jeudi 2 février 2012

Mon logos dans ton cul.

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(Quelques ajouts et compléments le 4.02.)


Soral-Nabe, épisode 25… Je découvre avant de commencer à rédiger ce qui suit les remarques de Laurent James, relatives aux aspects proprement politiques de la question, remarques que pour l'essentiel je partage. - C'est quelque chose que j'avais déjà remarqué, sans que cela me gêne trop, chez A. Soral : à force de vouloir ne pas être dupe, à force de toujours vouloir avoir une longueur d'avance sur l'adversaire (ou sur ses rivaux dans le champ de la contestation anti-système, comme dirait Bourdieu…), on prend le risque de ne jamais se tromper, on prend le risque de ne jamais prendre le risque de se tromper : en fait, on se met dans une situation où l'on n'aura jamais raison - même si, éventuellement, on avait raison. Comme l'écrivait en substance J.-P. Voyer, seul celui qui a prouvé qu'il était capable d'être méchant peut (éventuellement) être qualifié de gentil : seul celui qui prend le risque de se tromper peut (éventuellement) avoir raison.

Comme me semble-t-il Laurent James, lorsque j'écris ceci, je vise A. Soral et plus que lui : je critique surtout des tendances, des virtualités, des conséquences sur les soraliens - si A. S. était toujours justiciable de telles remarques, j'arrêterais de le suivre, tout simplement.

En revanche, le point sur lequel je voulais apporter ma petite pierre au débat concerne effectivement Alain Soral lui-même. Laurent James l'évoque en passant : "Seul un écrivain a le droit de mépriser le style d’un autre écrivain.", écrit-il en une phrase qui a plus l'air de s'appliquer aux soraliens du net qu'à A. S. lui-même - mais que je lui appliquerais quant à moi volontiers. Dans le dernier entretien du président, celui-ci reproche en effet à M.-É. Nabe, s'il voulait écrire un roman sulfureux, de ne pas s'être intéressé aux réseaux pédophiles de l'oligarchie, plutôt que d'aller en quelque sorte cracher sur la tombe, ou du moins tirer sur l'ambulance, de quelqu'un qui se contentait de « tirer des putes ».

Oublions que dans l'affaire DSK (que d'initiales !…) il ne s'agit pas de tirer une pute, mais d'un possible viol, il n'en reste pas moins que A. Soral dit ici une belle connerie. Pour le démontrer, il faut préciser tout de suite que d'un côté le « président » a quelques carences dans la compréhension de la littérature, et que, d'un autre côté (qui, en fait, est justement le même), son partage binaire entre lui le citoyen politique actif et « Nabe-le-littéraire », est tout simplement faux. Pas tant le concernant lui, Alain Soral, mais relativement aux bons écrivains en général, et en l'occurrence Marc-Édouard Nabe. Soyons clairs : si l'on se contente de dire qu'A. Soral n'a pas assez bien compris ce qu'était la littérature (ce que, soit dit en passant, certaines remarques ridicules sur Proust il y a quelques mois tendaient à montrer, je lui garde un chien de ma chienne depuis…), on prend le risque d'accréditer le dispositif que le chef d'E&R a mis en place, qui vise à rejeter MEN et autres dans l'abstraction littéraire-bourgeoise, et donc de s'entendre répondre que oui, bien sûr, il ne s'agit pas d'être « littéraire », que c'est dépassé, mais d'être efficace, en prise sur la réalité, etc.

(Ajout le 4.02. Je reviens sur cette question de l'appréhension littéraire ou romanesque du monde comme « dépassée » en fin de texte.)

Est-il possible d'écrire une grande oeuvre littéraire sur les réseaux pédophiles de l'oligarchie ? A priori, pourquoi pas, impossible n'est pas littérature. Est-ce que ça a déjà été fait ? Pas à ma connaissance - on ne va tout de même pas ranger Sade dans cette catégorie, et même si on le faisait ça ne donnerait pas un corpus très étendu. Prenons le problème par le versant de L'enculé : il me semble que ce qui a intéressé MEN dans cette histoire est la thématique du désir, de sa force - de sa violence - qu'est-ce, pour une femme surtout, de consentir au désir de l'autre ? Séduction, consentement, effraction, viol, où sont les frontières ? Thématique classique, qui dans l'affaire DSK s'est doublée d'un déballage pour le moins retentissant. Sans doute est-ce justement cette rencontre entre l'intimité des pulsions et le retentissement mondial des faits qui a donné naissance au projet de L'enculé. D'où, j'ai déjà insisté sur cette idée à la lecture du livre comme plus récemment, les liens intéressants et ambigus entre l'auteur et le narrateur-personnage principal du roman - ambiguïté qui semble passer au-dessus de la tête d'A. Soral ou en tout cas lui sembler de peu d'intérêt.

(Ajout le 4.02. Ce paragraphe est assez alambiqué. Ceci est peut-être en partie dû au fait que je n'y ai pas pris la peine de rappeler une évidence, à savoir que si ce qu'Alain Soral demande est un roman dénonciateur, pour montrer la méchanceté de tous ces salauds de riches en train d'enculer des gamins, la question d'un éventuel bon roman ne se pose même pas. - Si Marc-Édouard Nabe, ou un autre (qui, d'ailleurs ?), se mettait en tête d'écrire un livre qui prend comme point de départ les réseaux de ce type, il pourrait certes en montrer l'horreur, ou, reprenons un terme utilisé par A.S., le satanisme, mais pour que son roman ait un sens, il lui faudrait aussi, à un moment, faire descendre la grâce sur l'un de ses personnages...)

A contrario, on voit bien qu'un livre sur les réseaux pédophiles, étant donné le caractère forcé des relations en telles circonstances, serait potentiellement moins riche d'humanité. Ce n'est pas que toute séduction ou toute forme de relation un tant soit peu humaine soit nécessairement exclue même dans un tel cadre (où l'on retrouve d'ailleurs, toutes choses égales d'ailleurs, Eyes wide shut et la gentille fille qui sauve Tom Cruise), c'est qu'elle a moins de chances de s'y trouver dans ce contexte de relations forcées, avec des mineurs qui plus est, qu'au surplus la portée d'une affaire comme celle de DSK est liée au fait simple que tout mâle peut se demander ce qu'il ferait en se trouvant dans une situation analogue à celle du patron du FMI au sortir de la douche, alors qu'en règle générale on ne s'identifie pas à Jack L. ou Philippe D.-B. en train de participer à une partouze au Maghreb et encore moins de s'y faire « poisser »… - Je le répète, à grande littérature rien d'impossible, on peut peut-être écrire un grand roman sur un tel sujet, mais d'une part la matière humaine y est a priori moins riche, d'autre part et surtout, pour la rendre riche, ou pour en tirer la richesse qu'elle contient tout de même, on risque fort d'humaniser les protagonistes, ce qui déplairait sans doute à Alain Soral…

Plus généralement, ce que ne dit pas ou ne voit pas celui-ci, c'est que ce que la bonne littérature, bourgeoise ou pas, fait, c'est donner à mieux comprendre la réalité - d'où que son partage entre lui et les « littéraires » ne tienne pas -, mais qu'elle le fait par ses moyens propres et, le plus souvent, par le biais de constructions morales complexes - d'où que ce partage ne soit pas non plus complètement insensé. Je ne cherche pas d'ailleurs ici à faire à A. Soral ce qu'il fait à M.-É. Nabe et à le rejeter dans un camp séparé, qui serait celui de la simplicité voire du simplisme. Je tiens qu'il est ridicule de mettre la littérature hors du monde, alors que la bonne littérature est un formidable outil de meilleure compréhension du monde. Ce qui n'empêche pas du tout de grands écrivains de dire et écrire des conneries sur l'actualité, là n'est pas le problème.

Dit autrement : vous en apprendrez toujours plus sur le monde actuel (et, d'ailleurs, sur les réseaux pédophiles…) en lisant la Recherche qu'en regardant une vidéo d'Alain Soral, toute intéressante (et drôle) qu'elle puisse être. La grande littérature n'a de leçons de réalité à recevoir de personne. Mais elle a des moyens de compréhension et de présentation de cette réalité qui sont les siens, et que nul n'est obligé d'adopter ou d'utiliser.

- Ce sont là des généralités, en réponse à des remarques d'Alain Soral qui me paraissaient impliquer des présupposés eux-mêmes d'ordre général. Pour finir, j'oserais une hypothèse plus précise, une piste d'interprétation du différent Soral/Nabe. Disons que c'est une façon nabienne d'interpréter ce conflit, en tout cas de l'aborder. "Un seul métier est compatible avec une sexualité débridée chez un homme : celui d'artiste. En tant qu'artiste, on peut ne rien s'empêcher sexuellement, cette liberté profite toujours à l'Art", déclare MEN dans son interview à Hot Vidéo. Ce n'est pas nécessairement complètement vrai, ou du moins peut-être est-ce surtout une manière de dire que l'artiste, dans les divers modes d'appréhension, de compréhension et de connaissance du monde auquel tout un chacun peut avoir recours, donne une large part à l'appréhension, la compréhension, la connaissance du monde par le sexe. Il est parfaitement évident que ce n'est pas le cas d'Alain Soral - ce qui, je le précise pour ne pas le vexer ni ses fans, ne signifie pas qu'il ne baise pas, ou pas assez. Dans sa jeunesse, il semble avoir appris à connaître le monde notamment par ce biais. Mais, pour sa façon de travailler actuelle, cet angle de vue est bien mineur, et cela pourrait permettre d'expliquer en partie les divergences avec MEN, que ce soit sur DSK, qui est pure extériorité pour A. Soral alors que l'auteur de L'enculé a quelque empathie vis-à-vis de lui, ou au sujet du 11 septembre et de sa force dramatique, voire charnelle. Il ne s'agit pas de faire revenir par la fenêtre la dichotomie concret / abstrait que j'ai chassée précédemment par la porte : simplement, de même que l'on a coutume de dire qu'il n'y a pas que le cul dans la vie - ce qui est vrai, mais me semble de moins en moins vrai au fil du temps… -, on peut dire que même en matière de raisonnement, de connaissance et de démonstration, il n'y a pas que le logos, terme cher à A. Soral, dans la vie.

Bonne bourre à tous !



