dimanche 25 novembre 2012

Prophylaxie métaphysique...

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"Quelque chose attire la chair vers le divin ; autrement comment pourrions-nous jamais être sauvés (…) Si le désir charnel était seulement mauvais, ceux qui l'éteignent dans la débauche, pour en libérer leur pensée, n'auraient pas tort, au moins par rapport à eux-mêmes."

Paradoxal hommage de la vertu au vice, signé Simone Weil (citée par Pierre Boutang, Apocalypse du désir, p. 209. La coupure est de P. Boutang), laquelle ajoute aussitôt : "C'est parce qu'il [le désir charnel] est si précieux qu'il ne faut pas le satisfaire." Ce qui est abuser, mais c'est aussi durement logique. Si les saints passent pour avoir fini (pas forcément commencé) par mener une vie chaste, ce n'est pas un hasard. Mais je n'ai pas nécessairement d'aspirations à la sainteté. - Je ne sais pas.

Dans un passage de son livre (pp. 209-212), peu de temps après cette citation, Pierre Boutang dit sur la sexualité humaine des choses à la fois personnelles et générales, dans lesquelles j'avoue m'être reconnu. Pour aujourd'hui, je voudrais surtout insister sur quelques points. Dans l'économie du livre de Boutang, il s'agit du début du chapitre dans lequel, après avoir attaqué différentes conceptions du désir, de Hegel à Deleuze pour le dire vite, l'auteur commence à exposer la sienne propre.

Pour ce faire, il part d'une vieille photographie de lui petit enfant, presque encore bébé, en train de sourire à sa mère, laquelle le tenait dans ses bras, pour lui donner confiance, tout en n'apparaissant pas elle-même (elle est recouverte d'une étoffe) sur la photographie. Si je ne méprends pas sur les intentions de l'auteur, à propos duquel j'ai lu récemment qu'il avait toujours eu le sentiment, qu'il était malheureusement le seul à partager, d'être parfaitement clair, l'important ici est un certain balancement entre la pureté et l'impureté de la situation, telle que Boutang adulte peut la juger lorsqu'il regarde cette photographie. L'enfant sourit, d'un sourire d'avant le mensonge, d'un sourire d'« enfant à qui personne encore n'a menti », et ceci en partie en raison, si ce n'est d'un mensonge, du moins d'un « artifice », cette mère à la fois présente et absente, sans qui la photographie de l'enfant en confiance et souriant n'aurait pu se faire, mais qui se cache, se dissimule. Cette image…

"…ne donne le sentiment d'aucun désir, prononce seulement un équilibre naturel et précaire, d'une nature au seuil du désir, libérée du besoin et de l'inquiétude, pas de l'interrogation, et pour cela objet de désir. Lorsque j'avoue que j'aurai passé ma vie à rechercher cela seul, et dans le visage humain, je n'ignore pas à quels moments la sexualité s'en mêle, et qu'Éros ne se satisfait pas de laisser être le monde dans un état dans un regard plus pur que le vôtre. Pourtant, s'il y a eu le sourire originel - dont le diable sait très bien s'emparer, voyez « La chambre de cristal » de Blake - le désir ne l'oubliera jamais entièrement, ou ne sera jamais hors de son atteinte. Je ne connais pas de vrai désir sans un sourire, au seuil entre l'absence et la présence, et j'ai appris que tout le corps sourit avec le visage. (…)

Encore une fois, la sexualité n'est pas absente de cette quête du sourire - du moins ai-je connu peu d'êtres pour qui elle le soit restée. (…) Le sourire serait clairement le propre de l'homme. (…) Si le désir va au sourire, le sexus, inventé par les Latins pour dire la « section » entre mâles et femelles (et c'était un mot neutre à l'origine) que les Grecs ignoraient et appelaient « physis », pour relier au lieu de séparer, ne décide en rien du désir. Comment alors le désir sexuel et ce désir du sourire, de la présence mystérieuse déposée sur le visage et dans le corps de l'autre, peuvent-ils se rencontrer, s'unir sans que vacillent la terre et le ciel ? Simone Weil que l'on imagine souvent très peu disposée à le comprendre, et à y voir un fait essentiel - mais nous aurons recours à elle (…) car elle aura été, chez les modernes, la femme la plus « savante dans les choses de l'amour » - Simone Weil proclame que « quelque chose attire la chair vers le divin », et que, réciproquement, « il n'est pas entre notre pouvoir d'admirer un être humain chez qui il n'apparaît aucune beauté sensible d'aucune espèce. »"

Ajoutons que, dans le même passage, évoquant cette situation « première, originelle », Boutang en parle comme une situation de confiance, mot qu'il relie à l'utilisation par le « réaliste empirique » Platon du terme pistis pour désigner "la « foi » naturelle dans les choses, qui ne sont ni des reflets ni des fantasmes."


A vingt ans je suis tombé follement et très bêtement amoureux d'une fille juste pour le sourire qu'elle m'avait adressé la première fois que je la quittai devant chez elle ; aujourd'hui encore, après bientôt quinze ans de vie commune, certains sourires de ma femme me bouleversent toujours autant, si ce n'est, parfois, plus qu'à nos débuts. Autant dire que j'ai été sensible à cette approche, qui n'est pas peut-être le fin mot de Boutang sur le désir humain, mais qui me semble un point de départ fécond. Je résume ce que j'en ai compris et ce que je souhaite en retirer pour la livraison de ce jour.

Ces idées sont un peu complexes, et c'est ce qui les sauve, d'une part de la mièvrerie, d'autre part de la banalité. Si je passe mon temps à vous répéter que le sexe est le sexe et autre chose que le sexe, ce que Simone Weil dit à sa façon dans la phrase par laquelle j'ai commencée - même si elle a voulu, pour sa propre voie, atteindre cet « autre chose » sans passer par le sexe -, le dispositif théorique ici construit par Pierre Boutang revient à dire, dans le même esprit, que le désir est à la fois pur et impur.

Pur parce qu'il est issu d'une situation de confiance originelle que l'on cherche à retrouver ("Il n'y a pas de réelle sexualité enfantine ni d'Oedipe sexuellement désirant, mais la sexualité adulte est enfantine pour toute une part" (p. 215) où elle "tente de s'accorder" avec l'esprit de cette situation de confiance), impur parce que le désir et la quête du sourire sur le visage de celle que l'on aime / aimera ne garantit pas l'absence d'artifice. A la base, dans la scène primitive de Boutang, il y a l'artifice de la mère, à la fois présente et absente. J'insiste là-dessus, c'est un artifice, pas un mensonge : la situation n'est pas mensongère à la base, elle n'est pas viciée, mais elle est en partie artificielle. Et de même que la mère est à la fois présente et absente, le sourire est "au seuil entre l'absence et la présence", il donne tout - sinon pourquoi tomber amoureux d'un sourire ? pourquoi le rester quinze ans après ? -, et rien - sinon, pourquoi ce lien avec le désir charnel, pourquoi "tout le corps sourit-[il] avec le sourire ?"

Qu'on le comprenne, cette insistance sur le sourire de la femme aimée ne verse dans aucun sentimentalisme, le lien avec le désir charnel est d'emblée présent. Quitte à ce qu'il faille, d'un côté, se méfier de certains pièges, comme, c'est le thème étudié immédiatement après par Boutang, l'inceste, les relations frère-soeur, les relations qui se rapprochent d'une relation frère-soeur, ou les relations qui, j'extrapole un peu par rapport à ce qu'écrit P. Boutang, qui finissent par se fonder sur l'identité plus que sur la rencontre. Quitte à ce qu'il faille, d'un autre côté, et plus tardivement, dépasser le stade sexuel ou s'en éloigner, le Platon du Banquet pointant ici le bout de son nez. - Mais cette insistance rappelle en même temps l'aspect « métaphysique » ou « divin », comme l'on voudra, du désir humain.

C'est pour cela, notons-le au sujet d'un passage que j'ai cité avec des coupures nécessaires pour la clarté de mon propos du jour, mais qui ne contribuent pas, en revanche, à la clarté du propos de P. Boutang, c'est pour cela que celui-ci peut écrire : "Comment alors le désir sexuel et ce désir du sourire, de la présence mystérieuse déposée sur le visage et dans le corps de l'autre, peuvent-ils se rencontrer, s'unir sans que vacillent la terre et le ciel ?" Ce n'est pas la femme qui est divine, elle ne l'est ni plus ni moins que l'homme, là-dessus je suis d'un égalitarisme d'une simplicité biblique, c'est la rencontre de l'homme et de la femme qui l'est.

Au passage encore, et pour en finir avec cette première approche, on notera que celle-ci peut expliquer les sentiments mêlés que l'on ressent couramment à propos de la représentation de l'acte sexuel, sous quelque forme - littéraire, picturale, cinématographique, même musicale (Chostakovitch…) - et dans quelque esprit - poétique, allusif, paillard, pornographique - que ce soit. Ne peuvent qu'y figurer, toujours, cette pureté primordiale et cette impureté humaine. On peut aussi mettre ces idées en rapport avec les textes de Marc-Édouard Nabe que je vous citais récemment.



Ne sachant quand je pourrai faire une autre livraison, je commente très brièvement ici-même la dernière vidéo du Président. Deux remarques :

- s'il se plaint de coups bas (j'y reviens dans la deuxième remarque), le Président peut aussi admettre qu'il faut parfois le soutenir contre lui-même. Sa dévalorisation, par ailleurs bassement machiste, du roman (23e minute) au profit du concept d'un côté, de la poésie de l'autre, est, je suis désolé, d'une grande stupidité. Le roman brasse aussi les concepts, à sa façon bien particulière et qui est précisément difficile à définir parce que sinon, on n'aurait pas besoin d'écrire ces romans… Je vous renvoie au Proust de Vincent Descombes, et tant pis pour le Président s'il préfère Félix Niesche à Proust, tous les goûts sont dans la « nature » ;

- j'avais évoqué à deux reprises sur la foi de quelques intuitions l'éventuelle homosexualité du Président : il semblerait, vu le discours de ce dernier, que le sujet soit évoqué par d'autres sur le net, ce que j'ignorais quant à moi. Comme je l'ai fait surtout, outre le plaisir de faire chier mon monde, parce que je trouvais amusant qu'un gars qui clame sa virilité, se vante de ses sept cents conquêtes (ce qu'il refait dans cette vidéo, non sans goujaterie me semble-t-il vis-à-vis de sa femme) et traite volontiers ses adversaires de fiottasses, puisse se laisser tenter par les amitiés particulières ; comme, par ailleurs, et ceci étant dit, je me fous complètement de ce qu'il fait de son temps libre, je ne me sens pas visé par la riposte du Président. Je « répondrai » seulement que, d'une part, l'on ne peut pas se permettre de balancer des coups bas à certains (je pense notamment à une évocation hors de propos, ou justifiée seulement par l'antijudaïsme de A. Soral, sur la « sexualité déviante » de Woody Allen) et se plaindre d'en recevoir ; d'autre part, que si l'on se réclame de Weininger et de son étude Sexe et caractère, qui essaie précisément de traiter des liens entre la sexualité d'un individu et sa personnalité, il est tout à fait légitime pour certains d'envisager sous cet angle le « caractère » du Président.

Ce qui signifie : si on choisit un terrain, l'adversaire (ou, en l'occurrence, le témoin tel que bibi) a toute légitimité pour répondre sur ce terrain. Dans le même ordre d'idées, les "Femen", qui croient, si j'ai bien compris, à l'égalité absolue entre hommes et femmes, ne peuvent se plaindre, pour celles qui se sont fait tabasser à la manifestation contre le mariage homosexuel, de s'être pris des coups. Les lâches qui les ont frappées n'en sont pas moins lâches ni méprisables, mais ils n'ont fait, d'une certaine manière, qu'accepter, cela les arrangeait bien, l'arme choisie par les "Femen".

