jeudi 2 février 2012

Mon logos dans ton cul.

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(Quelques ajouts et compléments le 4.02.)


Soral-Nabe, épisode 25… Je découvre avant de commencer à rédiger ce qui suit les remarques de Laurent James, relatives aux aspects proprement politiques de la question, remarques que pour l'essentiel je partage. - C'est quelque chose que j'avais déjà remarqué, sans que cela me gêne trop, chez A. Soral : à force de vouloir ne pas être dupe, à force de toujours vouloir avoir une longueur d'avance sur l'adversaire (ou sur ses rivaux dans le champ de la contestation anti-système, comme dirait Bourdieu…), on prend le risque de ne jamais se tromper, on prend le risque de ne jamais prendre le risque de se tromper : en fait, on se met dans une situation où l'on n'aura jamais raison - même si, éventuellement, on avait raison. Comme l'écrivait en substance J.-P. Voyer, seul celui qui a prouvé qu'il était capable d'être méchant peut (éventuellement) être qualifié de gentil : seul celui qui prend le risque de se tromper peut (éventuellement) avoir raison.

Comme me semble-t-il Laurent James, lorsque j'écris ceci, je vise A. Soral et plus que lui : je critique surtout des tendances, des virtualités, des conséquences sur les soraliens - si A. S. était toujours justiciable de telles remarques, j'arrêterais de le suivre, tout simplement.

En revanche, le point sur lequel je voulais apporter ma petite pierre au débat concerne effectivement Alain Soral lui-même. Laurent James l'évoque en passant : "Seul un écrivain a le droit de mépriser le style d’un autre écrivain.", écrit-il en une phrase qui a plus l'air de s'appliquer aux soraliens du net qu'à A. S. lui-même - mais que je lui appliquerais quant à moi volontiers. Dans le dernier entretien du président, celui-ci reproche en effet à M.-É. Nabe, s'il voulait écrire un roman sulfureux, de ne pas s'être intéressé aux réseaux pédophiles de l'oligarchie, plutôt que d'aller en quelque sorte cracher sur la tombe, ou du moins tirer sur l'ambulance, de quelqu'un qui se contentait de « tirer des putes ».

Oublions que dans l'affaire DSK (que d'initiales !…) il ne s'agit pas de tirer une pute, mais d'un possible viol, il n'en reste pas moins que A. Soral dit ici une belle connerie. Pour le démontrer, il faut préciser tout de suite que d'un côté le « président » a quelques carences dans la compréhension de la littérature, et que, d'un autre côté (qui, en fait, est justement le même), son partage binaire entre lui le citoyen politique actif et « Nabe-le-littéraire », est tout simplement faux. Pas tant le concernant lui, Alain Soral, mais relativement aux bons écrivains en général, et en l'occurrence Marc-Édouard Nabe. Soyons clairs : si l'on se contente de dire qu'A. Soral n'a pas assez bien compris ce qu'était la littérature (ce que, soit dit en passant, certaines remarques ridicules sur Proust il y a quelques mois tendaient à montrer, je lui garde un chien de ma chienne depuis…), on prend le risque d'accréditer le dispositif que le chef d'E&R a mis en place, qui vise à rejeter MEN et autres dans l'abstraction littéraire-bourgeoise, et donc de s'entendre répondre que oui, bien sûr, il ne s'agit pas d'être « littéraire », que c'est dépassé, mais d'être efficace, en prise sur la réalité, etc.

(Ajout le 4.02. Je reviens sur cette question de l'appréhension littéraire ou romanesque du monde comme « dépassée » en fin de texte.)

Est-il possible d'écrire une grande oeuvre littéraire sur les réseaux pédophiles de l'oligarchie ? A priori, pourquoi pas, impossible n'est pas littérature. Est-ce que ça a déjà été fait ? Pas à ma connaissance - on ne va tout de même pas ranger Sade dans cette catégorie, et même si on le faisait ça ne donnerait pas un corpus très étendu. Prenons le problème par le versant de L'enculé : il me semble que ce qui a intéressé MEN dans cette histoire est la thématique du désir, de sa force - de sa violence - qu'est-ce, pour une femme surtout, de consentir au désir de l'autre ? Séduction, consentement, effraction, viol, où sont les frontières ? Thématique classique, qui dans l'affaire DSK s'est doublée d'un déballage pour le moins retentissant. Sans doute est-ce justement cette rencontre entre l'intimité des pulsions et le retentissement mondial des faits qui a donné naissance au projet de L'enculé. D'où, j'ai déjà insisté sur cette idée à la lecture du livre comme plus récemment, les liens intéressants et ambigus entre l'auteur et le narrateur-personnage principal du roman - ambiguïté qui semble passer au-dessus de la tête d'A. Soral ou en tout cas lui sembler de peu d'intérêt.

(Ajout le 4.02. Ce paragraphe est assez alambiqué. Ceci est peut-être en partie dû au fait que je n'y ai pas pris la peine de rappeler une évidence, à savoir que si ce qu'Alain Soral demande est un roman dénonciateur, pour montrer la méchanceté de tous ces salauds de riches en train d'enculer des gamins, la question d'un éventuel bon roman ne se pose même pas. - Si Marc-Édouard Nabe, ou un autre (qui, d'ailleurs ?), se mettait en tête d'écrire un livre qui prend comme point de départ les réseaux de ce type, il pourrait certes en montrer l'horreur, ou, reprenons un terme utilisé par A.S., le satanisme, mais pour que son roman ait un sens, il lui faudrait aussi, à un moment, faire descendre la grâce sur l'un de ses personnages...)

A contrario, on voit bien qu'un livre sur les réseaux pédophiles, étant donné le caractère forcé des relations en telles circonstances, serait potentiellement moins riche d'humanité. Ce n'est pas que toute séduction ou toute forme de relation un tant soit peu humaine soit nécessairement exclue même dans un tel cadre (où l'on retrouve d'ailleurs, toutes choses égales d'ailleurs, Eyes wide shut et la gentille fille qui sauve Tom Cruise), c'est qu'elle a moins de chances de s'y trouver dans ce contexte de relations forcées, avec des mineurs qui plus est, qu'au surplus la portée d'une affaire comme celle de DSK est liée au fait simple que tout mâle peut se demander ce qu'il ferait en se trouvant dans une situation analogue à celle du patron du FMI au sortir de la douche, alors qu'en règle générale on ne s'identifie pas à Jack L. ou Philippe D.-B. en train de participer à une partouze au Maghreb et encore moins de s'y faire « poisser »… - Je le répète, à grande littérature rien d'impossible, on peut peut-être écrire un grand roman sur un tel sujet, mais d'une part la matière humaine y est a priori moins riche, d'autre part et surtout, pour la rendre riche, ou pour en tirer la richesse qu'elle contient tout de même, on risque fort d'humaniser les protagonistes, ce qui déplairait sans doute à Alain Soral…

Plus généralement, ce que ne dit pas ou ne voit pas celui-ci, c'est que ce que la bonne littérature, bourgeoise ou pas, fait, c'est donner à mieux comprendre la réalité - d'où que son partage entre lui et les « littéraires » ne tienne pas -, mais qu'elle le fait par ses moyens propres et, le plus souvent, par le biais de constructions morales complexes - d'où que ce partage ne soit pas non plus complètement insensé. Je ne cherche pas d'ailleurs ici à faire à A. Soral ce qu'il fait à M.-É. Nabe et à le rejeter dans un camp séparé, qui serait celui de la simplicité voire du simplisme. Je tiens qu'il est ridicule de mettre la littérature hors du monde, alors que la bonne littérature est un formidable outil de meilleure compréhension du monde. Ce qui n'empêche pas du tout de grands écrivains de dire et écrire des conneries sur l'actualité, là n'est pas le problème.

Dit autrement : vous en apprendrez toujours plus sur le monde actuel (et, d'ailleurs, sur les réseaux pédophiles…) en lisant la Recherche qu'en regardant une vidéo d'Alain Soral, toute intéressante (et drôle) qu'elle puisse être. La grande littérature n'a de leçons de réalité à recevoir de personne. Mais elle a des moyens de compréhension et de présentation de cette réalité qui sont les siens, et que nul n'est obligé d'adopter ou d'utiliser.

