dimanche 8 avril 2012

"La rencontre des tentatives héroïques…"

Un peu de fourre-tout aujourd'hui, des citations pour briller dans les salons… Le temps se chargera de faire le tri entre ce que je m'efforcerai d'explorer plus avant, et ce qui restera une idée brièvement portée à votre connaissance et à votre examen. Un fil conducteur tout de même, lié à nos préoccupations actuelles, la connaissance du monde par le romancier. Mais sans exclusive, et sans souci de théorisation ni d'exhaustivité.

"Les guerres de race vont peut-être recommencer. On verra, avant un siècle, plusieurs millions d'hommes s'entretuer en une séance. Tout l'Orient contre toute l'Europe, l'ancien monde contre le nouveau. Pourquoi pas ? Les grands travaux collectifs comme l'isthme de Suez sont peut-être, sous une autre forme, des ébauches et des préparations de ces conflits monstrueux dont nous n'avons pas l'idée."

Flaubert écrit ça dans une lettre citée par Albert Thibaudet dans son Gustave Flaubert (Gallimard, coll. "Tel", 1992 [1935], p. 146), sans donner de date - voici la référence pour les plus curieux d'entre vous : p. 137 du tome VI de la deuxième édition de la correspondance chez L. Conard (années 20).

Continuons avec Gustave, et citons, toujours grâce à Thibaudet, l'« oraison funèbre » du « grand bourgeois parlementaire » Dambreuse dans L'éducation sentimentale. Ainsi que le note avec raison, pour 1935 comme pour 2012, le sagace commentateur, ce grand bourgeois « n'a guère changé » depuis que Flaubert s'est chargé de l'exécuter :

"Elle était finie, cette existence pleine d'agitations. Combien n'avait-il pas fait de courses dans les bureaux, aligné de chiffres, tripoté d'affaires, entendu de rapports ! Que de boniments, de sourires, de courbettes ! Car il avait acclamé Napoléon, les cosaques, Louis XVIII, 1830, les ouvriers, tous les régimes, chérissant le pouvoir d'un tel amour qu'il aurait payé pour se vendre." (p. 172)

Sans transition, de la philosophie abstraite :

"Selon le mot de Platon dans le Philèbe, il ne faut pas trop vite faire ni un ni multiple. La philosophie montre ma maîtrise dans les multiplicités réglées." (P. Ricoeur, La métaphore vive, cité par R. Abellio, Manifeste de la nouvelle gnose, Gallimard, 1989, p. 145.)

Ricoeur et Abellio se réfèrent ici à un passage du Philèbe auquel Pierre Boutang a souvent recours, et qui pose peut-être question par rapport à l'interprétation que Badiou fait de Platon. Mais enchaînons, en changeant encore de domaine :

"Dieu a fait les clercs, les chevaliers et les laboureurs, mais le Démon a fait les bourgeois et les usuriers.", sermon anglais du XIVe siècle, cité par G. Dumézil, lui-même cité par R. Abellio (p. 224).

"Les anciens Chinois disaient déjà, avec Confucius, que « la science des justes désignations est la science suprême. »" (p. 230)

Abellio… J'ai un peu de mal à apprivoiser cette pensée, je tourne autour depuis assez longtemps maintenant. Il me pose par ailleurs problème par rapport à l'« Érotique de la crise » que je vous ai promise et qui commence à ressembler à un serpent de mer. Quoi qu'il en soit, quand un auteur écrit quelque chose que vous avez déjà pensé et exprimé, vous avez tendance à être d'accord avec lui :

"La naissance en tant que nation de l'Allemagne et de l'Italie marque le début de la désorganisation de l'Europe, au sens étymologique de ce mot : ces deux nouveaux organes étaient de trop, et l'éclatement de l'Empire austro-hongrois fut comme le début d'une cancérisation dont l'alliance du fascisme italien et du nazisme allemand signifia la phase critique." (p. 260)

