samedi 19 mars 2011

"On vivait dans le contraste..."

Peut-être y a-t-il un peu de confusion, ou du moins un aspect « poupées russes » dans ce qui suit, je vais essayer de présenter clairement cet enchaînement de remarques. La citation d'ensemble est issue du livre de Serge Audier, Tocqueville retrouvé. Genèse et enjeux du renouveau tocquevillien français (Vrin, 2004). Durant ce passage, S. Audier suit le fil d'une analyse développée par Raymond Aron dans Les désillusions du progrès (Gallimard, 1969), au cours de laquelle celui-ci met en regard l'oeuvre de Tocqueville et le livre de Philippe Ariès L'enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime (Seuil, 1960), livre qui a par ailleurs influencé Michel Foucault pour son Histoire de la folie (1961). Les notes sont de Serge Audier. J'abrège, sans signaler mes coupures, certains passages en note, justement, m'efforçant de préserver la profusion d'idées diverses qui me paraît constituer l'intérêt de cette séquence. Je souligne deux idées qui me plaisent particulièrement en fin de texte, avant de me permettre quelques commentaires.

"Un examen approfondi des thèses de Tocqueville sur la famille montre la pertinence et les limites de sa conception de la modernité. Le diagnostic de Tocqueville opposant la famille démocratique de l'avenir, fondée sur l'égalité, à la structure hiérarchique de la famille aristocratique ou même bourgeoise, doit en effet, selon Aron, être fortement complexifié, si on le confronte aux travaux de l'historien Philippe Ariès. Comme on le sait, l'auteur de L'enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime se propose d'expliquer comment s'est formée la famille moderne sous l'Ancien Régime, selon un modèle élaboré par la bourgeoisie. Certes, Aron laisse entendre que bien des acquis des recherches d'Ariès confirment les intuitions de Tocqueville. Ainsi, Ariès montre que la famille moderne naît aux XVIIe et XVIIIe siècles avec un souci nouveau pour les enfants et leur éducation : le « sentiment moderne de la famille » se caractérise par une « affectivité nouvelle » répondant manifestement à une exigence égalitaire, puisque la « préparation à la vie » devient une tâche qui ne se limite pas à l'aîné et qui, même, à la fin du XVIIe siècle, commence à concerner les filles.

De ce point de vue, la prévision de Tocqueville semble en partie corroborée. En même temps, la mutation égalitaire de la famille s'accompagne selon Ariès d'une transformation dans les rapports entre les groupes sociaux qui, paradoxalement, ne va nullement dans le sens de l'homogénéisation sociale. En effet, Ariès souligne que l'enfant peut être considéré à la fois comme bénéficiaire et victime de l'affection familiale : la famille et l'école le soustraient du monde des adultes et tendent à l'enfermer dans un milieu « disciplinaire » étroit et isolé [1]. Telle est, plus généralement, l'évolution de la famille bourgeoise, qui retire de « la vie commune » non seulement les enfants, mais aussi les adultes. Où l'on voit que le « sentiment moderne de la famille » marque une double mutation qui valorise désormais à la fois, et selon une même logique profonde, le besoin « d'intimité » et celui « d'identité » sociale - évolution qui n'aurait pas véritablement d'équivalent dans la noblesse, et encore moins dans les « classes populaires » [2].

Ariès aurait ainsi parfaitement fait ressortir, selon Aron, le lien entre le « sentiment de la famille » et le « sentiment de classe ». Le développement de la figure moderne de la famille s'accompagne en effet, à suivre ses analyses, du refus manifesté par la bourgeoisie de se mêler aux classes populaires. Alors qu'il fut un temps, précise Aron, où « l'extrême diversité des conditions était acceptée sans protestation ni répugnance » [3], la bourgeoisie désormais ne supporte plus la pression de la multitude et fait en quelque sorte sécession. Notons que, dans son analyse, Aron n'interprète pas cette sécession comme une résurgence du modèle traditionnel, mais tâche au contraire, paradoxalement, de l'expliquer par la dynamique égalitaire elle-même. Car pour comprendre selon quelle logique la bourgeoisie se sépare de la multitude, on doit avoir à l'esprit le fait que les hiérarchies ne vont plus désormais de soi. Ariès explique en effet que la bourgeoisie, face aux inégalités de toute espèce, adopte une attitude inédite : « la juxtaposition des inégalités, jadis naturelle, lui devenait intolérable : la répugnance du riche a précédé la honte du pauvre » [4]. Si Aron cite ce texte, c'est manifestement parce qu'il corrobore son jugement sur la grandeur et les limites de la prophétie tocquevillienne : bien que les sociétés modernes soient foncièrement égalitaires, elles ne sont nullement devenues homogènes, car, du fait même de la nouvelle légitimité démocratique tendent à se reconstituer et même à se renforcer des inégalités entre les groupes sociaux. Ainsi Aron interprète-t-il et prolonge-t-il les analyses d'Ariès d'une manière tout autre que ne l'avait fait Foucault dans l'Histoire de la folie à l'âge classique : c'est à la lumière de la dynamique égalitaire de la modernité qu'il entend rendre compte des nouvelles formes d'exclusion. Autrement dit, si les bourgeois ne tolèrent plus ce qu'Ariès appelle « le rapprochement baroque des conditions les plus écartées », si le lépreux (ou le fou) se trouve désormais mis à l'écart, ce n'est pas du fait de ce qu'Ariès lui-même appelle parfois « l'intolérance à la diversité », ou en raison d'un grand partage coïncidant avec l'avènement d'une modernité fondamentalement répressive, mais bien parce que la différence suscite désormais un malaise, dans la mesure où elle se trouve à présent perçue sur un fond d'égalité." (p. 104-106)


