit, et dans certains cas il lui arrive de continuer à le faire, sans scrupules et pour son profit. Ach, faisons confiance à la communauté des historiens pour trier le bon grain de l'ivraie.

En guise de conclusion, je vous donne une autre phrase de Dumont, qui à la vérité ne fait que répéter, en s'appuyant sur un passage de Durkheim dans la Division, ce que j'ai déjà écrit souvent. Mais sa formulation est claire et percutante, qui ramène certaines des plaintes communautaristes à un problème plus large :

"Cette tendance individualiste que l'on voit s'imposer, se généraliser et se vulgariser du XVIIIè siècle au romantisme et au-delà, accompagne en fait le développement moderne de la division sociale du travail, de ce que Durkheim a appelé la solidarité organique. L'idéal de l'autonomie de chacun s'impose à des hommes qui dépendent les uns des autres sur le plan matériel bien davantage que tous leurs devanciers. Plus paradoxalement encore, ces hommes finissent par réifier leur croyance et s'imaginer que la société tout entière fonctionne en fait comme ils ont pensé que le domaine politique créé par eux doit fonctionner. [En note : "Typique à cet égard est la disparition de la division (sociale) du travail dans la "société" communiste de Marx."] Erreur que le monde moderne, et la France et l'Allemagne en particulier, ont payée fort cher." (Homo hierarchicus, Gallimard, 1966, rééd. 1979, p. 25).

De profundis !




P.-S. Quelques points de détail, qui n'ont pas trouvé place dans le corps du texte, peuvent mériter d'être explorés ici.

L'article Communautarisme à lui seul mériterait une analyse. Retenons-en cette brillante formule auto-justificatrice et fort discutable : "Se battre pour soi, c'est immédiatement se battre au-delà de soi." Par l'opération du Saint-Esprit sans doute. Précisons aussi rapport à cet article qu'il est inexact que P. Muray "ne manque pas une occasion de faire de la Gay Pride la fable d'un système politique dévirilisé." : il met en regard la société de plus en plus maternelle dans laquelle nous vivons avec certaines manifestations comme la Gay pride. A moins donc, ce qui serait un comble ici, d'assimiler féminité et maternité, on ne saurait considérer comme sérieux cet aperçu sur les livres de Muray. Je conseille de toute façon aux curieux la lecture de cette entrée, parce qu'elle pue le ressentiment et offre ainsi une parfaite illustration à ce que j'entends par ce terme (entre autres : la ramener sur sa propre souffrance, parler au nom des autres et des souffrances qu'on leur prête dans un langage de mélo moderne, culpabiliser qui ne compatit pas assez à ces souffrances, etc.) et parce que c'est un point nodal qui y est discuté par l'avocat de la cause.

La grande pauvreté conceptuelle de l'introduction de Louis-Georges Tin n'empêche pas non plus qu'on la lise. On y apprendra ainsi que l'anthropologie est homophobe, ou du moins que les utilisations de l'anthropologie dans les "débats de sociétés" sont nécessairement homophobes (cf. aussi l'entrée Anthropologie - pauvre Lévi-Strauss...), et que donc il ne faut pas les prendre en compte. Je me suis plié docilement à cette injonction démocratique. Il faut aussi souligner que la formule lancée au début de cette introduction, selon laquelle "le XXè siècle a sans doute été la période la plus violemment homophobe de l'histoire", est peut-être impressionnante et vraie d'un point de vue statistique, mais doit tout de même être replacée dans le contexte d'un siècle singulièrement peu économe en vies humaines.

J'en profite : il est fait beaucoup usage dans ce livre de la notion, elle aussi empruntée à Foucault, d'"impensé". Il importe de ne pas se laisser impresionner par ce genre de manœuvres (mon nain pansé dans...). Que ce terme substantivé ne soit pas dans le Robert est déjà un indice du flou qui l'accompagne. On peut penser qu'il désigne soit un simple oubli, soit quelque chose mis volontairement de côté, éventuellement oublié par la suite, soit, peut-être, un déséquilibre caché dans une démonstration, déséquilibre qui la rendrait sans objet. Ce dernier sens, ou un sens approchant, est souvent celui que les auteurs ont en tête, mais il leur faut alors être plus précis dans leurs raisonnements (l'article Anthropologie, justement), faute de quoi on a l'impression d'en rester aux autres sens - si l'ethnologie ne parle pas beaucoup d'homosexualité, c'est peut-être tout simplement parce qu'elle a des sujets plus importants à explorer.