Bon dimanche !

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mercredi 14 novembre 2012

A force de parler des Juifs, je suis sur les moteurs de recherche et reçois de nombreux spams pour devenir propriétaire à Tel-Aviv. Mais je ne suis pas venu pour parler de ça.

(Légèrement modifié le 27.11.)

On connaît la formule d'August Bebel - ou du moins qui lui est couramment attribuée, de façon peut-être aussi rigoureuse que le Credo quia absurdum est attribué à Tertullien - : "L'antisémitisme est le socialisme des imbéciles." Je ne la discuterai pas pour elle-même, le propos est assez clair et vise à briser une certaine équivalence entre Juifs et grand capital. Ajoutons d'ailleurs, en référence à un texte récent, que Drumont lui-même aurait peut-être pu reprendre à son compte cette sentence, puisque, dixit Edouard Beau de Loménie, l'auteur de la France juive a peu à peu élargi son analyse des méfaits dudit grand capital en ne la centrant plus sur les seuls « sémites ».

Ajoutons encore, toujours rapport à ce texte sur Drumont et Bloy, que ce dernier aurait aussi pu écrire que l'antisémitisme est le christianisme des imbéciles.

Mais je ne suis pas venu pour parler de ça. Je repensais à une formule d'Alain Badiou qui me trotte périodiquement dans la tête, selon laquelle la classe moyenne "ne dispose jamais d'une capacité politique autonome." (Heidegger, le nazisme, les femmes, la philosophie, écrit avec B. Cassin, Fayard, 2010, p. 16) Quoi qu'il en soit de la véracité de cette idée,

- le poujadisme ne relevait-il pas d'une "capacité politique autonome" ? Certes on peut compter sur A. Badiou pour nous démontrer, Platon et Cantor à l'appui, que les mouvements politiques droitiers ne sont pas authentiquement politiques ; certes encore le contenu doctrinaire d'un discours de Robert Poujade n'est peut-être pas aussi élevé que certaines envolées lyriques d'un Jean Jaurès. Mais cela résout-il la question ?

, quoi qu'il en soit de la véracité de cette idée, si on croise ces deux sentences, en faisant un glissement me semble-t-il nécessaire de la « capacité politique » à la « pensée politique », on obtient une synthèse simple : "L'antisémitisme est la pensée politique des classes moyennes."

Il y a là du vrai, mais cette synthèse est tout de même et justement trop simple. Il me semble que l'on peut trouver une formulation plus proche de la vérité si l'on fait entrer en jeu, sinon Jean-Jacques Rousseau lui-même, que je n'ai pas lu depuis bien longtemps, du moins le concept de rousseauisme, cette « idée » selon laquelle il y a quelque chose qui ne va pas, sans quoi tout irait bien (ou à peu près bien), ce quelque chose pouvant être, en l'occurrence, « les Juifs ».

Ce qui donne maintenant : "L'antisémitisme est le rousseauisme des classes moyennes." C'est moins ambitieux que la formule précédente, moins polémique aussi (quoi que cette « polémique » dépende du point de vue où on se place...), et, justement, plus neutre, même si, ne soyons pas hypocrites, le « rousseauisme » en question nous semble une illusion. Ce qui ne signifie pas que les choses n'iraient pas mieux si certains Juifs avaient moins de pouvoir, mais c'est une autre question.


Voilà, c'est à peu près tout pour aujourd'hui, trois petites remarques pour finir :

- si Alain Soral est évidemment évoqué entre les lignes dans ce qui précède, et s'il a récemment clamé son admiration pour le philosophe genevois, il ne faut pas, en tout cas pas avant examen, assimiler trop vite l'antisémitisme d'Alain Soral, ce qu'il estime devoir à Rousseau, et le « rousseauisme » dont je viens de parler. Bien sûr que les rapports existent, bien sûr que la formule que je vous suggère aujourd'hui traite de ces rapports, mais je n'irai quant à moi pas plus loin sans lectures supplémentaires ;

- pour ceux qui ont le courage de suivre les liens que je donne : dans le texte où j'ai comparé Edouard Beau de Loménie et Alain Soral, je parle d'un autre auteur qui me semble soralien avant la lettre. Ne cherchez pas, je n'ai jamais creusé cette piste. Il s'agit de Jacques Debû-Bridel, dont le De Gaulle contestataire (Plon, 1970) ne déparerait pas dans une Anthologie des premiers soraliens, ou une Anthologie des soraliens avant Soral, comme on en faisait pour les socialistes avant Marx dans les années 70. Je n'ai pas jusqu'ici pris le temps de travailler sur le bouquin de Debû-Bridel, on verra...

- dans le même ordre d'idées : si le texte de Péguy sur Jaurès auquel je vous ai renvoyés me semble toujours aussi bon, je vous laisse voir jusqu'où on peut poursuivre l'analogie entre le rôle que Péguy fait jouer à Gustave Hervé et celui que joue depuis quelque temps M. Mélenchon. Ajoutons, pour ceux qui vont jusqu'au bout, que le texte de M. Alexandre Adler évoqué sur la fin, reste, pour employer le même terme que l'auteur, d'une incroyable bassesse. Que Bernanos l'encule...

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dimanche 8 avril 2012

"La rencontre des tentatives héroïques…"

Un peu de fourre-tout aujourd'hui, des citations pour briller dans les salons… Le temps se chargera de faire le tri entre ce que je m'efforcerai d'explorer plus avant, et ce qui restera une idée brièvement portée à votre connaissance et à votre examen. Un fil conducteur tout de même, lié à nos préoccupations actuelles, la connaissance du monde par le romancier. Mais sans exclusive, et sans souci de théorisation ni d'exhaustivité.

"Les guerres de race vont peut-être recommencer. On verra, avant un siècle, plusieurs millions d'hommes s'entretuer en une séance. Tout l'Orient contre toute l'Europe, l'ancien monde contre le nouveau. Pourquoi pas ? Les grands travaux collectifs comme l'isthme de Suez sont peut-être, sous une autre forme, des ébauches et des préparations de ces conflits monstrueux dont nous n'avons pas l'idée."

Flaubert écrit ça dans une lettre citée par Albert Thibaudet dans son Gustave Flaubert (Gallimard, coll. "Tel", 1992 [1935], p. 146), sans donner de date - voici la référence pour les plus curieux d'entre vous : p. 137 du tome VI de la deuxième édition de la correspondance chez L. Conard (années 20).

Continuons avec Gustave, et citons, toujours grâce à Thibaudet, l'« oraison funèbre » du « grand bourgeois parlementaire » Dambreuse dans L'éducation sentimentale. Ainsi que le note avec raison, pour 1935 comme pour 2012, le sagace commentateur, ce grand bourgeois « n'a guère changé » depuis que Flaubert s'est chargé de l'exécuter :

"Elle était finie, cette existence pleine d'agitations. Combien n'avait-il pas fait de courses dans les bureaux, aligné de chiffres, tripoté d'affaires, entendu de rapports ! Que de boniments, de sourires, de courbettes ! Car il avait acclamé Napoléon, les cosaques, Louis XVIII, 1830, les ouvriers, tous les régimes, chérissant le pouvoir d'un tel amour qu'il aurait payé pour se vendre." (p. 172)

Sans transition, de la philosophie abstraite :

"Selon le mot de Platon dans le Philèbe, il ne faut pas trop vite faire ni un ni multiple. La philosophie montre ma maîtrise dans les multiplicités réglées." (P. Ricoeur, La métaphore vive, cité par R. Abellio, Manifeste de la nouvelle gnose, Gallimard, 1989, p. 145.)

Ricoeur et Abellio se réfèrent ici à un passage du Philèbe auquel Pierre Boutang a souvent recours, et qui pose peut-être question par rapport à l'interprétation que Badiou fait de Platon. Mais enchaînons, en changeant encore de domaine :

"Dieu a fait les clercs, les chevaliers et les laboureurs, mais le Démon a fait les bourgeois et les usuriers.", sermon anglais du XIVe siècle, cité par G. Dumézil, lui-même cité par R. Abellio (p. 224).

"Les anciens Chinois disaient déjà, avec Confucius, que « la science des justes désignations est la science suprême. »" (p. 230)

Abellio… J'ai un peu de mal à apprivoiser cette pensée, je tourne autour depuis assez longtemps maintenant. Il me pose par ailleurs problème par rapport à l'« Érotique de la crise » que je vous ai promise et qui commence à ressembler à un serpent de mer. Quoi qu'il en soit, quand un auteur écrit quelque chose que vous avez déjà pensé et exprimé, vous avez tendance à être d'accord avec lui :

"La naissance en tant que nation de l'Allemagne et de l'Italie marque le début de la désorganisation de l'Europe, au sens étymologique de ce mot : ces deux nouveaux organes étaient de trop, et l'éclatement de l'Empire austro-hongrois fut comme le début d'une cancérisation dont l'alliance du fascisme italien et du nazisme allemand signifia la phase critique." (p. 260)

La grande Allemagne comme trop grande pour l'Europe… C'est d'autant plus vrai si elle s'efforce de ramener la France à un rôle purement accessoire, quelque part entre le terrain de jeux pour touristes teutons et le pantin déclamatoire qui consacre plus de temps à parler des droits de l'homme dans le monde entier qu'à s'efforcer d'améliorer sa propre situation, en l'occurrence celle de son peuple - ceci pendant que l'Allemagne s'occupe des choses sérieuses. Cette tentation de la pensée germanique, dont le fameux Dieu est-il français ? de Friedrich Sieburg (1930) est l'emblème, tentation que les soldats nazis actualiseront à leur manière en profitant du bon air français et notamment parisien, et qui n'est certes pas absente de la façon dont le IVe Reich nous considère ces temps derniers,

cette tentation, disais-je, Pierre Boutang s'efforçait d'en expliciter les dangers, à une époque (1950 environ) où l'Allemagne pourtant était moins puissante qu'aujourd'hui :

"Nous devons, forts de toute notre histoire et de nos espérances, refuser ce poncif cher aux Curtius et aux Sieburg, de la France fantôme abstrait, qui donnerait mesure et convention à des substances plus réelles et plus étrangères. Ce nous est trop d'honneur, ou trop d'indignité. Trop d'honneur pour notre présent, car il nous faudra d'abord nous donner des formes à nous-mêmes, refaire la substance nationale inséparable de ces formes avant de songer à « informer » autrui. Trop d'indignité, aussi bien, car ce n'est jamais une France faible qui a donné des formes à l'Europe et au monde, et ce n'est pas une forme sans matière que nous pouvons nous donner pour tâche de proposer un jour à nos amis ou nos voisins, mais une forme animant toute la riche particularité du sol, du passé et de la race." (P. Boutang, Les abeilles de Delphes, Éditions des Syrtes, 1999 [1952], p. 398)

Sur la notion de race, en l'occurrence de race française, peut-être n'est-il pas inutile de vous renvoyer aux éclaircissements de Paul Yonnet à ce sujet, avant que vous n'y voyiez un gros mot.