Ajout le 04.02. Ainsi que le me signale un lecteur en commentaire, certaines des idées générales que je rappelle ici ne sont non seulement pas inconnues à Alain Soral, mais il a pu les exprimer lui-même (quoique l'exemple de Balzac / Marx soit justiciable d'une discussion à part, mais passons). Je suis par ailleurs aussi conscient que d'autres de ce que les déclarations qui m'ont agacé ne sont pas du « meilleur Soral ». Après avoir montré en quoi elles étaient des conneries, je peux donc me faire en quelque sorte l'avocat d'A.S. contre lui-même, et ré-exprimer, en suivant certaines de ses formulations, son idée : ce qui était possible pour le romancier à une époque ne l'est plus. Si, justement, il n'y a pas si longtemps il était aussi simple, voire plus productif, de lire Balzac que Marx, maintenant le roman ne peut plus rendre compte de la réalité, maintenant, en gros, il vaut mieux lire Soral que Nabe si l'on veut comprendre quelque chose au monde.

Il y a dans ce diagnostic (assez répandu par ailleurs, ceci dit sans critique) deux vérités. Une vérité d'ordre pratique : le grand roman sur le monde d'aujourd'hui n'est pas écrit, j'entends par là le roman qui dit, peut-être pas la vérité, mais une vérité assez forte sur ce monde pour être largement reconnue par un important public. Et une vérité d'ordre théorique : en période pré-révolutionnaire ou pré-apocalyptique comme la nôtre, les grandes oeuvres artistiques se font plus rares. Balzac écrit justement une fois la Révolution finie et bien finie, Faulkner vient bien après la guerre de Sécession, le grand roman que je viens d'évoquer sera peut-être écrit dans vingt ans... De là à en conclure qu'il y a mieux à faire qu'à écrire des romans si l'on veut comprendre le monde ou agir sur lui, il y a un pas pratique que chacun est libre de franchir pour lui-même, mais aussi un pas théorique qu'il serait en revanche plus intelligent je pense de ne pas effectuer.

Revenons à M.-É. Nabe : pour écrire un roman d'ordre général sur les années 2000 et décrire ce à quoi ressemble Paris en 2010, il doit se mettre dans la peau de quelqu'un qui arrête d'écrire... C'est un cas extrême peut-être, il est par ailleurs loisible de discuter sur la réussite globale de l'entreprise, mais c'est une réponse de romancier, et, j'insiste, une réponse comme les romanciers en ont apportées en nombre depuis que le roman existe. C'est précisément lorsque l'on équivaut le roman au roman balzacien que l'on peut décréter que le roman est fini, « dépassé », etc. C'est au contraire un des intérêts des romans de MEN de chercher d'autres pistes. Dans Alain Zannini, les années 90 de la capitale étaient en grande partie vues par le prisme de la chatte des conquêtes féminines de l'auteur-narrateur (dialogues avec des vagins plutôt que monologues du vagin, somme toute), à travers un jeu complexe entre réalité et fiction.

Encore une fois, MEN ne fait ici, avec ses hantises propres, qu'affronter une difficulté qu'ont rencontrée à peu près tous les romanciers depuis qu'il y a des romans, à l'exception peut-être, justement, de ceux qui viennent immédiatement après Balzac et se coulent dans la forme qu'il a mise au point. L'idée qu'il y a mieux à faire qu'écrire des romans - parce que, finalement, c'est un genre mineur, que ce soit par rapport à la poésie ou par rapport à la politique - est aussi vieille que le roman, et est d'ailleurs justifiée en permanence par la médiocrité de la plupart des romans, éventuellement « néo-proustiens », comme le dit Alain Soral dans la vidéo que l'on m'a signalée. Ce n'est même pas une idée fausse : on pourrait même dire que c'est une idée périodiquement vraie - à Cervantès, Proust ou Céline près, en quelque sorte.

En ce point on pourrait revenir au rôle de la sexualité de l'écrivain. Ce sera pour une autre fois !

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mardi 3 août 2010

"Rien ne ressemble ainsi à rien dans la géographie des sentiments..."

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Rien de mieux que de découvrir sous la plume d'un autre ce que l'on a déjà essayé d'exprimer soi-même, pour éprouver le sentiment d'avoir raison. La possibilité existe néanmoins que Péguy et moi-même nous trompions tous deux sur ce qui suit, mais vous comprendrez que je n'admette aujourd'hui cette possibilité qu'à titre purement logique…

C'est une idée que j'ai exprimée çà et là, au fil du temps, que ce soit dans le contexte du « choc des civilisations », de nos rapports avec la racaille, des liens entre PCF et gaullistes dans les années 60, des rapports entre Français et Allemands entre 1870 et 1914, qui sont précisément l'objet d'étude de Péguy : l'idée de la nécessité d'une typologie des formes de l'hostilité, qui permette de mieux distinguer tout ce qui est envie, envie de ressembler à l'autre, reconnaissance de la supériorité ou de la simple existence de l'autre, alliances de fait, etc., sous le couvert des discours agressifs, voire haineux. Il ne s'agit pas de chercher toujours l'amour sous la haine, ou de se dissimuler l'existence de réelles et concrètes hostilités (demandez aux Arméniens ou aux Juifs ce qu'ils en pensent… quelle que soit la composante d'admiration et de jalousie « philosémite » dans l'antisémitisme de certains Allemands), mais de n'en pas rester à des configurations binaires, aussi peu satisfaisantes psychologiquement que peu productives politiquement.

J'ai donc été fort intéressé par ces phrases de Péguy, toujours extraites de Par ce demi-clair matin (1905). Je fais le moins de coupures possibles, pour ne pas briser le rythme particulier de l'écriture de l'auteur.

"Voilà ce qu'il faut dire aux pacifistes professionnels ; pacifistes, voilà ce que nous devons nous dire à nous-mêmes ; s'il ne s'agissait que de choisir entre la paix et la guerre, entre toute la paix et toute la guerre, entre la paix pure et simple et la guerre pure et simple, si nous n'avions qu'à nous prononcer entre ces deux hypothèses : d'une part, toute la paix et rien que la paix, d'autre part, toute la guerre et rien que la guerre, nul de nous, évidemment, n'aurait même l'ombre d'une hésitation ; mais ce sont là des jeux d'idées, ce sont là des problèmes imaginaires, des inventions, des fantaisies intellectuelles, presque des amusements ; la réalité ne se présente point ainsi ; elle ne nous présente point de ces cas totaux et purs, mathématiquement parfaits, et qui ne nous paraissent mathématiquement parfaits que parce qu'ils sont imaginaires, construits ; la réalité ne connaît point nos jeux d'imagination ; elle ne connaît point nos fantaisies ; elle ne connaît point nos amusements. (…) Nous pouvons, à de certains moments, qui sont des moments de croisements et de commencements, qui eux-mêmes nous sont donnés, choisir entre un certain nombre de systèmes donnés ; mais nous n'avons pas fait les règles du jeu ; nous ne faisons pas les règles du choix ; nous ne pouvons choisir qu'entre des systèmes liés, à des moments liés, en quantité, ou, pour parler exactement, en quotité liée ; ce n'est pas nous qui avons voulu, c'est la réalité qui a fait qu'il n'est pas arrivé en fait que toute la paix pure et simple se soit trouvée seule dans un système pur et simple que nous eussions à choisir, et que toute la guerre pure et simple se soit trouvée seule dans un système pur et simple que nous ayons également à choisir ; en vérité, le choix serait trop facile : toute la paix et rien que la paix dans tout un système et rien qu'un système ; toute la guerre et rien que la guerre dans tout un système et rien qu'un système ; si tout se présentait ainsi discerné, il n'y aurait jamais de cas de conscience ; et l'honnête homme serait l'homme le moins embarrassé du monde ; or tout le monde sait que l'honnête homme, au contraire, est beaucoup plus embarrassé que le malhonnête homme ; c'est que les systèmes liés que la réalité nous présente éventuels, et qui seuls sont possibles, entraînent ensemble et indissolublement, dans l'ordre des événements, des biens et des maux, comme, dans l'ordre des caractères, ils entraînent ensemble et indissolublement des vertus et des vices." (pp. 117-118)

Voilà pour la première étape. Notons tout de suite que, dans ce que nous connaissons de Péguy, cette reconnaissance de la complexité du réel et de son indifférence à nos rêves, ne relève pas du syndrome de Constant, qui, dans sa forme générale, revient à conclure, non souvent sans satisfaction, des difficultés concrètes à changer une situation, à l'impossibilité totale de la faire évoluer, et, dans sa forme extrême, peut être assimilé au défaitisme, à la lâcheté. Je ne crois pas, à l'heure actuelle, que Péguy puisse être concerné par ce « syndrome », chez lui comme chez les gens bien la prise en compte de la non prise en compte par le réel de nos désirs ("Prenez vos désirs pour la réalité", disait-on joliment en 68…) n'est qu'une étape pour mieux discerner les possibilités d'action. Mais poursuivons le raisonnement :

"Singuliers cheminements et retours du coeur humain, déconcertants pour la morale, immoraux sans doute, contraires à toute justice, à toute charité, à la moderne solidarité, la guerre ne lie peut-être pas moins profondément que la paix et que les alliances ; non pas que je veuille affirmer que la haine lie plus profondément que l'amour ; c'est une tout autre question ; c'est une tout autre question, qui a l'air d'être la même et qui n'est pas la même ; c'est une question à laquelle nul homme ayant quelque expérience de la vie ne peut échapper, que nul homme ayant quelque épreuve ne peut se dispenser de se poser, que celle de savoir si la haine individuelle ou nationale n'est pas plus tenace et plus forte et ne lie pas plus profondément que l'amour ; mais quelque réponse que l'on fasse à cette première question, à cette question initiale, fondamentale, première, peut-être métaphysique, presque unique, assurément rare, sans doute essentielle - et il faudrait une immense dialectique pour arriver seulement à commencer à s'y reconnaître -, quelque réponse que l'on fasse dans le débat de la haine et de l'amour, ce que je veux noter ici seulement, c'est qu'après cette réponse faite le débat de la guerre et de la paix demeure à débattre.