La grande Allemagne comme trop grande pour l'Europe… C'est d'autant plus vrai si elle s'efforce de ramener la France à un rôle purement accessoire, quelque part entre le terrain de jeux pour touristes teutons et le pantin déclamatoire qui consacre plus de temps à parler des droits de l'homme dans le monde entier qu'à s'efforcer d'améliorer sa propre situation, en l'occurrence celle de son peuple - ceci pendant que l'Allemagne s'occupe des choses sérieuses. Cette tentation de la pensée germanique, dont le fameux Dieu est-il français ? de Friedrich Sieburg (1930) est l'emblème, tentation que les soldats nazis actualiseront à leur manière en profitant du bon air français et notamment parisien, et qui n'est certes pas absente de la façon dont le IVe Reich nous considère ces temps derniers,

cette tentation, disais-je, Pierre Boutang s'efforçait d'en expliciter les dangers, à une époque (1950 environ) où l'Allemagne pourtant était moins puissante qu'aujourd'hui :

"Nous devons, forts de toute notre histoire et de nos espérances, refuser ce poncif cher aux Curtius et aux Sieburg, de la France fantôme abstrait, qui donnerait mesure et convention à des substances plus réelles et plus étrangères. Ce nous est trop d'honneur, ou trop d'indignité. Trop d'honneur pour notre présent, car il nous faudra d'abord nous donner des formes à nous-mêmes, refaire la substance nationale inséparable de ces formes avant de songer à « informer » autrui. Trop d'indignité, aussi bien, car ce n'est jamais une France faible qui a donné des formes à l'Europe et au monde, et ce n'est pas une forme sans matière que nous pouvons nous donner pour tâche de proposer un jour à nos amis ou nos voisins, mais une forme animant toute la riche particularité du sol, du passé et de la race." (P. Boutang, Les abeilles de Delphes, Éditions des Syrtes, 1999 [1952], p. 398)

Sur la notion de race, en l'occurrence de race française, peut-être n'est-il pas inutile de vous renvoyer aux éclaircissements de Paul Yonnet à ce sujet, avant que vous n'y voyiez un gros mot.

Quoi qu'il en soit, et puisque nous parlons ici d'Europe, écoutons l'avertissement, à la même époque, du même Boutang :

"Il est impossible de faire une Europe forte avec des nations faibles : rien plus rien ne ferait rien, et cette Europe serait aussi négligeable par rapport aux empires que chaque nation qui la compose. Mais pour qu'une nation, la France par exemple, redevienne forte, il faut que soit maintenue cette idée de souveraineté nationale, souveraineté d'un être historiquement déterminé, et orienté vers l'avenir. Une France qui ne vise pas à se constituer en sujet indépendant, en riche substance, ne peut avoir aucun souci d'une indépendance d'une Europe, dont elle ferait partie, par rapport aux Empires." (pp. 476-77)

Nul besoin sans doute de montrer à quel point ceci s'est avéré et s'avère vrai. Je vous cite périodiquement, sans d'ailleurs l'avoir encore examinée pour elle-même, cette phrase de Joseph de Maistre : "Une nation n'est qu'une langue." Après avoir rappelé à toutes fins utiles que Boutang et Abellio étaient aussi des romanciers, même si ce n'est pas à ce titre que je les ai aujourd'hui convoqués à mon comptoir, il ne me semble pas superflu de lier, via Joseph de Maistre donc, ces idées générales sur l'Europe au travail du romancier. Revenons pour ce faire à Thibaudet :

"On ne devient jamais un grand écrivain en s'inspirant des livres. Le génie du style est déposé d'abord par la langue parlée, ensuite et seulement par la lecture, cette dernière pouvant n'avoir qu'une part très réduite, comme chez Saint-Simon. Le fond du style de Flaubert, comme de tous les styles vrais, c'est la langue parlée. Il n'y aurait pas de prose française s'il n'y avait pas de bonne société française, et la qualité de la prose française se confond avec la finesse de la vie française de société." (p. 271 de son Gustave Flaubert)

Si l'on se fie à ce diagnostic, il y a de quoi être pessimiste, mais ce passage peut vous induire en erreur : la théorie de Thibaudet couvre un domaine plus étendu qu'elle n'en donne l'impression dans ces quelques phrases, et s'applique aussi bien au langage populaire - en l'occurrence les tournures normandes que Flaubert a pu entendre au fil de son existence, majoritairement provinciale je le rappelle. De ce point de vue, « bonne société française » doit s'entendre au sens large, et comprend le salon de Mme du Deffand comme la place du marché à Pont-Audemer.