[1]
Voir l'analyse d'Ariès concernant le passage de l'apprentissage à l'école comme moyen d'éducation : « cela veut dire que l'enfant a cessé d'être mélangé aux adultes et d'apprendre la vie directement à leur contact (…) il s'est séparé des adultes, et maintenu à l'écart dans une manière de quarantaine, avant d'être lâché dans le monde. Cette quarantaine, c'est l'école, le collège. Commence alors un long processus d'enfermement des enfants (comme des fous, des pauvres et des prostituées) qui ne cessera plus de s'étendre jusqu'à nos jours et qu'on appelle la scolarisation. »

[2]
Les désillusions du progrès, p. 109. Ariès résume son propos en affirmant que, contrairement à la famille du XVIIe siècle, qui conserve encore « une énorme masse de sociabilité » - même si la rupture avec le modèle traditionnel est déjà engagée -, la famille moderne « se retranche du monde, et oppose à la société le groupe solitaire des parents et des enfants », toute l'énergie du groupe étant « dépensée pour la promotion des enfants, chacun en particulier, sans aucune ambition collective : les enfants, plutôt que la famille ».

[3]
Sur ce mélange des conditions, voir parmi les nombreuses observations d'Ariès : « les fils de famille persistaient encore au XVIIe siècle à remplir des fonctions domestiques qui les rapprochaient du monde des serviteurs, en particulier le service à table ». Ariès décrit d'ailleurs les relations entre maître et serviteur sur un mode qui n'est pas sans évoquer les analyses de Tocqueville, même s'il ne le cite pas : « il demeurait toujours entre maîtres et serviteurs, quelque chose qui ne se réduisait ni à l'observation d'un contrat ni à l'exploitation d'un patron : un lien existentiel qui n'excluait pas la brutalité des uns, la ruse des autres, mais qui résultait d'une communauté de vie de presque tous les instants ».

[4]
P. Ariès, cité par Aron. Voir l'analyse d'Ariès sur le caractère des relations sociales avant l'avènement de la famille moderne : « on vivait dans le contraste, la grande fortune côtoyait la misère, le vice la vertu, le scandale la dévotion. Malgré ces stridences, cette bigarrure ne surprenait pas ; elle appartenait à la diversité du monde qu'il convenait d'accepter comme une donnée naturelle. Un homme ou une femme de qualité n'éprouvaient aucune gêne à visiter dans leurs somptueux habits les misérables des prisons, des hôpitaux, ou des rues, presque nus sous leur haillon. La juxtaposition de ces extrêmes ne gênait pas plus les uns qu'elle n'humiliait les autres ».


(Je reprends la main.) Tout ceci ne peut que me faire penser à ce que j'ai appelé le paradoxe de Murray-Wittgenstein, je me cite : "On a plus de chances d'avoir un comportement d'homme libre en posant la règle comme extérieure à soi (la Loi divine, par exemple), ce qui permet dans une certaine mesure de ruser avec elle, qu'en la posant en soi (le protestantisme, la loi morale kantienne), ce qui est une bonne manière d'être en permanence esclave." L'Ancien Régime n'avait rien du paradis sur terre, mais il avait au moins cet avantage, en faisant porter beaucoup de choses au bon Dieu, de débarrasser les hommes de nombreux soucis. On répondra - ce sera l'objet peut-être de notes ultérieures - que la démocratie a en contrepartie l'avantage, en remettant en cause les hiérarchies dites naturelles, d'obliger les gens à se poser des questions, à évoluer. Il se peut, mais méfions-nous des « contreparties », je veux dire des fausses symétries. Ce qu'on perd d'un côté on ne le gagne pas nécessairement de l'autre et réciproquement. Sautons quelques paragraphes dans le livre de S. Audier et voyons en effet les conséquences que tire Aron de la démonstration précédente :