Si l'on veut bien se reporter aux arguments qui sont toujours produits de part et d'autre dans les débats de la guerre et de la paix, on reconnaîtra aisément que tous ces arguments usuels, sans aucune exception [Hegel ?], supposent une identification totale et parfaite, une réduction totale de la guerre à la haine et de la paix à l'amour ; les pacifistes professionnels et les antipacificistes professionnels se croient adversaires, ennemis ; et sans doute ils sont adversaires, ennemis, mais usuellement et professionnellement ; intellectuellement ; c'est-à-dire qu'ils ne s'opposent qu'après s'être placés sur le même terrain, et à cette condition sine qua non qu'ils ont commencé à s'établir, préalablement, sur le même terrain ; eux aussi, eux premiers, les pacifistes et les antipacifistes, ils se livrent de ces batailles, ils se font de ces guerres qui supposent, ou qui établissent une singulière, une complaisante affinité ; eux aussi, les pacifistes et les antipacifistes, ils nous fournissent un exemple, le premier exemple, de cette affinité de guerre, de ce rapprochement, de cette entente que nous avons commencé de constater entre la France et l'Allemagne [dans les années qui suivirent 1870 : une volonté commune de se faire la guerre, et un soulagement commun de sentir que l'on n'allait pas la faire] ; eux premiers ils ne peuvent se combattre qu'en s'abordant, en s'engageant les uns dans les autres, en se pénétrant les uns dans les autres, c'est-à-dire, sommairement, en ayant commencé par se placer sur le même terrain ; c'est ici la grande règle de tous les débats intellectuels : amis et adversaires ne peuvent s'affronter qu'en ayant préalablement adopté les mêmes règles du jeu : quand deux grands partis intellectuels se battent, ou se débattent bien, c'est qu'au fond ils appartiennent à la même famille intellectuelle ; dans un essai, ou dans des recherches qui porteraient sur la méthode, il y aurait lieu de s'arrêter longuement à ces parentés fondamentales ; on reconnaîtrait enfin que c'est ici une règle générale (…) ; aujourd'hui je n'en veux retenir que ce postulat commun particulier, que nous avons reconnu, l'ayant découvert, l'ayant bonnement rencontré sur le chemin que nous suivions pour discerner les sentiments de la France et de l'Allemagne : que la guerre peut se réduire totalement et parfaitement à être exactement un cas particulier, une manifestation particulière de la haine, que la paix peut se réduire totalement et parfaitement à être exactement un cas particulier, une manifestation particulière de l'amour, que par suite le débat de la guerre et de la paix peut se réduire totalement et particulièrement à être exactement un cas particulier, une manifestation particulière du débat universel de la haine et de l'amour.

Nous sommes ici en présence d'une mythologie assez grossière, (…) [d'] un résidu sommaire et grossier de dualisme (…). [J'ai vraiment dû charcuter ce paragraphe, p. 126.]

La dialectique immense qu'il faudrait engager, conduire, poursuivre avant de se prononcer dans le débat de l'amour et de la haine supposerait avant tout que l'on se serait débarrassé, exigerait que l'on se fût débarrassé de ce grossier dualisme : une enquête plus ingénieuse, plus fouillée, s'imposerait dès le principe ; une requête serait à présenter : par le moyen de cette enquête on reconnaîtrait rapidement sans doute que l'amour n'est pas un, que la haine encore moins n'est une, qu'il y a peut-être plusieurs natures de haine, et qu'entre certaines haines, dignes, et l'amour il y a peut-être plus de parenté que de contrariété ; par le moyen de cette enquête on serait sans doute assez rapidement conduit à ceci : que dans ce débat de l'amour et de la haine ce que l'on aurait le plus immédiatement à nier, ce serait cette forme de dualisme grossier donné par les modernes à ce débat.

Nous limitant pour aujourd'hui à ce débat que nous avons rencontré de la paix et de la guerre, je veux noter seulement que l'on doit s'inscrire en faux contre toute opération qui se proposerait de réduire identiquement la guerre à être un cas particulier de la haine, identiquement la paix à être un cas particulier de l'amour, et identiquement, ainsi, le débat de la paix et de la guerre à être un cas particulier du débat de l'amour et de la haine ; rien ne serait aussi faux que cette assimilation ; rien n'est aussi faux que de réduire ainsi et d'assimiler ; presque rien ne ressemble ainsi à rien dans la géographie des sentiments ; rien n'est aussi faux que d'identifier ; quoi que l'on pense et quoi que l'on sache de la haine, le procès de la guerre demeure à instruire lui-même, parce que la haine et la guerre ne se recouvrent point exactement ; quoi que l'on pense et quoi que l'on sache de l'amour, le procès de la paix reste à instruire lui-même, parce que l'amour et la paix ne se recouvrent point exactement ; quoi que l'on pense et quoi que l'on sache du débat de l'amour et de la haine, le débat de la paix et de la guerre demeure à poursuivre lui-même, parce que ces deux débats ne se recouvrent point exactement ; la plupart des difficultés où l'on se heurte, la plupart des impossibilités où l'on s'arrête quant on examine un peu hâtivement le débat de la paix et de la guerre viennent ce que l'on opère, plus ou moins confusément, plus ou moins consciemment, la réduction que nous avons dite ; comment ne serait-on point tenté de le faire ; toute notre vieille paresse nous porte à nous éviter de nouvelles études en faisant rentrer incessamment les cas nouveaux, qui se présentent, dans les anciens cas prétendument connus ; c'est aussi le fonctionnement normal de tout le vieux mécanisme intellectuel que de faire incessamment rentrer les cas particuliers dans les cas prétendument généraux ; le seul malheur est qu'il n'est pas démontré que la réalité soit faite commodément pour nos paresses, hermétiquement pour nos classements logiques ; la réalité bave et se meut.

La connaissance de la haine peut nous donner beaucoup de références, beaucoup de connaissances, et surtout beaucoup d'indications pour la connaissance de la guerre, parce qu'il y a beaucoup de haine dans la guerre ; mais la guerre n'est point toute haine ; et de même que la réalité de la guerre est loin d'épuiser la réalité de la haine, de même et réciproquement la réalité de la haine est loin d'épuiser la réalité de la guerre : la guerre n'est point une partie dont la haine serait le tout ; les opérations de l'esprit, seules, nous laissent de telles facilités ; pareillement pour la paix ; pareillement pour le débat de paix et de la guerre ; le raisonnement par lequel deux peuples qui seraient en guerre seraient deux peuples qui seraient en haine, le raisonnement par lequel deux peuples qui seraient en guerre se définiraient comme deux peuples qui éprouveraient l'un pour l'autre un total de haine et un zéro d'amitié, est un raisonnement, c'est-à-dire, lorsqu'il s'agit d'étudier la réalité, moins que rien." (pp. 124-128)

Santé !


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mercredi 28 juillet 2010

Figures de l'autodestruction : barbarie stérile et mesquinerie vérolée.

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Avec l'âge les réflexes s'émoussent : on part en vacances en ayant vaguement entendu que des Festivus allemands se sont auto-génocidés, et on ne pense même pas à fourrer dans son sac le volume du Journal de Bloy où il s'enflamme au sujet de l'incendie du Bazar de la Charité. Tant pis ou tant mieux, cela m'épargnera en tout cas soit une retranscription de plus, soit de singer platement le maître, et n'empêche pas de se réjouir de l'événement - vous avez voulu fusionner, j'en suis fort aise, vos chairs sont mélangées maintenant. Métissage grandeur nature. - Partouze et charnier, même combat ! A humanité dégénérée, mort dégénérée.


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C'est peut-être le pire, d'ailleurs : non que ces gens soient morts, mais que ces décès soient aussi risibles, que ces gens soient morts dans un tel état de négation de ce qui peut faire l'humanité d'un homme, que l'on ne peut que constater à quel point leur cheminement a été logique, de leur suicide spirituel individuel par leur incorporation (terme mieux adapté que « participation ») à la Love Parade (comment écrire ces mots sans frémir ?), à cette mort par auto-piétinement collectif : ils sont morts comme ils ont vécu, dans l'anonymat, la régression sourire figé - l'homme-qui-rit pour toujours -, le tout-à-l'égout.


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Ces morts tristement réjouissantes n'étaient ni proprement méritées ni vraiment fatales (on peut bien s'amuser, c'est normal de nos jours, à chercher d'autres responsabilités que la bonne vieille ὕϐρις) : elles étaient et sont dans la logique des choses.



Un petit détour par Péguy maintenant (mon sac n'est pas vide, tout de même), qui exagère, qui se trompe en partie, mais qui a raison sur le fond :

"Des civilisations sont donc mortes. Parmi celles qui nous ont laissé quelques monuments, l'antique civilisation égyptienne, civilisation du Nil auteur et père, les civilisations du Tigre et de l'Euphrate, l'ancienne civilisation hébraïque, les anciennes civilisations phéniciennes, syrienne et carthaginoise. L'antique civilisation hellénique, partiellement sauvée de la barbarie et réinstallée au coeur du monde moderne par l'opération de la Renaissance, l'antique civilisation hellénique, la plus belle culture du monde, aujourd'hui succombe, définitivement, sous les coups de nos radicaux modernistes. Ce que n'avaient pu faire les hordes barbares issues de la Thébaïde, ce que n'avaient point obtenu tant d'invasions et tant d'altérations, tant de persécutions et tant de corruptions barbares, la disparition du grec, la suppression définitive de la culture hellénique, la mort, la finale mort du génie grec, ce sont aujourd'hui nos modernes scientistes, et nos contemporains anticléricaux qui en achèvent aujourd'hui la consommation. Et par eux le mythe et l'histoire d'Hypathie reçoit enfin son plein accomplissement. Sous cette réserve que l'ancienne Hellénie était menacée de succomber sous une barbarie féconde, et que nos modernes ont trouvé le moyen de la faire succomber sous une barbarie stérile." (Par ce demi-clair matin, 1905, "Pléiade", t. 2, pp. 104-105).

J'avais prévu de vous offrir ce petit texte avant que la Love Parade ne nous éclabousse de son sang mêlé, ce qu'écrit Péguy juste après s'y applique très bien :

"D'autres civilisations sont mortes. Cette civilisation moderne, le peu qu'il y a de culture dans le monde moderne, est elle-même essentiellement mortelle [si ce n'est suicidaire]. D'autant plus mortelle, d'autant plus exposée à la mort qu'elle est moins profonde, moins profondément enracinée au coeur de l'homme que ne le furent la plupart des anciennes civilisations, étant, à l'épreuve, beaucoup moins cultivée, beaucoup moins civilisée, beaucoup moins intérieure et beaucoup moins profonde.