Ce qui peut signifier, par exemple, que le langage des banlieues deviendra français le jour où il sera reversé dans la littérature et assimilable par d'autres que ceux qui le parlent autrement qu'à travers des expressions caricaturales. Il y a un effort de cet ordre, avec les jeunes gens de 20 ans en général, dans L'homme qui arrêta d'écrire. Laissons ceci dit Thibaudet préciser son idée :

"Flaubert [d'après un critique] avait horreur de « cette maxime nouvelle qu'il faut écrire comme on parle ». Flaubert avait raison. On ne doit pas plus écrire comme on parle qu'on ne doit parler comme on écrit. (…) Mais si on ne doit pas écrire comme on parle, on doit écrire ce qui se parle, et ne pas écrire ce qui s'écrit. Le style languit et meurt quand il devient une manière d'écrire ce qui s'écrit, de s'inspirer, pour écrire, de la langue écrite. (…) Avoir un style, pour un homme comme pour une littérature, c'est écrire une langue parlée. Le génie du style consiste à épouser certaines directions de la parole vivante pour les conduire à l'écrit. Bien écrire, c'est mieux parler." (p. 274)

- et permettre que les gens parlent mieux. Ne chichitons pas : il y a très clairement ici en jeu une « fonction sociale de l'écrivain ». Mais attention : il ne s'agit pas de « créer du lien social », ou quelque chose de ce genre, non plus que de faire dans le pittoresque ; pas même, sauf à titre de conséquence, d'intégrer de nouveaux langages à cet ensemble qui s'appelle la littérature française. Mauss disait que "l'explication sociologique est terminée quand on a vu qu'est-ce que les gens croient et pensent, et qui sont les gens qui croient et pensent cela." Mixons Mauss et Thibaudet, nous obtenons cette idée que le travail du romancier consiste à montrer qu'est-ce que les gens parlent, et qui sont les gens qui parlent comme cela. Attention bis : ces gens peuvent aussi bien être, pour le romancier, sa famille proche ou ses amis de tous les jours qu'issus de catégories sociales ou ethniques avec lesquelles il n'a en général aucun contact. L'art, je peux utiliser ce terme, de l'anthropologue ou du sociologue pour Mauss est descriptif, et si la description est bien faite il n'y a pas à chercher une explication derrière. La description doit « faire sens » par elle-même, par le biais d'une traduction qui nous rende intelligible les croyances des gens. Ce que Thibaudet appelle « écrire ce qui se parle » relève d'une pratique de traduction du même ordre, qui doit elle aussi « faire sens » - en l'occurrence et entre autres, pour le lecteur du roman, faire qu'il soit à la fois captivé et plus « connaissant » du monde.

Une petite pause : je donne des explications sur cette idée de traduction - je vais ici piocher chez Dumont, V. Descombes et Wittgenstein -, dans ce texte - où vous trouverez un lien vers un autre développement du même thème, et ainsi de suite.

Empruntons un exemple à Pierre Boutang, dans sa recension des Fous du roi de Robert Penn Warren :

"Un Warren (comme un Faulkner) pense que le péché du Sud fut l'esclavage. Mais il ne voit pas dans l'intrusion du Nord une solution. Il n'y a pas en vérité de problème ; il y a pour eux un mystère et un péché. La stupide démocratie, la corruption, le chantage sont le châtiment de ce péché. Il n'y aura de rédemption du Sud que par la rencontre des tentatives héroïques, comme celle de la vieille demoiselle et de l'enfant de Faulkner dans Intruder in the dust. Alors il y aura aussi rejet du Nord, rencontre avec les Noirs non pas bien qu'ils soient noirs, mais parce qu'ils sont des Noirs de ce pays, avec leurs noms, leurs souvenirs, personnages de la tragédie dont la Sécession fut un épisode." (p. 472). La problématique politique et le travail du romancier sont ici, de facto, confondus : le roman décrit et anticipe à la fois une situation qui seule donnera à ceux qu'elle intéresse, de près ou de loin, à la fois plus de connaissance et d'humanité. Ne chichitons pas : il y a nécessairement ici un arrière-plan de scepticisme quant aux possibilités réelles de l'action politique (ce qui ne veut pas non plus dire que pour notre auteur comme pour moi celle-ci soit complètement inutile).