Quoi qu'il en soit, et puisque nous parlons ici d'Europe, écoutons l'avertissement, à la même époque, du même Boutang :

"Il est impossible de faire une Europe forte avec des nations faibles : rien plus rien ne ferait rien, et cette Europe serait aussi négligeable par rapport aux empires que chaque nation qui la compose. Mais pour qu'une nation, la France par exemple, redevienne forte, il faut que soit maintenue cette idée de souveraineté nationale, souveraineté d'un être historiquement déterminé, et orienté vers l'avenir. Une France qui ne vise pas à se constituer en sujet indépendant, en riche substance, ne peut avoir aucun souci d'une indépendance d'une Europe, dont elle ferait partie, par rapport aux Empires." (pp. 476-77)

Nul besoin sans doute de montrer à quel point ceci s'est avéré et s'avère vrai. Je vous cite périodiquement, sans d'ailleurs l'avoir encore examinée pour elle-même, cette phrase de Joseph de Maistre : "Une nation n'est qu'une langue." Après avoir rappelé à toutes fins utiles que Boutang et Abellio étaient aussi des romanciers, même si ce n'est pas à ce titre que je les ai aujourd'hui convoqués à mon comptoir, il ne me semble pas superflu de lier, via Joseph de Maistre donc, ces idées générales sur l'Europe au travail du romancier. Revenons pour ce faire à Thibaudet :

"On ne devient jamais un grand écrivain en s'inspirant des livres. Le génie du style est déposé d'abord par la langue parlée, ensuite et seulement par la lecture, cette dernière pouvant n'avoir qu'une part très réduite, comme chez Saint-Simon. Le fond du style de Flaubert, comme de tous les styles vrais, c'est la langue parlée. Il n'y aurait pas de prose française s'il n'y avait pas de bonne société française, et la qualité de la prose française se confond avec la finesse de la vie française de société." (p. 271 de son Gustave Flaubert)

Si l'on se fie à ce diagnostic, il y a de quoi être pessimiste, mais ce passage peut vous induire en erreur : la théorie de Thibaudet couvre un domaine plus étendu qu'elle n'en donne l'impression dans ces quelques phrases, et s'applique aussi bien au langage populaire - en l'occurrence les tournures normandes que Flaubert a pu entendre au fil de son existence, majoritairement provinciale je le rappelle. De ce point de vue, « bonne société française » doit s'entendre au sens large, et comprend le salon de Mme du Deffand comme la place du marché à Pont-Audemer.

Ce qui peut signifier, par exemple, que le langage des banlieues deviendra français le jour où il sera reversé dans la littérature et assimilable par d'autres que ceux qui le parlent autrement qu'à travers des expressions caricaturales. Il y a un effort de cet ordre, avec les jeunes gens de 20 ans en général, dans L'homme qui arrêta d'écrire. Laissons ceci dit Thibaudet préciser son idée :

"Flaubert [d'après un critique] avait horreur de « cette maxime nouvelle qu'il faut écrire comme on parle ». Flaubert avait raison. On ne doit pas plus écrire comme on parle qu'on ne doit parler comme on écrit. (…) Mais si on ne doit pas écrire comme on parle, on doit écrire ce qui se parle, et ne pas écrire ce qui s'écrit. Le style languit et meurt quand il devient une manière d'écrire ce qui s'écrit, de s'inspirer, pour écrire, de la langue écrite. (…) Avoir un style, pour un homme comme pour une littérature, c'est écrire une langue parlée. Le génie du style consiste à épouser certaines directions de la parole vivante pour les conduire à l'écrit. Bien écrire, c'est mieux parler." (p. 274)

- et permettre que les gens parlent mieux. Ne chichitons pas : il y a très clairement ici en jeu une « fonction sociale de l'écrivain ». Mais attention : il ne s'agit pas de « créer du lien social », ou quelque chose de ce genre, non plus que de faire dans le pittoresque ; pas même, sauf à titre de conséquence, d'intégrer de nouveaux langages à cet ensemble qui s'appelle la littérature française. Mauss disait que "l'explication sociologique est terminée quand on a vu qu'est-ce que les gens croient et pensent, et qui sont les gens qui croient et pensent cela." Mixons Mauss et Thibaudet, nous obtenons cette idée que le travail du romancier consiste à montrer qu'est-ce que les gens parlent, et qui sont les gens qui parlent comme cela. Attention bis : ces gens peuvent aussi bien être, pour le romancier, sa famille proche ou ses amis de tous les jours qu'issus de catégories sociales ou ethniques avec lesquelles il n'a en général aucun contact. L'art, je peux utiliser ce terme, de l'anthropologue ou du sociologue pour Mauss est descriptif, et si la description est bien faite il n'y a pas à chercher une explication derrière. La description doit « faire sens » par elle-même, par le biais d'une traduction qui nous rende intelligible les croyances des gens. Ce que Thibaudet appelle « écrire ce qui se parle » relève d'une pratique de traduction du même ordre, qui doit elle aussi « faire sens » - en l'occurrence et entre autres, pour le lecteur du roman, faire qu'il soit à la fois captivé et plus « connaissant » du monde.

Une petite pause : je donne des explications sur cette idée de traduction - je vais ici piocher chez Dumont, V. Descombes et Wittgenstein -, dans ce texte - où vous trouverez un lien vers un autre développement du même thème, et ainsi de suite.

Empruntons un exemple à Pierre Boutang, dans sa recension des Fous du roi de Robert Penn Warren :

"Un Warren (comme un Faulkner) pense que le péché du Sud fut l'esclavage. Mais il ne voit pas dans l'intrusion du Nord une solution. Il n'y a pas en vérité de problème ; il y a pour eux un mystère et un péché. La stupide démocratie, la corruption, le chantage sont le châtiment de ce péché. Il n'y aura de rédemption du Sud que par la rencontre des tentatives héroïques, comme celle de la vieille demoiselle et de l'enfant de Faulkner dans Intruder in the dust. Alors il y aura aussi rejet du Nord, rencontre avec les Noirs non pas bien qu'ils soient noirs, mais parce qu'ils sont des Noirs de ce pays, avec leurs noms, leurs souvenirs, personnages de la tragédie dont la Sécession fut un épisode." (p. 472). La problématique politique et le travail du romancier sont ici, de facto, confondus : le roman décrit et anticipe à la fois une situation qui seule donnera à ceux qu'elle intéresse, de près ou de loin, à la fois plus de connaissance et d'humanité. Ne chichitons pas : il y a nécessairement ici un arrière-plan de scepticisme quant aux possibilités réelles de l'action politique (ce qui ne veut pas non plus dire que pour notre auteur comme pour moi celle-ci soit complètement inutile).

Transposons ces principes à un autre sujet, la colonisation et ses actuelles conséquences. En voyant P. Boutang utiliser le terme de péché, j'ai repensé à la phrase de Lévi-Strauss, qui estimait que cette colonisation avait été le « péché majeur de l'Occident » : il est plus étonnant de lire ce vocable sous la plume d'un structuraliste positiviste que sous celle d'un philosophe et romancier catholique, ce n'en est que plus révélateur. Paraphrasons alors Boutang : si la colonisation fut notre péché, alors notre rédemption (c'est-à-dire la fin de ces châtiments qui ont noms gouvernements français et algérien, communautarismes, racaille, etc.) ne viendra que de « rencontres de tentatives héroïques », c'est-à-dire que de rencontres avec les Arabes, avec les Arabes non pas bien qu'ils soient Arabes, mais parce qu'ils sont des Arabes de ce pays, avec leurs noms, leurs souvenirs, etc. L'exemple de Faulkner étant là pour prouver que cela peut se faire sans tomber dans le sociologisme, je ne développe pas ça.

D'ailleurs, même si tout cela pourrait appeler d'autres précisions, je ne développe rien de plus. Je laisse Flaubert, non pas conclure, ce qui n'était pas de son goût ("la bêtise est de vouloir conclure…"), mais nous donner le mot de la fin - en réaction notamment à une publicité qui n'a cessé de m'exaspérer ces dernières semaines sur le chemin de l'école de mes mômes :


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, le désir pouvant être puissant, mais n'étant certainement pas de l'ordre du sentiment. Bref, chauffe Gustave (p. 81 du Thibaudet, Flaubert décrit les affres du travail littéraire) :

"N'importe ! Mourons dans la neige, dans la blanche douleur de notre désir, au murmure des torrents de l'esprit et la figure tournée vers le soleil."


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Rencontres héroïques, je ne sais pas, mais corps glorieux, à coup sûr.

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lundi 19 mars 2012

"L'artificiel est sans doute plus ancien que le naturel."

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Mon "Érotique de la crise" avance... pas assez vite à mon goût. Quelques petites citations pour vous faire patienter, dans l'optique d'un approfondissement toujours en cours des divers aspects de l'enculisme international :

"Cet argument tend à représenter les Irlandais ou les Celtes comme une race curieuse et à part, une tribu d'excentriques dans le monde moderne, pénétrée de légendes obscures et de rêves stériles. Il tend à représenter les Irlandais comme des fantaisistes parce qu'ils voient des fées. Et à les rendre bizarres et farouches parce qu'ils chantent de vieilles chansons et se réunissent pour danser des danses étranges. Mais c'est une grossière erreur, et même le contraire de la vérité. Ce sont les Anglais qui sont fantaisistes parce qu'ils ne voient pas les fées. Ce sont les habitants de Kensington [à Londres] qui sont bizarres et farouches parce qu'ils ne chantent pas de vieilles chansons et ne se réunissent pas pour danser des danses étranges. Au fond, les Irlandais ne sont pas le moins du monde curieux ni à part, pas le moins du monde celtiques, au sens courant et populaire du mot. Au fond, les Irlandais ne sont qu'une nation ordinaire et sensée, qui vit la vie de n'importe quelle autre nation ordinaire et sensée qui n'aurait pas été abrutie par la fumée, opprimée par les prêteurs sur gages, ou corrompue d'une autre manière par la richesse et la science. Il n'y a rien de celtique dans le fait d'avoir des légendes. C'est simplement humain. Les Allemands, qui sont (je suppose) des Teutons, ont des centaines de légendes, partout où il arrive que les Allemands soient humains. Il n'y a rien de celtique dans le fait d'aimer la poésie ; les Anglais aimaient peut-être plus la poésie qu'aucun autre peuple avant de vivre dans l'ombre de leurs tuyaux de poêle et de leurs chapeaux en forme de tuyaux de poêle. Ce n'est pas l'Irlande qui est folle et mystique ; c'est Manchester qui est folle et mystique, qui est incroyable, qui est une exception abracadabrante parmi les choses humaines." (Chesterton, Hérétiques, pp. 159-160)

Chesterton me fait l'honneur d'être d'accord avec moi et ce que je dis depuis maintenant des années : notre monde n'est pas désenchanté, il est mal enchanté. Un autre exemple :