Le sort de l'humanité est sans doute essentiellement précaire. Mais le sort de l'humanité n'a jamais été aussi précaire, aussi misérable, aussi menacé, que depuis le commencement de la corruption des temps modernes. Il est évident qu'au dix-huitième siècle par exemple la barbarie était refoulée beaucoup plus loin des bords sacrés qu'elle ne l'est aujourd'hui. Aujourd'hui de partout, guerres et massacres, et imbécillité, même laïque, la barbarie remonte. De partout monte l'inondation de la barbarie. Et les quatre cultures qui dans l'histoire du monde qui est enfin devenu le monde moderne aient seules réussi à refouler jamais la barbarie, la culture hébraïque, la culture hellénique, la culture chrétienne, la culture française, sont aujourd'hui également pourchassées. Les réactionnaires se sont chargées de l'une, et les radicaux se sont chargées des trois autres."

Il est important de bien comprendre, sans se lancer ce jour dans une telle entreprise, qu'une réflexion sur l'actualité de ce texte ne peut se faire qu'en gardant en pensée la distinction barbarie féconde - barbarie stérile (faute de quoi on revient à la vieille « défense de l'Occident », alors même que la première illustration, de quelque ampleur et qui ait donné raison à Péguy (tout en le tuant), du retour de la barbarie, fut aussi moderne qu'occidentale : la Grande Guerre), et en y ajoutant la dimension supplémentaire des combinaisons complexes des barbaries féconde et stérile au sein de la barbarie extérieure, dimension sensiblement plus importante aujourd'hui qu'en 1905. Le Chinois dont tout le monde craint (désire ?) le gros chibre est-il barbare ancien, ou barbare moderne ? - Pour le mal au cul qu'il risque de nous donner (ce n'est pas certain, soit dit en passant, n'en déplaise à Luc Ferry, mais lui désire vraiment l'arrivée du chibre en question, histoire de se venger de ce que ses « compatriotes » n'aient pas apprécié le sien à sa juste valeur lorsqu'il était ministre), cela ne change pas grand-chose, pour s'y habituer ensuite… ach, ma métaphore boîte : disons qu'il vaut mieux être conquis par une civilisation cultivée, avec laquelle on peut discuter, que par un clone étranger de notre propre « civilisation », que par une copie un peu rustre de ce que nous sommes nous-mêmes devenus, qui ne pense qu'à nous faire subir en plus grand ce que nous lui avons fait subir dans le passé - mal au cul garanti dans ce cas, on y revient !

(La façon dont les chantres de la mondialisation, qui comme par hasard sont souvent les mêmes qui nous expliquent les merveilleuses tendresses de la colonisation à l'occidentale, leur façon, disais-je, de nous faire frémir devant les horreurs d'une colonisation économique par les Chinois ou les Indiens (par les Japonais il y a trente ans), en dit long sur ce qu'ils savent être la réalité d'une colonisation.)



Une digression pour finir, dans l'ordre de la mesquinerie. Pierre Assouline, qui, coïncidence amusante ou sinistre, s'offusque de ce que Sarkozy traite mal les humanités classiques, sans se demander si l'origine du mal n'est pas bien ancienne, Pierre Assouline n'aime pas Lucien Rebatet, ce qui est son droit. Il regrette que l'édition récente des critiques de cinéma de celui qui signait François Vinneuil ne soit pas exhaustive, ce qui était (et est toujours) ma propre opinion. Le texte dans lequel il exprime ces idées est pourtant d'une mauvaise foi et d'une incohérence rares, au moins pour qui a lu ce volume et les justifications des éditeurs. De toutes façons, si vous éditez Rebatet avec les passages antisémites, vous êtes antisémite, si vous le rééditez sans ces passages, vous êtes antisémite. Dans les deux cas, il ne peut s'agir que de « réhabiliter » Rebatet - un crime sans doute... Comme si Lucien avait besoin d'être réhabilité ! On peut le détester, on peut ne pas vouloir le lire, il en faut plus qu'un peu de bave assoulinienne pour l'empêcher de prendre sa place, éminente, dans ce qu'on appelait à une époque, d'une appellation que P. Assouline cherche maladroitement, par le nom de son blog, à évoquer, la « République des Lettres ». Mais c'était une époque où il y avait des lettres en France, et s'il y en a encore, ce qui n'est pas prouvé, Pierre Assouline n'y est certes pour rien !

- Mais la comédie est peut-être bientôt finie, qui sait ?


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vendredi 20 avril 2007

Fragments sur le holisme (V) : Ne disons pas n'importe quoi II (Castoriadis II, Dupuy II).

Fragments I.

Fragments II.

Fragments III.

Fragments IV.





Pour nous remettre dans le délicieux bain holiste, et avant un dernier feu d'artifice, nous allons reproduire et analyser un texte de Jean-Pierre Dupuy, "Individualisme et auto-transcendance", publié en 1989 dans le numéro 86 de la Revue européenne des sciences sociales. Cela nous permettra en principe de préciser une nouvelle fois ce qui nous rapproche et ce qui nous sépare de Jean-Pierre Dupuy comme de Cornelius Castoriadis, à qui ce texte est en grande partie consacré, de pointer quelques confusions possibles autour du concept de holisme - et de reproduire un texte intéressant, qui à ma connaissance (et j'espère ne pas m'être trompé !) ne figurait pas encore sur le Net.

Mes commentaires seront en italiques. Selon les goûts, on peut lire le texte de M. Dupuy d'une traite avant de s'attaquer à mes remarques, ou tout lire à la suite. Je supprime quelques passages ici et là, pour éviter d'avoir à fournir de longues explications sur des points annexes, ainsi que les références données par M. Dupuy (je peux les fournir à qui s'en soucie). Les coupures dans les citations de Castoriadis sont le fait de J.-P. Dupuy et non de moi-même.

"Dans sa discussion des thèses de Max Weber [j'y fais allusion dans le post-scriptum de de ce texte], Cornelius Castoriadis écrit avec ironie : "Deux choses me remplissent d'un émerveillement toujours renouvelé : le ciel étoilé au-dessus de moi, et l'emprise indéracinable de ces schèmes sur les auteurs contemporains autour de moi." Par "ces schèmes", l'auteur entend les multiples variétés de la pensée qu'il dit "égologique", la méthode individualiste en sciences et en philosophie sociales, qui pose qu'il n'y a de sens que pour des sujets et que seul est compréhensible le produit de l'action individuelle. Pour l'"individualisme méthodologique", dont Castoriadis montre qu'il est aussi, nécessairement, ontologique, les entités collectives ne seraient rien d'autre, en dernière analyse, que le produit de l'action (coopérative et/ou conflictuelle) des individus. Castoriadis prend "brutalement" ses distances par rapport à cette pensée "héritée" : elle est tout simplement fausse. Quant à l'individualisme rationaliste de la tradition anglo-saxonne, il suggère en passant qu'il ne mérite d'être accueilli que par de "durs sarcasmes".

Je dois avouer ici mon embarras. J'éprouve la plus grande admiration pour l'ontologie castoriadienne et le projet politique qui lui est indissociablement lié : projet d'autonomie, autonomie de la société et autonomie des individus, les deux ne faisant qu'un. Je suis de ceux pour qui la critique du totalitarisme et le grand mouvement libertaire des années soixante et soixante-dix n'auraient pas eu le même sens s'il n'avait été possible de les rapporter au système philosophique de C. Castoriadis. Et cependant, je le confesse, une certaine pensée "égologique" me paraît intéressante et féconde, en dépit, ou plutôt à cause même de ses échecs. C'est pourquoi il me paraît utile d'accompagner cette pensée (...) dans ses avancées les plus significatives, là où elle rencontre sous forme de paradoxes ou de problèmes insolubles ses limites extrêmes, là elle elle se rapproche de ses frontières et donc de ce qui lui échappe, irrémédiablement. C'est d'ailleurs le type d'exercices qui, à d'autres moments, passionne C. Castoriadis, lui qui (je ne crois trahir aucun secret), s'il n'avait été philosophe, aurait aimé être mathématicien (...) Je me contenterai ici de montrer que certaines des vérités ontologiques que Castoriadis reproche à la philosophie égologique d'ignorer ou de nier grossièrement sont en fait accessibles à cette pensée, ou du moins à certaines de ses formes.

Il existe un niveau d'être autonome et irréductible, l'institution social-historique, créatrice d'un sens effectif qui n'est pas sens pour les individus, mais qui leur est néanmoins compréhensible. Ce sens, que les individus transmettent, dans et par le processus de socialisation, "les dépasse abondamment". Les individus fournissent ainsi l'accès à, "virtuellement, la totalité du monde social chaque fois institué, totalité qu'ils n'ont nul besoin de posséder effectivement (et même, qu'en fait ils ne pourraient pas "posséder effectivement"). Les individus ne sont pas les seuls à présenter ce mystère de, pourrait-on dire, contenir ce qui les contient : "la langue comme telle est un "instrument" de socialisation (...) dont les effets dépassent immesurablement tout ce que la mère, qui l'apprend à son enfant, pourrait "viser"."

Le social-historique, donc, "dépasse infiniment toute "inter-subjectivité". (...) La société n'est pas réductible à l'"inter-subjectivité", n'est pas un face-à-face indéfiniment multiplié, et le face-à-face ou le dos-à-dos ne peuvent jamais avoir lieu qu'entre sujets déjà socialisés. Aucune "coopération" de sujets ne saurait créer le langage par exemple. (...) La société, en tant que toujours déjà instituée, est auto-création et capacité d'auto-altération..."

De ces thèses affirmées avec force et répétées tout au long de l'oeuvre, on ne saurait évidemment en conclure, sans commettre une énorme bévue, que la philosophie de Castoriadis est "structuraliste" ou "holiste".

- Ça y est, ça commence... Ainsi que l'utilisation de l'adverbe "évidemment" le laisse soupçonner, cette constatation péremptoire est bien trop rapide. N'entrons pas dans le débat sur le terme "structuraliste", même s'il est important de noter que quelqu'un comme Dumont se considérait à sa manière, qui n'est pas celle de Lévi-Strauss et a fortiori de Barthes, comme structuraliste. Mais holiste, il suffit de se rappeler l'interprétation de sa pensée par Vincent Descombes, par laquelle nous avions commencé cette série de "fragments", pour constater que Castoriadis peut à d'importants égards être rangé dans cette noble catégorie.

