dimanche 25 novembre 2012

Prophylaxie métaphysique...

SIPA/00008462/000002


"Quelque chose attire la chair vers le divin ; autrement comment pourrions-nous jamais être sauvés (…) Si le désir charnel était seulement mauvais, ceux qui l'éteignent dans la débauche, pour en libérer leur pensée, n'auraient pas tort, au moins par rapport à eux-mêmes."

Paradoxal hommage de la vertu au vice, signé Simone Weil (citée par Pierre Boutang, Apocalypse du désir, p. 209. La coupure est de P. Boutang), laquelle ajoute aussitôt : "C'est parce qu'il [le désir charnel] est si précieux qu'il ne faut pas le satisfaire." Ce qui est abuser, mais c'est aussi durement logique. Si les saints passent pour avoir fini (pas forcément commencé) par mener une vie chaste, ce n'est pas un hasard. Mais je n'ai pas nécessairement d'aspirations à la sainteté. - Je ne sais pas.

Dans un passage de son livre (pp. 209-212), peu de temps après cette citation, Pierre Boutang dit sur la sexualité humaine des choses à la fois personnelles et générales, dans lesquelles j'avoue m'être reconnu. Pour aujourd'hui, je voudrais surtout insister sur quelques points. Dans l'économie du livre de Boutang, il s'agit du début du chapitre dans lequel, après avoir attaqué différentes conceptions du désir, de Hegel à Deleuze pour le dire vite, l'auteur commence à exposer la sienne propre.

Pour ce faire, il part d'une vieille photographie de lui petit enfant, presque encore bébé, en train de sourire à sa mère, laquelle le tenait dans ses bras, pour lui donner confiance, tout en n'apparaissant pas elle-même (elle est recouverte d'une étoffe) sur la photographie. Si je ne méprends pas sur les intentions de l'auteur, à propos duquel j'ai lu récemment qu'il avait toujours eu le sentiment, qu'il était malheureusement le seul à partager, d'être parfaitement clair, l'important ici est un certain balancement entre la pureté et l'impureté de la situation, telle que Boutang adulte peut la juger lorsqu'il regarde cette photographie. L'enfant sourit, d'un sourire d'avant le mensonge, d'un sourire d'« enfant à qui personne encore n'a menti », et ceci en partie en raison, si ce n'est d'un mensonge, du moins d'un « artifice », cette mère à la fois présente et absente, sans qui la photographie de l'enfant en confiance et souriant n'aurait pu se faire, mais qui se cache, se dissimule. Cette image…

"…ne donne le sentiment d'aucun désir, prononce seulement un équilibre naturel et précaire, d'une nature au seuil du désir, libérée du besoin et de l'inquiétude, pas de l'interrogation, et pour cela objet de désir. Lorsque j'avoue que j'aurai passé ma vie à rechercher cela seul, et dans le visage humain, je n'ignore pas à quels moments la sexualité s'en mêle, et qu'Éros ne se satisfait pas de laisser être le monde dans un état dans un regard plus pur que le vôtre. Pourtant, s'il y a eu le sourire originel - dont le diable sait très bien s'emparer, voyez « La chambre de cristal » de Blake - le désir ne l'oubliera jamais entièrement, ou ne sera jamais hors de son atteinte. Je ne connais pas de vrai désir sans un sourire, au seuil entre l'absence et la présence, et j'ai appris que tout le corps sourit avec le visage. (…)

Encore une fois, la sexualité n'est pas absente de cette quête du sourire - du moins ai-je connu peu d'êtres pour qui elle le soit restée. (…) Le sourire serait clairement le propre de l'homme. (…) Si le désir va au sourire, le sexus, inventé par les Latins pour dire la « section » entre mâles et femelles (et c'était un mot neutre à l'origine) que les Grecs ignoraient et appelaient « physis », pour relier au lieu de séparer, ne décide en rien du désir. Comment alors le désir sexuel et ce désir du sourire, de la présence mystérieuse déposée sur le visage et dans le corps de l'autre, peuvent-ils se rencontrer, s'unir sans que vacillent la terre et le ciel ? Simone Weil que l'on imagine souvent très peu disposée à le comprendre, et à y voir un fait essentiel - mais nous aurons recours à elle (…) car elle aura été, chez les modernes, la femme la plus « savante dans les choses de l'amour » - Simone Weil proclame que « quelque chose attire la chair vers le divin », et que, réciproquement, « il n'est pas entre notre pouvoir d'admirer un être humain chez qui il n'apparaît aucune beauté sensible d'aucune espèce. »"

Ajoutons que, dans le même passage, évoquant cette situation « première, originelle », Boutang en parle comme une situation de confiance, mot qu'il relie à l'utilisation par le « réaliste empirique » Platon du terme pistis pour désigner "la « foi » naturelle dans les choses, qui ne sont ni des reflets ni des fantasmes."


A vingt ans je suis tombé follement et très bêtement amoureux d'une fille juste pour le sourire qu'elle m'avait adressé la première fois que je la quittai devant chez elle ; aujourd'hui encore, après bientôt quinze ans de vie commune, certains sourires de ma femme me bouleversent toujours autant, si ce n'est, parfois, plus qu'à nos débuts. Autant dire que j'ai été sensible à cette approche, qui n'est pas peut-être le fin mot de Boutang sur le désir humain, mais qui me semble un point de départ fécond. Je résume ce que j'en ai compris et ce que je souhaite en retirer pour la livraison de ce jour.

Ces idées sont un peu complexes, et c'est ce qui les sauve, d'une part de la mièvrerie, d'autre part de la banalité. Si je passe mon temps à vous répéter que le sexe est le sexe et autre chose que le sexe, ce que Simone Weil dit à sa façon dans la phrase par laquelle j'ai commencée - même si elle a voulu, pour sa propre voie, atteindre cet « autre chose » sans passer par le sexe -, le dispositif théorique ici construit par Pierre Boutang revient à dire, dans le même esprit, que le désir est à la fois pur et impur.

Pur parce qu'il est issu d'une situation de confiance originelle que l'on cherche à retrouver ("Il n'y a pas de réelle sexualité enfantine ni d'Oedipe sexuellement désirant, mais la sexualité adulte est enfantine pour toute une part" (p. 215) où elle "tente de s'accorder" avec l'esprit de cette situation de confiance), impur parce que le désir et la quête du sourire sur le visage de celle que l'on aime / aimera ne garantit pas l'absence d'artifice. A la base, dans la scène primitive de Boutang, il y a l'artifice de la mère, à la fois présente et absente. J'insiste là-dessus, c'est un artifice, pas un mensonge : la situation n'est pas mensongère à la base, elle n'est pas viciée, mais elle est en partie artificielle. Et de même que la mère est à la fois présente et absente, le sourire est "au seuil entre l'absence et la présence", il donne tout - sinon pourquoi tomber amoureux d'un sourire ? pourquoi le rester quinze ans après ? -, et rien - sinon, pourquoi ce lien avec le désir charnel, pourquoi "tout le corps sourit-[il] avec le sourire ?"

Qu'on le comprenne, cette insistance sur le sourire de la femme aimée ne verse dans aucun sentimentalisme, le lien avec le désir charnel est d'emblée présent. Quitte à ce qu'il faille, d'un côté, se méfier de certains pièges, comme, c'est le thème étudié immédiatement après par Boutang, l'inceste, les relations frère-soeur, les relations qui se rapprochent d'une relation frère-soeur, ou les relations qui, j'extrapole un peu par rapport à ce qu'écrit P. Boutang, qui finissent par se fonder sur l'identité plus que sur la rencontre. Quitte à ce qu'il faille, d'un autre côté, et plus tardivement, dépasser le stade sexuel ou s'en éloigner, le Platon du Banquet pointant ici le bout de son nez. - Mais cette insistance rappelle en même temps l'aspect « métaphysique » ou « divin », comme l'on voudra, du désir humain.

C'est pour cela, notons-le au sujet d'un passage que j'ai cité avec des coupures nécessaires pour la clarté de mon propos du jour, mais qui ne contribuent pas, en revanche, à la clarté du propos de P. Boutang, c'est pour cela que celui-ci peut écrire : "Comment alors le désir sexuel et ce désir du sourire, de la présence mystérieuse déposée sur le visage et dans le corps de l'autre, peuvent-ils se rencontrer, s'unir sans que vacillent la terre et le ciel ?" Ce n'est pas la femme qui est divine, elle ne l'est ni plus ni moins que l'homme, là-dessus je suis d'un égalitarisme d'une simplicité biblique, c'est la rencontre de l'homme et de la femme qui l'est.

Au passage encore, et pour en finir avec cette première approche, on notera que celle-ci peut expliquer les sentiments mêlés que l'on ressent couramment à propos de la représentation de l'acte sexuel, sous quelque forme - littéraire, picturale, cinématographique, même musicale (Chostakovitch…) - et dans quelque esprit - poétique, allusif, paillard, pornographique - que ce soit. Ne peuvent qu'y figurer, toujours, cette pureté primordiale et cette impureté humaine. On peut aussi mettre ces idées en rapport avec les textes de Marc-Édouard Nabe que je vous citais récemment.



Ne sachant quand je pourrai faire une autre livraison, je commente très brièvement ici-même la dernière vidéo du Président. Deux remarques :

- s'il se plaint de coups bas (j'y reviens dans la deuxième remarque), le Président peut aussi admettre qu'il faut parfois le soutenir contre lui-même. Sa dévalorisation, par ailleurs bassement machiste, du roman (23e minute) au profit du concept d'un côté, de la poésie de l'autre, est, je suis désolé, d'une grande stupidité. Le roman brasse aussi les concepts, à sa façon bien particulière et qui est précisément difficile à définir parce que sinon, on n'aurait pas besoin d'écrire ces romans… Je vous renvoie au Proust de Vincent Descombes, et tant pis pour le Président s'il préfère Félix Niesche à Proust, tous les goûts sont dans la « nature » ;

- j'avais évoqué à deux reprises sur la foi de quelques intuitions l'éventuelle homosexualité du Président : il semblerait, vu le discours de ce dernier, que le sujet soit évoqué par d'autres sur le net, ce que j'ignorais quant à moi. Comme je l'ai fait surtout, outre le plaisir de faire chier mon monde, parce que je trouvais amusant qu'un gars qui clame sa virilité, se vante de ses sept cents conquêtes (ce qu'il refait dans cette vidéo, non sans goujaterie me semble-t-il vis-à-vis de sa femme) et traite volontiers ses adversaires de fiottasses, puisse se laisser tenter par les amitiés particulières ; comme, par ailleurs, et ceci étant dit, je me fous complètement de ce qu'il fait de son temps libre, je ne me sens pas visé par la riposte du Président. Je « répondrai » seulement que, d'une part, l'on ne peut pas se permettre de balancer des coups bas à certains (je pense notamment à une évocation hors de propos, ou justifiée seulement par l'antijudaïsme de A. Soral, sur la « sexualité déviante » de Woody Allen) et se plaindre d'en recevoir ; d'autre part, que si l'on se réclame de Weininger et de son étude Sexe et caractère, qui essaie précisément de traiter des liens entre la sexualité d'un individu et sa personnalité, il est tout à fait légitime pour certains d'envisager sous cet angle le « caractère » du Président.

Ce qui signifie : si on choisit un terrain, l'adversaire (ou, en l'occurrence, le témoin tel que bibi) a toute légitimité pour répondre sur ce terrain. Dans le même ordre d'idées, les "Femen", qui croient, si j'ai bien compris, à l'égalité absolue entre hommes et femmes, ne peuvent se plaindre, pour celles qui se sont fait tabasser à la manifestation contre le mariage homosexuel, de s'être pris des coups. Les lâches qui les ont frappées n'en sont pas moins lâches ni méprisables, mais ils n'ont fait, d'une certaine manière, qu'accepter, cela les arrangeait bien, l'arme choisie par les "Femen".

Bon dimanche !