"Loin d'être parvenues à une égalité réelle, les sociétés modernes sont et demeureront le lieu de conflits entre groupes en grande partie hétérogènes. (…) En s'en tenant (…) à l'idée d'un processus foncièrement homogène - sans méconnaître l'importance de certaines inégalités -, Aron estime que Tocqueville a manqué la dialectique de l'égalité : « il suffit qu'une sorte d'égalité soit obtenue pour que surgisse une nouvelle revendication. L'égalité juridique n'est rien sans l'égalité économico-sociale. Or celle-ci demeure impossible, même en une société ethniquement homogène. Cette inégalité, compatible avec l'idéal de la société moderne si elle avait un caractère strictement individuel, apparaît toujours collective en son origine, sociale, nationale ou raciale. Aussi, bien loin de se desserrer, les liens de la nation, de la race, et parfois de la classe tendent à se renforcer. Nationalisme et racisme sortent spontanément d'une civilisation démocratique qui détruit les communautés closes, fait de chaque individu le membre d'un groupe et incite chaque groupe à comparer son sort à celui des autres groupes. »." (pp. 107-108, les italiques sont de S. Audier.)

A la vérité, n'ayant pas le texte des Désillusions du progrès sous la main, je ne suis pas certain de comprendre exactement le raisonnement de R. Aron, ou que la façon dont je le comprends soit exactement conforme à ses intentions. Il me semble que c'est une sorte de variation sur l'idée de Louis Dumont de l'individualisme moderne comme « hanté par son contraire », le holisme : l'individu moderne sent bien que la société agit toujours, qu'il y a du social ; de plus, cela peut lui permettre, s'il est en bas de l'échelle, de trouver un justificatif, plus ou moins fondé en réalité selon les cas, à son échec. D'où deux raisons pour lui à voir dans l'inégalité un phénomène collectif, la conscience qu'elle l'est en partie, sa mauvaise conscience individuelle par rapport au fait qu'il se trouve du mauvais côté du manche.

Plus profondément, Aron attire l'attention sur ce fait qui me semble fondamental : à partir du moment où l'idéologie de la société est égalitaire, la différence devient un problème, au lieu d'être un donné.

Nous y reviendrons, d'une manière ou d'une autre. Il y aurait notamment, peut-être, quelque chose à creuser du côté du sentiment de la honte et de l'humiliation évoqué par Ariès et qui me rappelle la notation à ce sujet de Nietzsche via Guéhenno : "Épargnez à tout homme la honte.", notation dont j'ignore le contexte. - La honte comme sentiment profond de l'individu démocratique ?


(La honte en tout cas d'être Français ces jours-ci. Sarkolordure réussit à faire regretter Chirac y compris dans ses aspects moins reluisants, à savoir la fidélité, contre vents et marées, à des tyrans africains : fidélité à des assassins, mais fidélité quand même, là où Sarkolapute prend l'argent, taille des pipes,


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(d'autres photos de ce genre ici…)

avant de lâcher le miché et même d'aller aider à lui arranger le portrait dès qu'il a un problème. Quant à la thématique si saine d'un Rioufol entre autres, cette espèce de chantage humanitaire à l'immigration, cette adaptation de l'ingérence bien-pensante à la montée de Marine Le Pen, sur le thème : par pitié pour le bronzé, allons lui casser la gueule là-bas pour éviter qu'il nous envahisse ici, elle se passe de commentaires. Enfin, Sarkolecon est d'un extrémisme caricaturant les défauts français bien connus : dernier à réagir sur la Tunisie, où les choses étaient assez simples, il se précipite sur la Libye, où la situation est bien plus complexe. La façon même dont on a retourné sa veste concernant Khadafi et dont on pousse à l'ingérence en Libye montre clairement que le soutien à Ben Ali relevait bien plus de l'indifférence et de l'incompréhension à l'égard de la révolte tunisienne que de la fidélité sus-mentionnée ou du refus de l'ingérence. Il est indéniable que Kadhafi a la main militaire plus lourde que Ben Ali, mais s'il suffisait qu'un régime ami de la France sorte quelques canons, éventuellement made in France d'ailleurs, pour que Sarkolystérique pousse des cris de harpie, cela se saurait… Comme disait Léo : de quoi dégueuler, vraiment !)

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lundi 8 février 2010

Phantom of the Paradise (Bestiaire de la décadence).

P. Boutang ne se fait pas faute de le rappeler aussi souvent qu'il l'estime nécessaire, de Gaulle était maurrassien, sinon d'obédience stricte, du moins, c'est peut-être plus important, de culture comme de sensibilité. Et souvent, à la lecture de L'avenir de l'Intelligence, on est frappé de ce que les processus décrits ou prophétisés par Maurras ont subi une accalmie pendant les premières années de la Ve République. J'en donnerai des exemples précis ultérieurement : ce qu'il faut noter maintenant, c'est que cela ne doit pas pour autant conduire à surestimer ces années-là, précisément parce que la lecture de Boutang et de Maurras nous donne d'importants indices sur la longévité de la sujétion de certains secteurs de la vie politique et intellectuelle française à des forces étrangères.