Transposons ces principes à un autre sujet, la colonisation et ses actuelles conséquences. En voyant P. Boutang utiliser le terme de péché, j'ai repensé à la phrase de Lévi-Strauss, qui estimait que cette colonisation avait été le « péché majeur de l'Occident » : il est plus étonnant de lire ce vocable sous la plume d'un structuraliste positiviste que sous celle d'un philosophe et romancier catholique, ce n'en est que plus révélateur. Paraphrasons alors Boutang : si la colonisation fut notre péché, alors notre rédemption (c'est-à-dire la fin de ces châtiments qui ont noms gouvernements français et algérien, communautarismes, racaille, etc.) ne viendra que de « rencontres de tentatives héroïques », c'est-à-dire que de rencontres avec les Arabes, avec les Arabes non pas bien qu'ils soient Arabes, mais parce qu'ils sont des Arabes de ce pays, avec leurs noms, leurs souvenirs, etc. L'exemple de Faulkner étant là pour prouver que cela peut se faire sans tomber dans le sociologisme, je ne développe pas ça.

D'ailleurs, même si tout cela pourrait appeler d'autres précisions, je ne développe rien de plus. Je laisse Flaubert, non pas conclure, ce qui n'était pas de son goût ("la bêtise est de vouloir conclure…"), mais nous donner le mot de la fin - en réaction notamment à une publicité qui n'a cessé de m'exaspérer ces dernières semaines sur le chemin de l'école de mes mômes :


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, le désir pouvant être puissant, mais n'étant certainement pas de l'ordre du sentiment. Bref, chauffe Gustave (p. 81 du Thibaudet, Flaubert décrit les affres du travail littéraire) :

"N'importe ! Mourons dans la neige, dans la blanche douleur de notre désir, au murmure des torrents de l'esprit et la figure tournée vers le soleil."


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Rencontres héroïques, je ne sais pas, mais corps glorieux, à coup sûr.

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jeudi 2 février 2012

Mon logos dans ton cul.

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(Quelques ajouts et compléments le 4.02.)


Soral-Nabe, épisode 25… Je découvre avant de commencer à rédiger ce qui suit les remarques de Laurent James, relatives aux aspects proprement politiques de la question, remarques que pour l'essentiel je partage. - C'est quelque chose que j'avais déjà remarqué, sans que cela me gêne trop, chez A. Soral : à force de vouloir ne pas être dupe, à force de toujours vouloir avoir une longueur d'avance sur l'adversaire (ou sur ses rivaux dans le champ de la contestation anti-système, comme dirait Bourdieu…), on prend le risque de ne jamais se tromper, on prend le risque de ne jamais prendre le risque de se tromper : en fait, on se met dans une situation où l'on n'aura jamais raison - même si, éventuellement, on avait raison. Comme l'écrivait en substance J.-P. Voyer, seul celui qui a prouvé qu'il était capable d'être méchant peut (éventuellement) être qualifié de gentil : seul celui qui prend le risque de se tromper peut (éventuellement) avoir raison.

Comme me semble-t-il Laurent James, lorsque j'écris ceci, je vise A. Soral et plus que lui : je critique surtout des tendances, des virtualités, des conséquences sur les soraliens - si A. S. était toujours justiciable de telles remarques, j'arrêterais de le suivre, tout simplement.

En revanche, le point sur lequel je voulais apporter ma petite pierre au débat concerne effectivement Alain Soral lui-même. Laurent James l'évoque en passant : "Seul un écrivain a le droit de mépriser le style d’un autre écrivain.", écrit-il en une phrase qui a plus l'air de s'appliquer aux soraliens du net qu'à A. S. lui-même - mais que je lui appliquerais quant à moi volontiers. Dans le dernier entretien du président, celui-ci reproche en effet à M.-É. Nabe, s'il voulait écrire un roman sulfureux, de ne pas s'être intéressé aux réseaux pédophiles de l'oligarchie, plutôt que d'aller en quelque sorte cracher sur la tombe, ou du moins tirer sur l'ambulance, de quelqu'un qui se contentait de « tirer des putes ».