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mardi 13 novembre 2012

Parler des autres, c'est parler de soi,

disait en substance Jean Renoir. Parler de soi, c'est aussi un peu parler des autres. Depuis quelques semaines, je ne sais plus quoi lire, je commence des livres que pour des raisons en apparence variées je laisse vite tomber. J'ai fini par m'apercevoir, alors que je pensais avoir trouvé une bouée de sauvetage, ou un point d'ancrage, avec La femme pauvre de Bloy et que j'ai dû constater, avec autant de surprise que de déception, que le premier chapitre me semblait bourré de procédés grossiers, j'ai fini par m'apercevoir, disais-je, que quelque chose n'allait pas, et que ce quelque chose venait de bibi.

Au vrai, il ne s'agit ici que de clarifier encore un thème autour duquel je tourne depuis des mois. Avec tout le respect que je leur dois et la reconnaissance que je leur porte, Alain Soral et Marc-Édouard Nabe ne me sont plus très utiles - surtout le premier - pour ce que je recherche maintenant. (Quant à Jean-Pierre Voyer, le bougre n'écrit presque plus, en tout cas pas assez pour des accros de mon genre et de mon copain Ph., c'est bien triste. - Ceci dit, je ne lui écris de mon côté pas beaucoup, lacune que je promets publiquement de réparer sous peu.)

Donc : je me sens dans un entre-deux où les guides sont rares. (Massignon ? Je ne sais pas.) J'imagine que ce n'est pas bien original, et j'en suis même plutôt content. Mais cela peut expliquer à quel point je ressasse les mêmes choses ces derniers temps, un peu comme un alpiniste bloqué dans un coin assure pour la trentième fois ses appuis alors que ceux-ci ne lui sont pas si utiles que ça.


Une remarque générale par ailleurs, assez proche de A.S. et MEN pour le coup. La vie des gens est chiante, des privilégiés qui ne veulent que garder leurs privilèges à ceux qui galèrent et qui vivent une galère bien prosaïque et bien sinistre. Difficile pour un romancier d'en sortir quelque chose d'intéressant. Même les Rastignac, ma foi, ne sont plus bien drôles, peut-être sont-ils les plus pathétiques de tous par leur adhésion inconsciente aux « valeurs » d'une société en voie d'autodestruction. En revanche, l'époque est stimulante - inquiétante bien sûr, mais stimulante. D'où que les gens qui nous parlent, au sens où ils nous intéressent, se situent dans une optique sociologique, quitte à ce qu'il y ait un peu d'abus de langage de la part d'Alain Soral dans l'usage de ce terme, ou travaillent très au près d'un certain réel, intime et politique, comme dans le cas de Marc-Édouard Nabe.

- Ceci posé, l'argent, l'antre de ma douce et Dieu attendent (quoique...), ensemble ou séparément, que je les recherche, aide-toi et le fric, le vagin et le Ciel t'aideront, donc : à bientôt.


Amour du livre

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mardi 30 octobre 2012

"Je suis parti de Bloy...

Méontologie


...qui, toute sa vie, a vénéré un Dieu absent, et plus Son absence se faisait évidente et cruelle, plus il Le vénérait. A nous d'essayer de donner une consistance à cette absence, l'incarner en somme. Le divin ne se montre jamais autant et aussi bien que lorsque Dieu apparaît dans toute Son absence. La vie est pleine de ces trous de Dieu, ces gouffres d'horreur où il est flagrant que Dieu n'est pas. Quelque chose de divin se passe quand Dieu manque. Non pas souffrir de l'absence de Dieu mais s'extasier devant cette absence comme devant un dieu. Quand on commence à comprendre que ne pas croire en Dieu et sentir Son absence sont deux choses diamétralement opposées, on est un autre homme. Apprendre à vivre avec l'absence de Dieu, Son silence et Ses signaux. Se situer par rapport à ce trou dans le monde que Dieu a fait en n'existant pas. Le reste, indifférence arrogante ou bigoterie stupide, n'a plus grand intérêt auprès de cette révélation en creux. Oui, Dieu est creux comme un tam-tam. Vivre c'est inventer un rythme sur Son dos. Dieu existe, je fais exister Dieu, je L'ai extirpé de ma gangue d'homme, je sculpte ensuite ce magma argileux, peu à peu une forme se dégage, une figure, tiens ça me ressemble, mais non, je l'ai cru mais c'est faux, ça me ressemble mais ce n'est pas moi, ça me rappelle quelqu'un, j'y suis : Jésus ! C'est là qu'on voit l'importance du Christ, Il a rempli le rôle de l'absence de Dieu. Rôle de composition il faut le dire pour un homme. Jésus-Christ incarne la divinité de l'absence de Dieu !

Il me revient une phrase de René Daumal qui disait : « Dieu je parle à ton inexistence » ; et je n'oublie pas Roger Gilbert-Lecomte qui, à la première page de son premier livre, mettait en scène Dieu et Son absence qui se saluaient. Ambassadeur divin de Dieu, incarnation terrestre de l'autoritaire néant céleste, Jésus-Christ est la preuve même que Dieu n'existe pas et pourtant j'y crois, j'y crois parce que c'est absurde.

Je me répète toute la journée comme une prière cette phrase de Tertullien : Credo quia absurdum. Quelle merveilleuse profession de foi : « Je crois parce que c'est absurde », c'est même pour ça que je crois. Si ce n'était pas absurde, il n'est même pas sûr que je croirais. Je crois d'autant plus que c'est absurde de croire. L'absurdité est mère de toutes les fois. Si croire en Dieu était logique, ce serait louche. L'irrationalité de la croyance en Dieu ne peut être vécue, et même comprise, que par l'absurde. Saint Thomas d'Aquin avait besoin de se prouver que Dieu existait, donc il en doutait. Alors que tout accepter d'emblée, d'un bloc, sans doutes, permet de croire en Son existence absente. Ce n'est raisonnablement qu'en Son inexistence qu'on peut croire à coup sûr. C'est de la folie mais pourtant je ressens au plus profond de mes fibres cette inexistence de Dieu. Exactement comme s'Il était là sous mes yeux. Je vois l'invisible. Je ne crois qu'en ce que je ne vois pas.

Saint Thomas d'Aquin remplit un trou, Tertullien le contemple." (Marc-Édouard Nabe, L'âge du Christ, pp. 16-18)

Je ne vais pas commenter ce texte, dont je me demande, globalement, jusqu'à quel point il faut le prendre au sérieux. Je ne vais pas reprocher à l'auteur ses paradoxes, m'étant moi-même demandé quelque part si « un catholique n'était pas toujours paradoxal » : disons que dans ce qui précède tout ne me paraît pas relever d'un égal degré de conviction de la part de l'auteur. Ceci, de façon générale me paraît lié, notamment, à certaines caractéristiques du catholicisme du XXe siècle, qui sont justement un des domaines d'études de L'âge du Christ, et sur lesquelles je pense et espère revenir prochainement.

Quoi qu'il en soit, cette retranscription me fournit l'occasion de corriger publiquement, à ma petite échelle, une commune erreur commise ici par M.-É. Nabe, et d'insister une nouvelle fois sur un thème qui m'est cher.

L'erreur, c'est l'attribution à Tertullien de la phrase : Credo quia absurdum. Jean Borella nous le dit :

"On ne saurait… envisager la distinction de l'Etre et du Non-Etre comme s'il y avait entre les deux une opposition de contradiction, bien que le langage semble nous y inviter. En effet, à s'en tenir aux formulations, Etre et non-Etre s'opposent comme A et non-A. Et chacun sait qu'il s'agit là de la formulation classique de ce qu'on nomme le principe de contradiction : A est A et n'est pas non-A ; ou encore : A ne peut être à la fois A et non-A ; ou encore : A et non-A s'excluent et ne peuvent être vrais en même temps. Ce principe est, selon Aristote et la philosophie en général, le plus fondamental des principes de la raison, ce qui ne souffre aucune discussion. Et précisément, si le non-Etre (l'Essence sur-ontologique ou méontologique [ici, si vous décrochez, c'est normal, nous y reviendrons plus tard, si Dieu veut…]), est conçu comme le contradictoire de l'Etre, à la manière dont non-A nie A purement et simplement, alors il y aurait en effet contradiction à affirmer que Dieu est à la fois Etre et non-Etre. Sans doute pourrait-on le soutenir au titre d'une sorte de transcendance de l'absurdité, sous le prétexte que seul un discours qui brise les exigences de la raison est à la mesure de cet au-delà de toute pensée humaine qu'est la Réalité divine, ce qui nous renverrait au trop fameux credo quia absurdum attribué faussement à Tertullien. [En note : : "L'expression ne se trouve pas telle quelle dans les écrits de Tertullien, mais on y lit des formules analogues. Dans le De Carni Christi, V, il écrit : « Le Fils de Dieu a été crucifié : je n'en suis pas scandalisé (précisément) parce que cela doit scandaliser. Et le Fils de Dieu est mort ; ce qui est parfaitement croyable (précisément) parce que c'est insensé (ineptum) ; et mis au tombeau, il a ressuscité : cela est certain (précisément) parce que c'est impossible."] Mais penser ce qui n'est pas pensable, ce n'est pas penser. Il faut donc admettre la pleine validité du principe de contradiction sur le plan de l'ontologie de la substance. Mais il n'en va plus tout à fait de même dans l'ordre méontologique, à propos duquel on peut bien parler d'un principe de non-contradiction absolue, principe qui est exigé par la pensée elle-même, et qui ne contredit nullement le principe de contradiction." (Penser l'analogie, pp. 96-97)

Encore une fois, sur cette histoire de méontologie, ne paniquez pas, et n'allez pas chez M. Google comme chez Dieu le père pour voir ce que ça veut dire : nous aborderons tout cela plus tard - lorsque je serai moi-même capable de l'expliquer à peu près clairement.

A peu près clairement, c'est d'ailleurs notre sujet du jour, et le thème que j'ai annoncé plus haut. Je le rappelais il y a peu, il m'est arrivé de critiquer la dichotomie soralienne artiste rêveur / intellectuel lucide : ce n'est pas pour retrouver une dichotomie différente mais elle aussi nuisible sous la plume de MEN. Il y a certes peut-être un moment où l'intellect, appelons ça comme ça, doit en quelque sorte lâcher prise devant « cet au-delà de toute pensée humaine qu'est la Réalité divine » ; "savoir est mieux que comprendre", vient ainsi de m'écrire M. Limbes, citant Bloy, comme on se retrouve. Mais je ne vois pas en quoi ce serait une raison pour renoncer de son propre chef à son intellect, et encore moins pour préférer ce qui a l'air irrationnel à ce qui est cohérent. Citons encore J. Borella : "'L'intelligence métaphysicienne doit s'engager concrètement dans la foi au Dieu révélé. (…) L'intelligence doit opérer une sorte de sacrificium intellectus, elle doit s'ensevelir dans la foi comme dans la mort du Christ Logos, mais c'est pour renaître avec lui." (p. 189 n.)

Dit autrement : Thomas d'Aquin ne doute absolument pas de l'existence de Dieu et sait fort bien que cette existence est plus paradoxale à certains égards que celle d'une assiette ou d'un vagin. Il ne remplit aucun trou. MEN est plus proche de la vérité lorsque, dans les lignes qui suivent le texte que j'ai cité, il parle de la Somme comme d'une "extraordinaire entreprise conçue et menée à bien pour expliquer l'inexplicable", quand bien même met-il dans les lignes en question un rien de condescendance. Quoi qu'il en soit, l'important est là : cette « entreprise » ne reflète aucun doute. Le sacrificium intellectus (encore du sacrifice, on n'en sort pas) évoqué par Jean Borella, Thomas d'Aquin l'a déjà fait, il en revient. (Ou bien tout ce que j'écris ici est complètement faux, c'est possible aussi. Mais, même complètement faux, ce sera moins faux que cette histoire de « doute ».)

Autrement dit encore, et pour finir. Peut-être est-il trompeur de parler, comme je l'ai fait, de « moment » à propos de cette façon dont l'intellect lâche prise, ou se sacrifie, peut-être cela donne-t-il un aspect trop temporel à cette idée, mais s'il y a un stade où l'intellect ne peut tout assumer, ce n'est rien une raison pour ne pas lui faire confiance, et encore moins pour le considérer comme contradictoire avec des formes éventuellement supérieures de savoir. "Si croire en Dieu était logique, ce serait louche", écrit MEN : je vois ce qu'il veut dire, mais Dieu, lui, est logique.