Le structuralisme, par exemple, en proclamant la transcendance d'un niveau symbolique autonome en surplomb, accomplit le même geste que les sociétés hétéronomes : il réifie et sacralise, comme la religion selon Durkheim, ce "collectif anonyme, toujours déjà institué" que constitue le social. Il faut revenir à la distinction fondamentale que Castoriadis établit entre "autoconstitution" (ou "auto-institution") et "autonomie". Il y a toujours autoconstitution de la société, même dans une société hétéronome, c'est-à-dire une société qui repose sur la dénégation et l'occultation de sa propre auto-constitution.

- "Dénégation", "occultation"... J.-P. Dupuy n'a pas tort d'employer ces termes, mais il faut voir ce qu'ils signifient, et il faudrait - c'est facile à dire - le voir pour chaque société existante. Je veux dire par là deux choses, qu'il est important de distinguer :

- ce n'est pas parce qu'une société est hétéronome dans son principe qu'elle est nécessairement moins autonome dans sa pratique qu'une société autonome dans son principe. Castoriadis dit quelque part que dans l'empire chinois les réformes étaient possibles, mais seulement dans le cadre institutionnel de cet empire. C'est une limite, c'est vrai, mais cela laissait déjà une belle latitude. En démocratie aussi il y a des limites - on ne peut supprimer le droit de vote sans sortir du cadre démocratique ;

- ce n'est pas parce qu'une société est hétéronome dans son principe que ce principe d'hétéronomie est sans résidu dans la conscience de ses acteurs. Là encore il faut envisager une question de ce genre en ayant conscience de toutes les possibilités de variation dans le temps et l'espace, mais, d'une part, tout voyageur (Hérodote, Ibn Battuta...) qui a constaté la variété des usages et des moeurs ne peut être complètement prisonnier du principe d'hétéronomie qui fonde sa propre société (ce qui ne veut pas dire qu'il n'y croit plus), constatation qui peut s'étendre à des couches plus ou moins larges de la société selon qu'elle est en contact plus ou moins régulier avec d'autres sociétés, d'autre part et surtout le principe d'hétéronomie, pour souple et multiple qu'il puisse être (le polythéisme, par exemple) n'explique pas nécessairement tout à chaque instant, pour chaque acteur. Un sauvage qui se prend une pierre sur la figure n'invoquera pas nécessairement le rôle du dieu de la pierre, même si c'est un dieu important pour sa tribu, peut-être préférera-t-il mettre son point dans la gueule au compatriote qui lui avait envoyé cette pierre. Ou bien, différents principes d'hétéronomie peuvent être en conflit dans la société, les compromis que cela dégage étant alors d'autant plus variables à l'échelle des individus : c'est le cas de la conciliation entre christianisme et polythéisme,
via notamment le culte des saints, au Moyen Age. Une telle cuisine me semble-t-il ne peut être acceptée des acteurs sans une certaine distance, plus ou moins consciente certes, et dans cette optique les termes de "dénégation" et d'"occultation" sont tout de même gênants, lesquels laissent à penser que les acteurs n'ont aucun savoir sur ces opérations et dessinent à mon sens une frontière trop nette entre nos sociétés (c'est-à-dire, chez Castoriadis, Athènes et l'Occident actuel) et les autres. Ce qui est préjudiciable à la fois du point de vue théorique et du point de vue politique. Mais, encore une fois, les arguments que je viens de développer sont plus ou moins valables selon les périodes de l'histoire, les classes sociales, etc. Revenons à J.-P. Dupuy.

Cette "hétéronomie instituée" a le plus souvent pris dans l'histoire la forme de la religion : il s'agit d'imputer à une source extra-sociale l'origine et le fondement de l'institution. Or, "Dieu n'existe pas, et les "lois de l'histoire", au sens marxien, non plus. Les institutions sont une création de l'homme. Mais elles sont, pour ainsi dire, une création aveugle. Les gens ne savent pas qu'ils créent et qu'ils sont en un sens libres de créer leurs institutions".

- On aura compris que le même type de réserves peut être émis en ce point.

Qu'est-ce donc, dans ces conditions, que l'autonomie ? C'est l'autoconstitution explicite, lucide, réfléchie et délibérée, qui implique une mise en question illimitée de l'institution établie de la société. "Une société autonome devrait être une société qui sait que ses institutions, ses lois sont son oeuvre propre et son propre produit. Par conséquent, elle peut les mettre en question et les changer". Une société autonome n'est évidemment pas une société sans lois ni institutions, car sans ces dernières, il n'y aurait tout simplement pas de communauté humaine possible. Il y a donc une loi posée, du sens institué. Cette loi ne recueille pas nécessairement l'approbation de tous les membre de la société. En sont-ils pour autant moins autonomes de la prendre pour leur loi ? Non, s'ils ont participé effectivement au processus de formation et de fonctionnement de la loi. S'ils se plient alors à la volonté de la majorité, à la volonté générale, ce n'est pas, bien au contraire, qu'ils cessent d'être libres.

La société autonome n'est donc pas une société transparente à elle-même, et l'autonomie n'est pas la maîtrise. Il y a un écart, un abîme infranchissable entre les individus et le social. Cet écart est une différence ontologique qui sépare deux modalités d'être radicalement distinctes et radicalement irréductibles l'une à l'autre. Et cependant, ce sont les gens, les individus qui créent leurs institutions et, dans une société autonome, les créent lucidement, de façon explicite et réfléchie. Certes, Castoriadis affirme sans cesse que le sujet de la création sociale et institutionnelle, c'est la société elle-même (plus précisément, le social-historique comme strate logique autonome) : il y a auto-création, et donc auto-altération de la société. Mais, nous l'avons vu, les hommes, comme individus, sont aussi les sujets de cette création. Il n'y a ici aucune contradiction, car les individus sont une fabrication de la société instituée à partir des psychés singulières. La société se crée et s'altère elle-même dans et à travers les individus qui la composent.

- J'attire votre attention sur cette dernière formulation, nous aurons l'occasion d'y revenir.

Nulle contradiction, donc, mais un paradoxe : l'ontologie "feuilletée" qui nous est ici présentée reconnaît des strates radicalement disjointes qui sont néanmoins capables de se compénétrer, le niveau englobé étant à même d'engendrer le niveau englobant parce que celui-ci est déjà à l'intérieur de celui-là - et alors même que le niveau englobant dépasse "infiniment" le niveau englobé.

Or, je prétends que cette forme paradoxale est accessible à la philosophie égologique, à la méthode individualiste, et même à sa version la plus honnie peut-être par Castoriadis, le "crétinisme libéral". Qu'on se rassure : je distingue ici le contenu et la forme, et n'entends nullement assimiler le projet révolutionnaire qui vise l'autonomie individuelle et sociale au laissez-faire et à l'indifférentisme libéral. Il se trouve cependant que les "grandes" philosophies libérales présentent en leur sein le même paradoxe que celui qui structure l'ontologie castoriadienne. On ne saurait donc, sans injustice, les accuser de reposer sur une "métaphysique infra-débile" (sic).

"Jamais deux sans trois", telle pourrait être la maxime de la philosophie sociale de Castoriadis. "Aussi longtemps qu'il n'y a que deux, il n'y a pas de société. Il doit y avoir un troisième terme pour briser ce face-à-face. Le face-à-face est fusion, domination totale de l'autre, ou domination totale par l'autre. Soit l'autre est l'objet total, soit on est l'objet total de l'autre. Afin que cette sorte de situation absolue, quasi psychotique, soit cassée, on doit avoir un troisième terme." On a ici une structure bien typée : une relation horizontale médiatisée par un tiers (père, maître, institution, langage, loi, etc.) en surplomb, à la verticale, relevant d'un niveau autonome qui néanmoins "sort", en quelque sorte, du niveau inférieur. Castoriadis précise bien que cette structure n'est pas celle de l'aliénation puisqu'elle vaut pour une société autonome aussi bien que pour une société hétéronome. Il n'y a pas d'autonomie ni de liberté sans cette position de tiers apparemment extérieure et qui pourtant ne l'est pas, puisqu'elle est totalement endogène à la structure. A ne pas affronter ce paradoxe, on risque de tomber dans les positions effectivement débiles d'un Roland Barthes pour qui le langage est essentiellement fascisme et hétéronomie, parce qu'on ne peut en changer les règles à loisir, ou d'un Régis Debray qui excipe des théorèmes logique d'incomplétude pour affirmer l'impossibilité radicale de débarrasser le politique du religieux et la nécessaire extériorité du tiers médiateur. La structure en cause n'est pas la structure de l'aliénation, mais c'est en elle que l'aliénation peut surgir. L'aliénation n'est pas dans l'existence du tiers, elle peut être dans le rapport au tiers : lorsque les hommes, ne reconnaissant pas en lui leur création, le réifient, le sacralisent, en font un totem investi d'un pouvoir magique et traité comme le maître de la signification.

- A boire et à manger là-dedans, mais nous n'allons pas nous aventurer dans le domaine des relations "quasi psychotiques". Demandons-nous tout de même - c'est une question rhétorique - si la démocratie n'est pas devenue un de ces "totems investis d'un pouvoir magique", et retenons l'heureuse précision selon laquelle l'aliénation, si l'on tient à utiliser ce concept, ne vient pas de l'existence en tant que telle de l'institution, mais d'un certain rapport à elle.

A la suite du "crétin libéral" Hayek et de quelques autres, j'ai proposé d'appeler cette forme ontologique : "auto-transcendance". Cette expression désigne le mouvement d'auto-extériorisation par lequel une structure produit, de façon purement endogène, cela même qui la dépasse infiniment, une extériorité qui n'en est pas une puisqu'elle est toujours déjà présupposée dans le constitution même de la structure. Cette logique de l'auto-transcendance, jusques y et compris l'idée que sans elle, il n'y aurait que fusion à la fois identificatrice et conflictuelle, j'ai pu montrer qu'on la trouve à la racine de la pensée d'Adam Smith, père de l'économie politique, pensée "égologique" s'il en fût. Je crois qu'on pourrait montrer de même qu'elle structure les systèmes philosophiques de Walras et de Hayek ; mais aussi ceux de Hobbes, Rousseau, Tocqueville et de bien d'autres représentants de la "méthode individualiste en sciences sociales". Ceci n'est pas un bric-à-brac et il ne s'agit pas, encore une fois, d'assimiler ces pensées les unes aux autres dans leur contenu, mais simplement de repérer en elles une même forme : celle de l'auto-transcendance.