- Ce sont là des généralités, en réponse à des remarques d'Alain Soral qui me paraissaient impliquer des présupposés eux-mêmes d'ordre général. Pour finir, j'oserais une hypothèse plus précise, une piste d'interprétation du différent Soral/Nabe. Disons que c'est une façon nabienne d'interpréter ce conflit, en tout cas de l'aborder. "Un seul métier est compatible avec une sexualité débridée chez un homme : celui d'artiste. En tant qu'artiste, on peut ne rien s'empêcher sexuellement, cette liberté profite toujours à l'Art", déclare MEN dans son interview à Hot Vidéo. Ce n'est pas nécessairement complètement vrai, ou du moins peut-être est-ce surtout une manière de dire que l'artiste, dans les divers modes d'appréhension, de compréhension et de connaissance du monde auquel tout un chacun peut avoir recours, donne une large part à l'appréhension, la compréhension, la connaissance du monde par le sexe. Il est parfaitement évident que ce n'est pas le cas d'Alain Soral - ce qui, je le précise pour ne pas le vexer ni ses fans, ne signifie pas qu'il ne baise pas, ou pas assez. Dans sa jeunesse, il semble avoir appris à connaître le monde notamment par ce biais. Mais, pour sa façon de travailler actuelle, cet angle de vue est bien mineur, et cela pourrait permettre d'expliquer en partie les divergences avec MEN, que ce soit sur DSK, qui est pure extériorité pour A. Soral alors que l'auteur de L'enculé a quelque empathie vis-à-vis de lui, ou au sujet du 11 septembre et de sa force dramatique, voire charnelle. Il ne s'agit pas de faire revenir par la fenêtre la dichotomie concret / abstrait que j'ai chassée précédemment par la porte : simplement, de même que l'on a coutume de dire qu'il n'y a pas que le cul dans la vie - ce qui est vrai, mais me semble de moins en moins vrai au fil du temps… -, on peut dire que même en matière de raisonnement, de connaissance et de démonstration, il n'y a pas que le logos, terme cher à A. Soral, dans la vie.

Bonne bourre à tous !



Ajout le 04.02. Ainsi que le me signale un lecteur en commentaire, certaines des idées générales que je rappelle ici ne sont non seulement pas inconnues à Alain Soral, mais il a pu les exprimer lui-même (quoique l'exemple de Balzac / Marx soit justiciable d'une discussion à part, mais passons). Je suis par ailleurs aussi conscient que d'autres de ce que les déclarations qui m'ont agacé ne sont pas du « meilleur Soral ». Après avoir montré en quoi elles étaient des conneries, je peux donc me faire en quelque sorte l'avocat d'A.S. contre lui-même, et ré-exprimer, en suivant certaines de ses formulations, son idée : ce qui était possible pour le romancier à une époque ne l'est plus. Si, justement, il n'y a pas si longtemps il était aussi simple, voire plus productif, de lire Balzac que Marx, maintenant le roman ne peut plus rendre compte de la réalité, maintenant, en gros, il vaut mieux lire Soral que Nabe si l'on veut comprendre quelque chose au monde.

Il y a dans ce diagnostic (assez répandu par ailleurs, ceci dit sans critique) deux vérités. Une vérité d'ordre pratique : le grand roman sur le monde d'aujourd'hui n'est pas écrit, j'entends par là le roman qui dit, peut-être pas la vérité, mais une vérité assez forte sur ce monde pour être largement reconnue par un important public. Et une vérité d'ordre théorique : en période pré-révolutionnaire ou pré-apocalyptique comme la nôtre, les grandes oeuvres artistiques se font plus rares. Balzac écrit justement une fois la Révolution finie et bien finie, Faulkner vient bien après la guerre de Sécession, le grand roman que je viens d'évoquer sera peut-être écrit dans vingt ans... De là à en conclure qu'il y a mieux à faire qu'à écrire des romans si l'on veut comprendre le monde ou agir sur lui, il y a un pas pratique que chacun est libre de franchir pour lui-même, mais aussi un pas théorique qu'il serait en revanche plus intelligent je pense de ne pas effectuer.

Revenons à M.-É. Nabe : pour écrire un roman d'ordre général sur les années 2000 et décrire ce à quoi ressemble Paris en 2010, il doit se mettre dans la peau de quelqu'un qui arrête d'écrire... C'est un cas extrême peut-être, il est par ailleurs loisible de discuter sur la réussite globale de l'entreprise, mais c'est une réponse de romancier, et, j'insiste, une réponse comme les romanciers en ont apportées en nombre depuis que le roman existe. C'est précisément lorsque l'on équivaut le roman au roman balzacien que l'on peut décréter que le roman est fini, « dépassé », etc. C'est au contraire un des intérêts des romans de MEN de chercher d'autres pistes. Dans Alain Zannini, les années 90 de la capitale étaient en grande partie vues par le prisme de la chatte des conquêtes féminines de l'auteur-narrateur (dialogues avec des vagins plutôt que monologues du vagin, somme toute), à travers un jeu complexe entre réalité et fiction.

Encore une fois, MEN ne fait ici, avec ses hantises propres, qu'affronter une difficulté qu'ont rencontrée à peu près tous les romanciers depuis qu'il y a des romans, à l'exception peut-être, justement, de ceux qui viennent immédiatement après Balzac et se coulent dans la forme qu'il a mise au point. L'idée qu'il y a mieux à faire qu'écrire des romans - parce que, finalement, c'est un genre mineur, que ce soit par rapport à la poésie ou par rapport à la politique - est aussi vieille que le roman, et est d'ailleurs justifiée en permanence par la médiocrité de la plupart des romans, éventuellement « néo-proustiens », comme le dit Alain Soral dans la vidéo que l'on m'a signalée. Ce n'est même pas une idée fausse : on pourrait même dire que c'est une idée périodiquement vraie - à Cervantès, Proust ou Céline près, en quelque sorte.

En ce point on pourrait revenir au rôle de la sexualité de l'écrivain. Ce sera pour une autre fois !

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dimanche 27 septembre 2009

Apologie de la race française, VI-2 : le réduit hexagonal.

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Apologie I.

Apologie II.

Apologie III.

Apologie IV-1.

Apologie IV-2.

Apologie IV-3.

Apologie V.

Apologie VI-1.


Cela fait des mois que j'ai l'intention de la retranscrire, voilà donc, pour continuer à assembler les morceaux du puzzle de notre belle nation, la conclusion - déjà citée en partie ici - du Voyage au centre du malaise français de Paul Yonnet (1993).