Sur le même thème, ou un thème très voisin, vous pouvez lire, ou relire pour les plus alcooliques de mes piliers de bar, ce texte, ou j'essaie de nuancer ce que racontent Musil et son commentateur Jacques Bouveresse sur les rapports entre science et religion, ou celui-ci, ou Simone Weil nous le dit : la science s'est écartée de la contemplation de Dieu, "non par excès, mais par insuffisance d'esprit scientifique, d'exactitude et de rigueur." - Un paradoxe pour finir, c'est de bonne guerre (sainte) : dans sa façon d'opposer Thomas d'Aquin et la proverbiale phrase attribuée à Tertullien, Marc-Édouard Nabe se montre finalement rationaliste, plus du côté de J. Bouveresse que de Simone Weil.

A suivre - encore et encore, c'est que le début, d'accord, d'accord…


Histoire cyclique de la France

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dimanche 21 octobre 2012

La vérité hait le secret. Plus vous serez ouvert, plus vous serez vrai. - J'enfonce le clou (dans le cul du Président).

Où il y a de la gêne...


Il y en a qui tendent vraiment le bâton pour se faire enculer, et quand on voit le Président se réclamer de Weininger, puis se comparer à Platon et Mishima, on se dit que l'on n'avait pas tort de se poser des questions sur son hétérosexualité. Ça pue le pédé viril à vingt lieues, cette histoire. D'ailleurs, du côté de Marc-Édouard Nabe, où l'on cite le passage sur les « amisexuels » que j'évoquais la dernière fois, on n'a pas l'air de penser très différemment - rappelons pour finir, et en espérant qu'il n'y a pas ici d'homonymie trompeuse, que le Président lui-même a raconté avoir eu des rapports intimes avec Hector Obalk, évoqué par les lecteurs de Marc-Édouard Nabe.

Bon, j'arrête, parce que sinon, tapette ou pas, A. Soral va finir par me casser la gueule, et j'en reviens à des sujets plus sérieux. (Et, tout de même, je précise que ce n'est pas mal du tout cette histoire de Kontre Kulture : je n'ai pas encore eu un livre publié par E&R entre les mains, mais on ne va pas critiquer des gens qui ressortent des textes rares (au passage et en référence à une livraison précédente : contrairement à ce que disait Alain Soral, il existe une version récente en français, publiée en Suisse sauf erreur de ma part, du Juif international de Henry Ford) ou éditent des livres que personne ne veut éditer.)


Un petit mea culpa pour commencer : en évoquant L'âge du Christ la dernière fois, j'ai complètement oublié de préciser, en complément à mon appel à témoins récent, que l'auteur y parle de la prière et y prie. Ce qui ne met pas fin à toutes les questions que je me pose à ce sujet, mais, depuis cette demande d'aide aux nabiens, et plus précisément depuis la rédaction de ma dernière note, je me suis, en quelque sorte, libéré de MEN. Ce n'est pas qu'il ne m'intéresse plus ou que je n'ai pas encore beaucoup de choses à piocher chez lui, c'est que je lui en demandais trop par rapport, je ne dis pas la cohérence de son travail, mais par rapport à la facture de celui-ci. C'est toujours pareil, il ne faut pas réintroduire sans s'en rendre compte la dichotomie intellectuel sérieux / écrivain rêveur utilisée par Alain Soral contre Marc-Édouard Nabe, dichotomie que j'avais en son temps critiquée (ach, je ne retrouve pas le lien...). Mais après avoir écrit, ou en écrivant, donc, ma précédente note la semaine dernière, je me suis aperçu que je commençais moi-même, non pas vraiment à "vouloir être Nabe à la place de Nabe", mais à vouloir trop saisir les liens entre ses idées et sa personne. Ce n'est pas que le sujet n'aurait aucun intérêt, il s'en faut, c'est que ça ne m'est pas utile de m'embarquer vraiment dans cette direction.

J'en profite, puisque nous sommes à l'heure de clarifications dont vous aurez j'espère compris qu'elles ne concernent pas que moi, pour noter que, par ailleurs, il me semble maintenant avoir « digéré » le travail d'Alain Soral. Là encore, ça ne signifie pas qu'il ne m'intéresse plus, encore moins que je ne lui suis pas redevable (à cette fiotte), mais que, sauf évolution surprise de sa pensée, j'ai intégré à la fois son système et ce qui ne me plait pas dans son système.

Ce qui veut dire, ça vous fera peut-être plaisir, que je devrais moins parler de ces deux gugusses dans le futur.

- Mais enchaînons tout de même par une belle intuition de MEN, L'âge du Christ, pp. 83-87 :

"Gandhi est le plus grand chrétien depuis le Christ. (…) Trop prennent Gandhi pour une espèce de gourou écolo-cool revenu à je ne sais quelle « philosophie » naturaliste qui, exotisme aidant, renouvelle le vieux panthéisme de cette vache pas du tout sacrée qu'on appelle l'homme. Faux ! Ce n'est pas naturel de recourir à la vérité vraie et à la non-violence offensive. C'est un effort terrible sur l'immonde nature humaine. Gandhi lui-même, à la fin de sa vie, traversait de drôles d'affres, il n'était pas sûr d'avoir réussi sur lui sa révolution. Bouleversant toutes les règles de l'instinct, le gandhisme ne coule pas de source. Un échec presque certain attend celui qui encaisse les coups d'autrui ouvertement. Car tout est là. Plus de cachette ! Tout doit être fait au grand jour. La vérité hait le secret. Plus vous serez ouvert, plus vous serez vrai (Gandhi).

Je n'aime pas le terme « non-violence ». Il sent la dénégation. Bien sûr, Gandhi était violent, très violent de refuser de répondre aux coups par les coups comme le Christ le lui avait enseigné. « Tends l'autre joue » est un précepte terroriste, celui de l'homme qui veut forcer l'agresseur à réfléchir son acte et à retourner sa violence contre lui-même. L'humiliation de la victime passée à tabac par son bourreau n'est rien comparée à celle du bourreau qui, à cause de la non-défense intransigeante de sa victime, a soudain honte de la frapper. Quand la non-violence a marqué ses premiers points, elle s'adressait à des Anglais, c'est-à-dire à la pire espèce de protestants. Un autre peuple, catholique ou musulman, n'aurait jamais marché. Il fallait ces puritains british et rongés par le remords pour avoir pleinement mauvaise conscience devant l'inertie provocatrice de ces Indiens inflexibles. Gandhi est le plus violent adversaire du protestantisme. (…)

« Qu'est-ce que la vérité ? » A la question posée par Pilate à Jésus, Gandhi, deux mille ans après répond : c'est une arme. Massignon, le grand gandhien, l'a dit : la meilleure attitude est d'accepter avec douceur d'être matraqué pour Elle, d'être frappé par Elle, telle que se la figurent contre nous nos frères dans leur exaspération insensée. C'est ça ! (…)

Mal comprise, la non-défense offensive (appelée à tort non-violence) débouche sur la non-résistance passive à la Lanza del Vasto, tout juste bonne aux yogas royaux sur le plateau du Larzac pour secte para-gurdjevienne. Le gandhisme, dans sa forme politique, est plus proche des attitudes « suicidaires » des chrétiens chantant en choeur leur saint martyre en descendant dans l'arène aux lions surpris, que des néo-brahmanes ex-petits bourgeois vivant en communauté en agitant des clochettes pour la paix du monde. L'erreur de certains a été d'hindouiser les Évangiles, alors que Gandhi a évangélisé l'hindouisme. On n'imagine pas jusqu'où Gandhi allait en spiritualisant la politique, ou plus exactement en refusant de sortir du domaine spirituel, même en politique (ce qu'avait fait Jésus), prenant des positions qui semblent aberrantes aux plus larges d'esprit. Quand Gandhi envoie une lettre au maréchal Pétain pour le féliciter de capituler en 1940, ça ne fait pas de Gandhi un collabo, mais un superbe christique qui sait ce que le sacrifice veut dire et qui pense - quel bloyen lui donnerait tort ? - que la France a, grâce cette guerre, l'opportunité de devenir ce qu'elle est : la grande nation du Sacré-Coeur prête à saigner ! C'est sans se défendre que la pauvre et sainte France aurait dû se laisser envahir totalement par l'Allemagne (ce qui aurait beaucoup décontenancé Hitler-le-violent), sans tirer un seul coup de feu, en acceptant finalement la punition de sa précédente victoire si humiliante pour son ennemie pas assez aimée. Voilà peut-être pourquoi, depuis, la France est ignoble et doit souffrir : pour avoir choisi les deux voies soeurs de la collaboration et de la résistance dans lesquelles d'ailleurs elle continue de s'embourber en s'auto-culpabilisant de mille manières. Elle paye aujourd'hui sa faiblesse en bradant son âme à n'importe qui, comme pour oublier qu'elle n'a pas eu le courage de se sacrifier, dignement. Massignon remarquait que les hommes étaient prêts à se faire tuer pour faire la guerre, mais jamais pour éviter la guerre. Tant qu'une nation ne dira pas : « Me voici ! Je consens à être détruite pour le salut de l'humanité », il y aura toujours des armées. Le pouvoir a bien compris que la non-violence était le comble de l'anarchie, son point vierge absolu irradiant tous les dangers. Dans non-violence, il y a violence. Je le répète. La non-violence est la vraie violence. Jésus bouillait de violence rentrée ; même Gandhi avoue avoir du mal à réfréner ses pulsions naturelles. L'Hindou est clair et net : si vous n'êtes pas assez fort pour être non-violent alors, soyez violent, c'est toujours mieux que d'être lâche."


(Les coupures que j'ai faites ne concernent pas des passages insignifiants, mais, précisément : il faudrait les discuter, et je préfère aujourd'hui retenir ce qui me semble le moins discutable. Je me suis permis par ailleurs de corriger ce qui me semble être des coquilles.)

Évidemment, si l'on admet ces dernières idées, se pose tout de même la question de ce que l'on peut faire devant les formes sournoises de violence, américano-sionistes pour prendre un exemple au hasard - certes la France est devenue une grande braderie, plus on avance et plus nos Présidents semblent afficher des pancartes "Changement de propriétaire. Tout doit disparaître.".

Mais peut-être qu'il est trop tard pour se poser la question, et que la France a laissé passer le train. Une première fois en 14-18, en deux étapes, à la fois par le massacre de sa jeunesse (un sacrifice, mais pourquoi ?) et par ce traité de Versailles que les Français ne purent lire ; une seconde fois, donc, en ne comprenant pas que l'état dans lequel était le pays en 1939, ne pouvait, devant l'invasion allemande, aboutir qu'à une seule solution cohérente, le sacrifice. - Attention, le sacrifice, pas l'acceptation de l'ordre nazi : l'indifférence, le mépris, pas la jouissance à la fois idéologique et masochiste d'un Drieu. - Les tracas et ambiguïtés du gaullisme, lorsqu'il s'est agi de reconstruire le pays, ne font finalement que refléter le fait que, s'il était certes plus louable d'être résistant que collaborateur, avoir eu à choisir entre l'un ou l'autre était déjà un aveu de défaite, en l'occurrence spirituelle.

C'est triste à dire, au moins d'un certain point de vue, mais une des conclusions possibles d'un tel raisonnement est que seul l'Islam peut redonner un lustre à la France, que le catholicisme a raté le coche. - Si les Juifs voulaient vraiment sauver et la France et ce qu'ils appellent maintenant le monde judéo-chrétien, ils essaieraient de nous convertir tous au judaïsme !

Bref, la nature spirituelle a horreur du vide, il n'y a pas de quoi s'étonner que l'Islam vienne le remplir, ne serait-ce que momentanément. - Comme me le disait un nouveau venu à mon comptoir, c'est peut-être justement parce que le catholicisme a fini de se dépouiller de tous ou de la majorité de ses accessoires de pouvoir, parce qu'il n'est plus royal, politique, ni même social, qu'il pourra jouer un rôle purement, ou essentiellement spirituel. Nous verrons !


Apocalypse or not Apocalypse, that is the question...