"Tous les hommes sont donc ritualistes, mais ils le sont consciemment ou inconsciemment. Les ritualistes conscients se contentent en général de quelques signes très simples et élémentaires ; les ritualistes inconscients ne se contentent de rien, à moins qu'ils ne soumettent la vie entière à un ritualisme presque insensé. On appelle les premiers des ritualistes parce qu'ils inventent et se rappellent un seul rite ; on appelle les autres antiritualistes parce qu'ils en observent et en oublient mille. Et cette distinction entre le ritualiste conscient et le ritualiste inconscient (...) est en quelque sorte comparable à celle qui existe entre l'idéaliste conscient et l'idéaliste inconscient. Il est vain de s'emporter contre les cyniques et les matérialistes : il n'y a ni cyniques ni matérialistes. Tout homme est idéaliste, mais il arrive souvent qu'il n'ait pas le bon idéal. Tout homme est irrémédiablement sentimental ; malheureusement, il s'agit souvent d'un faux sentiment. Quand nous affirmons, par exemple, au sujet d'un homme d'affaires sans scrupule, qu'il ferait n'importe quoi pour de l'argent, nous employons une expression tout à fait impropre, et nous le calomnions considérablement. Il ne ferait pas n'importe quoi pour de l'argent. Il ferait certaines choses pour de l'argent ; il vendrait par exemple son âme pour de l'argent (...). Il opprimerait l'humanité pour de l'argent, mais il se trouve que l'humanité et l'âme ne sont pas des choses auxquelles il croit : elles n'entrent pas dans son idéal. Il possède toutefois un idéal subtil et obscur, qu'il ne violerait pas pour de l'argent. Il ne boirait pas à la soupière pour de l'argent. Il ne porterait pas son frac à l'envers pour de l'argent. Il ne ferait pas courir le bruit qu'il est victime d'un ramollissement du cerveau pour de l'argent. Dans la pratique de la vie quotidienne, nous constatons exactement, en matière d'idéal, ce que nous avons déjà constaté en matière de rites. Nous découvrons que, même s'il existe un véritable danger de fanatisme chez les hommes dont l'idéal n'est pas réaliste, le danger permanent et urgent de fanatisme provient des hommes dont l'idéal est matérialiste." (pp. 223-224)

Pas besoin de commenter, je rappelle juste que Hayek était lui-même idéaliste, et même holiste... Je trouve par ailleurs, dans le recueil de critiques littéraires de Pierre Boutang Les abeilles de Delphes ((Éditions des Syrtes, 1999 [1952], p. 257) un prédécesseur inattendu à Jean-Pierre Voyer et à l'idée fondamentale que "L'humanité est une cérémonie" - sentence dont la phrase de Chesterton que j'ai utilisée pour titre aujourd'hui (Hérétiques, p. 123) est une autre expression -, un prédécesseur inattendu, au moins pour moi, Antoine de Saint-Exupéry, qui écrivait dans Citadelle : " Je ne connais rien au monde qui ne soit d'abord cérémonial."


Et heureusement !


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lundi 19 décembre 2011

Au royaume du porno les hommes invisibles sont rois. (Le sexe..., IV bis.)

Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, I.

Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, II.

Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, III.

Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, III bis.

Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, III ter.

Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, IV.



Pas de photographies, nous allons parler de sexe tout du long (sic !), je ne voudrais pas me substituer à votre imagination...

Revenons au texte d'Evola qui fut l'objet et le sujet de notre dernière livraison. Dans ses précisions sur les paradoxes de l'activité et de la passivité masculines et féminines avant et pendant l'acte, l'auteur de la Métaphysique du sexe écrit :

"Si l'on envisage sous l'angle psychologique le plus intime l'expérience de l'étreinte, on constate que la situation de l'« aimant » s'y répète très souvent : le fait est que l'homme (…) est essentiellement passif, en ce sens qu'il s'oublie, toute son attention étant irrésistiblement captée, comme dans une fascination, par les états psychophysiques qui apparaissent chez la femme dans l'étreinte, et plus spécialement par leurs effets sur la physionomie féminine (…) : et c'est cela précisément qui constitue l'aphrodisiaque le plus intense pour l'ivresse et l'orgasme de l'homme."

Je vous avais promis de nuancer cette idée par un texte de Pierre Boutang, nous y arrivons. Ce n'est pas tant une nuance d'ailleurs, qu'une volonté d'éviter une confusion, à savoir, pour le dire (trop) simplement, la confusion entre désir et plaisir.

Dans son Apocalypse du désir (Grasset, 1979), Boutang s'attarde sur Hegel et l'interprétation que donne Kojève de sa philosophie. Hegel, est, de façon générale, une tête de Turc pour Boutang, et ce n'est pas sa conception du désir, ou celle que lui prête Kojève, qui va réconcilier le disciple de Maurras avec le gras Souabe.

En l'occurrence, mon sujet n'est pas de discuter cette conception, d'autant que même si l'on décide faire confiance à Kojève et à Boutang, on est loin des textes de Hegel lui-même. Le point qui m'intéresse aujourd'hui est l'idée exprimée par Kojève que le désir (au sens large) proprement humain, par opposition au désir animal, est désir du désir des autres. Boutang paraphrase puis commente cette thèse :

"Pour que [le désir] cesse d'être naturel [animal], il faut qu'il porte sur un objet non naturel, donc sur un désir même. (…) La pluralité de désirs encore animaux est donc indispensable à l'apparition de la conscience de soi. Il ne faut plus dire que l'homme serait un animal politique, mais que la politique, les désirs individuels animaux, s'entre-déchirant comme tels, sont anthropogènes, quasi créateurs de l'homme.

Qu'est-ce, maintenant, pour le désir, que de désirer un désir, un autre désir ? A quoi reconnaîtra-t-on cette altérité purement numérique, puisque le même objet sera désiré ? (…) Clairement ce qui se désigne là comme désir coïncide avec ce que l'on a toujours appelé l'envie, invidia, une convoitise haineuse n'émergeant qu'au miroir, et qui, en effet, devient intelligible si l'on suppose la modification du désir initial par le péché. Sans l'éclairement du péché, s'il est « anthropogène », il constitue l'espèce homme en tant que « sale bête », ce qui n'est pas loin de la pensée de Kojève et de son humanité historique comme maladie mortelle de la nature…" (p. 123)

Insistons à fins de clarté sur ce dernier point : on ne peut selon Boutang identifier désir et envie que dans le cadre du péché originel. Le faire comme Hegel/Kojève au sein d'une anthropologie « laïque », ou neutre, revient à une vision trop négative de la nature humaine et du désir humain.

(Il faudrait ici se pencher sur le cas de M.-É. Nabe, sa sexualité et son rapport - ou peu de rapport, justement, au péché. Ne nous dispersons pas...)

Ce qui pourrait permettre de faire la différence entre cette anthropologie hégélo-kojévienne et l'anthropologie de René Girard, elle aussi fondée sur l'envie et la circularité des désirs concurrents. Je dis « pourrait » car je ne me souviens plus si R. Girard lie aussi clairement désir, désir du désir des autres et péché originel. Quoi qu'il en soit, le même problème structurel se pose pour Hegel/Kojève et pour Girard : d'où vient en dernière instance le désir s'il n'est que désir du désir des autres ?

Boutang bien sûr aborde rapidement cette question, et cela va nous ramener à la question du désir sexuel. (Prenez votre souffle, on a fait plus clair que ce qui suit…)

"Kojève allègue, au même niveau, la relation sexuelle, qui ne serait humaine que si chacun ne désire pas le corps de l'autre, mais le désir de l'autre. En bonne logique il faudrait dire « mais le désir du corps de l'autre » ; ce qui s'égalerait à une forme particulière d'érotisme, sans doute devenue très fréquente, où l'être du corps de l'autre, se révélant par son plaisir, est seul capable de procurer aussi le plaisir, pour autant que ce plaisir soit signe, chez l'autre, du désir ; mais du désir d'un corps, c'est-à-dire des sensations qu'il dispense, sans quoi le mouvement est sans fin - ou ne commence pas." (p. 124)

Mettons cela en regard avec l'idée d'Evola :

"L'homme (…) est essentiellement passif, en ce sens qu'il s'oublie, toute son attention étant irrésistiblement captée, comme dans une fascination, par les états psychophysiques qui apparaissent chez la femme dans l'étreinte, et plus spécialement par leurs effets sur la physionomie féminine (…) : et c'est cela précisément qui constitue l'aphrodisiaque le plus intense pour l'ivresse et l'orgasme de l'homme."

Il est regrettable que Boutang ne justifie pas son incise : "une forme particulière d'érotisme, sans doute devenue très fréquente", mais vous voyez ce qui m'intéresse ici. Il est bien évident que dans le désir de l'homme pour la femme il y a anticipation de ce moment où en la possédant (avec des guillemets si vous voulez, un autre jour pour cette question) il va susciter en elle ces transformations si excitantes. Mais l'erreur de la « forme particulière d'érotisme » ici évoquée est de mettre la charrue avant les boeufs : non pas d'inclure dans le désir l'anticipation, même floue, du plaisir que l'on éprouve et que l'on donne, ce qui fait partie du jeu, mais de substituer au désir que l'on éprouve - en l'occurrence, que l'on n'éprouve pas, ou « pas assez » - cette anticipation, pour susciter son propre désir. Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe ; le désir est métaphysique. Ces principes que je vous serine ces jours-ci, la « forme particulière d'érotisme » ne les respecte pas : elle croit que le sexe n'est que le sexe, c'est-à-dire le plaisir ; elle oublie que le désir est métaphysique et à ce titre ne peut être complètement inféodé à l'idée du plaisir. - Et, pour en revenir à notre modèle, si la partenaire de son côté, en plus des formes spécifiques du désir féminin, est sur la même ligne, si elle désire moins, même potentiellement, qu'elle n'attend que son désir s'enflamme au contact du désir de l'autre, désir de l'autre qu'elle prend de moins en moins la peine de susciter, eh bien, soit, oui, le mouvement « ne commence pas », soit il y a de fortes chances qu'il ne débouche pas sur grand chose de convaincant.

Il est difficile de ne pas noter que cette forme d'attente circulaire du désir de l'autre est typique des vieux couples, où le souvenir des étreintes passées, à l'époque du désir spontané, est censé venir au secours d'ardeurs atténuées par l'habitude, le temps qui passe, les séquelles mal gérées des grossesses, etc. Chacun attend plus ou moins que le désir de l'autre s'enflamme, en espérant que ça ranime le sien… Ça peut durer longtemps.

De ce point de vue, la « forme particulière d'érotisme » ici diagnostiquée est peut-être liée à la sexualité conjugale moderne et ses contraintes, elle ne date pas pour autant d'aujourd'hui. Ce qui serait plus spécifiquement contemporain, c'est le rôle de la pornographie dans ce processus. Vous direz que ça m'obsède, et vous n'aurez pas tort : d'une part il y a là un point que je ne parviens pas à résoudre, ce qui m'agace ; d'autre part l'importance du porno dans notre monde est indéniablement un des traits distinctifs de notre civilisation, cela légitime pleinement l'intérêt que l'on peut lui porter.

Écartons d'abord de notre champ d'intérêt tout ce qui relève de l'exploitation, de l'esclavage, plaçons-nous dans l'optique d'un film tourné dans la bonne humeur entre adultes consentants. Ne nous concentrons pas non plus sur la question du caractère masculin des fantasmes mis en scène. Non qu'elle soit inintéressante - elle pose au moins le problème de la différence de la relation entre la vue et le désir chez l'homme et chez la femme -, mais ce n'est pas notre sujet du jour - du reste, je n'ai sauf erreur jamais vu un porno réalisé par une femme, ce qui est une lacune. L'éventuel avilissement de la femme nous rapproche déjà de notre « point ». Pourquoi une fellation serait-elle quelque chose de merveilleux et naturel dans la vie et d'avilissant pour celle qui la pratique à l'écran ? (Notons d'ailleurs que l'on ne dit jamais cela du cunnilinctus, alors qu'ici ce devrait être la même chose.) Certes on peut répondre par le contexte d'ensemble, par les thèmes que précisément nous avons évacués comme étant hors de notre sujet. Mais ne voit-on pas que le noeud du problème est ailleurs ?

Il y a quelques mois, suite à une livraison précédente sur ces sujets, M. Cinéma et moi-même avions brièvement abordé cette question. Je repense par ailleurs à l'évidente différence d'état d'esprit entre Marc-Édouard Nabe et quelqu'un comme le Libre Penseur sur le porno : le premier en fait un éloge explicite dans L'homme qui arrêta d'écrire, le second y voit un des symboles de la décadence occidentale. Ma difficulté personnelle est que quelque chose dans le porno me laisse sceptique, alors que je crois pas être bégueule pour un sou.