Oublions que dans l'affaire DSK (que d'initiales !…) il ne s'agit pas de tirer une pute, mais d'un possible viol, il n'en reste pas moins que A. Soral dit ici une belle connerie. Pour le démontrer, il faut préciser tout de suite que d'un côté le « président » a quelques carences dans la compréhension de la littérature, et que, d'un autre côté (qui, en fait, est justement le même), son partage binaire entre lui le citoyen politique actif et « Nabe-le-littéraire », est tout simplement faux. Pas tant le concernant lui, Alain Soral, mais relativement aux bons écrivains en général, et en l'occurrence Marc-Édouard Nabe. Soyons clairs : si l'on se contente de dire qu'A. Soral n'a pas assez bien compris ce qu'était la littérature (ce que, soit dit en passant, certaines remarques ridicules sur Proust il y a quelques mois tendaient à montrer, je lui garde un chien de ma chienne depuis…), on prend le risque d'accréditer le dispositif que le chef d'E&R a mis en place, qui vise à rejeter MEN et autres dans l'abstraction littéraire-bourgeoise, et donc de s'entendre répondre que oui, bien sûr, il ne s'agit pas d'être « littéraire », que c'est dépassé, mais d'être efficace, en prise sur la réalité, etc.

(Ajout le 4.02. Je reviens sur cette question de l'appréhension littéraire ou romanesque du monde comme « dépassée » en fin de texte.)

Est-il possible d'écrire une grande oeuvre littéraire sur les réseaux pédophiles de l'oligarchie ? A priori, pourquoi pas, impossible n'est pas littérature. Est-ce que ça a déjà été fait ? Pas à ma connaissance - on ne va tout de même pas ranger Sade dans cette catégorie, et même si on le faisait ça ne donnerait pas un corpus très étendu. Prenons le problème par le versant de L'enculé : il me semble que ce qui a intéressé MEN dans cette histoire est la thématique du désir, de sa force - de sa violence - qu'est-ce, pour une femme surtout, de consentir au désir de l'autre ? Séduction, consentement, effraction, viol, où sont les frontières ? Thématique classique, qui dans l'affaire DSK s'est doublée d'un déballage pour le moins retentissant. Sans doute est-ce justement cette rencontre entre l'intimité des pulsions et le retentissement mondial des faits qui a donné naissance au projet de L'enculé. D'où, j'ai déjà insisté sur cette idée à la lecture du livre comme plus récemment, les liens intéressants et ambigus entre l'auteur et le narrateur-personnage principal du roman - ambiguïté qui semble passer au-dessus de la tête d'A. Soral ou en tout cas lui sembler de peu d'intérêt.

(Ajout le 4.02. Ce paragraphe est assez alambiqué. Ceci est peut-être en partie dû au fait que je n'y ai pas pris la peine de rappeler une évidence, à savoir que si ce qu'Alain Soral demande est un roman dénonciateur, pour montrer la méchanceté de tous ces salauds de riches en train d'enculer des gamins, la question d'un éventuel bon roman ne se pose même pas. - Si Marc-Édouard Nabe, ou un autre (qui, d'ailleurs ?), se mettait en tête d'écrire un livre qui prend comme point de départ les réseaux de ce type, il pourrait certes en montrer l'horreur, ou, reprenons un terme utilisé par A.S., le satanisme, mais pour que son roman ait un sens, il lui faudrait aussi, à un moment, faire descendre la grâce sur l'un de ses personnages...)