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samedi 13 octobre 2012

Fume, c'est du réel...

zippy


Si le Président était présidente à l'occasion, est-ce que cela changerait quelque chose à certaines de ses analyses ? Je me faisais cette réflexion à la suite des éloges qu'Alain Soral fait des textes de son Félix Niesche, qu'il est pour le moins exagéré, et je suis gentil, de comparer à Léon Bloy - j'allais dire que celui-ci n'avait rien fait à Alain Soral, mais ce n'est peut-être pas vrai, justement. Même pour un esprit aussi enclin à admirer que le mien, les envolées de Bloy ont quelque chose d'insultant, du genre : "Je te remets à ta place, petit, tu ne seras jamais capable de faire ça, n'essaie même pas."

Vu de l'extérieur, on finit donc par se dire que F. Niesche est un pseudo pour A. Soral, ou que celui-là est le Radiguet de celui-ci. Je ne vois pas d'autre explication à cet acharnement à le « pousser » autant, le Président ayant par ailleurs le jugement critique généralement assez sûr. Il n'y a que l'orgueil ou le désir pour fausser ainsi le jugement.

Je reformule donc ma question initiale : est-ce qu'une éventuelle faiblesse homo du quinquagénaire Soral changerait quelque chose à certaines de ses analyses ? A coup sûr, ce serait amusant par rapport à la virilité exhibée, du genre "c'est moi qui pisse le plus loin", du Président, à coup sûr certains musulmans seraient décontenancés (mais ils en savent beaucoup sur l'homosexualité et son déni, les cochons), à coup sûr ça ne changerait pas tout, mais le personnage que le Président s'est bâti au fil du temps ne fait-il pas partie à quelque degré de ce qu'il dit ?

Cette question générale du rapport entre la vie d'un homme et ses idées vaut évidemment aussi pour Marc-Édouard Nabe. En lisant, récemment, L'âge du Christ, je pensais : soit l'auteur évolue au cours du temps, soit il se contredit, soit je le lis mal, soit il y a quelque chose que je n'ai jamais compris dans ce qu'il écrit. Or, le moins que l'on puisse dire, et c'est sans doute un élément important dans ma perplexité, est que dans les livres de MEN il y a circulation entre les propos de l'auteur et la façon dont il se présente.

Mais allons tout de suite au passage qui me tarabuste :

"Moi aussi j'en aurais bavé. J'en aurais bavé de ne pas avoir souffert ! Je ne vois que Dieu pour avoir créé une créature aussi peu souffrante que moi ! A trente-trois ans, je n'ai jamais si peu souffert. Je ne souffrais déjà pas beaucoup mais aujourd'hui c'est le sommet ! Rien, pas une once de douleur, pas la plus petite affliction. Tout va parfaitement bien. C'est l'année de l'extase pure ! Le délice des délices ! La béatitude absolue. Tout bonheur est ridiculisé par ma joie. Je suis en pleine forme, comme Catherine de Sienne ! Seuls les enscoutés imaginent les mystiques pataugeant dans la souffrance. Je suis sûr que Marthe Robin se régalait de ne pas sortir de son lit de « douleur » et de bouffer une hostie tous les trois ans. Quand on est dans la mystique, on n'a plus mal. Mon côté soufi m'empêche de chercher le malheur à tout prix pour justifier je ne sais quel sacrifice extorqué, par intimidation, par une Église tristement visible. On trouve encore du plaisir à se mortifier : c'est louche. Moi, je ne veux aucun plaisir, de l'extase seulement ! Dieu n'exige qu'un sacrifice : celui du Moi, c'est-à-dire de la personnalité égoïste, contente ou mécontente d'elle, de l'orgueilleux système individuel de l'homme qui organise sa vie en fonction de ses défauts et de ses qualités tout autant misérables.

Pour souffrir, il faut avoir un corps, et je n'ai pas de corps. Je n'ai qu'un sexe, je ne suis qu'un sexe. Sans le sexe, je serai [sic ?] définitivement débarrassé de tout ce qui me retient parfois hors de l'extase. On dit que je ne sacrifie rien, mais je sacrifie volontiers ma chasteté pour la Gloire du Seigneur ! Jouir - sexuellement jouir - est le meilleur moyen de ne pas déflorer l'extase par le plaisir. L'escroquerie, en matière religieuse, est de chercher dans l'extase la satisfaction que les athées trouvent dans le sexe.


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Je sais, j'ai déjà utilisé cette photo, mais il est difficile de ne pas y avoir de nouveau recours à cet instant précis.


Tous les mystiques le disent, Ibn'Arabi, saint Jean de la Croix et les autres : si le croyant trouve du plaisir dans sa pratique, il n'est plus croyant. L'âme du derviche ne se grise pas de le faire danser. La sexualité n'a rien à voir avec la spiritualité. Voilà pourquoi concentrer tout le plaisir dans le sexe, permet de ne plus en trouver du tout dans toutes les autres formes malsaines de névrose religieuse : goût immodéré du sacrifice ; prières indécentes d'imploration ; extatismes flous ; mortifications débiles… Les phénomènes charismatiques (stigmates, bilocation, inédie, nimbes, fragrance, lévitation) appartiennent davantage au folklore fantastique qu'à la mystique transcendante. L'extase est un état permanent. C'est un « don » de Dieu. On n'atteint pas l'extase, on naît dans l'extase. Pour certains, ce peut être même une croix. Il n'y a rien de très marrant à être sans cesse coupé de la réalité par l'extase. Moi, ça me ravage. Heureusement, je me suis trouvé le sexe - parfait cilice pour me ramener un peu au réel, comme une bouée qui m'empêche de me noyer totalement dans cette mer de béatitude émotionnelle aux mille vagues giclant de joie qu'est ma vie religieuse." (L'âge du Christ, Rocher, 1992, pp. 109-111)

J'ai d'abord ressenti ce texte comme une sorte d'attaque personnelle, une attaque contre mes formules fétiches : le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe ; le sexe est métaphysique ; le monde tourne autour d'un axe métaphysique, dont le sexe est une des principales manifestations. Finalement, en le relisant pour le retranscrire, je constate que ce n'est pas tellement le cas. Fume, c'est du belge : Jean-Pierre Voyer, détournant cette formule à l'occasion du 11 septembre, faisait dire à Ben Laden, à l'attention du peuple américain : fume, c'est du réel. Poursuivons : suce, c'est du réel, jouis, c'est du réel. Que le sexe soit un moyen de découvrir quelque chose du réel ne l'empêche aucunement d'être métaphysique. Mais le plus beau vagin du monde ne peut donner que ce qu'il a - et c'est déjà pas mal -, il ne faut pas lui en demander plus. Clarifions par rapport au texte de MEN : une chose est de ne pas confondre sexualité et spiritualité, et à ce niveau, dans les grandes lignes je souscris à ce que je viens de retranscrire ; une autre chose est de purement et simplement renvoyer le sexe au réel, à un réel certes agréable, mais évident, prosaïque, quotidien. La réalité objective n'étant pas de nature matérielle - autre formule fétiche, ©Borella -, le sexe est bien évidemment le sexe et autre chose que le sexe. Il ne donne pas la clé, il n'est pas le mode le plus élevé de la connaissance, mais il est un mode de connaissance.

Difficile à communiquer, c'est bien le problème. De ce point de vue, on peut dire qu'il est impossible d'être nabien - alors qu'il est possible d'être soralien. Je préfère, si vous me permettez ce mot très plat, l'oeuvre de Marc-Édouard Nabe à celle d'Alain Soral, mais je me qualifierais beaucoup plus aisément - encore une fois, avec des réserves - de soralien que de nabien. Et certes il y a des nabiens, leur saint patron lui-même s'en agaçait à l'époque de la réédition du Régal par Dominique « Dilettante » Gaultier, mais le terme n'a pas de signification cohérente autre que celle d'être un fan des livres de MEN. Sinon cela revient à vouloir être Nabe à la place de Nabe, ou jouir comme Nabe à la place de Nabe.

- D'où la figure, évoquée dans Alain Zannini, de l'amisexuel :

"Ah ! Je me demandais ce que j'avais fait à la Sainte Vierge pour me retrouver toujours confronté à des amis d'une telle homosexualité symbolique… Hector, Marc, Stéphane, et tant d'autres ! Je n'ai eu que ça autour de moi ! Ceux que j'appelle les « amisexuels ». L'amisexuel pénètre dans le sexualité de son ami sans être son amant. La complicité, l'affectivité, l'intimité même ne lui suffisent pas : il veut entrer dans le désir que son ami a pour le reste du monde (et dont lui-même est exclu, par principe). La tragédie de l'amisexuel, c'est que c'est toujours l'autre qui jouit du monde et jamais lui." (p. 444)

La tragédie du nabien, c'est que c'est toujours Nabe qui jouit du monde, et jamais lui. L'auteur ne peut pas vraiment se plaindre d'être « confronté » à des amisexuels, il les a d'une certaine façon créés par son écriture et l'élaboration de son personnage littéraire.

Et les nabiennes ? Peut-être, oui, y a-t-il un sens du mot nabienne, plus intéressant que la fan énamourée qui se demande quel effet cela fait de se faire sauter par Nabe.


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A elles de répondre, je ne vais pas creuser le sujet plus avant.


- Quel sujet, d'ailleurs ? Toujours le même, essayer de comprendre quelque chose à la différence des sexes, à son statut et à son rôle dans le monde moderne, voire son rôle éventuel dans la disparition à venir de ce monde moderne - ce qu'on peut appeler Apocalypse. Les textes de MEN sont une des voies d'accès pour ce sujet, que je ne peux guère aborder qu'ainsi, par petites touches, en utilisant le travail des autres. Il faut d'ailleurs noter - ou répéter - que l'auteur de L'âge du Christ, au moins en 1992, voyait l'Apocalypse derrière nous, durant la Seconde guerre mondiale. Mais ceci - n'est certes pas une autre histoire, ni même un autre sujet (enfin, c'est la question : est-ce un autre sujet ?) -, ceci, nous y reviendrons à une autre occasion.

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samedi 22 septembre 2012

"C'est précisément l'immédiateté de cette expérience ontologique qui nous la rend directement inaccessible..."

Mon père, pourquoi m'as-tu abandonné ?


D'abord, cette phrase qui fournit un élément de réponse à certaines des questions qu'avec Simone Weil notamment je me posai la dernière fois :

"Dieu peut tirer le bien du mal, sans notre consentement. Le Diable peut tirer le mal du bien, mais non pas sans notre consentement."

Léon Bloy, Mon journal, en date du 16 novembre 1899 (p. 297 du premier tome de l'édition « Bouquins », 2006.)

Ficelle rhétorique ? En tout cas, sain principe de morale. - Voici maintenant ce que Bloy écrit à un mathématicien qui se pose des questions sur Dieu, son existence, le dogme, etc. :

"Vous me parlez de points obscurs pour vous, « le dogme de l'enfer, l'irrévocabilité de la damnation, la prédestination et la réprobation à concilier avec le libre arbitre ». Tous ces points de foi, aussi tridentins les uns que les autres, puisqu'ils ont tous été fixés par le concile de Trente, ne sont pas moins obscurs pour moi que pour vous, et j'ose dire qu'ils le sont pour tout le monde. Mais ils ne le sont pas plus que n'importe quel axiome de géométrie élémentaire ou de telle autre science qu'il vous plaira. Quand on dit, par exemple, que le « tout est plus grand que la partie », si, dans la même minute, je pense à l'Eucharistie, je me trouve en face de la plus contestable des évidences. Ainsi de tout. Nous sommes dans les ténèbres et voilà ce que l'orgueil n'accorde pas. La Foi seule est claire et c'est pour cela que l'Orgueil, prince des Ténèbres, la repousse, ayant l'horrible prétention d'être cru lui-même la Lumière. La Foi seule est certaine, qu'avons-nous besoin d'autre chose ?

Vous voudriez comprendre comment la prescience de Dieu peut se concilier avec la liberté humaine. Ah ! pour moi, c'est bien simple. C'est comme si vous me disiez que vous ne comprenez pas comment l'idée du nombre trente peut se concilier avec l'idée du nombre cinq multiplié par le nombre six, ce que je ne comprends pas davantage. Je sais, sans pouvoir le comprendre, que la prescience divine et la liberté humaine n'ont aucun besoin d'être conciliées parce qu'elles sont exactement, absolument, essentiellement et consubstantiellement la MÊME CHOSE...