"C'est en France que le phénomène du néo-antiracisme a été le plus marqué, dans ses manifestations de masse, par ses effets politiques et administratifs. La France est la seule grande puissance où le mythe et l'utopie que nous avons décrits ont envahi l'appareil d'État et obtenu une telle influence dans les réseaux de pouvoir. Mais, tout d'abord, c'est qu'ils sont reliés, objectivement ou subjectivement (je pense notamment à la tentative de rapporter l'espèce de dissolution de la nationalité française proposée par l'antiracisme à un idéal républicain), aux grands soubresauts qui marquent l'histoire de France depuis 1789, et qui, de dons de la France au monde en dons de la France à l'humanité, ponctuent en la maquillant hyperboliquement d'un devoir d'universalisme la lente mais inexorable perte de puissance de ce pays. Si le néo-antiracisme est tellement puissant en France, pour aller rapidement à la synthèse, c'est en raison d'une accumulation unique de traits historiques. C'est en France qu'à la fin des années 1960 le soulèvement de la jeunesse étudiante autour d'idéaux et d'utopies révolutionnaires a déjà été - de tous les pays industrialisés - le plus explosif. D'autre part, comparée à la Grande-Bretagne, aux États-Unis, à l'Italie ou à l'Allemagne - qui avaient tous été dans un camp ou l'autre, mais le savaient -, la France était la seule à entretenir un roman de son passé durant la Seconde Guerre mondiale qui en gommait ou en travestissait pour le moins l'équivoque réalité. Un pays vainqueur mais vaincu, et libéré pour l'essentiel par l'action de puissances étrangères ; une France non belligérante après l'armistice et n'ayant pas commis le crime ultime de rentrer en guerre contre ses anciens alliés, mais collaboratrice ; les trois quarts des juifs résidant en France sauvés, mais l'organisation d'un antisémitisme d'État qui a conduit à livrer pour le pire le quatrième quart à l'ennemi, et à « aryaniser » l'économie ; une France résistante mais tardivement, sous la pression allemande (S.T.O.), à la fois hyperactive et hyperpassive, divisée entre vichystes, collaborationnistes, régionalistes, européanistes, attentistes, communistes, gaullistes, résistants armés, résistants opposés à l'action armée, anticommunistes collaborationnistes, anticommunistes résistants... : un régime de l'État français autoritaire, composant avec le nazisme, mais se distinguant d'un régime à proprement parler fasciste, et d'ailleurs objet de la critique et du mépris constants des fascistes français ; des Français encore traumatisés par la saignée de 1914-1918, qui rêvaient de paix et de confraternité rurale dans un univers proche de la guerre totale : tableau impitoyablement livré par l'enchaînement des circonstances, l'histoire du demi-siècle, la géopolitique, tableau moins reluisant que celui que propose le roman national épique appliqué à la période, qui constituait bel et bien, plus que la pesanteur de comportements économiques et la pratique politique de la Ve République, le talon d'Achille du pays au crépuscule de cette décennie 1960. L'enclenchement du processus [d'expansion du néo-antiracisme] et de sa force résultent du rapprochement de l'échec du mouvement de mai 1968 et de cette mémoire biaisée, exagérément avantageuse. Double dépérissement, donc, le premier entraînant le second : comme dans le règne végétal, le fruit touché contamine au contact d'un autre. Les révolutionnaires de mai 1968 ne cessaient de rechercher en quoi la France était « le maillon faible du capitalisme mondial ». C'est la faiblesse du roman national qui en faisait un maillon faible de la chaîne occidentale. De mai 1968 à l'antiracisme des années 1980, la France - « gardienne des beaux désordres », comme l'écrivait Jacques Chardonne - continue d'évoluer en crête en raison d'une configuration de traits spécifiques, qu'elle est la seule à additionner, et qui permet de comprendre l'inscription singulière de l'antiracisme dans ce pays.

On ne peut préjuger des itinéraires individuels, car on ne peut prévoir ni les circonstances ni les personnes. Les internationalistes antimilitaristes du début du siècle se sont du jour au lendemain rendus aux arguments de l'Union sacrée, en 1914. Peut-être verra-t-on les anciens leaders de S.O.S Racisme tomber au champ d'honneur patriotique (en l'espèce, aussi, un champ d'humour) pour bouter quelque envahisseur étranger hors du sol natal.


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On en a vu d'autres. Si l'on ne peut pas plus dessiner l'avenir collectif, nous pouvons en revanche avancer qu'il ne s'élaborera pas hors du cadre suivant.

Premièrement, il n'y a plus aujourd'hui de roman national français. Le droit-de-l'hommisme à vocation universaliste y est d'autant moins substituable que la France est réputée avoir presque constamment manqué au respect des grands principes. Les perspectives d'intégration des nouveaux Français en sont concurremment affaiblies. D'autant plus que le grand couple adverse du marxisme et de la catholicité, qui offrait des pentes identificatoires subsumant les buts endogènes des groupes particuliers et déliaient des soudures d'origine, ce grand couple qui ménageait des voies pluralistes d'accès à la nationalité française - une nationalité réelle et non pas seulement de forme juridique - est à présent dans l'incapacité, de fait ou de volonté, de jouer ce rôle par le moyen de ses appareils et de ses structures. Au surplus, une France qui a autodétruit son roman national entre dans une Europe qui n'est pas près d'en avoir un, autonome. Mémoire en berne, panne d'idéaux, désert d'espérances collectives : terrain propice au développement de laxités micro ou médio-identitaires cherchant à devenir grandes. [Les idées sont là, mais quel charabia par moments...]

Deuxièmement, le roman national - devenu difficile, stigmatisé par le nouvel ordre moral - se reconstitue sur un terrain apparemment non politique, celui de l'identité culturelle. La culture exprime l'identité française là où la politique menée lorsque la France était une grande puissance ne peut plus opérer, n'a plus de faculté d'expression. Moins il y aura de Nation, plus il y aura de recours à l'Identité française, une identité-mode de vie, ethnographique, sacralisée en même temps que muséographiée. Il faut s'attendre à des décompensations identitaires du type de celle qui a été enregistrée à propos de l'orthographe [la célèbre querelle sur la réforme de l'orthographe lors de la Guerre du Golfe]. Les Français défendront le reblochon au lait cru et l'andouillette odorante, face à la machine administrative et parlementaire de l'Europe, dont les hygiénistes de toute obédience ne manqueront pas de se servir pour dissoudre un peu plus les solidarités culturelles de base et, par là-même, la sociabilité des groupes élémentaires, comme ils ont défendu l'Empire. Pour finalement tout lâcher d'un coup, mais en entonnant une vibrante Marseillaise célébrant la grandeur de cet abandon : il suffit de trouver le personnage.


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J'y reviendrai : peut-être fallait-il, ou faut-il, trouver plutôt plusieurs « personnages ». Quoi qu'il en soit, ce paragraphe est tout à fait remarquable.

Il est probable que l'entrée en vigueur de l'accord de Maastricht, si elle a lieu - la campagne du référendum français débutait alors que cet ouvrage était pour l'essentiel terminé -, ou, de toute façon, la poursuite de l'unification européenne, accentuera cette dichotomie entre Nation politique et Identité-mode de vie. Plus les États-nations délégueront de prérogatives politiques à l'échelon européen, plus ils abandonneront de leur souveraineté propre, et plus le concept d'identité prendra d'importance. On notera d'ailleurs, ce qui ne saurait surprendre, l'acharnement mis par les défenseurs du traité de Maastricht, qui - symptomatiquement - élude la notion de nation pour mieux promouvoir et organiser un pouvoir des régions, à souligner que les transferts de souveraineté n'entameraient en rien l'identité française. D'ores et déjà, l'identité a remplacé la nation dans le discours politique des partisans d'une Europe supranationale. Il n'est que de se référer à l'un de ses plus ardents défenseurs, Valéry Giscard d'Estaing, aussi porté à vouloir accélérer la constitution des États-Unis d'Europe qu'il est inquiet du destin de l'identité française... J'invite à méditer sur une contradiction croissante : celle qui voit, tant à droite qu'à gauche, les responsables prendre ou approuver des mesures de « dénationalisation » et de levées des frontières de l'Hexagone, tout en attirant l'attention des opinions sur les risques d'invasion étrangère - quand ils n'appellent pas, purement et simplement, à la mobilisation de celles-ci derrière des slogans de moins en moins applicables dans le cadre hexagonal. Nous sommes entrés, en un mot, dans une période où ce n'est plus l'existence de la Nation politique qui excite l'agressivité de groupe - sous des formes qui allaient du patriotisme de défense à l'ambition impériale -, mais où, au contraire, c'est la disqualification, la déplétion et l'impossibilité de la nation politique qui font le lit des identitarismes (nationaux, ethniques [sexuels] ou de communauté). Encore que la xénophobie soit un phénomène en soi tout à fait indépendant de l'idée de nation, l'histoire moderne est marquée par l'apparition de formes politiques et idéologiques particulières, développées en relation avec l'exacerbation des sentiments nationaux ; nous avions, pourrait-on dire en somme, la xénophobie et le racisme car nous avions la Nation : craignons d'avoir la xénophobie - des xénophobies de tout calibre et de toutes origines - et le racisme, car nous n'aurons plus la Nation (donc : si nous ne l'avons plus et à mesure que nous ne l'aurons plus). Si tant est que l'identité, c'est ce qui reste quand on a « oublié » la nation, craignons d'assister à la cristallisation des attitudes qui répondront à la désorganisation et au démantèlement de l'ancien système.


