lundi 8 février 2010

Phantom of the Paradise (Bestiaire de la décadence).

P. Boutang ne se fait pas faute de le rappeler aussi souvent qu'il l'estime nécessaire, de Gaulle était maurrassien, sinon d'obédience stricte, du moins, c'est peut-être plus important, de culture comme de sensibilité. Et souvent, à la lecture de L'avenir de l'Intelligence, on est frappé de ce que les processus décrits ou prophétisés par Maurras ont subi une accalmie pendant les premières années de la Ve République. J'en donnerai des exemples précis ultérieurement : ce qu'il faut noter maintenant, c'est que cela ne doit pas pour autant conduire à surestimer ces années-là, précisément parce que la lecture de Boutang et de Maurras nous donne d'importants indices sur la longévité de la sujétion de certains secteurs de la vie politique et intellectuelle française à des forces étrangères.

(Précisons à toutes fins utiles, que tout ce qui étranger n'est pas mauvais, que tout ce qui est français n'est pas bon, et qu'évidemment on ne va pas empêcher les cultures de communiquer, et de se transformer mutuellement en communiquant entre elles. Ce qui est en jeu est le relatif contrôle qu'une nation, en l'occurrence celle où nous vivons, peut encore avoir sur elle-même.)

Ce qui ferait donc des années 60, rétrospectivement, et de ce point de vue, une période de répit dans la longue histoire de la dissolution de la « nation France » : d'où que des intellectuels de sensibilités pour le moins diverses tressent désormais les lauriers au Général... alors même que son action fut trop tardive, au sein de cette longue histoire, pour que ces processus dissolvants ne reprennent pas, et de plus belle, le Général une fois disparu, quand celui-ci ne les a pas, à son corps plus ou moins défendant, encouragés.

(Je ne parle jamais de Pompidou : je le connais mal, et, entre son côté fin lettré français et son côté banquier employé de Rothschild, j'ai un peu de mal à le cerner. J'aurais tendance à dire qu'il est devenu plus gaulliste lorsqu'il a succédé au Général que lorsqu'il a travaillé avec - et parfois contre - lui. Le fait que sa présidence ait été abrégée par la maladie puis la mort ne favorise pas un jugement très motivé. - Ce pourquoi il est plus commode de prendre pour point de départ symbolique de la disparition de de Gaulle l'accession du traître Giscard à la Présidence de la République en 1974. On sait bien qu'à partir de là...)

Mais laissons de côté VGE et son héritier Sarkozy, ce qui m'intéresse aujourd'hui est de montrer l'ambivalence du gaullisme dans le cadre de cette histoire de la progressive - mais non linéaire - perte de contrôle de la nation française sur elle-même. Les livres de François-Xavier Verschave sur la Françafrique, puis sur la Ve République, celui de Dominique Lorentz sur les Affaires atomiques, lus il y a quelques années, m'avaient déjà fait comprendre à quel point il y avait une part de guignol dans les manifestations plus ou moins anti-américaines de la politique étrangères gaullienne. Ce n'est pas, entendons-nous, que ces divers « Québec libre » aient été tout à fait sans effets, sinon en eux-mêmes, du moins par ce qu'ils symbolisaient de la possibilité d'une « troisième voie » (que Dominique de Roux cherchera à théoriser avec sa fameuse « Internationale gaulliste »), ou qu'à titre personnel ils me déplaisent : c'est que, dans l'état du monde et de la France depuis la seconde guerre mondiale, le souverain français ne peut se permettre grand-chose qui déplaise vraiment aux États-Unis. Sortir de l'OTAN avec de grands mouvements de bras est une chose, refiler ensuite la bombe atomique aux pays à qui les États-Unis veulent bien la donner en permettant à ceux-ci de ne pas avoir de participation directe à l'affaire, en est une autre, hélas complémentaire de la première.

(De ce point de vue certains des arguments de N.S. sur la rentrée de la France dans l'OTAN n'étaient pas inconsistants. Mais il est tout de même regrettable de vouloir à ce point, et si ostensiblement, être les valets des Américains au moment où ceux-ci perdent de leur puissance... Je n'irais pas jusqu'à dire que N. S. a plus de liberté que le Général, car les États-Unis ne sont pas les seuls à avoir misé de l'argent en France (pays pétroliers, Israël... sans parler du rôle de l'UE), mais, avec les reconfigurations géopolitiques en cours, il est dommage se se lier ainsi les mains auprès d'une puissance en déclin. Et je passe sur la portée symbolique de la chose.)

Je ne connais pas assez de Gaulle pour savoir ce qu'il avait en tête en gérant ces tendances contradictoires de la politique étrangère française : il ne s'agit pas du reste de juger un homme, ni de méconnaître la difficulté des situations qu'il eut à affronter. J'essaie de saisir l'esprit paradoxal d'une époque, son ambivalence, ce qui fait qu'à certains points de vue nous avons un peu tort de la regretter.