(Précisons à toutes fins utiles, que tout ce qui étranger n'est pas mauvais, que tout ce qui est français n'est pas bon, et qu'évidemment on ne va pas empêcher les cultures de communiquer, et de se transformer mutuellement en communiquant entre elles. Ce qui est en jeu est le relatif contrôle qu'une nation, en l'occurrence celle où nous vivons, peut encore avoir sur elle-même.)

Ce qui ferait donc des années 60, rétrospectivement, et de ce point de vue, une période de répit dans la longue histoire de la dissolution de la « nation France » : d'où que des intellectuels de sensibilités pour le moins diverses tressent désormais les lauriers au Général... alors même que son action fut trop tardive, au sein de cette longue histoire, pour que ces processus dissolvants ne reprennent pas, et de plus belle, le Général une fois disparu, quand celui-ci ne les a pas, à son corps plus ou moins défendant, encouragés.

(Je ne parle jamais de Pompidou : je le connais mal, et, entre son côté fin lettré français et son côté banquier employé de Rothschild, j'ai un peu de mal à le cerner. J'aurais tendance à dire qu'il est devenu plus gaulliste lorsqu'il a succédé au Général que lorsqu'il a travaillé avec - et parfois contre - lui. Le fait que sa présidence ait été abrégée par la maladie puis la mort ne favorise pas un jugement très motivé. - Ce pourquoi il est plus commode de prendre pour point de départ symbolique de la disparition de de Gaulle l'accession du traître Giscard à la Présidence de la République en 1974. On sait bien qu'à partir de là...)

Mais laissons de côté VGE et son héritier Sarkozy, ce qui m'intéresse aujourd'hui est de montrer l'ambivalence du gaullisme dans le cadre de cette histoire de la progressive - mais non linéaire - perte de contrôle de la nation française sur elle-même. Les livres de François-Xavier Verschave sur la Françafrique, puis sur la Ve République, celui de Dominique Lorentz sur les Affaires atomiques, lus il y a quelques années, m'avaient déjà fait comprendre à quel point il y avait une part de guignol dans les manifestations plus ou moins anti-américaines de la politique étrangères gaullienne. Ce n'est pas, entendons-nous, que ces divers « Québec libre » aient été tout à fait sans effets, sinon en eux-mêmes, du moins par ce qu'ils symbolisaient de la possibilité d'une « troisième voie » (que Dominique de Roux cherchera à théoriser avec sa fameuse « Internationale gaulliste »), ou qu'à titre personnel ils me déplaisent : c'est que, dans l'état du monde et de la France depuis la seconde guerre mondiale, le souverain français ne peut se permettre grand-chose qui déplaise vraiment aux États-Unis. Sortir de l'OTAN avec de grands mouvements de bras est une chose, refiler ensuite la bombe atomique aux pays à qui les États-Unis veulent bien la donner en permettant à ceux-ci de ne pas avoir de participation directe à l'affaire, en est une autre, hélas complémentaire de la première.

(De ce point de vue certains des arguments de N.S. sur la rentrée de la France dans l'OTAN n'étaient pas inconsistants. Mais il est tout de même regrettable de vouloir à ce point, et si ostensiblement, être les valets des Américains au moment où ceux-ci perdent de leur puissance... Je n'irais pas jusqu'à dire que N. S. a plus de liberté que le Général, car les États-Unis ne sont pas les seuls à avoir misé de l'argent en France (pays pétroliers, Israël... sans parler du rôle de l'UE), mais, avec les reconfigurations géopolitiques en cours, il est dommage se se lier ainsi les mains auprès d'une puissance en déclin. Et je passe sur la portée symbolique de la chose.)

Je ne connais pas assez de Gaulle pour savoir ce qu'il avait en tête en gérant ces tendances contradictoires de la politique étrangère française : il ne s'agit pas du reste de juger un homme, ni de méconnaître la difficulté des situations qu'il eut à affronter. J'essaie de saisir l'esprit paradoxal d'une époque, son ambivalence, ce qui fait qu'à certains points de vue nous avons un peu tort de la regretter.