"A la fois ouvrage de savoir et de combat", ce dictionnaire consacre trois colonnes à Christine Boutin, cela donnerait presque envie de la défendre, tant cela pue la vengeance personnelle. Ressentiment, ressentiment...

Et égoïsme : je veux bien que les intellectuels célèbres laissent plus de traces écrites, donc d'archives aisément disponibles, que le pékin moyen, mais on est tout de même frappé ici par la sur-représentation des normaliens, aussi bien parmi les rédacteurs que parmi les exemples qu'ils choisissent.

Un fait devrait nous alarmer : si tant de gens se mettent à se battre contre l'homophobie, c'est qu'elle est moins dangereuse qu'auparavant, c'est qu'ils ne risquent pas grand-chose. Il est plus facile de se prendre pour Genet que d'avoir été Genet. Ce qui me fait penser que je ne vous ai pas parlé de ce charmant petit opuscule (et de son admirable première phrase : "Etre homosexuel, c'est être victime d'homophobie. C'est cela avant tout autre chose - ce n'est peut-être même que cela.") :

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ni de son préfacier, constamment cité par les auteurs du dictionnaire, l'inénarrable Eric Fassin :

Genoux Laurel


Pardon ! Le voilà :

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L'arriviste de nos jours ressemble jusqu'à la fadeur bonnasse à M. Tout-le-monde. Faut-il en conclure que tout le monde est devenu arriviste ? Cela nous promettrait bien du plaisir.


Je n'ai pas pris la peine de définir encore la notion d'hétérosexisme. Il est sûr qu'"il n'est pas facile de définir une notion nouvelle sur laquelle n'existe pas de consensus, une notion qui est avant tout un outil de critique sociale, dont la portée et les vertus, si tant est qu'il y en ait, sont encore à venir [précautions louables, si ce n'est drôles, mais qui n'empêchent pas les auteurs d'user de ce concept à tour de bras]. Quoi qu'il en soit, l'hétérosexisme peut être défini comme un principe de vision et de division du monde social, qui articule la promotion exclusive de l'hétérosexualité à l'exclusion quasi promue de l'homosexualité [admirons ce quasi.] Il repose sur l'illusion téléologique selon laquelle l'homme serait fait pour la femme, et surtout, la femme pour l'homme, intime conviction qui se voudrait le modèle nécessaire et l'horizon ultime [ce qui veut dire ?] de toute société humaine. Dès lors, en attribuant à l'hétérosexualité le monopole de la sexualité légitime, cette sociodicée remarquable [pour qui ? pourquoi ?] a pour effet, sinon pour but, de proposer par avance une justification idéologique des stigmatisations et discriminations que subissent les personnes homosexuelles." (L.-G. Tin encore). Il n'est pas besoin d'être féru de logique pour voir que cette définition "a pour effet, sinon pour but", de constituer sur mesure un objet critiqué à partir des concepts mis en œuvre pour la définition elle-même - la poule et l'œuf. Durkheim vous déblaierait ça vite fait. Encore Constant : mes désirs pris pour des réalités, une fausse distinction du fait et de la valeur servant à substituer celle-ci à celui-là (j'y reviendrai d'ici quelque temps).

J'en profite d'ailleurs pour dissiper une éventuelle ambiguïté. L'auteur de l'article Différence des sexes accuse Durkheim de ne concéder que du bout des lèvres une place à l'évolution des rapports des femmes au monde du travail, à leur entrée dans des carrières qui leur étaient jusqu'ici interdites. Je n'ai pu vérifier à quel point c'était vrai. Il reste que si Durkheim pouvait être ravi en tant que personne de certaines pesanteurs de la société par rapport à certaines évolutions, voire même peut-être à exagérer l'importance de celles-là, il n'était justement pas du genre, en tant que sociologue, à considérer ces pesanteurs comme le dernier mot de la réalité. ("Si la famille a, à ce point, varié [au fil de l'Histoire], il n'y a pas lieu de croire que ces variations doivent désormais cesser, et, par conséquent, on doit et on peut essayer de prévoir dans quelles sens elles se feront." (1895 ; Textes 3, Minuit, 1975, p. 91)