A contrario, on voit bien qu'un livre sur les réseaux pédophiles, étant donné le caractère forcé des relations en telles circonstances, serait potentiellement moins riche d'humanité. Ce n'est pas que toute séduction ou toute forme de relation un tant soit peu humaine soit nécessairement exclue même dans un tel cadre (où l'on retrouve d'ailleurs, toutes choses égales d'ailleurs, Eyes wide shut et la gentille fille qui sauve Tom Cruise), c'est qu'elle a moins de chances de s'y trouver dans ce contexte de relations forcées, avec des mineurs qui plus est, qu'au surplus la portée d'une affaire comme celle de DSK est liée au fait simple que tout mâle peut se demander ce qu'il ferait en se trouvant dans une situation analogue à celle du patron du FMI au sortir de la douche, alors qu'en règle générale on ne s'identifie pas à Jack L. ou Philippe D.-B. en train de participer à une partouze au Maghreb et encore moins de s'y faire « poisser »… - Je le répète, à grande littérature rien d'impossible, on peut peut-être écrire un grand roman sur un tel sujet, mais d'une part la matière humaine y est a priori moins riche, d'autre part et surtout, pour la rendre riche, ou pour en tirer la richesse qu'elle contient tout de même, on risque fort d'humaniser les protagonistes, ce qui déplairait sans doute à Alain Soral…

Plus généralement, ce que ne dit pas ou ne voit pas celui-ci, c'est que ce que la bonne littérature, bourgeoise ou pas, fait, c'est donner à mieux comprendre la réalité - d'où que son partage entre lui et les « littéraires » ne tienne pas -, mais qu'elle le fait par ses moyens propres et, le plus souvent, par le biais de constructions morales complexes - d'où que ce partage ne soit pas non plus complètement insensé. Je ne cherche pas d'ailleurs ici à faire à A. Soral ce qu'il fait à M.-É. Nabe et à le rejeter dans un camp séparé, qui serait celui de la simplicité voire du simplisme. Je tiens qu'il est ridicule de mettre la littérature hors du monde, alors que la bonne littérature est un formidable outil de meilleure compréhension du monde. Ce qui n'empêche pas du tout de grands écrivains de dire et écrire des conneries sur l'actualité, là n'est pas le problème.

Dit autrement : vous en apprendrez toujours plus sur le monde actuel (et, d'ailleurs, sur les réseaux pédophiles…) en lisant la Recherche qu'en regardant une vidéo d'Alain Soral, toute intéressante (et drôle) qu'elle puisse être. La grande littérature n'a de leçons de réalité à recevoir de personne. Mais elle a des moyens de compréhension et de présentation de cette réalité qui sont les siens, et que nul n'est obligé d'adopter ou d'utiliser.

- Ce sont là des généralités, en réponse à des remarques d'Alain Soral qui me paraissaient impliquer des présupposés eux-mêmes d'ordre général. Pour finir, j'oserais une hypothèse plus précise, une piste d'interprétation du différent Soral/Nabe. Disons que c'est une façon nabienne d'interpréter ce conflit, en tout cas de l'aborder. "Un seul métier est compatible avec une sexualité débridée chez un homme : celui d'artiste. En tant qu'artiste, on peut ne rien s'empêcher sexuellement, cette liberté profite toujours à l'Art", déclare MEN dans son interview à Hot Vidéo. Ce n'est pas nécessairement complètement vrai, ou du moins peut-être est-ce surtout une manière de dire que l'artiste, dans les divers modes d'appréhension, de compréhension et de connaissance du monde auquel tout un chacun peut avoir recours, donne une large part à l'appréhension, la compréhension, la connaissance du monde par le sexe. Il est parfaitement évident que ce n'est pas le cas d'Alain Soral - ce qui, je le précise pour ne pas le vexer ni ses fans, ne signifie pas qu'il ne baise pas, ou pas assez. Dans sa jeunesse, il semble avoir appris à connaître le monde notamment par ce biais. Mais, pour sa façon de travailler actuelle, cet angle de vue est bien mineur, et cela pourrait permettre d'expliquer en partie les divergences avec MEN, que ce soit sur DSK, qui est pure extériorité pour A. Soral alors que l'auteur de L'enculé a quelque empathie vis-à-vis de lui, ou au sujet du 11 septembre et de sa force dramatique, voire charnelle. Il ne s'agit pas de faire revenir par la fenêtre la dichotomie concret / abstrait que j'ai chassée précédemment par la porte : simplement, de même que l'on a coutume de dire qu'il n'y a pas que le cul dans la vie - ce qui est vrai, mais me semble de moins en moins vrai au fil du temps… -, on peut dire que même en matière de raisonnement, de connaissance et de démonstration, il n'y a pas que le logos, terme cher à A. Soral, dans la vie.