Deux autres exemples.
L'affairisme : l'expression « État-UDR » n'était pas une vue de l'esprit, l'histoire de certaines fortunes françaises, bâties alors en complicité avec les politiques, est bien (?) connue - ou disons est assez connue, ce que l'on pourrait apprendre de mieux - de pire - ne risquant pas de modifier le tableau d'ensemble dans le sens de l'honnêteté et de la transparence. Sur certains points la vie politique française a évolué, certaines choses ne sont plus permises. Dans le même temps, il suffit de comparer le Général à Jacques Chirac ou Nicolas Sarkozy, du point de vue de la probité et du rapport à l'argent, pour voir que, à la tête de l'État, l'évolution a été contraire. Là encore, il faut tenir ensemble les deux arguments : du point de vue de la moralité publique, de l'exemplarité, il est difficile de nier qu'il vaut mieux un chef d'État qui donne une image vraisemblable d'honnêteté, que Jacques « Je me sers dans la caisse », ou Nicolas « Bling-Bling-Bolloré-Rolex-Ray-Ban-Bouygues-etc. » ; mais il serait tout aussi vain de se cacher que la réputation d'honnêteté de de Gaulle a indirectement permis aux barons de l'UDR de s'en mettre plein les poches, que cette honnêteté les a en quelque sorte couverts.

(Il n'est par ailleurs que de penser à l'urbanisme de la Ve République, et notamment à l'héritage de cités pourries qu'elle nous a laissées, et dont nous n'avons certes pas fini de payer les arriérés, pour constater que ces grosses fortunes ne se sont pas développées sans nous en laisser supporter quelques conséquences...)

D'un point de vue plus conceptuel, si de Gaulle fut vraiment maurrassien d'esprit, si donc il chercha à mettre au point une Constitution qui donne assez de continuité à la tête de l'État pour qu'elle se sente une relative indépendance vis-à-vis de l'opinion comme des puissances financières, si tel était, et je ne demande qu'à le croire, le but ; si de plus le Général lui-même, bon an mal an, avec les ambiguïtés que nous sommes en train d'évoquer, incarna une continuité de l'État et de la Nation, cela n'empêche pas, au contraire, que, dans l'hypothèse où le chef de l'État, soit se montre lui-même d'une trop grande faiblesse vis-à-vis de l'Argent (Mitterrand, Chirac), soit aime tellement l'Argent que tout ce qui est national, et donc d'ordre spirituel, ne peut que, consciemment ou non, le gêner (VGE, NS), alors, dans cette hypothèse vérifiée depuis maintenant 35 ans, la Constitution de la Ve République devient elle-même un facteur dissolvant de première importance.

(Oui, sur Mitterrand : comme P. Yonnet dans son François Mitterrand, le Phénix (Fallois, 2003), je pense que sa personnalité supposée si florentine, secrète, retorse, etc., n'a rien en elle-même de bien mystérieux. En revanche, la configuration historique dans laquelle il s'est trouvé (premier président socialiste, contemporain de Thatcher et Reagan, opposant historique au Général), en plus de son orgueil personnel, font qu'il n'est pas facile, par rapport aux sujets qui nous préoccupent, et malgré ses évidentes compromissions et démissions, de se contenter de jugements sommaires et brefs, surtout quand on voit ce qui a suivi. Je me contente donc ici, comme souvent, d'une simple allusion.)

"Le poisson pourrit par la tête" : si c'est la tête qui dirige tout, cette pourriture n'en est que plus dommageable au corps social en son ensemble. Les monarques constitutionnels, les « présidents-chrysanthèmes », lorsqu'ils ne sont pas à la hauteur de la tache, font moins de dégâts réels ou potentiels qu'un mauvais Président de la Ve (ou des États-Unis).

- Ceci posé, si un régime partiellement issu de certains principes anti-libéraux et anti-capitalistes de Maurras est devenu au fil du temps un parfait cheval de Troie - et même un bélier - du libéralisme capitaliste, qui ne génère plus aucun contre-pouvoir (ce qui n'était pas le cas au début, c'est précisément ce qu'on ressent à la lecture de L'avenir de l'Intelligence, et dont je vous entretiendrai une autre fois), cela ne signifie pas qu'il faille, ou que l'on puisse, revenir à ce qui existait avant, en l'occurrence cette IVe République qui a justement laissé à de Gaulle certaines situations (la décolonisation, le nucléaire français dirigé par Américains et Israéliens, l'affairisme ambiant...) dont il ne parvint jamais à se défaire. Mais nous abordons là le domaine des solutions, et comme tout le monde, j'y suis nettement moins disert que lorsqu'il s'agit de critiquer. Bonne semaine !

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vendredi 13 février 2009

Apologie de la race française (I).

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Apologie II.

Apologie III.

Apologie IV-1.

Apologie IV-2.

Apologie IV-3.

Apologie V.

Apologie VI-1.

Apologie VI-2.


"Au service de la Compagnie Pordurière du Petit Togo besognaient donc en même temps que moi, je l'ai dit, dans ses hangars et sur ses plantations, grand nombre de nègres et de petits Blancs dans mon genre. Les indigènes, eux, ne fonctionnent guère en somme qu'à coups de trique, ils gardent cette dignité, tandis que les Blancs, perfectionnés par l'instruction publique, ils marchent tout seuls.