Qu'on en juge sur ce seul exemple. A la fin de sa vie, Rousseau définissait le problème politique, qu'il comparait à la quadrature du cercle, en ces termes : mettre la loi au-dessus des hommes, alors même que ce sont les hommes qui la font, et qu'ils le savent. C'est parce que et en tant que les hommes obéissent à la loi qu'ils n'obéissent à personne, et donc qu'ils sont libres. (On aura noté bien des accents rousseauistes dans les propositions de Castoriadis qui, d'ailleurs, classe Rousseau dans "la grande philosophie politique"). Or on pourrait exprimer dans des termes formellement semblables le message des théoriciens politiques du marché : c'est parce que et en tant qu'ils se plient aux lois du marché que les individus ne sont les sujets de personne, et donc qu'ils sont libres. Ce sont les hommes qui font, ou plutôt actionnent le marché, et cependant celui-ci les dépasse infiniment.

- A quel point le parallèle Rousseau-"théoriciens politiques du marché" est fondé en raison, il faudrait le vérifier. Contentons-nous de noter que, à l'instar de ce qu'il faisait dans le texte que j'ai précédemment analysé, J.-P. Dupuy prend ici des exemples statiques, ou faussement dynamiques : la dimension de l'institution comme "toujours-déjà-là", si importante en soi comme chez Castoriadis, s'en retrouve édulcorée. Chez Rousseau tel qu'il le décrit, les hommes se réunissent un jour et décident de faire une loi, comme ça, allons-y, amusons-nous, ça nous changera de l'ordinaire, de même qu'un beau jour ils "actionnent" le marché, et tout commence. Mais tout a toujours déjà commencé.

La substitution du marché à la loi n'est certainement pas anodine et l'on peut dire qu'on passe ainsi de la liberté à l'aliénation. Ce point est cependant sans doute discutable, de même qu'on discute encore aujourd'hui de savoir quel est le système le plus totalitaire, celui de Hobbes qui met en position de tiers médiateur le souverain absolu mais admet dans certains cas la désobéissance à la loi, ou celui de Rousseau qui fait de la loi, "expression de la volonté générale", un tiers non moins absolu puisque son système implique que l'on "force les hommes à être libres". Mais de toute façon, là n'est pas la question puisque, encore une fois, l'autonomie et l'hétéronomie ont la même forme : celle de l'auto-transcendance.

Aliénation : le même mot, nous rappelle Paul Ricoeur, a servi à traduire en français deux séries sémantiques distinctes dans la philosophie de Hegel : l'aliénation-extériorisation (Entäusserung) qui a un caractère éminemment créateur, d'un côté ; et de l'autre, l'aliénation-étrangéité (Entfremdung), qui désigne la coupure avec soi-même propre à la "conscience malheureuse". Cette difficulté terminologique illustre bien ce point essentiel fortement mis en lumière par Castoriadis : l'auto-extériorisation peut être le lieu de l'aliénation (dans son second sens, négatif), elle n'est pas, par elle-même, bien au contraire, aliénation (dans ce second sens).

- Voilà une vérité que tous les gauchistes devraient méditer. Mais alors ils ne seraient plus gauchistes. Une telle Entäusserung ne leur ferait pourtant pas de mal, à toutes ces "consciences malheureuses".

Qu'on m'entende bien. Je ne prétends pas réduire l'ontologie de Castoriadis à la seule forme de l'auto-transcendance. Ce n'en est qu'un aspect et il en est d'autres, fondamentaux, que la "pensée héritée" et la philosophie "égologique" ignorent totalement : création, imagination radicale, imaginaire social-historique et société instituante, magma, ce sont des idées qui appartiennent en propre à l'auteur de l'Institution imaginaire de la société, et il faut lui savoir gré d'avoir montré les limites de toute pensée qui ne les prendrait pas en compte. Inversement, le fait de reconnaître dans un système philosophique la forme de l'auto-transcendance n'implique pas qu'on le tienne ipso facto pour intéressant et fécond. Il est vrai qu'il y a chez Hayek des légèretés inacceptables et que ses conclusions éthiques et politiques sont difficilement soutenables. On ne doit pas pour autant oublier ceci : la philosophie égologique a des ressources étonnantes, et comme la capacité de se dépasser elle-même en un bootstrapping qui mime le mouvement d'auto-extériorisation dont il est ici question. Mon enquête (ma quête)

- Prétentieux ! Poseur ! Voilà un tic de langage révélateur, ou je ne m'y connais pas. Et j'ai fréquenté assez d'universitaires, pauvre de moi, pour m'y connaître.

personnelle vise à comprendre la nature exacte de ces ressources et à évaluer leur étendue. Quoi qu'il en soit, on ne saurait, sans la caricaturer, présenter la méthode individualiste en sciences sociales comme le fait parfois Castoriadis. Il est vrai que, trop souvent, elle est la première à offrir une caricature d'elle-même. Mais il n'est pas vrai que les meilleurs de ses penseurs mettent en scène cet individu autosuffisant, défini antérieurement à, et en dehors de toute société, dont parle Castoriadis. Chez Smith comme chez Hayek, pour ne citer qu'eux, sans la société que pourtant il contribue à faire et qui le dépasse absolument, l'individu ne serait rien. Il faut prendre garde à ne pas confondre l'individualisme méthodologique et le psychologisme. Comme Popper le souligne depuis longtemps, et comme Alain Boyer nous le rappelle, "l'individualisme méthodologique est compatible avec la thèse de l'autonomie de la sociologie par rapport à la psychologie et donc avec elle de l'autonomie du social par rapport à la psyché."

- Tout cela est bel et bon, mais lorsqu'on creuse un peu les choses, comme j'ai essayé de le faire dans le fragment précédent, on a l'impression que ce sont surtout des mots. Je n'y reviens pas.

La logique ensembliste-identitaire est-elle capable de conceptualiser, voire de formaliser l'auto-transcendance ? C'est là un débat passionnant, qui a opposé Cornelius Castoriadis à deux biologistes, théoriciens de l'auto-organisation, Henri Atlan et Francisco Valera, lors du colloque de Cerisy de 1981 consacré précisément à ce thème : "L'auto-organisation. De la physique au politique" [Seuil, 1983]. Je ne reviendrai pas sur cette discussion mais rappellerai simplement ceci (...) :

On sait aujourd'hui que les objets mathématiques les plus intéressants sont rebelles à toute définition génétique. Bien qu'ils soient faits par le mathématicien (les définitions et les démonstrations sont bien constructivistes), leur définition n'épuise pas l'ensemble de leurs propriétés. Considérons par exemple cet objet défini sans la moindre ambiguïté et que l'on est capable de construire étape par étape : l'ensemble des théorèmes que l'on peut démontrer à partir d'un ensemble fini d'axiomes donnés, selon un ensemble de règles d'inférence données. Il est en général impossible de caractériser cet objet de façon effective, c'est-à-dire mécanique, alors que c'est de manière mécanique qu'on le construit. Il n'existe aucun mécanisme tel que si on lui présente une proposition donnée quelconque, il répondra à coup sûr : oui, c'est un théorème, ou : non, ce n'en est pas un. Tout ce qu'on pourra faire, c'est dérouler mécaniquement, un par un, l'ensemble des théorèmes, en attendant de voir apparaître soit la proposition en cause, soit sa négation. Or il existe des propositions, dites "indécidables", pour lesquelles ce ne sera jamais le cas.

En termes techniques : bien que récursivement énumérable, cet ensemble n'est pas récursif. Ce résultat est philosophiquement prodigieux car il signifie que la définition que l'on donne de cet objet en se donnant le mécanisme qui l'engendre ne suffit pas à caractériser de façon mécanique l'objet en question. L'objet est (infiniment) plus complexe que le mécanisme qui l'engendre. Un mécanisme peut donc être (infiniment) dépassé par cela même qu'il produit. C'est du moins ainsi qu'à la fin des années cinquante, John von Neumann interpréta les théorèmes logiques d'incomplétude en formulant sa célèbre conjecture sur la complexité. Dans l'univers des machines (abstraites), il existe un seuil de complexité, supposait-il, tel qu'au-delà, il soit (infiniment) plus simple de construire la machine que de décrire complètement son comportement. Ce dont est capable un mécanisme complexe est (infiniment) plus complexe que le mécanisme lui-même. La matrice est (infiniment) dépassée par sa descendance. Ou encore : le modèle le plus simple de l'objet complexe, c'est lui-même (c'est aussi de cette façon que l'on définit aujourd'hui un objet aléatoire, c'est-à-dire un "automate" au sens aristotélicien.)

Etre complexe, c'est être capable de complexification. Von Neumann, fondateur de la théorie mathématique des automates, résolvait ainsi le paradoxe quasi théologique qui s'exprime dans la volonté de "construire un automate" - c'est-à-dire être la cause d'un être qui, par définition, est cause de soi. Si l'automate est un être "complexe", je le construis, certes, mais son comportement m'échappe - et, en un sens, il échappe aussi à l'automate lui-même.

- Le parallèle avec Adam et Eve vient spontanément à l'esprit - Dieu dépassé par les êtres finalement complexes qu'il a créés -, mais ne sortons pas de notre sujet.

La conjecture de von Neumann a une portée ontologique considérable. Elle rend par exemple non contradictoires les deux propositions suivantes : 1) Des mécanismes physico-chimiques sont capables de produire la vie ; 2) la vie est (infiniment) plus complexe que les mécanismes physico-chimiques qui l'ont engendrée. Il est donc possible d'avoir une ontologie non substantialiste (ici, non vitaliste) qui garantisse néanmoins l'irréductibilité de la strate produite par rapport à la strate productrice.

Considérons, de façon analogue, les deux propositions : 1) ce sont les hommes qui font (ou plutôt : "agissent") leur société ; 2) la société les dépasse en ce qu'elle est (infiniment) plus complexe qu'eux. Elles caractérisent une tradition philosophique qui, des "Lumières écossaises" à Hayek, considère le social comme un automate complexe, un "ordre spontané" qu'aucune volonté n'a voulu, qu'aucune conscience n'a conçu, comme si cet ordre était mu par une "main invisible".

- Que l'on pardonne à mon imagination (radicale), mais cette expression m'a toujours parue impie - quelque chose comme Dieu giving himself a treat, de surcroît sur notre dos. Je ne sais pas si le pourtant très masochiste - et d'un masochisme hélas pour nous fort contagieux - Adam Smith aurait accepté une telle interprétation.