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Troisièmement, l'antiracisme veut dissoudre la France dans le monde et, sans attendre, faire du réduit hexagonal le laboratoire chimérique d'une nouvelle Cybère panethnique. Cette utopie longtemps cautionnée par les pouvoirs publics, voire un par « État de droit » favorable, heurte de plein fouet les deux traditions de l'assimilation française : l'individualiste républicaine et la communautariste autoritaire."

Voyage au centre du malaise français, pp. 304-309. Je n'ai pas reproduit la suite, en l'occurrence le dernier paragraphe du livre. Sur la tradition « communautariste », pas de contre-sens : il s'agit me semble-t-il d'une allusion aux « familles » marxiste et catholique évoquée dans cette longue citation, il ne s'agit pas, en tout cas, des communautarismes actuels.

Ceci posé, quelques commentaires.

"Le roman national se reconstitue sur un terrain apparemment non politique, celui de l'identité culturelle. La culture exprime l'identité française là où la politique menée lorsque la France était une grande puissance ne peut plus opérer, n'a plus de faculté d'expression. Moins il y aura de Nation, plus il y aura de recours à l'Identité française, une identité-mode de vie, ethnographique, sacralisée en même temps que muséographiée." J'avais abordé cette phrase importante sur la Nation et l'Identité sous l'angle des relations entre les Français, leur passé, leur présent, leur avenir : la retrouver dans son contexte invite à faire le lien avec la situation politique française. Démêlons les fils.

Patriotisme, nationalisme, chauvinisme... on peut utiliser des termes connotés plus ou moins négativement, on ne sortira pas je crois de ces vérités :

- il faut un minimum de cohésion entre les membres d'une communauté, et dans ce minimum est inclus une part d'auto-promotion, d'autosatisfaction, de gloriole ;

- libre à chacun, au sein de cette communauté (et à l'extérieur de cette communauté, mais ce n'est pas notre sujet), de détester, mépriser, critiquer cette part d'autosatisfaction. On remarquera au passage que ces critiques peuvent aussi bien signifier une volonté d'amener la communauté à s'améliorer - en la poussant à être plus conforme aux idéaux qu'elle proclame - qu'un souhait plus ou moins conscient de la dissoudre - en établissant qu'elle n'a jamais été et ne sera jamais capable d'être à la hauteur de ses idéaux ;

- quoi qu'il en soit de ce deuxième point, qui mérite certes plus d'une digression, la part d'autosatisfaction devient, ou devrait devenir, non seulement critiquable, mais presque complètement ridicule et absurde quand elle n'a pas, ou plus, ou presque plus de rapports avec la réalité politique dans laquelle baigne la communauté en question.

Le problème, pour ce qui nous concerne, est donc moins de savoir si la France est un beau pays, si elle doit rougir ou se glorifier de son histoire, si les Français sont sympathiques, racistes, travailleurs, alcooliques, râleurs grincheux ou contestataires lucides et anticonformistes, trop ou pas assez sportifs, bons baiseurs ou gros branleurs ; il n'est même pas de savoir s'ils sont définitivement américanisés, manoeuvrés par les réseaux sionistes ou bientôt complètement arabisés-africanisés-islamisés (ces possibilités ne s'excluant d'ailleurs mutuellement pas). Le problème, c'est que toutes ces questions, futiles ou intéressantes, ne sont que trop rarement intégrées à la perspective d'ensemble qui pourtant les impose à notre attention : cette perspective n'est pas celle du déclin français, qui est, justement, une question identitaire, cette perspective est celle du pouvoir politique effectif de la France dans le monde d'aujourd'hui. Que ces deux questions ne soient pas sans rapport est évident, mais cela ne signifie pas qu'elles se confondent, et cela n'empêche pas l'une d'avoir préséance aussi bien principielle que chronologique sur l'autre. Reformulons donc ainsi la phrase de Paul Yonnet : ce n'est pas parce que la France a des problèmes identitaires qu'elle fonctionne moins bien et pèse d'un poids moins significatif dans l'évolution globale du monde, c'est parce que son poids dans l'évolution globale du monde diminue que les questions qu'elle se pose sur son identité prennent une telle acuité.

(Une digression : la France est loin d'être le seul pays dont « le poids dans l'évolution globale du monde diminue », c'est le cas de la plupart des nations majeures, Russie incluse. Je ne peux aborder cette question aujourd'hui, mais il faut garder en tête que nous sommes loin ici de nous situer dans une « exception française ».)

Encore une fois, il ne s'agit pas de nier certaines évolutions ou certaines réalités désagréables. Mais si l'on n'a pas conscience de cette préséance - que l'on retrouve d'ailleurs après 1870 et dans l'entre-deux-guerres, de même que, mais à l'inverse, dans les années 60, où les immigrés n'avaient pas disparu du pays mais gênaient moins que dans les périodes précédentes - du politique sur le culturel et « l'identitaire », non seulement on se trompe, mais on risque fort d'accélérer ou de contribuer à accélérer ces évolutions que l'on juge négatives.


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L'acharnement de l'homme politique moderne contre la France. Allégorie de Lang (Fritz, pas Jack), 1956.

- à suivre, démonstration et exemples à l'appui...

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mardi 5 août 2008

Un bon socialiste est un socialiste mort (autopsié).

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"On n'a jamais le droit de trahir, personne. Les traîtres, il faut les combattre, et non pas les trahir."


Admirable portrait de Jaurès, admirable portrait de l'« éléphant » socialiste dans Notre jeunesse (Péguy, 1910) : les ressemblances avec Mitterrand, F. Hollande, J. Lang, etc. sont telles qu'il n'est pas besoin de les souligner. On a un peu plus de mal à voir qui joue de nos jours le rôle de Hervé et de Guesde, ces espèces de chiens fous déraisonnables dont la raison d'être est d'insulter Jaurès, sans que celui-ci, pour des raisons qui sont l'objet de ce texte, ne leur ferme la gueule. Le PS étant dans l'état que l'on connaît, il vaut mieux chercher ailleurs, hors du parti lui-même, du côté de Laguiller et Besancenot. La psychologie est de toute façon ce qu'il y a ici de plus important, il n'est pas nécessaire de chercher des symétries parfaites entre 1910 et 2008. (Il y a d'ailleurs aussi du Chirac dans ce Jaurès, les socialistes ne sont pas seuls concernés par tout ce qui est dénoncé dans ce qui suit.)

J'ai respecté la ponctuation (particulière, à mon goût fort bandante) de Péguy, et bien sûr ses répétitions, ne supprimant que deux brefs passages que j'aurais dû accompagner de notes explicatives un peu lourdes. Le jeu des sous-entendus « au-dessous de la ceinture » est assez drôle per se pour que je ne l'alourdisse pas de photographies, donc pour une fois pas de petite pépée. L'amour de l'art, point final !