Deux autres exemples.
L'affairisme : l'expression « État-UDR » n'était pas une vue de l'esprit, l'histoire de certaines fortunes françaises, bâties alors en complicité avec les politiques, est bien (?) connue - ou disons est assez connue, ce que l'on pourrait apprendre de mieux - de pire - ne risquant pas de modifier le tableau d'ensemble dans le sens de l'honnêteté et de la transparence. Sur certains points la vie politique française a évolué, certaines choses ne sont plus permises. Dans le même temps, il suffit de comparer le Général à Jacques Chirac ou Nicolas Sarkozy, du point de vue de la probité et du rapport à l'argent, pour voir que, à la tête de l'État, l'évolution a été contraire. Là encore, il faut tenir ensemble les deux arguments : du point de vue de la moralité publique, de l'exemplarité, il est difficile de nier qu'il vaut mieux un chef d'État qui donne une image vraisemblable d'honnêteté, que Jacques « Je me sers dans la caisse », ou Nicolas « Bling-Bling-Bolloré-Rolex-Ray-Ban-Bouygues-etc. » ; mais il serait tout aussi vain de se cacher que la réputation d'honnêteté de de Gaulle a indirectement permis aux barons de l'UDR de s'en mettre plein les poches, que cette honnêteté les a en quelque sorte couverts.

(Il n'est par ailleurs que de penser à l'urbanisme de la Ve République, et notamment à l'héritage de cités pourries qu'elle nous a laissées, et dont nous n'avons certes pas fini de payer les arriérés, pour constater que ces grosses fortunes ne se sont pas développées sans nous en laisser supporter quelques conséquences...)

D'un point de vue plus conceptuel, si de Gaulle fut vraiment maurrassien d'esprit, si donc il chercha à mettre au point une Constitution qui donne assez de continuité à la tête de l'État pour qu'elle se sente une relative indépendance vis-à-vis de l'opinion comme des puissances financières, si tel était, et je ne demande qu'à le croire, le but ; si de plus le Général lui-même, bon an mal an, avec les ambiguïtés que nous sommes en train d'évoquer, incarna une continuité de l'État et de la Nation, cela n'empêche pas, au contraire, que, dans l'hypothèse où le chef de l'État, soit se montre lui-même d'une trop grande faiblesse vis-à-vis de l'Argent (Mitterrand, Chirac), soit aime tellement l'Argent que tout ce qui est national, et donc d'ordre spirituel, ne peut que, consciemment ou non, le gêner (VGE, NS), alors, dans cette hypothèse vérifiée depuis maintenant 35 ans, la Constitution de la Ve République devient elle-même un facteur dissolvant de première importance.

(Oui, sur Mitterrand : comme P. Yonnet dans son François Mitterrand, le Phénix (Fallois, 2003), je pense que sa personnalité supposée si florentine, secrète, retorse, etc., n'a rien en elle-même de bien mystérieux. En revanche, la configuration historique dans laquelle il s'est trouvé (premier président socialiste, contemporain de Thatcher et Reagan, opposant historique au Général), en plus de son orgueil personnel, font qu'il n'est pas facile, par rapport aux sujets qui nous préoccupent, et malgré ses évidentes compromissions et démissions, de se contenter de jugements sommaires et brefs, surtout quand on voit ce qui a suivi. Je me contente donc ici, comme souvent, d'une simple allusion.)

"Le poisson pourrit par la tête" : si c'est la tête qui dirige tout, cette pourriture n'en est que plus dommageable au corps social en son ensemble. Les monarques constitutionnels, les « présidents-chrysanthèmes », lorsqu'ils ne sont pas à la hauteur de la tache, font moins de dégâts réels ou potentiels qu'un mauvais Président de la Ve (ou des États-Unis).

- Ceci posé, si un régime partiellement issu de certains principes anti-libéraux et anti-capitalistes de Maurras est devenu au fil du temps un parfait cheval de Troie - et même un bélier - du libéralisme capitaliste, qui ne génère plus aucun contre-pouvoir (ce qui n'était pas le cas au début, c'est précisément ce qu'on ressent à la lecture de L'avenir de l'Intelligence, et dont je vous entretiendrai une autre fois), cela ne signifie pas qu'il faille, ou que l'on puisse, revenir à ce qui existait avant, en l'occurrence cette IVe République qui a justement laissé à de Gaulle certaines situations (la décolonisation, le nucléaire français dirigé par Américains et Israéliens, l'affairisme ambiant...) dont il ne parvint jamais à se défaire. Mais nous abordons là le domaine des solutions, et comme tout le monde, j'y suis nettement moins disert que lorsqu'il s'agit de critiquer. Bonne semaine !

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mardi 30 octobre 2007

"La détestable humanité..." Du particulier au général.