Bonne bourre à tous !



Ajout le 04.02. Ainsi que le me signale un lecteur en commentaire, certaines des idées générales que je rappelle ici ne sont non seulement pas inconnues à Alain Soral, mais il a pu les exprimer lui-même (quoique l'exemple de Balzac / Marx soit justiciable d'une discussion à part, mais passons). Je suis par ailleurs aussi conscient que d'autres de ce que les déclarations qui m'ont agacé ne sont pas du « meilleur Soral ». Après avoir montré en quoi elles étaient des conneries, je peux donc me faire en quelque sorte l'avocat d'A.S. contre lui-même, et ré-exprimer, en suivant certaines de ses formulations, son idée : ce qui était possible pour le romancier à une époque ne l'est plus. Si, justement, il n'y a pas si longtemps il était aussi simple, voire plus productif, de lire Balzac que Marx, maintenant le roman ne peut plus rendre compte de la réalité, maintenant, en gros, il vaut mieux lire Soral que Nabe si l'on veut comprendre quelque chose au monde.

Il y a dans ce diagnostic (assez répandu par ailleurs, ceci dit sans critique) deux vérités. Une vérité d'ordre pratique : le grand roman sur le monde d'aujourd'hui n'est pas écrit, j'entends par là le roman qui dit, peut-être pas la vérité, mais une vérité assez forte sur ce monde pour être largement reconnue par un important public. Et une vérité d'ordre théorique : en période pré-révolutionnaire ou pré-apocalyptique comme la nôtre, les grandes oeuvres artistiques se font plus rares. Balzac écrit justement une fois la Révolution finie et bien finie, Faulkner vient bien après la guerre de Sécession, le grand roman que je viens d'évoquer sera peut-être écrit dans vingt ans... De là à en conclure qu'il y a mieux à faire qu'à écrire des romans si l'on veut comprendre le monde ou agir sur lui, il y a un pas pratique que chacun est libre de franchir pour lui-même, mais aussi un pas théorique qu'il serait en revanche plus intelligent je pense de ne pas effectuer.

Revenons à M.-É. Nabe : pour écrire un roman d'ordre général sur les années 2000 et décrire ce à quoi ressemble Paris en 2010, il doit se mettre dans la peau de quelqu'un qui arrête d'écrire... C'est un cas extrême peut-être, il est par ailleurs loisible de discuter sur la réussite globale de l'entreprise, mais c'est une réponse de romancier, et, j'insiste, une réponse comme les romanciers en ont apportées en nombre depuis que le roman existe. C'est précisément lorsque l'on équivaut le roman au roman balzacien que l'on peut décréter que le roman est fini, « dépassé », etc. C'est au contraire un des intérêts des romans de MEN de chercher d'autres pistes. Dans Alain Zannini, les années 90 de la capitale étaient en grande partie vues par le prisme de la chatte des conquêtes féminines de l'auteur-narrateur (dialogues avec des vagins plutôt que monologues du vagin, somme toute), à travers un jeu complexe entre réalité et fiction.

Encore une fois, MEN ne fait ici, avec ses hantises propres, qu'affronter une difficulté qu'ont rencontrée à peu près tous les romanciers depuis qu'il y a des romans, à l'exception peut-être, justement, de ceux qui viennent immédiatement après Balzac et se coulent dans la forme qu'il a mise au point. L'idée qu'il y a mieux à faire qu'écrire des romans - parce que, finalement, c'est un genre mineur, que ce soit par rapport à la poésie ou par rapport à la politique - est aussi vieille que le roman, et est d'ailleurs justifiée en permanence par la médiocrité de la plupart des romans, éventuellement « néo-proustiens », comme le dit Alain Soral dans la vidéo que l'on m'a signalée. Ce n'est même pas une idée fausse : on pourrait même dire que c'est une idée périodiquement vraie - à Cervantès, Proust ou Céline près, en quelque sorte.