"Jaurès ici intervient, au débat, et se défend. Si je reste avec Hervé, dit-il, dans le même parti, si j'y suis resté constamment, toujours, si longtemps, malgré les innombrables couleuvres que Hervé m'a fait avaler, c'est pour deux raisons également valables. Premièrement, c'est précisément, c'est à cause de ces innombrables couleuvres mêmes. Il faut bien songer que ce Hervé est l'homme du monde qui m'a administré le plus de coup de pieds dans le derrière. En public et en particulier. Dans les congrès et dans les meetings. Dans son journal. Publiquement et privément, comme dit Péguy. Il faut l'en louer. Et comme il me connaît bien. Il faut l'en récompenser. Il faut que tant de zèle soit récompensé. Comme il sait que je ne marche jamais qu'avec ceux qui me maltraitent. Qui me poussent. Qui me tirent. Qui me bourrent. Et que je ne marche jamais avec les imbéciles qui m'aimaient. Comme il connaît bien le fond, si je puis dire, de mon caractère. Il faut aussi, il faut bien que tant de perspicacité soit récompensée. Il me connaît si bien. Il me connaît comme moi-même. Il sait que quand quelqu'un m'aime et me sert, le sot, me prodigue les preuves les plus incontestables de l'amitié la plus dévouée, du dévouement le plus absolu, aussitôt je sens s'élever dans ce qui me sert de coeur d'abord un commencement, un mépris invincible pour cet imbécile. Faut-il qu'il soit bête en effet, d'aimer un ingrat comme moi, de s'attacher à un ingrat comme moi. Comme je le méprise, ce garçon. En outre, en deuxième, ensemble, en même temps un sentiment de jalousie, de la haine envieuse la plus basse contre un homme qui est capable de concevoir les sentiments de l'amitié. Enfin un tas d'autres beaux sentiments, fleurs de boue, plantes de vase, qui poussent dans la boue politique comme une bénédiction de défense républicaine. Hervé sait si bien tout cela que je l'en admire moi-même. Comme il connaît bien ma psychologie, si vous permettez. Et qu'au contraire quand je reçois un bon coup de pied dans le derrière, je me retourne instantanément avec un sentiment de respect profond, avec un respect inné pour ce pied, pour ce coup, pour la jambe qui est au bout du pied, pour l'homme qui est au bout de la jambe ; et même pour mon derrière, qui me vaut cet honneur. (...) Et quand je pense qu'il y a des gens qui disent que je n'ai pas de fond. Je hais mes amis. J'aime mes ennemis. On ferait une belle comédie avec mon caractère. Je hais mes amis parce qu'ils m'aiment. Je méprise mes amis parce qu'ils m'aiment. Parce qu'ils m'aiment j'ai en moi pour eux, je sens monter en moi contre eux une jalousie bassement envieuse, l'invincible sentiment d'une incurable haine. Je trahis mes amis parce qu'ils m'aiment. J'aime, je sers, je suis, j'admire mes ennemis parce qu'ils me méprisent, (ils ne me haïssent même pas), parce qu'ils me maltraitent, parce qu'ils me violentent, parce qu'ils me connaissent enfin, parce qu'ils me connaissent donc. Et ils savent si bien comment on me fait marcher. Quand un me trahit, je l'aime double, je l'admire, j'admire sa compétence. Il me ressemble tant. J'ai un goût secret pour la lâcheté, pour la trahison, pour tous les sentiments de la trahison. Je suis double. Je m'y connais. J'y suis chez moi. On ferait une grande tragédie, une triste comédie avec mon caractère. Hervé ne la ferait peut-être pas mal. Il me connaît si bien. Il y a des exemples innombrables que j'aie trahi mes amis. Depuis trente ans que je fonctionne, il n'y a pas un exemple que j'aie trahi mes ennemis. C'est vous dire que j'excelle dans tous les sentiments politiques. On ferait un beau roman de l'histoire des soumissions que j'ai faites à notre camarade, au citoyen Hervé.

Ce vice, secret, ce goût secret que j'ai pour l'avanie. J'encaisse, j'encaisse. Ce goût infâme que j'ai pour l'avanie. Pour le déshonneur, de l'avanie. Je suis l'homme du monde qui reçoit, qui encaisse le plus d'avanies. A mon banc. Dans mon journal même. A mon banc Guesde n'en rate pas une. Il ne manque point, il ne manque jamais de s'adresser à la Chambre au long de mes oreilles. Aussi, comme je respecte, comme j'admire, comme j'estime, comme je vénère ce grand Guesde, ce dur Guesde. De cette vénération qui est pour moi le même sentiment que l'effroi. Comme je me sens petit garçon à côté de ces hommes, à côté d'un Guesde, à côté d'un Hervé. (...)


Ainsi parle Jaurès. Deuxièmement, dit-il, si je suis resté avec Hervé, c'est précisément pour l'affaiblir, pour l'énerver, pour lui oblitérer sa virulence. C'est ma méthode. Quand je vois une doctrine, un parti devenir pernicieux, dangereux, autant que possible je m'en mets. Mais généralement comme j'en suis j'y reste. Mais alors j'y reste complaisamment. J'y adhère. Je m'y colle. Je parle. Je parle. Je suis éloquent. Je suis orateur. Je suis oratoire. Je redonde. J'inonde. Je reçois précisément ces coups de pied au quelque part que fort ingratement vous me reprochez. (Pourquoi me les reprochez-vous, vous à moi, puisque moi je ne les reproche pas à ceux qui me les donnent). Mais ces coups de pied, ça n'empêche pas de parler, au contraire. Ça lance pour parler. Enfin bref, ou plutôt long, après un certain temps de cet exercice, (et je ne parle pas seulement, j'agis en outre, j'agis en dessous), (j'excelle dans le travail des commissions, dans les (petits) complots, dans les combinaisons, dans le jeu des ordres du jour, dans les petites manigances, dans les commissions et compromissions et ententes, dans tout le travail souterrain, sous la main, sous le manteau. Dans le jeu, dans l'invention des majorités, factices ; faites, obtenues par un savant compartimentage des scrutins. Dans tout ce qui est le petit et le grand mécanisme politique et parlementaire) enfin, au bout d'un certain temps de cet exercice il n'y a plus de programme, il n'y a plus de principe, il n'y a plus de parti, il n'y a plus rien, il n'y a plus aucune de ces virulences. Quand je me suis bien collé à eux pendant un certain temps, supportant pour cela les avanies qu'il faut, quand je suis resté dans un parti pendant un certain temps, pendant le temps voulu, au bout de ce temps on voit, on s'aperçoit, tout le monde comprend que je les ai trahis. Comprenez-vous enfin, grosse bête, me dit-il me poussant du coude.

Quand je suis, quand je me mets dans un parti, ça se connaît tout de suite, presque tout de suite, à ce que c'est un parti qui devient malade. Quand je me mets quelque part, ça se voit, ça se reconnaît à ce que ça va mal. Ça ne marche plus. Quand je me mets dans une idée, elle devient véreuse.

Je l'ai fait au dreyfusisme ; je l'avais fait et je l'ai fait au socialisme ; je l'ai fait et le fais à l'hervéisme ; je l'ai fait et je le fais au syndicalisme. C'est encore le radicalisme que j'ai trahi le moins. Il n'y a que le combisme que je n'ai jamais pas trahi du tout." (Notre jeunesse, "La pléiade", Oeuvres en prose complètes t. III, 1992, pp. 114-117).




Les liens du jour pour finir :

- M. Defensa est en forme : en général, comme en particulier ;

- un rien pontifiante, une intervention non dénuée de sens sur l'industrie pharmaceutique et certains de ses arguments ;

- un peu parce que j'étais en vacances, beaucoup parce que je n'en ai pas grand-chose à foutre, je n'ai pas évoqué les histoires de P. Val et Siné. Je note néanmoins au passage que nous vivons dans un monde où un Alexandre Adler peut évoquer la « bassesse » d'un Georges Bernanos, ce qui laisse pour le moins rêveur, et vous recommande, parce qu'il vaut mieux d'ordinaire rire que pleurer, la pétition du Plan B sur le sujet.

(Sur le lien vers A. Adler, il serait dommage que vous ne remarquiez pas les annonces publicitaires racistes, ou celle consacrée au « réversible Adler », en bas de page : je serais l'intéressé (beurk !) je crierais au complot...)

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mercredi 19 septembre 2007

Où sont les femmes... Triste Europe, pauvre Europe.

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Recherchant pour un texte à venir quelques passage de Nietzsche, je tombe sur une tirade qui peut n'être pas un complément inutile à une discussion sur le site de M. Maso (j'y utilise les pseudonymes mozartiens de Guglielmo, Ferrando, et surtout Despina), Sur un sujet comme les rapports entre les sexes il est rare que l'on trouve un auteur avec qui on soit totalement d'accord : aussi bien ne signalerai-je pas ce qui me semble faux ou discutable dans ce texte. Je me contente de souligner certains passages délectables.


"Jamais les hommes n'ont traité le sexe faible avec autant de respect que de nos jours : c'est là un effet du goût démocratique, au même titre que le manque d'égard pour les gens âgés. Comment s'étonner que ce respect ait aussitôt donné lieu à des abus ?


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On demande davantage, on apprend à exiger, on estime presque humiliant ce tribut de respect, on préférerait rivaliser avec les hommes ou mieux encore entrer en lutte avec eux pour leur arracher des droits : bref, la femme perd de sa pudeur. Ajoutons tout de suite qu'elle perd aussi de son bon goût.