Bref. Finissons sur une dernière note plus favorable : l'entrée Chanson est délectable, aussi bien dans les saillies homophiles ("Amy, le cul fut de tout temps / Le plaisir des honnestes gens / Et de Rome et de Grèce ; / Tous nos docteurs l'ont deffendu, / Mais un auteur plus entendu / Dit qu'il est pour l'individu / Et le con pour l'espèce.") que dans les couplets homophobes ("Un homme à l'autre se marie, / Et la femme à l'autre s'allie, / Bouillans ensemble les ordures / De leurs deux semblables natures.") Bravo d'ailleurs aux libertins du début du XVIIè siècle, Théophile, Dassoucy, Cyrano de Bergerac, etc., des gens qui ne manquaient ni de courage ni d'humour, eux - bravo surtout à la gouaille française...






Ajout le 16.05.

Obnubilé par l'importance de mes marjolles, j'ai oublié de prendre en compte l'existence de techniques de reproduction ex nihilo, lesquelles évidemment, si leur accès est permis aux couples homosexuels, ruineraient à échéance mon argument sur le mariage homosexuel - et peut-être le concept même de mariage, je ne sais pas. Il est difficile de rêver à ces évolutions sans être pris de vertige. D'ici là, vive mes marjolles.

Via Rezo et cherchant à en savoir plus sur Peter Handke (et, en général, la Serbie, qui s'est fait bombarder à une époque où je n'existais pas), je découvre le site d'un nommé Claude Guillon, spécialiste auto-proclamé ès-sodomie, sur laquelle il a écrit un livre. Nonobstant la curiosité de voir quelqu'un faire référence au système spectaculaire-marchand (credo debordien) et l'éloge de la sodomie hétérosexuelle, je ne vous en aurais pas parlé si une expression dans un de ses textes ne m'avait frappé. A propos d'hommes qui sont réticents à accompagner leurs conjointes dans leurs fantasmes de leur fouiller le fondement à l'aide d'objets appropriés - d'après M. Guillon c'est une pratique en expansion -, il lance : "Il va falloir qu'ils suivent." On ne peut pas avoir la paix trente secondes, non ? Ces gars-là (il s'agit d'une interview publiée dans Libération, pas de hasard) ne peuvent pas avoir leurs goûts sans les imposer aux autres. Va-t-il falloir se sentir coupable, ou ringard, ou macho ou je ne sais pas, parce qu'on ne saute pas de joie à l'idée de se faire encaldosser par un godemiché ?

Encore une fois et je m'arrête : les gens font ce qu'ils veulent et aiment ce qu'ils aiment, le disent ou l'écrivent si ça leur chante - mais quel démon les pousse à vouloir que les autres fassent comme eux ? La joie du Duce ? Un reste d'instinct grégaire ? Foutue époque (par-derrière).





(Le soir.)
Ach, on va dire que je suis obsédé par les trous du cul, mais en voilà un beau :

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Il s'agit de Louis-Georges Tin, le coordinateur du Dictionnaire de l'homophobie. Vous pouvez consulter une biographie tout empreinte de stalinisme baveux, ou un exposé de ses motivations en tant que leader du Conseil Représentatif des associations noires. Eh oui, on peut attendre sous peu un dictionnaire de la négrophobie, puisque notre homme semble avoir délaissé quelque temps la cause des pédés pour celle des noirs - un tel altruisme laisse rêveur. Le parvenu multi-fonctions est arrivé ! Nulle surprise que ce qu'il écrive soit aussi nul, quelqu'un qui dépense autant d'énergie pour se pousser du coude n'a plus guère que le temps de recycler deux trois conneries apprises sur les bancs de l'Ecole Normale Supérieure.