En ce point on pourrait revenir au rôle de la sexualité de l'écrivain. Ce sera pour une autre fois !

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dimanche 18 juin 2006

Ben Laden est beau, mais ne sert plus à rien.

Je lisais hier, dans une intéressante interview de Carl Lewis publiée par L'équipe-Magazine, que 50% des nouveaux-nés "Afro-américains" étaient diabétiques et sujets à l'obésité. La majorité de leur famille n'ayant pas de couverture médicale, ce n'est pas demain la veille qu'ils seront soignés. Une belle arme de destruction massive utilisée contre son propre peuple, et qui, parmi d'autres indices (la mortalité infantile si l'on suit Emmanuel Todd) augure mal de l'avenir de l'"hyperpuissance" américaine. Ces gens-là ont activé avec enthousiasme leur décadence au moment même où ils commencent à clamer qu'ils sont un empire, chapeau. Un suicide de masse par la graisse et le sucre, plus subtil et lent que Waco, nettement plus meurtrier que le 11 septembre ! Un génocide tranquillement et juteusement perpétré contre soi-même, Hiroshima à domicile, durant des dizaines d'années ! (Il y a quelque chose de pourri dans le sang des nègres en ce moment, saturé de sucre aux Etats-Unis, sidéen en Afrique, parfois gangrené d'opportunisme en France, que l'esprit de Lumumba vaudouise Louis-Georges Tin et Serge Bilé). Pendant ce temps une bonne partie des 50% restant vont accomplir les sales besognes de l'Oncle Sam en Irak, pendant ce temps les Etats-Unis veulent empêcher des hispaniques en bonne santé de diminuer un peu, même temporairement, le poids moyen de leurs citoyens - et l'on prétend qu'il n'y a pas de quoi rire de nos jours. Tutto nel monde è burla, le monde entier est bouffonnerie, clamait, non pas un obèse, mais un admirable gros, Sir John Falstaff. - Il faudra un jour faire l'histoire de notre civilisation, qui réussit l'exploit unique de nous faire chier (même pas sainement, d'ailleurs, la preuve) tous les jours sous les injonctions hygiéniques tout en produisant plus d'obèses qu'aucune autre avant elle, du point de vue des gros, les vrais, les beaux, fictifs ou réels, Pantagruel, Händel, Balzac, Falstaff, Henri Langlois...

Je suis déjà trop vieux pour espérer voir ça un jour, mais une part de moi se réjouit à l'idée que le pays du Dieu Argent (et du jazz, et du polar, et de Faulkner, et de l'Hollywood des années 50, je sais...) va peu à peu étouffer dans ses propres sécrétions. Il est triste évidemment que ce processus démarre par l'élite de la nation alors que le WASP a encore quelques belles années à vivre et à folâtrer dans son agressif ennui, mais c'est ainsi, comme disent les Chinois qui pendant ce temps-là se frottent les mains, le poisson pourrit par la tête.





(Un peu de Nietzsche pour prolonger ce propos :

"Fi ! avoir un prix auquel on cesse d'être une personne pour devenir un rouage ! Etes-vous complices de la folie actuelle des nations qui ne pensent qu'à produire le plus possible et à s'enrichir le plus possible ? Votre tâche serait de leur présenter l'addition négative : quelles énormes sommes de valeur intérieure sont gaspillées pour une fin aussi extérieure ! (...) Voilà l'état d'esprit qu'il conviendrait d'avoir : les ouvriers, en Europe, devraient déclarer désormais qu'ils sont une impossibilité humaine en tant que classe, au lieu de se déclarer seulement, comme il arrive d'habitude, les victimes d'un système dur et mal organisé ; ils devraient susciter dans la ruche européenne un âge de grand essaimage, tel qu'on n'en a encore jamais vu, et protester par cet acte de nomadisme de grand style [Ben Laden !] contre la machine, le capital et l'alternative qui les place aujourd'hui : devoir choisir entre être esclave de l'Etat [ - i.e. de l'argent] ou esclave d'un parti révolutionnaire [ - i.e. de la misère, donc encore de l'argent]." (Aurore, §200)

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