[La liberté humaine comme preuve, garantie et conséquence de l'existence de Dieu, Dieu comme preuve, garantie et cause de la liberté humaine ? Ou : peut-il y avoir un concept de la liberté humaine sans un concept de Dieu ?]

Vous voudriez comprendre et vous vous croyez ambitieux !

Vous ne voyez pas qu'il vaut mieux savoir que comprendre. Vous avez étudié je ne sais quelles sciences naturelles pour en arriver à l'ignorance totale de ce rudiment de l'unique Science ! Autrefois, du temps des Saints, au sublime Treizième Siècle surtout qui fut l'apogée de l'esprit humain, les enfants même n'avaient pas la permission d'ignorer que le rôle unique, infiniment glorieux de la Raison, c'est de croire et que croire c'est savoir, savoir EN HAUT. Le reste découlait de là, le plus simplement du monde. Aussi les plus ordinaires paroles des gens d'alors produisent-elles en nous l'éblouissement, quand nous lisons les chroniques.

Aujourd'hui, on s'imagine que la raison consiste à expliquer des théorèmes ou à conditionner des catalogues. On dit d'un homme qu'il est raisonnable, comme les putains disent d'un client qu'il est sérieux. Nous ne pourrions même plus faire de bons esclaves, tant nous sommes devenus imbéciles.

[C'est vrai, d'ailleurs nous sommes de mauvais esclaves.]

(...) Un homme intelligent, un ingénieur, expliquera très bien que deux parallèles ne peuvent pas se couper à angle droit. Un pauvre homme, incapable de comprendre quoi que ce soit et ne faisant usage que de sa raison, SAURA, sans pouvoir l'expliquer, qu'il en est ainsi et qu'il a fallu, absolument, que les deux parallèles se rencontrassent pour que le monde fût sauvé. On ne démontre que le contingent, et cette démonstration est la besogne des esclaves. Le Nécessaire, c'est-à-dire l'Absolu, c'est-à-dire l'Éblouissement, est indémontrable, et les Amis de Dieu sont assis dans des demeures impossibles à concevoir dont ils n'auront jamais le souci d'étudier l'architecture.

Le voici, le seuil de la Prière. De même que le Miracle est une restitution de l'Ordre, de même l'harmonie béatifique a pour départ l'humble acceptation des antinomies." (...et merde à Kant.)

(En date du 8 août 1899, pp. 282-283.)

Sacrés catholiques qui retombent toujours sur leurs pattes... Bloy fait ici, vous l'aurez remarqué, du Chesterton.

Enchaînons avec Jean Borella :

"Outre que c'est l'expérience du langage et du processus de nomination qui nous fait découvrir que, par-delà leur présentation sensible, les choses sont (on va du substantif à la substance), il est clair que cette découverte de l'être en tant que tel, de l'être en soi, exige, pour se former en nous, que son idée ait du sens pour nous, alors que pourtant elle ne correspond à nulle donnée sensorielle et psychique, et ne saurait donc en être abstraite à la manière d'un concept. Et d'ailleurs tout montre qu'aucun animal ne la possède. C'est donc qu'elle est innée et répond à une sorte d'intuition. Il y a en nous un sens de l'être (comme nous disons le sens de la vue), par quoi le mot « être » a du sens pour nous, ou encore un sens du réel - et donc de l'illusoire - par quoi le mot « réalité » a du sens pour nous ; un tel sens est inné, ingénérable, « inapprentissable » et présupposé à tout jugement. Au demeurant, ce caractère inné est déjà prouvé par le fait qu'il est impossible de définir proprement et directement l'être ou le réel : certes la rencontre avec les existants physiques, médiatisée par le langage, en éveille en nous la conscience, mais elle ne nous l'apprend pas, au sens où seule l'expérience sensible nous apprend ce qu'est un coquelicot, la chaleur ou le porphyre syénitique.

Or, ce sens inné de l'être-en-tant-que-tel (on pourrait dire : de l'êtréité ou de l'étantité), d'où vient-il ? Pourquoi est-il en nous, c'est-à-dire dans notre intelligence dont il définit l'intention première ? Point d'autre réponse, semble-t-il, que la suivante : il est en nous le « souvenir » (subconscient) de notre origine ontologique. Dans l'acte créateur par lequel l'Être premier et auto-subsistant nous a conféré l'être, nous avons « connu » et « contemplé » cet Être pur, connaissance et contemplation qui sont constitutives de notre être même, car chaque créature n'existe qu'en tant qu'elle regarde vers le Principe pour recevoir en elle le regard vers elle du Dieu créateur. En vérité, chaque être créé est un mode de contemplation de l'Être incréé.

- J. Borella fait ici du Bloy : "La personnalité, l'individualité, c'est la vision particulière que chaque homme a de Dieu."


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Lorsque cet être créé est doué d'intelligence, il ne peut pas ne pas porter en lui, dans la substance de son esprit, le souvenir de cet « événement » ontologique où l'Être lui a donné d'être.

- Sans revenir sur les questions d'existence, d'essence et de don, on notera ici une formulation possible de cette dernière idée : l'existence comme fidélité, ou volonté de fidélité, à l'événement du don fait par Dieu. C'est Badiou qui va être content !

(...) Telle est la conclusion de la méthode que nous avons suivie, laquelle consiste à recueillir, aussi fidèlement que possible, le témoignage de notre « conscience d'intelligibilité », c'est-à-dire la conscience que nous avons de ce qui « fait sens » en nous et qui constitue ce que nous avons appelé « expérience sémantique ». Cette méthode - la seule dont nous disposions en métaphysique et qui se fonde sur les données de notre réceptivité intellective - constate que l'idée d'être, quant à son intelligibilité (à son retentissement sémantique dans notre intelligence), ne peut être expliquée par aucune genèse : elle est donc innée. Étant innée - en sorte qu'on peut définir l'intelligence comme le sens de l'être ou du réel (et donc de ce qui n'est pas ou de l'illusoire) -, cette idée est donc nécessairement « première » et, finalement, s'identifie à l'idée de l'Être premier. Cette idée de l'Être premier - idée dont seules la culture et la réflexion nous permettront de prendre peu à peu et difficilement conscience -, c'est ce qui reste en nous de l'expérience (supraconsciente) que nous avons faite de Dieu au moment (intemporel) de notre création, centre « ombilical » de notre esprit. En ce sens, on doit admettre comme une expérience immédiate de Dieu au coeur de notre être, qui nous constitue ontologiquement et justifie notre irréductible royauté sur le monde. C'est là, nous semble-t-il, la part de vérité de l'ontologisme. Son erreur - dans la mesure où ce fut la sienne - a été de soutenir qu'à cette expérience immédiate de l'Être premier nous pouvions avoir expressément accès. De ce point de vue, la condamnation dont il fut l'objet en 1861 de la part de l'Église était légitime, car c'est précisément l'immédiateté de cette expérience ontologique qui nous la rend directement inaccessible, notre intelligence étant soumise à la nécessité des médiations des formes de la nature et de la culture, d'une part, et, d'autre part, n'appréhendant son objet qu'en mode spéculativo-sémantique. Condition métaphysique de la présence en nous de l'idée d'être, nous ne pouvons connaître explicitement cette expérience en elle-même : pas plus que nous voyons en elle-même la lumière qui nous fait voir [l'apparition n'apparaît pas], sinon, indirectement, en ce que, précisément, elle nous fait voir, pas plus nous ne saisissons l'Être qui nous fait être, sinon, indirectement, en acceptant le don qu'Il nous fait de l'être et en accomplissant ainsi Sa volonté créatrice." (Penser l'analogie, pp. 110-112)

Ce qui nous ramène aux liens entre liberté et (concept de) Dieu. Mon Dieu est assez logique, dans plusieurs sens du terme, je sais - mais il ne manquerait plus que Dieu soit illogique !

Quoi qu'il en soit, et bien que je me sente pas capable pour l'heure de préciser pourquoi, je dois avouer que quelque chose ici me gêne - est-ce justement un côté kantien ? Je ne voudrais pas non plus être injuste à l'égard d'un philosophe que je n'ai pas lu depuis mes années d'études, il y a un bail -, sinon dans les résultats auxquels semble parvenir Jean Borella, du moins dans sa méthode. Le vieux sage lorrain a beau expliquer que ladite méthode est "la seule dont nous disposions en métaphysique", cela a beau correspondre à ce que j'expliquais récemment chercher dans ses livres, je reste quelque peu sceptique devant cette nécessité de postuler quelque chose d'impossible à prouver - alors même que le paradoxe dont j'ai fait le titre de ce petit texte, lui, me séduit.


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Je lis en quatrième de couverture du premier tome du Journal intime de Marc-Édouard Nabe : "Plus on connaîtra ma vie dans les moindres détails, plus je serai libre." Qui est ce on ? Revenons à Bloy : dans le passage que j'ai coupé, il renvoie son interlocuteur au premier tome, déjà publié, de son propre journal (Le mendiant ingrat), où, en date du 31 juillet 1894, il écrivait :

"Accord parfait de liberté divine et de la liberté humaine. De toute éternité, Dieu sait que, tel jour, tel individu accomplira librement un acte nécessaire." (p. 97 de l'édition « Bouquins ».) Vous l'aurez noté, cette formulation n'est pas strictement équivalente à celle de Bloy en 1899 : "La prescience divine et la liberté humaine... sont... la MÊME CHOSE.", ou, du moins, ne compliquons pas ce qui n'est déjà pas si simple, n'est pas équivalente à la reformulation que je me suis cru autorisé à faire découler de cette thèse. J'essaie de réfléchir en termes de logique et de concept, Bloy est plus - entre autres - dans le domaine de la publicité : Dieu sait, c'est le savoir de Dieu qui est la même chose que la liberté humaine.


La coexistence de la chair des seins et des os m'a toujours...


Qui donc est le on de MEN ? L'ensemble de ses lecteurs ? Peut-être, oui, mais comme, plus il y en aura et plus « Nabe » (l'auteur/personnage) sera libre, ce on peut virtuellement recouvrir l'humanité entière. Simplement, l'humanité, prise comme un tout, et que celui-ci soit ou non plus grand que la partie ou que la somme des parties, c'est Dieu : Dieu est le seul nom de l'humanité. Par conséquent, la publicité des actes de Nabe par l'édition de son journal, publicité qui en un sens fait (ou est censée faire) la liberté de Nabe, est une sorte de mise en pratique, ou d'expérimentation éditoriale, de l'idée bloyenne selon laquelle le savoir de Dieu et la liberté de l'homme sont la MÊME CHOSE. - MEN est d'ailleurs extrêmement conscient, je l'indique dans le texte auquel je viens de vous renvoyer, de l'importance de cet acte de publication. Commettre l'acte, on pourrait filer la métaphore, surtout en repensant à la publicité des scènes dites intimes dans le Journal du même nom.

Récapitulons. Le 22 juillet 1983, Marc-Édouard Nabe encule sa compagne Hélène. Le soir même, le lendemain, un peu plus tard je l'ignore, Marc-Édouard Nabe écrit dans son journal : "Bel amour avec Hélène qui a repris sa tête de déesse chaude, pleine d'envie. Je sors de moi par son derrière." En mai 1991, plus de huit ans après cet acte, le premier tome du journal intime de l'auteur est publié, une publicité est donnée page 47 à ce "petit fait vrai". Aux alentours du 10 septembre 2012, presque vingt ans après les faits - mais ici, il n'y a pas prescription - je prends connaissance de l'existence de cet acte.

Si l'on suit Bloy, ce 22 juillet 1983, Marc-Édouard Nabe a accompli librement un acte nécessaire que Dieu sait de toute éternité qu'il va accomplir. Si Dieu est l'autre nom de l'humanité, chaque lecteur supplémentaire depuis mai 1991, y compris bibi il y a une dizaine de jours, contribue à la liberté rétrospective de cet acte : en lisant en septembre 2012 que Marc-Édouard a enculé Hélène en juillet 1983, je rends cet acte plus libre. Les deux conceptions ne sont pas nécessairement contradictoires. Mais on en arrive à ce paradoxe que la conception la moins paradoxale est la plus « fondamentaliste », à savoir celle de Bloy. La mienne, c'est-à-dire celle à laquelle j'aboutis à partir de l'idée que Dieu est le seul nom de l'humanité, idée qui est un peu le point limite de ma propre capacité religieuse actuelle, est plus « ésotérique » - ce qui ne signifie pas qu'elle soit incohérente. Rappelons tout de même que tout lecteur du journal n'est pas Dieu, il n'en est, pour reprendre l'expression de Jean Borella, qu'un "mode de contemplation".