Tout certes n'est pas à jeter (cf. Dumont) dans ce que ce monsieur raconte à l'Observatoire du communautarisme, mais on ne peut qu'être écœuré par sa jouissive insistance sur les particularismes. Que l'universel l'encule ! - Voilà quelqu'un qui doit avoir de l'entregent. Le bras long à n'en pas douter. A côté, Eric Fassin, qui ne s'occupe que des pédés, c'est vraiment de la petite bière dans l'arrivisme. Quant à Cukierman, il peut prendre sa retraite.



(Le 01.06)
Grâce à mon ami P., j'ai identifié Claude Guillon : il est le co-auteur du fameux (et interdit en France) Suicide, mode d'emploi, qui comme son nom l'indique contient (entre autres choses) des conseils pour ne pas se rater. Le pire est que je l'ai chez moi au cas où - mais comme l'humeur n'est pas trop mauvaise en ce moment, je ne l'ai pas ouvert depuis longtemps, au point d'oublier le nom de ses auteurs. Bref, le réflexe prescripteur que j'ai dénoncé plus haut est d'autant plus étonnant - et révélateur - que cette mentalité directive était me semble-t-il absente de Suicide, mode d'emploi, qui avait plutôt pour but d'éviter aux suicidaires de finir catatoniques, légumes en fauteuil roulant à la charge de leurs proches. Le diable est vieux, comme disait l'autre.

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samedi 3 décembre 2005

Que vivent les scientifiques belges. (Ajout le 14.01.06)

Je n'ai pas eu à me fatiguer beaucoup pour dénicher ce texte, Rezo ayant fait le travail pour moi, mais je m'en voudrais de ne pas le signaler. Pour les paresseux ou les gens pressés, quelques extraits :

- "La politique de Bush lui-même n’a pas été très populaire dans les milieux qu’on peut appeler de gauche, y compris dans la mouvance favorable à l’ingérence humanitaire. La politique qui a été vraiment populaire, c’était celle de Clinton ; durant toute la période où il a été président, il y a eu un embargo contre l’Irak qui a fait sans doute plus de morts que la guerre, et j’ai vu très peu de protestations contre cet embargo de la part des gens qui chantaient les louanges de l’ingérence humanitaire, par exemple en Yougoslavie. Si les gens ne soutiennent pas la politique de Bush, c’est parce qu’il a l’art de la présenter très mal, ce qui a pour effet de la rendre impopulaire ; il est aussi très arrogant, ce qui aggrave son impopularité, surtout à l’étranger. Clinton n’était pas comme cela."

- "Les Occidentaux ne comprennent pas que la nature du conflit israélo-palestinien dépasse de loin les frontières d’Israël ou de la Palestine pour une raison très simple : ce que les Européens ont fait, c’est de faire payer par les Arabes les crimes commis par les Européens contre les juifs." (C'était déjà chez Jean Genet, mais il ne faut pas se lasser de répéter les vérités).

- "L’important, c’est la dérive du mouvement écologique. Quand ce mouvement est né, il était non-violent, contre toute armée, et maintenant il soutient une politique d’ingérence humanitaire qui suppose une armée importante. Exiger une politique d’ingérence humanitaire cela suppose d’avoir des moyens, une armée puissante, la possibilité de transporter des troupes à des milliers de kms. Cette transformation du mouvement écologique est extraordinaire ! À l’époque de la guerre froide, il y avait vraiment une menace de guerre, peut-être exagérée, mais l’URSS était néanmoins puissante et son armée nous était potentiellement hostile. Pourtant, à l’époque, les écologistes prônaient une défense civile non violente, même en cas d’agression soviétique. Donc l’idéologie de l’ingérence a produit des transformations profondes, irréconciliables avec la perspective écologiste de départ, à cause justement de la militarisation que leur nouvelle posture politique suppose."

- "Si, en Irak, il n’y avait pas eu de résistance, tout le monde aurait dit : c’est très bien, Bush les a débarrassés de Saddam Hussein, et hop, ils auraient fait la guerre à l’Iran, à la Syrie, ou à Cuba, jusqu’à ce qu’ils soient arrêtés quelque part." (C'était déjà chez Michel Collon, mais il ne pas faut pas se lasser...).