Essayons donc avec notre clé du jour, et constatons que le porno repose sur une interaction entre son propre désir - mais c'est un désir vague : « baiser » -, et la vision du plaisir des autres. Interaction d'autant plus efficace, soit dit en passant, que les acteurs eux-mêmes semblent en proie au désir, puis au plaisir (les films les plus excitants n'oublient pas, même avec le peu de finesse du genre, de s'attarder un chouïa sur la montée du désir, les actrices les plus excitantes restent un peu naturelles, même au sein des plus extravagantes acrobaties, même si ce ne sont pas celles qui font les plus extravagantes acrobaties),

mais interaction qui peut déboucher sur la confusion. Le sexe comme la mort ne se peuvent représenter, c'est bien connu, le porno repose sur une identification du spectateur à l'acteur masculin, sur une contemplation de ce que fait l'actrice. De ce point de vue d'ailleurs notons que le genre est rien moins que machiste : la bite de l'acteur n'existe pas, elle est remplacée par celle du spectateur, qui se consume en admiration devant la beauté de la fille et la façon dont elle donne son corps à l'amour… Paradoxe de ce genre où plus l'on en demande à la fille, plus on l'enferme dans un univers de fantasmes masculins parfois humiliants, et plus on l'admire de faire ce qu'elle fait, plus on lui en est reconnaissant, là où l'acteur ne reste qu'un automate, un robot qu'à la limite on ne voit pas.

Reprenons. Ce qui je crois pose vraiment problème dans l'importance qu'a prise le porno dans notre monde, c'est que cette importance est signe d'une confusion entre son propre désir et le plaisir des autres, et qu'elle nourrit donc l'expansion de la « forme particulière d'érotisme » diagnostiquée, à juste titre, par Boutang. Tous problèmes « féministes » mis à part, l'adolescent qui comble sa frustration, l'adulte (mâle ou femelle d'ailleurs) qui oublie un peu les tracas de tous les jours, ma foi, pourquoi les critiquer ? Le problème vient quand on finit par en perdre la trace de son propre désir, à le dissoudre d'une certaine façon dans la vision du plaisir - plus ou moins réel par ailleurs, mais ce n'est pas vraiment le problème - des autres.

C'est cette confusion qui entraîne les effets pervers sur la sexualité, et comme dit Laurent James, sa force subversive, dont je m'entretenais avec M. Cinéma. Il ne faut pas la dramatiser, car le concret de la rencontre avec la fille peut vous remettre les pieds sur terre et vous aider à élaborer en commun quelque chose qui soit lié au désir de chacun, et pas à une scène de film de cul, mais il ne faut pas nier le problème non plus.

(Avant de continuer sur ce registre, une incise : un film raconte toute cette histoire, un film décrit la « forme particulière d'érotisme » qui est aujourd'hui notre sujet, il s'agit bien sûr de Eyes wide shut, avec son mâle qui cherche à nourrir son désir du désir et du plaisir des autres, sa femelle qui, directement branchée sur ses fantasmes, si j'ose dire, a gardé (au moins dans les dernières scènes du film) toute l'essence métaphysique de son désir, et est donc plus à même d'orienter son couple dans une direction humaine. - Encore une fois, il faudrait aller plus loin dans l'exploration de la différence du rôle de la vue dans les sexualités masculine et féminine…)

Vous ai-je raconté déjà cette histoire, je ne sais plus, mais un jeune ami, qui allait découvrir l'amour dans les bras de sa copine, et qui évidemment était surexcité, devint tout flagada - « réfractaire », comme disent les psys - en découvrant la toison pubienne de celle-ci, qui, à l'encontre des filles du X, n'était pas rasée… C'est d'ailleurs intéressant cette question du sexe rasé des filles (qui n'est valable que pour le porno récent : je rappelle d'ailleurs que le porno encensé par Nabe dans L'homme qui arrêta d'écrire est plus celui des années 70-80). Outre qu'elle illustre une différence générationnelle tout de même pas négligeable : pour mon époque, une femme, c'est-à-dire ce qui déclenche le désir, est poilue, ce n'est pas le cas pour celle de mon pote. Et pour une génération antérieure, la femme était poilue aussi au niveau des aisselles… Outre qu'elle illustre cette différence, elle ressort tout à fait de notre propos. Tout lecteur de l'illustre docteur Zwang a appris que la toison pubienne féminine, contrairement à ce que l'on pourrait croire, est signe d'humanité et non pas d'animalité, qu'elle est précisément une des caractéristiques de l'espèce humaine. Il y a donc, dans ce qui semble être à l'origine dû à des causes de l'ordre de l'hygiène, une adéquation en réalité d'ordre métaphysique avec la dissolution possible du désir dans le plaisir qui nous a semblé être un des dangers de l'importance actuelle du porno : cette « dissolution » est un retour à l'animalité, en ce que la sexualité de l'animal n'est pas métaphysique, le sexe pour l'animal n'est pas autre chose que le sexe : il est procréation, comme pour le spectateur du porno il peut n'être que pur plaisir - dans les deux cas, c'est la métaphysique (ou Dieu, d'ailleurs, si l'on veut) qui passe par la fenêtre - pas de bol, la métaphysique, ou Dieu, c'est nous…

Ici, accrochez-vous un peu s'il vous plaît, puisque le plus simple est que je vous expose mon idée en même temps que la façon dont elle m'est réapparue, mais que cette simplicité oblige à quelque complication passagère. Ayant parfois lié libéralisme et retour à l'animalité - par la négation du don / contre-don, par l'insistance sur les besoins... -, je cherchais dans mes archives où j'avais exprimé cette idée, qui va tout à fait, vous l'aurez compris, avec l'expansion de la pornographie en société libérale, lorsque je suis retombé (ici et ) sur une citation… de Kojève, le monde est petit, ou la présentation par mes soins d'une évocation de Kojève par Muray, que voici :

"Muray lie « fin de l'Histoire » selon Kojève, retour de l'humanité à l'« animalité » (selon le même Kojève), et le fait que, je cite, « l'animal, à la différence de l'être humain, se définit de ce qu'il épuise toutes ses possibilités existentielles dans la procréation » . La culture comme échappée de la procréation ?"

La boucle est bouclée, CQFD : on retrouve dans le porno - ou, encore une fois, dans l'importance qu'il a prise et dans les modalités de son expression - ce qui fait le sel du libéralisme : animalité, non-existence du don / contre-don, utilitarisme (je n'ai pas développé, mais c'est facile : tous les discours sur le thème "Je fais ce que je veux de mon corps", qui considèrent ce corps comme une marchandise comme les autres, vont dans ce sens de la perte de la singularité de l'acte)… De ce point de vue, d'ailleurs, il faut bien voir que l'absence totale de l'idée de procréation dans le X (rien que l'évoquer est étrange…) est symétrique avec l'« épuisement des possibilités existentielles de l'animal dans la procréation », là où la sexualité humaine est en tension permanente avec la procréation.

Stop ! Deux liens pour finir (l'un avec une belle photo, je suis quand même pas chien) :

- de la joyeuse sexualité à l'ancienne (découverte via un blog curieux mais qui me compte dans ses favoris…) ;

- une sentence de Muray qui, soit dit en passant, rejoint ce que je disais sur le côté homme invisible de l'acteur porno. Le porno paradoxalement murayen…


Bonne bourre à tous !

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mercredi 28 septembre 2011

"Son silence qui swingue..." (Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, III.)

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Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, I.

Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, II.


"Je pourrais vous noyer sous un Niagara de citations toutes fraîches (...) mais (...) je ne suis pas un citationniste comme la plupart de mes « confrères » hommes de lettres qui pensent dans le crâne d'autrui parce que leur cerveau trop petit a peur tout seul le soir dans le leur..." (Marc-Édouard Nabe, 1998)

"Le monde tourne autour d'un axe métaphysique, dont le sexe est une des principales manifestations." (Arnaud M. Genevois, 28 août 2011)


Après cet indispensable préambule, quelques citations du Oui de M.-É. Nabe (Rocher, 1999). Je me permettrai dans ce qui suit des digressions générales sur l'auteur, mais ai décidé de ne prendre mon matériau que dans ce livre. Je suis loin d'avoir lu tout ce qu'il a écrit, il faut bien se fixer un corpus, et le fait que nous ayons ici à faire à un recueil, où de nombreux et différents sujets sont abordés sur une période de 16 ans, correspond assez bien à mon propre projet. « Projet » qui sera, vous constaterez que c'est logique, exposé en conclusion.

Donc, les citations :

"Il n'y a rien de plus excitant que de faire l'amour / tous les jours avec une femme qu'on connaît et / une seule fois avec une femme qu'on ne connaît pas." (1988)

"Quand la femme de votre vie se métamorphose du jour au lendemain en mère de famille, il y a deux solutions : la tromper ou la quitter. Dans les deux cas, l'erreur est de croire qu'une maîtresse, quel que soit le plaisir qu'on en retire, peut remplacer la quotidienneté avec la femme et l'enfant. Il vaut mieux opter pour la première solution." (1996)

Entre autres choses, Oui est une méditation sur la féminité, notamment celle des hommes, notamment celle des écrivains :

"Lucette, c'est la femme de Céline, c'est-à-dire la féminité de Céline faite femme. La féminité, le cuirassier Destouches au bras fichu n'en manquait pas. Qui insistera sur la féminité inouïe de cet homme qui représente, pour tant de fans grisés et d'ennemis apeurés, la virilité par excellence ? La virilité d'une pensée alourdie d'énormes testicules bibliques. Personne ne semble avoir remarqué que l'écriture même de Céline, hystérique dans son combat contre l'hystérie, touche à l'essence nerveuse de la féminité, qu'il est inspiré essentiellement par ses propres fantaisies. C'est bien cet écho féminin que Céline avait trouvé chez celle qu'il mettait en transe la nuit, pour qu'elle revive ses sensations, afin qu'il en tapisse son cauchemar d'autobiographe maladif, de chroniqueur chronique." (1993)

Plus généralement :

"L'écrivain n'a pas de coeur. Dans sa carcasse pleine de paperasses, il n'y a pas de place pour un coeur, surtout pour un coeur de femme ! Autant le dire ici pour finir : c'est parce que l'écrivain est né avec un coeur de femme qu'il a besoin d'une femme pour le placer en elle. C'est la femme d'écrivain qui garde le coeur de l'écrivain pendant qu'il écrit, c'est-à-dire toute sa vie." (1993)

Ce qui éloigne de certaines formes caricaturales de sexualité / de virilité, pour atteindre une sensualité plus subtile :

"Le lecteur - français surtout - n'est pas powysien du tout. Chez les Anglo-Saxons, il préfèrera Hemingway et ses grosses couilles de chasseur d'éléphants. Toujours la virilité, la pauvre petite virilité, la puérile virilité qui fait que le lecteur ne jouit que si l'écrivain s'exhibe, s'il ouvre son livre comme un imperméable.