- Je vous laisse réfléchir à tout ça. Il faudra de toute évidence, pour clarifier ces problèmes, revenir à l'épineuse question des rapports entre Dieu et son (Son) nom. Qu'est-ce, entre autres questions, qu'être le nom de l'humanité ?


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samedi 15 septembre 2012

Y a-t-il une métaphysique de la mort de Jean-Luc Delarue ?




Rien à faire, il y a toujours quelque chose qui me dérange chez Alain Soral : comment puis-je être aussi souvent d'accord avec quelqu'un avec qui il m'arrive de me sentir autant en désaccord sur certains points fondamentaux ?

Pour ce qui est du dernier entretien, le loup apparaît à la toute fin, durant la dernière partie, aux alentours de la 18e minute : "Il n'est pas normal que les méchants ne soient pas punis et que ceux qui ont choisi le mauvais chemin triomphent." De même serait-il "choquant" que BHL meure dans son lit - de sa belle mort, comme on dit. A. Soral fournit illico des éléments de théologie qui vont à l'encontre de ces naïvetés, mais peut-être cela ne fait-il que rendre les naïvetés en question plus révélatrices encore. Quoi qu'il en soit d'ailleurs, que mon incipit soit ou non excessif, l'important n'est pas tant ce que notre ami a exactement voulu dire que les questions que ce qu'il dit pose. Ach, si les méchants étaient toujours punis, il y aurait beaucoup moins de méchants, pour sûr, mais où serait le mérite à être, ou à essayer d'être bon ?

Peut-être le Président devrait-il lire ou relire Joseph de Maistre, voir ou revoir Last action hero.

Sorti de l'univers de fiction dans lequel il évoluait et où il savait que son destin était de se faire casser la gueule par Schwarzenegger, le méchant de ce film s'aperçoit vite que dans la « vraie vie » on n'est pas nécessairement puni pour le mal que l'on fait : son entrée dans la vie, pour reprendre le titre d'un livre autrefois célèbre, se confond avec la découverte de la persistante existence du Mal, ou de la découverte de ce que dans notre monde le Mal n'est pas une anomalie - ce qui est une forme de définition de l'accession à l'âge adulte. (Bien sûr, nous sommes à Hollywood, donc ce méchant sera tout de même puni à la fin...)

Maistre de son côté explique :

"Je n'ai jamais compris cet argument éternel contre la Providence, tirée du malheur des justes et de la prospérité des méchants. Si l'homme de bien souffrait parce qu'il est homme de bien, et si le méchant prospérait de même parce qu'il est méchant, l'argument serait insoluble ; il tombe à terre si l'on suppose seulement que le bien et le mal sont distribués indifféremment à tous les hommes. Mais les fausses opinions ressemblent à la fausse monnaie qui est frappée d'abord par de grands coupables, et dépensée ensuite par d'honnêtes gens, qui perpétuent le crime sans savoir ce qu'ils font. C'est l'impiété qui a d'abord fait grand bruit de cette objection ; la légèreté et la bonhomie l'ont répétée : mais en vérité ce n'est rien. Je reviens à ma première comparaison : un homme de bien est tué à la guerre ; est-ce une injustice ? Non, c'est un malheur. S'il a la goutte ou la gravelle ; si son ami le trahit ; s'il est écrasé par la chute d'un édifice, etc., c'est encore un malheur, mais rien de plus, puisque tous les hommes sans distinction sont sujets à ces sortes de disgrâces. Ne perdez jamais de vue cette grande vérité : Qu'une loi générale, si elle n'est injuste pour tous, ne saurait l'être pour l'individu. Vous n'avez pas telle maladie, mais vous pourriez l'avoir ; vous l'avez, mais vous pouviez en être exempt. Celui qui a péri dans une bataille pouvait échapper ; celui qui en revient pouvait y rester. Tous ne sont pas morts, mais tous étaient là pour mourir. Dès lors plus d'injustice : la loi juste n'est point celle qui a son effet sur tous, mais celle qui est faite pour tous : l'effet sur tel ou tel individu n'est plus qu'un accident. Pour trouver des difficultés dans cet ordre de choses, il faut les aimer ; malheureusement, on les aime et on les cherche. Le coeur humain, continuellement révolté contre l'autorité qui le gêne, fait des contes à l'esprit qui les croit ; nous accusons la Providence pour être dispensés de nous accuser nous-mêmes ; nous élevons contre elle des difficultés que nous rougirions d'élever contre un souverain ou contre un simple administrateur dont nous estimerions la sagesse. Chose étrange ! Il nous est plus aisé d'être juste envers les hommes qu'envers Dieu.

Il me semble, messieurs, que j'abuserais de votre patience si je m'étendais davantage pour vous prouver que la question est ordinairement mal posée, et que réellement on ne sait ce qu'on dit lorsqu'on se plaint que le vice est heureux et la vertu malheureuse dans ce monde ; tandis que, en faisant même la supposition la plus favorable aux murmurateurs, il est manifestement prouvé que les maux de toute espèce pleuvent sur tout le genre humain, comme les balles sur une armée, sans aucune distinction de personnes. Or, si l'homme de bien ne souffre pas parce qu'il est homme de bien, et si le méchant ne prospère pas parce qu'il est méchant, l'objection disparaît et le bon sens a vaincu." (Les soirées de Saint-Pétersbourg, 1809, éd. « Bouquins », 2007, pp. 464-65)

BHL est sans nul doute méchant : criminel de guerre revendiqué et multi-récidiviste, n'hésitant pas même à essayer de faire de l'argent avec les crimes de guerres en question, peut-être serait-il temps d'oublier les bouffonneries comme sa chemise, sa tête de con et les histoires du genre Botul, qui finalement masquent la vraie nature - satanique, oui, pourquoi pas, A. Soral est fondé à employer ce terme - de quelqu'un qui a certainement compris depuis un bail qu'il pouvait se servir de la condescendance de ceux qui se moquent de lui. Noël Godin n'est finalement qu'un allié objectif de sa victime : l'entartage, c'est trop ou pas assez.

La question ceci dit, malgré une éventuelle ambiguïté dans la façon dont nous pouvons recevoir les dernières formules de Maistre, ne doit pas être mal comprise : BHL ne prospère pas parce qu'il est méchant, si par « prospérer » on entend vivre en bonne santé, quand bien même son argent lui permet d'être, en cas de besoin, mieux soigné que d'autres. (Cela n'empêche pas, au demeurant, de bonnes surprises à la Lagardère.) - Il est regrettable, il est agaçant, que BHL ne soit pas atteint d'un cancer qui lui cause d'atroces souffrances, je suis bien d'accord, mais, comme le dit Maistre, "c'est un malheur, rien de plus", cela n'a rien de « choquant », cela ne fait que confirmer ce qui n'a guère besoin de confirmation, à savoir que le Mal existe. Et il existerait tout autant même si dès demain BHL attrapait une maladie aussi insupportablement douloureuse qu'incurable et longue. Cela ne prouverait rien à rien, cela n'ajouterait, d'un point de vue métaphysique, absolument rien, cela ferait plaisir, "rien de plus".

De même, Alain Soral, pour prendre le premier exemple venu, ne "souffre pas parce qu'il est un homme de bien", il se vante même d'être en bonne santé, et c'est tout ce dont il s'agit. Qu'il ait des ennemis parmi les méchants et que cela lui cause des problèmes est une autre question, qui n'a rien à voir avec la théologie.

Aussi, et contrairement à ce que donc A. Soral semble par moments suggérer, la mort de Jean-Luc Delarue, occasion de ces digressions, ne relève en rien de quelque forme de « justice immanente » que ce soit. Elle obéit seulement à une certaine logique : en l'occurrence, si vous menez une vie stressante, épuisante et pleine de coke, statistiquement, oui, vous avez plus de chances de crever rapidement que d'autres. Keith Richards ceci dit rigole bien en lisant ça...


- Est-ce à dire qu'il n'y a aucune justice immanente ? Je n'irais pas nécessairement jusque-là. La question - qui, finalement, motive ma modeste intervention du jour - est celle-ci : dans quel cadre se situe-t-on ? Dans l'univers qui est celui des entretiens d'Alain Soral, non, il n'y a pas de justice immanente. Dans l'univers bloyen, pour en revenir à des thèmes récemment abordés, en revanche, oui, il y a une justice, immanente et transcendante, ne serait-ce que parce que tout, absolument tout, a une signification. On ne peut être providentialiste à moitié, voilà le point. Ce serait même une forme d'hérésie - rappelons qu'au sens étymologique le mot signifie choix, préférence : il est vraiment trop simple de choisir dans la trame du monde ce qui nous semble relever de l'ordre de la providence, et laisser tomber le reste. Il y a pour l'honnête homme plus de plaisir à repenser à la mort de Jean-Luc Lagardère ou à imaginer celle de BHL qu'à évoquer celles de Jean-Luc Delarue, Mouammar Khadafi, voire - mais la question est plus complexe - celle de Sena Jurinac, que Dieu la cajole comme elle le mérite ; mais ce plaisir ou ce déplaisir, la Providence s'en fout, et ce serait péché d'orgueil que de vouloir la mêler à nos préférences.

Admettons-le tout de suite, à lire Bloy, on a parfois l'impression que son interprétation rétrospective de tel ou tel événement aurait pu avoir été autre. Ce n'est pas étonnant : si Bloy - ou Marchenoir dans le Désespéré, qui a un projet d'explicitation de l'histoire universelle - avait pu tout expliquer, il serait plus Dieu que Léon Bloy. Et, donc, ce qui compte, ou du moins ce qu'il faut dans un premier temps envisager et comprendre, c'est la cohérence globale du cadre d'explication. On n'est pas forcé d'être convaincu par ce que Bloy dit de Napoléon, de Louis XVII, de Christophe Colomb, etc., mais ce qu'il en dit ne jure pas avec son angle d'analyse.

Ce qui me gêne au contraire dans les phrases d'Alain Soral sur Jean-Luc Delarue, c'est que, n'entrant pas vraiment dans le système d'interprétation qui est normalement celui du Président, elles finissent par déboucher sur une morale de catéchisme un peu débilitante, sur le vieux thème : "C'est le bon Dieu qui t'a puni" - phrase que j'ai entendue pour la première fois lorsque je me cognais le crâne sur une table en-dessous de laquelle j'essayais de peloter une cousine réticente, vers 7 ans si je ne dis pas de bêtise, phrase que donc je n'étais pas d'humeur à apprécier et que je remercierai toujours mes parents de ne m'avoir jamais apprise. - Bref : je ne suis pas en train de chipoter, le diable se cache dans les détails : que BHL soit vivant n'a rien d'injuste, comme dirait Calimero, ça fait juste chier.