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Elle désapprend la crainte de l'homme : mais la femme qui « désapprend de craindre » sacrifie du même coup ses instincts les plus féminins. Que la femme devienne arrogante lorsque l'homme cesse de cultiver en lui ce qui le fait redouter d'elle, lorsque, pour parler plus clairement, il abdique sa virilité, c'est là une évolution bien légitime et parfaitement compréhensible ; ce qui se comprend moins bien, c'est que la femme, du même coup, dégénère.


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Aujourd'hui nous en sommes à ce point, ne nous y trompons pas. Maintenant que l'esprit industriel, et lui seul, a triomphé de l'esprit aristocratique et militaire, la femme aspire à l'indépendance économique et juridique du commis : « la femme-commis » se tient à la porte de la société moderne en formation. En s'emparant de droits nouveaux, en s'évertuant à devenir son propre « maître », en revendiquant le « progrès » de la femme par ses oriflammes et ses oripeaux, c'est le contraire qui s'accomplit avec une effrayante évidence : la femme régresse. Depuis la révolution française l'influence de la femme a diminué en Europe à mesure qu'elle obtenait plus de droits et formulait plus de prétentions ; et l' « émancipation de la femme », pour autant qu'elle est le voeu et l'oeuvre des femmes elles-mêmes (et non pas seulement des imbéciles de l'autre sexe), se révèle comme un des symptômes les plus remarquables du graduel affaiblissement, du dépérissement des instincts les plus essentiellement féminins.


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Il entre de la bêtise dans ce mouvement, une bêtise quasi masculine, devant laquelle une femme bien constituée, donc intelligente, devrait éprouver une honte profonde. Une femme qui perd l'intuition du terrain où elle vaincra le plus sûrement ; qui dédaigne d'utiliser ses armes spécifiques ; qui se laisse aller en présence de l'homme, peut-être jusqu'au point d'écrire un livre,


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au lieu d'observer comme naguère une réserve décente et une soumission rusée ; qui s'acharne à force de vertueuse impudence à détromper l'homme toujours prêt à voir dans la femme un idéal caché et radicalement autre, à croire en quelque éternel féminin et sa nécessité ; qui, à force de bavarde insistance, dissuade les hommes de considérer la femme comme animal domestique particulièrement délicat, bizarre, sauvage et souvent agréable ; qui collectionne avec une ardeur aussi naïve qu'indignée tous les faits qui témoignent de l'esclavage de la femme dans toutes les sociétés, la nôtre comprise


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(comme si l'esclavage s'opposait à la civilisation et n'était pas la condition de toute civilisation supérieure, de tout progrès de la civilisation), une telle femme ne veut-elle pas la ruine de tous les instincts féminins, ne renonce-t-elle pas à être femme ? Assurément, parmi les ânes savants du sexe masculin,


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il ne manque pas de stupides partisans du féminisme et de corrupteurs des femmes, qui leur conseillent de renoncer à leur féminité et de copier toutes les sottises qui débilitent « l'homme européen », « la virilité » européenne, il ne manque pas de gens qui voudraient rabaisser la femme jusqu'au niveau de la « culture générale », la pousser même à lire les journaux et à faire de la politique. Ici et là on prétend même muer les femmes en libres penseurs et en hommes de lettres : comme si, pour un homme profond et impie, une femme sans religion n'était pas un être foncièrement antipathique et ridicule.


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Presque partout on leur gâte les nerfs au moyen de la musique la plus morbide et la plus délétère qui soit (notre moderne musique allemande), on les rend chaque jour plus hystériques et plus inaptes à suivre leur première et dernière vocation, qui est de mettre des enfants au monde. D'une manière générale, on veut les « cultiver » encore plus, et, comme on dit, fortifier par la culture la faiblesse de leur sexe : comme si l'histoire n'enseignait pas avec toute la netteté désirable que la «culture » de l'être humain et son affaiblissement, je veux dire l'affaiblissement, la dispersion, l'alanguissement de la volonté n'avaient pas toujours marché de pair, et que les femmes les plus puissantes, celles qui ont exercé la plus forte influence (en dernier lieu encore la mère de Napoléon) ont dû leur puissance et leur ascendant sur les hommes à l'énergie de leur volonté, et non pas aux maîtres d'école ! Ce qui dans la femme inspire le respect et bien souvent la crainte, c'est sa nature, plus « naturelle » que celle de l'homme, sa souplesse féline et rusée, sa griffe de tigresse sous le gant de velours, la naïveté de son égoïsme, son inéducabilité et sa sauvagerie foncière, le caractère insaisissable, démesuré et flottant de ses désirs et de ses vertus...


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Si, en dépit de sa crainte, l'homme éprouve de la compassion pour ce redoutable et beau félin, la femme, c'est qu'elle lui apparaît plus souffrante, plus vulnérable, plus assoiffée de tendresse, plus exposée à la désillusion que n'importe quel animal. Crainte et pitié, voilà les sentiments que jusqu'à nos jours l'homme a toujours ressentis en présence de la femme, un pied déjà dans la tragédie qui déchire en même temps qu'elle ravit.


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- Et il ne devrait plus en être ainsi ? Le désenchantement de la femme est-il en marche ? Assistons-nous à la naissance de la femme ennuyeuse ?


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Oh, Europe, Europe ! on connaît la bête à cornes qui a toujours exercé le plus grand attrait sur toi et qui ne cesse de te tenter ! Ta vieille fable pourrait bien se muer encore une fois en « histoire », une fois encore une énorme bêtise pourrait avoir raison de toi et t'emporter ! Et pas de Dieu caché derrière cette bêtise, mais rien qu'une « idée », une « idée moderne » ! - -" (Par-delà bien et mal, 1886, §239)


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"L'égalité entre hommes et femmes ne sera atteinte que lorsqu'une femme médiocre accèdera à un poste suprême." (F. Giroud - ce qui, malgré l'écart 53%-47%, voudrait dire que nous ne sommes pas passé si loin de "l'égalité" ! Et que les Allemands, eux, heureux peuple,

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l'auraient atteinte !)








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"Ce qui rend une femme sexy, c'est l'illusion de bonheur qu'elle donne en la regardant. J'aime la féminité bestiale, les vraies femmes... Elles, ce sont les moins cons. Elles savent où le vent de leur ventre les pousse. Au panier Virginia Woolf, Louise Weiss et autres Marie Curie !... Moi, je donne tout Louise Michel pour un tampax d'Ava Gardner !"

(Au régal des vermines, 1985, condensé et trituré par mes soins.)

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dimanche 26 août 2007

"Il faut le système, et il faut l'excès." Le mysticisme vient après, pas avant.

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Ce qui suit d'une part a un côté l'homme-qui-a-vu-l'homme-qui-a-vu-l'ours, en traduction qui plus est, d'autre part répète des choses connues, mais l'intérêt en l'occurence est que cela vient de Pier Paolo Pasolini, soit quelqu'un que l'on peut difficilement soupçonner d'être "réactionnaire". Il évoque ici le livre Hindouisme et bouddhisme, non pas de Max Weber, mais d'Ananda Coomaraswamy (dans l'oeuvre duquel, notons-le au passage, R. Guénon a souvent puisé) :

"En réalité, le caractère réactionnaire de la religion hindoue est une erreur d'optique, comme l'observe Ananda Coomaraswamy. Et il a raison : l'Eglise catholique n'était pas réactionnaire au Moyen Age. La culture du suzerain et celle du paysan étaient la même. (...) La résignation ne vaut pas moins que la révolte, dans une société bien sûr essentiellement non contradictoire : où le fils prend le rôle du père et l'obéissance qui - dans les sociétés antiques - conduit à cela, est la dignité suprême. L'assimilation au père avec la reprise de ses devoirs, qui deviennent ainsi héréditaires, est la cause première de la division de la société en castes, selon le croyant Ananda Coomaraswamy. Certes, ce n'est pas la seule, mais quelle importance ? Ceux qui supportaient et vivaient cette forme archaïque de« division du travail » y croyaient fermement et l'acceptaient : un « univers humain » ne compte que vu de l'intérieur. En outre, d'après le texte d'Ananda Coomaraswamy, nous apprenons une chose surprenante.