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De la France :

"Français charmants ! sous l’empire de la beauté, des grâces, vous êtes un peuple courtisan, plus que jamais maintenant. Par la révolution, Versailles s’est fondu dans la nation ; Paris est devenu l’Œil-de-bœuf. Tout le monde en France fait sa cour. C’est votre art, l’art de plaire dont vous tenez école ; c’est le génie de votre nation. L’Anglais navigue, l’Arabe pille, le Grec se bat pour être libre, le Français fait la révérence et sert ou veut servir ; il mourra s’il ne sert. Vous êtes, non le plus esclave, mais le plus valet de tous les peuples." (P.-L. Courier)

à l'Occident :

"Mais cette tradition [occidentale] ne nous permet pas non plus de nous reposer. Car elle engendré la démocratie et la philosophie, les révolutions américaine et française, la Commune de Paris et les conseils ouvriers hongrois, le Parthénon et Macbeth ; mais elle aussi produit le massacre des Méliens par les Athéniens, l'Inquisition, Auschwhitz, le Goulag et la bombe H. Elle a créé la raison, la liberté et la beauté [hum ! faisons semblant d'être d'accord, tout en rappelant que la beauté a été évoquée dans la citation précédente] - mais aussi la monstruosité en masse. Aucune espèce animale n'aurait pu créer Auschwitz ou le Goulag : il faut un être humain pour s'en montrer capable. Et ces possibilités extrêmes de l'humanité dans le domaine du monstrueux se sont réalisées, par excellence, dans notre tradition. Le problème du jugement et du choix surgit donc aussi dans cette tradition que nous ne saurions, ne fût-ce qu'un instant, valider en bloc." (C. Castoriadis)

puis à l'humanité :

"Nous naissons valetaille. Les hommes sont vils et lâches, insolents (...), abhorrant la justice, le droit, l’égalité ; chacun veut être, non pas maître, mais esclave favorisé. S’il n’y avait que trois hommes au monde, ils s’organiseraient. L’un ferait la cour à l’autre, l’appellerait Monseigneur, et ces deux unis forceraient le troisième à travailler pour eux. Car c’est là le point." (P.-L. Courier)

pour en arriver à l'espèce humaine :

"Après tout, l’espèce humaine est une espèce comme un autre et l’on sait qu’il y a des espèces qui disparaissent régulièrement." (K. Lorentz (©Dedefensa))


Le pire, d'ailleurs, ce n'est pas l'humanité, c'est que, on a beau dire, on en fait partie.

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mardi 10 octobre 2006

Mon automne, monotone, mon atome.

"Hourra pour la Corée du Nord ! Depuis hier matin, la Corée du Nord est plus forte et plus fière."

Cela devient d'un commun, la bombe... Blague à part, si l'on en croit Dominique Lorentz,

Couverture

c'est suite à un échange de bons procédés entre la France et Israël, sous l'égide des Etats-Unis, que la France aurait développé son industrie nucléaire et mis au point sa bombe du même nom.

D'après D. Lorentz, les Etats-Unis, durant la guerre froide, avaient besoin d'une tête de pont en Europe continentale pour riposter rapidement à une éventuelle attaque atomique soviétique. L'Allemagne ne pouvant tout de même pas être décemment choisie, la France fut élue. Par ailleurs, beaucoup de scientifiques juifs exilés d'Allemagne, ou plus généralement d'Europe, durant les années 30-40, ayant participé à l'élaboration de la bombe américaine avant que de s'installer en Israël, il aurait été décidé l'accord suivant : Israël aidait, par des transferts d'information, la France à créer sa joyeuseté atomique, en échange de quoi la France mettait sa puissance industrielle au service d'Israël pour lui rendre dans un second temps la réciproque. Ce qui permettait aux Etats-Unis de ne pas se mêler trop ouvertement de cette histoire, à la France - et à de Gaulle, arrivé entretemps au pouvoir - de sauver la face et de faire croire à son peuple qu'elle était encore une puissance importante au moment même où sa dépendance vis-à-vis des Etats-Unis s'affirmait de la façon la plus décisive, et, accessoirement, au jeune Shimon Peres (vous connaissez la blague israélienne : "En Israël il y a deux choses éternelles : la guerre, et Shimon Peres.") de s'installer à Matignon, dans un bureau proche de celui du premier ministre, pour vérifier la bonne marche de ces affaires. On comprend mieux, dans ce contexte, la richesse des liens atlantistes et franco-israéliens.

Encore un peu de piquant : des fuites commençant à se produire, il fallut trouver un pays-relais pour certaines expériences. L'Afrique du Sud, si proche de nos chers droits de l'homme et par ailleurs notoire refuge d'anciens nazis, fut choisie, précisément pour son isolement diplomatique. La raison d'Etat a ses raisons que la morale préfère ne pas connaître.

A propos de morale, il n'y en a évidemment pas concernant la Corée du Nord. Je profitais de l'occasion pour faire de la publicité pour un livre qui n'a pas été démenti par l'Etat, simplement ignoré par la presse, malgré, notons-le, une préface d'Alexandre Adler. Je précise à l'attention des "anti-complotistes" que Dominique Lorentz n'a pas mené d'enquête spectaculaire, n'a pas contacté de "gorge profonde" plus ou moins crédible : elle s'est contentée de lire toutes les coupures de presse imaginables et d'ajouter 2 et 2.

A l'occasion, le sujet s'y prêtant, je vous raconterai ce qu'elle révèle sur les liens nucléaires franco-iraniens, un autre sujet d'actualité.

Apocalypse now !

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