- "Il y a une espèce de course de vitesse entre la superpuissance américaine et l’opinion publique mondiale : si cette opinion est suffisamment forte, les Etats-Unis vont se trouver dans une situation où l’on peut espérer qu’ils seront bloqués. La situation militaire en Irak est le nœud de tout ; tant qu’ils sont immobilisés par la résistance en Irak, je ne les vois pas attaquer d’autres pays, sauf par des bombardements. Ils peuvent bombarder l’Iran et la Syrie, mais n’ont pas assez de troupes pour les envahir. En plus, il y a l’Amérique latine où la situation n’est pas du tout bonne pour les Américains. Ce qui est très dangereux, c’est la nouvelle posture du Pentagone qui envisage ouvertement l’usage d’armes nucléaires contre des pays qui n’ont pas de telles armes. C’est leur nouvelle doctrine. Beaucoup de scientifiques américains et français se mobilisent contre cette politique. Il faut quand même espérer qu’il y ait une réaction, aux États-Unis, qui les empêche d’utiliser l’arme toute puissante qu’est l’arme nucléaire. Ils ont toujours eu une double stratégie : les armes conventionnelles, en quantité absurde, plus l’arme nucléaire. Ils ont démontré en Irak, à la surprise de beaucoup de gens, que les armes conventionnelles n’étaient pas suffisantes. Donc, la seule chose qui leur reste, c’est l’arme nucléaire. Il faut empêcher qu’ils l’utilisent ! Pour convaincre l’opinion, ils disent " on va miniaturiser l’arme nucléaire ", elle sera moins dévastatrice, donc son usage sera plus acceptable politiquement. C’est très dangereux. Il y a bien une course de vitesse entre un militarisme américain qui risque de ne pas accepter sa défaite, et l’opinion publique mondiale, y compris une bonne partie de l’opinion publique américaine, puisqu’il y a une fraction importante de celle-ci qui pense qu’il faut destituer Bush, ce qui n’est déjà pas si mal."

- "Il y a une extraordinaire bonne conscience occidentale qui consiste à dire : " ces gens sont des dictateurs, ou des musulmans fanatiques, des extrémistes, etc. ", qui permet d’ignorer et de ne pas écouter ce que pense une grande partie du genre humain. J’espère que le mouvement altermondialiste, mettra en place des canaux permettant une meilleure compréhension des points de vue du Sud. Pour l’instant, la gauche occidentale a tendance à rester dans son coin, tout en ayant très peu d’influence là où elle vit et en jouant indirectement le jeu de l’impérialisme en démonisant l’adversaire , l’autre, l’Arabe, le Russe, le Chinois ... au nom de la démocratie et des droits de l’homme. Ce dont on est principalement responsable, c’est de l’impérialisme de son propre pays. Commençons donc par nous attaquer à cela et à nous y attaquer de façon efficace ; les crimes des autres, Saddam, Milosevic, Ben Laden, on en parlera après." On ne saurait mieux dire !


NB : Jean Bricmont est aussi le coauteur de Impostures intellectuelles, saine et drôle critique de certains excès de la philosophie française. Avoir trop de talents est suspect, en avoir plusieurs est bon signe.



(Ajout le 14.01.06). Depuis, deux interventions au moins de Jean Bricmont sont venues ajouter quelques idées aux prédédentes.

La première vient du Collectif Bellaciao :

- "Prenons la qualité des soins de santé à Cuba. Il s’agit du développement tout à fait remarquable d’un droit socio-économique. Il est pourtant totalement ignoré. Admettons que Cuba corresponde parfaitement à la description très critique qu’en fait Reporters sans frontières, cela ne diminue en rien l’importance de la qualité des soins de santé. Lorsque l’on parle de Cuba, si l’on émet des réserves sur le respect des droits politiques et individuels, il faudrait, au moins, mentionner l’importance des droits économiques et sociaux dont les Cubains bénéficient. On pourrait alors se demander ce qui est le plus important : les droits individuels ou les soins de santé? Pourtant, personne ne raisonne comme cela. Le droit au logement, à l’alimentation, à la sécurité d’existence ou à la santé est en général ignoré par les défenseurs des droits de l’homme."