La trique finit par fatiguer celui qui la manie, tandis que l'espoir de devenir puissants et riches dont les Blancs sont gavés, cela ne coûte rien, absolument rien. Qu'on ne vienne plus nous vanter l'Egypte et les Tyrans tartares ! Ce n'étaient ces antiques amateurs que petits margoulins prétentieux dans l'art suprême de faire rendre à la bête verticale son plus bel effort au boulot. Ils ne savaient pas, ces primitifs, l'appeler « Monsieur » l'esclave, et le faire voter de temps à autre, ni lui payer le journal, ni surtout l'emmener à la guerre, pour lui faire passer ses passions."


(L.-F. Céline, Voyage au bout de la nuit)



Dans la série "les choses sont toujours plus compliquées qu'on ne le croit", je vous propose aujourd'hui un petit retour en arrière, au début des années 1990 - période infâme s'il en fut, la fin du mitterrandisme... J'en frémis encore en y repensant -, lorsque l'antiracisme officiel - SOS Racisme - eut à lutter contre l'idée d'instauration de quotas d'immigration. Paul Yonnet (Voyage au centre du malaise français..., pp. 170-174) sera une nouvelle fois notre guide, je lui laisse la parole (non sans pratiquer quelques coupures sur des points secondaires, coupures que je ne signalerai pas), et la reprendrai sur la fin.


(Au passage :

- sur P. Yonnet : ceux parmi vous qui le connaissent peuvent être étonnés que je le cite, tant sur certains points - de détail : cet homme ose écrire de
Mon coeur mis à nu de Baudelaire qu'il est « un monument de crétinerie auto-satisfaite », et semble croire que l'oeuvre de Céline s'arrête au Voyage - comme plus généraux, je peux être en désaccord avec lui. Mais on prend son bien où on le trouve et sur certains sujets cet homme me semble plus rigoureux, et donc plus utile, que d'autres ;

- sur J.-C. Michéa : plus d'un mois s'est écoulé depuis la première livraison de la série à lui consacrée, vous devez avoir oublié son contenu. Ce regrettable délai est en partie dû à ce que je ne suis pas sûr de continuer cette série telle quelle, ou de l'intégrer à des propos plus généraux sur le capitalisme et la crise (si les têtes pensantes du nouveau-né NPA ont quelques minutes à perdre pour me dire ce qu'est le capitalisme, puisqu'elles doivent le savoir, je leur en serai d'ailleurs reconnaissant...).

Ceci étant précisé, écoutons l'histoire de l'oncle Paul :



"L'antiracisme fait un usage compulsif du recours conservateur au maintien d'une tradition française. (...)

La « tradition française », c'est ce qu'invoque le porte-parole du Parti socialiste, Jean-Jacques Queyranne, en 1991, pour s'opposer à une proposition de Charles Pasqua, partisan d'instaurer des quotas d'immigration. Tout en estimant qu'en France « le vrai quota aujourd'hui, c'est le quota zéro, la politique française est celle de l'arrêt de l'immigration », J.-J. Queyranne affirme : « Instituer des quotas n'est pas dans la tradition française, ni la méthode à employer pour aborder les vrais problèmes de l'immigration. »

Mémoire courte, car tenter d'instituer des quotas, recourir à cette méthode « pour aborder les vrais problèmes de l'immigration » a été directement envisagé par les gouvernements français à deux reprises, en 1938 et en 1945, gouvernements alors dominés, animés ou auxquels participaient activement les socialistes français. C'est tout d'abord sous des gouvernements issus de la victoire du Front populaire - Chautemps, puis le second gouvernement Blum - qu'est créé un sous-secrétariat d'Etat à l'immigration, attribué à Philippe Serre qui a, pour le conseiller dans ces questions, le premier grand spécialiste de ces questions, Georges Mauco [cf. infra]. Or leur souci est de privilégier une immigration « utile et assimilable », c'est-à-dire de répondre aux besoins de main-d'oeuvre et de compensation démographique sans risquer d'entamer l'homogénéité ethnique de la nation. L'intégration assimilable, pour eux, écrit Patrick Weil [« La politique française de l'immigration », Pouvoirs, n°47, 1988], est « celle qui vient des pays ethniquement, religieusement, culturellement proches de la France, donc européens, à l'inverse d'une immigration africaine ou asiatique ». L'un des quatre projets de loi mis au point par le secrétariat d'Etat vise à la création d'un Office national d'immigration chargé de la sélection ethnique et professionnelle des nouveaux migrants [qui, « faute surtout de temps » selon P. Weil, ne vit jamais le jour]. En 1945, la logique du Haut Comité de la population s'inspire directement de celle de 1938 : « Un projet d'instruction envoyé aux services propose de recruter des étrangers sélectionnés selon des normes professionnelles, sanitaires, de localisation géographique et surtout selon un ordre de désirabilité ethnique. La nouvelle immigration devra comprendre 50% de Nordiques, 30% de Latins du Nord, 20% de Slaves. » Le projet, approuvé par de Gaulle, se heurte à la très vive opposition de deux résistants, le socialiste Texier et le gaulliste Parodi, qui refont le texte, d'où l'ordonnance du 2 novembre 1945, qui traite indistinctement les travailleurs immigrés selon l'origine. En l'absence de quotas décidés par la puissance publique, c'est une politique de quotas privés décidés par le patronat sur le seul critère de l'utilité capitaliste qui sera de fait instituée. Dans les années 1950 et 1960, l'industrie automobile - pour ne parler que d'elle - ira chercher au Maghreb une main-d'oeuvre non qualifiée et mal payée : c'est l'utilité capitaliste qui décidera de la sélection ethnique.