Quelques remarques diverses et variées par ailleurs, d'abord sur cet entretien d'Alain Soral puis sur d'autres sujets d'actualité :

- je ne comprends pas très bien le scénario qui nous est présenté de la 3e guerre mondiale à venir, si le nouveau grand méchant hitlérien est l'Iran ou Al-Quaida, ou les deux ;

- oui, est-ce un reste de gauchisme, je ne sais pas, mais j'ai vraiment du mal avec les grands spectacles de masse comme les extraits du film de Riefenstahl ou de la cérémonie d'ouverture des Jeux Olympiques de Pékin, ça me dégoûte toujours un peu ;

- A.S. évoque la religion comme fondée sur la crainte de Dieu, ou la crainte du jugement de Dieu. C'est un peu court jeune homme, quand même, un peu catéchisme aussi, bien que pas faux ;

- lapsus amusant pour en finir avec notre ami Président, "il ne faut pas jeter le bonbon avec l'eau du bain" ;

- poursuivant mon travail d'archivage de tout ce que j'ai pu écrire sur ce blog, je retombe sur cette note, où apparaît l'inénarrable Jacques Attali ;

- j'ai de vieux souvenirs d'un texte où M.-É. Nabe évoque cette idée de justice immanente, je ne sais plus où. Je ne vais pas de nouveau faire appel aux spécialistes, on verra si je retrouve ça tout seul. J'en profite pour remercier la sympathique nabienne qui m'a fait parvenir L'âge du Christ, livre qui devrait me permettre d'approfondir cette question de la prière dans l'oeuvre et la vie de MEN ;

- si j'étais aussi assidu pour écrire que je le suis pour lire, ce blog serait bien meilleur... Je n'aurai peut-être pas le temps ni le courage de vous parler des livres de la dernière victime du politiquement correct, Richard Millet, auteur que je n'avais jamais lu auparavant. Sur le fameux Éloge littéraire d'Anders Breivik, j'avoue partager, avec moins de sévérité peut-être, le point de vue du Stalker. J'en dirai autant sur la posture prise par R. Millet, posture qui vient de lui revenir dans le cul. J'ai été plus intéressé par son Antiracisme comme terreur littéraire, on verra si je vous en reparle.

Un petit mot de mépris pour finir sur les contempteurs de Richard Millet, à commencer par Annie Ernaux, écrivaine - ce qui est une bonne manière de la présenter, écrivain ne faisant manifestement pas l'affaire. Au passage, je me permets de faire remarquer à tous ceux qui depuis des lustres nous cassent les couilles avec des sentences sur "des propos que l'on n'avait plus entendus depuis les années 30", que ce genre de formules ne veut plus rien dire : depuis le temps que l'on n'entend plus ces propos depuis les années 30, cela fait longtemps qu'on les entend ! (De même, d'ailleurs, peut-être ai-je déjà parlé de ça, à propos du pont-aux-ânes sur les négationnistes, comme quoi ils "tuent une deuxième fois" les victimes de l'extermination des Juifs : ça fait beaucoup de fois maintenant que ces victimes ont été tuées une deuxième fois.)

Tocard Ben Jelloun [et non pas Ben Jelloum, comme je l'avais d'abord écrit, ça fait des années que je me trompe sur ce sujet, ajout du 17.09] aussi s'étant attaqué à Richard Millet, c'est sur un petit fait vrai le concernant que je conclurai. J'ai aperçu l'autre jour une vieille pute en train de lire son dernier livre, dont le titre je le rappelle est Le bonheur conjugal. Ayant repéré de loin le format de la collection dite "blanche" chez Gallimard (quel pleutre, l'Antoine, quelle famille!), j'avoue avoir été déçu des goûts littéraires de la dame - déception peut-être sans fondement, peut-être trouvait-elle ça très mauvais. Mais j'avais eu le temps de souhaiter qu'une femme par certains côtés aussi respectable soit plongée dans du Céline - pour prendre l'exemple d'un auteur que le fameux comité de lecture de Gallimard, que Richard Millet vient donc de quitter, ce qui évitera à Annie Ernaux d'être lue par quelqu'un qui s'y connaît tout de même un peu en littérature, pour prendre l'exemple d'un auteur, disais-je que le comité de lecture de Gallimard avait en son temps, et non sans logique ma foi, refusé.


Lisez bien !


Lisez bien !

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mercredi 5 septembre 2012

Prière aux nabiens.

Nabiens étant pris ici au sens large : il se trouve que depuis quelques jours le cas Nabe m'obsède, pour de multiples raisons. J'y reviendrai bien sûr, mais ce matin j'avais une question à poser à ceux et celles qui le lisent et me lisent : y a-t-il une scène dans son oeuvre - scène de fiction, de journal, etc., qu'importe - où on le voit prier ? J'ai l'impression que nous sommes devant un catholique qui ne prie pas, ce qui mérite investigation, mais autant ma mémoire défaillante que ma connaissance fragmentaire de ses livres font que je peux très bien me tromper. - Je précise pour les paranoïaques que je ne poursuis aucune fin maligne, comme d'habitude j'essaie de comprendre, et comme d'habitude je me mets dans tous mes états lorsque je ne comprends pas.


Le septième sceau

(Plus marrant que du Bergman...)




Si l'usage de la fonction "Commentaires" vous est de quelque manière problématique, vous pouvez m'envoyer directement un mail. Merci d'avance !

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dimanche 10 juin 2012

Alain, merde...

...je n'ai pas que ça à foutre, pourtant. Mais lorsque j'entends (10eme minute) : "J'estime qu'un mec qui n'a pas tourné un mètre de pellicule ne peut pas parler de cinéma", ça me désespère.

Sortons la grosse artillerie, c'est-à-dire les grands mots. Je viens de prendre en note ce passage de Chesterton :

"L'affaire [une polémique théologique à laquelle fut mêlée saint Thomas d'Aquin] vaut d'être examinée de près si l'on veut commencer à comprendre l'étrange histoire du christianisme. Elle met en évidence un caractère presque inquiétant, marque constante et unique de la foi, bien qu'il ne soit jamais mentionné par les modernes, amis ou ennemis. L'Antéchrist, l'ombre du Christ, en est un symbole ; et l'antique expression dit bien qui nomme le Diable, singe de Dieu. C'est la loi qui veut que le faux ne soit jamais aussi faux que lorsqu'il emprunte les dehors du vrai." (Saint Thomas du Créateur, p. 62)

D'évidence, ceci est entre autres une réflexion d'ordre méthodologique : c'est parfois lorsqu'on est le plus près de la bonne formulation que l'on en est le plus loin, ou que l'on peut le plus induire son public en erreur, précisément parce que ce que l'on dit semble vrai. Le Diable se cache dans les détails, comme dit une autre « antique expression ». Mais qu'il soit clair que ce souci de rigueur ne doit pas déboucher sur une forme de sectarisme telle que je l'ai récemment critiquée chez le même Alain Soral, qu'il ne faut donc pas, c'est le cas de le dire, chercher à « diaboliser ».

Soyons par conséquent précis. On voit bien ce qu'Alain Soral veut dire au fond - un éloge, auquel je souscris, du concret, du « terrain », de la pratique, etc. On voit aussi aisément ce qui coince : à ce compte-là, on ne peut juger si un plat est bon ou mauvais tant qu'on n'a pas cuisiné, on ne peut aimer (ou pas) la tour Eiffel si l'on n'a pas dessiné et fait construire un monument, on ne peut donner son opinion sur une symphonie de Beethoven si l'on n'a pas écrit soi-même neuf symphonies pour orchestre, Wagner ne pourrait qu'écrire de la « branlette » sur Beethoven, Webern sur Wagner, etc. Pour rester dans le domaine du cinéma, rappelons que le plus grand critique du XXe siècle, André Bazin, n'a jamais « tourné un mètre de pellicule », que Truffaut, Godard, Rivette étaient de grands critiques même en n'ayant jamais ou fort peu tourné, que M.-É. Nabe est souvent pertinent quand il écrit sur le cinéma...

Mais ce n'est pas cette trop facile réfutation d'une formulation trop unilatérale qui est intéressante, c'est, une fois encore, ce que cette formulation révèle.

Le critique du cinéma, puisque c'est lui qui est visé, et à travers lui une certaine forme d'intellectuel bourgeois, peut être très con, prétentieux, branleur intellectuel, tout ce que l'on veut, son regard est aussi légitime que celui de Popu qui va au cinéma tous les trois mois ou se contente de ce que les chaînes hertziennes lui proposent. Si le second a le droit de juger, et l'on n'imagine pas A. Soral remettre en cause ce droit, le premier aussi, tout petit merdeux qu'il puisse éventuellement (et souvent) être. Nous sommes ici dans un domaine où il faut presque prendre la défense des intellectuels contre les classes populaires : à tout le moins, savoir ce qu'il en coûte de jouer Popu contre les bourgeois.



Alain Soral prend régulièrement pour cible ces intellos bourgeois et souvent petit-bourgeois. On peut tout leur reprocher, la matière ne manque certes pas. Mais il ne faut pas oublier que ce sont eux qui font le goût. Chateaubriand a pu écrire qu'on ne doit pas s'étonner de lire plein de conneries en régime de liberté d'expression et de liberté de la presse

(je n'ai pas noté la référence, mais dans L'Équipe de l'autre jour un cuisinier qui a participé à l'émission Top Chef et qui va commenter le football sur M6, disait, en substance : "En France, il n'y a plus de tabous mais on n'a le droit de parler de rien." Le gars est présenté comme un bourrin, mais j'avoue avoir trouvé ça assez finaud.)

, estimant que ces libertés entraînent nécessairement un certain déchet et qu'il faut faire avec. On pourrait considérer que Chateaubriand fournit ici sans le vouloir des armes à une critique de la démocratie qui se ferait dans l'esprit d'un Maurras (lequel détestait l'auteur des Mémoires d'outre-tombe), mais laissons cela et utilisons un raisonnement analogue pour notre propos : le petit merdeux petit-bourgeois est, depuis qu'il y a des bourgeois, c'est-à-dire depuis le XIIIe siècle, une composante essentielle de l'histoire de l'Art. Ceci que ce soit dans la réception des oeuvres, dans leur création, ou dans l'économie générale de l'art. Il nous faut de ce fait supporter quelqu'un comme Beigbeder, je suis bien d'accord que c'est pénible. Mais le temps fait son travail, les Beigbeder disparaissent, les Proust et les Céline restent. Bourgeois, Marcel et Ferdinand ? Ferdinand ?? Non seulement il y a de multiples manières d'être bourgeois, mais il est typiquement bourgeois de critiquer le bourgeois, et typiquement bourgeois de jouir de la critique du bourgeois.

Le bourgeois a mauvaise conscience, tout simplement parce que, in fine, il est le produit et le représentant du commerce (même s'il n'est pas nécessairement lui-même dans le commerce) et qu'il sait bien qu'il y a plus glorieux. Certes on peut trouver beaucoup de complaisance dans cette mauvaise conscience. Certes il y a de quoi ironiser à voir tel ancien soixante-huitard devenu agent d'assurances fortuné lire Rimbaud ou Conrad dans la Pléiade et son jardin, en rêvant d'un destin plus aventureux que celui qu'il s'est choisi. Hommage du vice à la vertu... Certes, et surtout, le grand artiste, bourgeois ou non d'origine (on connaît l'importance des aristocrates, notamment déchus, dans l'histoire de la littérature), dépasse finalement ces antinomies et contradictions, et c'est une des raisons pour lesquelles il « passe à la postérité ». De ce point de vue, Marcel n'est pas plus bourgeois que Ferdinand.

On peut me répondre que j'ai une conception bien large du bourgeois, ajouter qu'il est normal que les artistes et leur public soient en majorité bourgeois puisque les bourgeois forment la majorité de la population. Ce dernier argument n'est à prendre en considération que depuis peu, la France étant restée très longtemps un pays rural. Quoi qu'il en soit, tout ce qui précède n'est qu'une mise à plat des présupposés du lieu commun qui veut qu'en civilisation profane l'art se soit peu à peu substitué à la religion en matière de sacré. Il est on ne peut plus logique que ce soit la même classe qui ait porté le mouvement de désacralisation du monde et cherché des remèdes (pas seulement dans le domaine de l'art, pensons aux mythologies politiques, à la publicité...) à cette désacralisation. Dit autrement : il ne faut pas compter sur les ouvriers et les paysans pour contribuer directement et de façon significative à l'histoire de l'art. Même le jazz ne contredit pas fondamentalement ce diagnostic. L'art populaire peut être merveilleux, il a nourri pendant des lustres ce que l'on a coutume d'appeler l'art (et de ce point de vue il n'est pas étonnant que les deux domaines entrent en crise en même temps, au moment d'ailleurs et justement, où le mouvement de désacralisation que j'ai évoqué touche l'art lui-même, où le Mal vainc le remède), mais il est à la fois éphémère et auto-suffisant : ce n'est pas une critique, juste le constat qu'il faut d'autres classes sociales, prêtres, aristocrates, bourgeois, pour lui donner une certaine pérennité et l'inscrire dans une certaine histoire. On peut considérer qu'une société sans artistes, sans la catégorie d'artistes, soit que tout le monde participe à l'art collectif (les Sauvages), soit que l'art y soit soumis à quelque chose de plus haut (Antiquité ou Moyen Age chrétien) vaut mieux que la société qui a produit la figure de l'artiste, c'est une thèse tout à fait soutenable. Il faut juste mesurer les implications d'une telle thèse - ceci sans oublier que c'est aussi notre regard bourgeois et notre idée bourgeoise d'une histoire de l'art qui nous font prendre au sérieux, ce qui implique notamment un investissement dans leur conservation et préservation, certaines formes d'art, nègre par exemple.