- "Le manque de libertés individuelles peut-il être justifié par les soins de santé performants? Cela se discute. Si, à Cuba, un régime pro-occidental était en place, les soins de santé ne seraient sûrement pas aussi performants. C’est, du moins, ce que l’on en déduit si l’on constate l’état sanitaire dans les pays « pro-occidentaux » d’Amérique latine. Donc, en pratique on se trouve devant un choix : quels types de droits sont les plus importants : sociaux-économiques ou politiques et individuels?
On voudrait avoir les deux ensemble. Le président vénézuelien Chavez, par exemple, essaie de les concilier. Mais la politique d’ingérence américaine rend cette conciliation difficile dans le tiers monde. Ce que je veux souligner, c’est que ce n’est pas à nous, en Occident, qui bénéficions des deux types de droits, à faire ce choix. Nous devrions plutôt consacrer notre énergie à permettre un développement indépendant des pays du tiers monde. En espérant qu’à terme, le développement favorise l’émergence de ces droits."

- "Lorsque nous voyons des politiques qui ne nous plaisent pas dans le tiers monde, il faut commencer par en discuter avec les gens qui vivent là-bas, et le faire avec des organisations représentatives des masses, pas avec des groupuscules ou des individus isolés. Il faut essayer de voir si leurs priorités sont les mêmes que les nôtres.

J’espère que le mouvement altermondialiste mettra en place des canaux permettant une meilleure compréhension des points de vue du Sud. Pour l’instant, la gauche occidentale a tendance à rester dans son coin, tout en ayant très peu d’influence là où elle vit et en jouant indirectement le jeu de l’impérialisme, en diabolisant l’Arabe, le Russe, le Chinois... au nom de la démocratie et des droits de l’homme. Ce dont nous sommes principalement responsables, c’est de l’impérialisme de nos propres pays. Commençons donc par nous attaquer à cela. Et de façon efficace."


La seconde transite par le Réseau Voltaire :

- "Comme l’explique très bien le juriste canadien Michael Mandel, le droit international contemporain a pour but, pour citer le préambule de la charte des Nations unies, de « préserver les générations futures du fléau de la guerre ». Et, pour cela, le principe de base est qu’aucun pays n’a le droit d’envoyer ses troupes dans d’autres pays sans le consentement de son gouvernement. Les nazis avaient fait cela de façon répétée et le premier crime pour lequel ils ont été condamnés à Nuremberg est celui d’agression, crime qui « contient et rend possible tous les autres ».
« Gouvernement » ne veut pas dire ici « gouvernement élu » ou « respectueux des droits de l’homme », mais simplement « qui contrôle effectivement les forces armées », parce que c’est ce facteur qui détermine s’il y a guerre ou non lorsque des frontières sont franchies. Il est facile de critiquer ce principe de base, et les défenseurs des droits de l’homme ne se privent évidemment pas de le faire. D’une part, il arrive très souvent que les frontières des États soient arbitraires, car elles résultent de processus anciens qui étaient totalement non démocratiques, et que ces frontières ne satisfassent pas de nombreuses minorités ethniques. Ensuite, rien ne garantit que les gouvernements soient démocratiques ou même minimalement soucieux du bien-être de leur population. Mais le droit international n’a jamais prétendu résoudre tous les problèmes ; comme pratiquement tout le reste du droit, il cherche simplement à être un moindre mal par rapport à l’absence de droit. Et ceux qui critiquent le droit international feraient bien d’expliquer par quels principes ils veulent le remplacer. L’Iran peut-il occuper l’Afghanistan voisin ? Le Brésil, qui est au moins aussi démocratique que les États-Unis, peut-il envahir l’Irak pour y instaurer une démocratie ?"

- "Finalement, lorsque l’on se plaint, comme c’est souvent le cas, de l’inefficacité de l’ONU, il faut penser à tous les traités et à tous les accords de désarmement ou d’interdiction d’armes de destruction massive auxquels s’opposent principalement les États-Unis. Ce sont les grandes puissances qui sont les plus hostiles à l’idée que leur carte ultime, le recours à la force, puisse être contrée par le droit. Mais de même que, sur le plan interne, personne ne suggère que l’hostilité de la mafia vis-à-vis de la loi soit un argument en faveur de l’abolition de celle-ci, on ne peut pas utiliser le sabotage de l’ONU par les États-Unis comme argument pour discréditer cette institution."

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