L'invocation de la « tradition française », l'appel à son respect sont encore le leitmotiv de l'intervention d'Harlem Désir devant la commission de la Nationalité à propos du projet de réforme du Code : « En somme, c'est contre la tradition, dit-il, l'usage et le droit séculaire du pays, et sous la pression de courants rétrogrades et démagogues exploitant les difficultés nées de la crise, qu'a germé l'idée de cette réforme (...). Si vous êtes fidèles à la tradition française, si vous êtes fidèles à ce principe qui est le seul à avoir été partagé à la fois par l'Ancien Régime, par la Révolution, par l'Empire et par la République (...), cette confiance qu'ont méritée ceux, venus d'ailleurs, qu'on appelait les ritals, les polaks, les ratons, et qui ont fait aussi la grandeur de ce pays. Telle nous semble être la tradition de la culture française. » [les coupures sont le fait de P. Yonnet.]

On note au passage que la fidélité à la tradition française sert à récuser « un serment de fidélité à la nation française » qui aurait pu être demandé aux nouveaux Français. Mais l'important est ailleurs. Il est que le discours antiraciste dominant, conforté dans ses stéréotypes par la quasi-totalité des hommes politiques glosant sur « la vieille tradition d'accueil des immigrés dans notre pays », voit dans les facilités de naturalisation des étrangers adoptées à partir de 1851 un effet de la générosité française rendant justice au travail et aux efforts des étrangers fixés sur notre sol - la loi du 7 février 1851 a introduit ce qu'on appelle communément le double jus soli, combinaison des critères du lieu de naissance et de la filiation. Or le double jus soli introduit en 1851 et développé par la loi du 26 juin 1889 répond très exactement à des préoccupations contraires. Ce ne sont pas des textes de générosité visant à accueillir dans la nationalité des groupes d'individus qui en auraient fait la demande, mais des textes d'intérêt national destinés à réprimer des conduites déviantes de soustraction au devoir de fils d'étranger devenus français de fait, mais refusant de le reconnaître. La loi de 1851 veut soumettre aux obligations du service militaire les étrangers de la troisième génération, et le rapporteur de la loi devant l'Assemblée évoque « l'odieux privilège des fils d'étrangers nés en France, qui, pour se soustraire aux charges du recrutement militaire, s'abstiennent de faire la déclaration requise par le Code civil, alors que pourtant il prennent leur part dans les affouages et les pâtis communaux ». Quant à la loi du 26 juin 1889, contemporaine de la grande loi du 15 juillet 1889 sur le service militaire qui faisait rentrer dans les faits son caractère obligatoire pour tous les Français, elle a aussi une préoccupation de défense nationale. L'ombre du bureau de recrutement plane sur ce texte, dont le rapporteur au Sénat, Delsol, n'hésite pas à dire qu'il est destiné à empêcher les petits-fils d'étrangers établis en France d'« échapper à la charge la plus lourde qui pèse sur nos nationaux, à l'impôt du sang ». S'il y a là marque d'une tradition française, c'est d'adapter le droit de la nationalité aux intérêts vitaux et contemporains du pays, un pays en déclin démographique rapide réclamant de la soldatesque. La vraie générosité aurait été de ne pas soumettre les descendants d'étrangers aux boucheries qui allaient suivre, de ne pas les forcer à la naturalisation française par le jeu du jus soli."