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Il n'est pas vrai qu'un individu soit lié à sa caste de la naissance à la mort. Il peut échapper à ce déterminisme social - qui nous paraît si impardonnablement injuste - à travers « l'éveil ». L'Eveillé, qui parvient au quatrième et dernier degré de connaissance, c'est-à-dire à l'apathie et à la mort vivante, et qui vit dans le dénuement total peut provenir de la caste des gouvernants et prêtres, mais peut provenir aussi de la caste des parias. Ce qui donne l'égalité et la liberté, c'est la sainteté, c'est-à-dire la libération de la conscience du bien et du mal, et l'abandon non seulement des biens de la vie, mais aussi du rituel religieux et de la théologie elle-même ! L'enseignement suprême (pour nous) de la religion indienne est en effet le suivant : « Une Eglise ou une société qui ne fournirait pas les moyens pour s'affranchir de ses propres institutions, qui empêcherait ses membres de se libérer d'elle, réduit à néant sa suprême raison d'être. »"

(Descriptions de descriptions, Rivages-Poche, 1995, pp. 116-117, trad. modifiée. Le livre d'A. Coomaraswamy est publié chez Gallimard, coll. "Idées", 1980. Je souligne.)



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vendredi 17 novembre 2006

"C'est nous qui décidons qui est juif et qui ne l'est pas."

Telle serait, selon Fritz Lang, la réponse que Goebbels lui aurait faite, lorsque, à la proposition que celui-ci lui soumettait de prendre en main la direction du cinéma du Reich, Lang aurait objecté ses origines juives. Apocryphe ou non, ce mot désigne admirablement cette possibilité du pouvoir, d'Etat en l'occurrence, d'opérer dans la réalité des partages aux lourdes conséquences.

Cécile Winter, dans le texte qui figure en annexe du troisième tome des Circonstances d'Alain Badiou, utilise cette histoire pour désigner l'attitude des "anti-antisémites" actuels : "C'est nous qui décidons qui est antisémite et qui ne l'est pas." Ne forçons pas sur ce parallèle, mais il est vrai, pour ne dénoncer qu'un mort, que lorsqu'on lit chez Alain Soral (Abécédaire de la bêtise ambiante...) une lettre de Jean Renoir datant de 1939 je crois et d'un antisémitisme pour le moins clair et qui vaudrait à d'autres une durable excommunication, on est frappé par la relativité de certains jugements dans un domaine où un peu de rigueur ne serait pas inutile.

Quoi qu'il en soit de ce cas particulier comme de nos chasseurs d'antisémites, je tombe, dans un livre consacré aux persécutions médiévales, La persécution. Sa formation en Europe, Xè-XIIIè siècle (1987, trad. française les Belles-Lettres, 1991), sur ces pages :

"La proposition selon laquelle, s'il y avait eu des hérésies avant le XIè siècle, elles auraient été persécutées, est dénuée de sens. Suivant la définition canonique, un hérétique est une personne dont les opinions sont "choisies par la perception humaine contrairement à la Sainte Ecriture, avouées en public et défendues avec obstination" [Gratien]. Dans la pratique, cela signifie qu'une personne ne devient un hérétique que si elle refuse d'accepter le jugement d'un évêque qui condamne comme hérétiques ses opinions exprimées et de s'engager à ne pas prêcher sans la permission de l'évêque : ce second point est devenu au XIIè siècle beaucoup plus important que le premier. Donc, du point de vue du croyant, l'hérétique se définit lui-même et, en fait, se proclame lui-même comme la personne qui, délibérément, refuse l'autorité de l'Eglise. De plus, cette manière de présenter les choses rappelle que l'hérésie n'existe que dans la mesure où l'autorité décide de déclarer qu'elle existe. Les hérétiques sont ceux qui refusent de souscrire aux doctrines et de reconnaître la discipline qu'exige l'Eglise : pas d'exigence, pas d'hérésie. L'hérésie (à la différence du judaïsme [oui et non, cf. justement Goebbels] et de la lèpre [admettons, même si un lépreux ne se reconnaît pas aussi aisément qu'on le croit]) ne peut naître que dans le contexte d'une affirmation d'autorité à laquelle l'hérétique résiste : elle est donc par définition une affaire politique. En revanche, la croyance hétérodoxe ne l'est pas. La divergence des opinions a existé en tout temps et en tout lieu et ne devient hérésie que lorsque l'autorité la déclare intolérable, ce qui est rarement arrivé au début du Moyen Age. (...)

La structure de l'Eglise d'Occident elle-même, au début du Moyen Age, était telle qu'elle admettait et devait admettre une diversité d'opinions beaucoup plus grande que celle qui devait ultérieurement être trouvée compatible avec le maintien de l'unité catholique. L'Eglise n'avait pas encore les moyens ou, selon certains, le désir d'exiger l'uniformité de culte et de pratique dans toute la chrétienté occidentale. Chaque évêque dirigeait son diocèse en tant qu'héritier et successeur du saint patron à qui l'on en attribuait d'ordinaire la fondation. Rome jouissait d'une prééminence générale, qui, certes, n'était pas indiscutée, mais son autorité pour intervenir dans les affaires diocésaines ou provinciales était loin d'être universellement reconnue. Ses préceptes n'étaient d'aucune manière censés jouir d'une autorité ou d'un prestige supérieurs à ceux que leur accordait la coutume. En fait, la réforme papale du XIè siècle a précisément été, par l'un de ses principaux aspects, un combat pour imposer l'autorité de Rome sur la tradition locale. (...)

Le processus même d'identification et de réfutation de l'hérésie lui donna une plus grande cohérence et par conséquent la fit apparaître plus dangereuse qu'elle ne l'était en réalité." (pp. 82-86)


Ne sacrifions pas ici les plaisirs de la nuance à un nominalisme radical qui ne ferait qu'embrouiller a priori les choses, et ne concluons pas que les persécutions se font sans référent aucun et que "tout vient du pouvoir". Retenons juste qu'une fois (exprimons-nous comme un Jacques Rancière, lui-même, comme Robert Moore, dans la continuité d'un Foucault) le sensible découpé ou partagé d'une certaine manière, certaines opérations politiques deviennent plus aisées. Une fois les Juifs découpés conceptuellement comme il le faut, on peut réellement les découper en morceaux (Moyen Age), une fois les Juifs isolés et séparés des autres, on peut les en séparer définitivement et les faire s'évanouir effectivement du réel dont les a préalablement extraits (le nazisme).

Le parallèle entre ces deux situations ne doit pas être trop poussé par amour du calembour fumeux : nommer le Juif n'est pas la même opération au Moyen Age, où même avant les ghettos les Juifs ont une forte identité (plus religieuse d'ailleurs qu'autre chose, à lire Moore : ainsi n'avaient-ils pas dans leur majorité de prénoms ou de noms de famille "signifiants"), et où il s'agit de faire de cette identité une menace pour l'ordre, non établi mais en train de s'établir, et au temps du nazisme, qui vient après le mouvement assimilationniste : le processus se fait dans l'ordre inverse - on établit d'abord que les Juifs sont nocifs avant de définir "qui est juif et qui ne l'est pas".

Etienne Balibar a émis l'hypothèse que se développait actuellement vis-à-vis des Musulmans un phénomène comparable à celui qui avait finalement produit l'antisémitisme hitlérien : la discrimination d'une catégorie d'individus et l'enfermement des individus qui sont censés composer cette catégorie dans une hérédité biologique (Musuman = Arabe = Musulman) les définissant de plus en plus exclusivement - ce qui n'empêche d'ailleurs pas qu'on les engueule dans le même temps parce qu'ils ne veulent pas en sortir. Que M. Balibar ait senti quelque chose de l'air du temps, cela me semble incontestable. La portée précise à donner à ces remarques est une autre affaire. Outre le fait que certains Musulmans peuvent eux-mêmes encourager cette évolution (un peu comme au Moyen Age, les premières vexations d'Etat vis-à-vis des Juifs ont contribué à la naissance d'un traditionnalisme juif (le hassidisme notamment) qui a lui-même accru la visibilité des Juifs et apporté sa pierre à la fondation du stéréotype du "Juif"), il importe de noter que le flou qui entoure aujourd'hui la définition, non pas d'un Musulman, mais d'un Musulman français (combien sont-ils ? quel est leur niveau de croyance ? quels rapports peut-on ou non établir entre cette croyance et le sentiment d'appartenir à une communauté singulière (et singulière à quel(s) niveau(x) ?) à l'intérieur de notre beau pays ? etc., tout cela pouvant être vu avec les yeux de Chimène ou un regard réprobateur - cf. les tensions qui traversent le texte de M.-E. Nabe que je vous conseillais récemment, ou les désaccords qui surgissent vite lorsqu'on réfléchit aux émeutes de l'an dernier) peut selon les personnes et les moments être aussi bien un garde-fou par rapport à ce besoin ou cette volonté de définition, qu'un apport au fantasme de l'ennemi intérieur, d'autant plus dangereux que difficile à repérer. Ici, la leçon de la période nazie est claire. (Non d'ailleurs que je craigne que les Etats européens se mettent à exterminer leurs "musulmans". Mais ils peuvent leur nuire de plus en plus. Ce qui peut "renforcer" cette "identité musulmane", etc.)