Pour aimer Powys, il faut avoir le sens cosmique de l'homme. Savoir s'extasier devant les choses, pas faire des concours de longueurs de bites. Hemingway est content de lui, il bande mais ne jouit pas. Powys sait jouir de tout et par tout. Rien qu'en voyant ! Il a compris tout ce que la contemplation avait d'énergique. Il faut être une tornade de vie pour contempler le monde. La sainte contemplation extatique ne va pas sans l'embrasement du spectacle même qu'elle recouvre. Bientôt, le contemplatif prend feu de joie et l'enthousiasme incendie tout ce qui est beau." (1988)

Soit dit en passant, c'est aussi une définition du désir, et une métaphore sur le désir que l'on peut susciter en la femme que l'on contemple et que l'on désire, que l'on peut (parfois...) amener à « s'embraser »... Mais, donc, nous sommes dans une thématique plus large - toujours à propos de Powys :

"Par excès d'attention (tout ce qui est attentif est d'ordre divin), par jouissance préméditée, l'on traverse le sexe et atteint l'extase."

Notons que cette insistance sur le rôle de l'attention se retrouve chez Simone Weil, qui lui accorde même une grande importance, tout en la considérant certes de façon moins explicitement charnelle que Powys-vu-par-Nabe.

"C'est très actif, la contemplation", répétait Jean-Claude Guiguet. Si s'éloigner du stéréotype viril caricatural que MEN attribue, à tort ou à raison, à Hemingway, peut permettre d'envisager des formes de désir à la fois plus fines et plus générales, le concept de contemplation pousse à s'affranchir de la dichotomie actif / passif. Sans aller nécessairement jusqu'à « embraser le spectacle » contemplé, la contemplation suppose une capacité d'attention, une mise en action d'une forme de passivité et de disponibilité, un entraînement, j'allais écrire une initiation : il est parfois légitime de parler de natures contemplatives, on ne devient pas pour autant attentif et contemplatif d'un claquement de doigts, il y faut du temps et de l'abnégation.

Bref : de même qu'il est abusif d'évoquer la passivité de la femme durant l'acte, se met ici en place un rapport au monde où l'on active sa passivité féminine. Ce qui au demeurant est lié à l'essence de la féminité, si l'on en croit Evola et ses belles pages sur la passivité active des femmes et l'activité passive des hommes. Je vous les retranscrirai un jour (Evola cite T. Burckhardt : "La femme est activement passive, l'homme est passivement actif."), je les signale aujourd'hui pour noter que si MEN critique des catégories caricaturales, des clichés, c'est peut-être pour mieux retrouver, à travers sa propre expérience, des concepts plus anciens et plus riches. Comment j'ai redécouvert la Tradition en suivant ma bite à la trace, ou De la pénétration répétée de vagins accueillants comme moyens de comprendre (enfin) l'oeuvre de René Guénon ? A suivre (avec un clin d'oeil au passage à R. Abellio)...


Le diable est dans les détails

Le Diable se cache dans les détails...


Ceci « posé », revenons à la contemplation. On ne fait pas entrer le monde en soi comme dans du beurre, ni sans qu'il y laisse des traces :

"La dynamique de Massignon, c'est la pénétration. Dieu entre en lui comme un passe-muraille. La porte est close mais l'Aimé entre en l'Amant par l'opération du Saint Amour. Sans violence, mais avec douleur. Dieu, ça fait mal : il suffit d'observer le visage de Massignon, tout crispé par le bonheur d'être pénétré par Sa Grâce, presque blessé par Sa Lumière, lumineux de douleur acceptée, la peau parcheminée par les mille rides coraniques de l'extase, rigoles creusées par les larmes de joie..." (1992)

MEN n'évoque pas explicitement dans ce texte l'homosexualité de Massignon, mais l'enchaînement de ces citations incite à penser que voilà peut-être une des sources de la forme nabienne d'homophilie (quel mot... il faudrait parler d'« homosexualophilie », tant pis) - présente aussi, de façon différente, dans L'homme qui arrêta d'écrire.

Homophilie régulièrement proclamée, mais homophilie, précisons-le immédiatement, comme au service de l'hétérosexualité :

"Autant je déteste les petits pédés bidons qui roucoulent écoeuramment, autant je possède une capacité infinie d'admiration pour les très grands homosexuels. Comme des fois je suis dans une mood d'ours doux, je ne lis que des catholiques (Bernanos, Bloy, Barbey, Simone Weil), j'ai des pulsions d'homosexualité artistique : ne m'intéressent alors que les oeuvres écloses des choux-fleurs les plus épanouis. Une phrase-page de Proust, un sonnet de l'hombre Lélian, un marin peint par Jean Genet, un long livre gai de Gertrude Stein s'impressionnent peut-être plus subversivement sur la chair épaisse d'un hétéro." (1987)

Jouir en tant qu'hétérosexuel de l'homosexualité, du fait que l'homosexualité, bien qu'à certains égards incompréhensible, existe, c'est enrichir son hétérosexualité en s'incorporant cette homosexualité - et ne peut bien sûr se faire avec profit qu'à partir des « très grands homosexuels », les énergiques, les non refoulés (MEN n'a que sarcasmes pour les pédés non assumés : ils sont comme un gâchis de leur propre énergie vitale).


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S'incorporer, cela ne veut certes pas dire devenir pédé : Nabe a toujours nourri son énergie de celle des autres (et réciproquement - et, aussi, au contraire), il a ainsi, tout simplement, accueilli la puissance vitale des « très grands homosexuels » - et notamment des hyperactifs Pasolini et Fassbinder. Mais il y a par ailleurs comme un travail de MEN, dans ses livres comme dans ce qu'il nous dit de son existence, et cela se lit aussi dans le texte cité plus haut sur Céline, pour séparer la féminité de l'homme de ses virtualités homosexuelles.

C'est peut-être ici Weininger - qui, lui, s'était entarlouzé - qu'il faudrait évoquer, en tout cas le Weininger utilisé par Evola dans sa Métaphysique du sexe.

Evola ramène à la problématique de la Tradition. Rapprocher Nabe de celle-ci, c'est une marotte de Laurent James, qui à ma connaissance n'a jamais systématiquement creusé le sujet. Je n'ai pas ici la compétence pour intervenir, le risque est grand notamment de donner une vision schématique de « la » Tradition du point de vue de la métaphysique du sexe. Peut-être est-il donc plus sage de se contenter d'essayer de situer ici Nabe dans une certaine histoire de la modernité. Si celle-ci consiste en un effacement progressif des frontières traditionnelles, elle a aussi provoqué, dans le domaine de la famille et de la sexualité, notamment féminine, investi en masse par les curés au XIXe siècle (c'est notamment la thèse de P. Boutang), elle a provoqué un fétichisme de ce qui pouvait rester de frontières. On sait que la fin du XIXe siècle fut à la fois une période où la différence des sexes est exaltée, avec de bons et de mauvais côtés, et une « Belle Époque » de tarlouzerie. Proust et Wilde ont expliqué (et vécu) tout cela. Schématiquement, Weininger, dont il faut rappeler à quel point il fut populaire à son époque, Weininger, moderne torturé, homo plus ou moins refoulé, éprouve en lui cette distorsion entre ce brouillage des frontières et cette exaltation de ces mêmes frontières, et poursuit un travail théorique général qui lui permettrait de comprendre comment on en général et lui-même en particulier en sont arrivés là. Nabe, c'est, sinon le contraire, tout autre chose : alors que notre époque a cessé non seulement de sacraliser la différence des sexes, mais même d'y croire, il peut savoir qu'il y a du masculin et du féminin en lui, ce qui lui permet d'éviter les caricatures viriles à la Hemingway, tout en restant, à l'encontre d'une époque qu'il a jugée un jour fondamentalement « homosexuelle », conscient de la différence des sexes et, faut-il le préciser, bien décidé à en jouir.

(Je vous suggère tout ça à partir de ce que j'ai lu de Nabe et de ce qu'il nous raconte, mais après tout, qu'en sais-je ? Il a peut-être besoin de se faire enculer de temps à autre...)


Aller plus loin dans cette direction impliquerait à la fois des considérations particulières sur le christianisme de MEN, et générales sur les rapports entre paganisme, christianisme, Traditions... - Vous le constatez, ce qui devait être une parenthèse sur l'homophilie nabienne a conduit à des questions nettement plus vastes. Ainsi que ma brillante sentence mise aujourd'hui en exergue l'indique, il est impossible de rester sur le plan de la « stricte » sexualité. Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que nous nous trouvions ici au croisement de nombreuses préoccupations nabiennes.

Et d'abord bien sûr le concept du Christ : en tant qu'acteur de la Passion, le Fils du Père se pose là lorsqu'on évoque les rapports dialectiques complexes de l'activité et de la passivité, auxquels il nous faut maintenant revenir. Et si M.-É. Nabe peut reprocher à S.W. de voir le Christ partout "sauf dans la Bible", il n'est pas le dernier, au fil des textes qui composent Oui, à construire des figures christiques de tous horizons : Massignon donc, mais aussi Gandhi, Charlie Christian, Che Guevara...

Mais qui dit le Fils du Père dit le Père - ici aussi MEN sort des sentiers battus :

"Pas plus que Powys, je ne vois dans le monde un Dieu unique, mais un rythme unique, un swing universel qui fait tout danser (« Si ça ne swingue pas, qu'est-ce que cela veut dire ? ». Duke Ellington / Stéphane Mallarmé). (...) La particularité du monde, à mon sens, est qu'il y a du divin swinguant mais pas de Dieu. L'absence de Dieu est peut-être ce qu'il fallait pour que la Déité soit si fort présente. Ne pas vivre sans Dieu, mais avec l'absence de Dieu, son silence qui swingue, son manque, son trou !" (1988)

Plus de vingt après, l'auteur soutiendrait-il toujours cette thèse, je l'ignore. L'important pour l'heure est qu'il l'ait un jour exprimée.

Il faut user ici, quoiqu'avec prudence, d'un terme qui appartient au lexique de la sexualité, le masochisme. Le piège des termes ainsi connotés est de rabaisser quelque peu, volontairement ou non, le sujet que l'on évoque. Il est pourtant d'autant plus difficile de les éviter que l'on cherche précisément à mettre en rapport des considérations morales et des questions d'ordre sexuel.

On ne peut en tout cas que constater que, explicite dans le texte relatif à Massignon cité plus haut, le masochisme imprègne les trajectoires des figures christiques présentes dans Oui comme de celles de la plupart des artistes qui y sont évoqués. Et que dire du Christ lui-même, s'il jouit à sa façon sur la Croix, à la fois du « divin swinguant » et de « l'absence de Dieu » !

MEN sait que tout cela le concerne au premier chef et peut noter incidemment, en racontant une découverte impromptue à Tanger :

"Je ressens devant cette étrange architecture une émotion pleine de misère et de joie telle que mon atroce adrénaline sait en huiler." (1995)

Mais l'important n'est pas ici l'individu Nabe ou sa psychologie. L'important est sa conception paradoxale d'un « swing universel qui fait tout danser » mais que l'on n'atteint pas comme ça, que tout le monde n'atteint pas, et qui agirait plutôt comme la grâce. Le vent (Heil Gilbert-Lecomte !) ou l'Esprit, ou le « swing universel » souffle où il veut, la grâce pour un individu est de se trouver dans ce souffle, porté par ce souffle, connecté à ce souffle. Le pire étant que, comme il est dit à propos de Massignon, « Dieu, ça fait mal ». La grâce est un présent, mais pas franchement un cadeau ! (Où l'on retrouve Simone Weil...)

Ce qui aboutit évidemment à une esthétique paradoxale, qui me semble-t-il attire moins d'ordinaire l'attention du lecteur des livres de Nabe que les dézinguages et règlements de compte dont on jouit si facilement.