(Tout cela peut être symbolisé par quelqu'un comme André Breton, qui est à la fois le prototype de l'intellectuel petit-bourgeois antipathique, et l'homme à qui l'on doit, d'une part, la découverte de Lautréamont ou la valorisation de l'art nègre, et d'autre part l'énergique stimulation de grands artistes comme Artaud, que, comme le dit quelque part M.-É. Nabe, il a aidés à se révéler à eux-mêmes.)

- Enfin Soral vint ? On peut interpréter de deux façons, aussi bien le passage qui m'a fait pondre cette note que ce qu'il arrive au Président de dire sur l'art ou sur ses confrères. Ces deux interprétations ne sont d'ailleurs pas contradictoires. L'interprétation critique, vous venez de la lire ; l'interprétation plus favorable reviendrait à dire qu'A.S. enregistre le fait que la figure bourgeoise de l'artiste est sinon complètement exténuée, en tout cas bien usée. Diagnostic à l'appui duquel j'ai moi-même fourni des arguments. A ce sujet, précisons que j'ai toujours autant de réserves sur la notion de « désacralisation », utilisée ici par commodité : je l'ai écrit souvent, notre monde n'est pas désenchanté, il est mal enchanté. Et, justement, un des bons enchantements qu'il avait trouvés, l'art, a quelque peine à accomplir sa fonction. Ce qui, après tout, dans un monde où seul l'Enculisme fonctionne à peu près, et encore - l'Enculisme étant anthropophage, il y a des limites logiques à son fonctionnement -, n'est pas bien étonnant.

Une conclusion ? Je la prendrai, sans malignité, chez Marc-Édouard Nabe. La phrase qui suit paraîtra peut-être exagérément idéaliste ou spiritualiste. Elle fournit pourtant je crois un début de clé, si j'ose dire, à notre problème :

"La tristesse du sida est accrue par l'absence de grands esprits qui auraient pu en parler. Il y a cent ans ce n'est pas Jean-Paul Aron ou Hervé Guibert qui auraient été touchés mais Oscar Wilde ou Proust. Vous imaginez ce que Proust aurait écrit sur le sida ? Et Otto Weininger ? Même Pasolini et Fassbinder sont morts trop tôt, et pas de ça. Voilà une maladie qui attend sa transcendance. Alors, on la guérira. Tant qu'une immense oeuvre d'art ne sublimera pas le sida, les hommes en mourront. Oui, je crois toujours à la rédemption du mal par l'art." (Rideau, 1992, p. 35)


P.S. : sur le même sujet, les réflexions de Vincent Descombes me semblent rester instructives : si l'écrivain "incarne à sa façon le sacré du groupe, à savoir l'autonomie individuelle", et là encore c'est tout aussi vrai de Marcel que de Ferdinand, il est aussi bien la respiration de cette société qu'une partie intégrante de cet individualisme qui fait qu'elle s'auto-dévore. Peut-être y aurait-il d'ailleurs, sans se laisser abuser par des métaphores faciles, des idées à creuser sur les rapports entre sida, sexualité, place des homosexuels (Abellio a une intuition assez intéressante je trouve sur l'espèce d'admiration sacrificielle dont ils sont l'objet, je vous en reparle un jour), individualisme, fidélité et confiance, etc., en société enculiste.

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samedi 26 mai 2012

Je suis mort. Roman.

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"Je me suis lassé de tout sauf de faire l'amour. Je n'ai pas connu beaucoup de femmes, mais je suis toujours allé au bout d'elles. Jusqu'à les rendre folles (c'est ce qu'elles disaient), alors que je ne cherchais qu'à les sauver de ce marasme raisonneur dans lequel leur nature se complaît.

Je me suis trop investi dans les vagins alors que la plupart de mes contemporains se contentaient de les pénétrer. Le vagin n'est pas le coffre-fort du plaisir. Les femmes s'y entendent trop bien pour parler dans le vide du plaisir. Le plaisir n'est rien. Ce qui m'a toujours animé, c'est le désir. Voilà ma flamme. Le vagin est le tombeau du désir, c'est dans lui que le désir doit mourir après avoir si fort vécu. Faire l'amour est un superbe suicide du désir de l'homme qui va se donner la mort au fond de la femme tombale." (M.-É. Nabe, Je suis mort, Gallimard, 1998, p. 103)

i.e. le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe. A suivre !


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dimanche 6 mai 2012

Barrage contre l'extrême-droite...

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Est-il utile ou non de l'expliquer, je l'ignore, mais dans l'histoire Nabe / Soral ce qui m'intéresse n'est pas tant de savoir qui a raison et qui a tort, que de comprendre les psychologies, courants de pensée, enjeux sous-jacents à ce conflit. - Enfin, « conflit », oui, mais on ne peut que noter que depuis des mois les attaques ne viennent que d'un camp, MEN ne réagissant pas personnellement. (Évidemment, nous sommes un certain nombre à nous demander ce qu'il en sera quand il décidera de le faire, et de quelle façon il s'efforcera de massacrer Alain Soral.)

- Ceci posé, si donc il ne m'importe aucunement de désigner un vainqueur, une fois que l'on a commencé à donner son avis, on est tenu, non pas de compter les points à chaque échauffourée, mais de signaler certaines nouveautés. Il y en eut dans le dernier « entretien du Président ». D'abord le président en question, après avoir longtemps été pro-assimilationniste, se lance dans un plaidoyer pro-communautariste : tout le monde a le droit de changer d'avis, mais la façon dont A. Soral vous balance ça sans prévenir, c'est-à-dire sans faire remarquer qu'il est en train d'effectuer un pourtant spectaculaire virage à 180°, m'a quelque peu surpris. Certes, il n'a pas osé pousser la chutzpah jusqu'à faire comme si cette nouvelle position avait toujours été la sienne, mais quand on commence à filer ce genre de coton...

Plus généralement, ce qui menace A.S. est, très classiquement pour quelqu'un qui vient du communisme puis se fait une culture droitarde, sa tendance à traiter l'opposition théorique qu'il peut rencontrer comme ne pouvant ressortir que de la trahison politique. Que l'on croie détenir la vérité et qu'on se batte pour elle est une chose, cela n'implique pas que ceux qui ne sont pas d'accord avec vous alors qu'ils pourraient l'être soient des traîtres, des vendus, etc. "Alors qu'ils pourraient l'être", cette précision est importante, et là encore Alain Soral obéit à une mécanique d'une grande banalité : sous prétexte qu'avec les adversaires de longue date les choses sont claires, on en vient à voir de plus grands ennemis dans ceux qui ont les mêmes ennemis que vous mais pas la même manière d'aborder les problèmes et questionnements que vous avez en commun. Tous ceux qui sont passés par l'extrême-gauche ou l'extrême-droite verront de quoi je parle.

Le problème étant que si ceux qui ont tort sont des traîtres, vous risquez vous-même de donner l'impression que vous en êtes un si vous avez une position commune avec tel ou tel d'entre eux, ou si vous évoluez sur un point - d'où que l'on « oublie » de signaler que l'on a en l'occurrence évolué. Il serait très facile de faire ici du Soral contre Soral et de montrer comment l'exaltation du communautarisme conduit à la disparition de la République française, un des derniers points de résistance à l'Empire, et que plaider pour que les maghrébins se prennent en main de cette façon, et se mettent de surcroît à gagner de l'argent, les conduit à une mentalité capitaliste et indifférente à leur pays d'accueil, et que tout cela profite en dernière instance à l'atlantisme sioniste, etc. Tout l'attirail stalinien des notions d'« idiot utile », d'« allié objectif », de « regardons à qui profite le crime » pourrait ici sans peine être utilisé contre le Président. - Alors qu'il serait tout aussi aisé de plaider pour l'idée que ce communautarisme est un pis-aller, que ce sera toujours mieux pour les Arabes que la situation actuelle, plus pacifique, etc. Encore faudrait-il ne pas sembler croire que l'on se met dans une position de faiblesse lorsque l'on change d'avis, encore faudrait-il ne pas avoir confondu et confondre de plus en plus polémique et manipulations policières.

Car, et c'est la seconde nouveauté qui m'a frappé dans cet entretien, j'ai trouvé l'attaque du Président contre M.-É. Nabe d'une grande bassesse. "Il faudrait voir qui lui achète ses peintures", par qui il est financé : ça veut dire quoi ? Outre que si l'on fait des calculs simples à partir des ventes annoncées des deux derniers bouquins de MEN, on constate que l'intéressé a gagné de coquettes sommes, le problème est simple : soit A. Soral sait des choses, et il n'a qu'à les dire, soit il ne sait rien, et peut se taire au lieu de faire un sous-entendu de ce type. Soit Marc-Édouard Nabe est un vendu, et il faut le prouver, soit on ne peut le prouver, et dans ce cas l'accuser d'être un vendu relève autant de la calomnie que d'une certaine forme de paranoïa.


"Ce qui menace Alain Soral", ai-je écrit plus haut. C'est de cela qu'il s'agit : c'est lui qui va y perdre dans cette histoire, et avec lui ce qu'il a pu apporter d'intéressant dans le débat. Il est vrai que je ne suis pas obligé, en toute rigueur, de lier le fait qu'A.S. change de position sur un point sans prendre la peine de le signaler à ses fans, à son accusation minable contre M.-É. Nabe. Mais il est difficile à qui a un peu de culture historique et de pratique politique du militantisme, de ne pas voir que ces façons de faire vont dans le même sens.



Allez, un peu de Chesterton pour donner de la hauteur à tout cela :

"Au plus fort de sa colère, Thomas d'Aquin sait ce que tant de défenseurs de l'orthodoxie oublient. Rien ne sert de taxer un athée d'athéisme ; de faire grief à l'incroyant de ce qu'il ne croit pas à la résurrection des corps ; on ne peut convaincre quelqu'un en invoquant des principes auxquels il ne croit pas. L'exemple de saint Thomas prouve, ou devrait prouver, que l'on doit renoncer à convaincre si l'on refuse de discuter sur le terrain de son adversaire et non pas sur le sien. Nous pouvons, au lieu d'argumenter, recourir à d'autres méthodes qui correspondent mieux à ce que nous croyons devoir ou pouvoir faire ; mais s'il y a discussion, qu'elle soit [comme le dit T. D'Aquin] « sur les arguments et les affirmations des philosophes eux-mêmes ». Il y a le même bon sens dans la parole attribuée à un ami de saint Thomas, le grand et saint roi Louis que l'on cite en général comme un modèle de fanatisme : parole selon laquelle nous n'avons que le choix de discuter avec les mécréants, comme avec d'authentiques philosophes, ou « de leur pousser l'épée dans le ventre si loin qu'elle peut aller ». Un vrai philosophe tout le premier, même s'il est d'une école adverse, m'accordera que ce propos est parfaitement philosophique." (Saint Thomas du Créateur, Dominique Martin Morin, 1977 [1933], pp. 65-66)

Pris dans l'autre sens : si on ne veut pas, pour quelque raison que ce soit, tuer les gens avec qui on est en désaccord, il faut discuter honnêtement avec eux. Toute attitude intermédiaire est inefficace, incohérente et quelque peu lâche.



Dernier point, sans grand rapport, mais je le case ici : j'ai écrit il y a peu que "le bonheur individuel rest[ait] la meilleure forme de militantisme". On peut préciser que la société est là pour vous donner du sens, pas du bonheur. Et encore, lorsque j'écris donner, ce n'est pas comme un cadeau : plutôt comme un cadre dans lequel vous naissez. Après, le bonheur, c'est votre affaire. Et bon courage !


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