L'autonomie de la société, pour cette tradition, cela signifie que la société n'obéit qu'à ses lois propres, étrangère aux efforts que les hommes déploient pour la maîtriser, alors même que ce sont eux qui la produisent. Il est intéressant de noter que pour éclairer cet apparent paradoxe, Hayek a eu précisément recours à la notion de complexité, au sens de von Neumann, et à ses avatars ultérieurs (théories de l'auto-organisation). On voit ici la possibilité de penser l'irréductibilité du social par rapport aux individus sans pour autant faire de celui-ci une substance ou un sujet - ce que fait évidemment Castoriadis lorsqu'il dit de la société qu'elle "sait", qu'elle "oeuvre", qu'elle "met en question" ou qu'elle "s'altère".

- Et voilà ! Patatras ! Tout s'écroule ! Truffe ! Ce n'est pas la peine de se lancer dans des développements si impressionnants et si scientifiques, si c'est pour en tirer une conclusion aussi fausse, comme par hasard ponctuée du même "évidemment" que tout à l'heure. Toute la question, précisément - et elle sera reprise une nouvelle fois dans le prochain "fragment" -, est de savoir jusqu'à quel point on peut légitimement employer de telles expressions (qui, je le rappelle, ne semblaient pas gêner Jean-Pierre Dupuy lorsqu'il exposait la pensée de Castoriadis au début de ce texte). Quoi qu'en dise notre auteur, si ces expressions ne sont jamais légitimes, alors on retombe dans l'individualisme méthodologique le plus plat et le plus stérile, habillé façon pasteur protestant (Smith) ou façon logicien léniniste (Hayek), et on se borne à constater, considérable avancée théorique !, que les actions des hommes n'aboutissent pas toujours aux résultats escomptés. J'exagère à mon tour ? A vous de voir, mais même en l'admettant, il faudrait alors expliquer pourquoi nos si brillants et boostrappers libéraux aboutissent si souvent à des positions politiques débiles. C'est justement le point que J.-P. Dupuy aborde maintenant.

Il est inutile d'insister sur le fait que la philosophie politique de Castoriadis n'a rien à voir avec celle de Hayek, pour dire le moins. Ce que celui-ci nomme autonomie est hétéronomie pour celui-là. Il n'en est que plus remarquable de trouver dans l'épistémologie sociale de Hayek des propositions que l'on croiraient sorties de la plume de Castoriadis. Pour l'un comme pour l'autre, il y a dans le social du savoir, du sens qu'aucune conscience individuelle ne peut s'approprier car il la dépasse absolument. Et cependant, les individus ont accès à ce sens : ils le "comprennent" - et, en un certain sens, ils l'incluent : ils contiennent en eux cela même qui les dépasse. Dans l'un et l'autre cas, nous avons la figure de l'auto-transcendance.

- Aaargh... J.-P. Dupuy va lui-même corriger en partie ces coupables imprécisions.

Comment apprécier ce qui, tout à la fois sépare absolument et unit ces deux auteurs (et sans préjudice de ce que, certainement, l'un et l'autre tiendraient le rapprochement pour scandaleux) ? Je suggère la piste de réflexion suivante. Chez Castoriadis comme chez Hayek, l'ontologie et la philosophie politique se présentent comme étroitement solidaires. Ils sont cependant amenés à mettre l'accent tantôt sur l'une, tantôt sur l'autre. Il semble que ce soit à des endroits exactement symétriques. Soit, une fois de plus, les deux propositions suivantes, dont le flou est suffisant pour qu'on puisse dire que l'un et l'autre de nos deux auteurs les tiennent pour vraies : 1) les gens créent leur société ; 2) la société qu'ils créent les dépasse infiniment. Dans son ontologie, Hayek insiste sur 1) (c'est la clé de son nominalisme et de sa philosophie égologique), et dans sa politique, sur 2) (ce que les hommes ont de mieux à faire est de préserver les ordres spontanés et de s'appuyer sur le savoir que ces ordres mobilisent mais qu'eux, les hommes, ne peuvent posséder). C'est proprement l'inverse chez Castoriadis. Son ontologie met l'accent sur 2), puisque c'est l'une de ses découvertes fondamentales (la société instituante comme créatrice d'un monde de significations imaginaires sociales)

- et Durkheim, et Mauss, ils puent des pieds ? Je serais Jean-Claude Milner, à Yahvé ne plaise, j'aurais vite fait d'intenter au pauvre J.-P. Dupuy un procès en antisémitisme. Bon, ne chipotons pas.

et sa politique sur 1), lorsqu'il s'agit de porter le projet révolutionnaire d'une société autonome, faite d'individus autonomes, mettant en question de façon illimitée l'institution établie. On aboutit alors au paradoxe suivant : si l'on ne considère que la dimension politique (ce qui mutile, certes, l'oeuvre de l'un et de l'autre), l'individualisme semble être du côté de Castoriadis et la pensée de l'autonomie et de l'irréductibilité du social semble être du côté de Hayek. Il est d'ailleurs probable que celui-ci tienne, s'il la connaît, la pensée de celui-là, pour le comble du "constructivisme", c'est-à-dire de l'hybris individualiste.

- Point de vue que, pour des raisons certes différentes, nous partageons en partie, ainsi que nous l'avons explicité dans un de nos premiers commentaires.

Cette remarque éclaire peut-être l'étrange débat qui a opposé Castoriadis à Luc Ferry et Alain Renaut à propos de l'interprétation de Mai 68. Dans un premier moment, ces derniers avancent deux thèses surprenantes : Mai 68 prépare le triomphe de l'individualisme narcissique ; il n'est pas étonnant que ce mouvement social soit contemporain des idéologies de la mort de l'homme, car l'individu n'est point le sujet autonome dont on célèbre les funérailles, mais sa dégénérescence et sa négation. Castoriadis, dans un deuxième moment, conteste radicalement cette analyse : Mai 68 a représenté une étape, certes vite effacée, sur le chemin révolutionnaire de lutte pour l'autonomie, individuelle et sociale ; la critique idéologique de la subjectivité a accompagné, non pas Mai 68, mais sa décomposition et son échec : nous n'avons pu faire advenir le sujet autonome, il est réconfortant de savoir qu'il était de foute façon décédé.

- Très bien vu Cornelius, et merci.Voici ce qu'il écrit : "Ce qu'on appelle maintenant l'"individualisme" est pour l'essentiel ce que j'ai appelé, depuis 1959, la privatisation. Il était présent bien avant Mai 68. Le mouvement de Mai 68 était, au contraire, une réaction contre cette évolution. Après l'interlude de Mai, la privatisation a refleuri de plus belle. Les idéologies de la mort du sujet, de la mort du sens, qui jusque-là se propageaient entre la rue de Lille et la rue d'Ulm, ont alors inondé le marché populaire des idées : c'est qu'elles étaient des formes de théorisation de l'échec du mouvement." (in Un monde morcelé, Seuil, 1990, dans un texte de 1987 dont je n'ai pas noté la référence.)

Cependant, dans sa contestation, Castoriadis semble d'accord avec Ferry et Renaut sur un point capital : la mort du sujet allant de pair avec la montée de l'individu, c'est donc bien qu'une différence radicale les sépare. Dans un troisième moment, répondant à Castoriadis et cherchant à rendre plus plausible leur thèse paradoxale, Ferry et Renaut sont amenés à redéfinir l'individualisme, de telle sorte qu'il englobe, comme une de ses modalités particulières, la quête de l'autonomie au sens de Castoriadis. Le sujet autonome devient une espèce particulière du genre individu. La philosophie de Castoriadis se révèle être une philosophie égologique.

Sans doute y a-t-il encore du travail à faire si l'on veut éclaircir les rapports complexes entre l'individu et le sujet autonome (au sens kantien comme au sens de Castoriadis)."

- sans doute, oui... Concluons à notre tour. C'est en ce point que le "fanatique modéré" Vincent Descombes, que l'on imagine volontiers stimulé par la lecture de ces dernières lignes, et qui réserve dans ce livre un traitement de choix à Alain Renaut, prend le relais et s'efforce de procéder à de tels "éclaircissements" dans son Complément de sujet. Enquête sur le fait d'agir de soi-même (Gallimard, 2004). Nous y reviendrons la prochaine fois.

Deux rappels pour conclure.

Je suis bien conscient que s'attaquer à l'oeuvre de Castoriadis en passant par l'intermédiaire d'un texte que l'on ne trouve pas toujours assez précis est quelque peu expéditif : il me semble néanmoins que, rapport à ce qui me gêne le plus chez Castoriadis, le texte de Jean-Pierre Dupuy était un bon point de départ.

Comme je ne l'avais évoqué que lors d'un commentaire, signalons "officiellement" le colloque consacré à M. Dupuy qui va se tenir à Cerisy en juillet prochain, en présence notamment de Vincent Descombes, René Girard et Henri Atlan. Je ne pourrai hélas m'y rendre, mais avis aux amateurs...


Au plaisir !

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samedi 4 mars 2006

A bas Auschwitz, vive les Arabes.

- Texte quelque peu modifié le lendemain. -

(Dans ce qui suit, j'utiliserai, comme il est courant de le faire, le terme "Auschwitz" comme métonymie de l'ensemble des camps d'extermination des Juifs durant la deuxième guerre mondiale et de cette pratique d'extermination. Cela ne signifie pas que je veuille tirer profit du mana désormais lié à ce terme ou cautionner toute approche superstitieuse de ces événements. Mais si ce raccourci géographique s'est imposé si tôt, dès 1944 semble-t-il, c'est simplement qu'il est bien pratique.)


Je vous recommandais il y a quelque temps un livre d'Enzo Traverso, Le passé, modes d'emploi, une bonne synthèse consacrée aux différences et interactions entre mémoire, histoire, identité collective. Sur ma lancée, j'ai lu, du même auteur, L'histoire déchirée (éd. du Cerf, 1997), où sont analysées les thèses des premiers intellectuels ayant vraiment fait l'effort, à la fin des années 40 et pendant les années 50, d'appréhender l'événement de l'extermination des Juifs. Même s'ils trouvent des causes plus ou moins profondes à Auschwitz, on remarque tout de suite que ces esprits, peu suspects de naïveté - H. Arendt, G. Anders, Th. Adorno, H. Marcuse principalement, mais aussi des gens comme Kafka, W. Benjamin, et même Max Weber, qui d'une manière ou d'une autre avaient sinon prévu du moins senti ce qui risquait de se passer - s'accordent pour y voir d'abord un événement incompréhensible, quelque chose de radicalement nouveau, différent par nature à la fois des massacres guerriers "traditionnels" et des pogromes qui ont pu jalonner l'histoire des Juifs.