Pas de conclusion ? Non, c'est un texte incertain sur l'incertitude.

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mercredi 13 septembre 2006

Godwin forever.

(Ajout le lendemain.)


Puisque je suis en veine de comparaisons, poursuivons, avec l'aide de Pierre Vidal-Naquet (Les assassins de la mémoire), quelques parallèles entrepris ces derniers temps :

- propagande sioniste effrénée / négationnisme :

"S'agissant d'Israël, peut-on s'en tenir à l'histoire ? La Shoah déborde celle-ci, d'abord par le rôle dramatique qu'elle a joué aux origines mêmes de l'Etat, ensuite par ce qu'il faut bien appeler l'instrumentalisation quotidienne du grand massacre par la classe politique israélienne. Du coup, le génocide des Juifs cesse d'être une réalité historique vécue de façon essentielle, pour devenir un instrument banal de légitimation politique, invoqué aussi bien pour obtenir telle ou telle adhésion politique à l'intérieur du pays que pour faire pression sur la Diaspora et faire en sorte qu'elle suive inconditionnellement les inflexions de la politique israélienne. Paradoxe d'une utilisation qui fait du génocide à la fois un moment sacré de l'histoire, un argument très profane, voire une occasion de tourisme et de commerce.

Est-il besoin d'ajouter que, parmi les effets pervers de cette instrumentalisation du génocide, il y a la confusion constante et savamment entretenue entre la haine des nazis et celle des Arabes ?

Personne ne peut s'attendre à ce que les années 1939-1945 s'inscrivent immédiatement dans le royaume serein (pas toujours) des chartes médiévales et des inscriptions grecques, mais leur manipulation permanente les prive de leur épaisseur historique, les déréalise et par conséquent apporte à la folie et au mensonge révisionnistes la plus redoutable et la plus efficace des collaborations." (p. 130 ; 1985)

(Il s'agit sous cet aspect moins d'un parallèle que d'une relation de cause à effet.)

- pratiques de la démocratie contemporaine, notamment anglo-saxonne, et pratiques des régimes totalitaires :

P. Vidal-Naquet cite (p. 142) ces lignes de Franz Neumann (Béhémoth, 1944) :

"Le national-socialisme, qui prétend avoir aboli la lutte des classes, a besoin d'un adversaire dont l'existence même puisse intégrer les groupes antagonistes au sein de cette société. Cet ennemi ne doit pas être trop faible. S'il était trop faible, il serait impossible de le présenter au peuple comme l'ennemi suprême. Il ne doit pas non plus être trop fort, car sinon les nazis s'engageraient dans une lutte difficile contre un ennemi puissant. C'est pour cette raison que l'Eglise catholique n'a pas été promue au rang d'ennemi suprême. Mais les Juifs remplissent admirablement ce rôle. Par conséquent, cette idéologie et ces pratiques antisémites entraînent l'extermination des Juifs, seul moyen d'atteindre un objectif ultime, c'est-à-dire la destruction des institutions, des croyances et des groupes encore libres."

Cette tirade d'esprit fonctionnaliste est moins une explication en tant que telle de l'extermination des Juifs qu'une explicitation de certaines de ses conditions de possibilité, mais ce n'est pas notre problème aujourd'hui : la dernière phrase suscite immanquablement me semble-t-il le parallèle avec les effets concrets, encore limités certes en France pour les citoyens "de souche", de la "guerre contre le terrorisme". Le parallèle vaut aussi pour le moyen choisi pour atteindre "l'objectif ultime" de contrôle des libertés : l'ennemi n'est pas trop faible, certes, mais il n'est pas non plus trop fort, puisqu'il ne s'agit pas, en principe, d'affronter le monde arabe ou le monde musulman en leur ensemble. Le parallèle s'arrête là, puisque en l'occurrence, si l'on veut que le terrorisme musulman ne soit pas "trop faible", il faut heurter le monde musulman, au risque que celui-ci bascule globalement dans l'adversité armée. Dosage difficile, quadrature du cercle vicieux.

Quoi qu'il en soit, tout ceci suggère une nouvelle définition du totalitarisme, cette fois-ci dans les termes d'un René Girard. Celui-ci met à la base des sociétés (à la base de tout, même) le système du bouc émissaire : les hommes se réconcilient - momentanément, mais parfois avec solidité - par un meurtre fondateur (bien réel) dont tous les membres de la communauté se rendent coupables. La victime tuée, expulsée de la société, la vie en commun démarre ou reprend, jusqu'à la prochaine crise. Le totalitarisme - et quoi qu'il en soit de ce concept, ici le communisme, le nazisme et la "guerre contre le terrorisme" se rejoignent pleinement - vivrait d'une certaine surchauffe permanente de ce système, par antithèse avec l'explosion violente et unique du meurtre (re-)fondateur. L'ennemi de classe, le Juif, le terroriste qui empêche de capitaliser en rond sont toujours présents, il faut se battre contre eux en permanence. Et ici comme ailleurs le nazisme se distinguerait par un aspect plus archaïque - sa définition de la victime émissaire, malgré la célèbre réponse de Goebbels à Fritz Lang : "C'est nous qui décidons qui est juif et qui ne l'est pas", étant moins flexible que celle du "bourgeois" ou du "terroriste" (cf. Guantanamo) -, plus franc et massif, dira-t-on sans certes prétendre que cela console les victimes émissaires en question : il reste que Staline était plus doué pour trouver en permanence de nouveaux ennemis-à-éliminer-avant-toute-chose-pour-que-le-communisme-survive.

Définition, ou élément de définition, ou formulation qui n'est pas exclusive de la piste jusqu'ici suivie dans l'esprit d'un Dumont.

Les parallèles se rejoignent à l'infini de la saloperie.


(Le lendemain matin.)
"Pour-que-le-communisme-survive" - c'est encore un trait typique du communisme et du nazisme que l'on retrouve dans la "guerre contre le terrorisme" : la formulation des problèmes en terme de survie, de tout ou rien, de "c'est eux ou nous". La puissance effective de l'ennemi - qui peut être réelle, comme dans le cas de l'Allemagne hitlérienne en 1941 (d'ailleurs la force de la réaction des Russes peut s'expliquer, en petite partie, dans ce cadre : enfin un ennemi réel contre qui combattre, pas une classe bourgeoise complètement décimée, fantasme au service de discours et pratiques répressifs) ou de la guerre du Kippour - ne joue à peu près aucun rôle dans cette rhétorique : l'important est que cet ennemi ne veut qu'une chose, depuis toujours et pour toujours : notre mort.

Dans le cas d'Israël, l'utilisation permanente de cette stratégie est pour le moins évidente. Le distingué biomètre Tony Blair ne tient pas un autre discours. Qui y croit ne peut, c'est humain, que choisir "nous" contre "eux", nous sommes en pleine logique de la victime émissaire - et donner quitus à l'aggravation de son propre esclavage.



Ceci n'a vraiment quasiment rien à voir, mais autant le caser ici qu'ailleurs :

"Ecrire, et plus encore écrire en français, semble être la projection de l'échec absolu de soi-même." (Dominique de Roux, 1966)

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