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Oui est parsemé d'analyses d'oeuvres qui essaient de se construire sur une sorte de libération permanente de soi-même et/ou de son travail par le vide. Si les digressions nabiennes sur la sexualité aboutissent rapidement à s'éloigner des catégories habituelles actif / passif, en tout cas à les dialectiser et les enrichir, il y a de même un va-et-vient permanent entre création et destruction (et bien sûr auto-destruction) chez les artistes évoqués dans ce recueil, pour différents qu'ils soient : Barraqué, Parker, Monk, Lautréamont, Gilbert-Lecomte, Fassbinder... Non que MEN nie leurs différences, il s'en faut, je n'évoque pas ici un schéma de lecture, appliqué à tort et à travers, une seule clé de lecture qui serait censée ouvrir toutes les portes : je décris un angle de vue. Un penchant pour ceux qui ont plus de force vitale que les autres mais qui l'ont retournée contre eux-mêmes, ou plutôt qui ne peuvent utiliser cette force vitale à certains égards insupportable qu'en la retournant aussi contre eux-mêmes, et ce justement pour nourrir cette force qu'ils portent en eux mais aussi s'en libérer... Ceci pouvant bien sûr se retrouver dans leurs rapports avec leurs proches - c'est abondamment chroniqué dans les livres de MEN lui-même depuis le Régal. J'ai employé le mot « nourrir » : c'est du côté de la dévoration, de l'autodévoration, du cannibalisme, de la digestion, de la satiété, de l'appétit, que l'on devrait ici chercher des modèles de description. (On pourrait d'ailleurs émettre l'hypothèse que si notre auteur a peu de curiosité pour la nourriture, c'est parce qu'il s'alimente surtout des relations humaines.)


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Je ne prétends pas qu'il n'y a que ce genre de phénomènes qui intéressent M.-É. Nabe, dans la vie comme dans l'art : j'attire votre attention sur un souci qui m'a paru imprégner une bonne partie des textes, écrits au fil des années, qui composent Oui.

Il est clair en tous cas que ces étranges équilibres instables, équilibres métaphysiques, puis sexuels et artistiques, ne peuvent mener qu'à une politique paradoxale. Le texte sur Che Guevara (1997) est à cet égard explicite :

"Devant l'évidence de l'échec de la révolution, il s'est lancé dans la révolution de l'échec. C'est une des plus belles, et la seule qui puisse réellement changer quelque chose en ce monde. Lorsque les hommes abandonneront, avec leur orgueil et leur ambition, la soif de gagner (de l'argent comme du temps), peut-être des victorieux-nés comme Ernesto Che Guevara accepteront de ne pas échouer à ce point."

Mais la leçon tirée de l'oeuvre des Marx Brothers me semble plus générale :

"Collabo de lui-même, traître à ses propres principes par principe, et de façon compulsive, un frère Marx est avant tout un barbare qui foule aux pieds, avec une hargne gracieuse, la possibilité d'avoir même un pouvoir sur lui-même. Les Marx Brothers détruisent le monde autour d'eux pour s'ensevelir dessous. Un peu comme Samson qui fait s'écrouler le Temple des Philistins, quitte à être écrasé comme les autres sous les lourdes pierres. L'ambiguïté biblique de Chico, Groucho et Harpo n'est plus à démontrer. Ce sont des personnages de l'Ancien Testament projetés dans le monde américain que leur anarchisme biblique dévaste. On ne fout pas la merde à ce point-là sans être conscients que la merde est sacrée." (1998)

- Vous le constatez comme moi, c'est un exemple typique des schémas de pensée que j'ai essayé de décrire dans cette note. Je la conclurai en précisant brièvement ce qui m'a poussé à la rédiger. Il ne s'agissait au départ que de mettre en relation entre eux certains des thèmes qui traversent Oui, que je viens de lire. Cela s'est transformé petit à petit en un texte assez général sur M.-É. Nabe, à mesure qu'il m'apparaissait que ces thèmes relevaient d'une structure souvent proche. Dans le même temps, émettre ces hypothèses, de portée plus vaste que je ne le supposais à l'origine, m'a permis de comprendre les deux raisons pour lesquelles, si Nabe est un auteur que j'évoque régulièrement depuis des années, je n'avais jamais jusqu'ici rédigé un texte à lui entièrement et spécialement consacré. (Ce qui d'un certain point de vue n'est pas si étonnant : je n'en ai finalement écrit qu'un seul sur Jean-Pierre Voyer, et celui sur Simone Weil attend toujours...)

La première raison, je la connaissais déjà, c'est l'immensité du corpus. Nabe n'est pas John Ford, d'accord, mais son oeuvre est quand même abondante, au point que l'on ne sache pas toujours par quel bout la prendre. Il est donc logique que ce soit finalement un ensemble de textes disparates qui m'ait procuré une ouverture par où je me suis glissé.

(Il serait d'ailleurs un peu malhonnête de ne pas signaler que ce corpus est aussi irrégulier. Même si, d'un côté, j'ai toujours pour principe de ne prendre chez un auteur que ce qui m'intéresse sans m'attarder sur ses éventuels défauts, d'un autre côté je suis comme beaucoup, je pardonne plus aisément leurs moins bonnes oeuvres aux classiques qu'aux auteurs contemporains. Les premiers ont définitivement fait leurs preuves, on n'imagine pas un amateur de Tolstoï rappeler en permanence que Résurrection est raté (?), un spécialiste de Balzac ou Hugo signaler régulièrement qu'ils « n'ont pas écrit que de bonnes choses »... Dans le cas de MEN, ce n'est pas un livre particulier qui me choque ou me déçoit, c'est sa tendance récurrente à la facilité qui peut m'irriter de temps à autre.)

Mais la deuxième raison est plus intéressante. L'oeuvre de Nabe participe entre autres de l'élaboration du personnage littéraire (romanesque serait réducteur, mais y est inclus) Nabe (ce qui, soit dit en passant, fait que je l'appelle parfois "Nabe" tout court, alors que j'ai plutôt pour principe de rappeler les prénoms des vivants). Cela nous ramène évidemment aux structures activité / passivité, création / destruction que j'ai évoquées tout au long de ce qui précède, et que l'on retrouve d'une certaine manière dans les rapports fictif / réel qui sont un des grands thèmes de son oeuvre comme une des fondations de son esthétique, avec toutes les questions du type « parler de soi pour sortir de soi », etc. (De ce point de vue d'ailleurs il est évident que le Journal devait être publié.)

Du coup, lorsqu'on écrit sur MEN, on sent bien que, même si l'auteur ne vous lira pas nécessairement, ce que l'on soutient sera, tôt ou tard, d'une façon ou d'une autre, positive ou négative, consciente ou inconsciente, intégré à son oeuvre. Ce qui n'est pas vrai au même degré de tout auteur contemporain, même si Nabe n'est pas le seul à se mettre en scène dans ses livres et à se préoccuper de ce que l'on dit de lui. De plus, si, donc, on sait que même à une toute petite échelle on participe au travail de l'auteur, on est aussi en concurrence avec celui-ci, puisqu'il passe son temps, ou une bonne partie de celui-ci, à raconter sa vie et la façon dont elle est perçue par les autres, avec nécessairement quelques longueurs d'avance sur vous. Là encore, ceci dépasse le cadre habituel des rivalités entre un auteur et ceux qui essaient de le comprendre, de lui imposer leur vision de son oeuvre.

Et vous l'aurez compris, si je vous raconte tout ça, ce n'est pas seulement parce que j'imagine que d'autres lecteurs de Nabe peuvent s'y reconnaître, c'est parce que cela me semble dû aux caractéristiques de son travail.


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samedi 29 janvier 2011

Chiné ça l'autre jour...

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Ach, c'était le dernier qui me manquait, c'est triste une collection qui finit...

Quelques beautés pour le plaisir :

"La publicité est la chose du monde la plus belle, plus belle encore qu'un million de dollars, car elle est ce qu'il y a de beau dans un million de dollars. La publicité est une révélation plus haute que l'art et la philosophie car elle est ce que révèlent l'art et la philosophie. La publicité est la victoire sur les chimères, la nouveauté éternelle, la règle dont gémit le chaos, le sujet de la conciliation, l'échange maîtrisé, la situation construite. Elle juge de toute chose. Elle est amas de certitude, la gloire de l'univers. La publicité est un fleuve majestueux et fertile. La théorie est la tempête, le Hegelsturm. La théorie doit avoir pour but la publicité."

"Pour certains praticiens des grotesques sciences humaines, le passé est censé expliquer le présent. Ceci n'est que l'aveu masqué de leur impuissance à comprendre le présent. On ne fréquente pas impunément l'université. Le secret de la société moderne n'est pas dans les sociétés archaïques ou les sociétés animales, mais la société la plus moderne est le secret révélé des sociétés archaïques ou animales. De même, le fait que l'animal échange ne signifie pas que l'homme soit bestial, mais au contraire que l'animal est humain. Contrairement à l'idée bien répandue et fausse, le fait que l'homme connaisse l'échange sexué ne signifie pas que l'homme soit bestial, mais bien que l'animal est humain dans ce rapport. Les déterminations qui distinguent l'animal de l'homme sont les déterminations de l'homme lui-même. L'homme est la vérité de l'animal, l'animal vrai. Le genre humain est le genre de tous les animaux. Ainsi l'homme est-il plus animal que l'animal puisqu'il est l'animal vrai, et la publicité est-elle plus universelle que l'univers puisqu'elle est la vérité de l'univers, l'univers vérifié, l'univers fondé, l'univers supprimé.

L'ethnographie ne peut fournir des idées à ceux qui n'en ont pas. Comment des misérables qui ont renoncé à tout espoir de richesse, qui n'ont critiqué dans leur vie aucun des aspects de notre monde trivial et se sont accommodés de tous, pourraient-ils concevoir la richesse. Lorsque la société moderne est incapable de comprendre une société ancienne, c'est simplement qu'elle est elle-même trop archaïque et n'a pas produit un degré suffisant d'abstraction, d'absence, de rareté. L'ethnographie ne peut être que la pierre de touche de la science de la publicité et ne peut en aucun cas fournir le principe de cette science. (...)

Tant que l'on persistera à voir dans le sauvage archaïque un enfant de la nature insouciant et paresseux, qui évite dans toute la mesure du possible de s'employer à une tâche et de se donner du mal, qui attend que lui tombent mûrs dans la bouche des fruits qu'une nature tropicale féconde lui dispense avec générosité, on s'abusera, et on restera incapable de saisir les motifs qui l'inspirent et les buts qu'il poursuit quand il se lance dans une expédition Kula, ou dans toute autre entreprise. Bien au contraire, la vérité est que le sauvage archaïque peut travailler, et en certaines occasions travailler effectivement très dur et de façon systématique, avec endurance et volonté, et qu'il n'attend pas pour le faire d'être contraint par des besoins urgents. Il suffit de lire quelques pages de Malinowski pour saisir immédiatement la grandeur de ces Papous qui se livrent explicitement à la pratique de l'humanité au péril de leur vie, et pour comprendre que le seul mobile de leur travail est - apodicticité du bonheur - le pur plaisir de la suppression du travail, la pratique de l'échange et de la publicité. On ne peut qu'être saisi de respect pour la science de ces sauvages qui connaissent que le travail devient humain quand il est supprimé, que le travail humain est le travail supprimé et que la publicité est le seul travail digne de l'homme. En opposition à la profonde misère du riche moderne, on admire la grandeur du riche chef papou qui dépense en publicité toutes ses ressources." (1975, pp. 46-47 et 52-55)

Le riche moderne en a d'ailleurs quelque intuition, si l'on se fie à son côté de plus en plus « ostentatoire », comme on dit de nos jours, mais il ne comprend pas que cette ostentation est vide de sens dans une société que par la pratique effrénée de l'enculisme il a lui-même contribué à vider de sens. Bien fait pour sa gueule.