Cet étonnement et cette volonté de le préserver, que l'on retrouve à la même époque en France dans Nuit et brouillard, sont sans doute une des sources du pont-aux-ânes actuel sur le caractère "incompréhensible", "incommensurable", "inexplicable" d'Auschwitz, sur son unicité blablabla mon-Elie-Wiesel-dans-ton-cul. Et certes, ce serait un anachronisme grossier que de prêter à ces auteurs la bêtise solennelle et la volonté d'instrumentalisation qui caractérisent de nos jours tant de discours sur l'extermination des Juifs pendant la seconde guerre mondiale. Mais finalement, c'est aussi un anachronisme que d'en rester à cet étonnement. Je ne prétends pas qu'il n'y ait plus rien d'étonnant à Auschwitz : que l'on ait pu en arriver là n'a toujours rien d'une banalité. Mais si l'on pense un peu aux conditions de possibilité d'un tel événement, plus qu'à ses causes et à son déroulement réels, on y trouve vite - Max Weber avant, G. Anders après, sont dans le livre de Traverso ceux qui semblent le mieux l'avoir senti -, l'indifférence à peu près totale au sort des autres.

On sait bien qu'une des caractéristiques d'Auschwitz fut la froide rigueur dans l'exécution de la "solution finale", rigueur de fonctionnaire kafkaïen sans états d'âme dont Eichmann, tel qu'il est décrit par H. Arendt, reste le modèle. On sait aussi que finalement, entre ceux qui ont participé, plus ou moins directement, à cette gigantesque entreprise, et ceux qui en avaient vent par leurs proches (notamment via les massacres perpétués par la Wehrmacht dans l'Est), beaucoup d'Allemands étaient au courant de ce qui se passait, à défaut d'en prendre pleinement la mesure. On ne saurait dire que cela les ait beaucoup empêchés de dormir, ni pendant, ni après.

Et cette indifférence, nous la connaissons bien, nous la connaissons sans doute encore mieux que les générations adultes en 1940, après soixante ans de capitalisme supplémentaire dans les esprits [!!!]. Que l'on ne soit guère troublé par des massacres qui se passent à l'autre bout du monde et que l'on a du mal à comprendre, je veux bien, à tort ou à raison, l'admettre. Mais que l'on soit aussi peu concerné par tout ce qui ne nous touche pas directement et qui pourtant se passe dans notre pays, sous nos yeux - des centres de détention "provisoire" aux prisons, en passant par la bardamisation croissante de la population - ; que nous ne voyions dans les autres qu'un danger potentiel, au point d'avoir par exemple complètement abandonné ce qui s'appela longtemps les lois de l'hospitalité - il est vrai qu'un lecteur MP3 ou un ordinateur portable se volent aisément... -, eh bien cela finit par rendre étonnant l'étonnement de Hannah Arendt, Günther Anders... dont on se demande, surtout concernant ce dernier, ce qu'ils pourraient écrire sur le monde d'aujourd'hui [1].

Concernant Anders, il y a bien une piste. Traverso le commente ainsi, avant que de le citer : "La réification de la mort, implicite dans l'extermination industrialisée, pouvait aussi se passer d'un attribut essentiel de tous les massacres de l'histoire : la haine. La haine qui inspire le tueur n'a plus de raison d'être lors d'une tuerie planifiée et exécutée comme un travail, dans lequel les victimes ont été spoliées de leur humanité et réduites à l'état de matière première (dans les camps nazis) ou transformées en simple cible géographique : le point fixé pour l'explosion du champignon atomique (à Hiroshima). Dans les modernes exterminations de masse, les victimes n'ont plus de visage. "L'obsolescence ne concerne plus seulement le concept d'ennemi, mais tout ce qui relève de la catégorie psychologique d'hostilité"." (p. 113).

Rappelons d'abord que Anders a toujours lié, et avec raison, Auschwitz et Hiroshima ; nuançons cette idée d'une disparition de l'hostilité en rappelant que Auschwitz comme Hiroshima ont été précédés d'un long travail de sape de haine de l'autre (d'ailleurs, Traverso raconte qu'Anders, juif exilé aux Etats-Unis et sans le sou, se fit virer de l'Office of War information pour avoir refusé de collaborer à une brochure de propagande anti-japonaise qu'il trouvait raciste) ; et revenons au monde actuel. Je ne suis pas la Pythie, je ne sais pas si le "choc des civilisations" évoqué dans mon précédent message aura ou non lieu ; mais je trouve, à la lumière de ces remarques, un certain réconfort à l'idée que les Arabes musulmans nous détestent. Voilà qui est pré-Auschwitz, et au bout du compte presque rassurant. La haine, c'est encore une forme de reconnaissance, et à partir de là, on peut dialoguer, quitte à ce qu'il faille pour cela se foutre d'abord un peu sur la gueule. Ce pourquoi les récentes déclarations du fat incompétent et grotesque Luc Ferry, voyant dans l'islamisme "quelque chose d'effrayant qui est l'équivalent de la montée du nazisme, peut-être même en pire (...), avec une haine qui s'affiche à tout bout de champ" sont non seulement imbéciles, sionistes, méprisantes, tout ce que l'on voudra, mais aussi contradictoires.


Je n'ignore bien sûr pas, d'une part, que l'idée que l'hostilité ne soit pas si obsolète que cela, au contraire, n'est pas tout à fait guillerette ; d'autre part, que si, dans le cas des Arabes et de leur part, quelque chose proche d'Auschwitz, c'est-à-dire une extermination programmée et méthodique de leurs ennemis, semble peu probable, l'ombre de Hiroshima continue, elle, de planer sur l'ensemble du genre humain - auquel, bon gré mal gré, j'appartiens aussi. Ceci que le président iranien soit ou non "fou" (Truman n'était pas un boucher sanguinaire, et cela a fait une belle jambe à des centaines de milliers de Japonais). Mais bon, si l'apocalypse nous débarrasse de Philippe Val, Patrick Devedjian et des employés de la hotline de Free, cela peut en valoir la peine.






!!!
"Soixante ans de capitalisme dans les esprits"... Cela mérite précision. D'abord, je ne prétends pas que Auschwitz soit l'effet du seul capitalisme. On sait bien qu'il s'agit justement d'un mélange détonant d'archaïsme et de modernité, ce qui l'a rendu difficile à anticiper à l'époque des philosophies du progrès, et fait encore sa complexité aujourd'hui. Ensuite, il ne faudrait pas croire que le capitalisme s'est manifesté toujours et de la même manière depuis son apparition (qu'on la situe d'ailleurs au XIIe, au XVIe ou au XIXe siècle]. Mais si l'on suit l'analyse de C. Castoriadis, selon laquelle la modernité bourgeoise peut être dissociée en deux pôles : le pôle de l'universalité de la raison, le pôle de la "rationalité" économique et calculatrice, si l'on admet (pour simplifier, je pars de la Révolution française) que selon les lieux et les époques cette "rationalité" froide s'est plus ou moins éloignée de la Raison "universelle" (au début de la Révolution industrielle, quand les enfants travaillaient jusqu'à épuisement ; lors du capitalisme sauvage américain de la fin du XIXe ; maintenant) mais a toujours souhaité s'en émanciper, sauf pour la galerie, je crois que l'on peut admettre que dans l'ensemble et malgré les bonnes intentions de l'après-guerre, le capitalisme a depuis soixante ans continué son travail de séparation des esprits et d'altération de la confiance, même parfois grâce à l'Etat-Providence[!!!!!].




!!!!!
Ah, l'Etat-Providence... Qu'il ait des mérites, qu'il soit depuis des années démantelé à leur profit par des salopards sans scrupules mais pleins d'aplomb, cela ne suffit pas à en faire l'étalon de l'humanité civilisée. Pour mon sujet de ce jour, il me suffit de noter qu'entre l'importance qu'il accorde aux bureaucrates et les réflexes d'appel à l'autorité publique qu'il contribue à alimenter, il a joué son rôle dans la séparation des gens les uns des autres, et que l'organisation de la solidarité dont il fut au niveau étatique la mise en pratique a pu se payer, au quotidien, de l'oubli de la solidarité entre membres du genre humain (auquel, bon gré mal gré, j'appartiens aussi).






PS 1 : Je ne suis pas spécialiste du Moyen-Orient, mais il me semble que lorsque les Arabes disent des méchancetés sur les Israéliens et/ou les Juifs, il y a tout de même une différence avec la propagande nazie, qui voyait en eux des sous-hommes, des déchets, des parasites, etc. Les Arabes sont justement payés pour savoir que les Israéliens ont de la volonté et des moyens d'action. Ceci dit sans nier d'éventuels rapprochements thématiques par ailleurs. (Ce n'est, malgré certaines apparences, pas contradictoire, et rappelons-le tant que l'on aborde ces joyeusetés : pour les nazis, si les juifs étaient si dangereux, c'était aussi parce qu'ils étaient presque les égaux des Aryens, et donc des rivaux. Les Arabes étaient bien loin dans cette compétition, quelques niveaux en dessous - et c'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles Hitler rechigna à s'allier avec eux pour mettre le bordel dans l'empire britannique, ce qui pourtant d'un point de vue stratégique lui aurait sans doute bien rendu service. Ach, même le Fürher avait ses faiblesses !)

PS 2: Dans le livre de Traverso, on apprend au détour d'une page (p. 103) que deux textes d'Anders, alors sous l'influence de Heidegger dont il avait été l'élève, textes publiés en français dans la revue Recherches philosophiques en 1934 et 1936, auraient exercé sur le jeune Sartre et sur son existentialisme "une influence non négligeable". Le monde est petit.





1.
On remarquera, à propos de Hannah Arendt, que dans son livre sur Les origines du totalitarisme (1948), elle voit dans les totalitarismes hitlérien et stalinien une expression du "mal radical" - notion sans grand intérêt, et qui plus est piégeuse. Quelques années plus tard, assistant au procès d'Eichmann, elle élaborera le concept plus pertinent, dont j'apprends grâce à Traverso qu'elle en avait eu l'intuition très tôt, de "banalité du mal". En bonne logique, on pourrait maintenant parler de "mal commun".

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