C'est une question que je me pose, pas une fin de non-recevoir, j'ai déjà dû évoquer cela quelque part, mais je me demande si le fait que je ne sois pas plus attiré par l'oeuvre de Guénon, alors que je sens son importance et que la plupart des auteurs du XXe siècle qui m'intéressent ont subi de façon plus ou moins directe son influence, est que l'on a du mal à y caser les Sauvages. Maurras écrit sur eux des bêtises aujourd'hui dépassées, mais à la limite, Mauss et Malinowski aidant, on peut les intégrer à ses théories. Avec Guénon cela semble plus difficile - mais si je dis moi-même ici une connerie, nul doute que quelqu'un me corrigera...


Quoi qu'il en soit, on complétera ces brillantes variations sur le thème majeur : "L'humanité est une cérémonie", par cette phrase de Pierre Boutang dans son commentaire du Banquet : "Tout désir est spirituel" (la phrase exacte est : "Le désir, tout désir, est donc spirituel à sa manière" ; Hermann, 1972, p. 137), qui me semble s'appliquer à l'échange - et notamment à l'échange sexué. - A suivre, avec plaisir...


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- En clin d'oeil au Duc de Trèfle, c'était l'occasion ou jamais...



L'humanité est une cérémonie !

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dimanche 16 janvier 2011

Turpitudes humaines... Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », II.




(Première partie.)


Je sais bien que nous sommes en période de crise, que des choses-très-graves peuvent se produire dans les mois à venir, que beaucoup de Français en bavent : tout cela est vrai, mais tout cela n'est pas toute la vérité, qui est, on y revient toujours, que l'humanité est une cérémonie, que l'humanité fait avec du sacré, du rituel, du jeu, du ludique. Bien sûr, on peut considérer que les différences culturelles ou religieuses ne sont pas importantes, que nous sommes tous pareils, avec deux bras et deux jambes, etc., et tous destinés à crever - mais à ce compte, rien n'est important, et on se fait chier comme la mort, justement. Je vous citais l'autre jour la phrase de Cioran : "Il faudrait renoncer à porter un jugement d'ordre moral sur qui que ce soit. Personne n'est responsable de ce qu'il est ni ne peut changer de nature. Cela est évident et tout le monde le sait. Pourquoi alors encenser ou calomnier ? Parce que vivre, c'est évaluer, c'est émettre des jugements, et que l'abstention, quand elle n'est pas effet de la lâcheté, exige un effort épuisant." Vivre, c'est évaluer, comparer, s'engueuler, s'amuser. Très généralement et très simplement : les choses sont à la fois importantes et pas importantes, et il faut en prendre son parti. Ce qui signifie : n'arrêter l'engueulade sous prétexte que tout cela n'a finalement que bien peu d'importance… ce sont là turpitudes humaines qu'un peu de sable efface… ne doit se faire qu'au dernier moment ou en tout cas le plus tard possible. Il est sain de prendre du recul, mais on ne peut tout le temps avoir le point de vue surplombant de Dieu ou indifférentiste du saint.

Poussons jusqu'au bout, afin que notre position soit claire par rapport à l'esprit représenté ici selon nous par Alain Soral et Égalité et réconciliation : s'entretuer ou se bouffer le nez entre communautés pour faire plaisir à certains riches-qui-le-sont-déjà-trop-et-qui-veulent-le-devenir-encore-plus, oui, il y a là quelque chose de déprimant et qui justifie que l'on fasse des efforts pour éviter que la situation ne s'envenime encore… Mais il faut bien garder à l'esprit que même sans les « professionnels de la domination triangulaire », pour reprendre une expression d'A. Soral en l'appliquant, pour notre part, à tous ceux qui veulent diviser pour régner, même sans eux, les gens s'engueuleraient, se fâcheraient, et heureusement ! - En revanche, et c'est ici que nous rejoignons cet « esprit », on peut penser qu'ils le feraient de manière plus policée, au moins la plupart du temps, et cela vaut effectivement que l'on se batte dans cette direction. Ceci sans compter que faire un peu chier les puissants, qui à l'heure actuelle ne sont que des sous-merdes enculistes donneuses de leçons, fait du bien au moral.

Dit autrement : cela ramène à la surface cet argument de Wittgenstein, que j'avais fait jouer contre Castoriadis, sur la part d'hypocrisie et de jeu (au sens ludique, au sens aussi où l'on dit qu'il y a du jeu, dans un noeud par exemple : une marge de manoeuvre) dans les croyances humaines : "Il est vrai de dire qu'une certaine hypocrisie joue là-dedans un rôle dans la mesure seulement où, d'une manière générale, elle est facile à voir dans presque tout ce que font les hommes." - Cela peut sembler contradictoire avec ce qui précède, cela ne l'est pas, cela signifie simplement que, selon Wittgenstein, les gens savent bien, quelque part, que « les choses sont à la fois importantes et pas importantes » - et on ajoutera qu'ils savent que les gens le savent - quitte à l'oublier de temps à autre. (Qui a visité un marché à l'ancienne (je pense de mon côté à la Sicile) verra ce que cela veut dire : ça gueule de partout, avec un certain sourire en coin, on n'est pas dupe… et en même temps la violence peut surgir quand au cours d'une négociation l'une ou les deux parties prenantes se mettent à être dupes, dans l'instant.)





Dit encore autrement : ce n'est pas parce que l'on ne veut pas adopter la position de l'esthète décadent qui regarde les destructions et massacres autour de lui avec une certaine joie misanthrope, ce n'est pas parce que l'on essaie d'éviter que des massacres « gratuits » aient lieu, que l'on peut ignorer d'une part la potentialité de l'humanité à se massacrer, d'autre part qu'il est heureux, qu'il est sain, que l'humanité ait cette potentialité, même s'il est effectivement souhaitable qu'elle ne l'actualise pas trop souvent. Je retrouve encore une fois, et ce n'est pas un hasard, la phrase de Bataille, "Il faut le système, et il faut l'excès". Il faut les travaux et les jours, les cycles, la paisible humanité, la transmission, tout cela est magnifique à sa manière et ce n'est pas moi qui cracherai dessus, mais il faut aussi, et il le faut pour que « tout cela » soit magnifique, que l'humanité soit aussi capable d'excès, de tentatives extrêmes et gratuites - bêtes si l'on veut - et si l'humanité en est capable, il est inévitable qu'elle (se) le prouve par intermittences.

Citons encore Cioran : "Vu l'autre jour Mourir à Madrid, le film sur la guerre civile fait d'extraits et de commentaires. - Ce déploiement de cruauté, de rage des deux côtés, ces exécutions sommaires, quel spectacle insensé, et ce qui est plus grave, gratuit ! Car tout cela paraît être conçu pour l'amusement du Diable. Et encore ! Si on voyait sur un écran le défilé des nations, c'est-à-dire une doublure de l'histoire universelle, n'éprouverait-on pas la même impression d'inutilité, de démence vaine et pitoyable ?"

Là encore : c'est vrai, c'est très vrai, ce n'est pas toute la vérité (et Cioran d'ailleurs le sait). - Ce que j'écris d'autant plus tranquillement qu'à titre personnel je suis pacifique, pas bagarreur pour un sou, que j'ai eu très peu de contacts dans ma vie avec la violence, et que si je sais que c'est un manque, c'est un manque que je ne fais aucun effort pour combler…


D'une certaine façon, et malgré tout ce que je viens d'écrire, la querelle Nabe-Soral n'est que le reflet d'une différence de positionnement dans le combat politique. Si Nabe ne parle qu'en son nom propre, Égalité et Réconciliation reste un mouvement politique, et à ce compte se doit d'avoir des objectifs, de donner des directions : qu'il y ait ou non de temps à autre des retours de stalinisme chez son chef est secondaire par rapport à ce fait qu'il doit maintenir une certaine unité de principes et d'action. Mais cela ne fait que renvoyer à des différences de personnalité, rappelées par A. Soral lui-même lorsqu'il explique se situer spontanément du côté du « nous » plutôt que du côté du « je » (dichotomie par ailleurs discutable puisqu'il s'agit aussi de savoir ce que peut encore être un « je » à l'heure actuelle, mais dichotomie claire par rapport à ce qu'il veut dire). Et si le point qui a fait surgir cette différence est le 11 septembre en particulier et la question du conspirationnisme en général, c'est parce que M.-É. Nabe est dans une position qui lui permet d'accepter l'incertitude (ce qui ne l'empêche pas d'avoir une opinion assez arrêtée sur le sujet), et que cela est plus délicat pour A. Soral.

Cet angle de vue « à la Bourdieu » ayant été envisagé, essayons de synthétiser tout ce qui précède. Encore une fois, l'important n'est pas tant de critiquer Emmanuel Beau de Loménie ou Alain Soral et d'avoir ou non raison contre eux, que de cerner les limites de ce qui sous-tend leurs diagnostics. La difficulté est à la fois de marquer ces limites et de montrer l'importance actuelle d'un mouvement comme Égalité et réconciliation, en tout cas de son esprit. J'ai parlé la dernière fois de « matérialisme sous-jacent » et d'« égalitarisme prosaïque ». Si la première expression me semble claire, la deuxième peut nécessiter quelques précisions, faciles maintenant à apporter. La vie est inégalitaire est un lieu commun que l'on peut accepter à condition de ne pas le prendre dans le sens de sa vulgate darwino-spencéro-nietzschéo-spenglerienne-vae-victis : la vie est inégalitaire parce que les gens souhaitent qu'elle le soit, parce que Vivre c'est évaluer (ce qu'en tant que polémiste A. Soral ne risque pas d'oublier…). L'« égalitarisme prosaïque » qui me gêne ici, c'est celui qui oublierait que les gens veulent de l'inégalité parce qu'ils veulent de la différence et qu'ils ont raison de vouloir de la différence. - Et en même temps, il est difficile de nier que nous sommes dans une période de forte application du principe « diviser pour régner » et que cela peut avoir des conséquences dommageables pour de nombreux Français - comme par hasard pas les plus riches ni les mieux protégés. De ce point de vue, tout ce qui peut rappeler à quel point certains dés sont pipés est bon à prendre. Ce qui est un peu court, c'est de croire, comme semble le faire Beau de Loménie dans le texte que j'ai retranscrit la semaine dernière, que cela suffit, ou même que cela soit un préalable indispensable. "Le premier travail de la reconstruction sera métaphysique", "La réalité objective n'est pas de nature matérielle", on ne sort pas de là : c'est parce que l'enculisme diminuera qu'il lui sera moins facile de piper les dés, en l'occurrence d'utiliser à son profit ce qui reste de culture religieuse à l'humanité, ce qui est quand même un comble. (Au passage, je ne ressens pas le besoin d'analyser pour elle-même la thèse gauchiste-extrême comme quoi la religion a toujours été utilisée par les puissants pour niquer le peuple, vous voyez bien ce que je peux lui reprocher.)

Ne serait-ce d'ailleurs que pour ça, on souhaiterait que le 11 septembre ait bien été ce que nous avons d'abord cru qu'il était, une attaque à la fois matérielle, symbolique et métaphysique contre le Centre mondial du commerce, et non pas la mise en scène de cette attaque par des professionnels de la scénarisation et du symbole publicitaire. On souhaiterait que le génie symbolique (en partie médiatique, oui, bien sûr, mais qu'y faire ?) ait été du côté des non-enculistes (quoi que l'on pense d'eux par ailleurs). On le souhaiterait sans enthousiasme excessif, en se disant que c'est toujours ça. - L'avenir peut-être le dira…


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