Une des raisons pour lesquelles j'évoque aussi peu ce sujet qui pourtant passionne mes collègues des autres cafés du commerce français, l'immigration, est que, outre qu'à titre personnel il ne me passionne guère, j'ai toujours senti que les choses y étaient tellement embrouillées, que le travail à fournir ne serait-ce que pour ne pas dire trop de conneries était tellement important, qu'il était en règle générale plus sage de fermer sa gueule. On constate ici, si l'on a lu ces lignes sans trop y chercher la confirmation de ce que l'on pensait déjà, qu'il est bien difficile de tracer des délimitations trop strictes entre les partis politiques sur ces questions : des socialistes créent le premier secrétariat d'Etat à l'immigration, inspiré notamment par ce Georges Mauco dont l'itinéraire et les prises de position semblent avoir été quelque peu tortueux (je vous renvoie à ce document, que je n'ai fait que survoler et dont la provenance n'est pas franchement catholique (un livre dirigé par P.-Y. Taguieff ! horresco referrens !), mais qui d'une part est signé du même Patrick Weil qui inspire ici Paul Yonnet, et qui d'autre part et surtout montre au moins les ambiguïtés dudit Mauco, de Blum à la fraction antisémite du régime de Vichy) ; à la Libération des socialistes se battent entre eux sur ce sujet de « l'immigration choisie » qui déchire aussi le gaullisme. Dans le même ordre d'idées, on rappellera qu'un Valéry Giscard d'Estaing, qui, ainsi que le montre ailleurs P. Yonnet, est en bonne tradition orléaniste fort inquiété par les questions d'immigration et ne se prive pas de le faire savoir, fut le président du regroupement familial [1].

Ceci dit, on peut tout de même se permettre quelques généralisations prudentes :

- sur l'ordonnance du 2 novembre 1945 et le refus des politiques de choisir l'immigration : bonne ou mauvaise en soi, cette volonté de ne pas choisir, ou cette incapacité à prendre une décision, a laissé un vide que le patronat s'est empressé de combler - lui a choisi, le moins cher et le plus utile à court terme, à charge au reste de la collectivité, si elle veut des bagnoles pas cher, de se débrouiller avec les conséquences. L'Etat n'a pas à se mêler de tout, mais lorsqu'il ne prend pas de décision sur un sujet, ce sont les éléments les plus puissants de la société qui s'en chargent pour lui ;

- sur le jus soli et ce que cela peut vouloir dire d'être français. Je reviendrai plus en détail sur le sujet, notamment via Jean-Claude Michéa d'ailleurs, mais on voit bien la conception sacrificielle de la patrie qui est ici à l'oeuvre, conception sacrificielle qui trouvera son apogée lors de la Grande Guerre, pour les Français « normaux » au premier chef, pour les immigrés, colonisés et Juifs ensuite (pas de procès d'intention, s'il vous plaît, j'emploie ces formulations sommaires pour être rapide et clair), ces trois catégories n'étant d'ailleurs pas toujours dans les années 30 et 40 payées de leurs sacrifices, au demeurant plus ou moins volontaires. Conception sacrificielle qu'en bon lecteur de René Girard je ne vais certes pas balayer d'un revers de la main, mais dont précisément la Grande Guerre, ce gigantesque suicide de la nation française (et un peu aussi, mais malheureusement moins, de la nation allemande (avec ou sans guillemets ? Ach, une autre fois...)) et ce qui a suivi ont montré les limites, et qui tend sans doute un peu trop à imprégner, plus ou moins consciemment, les discours actuels [2].

- du sacrifice en bonne logique on ne peut que passer au don. Des grandes déclarations IIIe République sur les « odieux privilèges » des descendants d'immigrés ou « l'impôt du sang », à la mythique intervention de J. Chirac sur le sujet (« Il faut enfin ouvrir le grand débat qui s'impose dans notre pays, qui est un vrai débat moral, pour savoir s'il est naturel que les étrangers puissent bénéficier, au même titre que les Français, d'une solidarité nationale à laquelle ils ne participent pas puisqu'ils ne paient pas d'impôt... »), on voit bien que nombre d'apories sur la question viennent de ce que l'on ne sait pas qui donne quoi et à qui dans l'histoire. Chacun a l'impression de donner quelque chose - sa force de travail, ses conditions de vie, sa « civilisation »... - ou de le sacrifier, sans être vraiment payé de retour - ces souchiens qui nous traitent comme de la merde ; ces salauds d'étrangers qui ne nous aiment pas, après tout ce qu'on a fait pour eux...

Sans méconnaître les tartes à la crèmes sociologiques sur les « angoisses » des Français, il me semble qu'un des noeuds du problème est là. Dans le contexte d'une société capitaliste, ou marchande, moderne, en l'absence de guerre et de possibilité de « sacrifice suprême », donc de forme exacerbée du don, on ne peut se trouver, au contraire, que devant les formes les plus dégradées du dit don,


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celles du donnant-donnant (notamment celle du contrat de travail), où, à l'échelle d'un pays, qui plus est en difficulté, personne ne sera jamais content. « Personne » ? Je connais suffisamment de descendants d'immigrés parfaitement « intégrés » et qui ne se voient pas revenir en Tunisie ou ailleurs autrement que pour les vacances, pour savoir que c'est faux. C'est l'autre noeud du problème : il n'y a pas de bonne politique officielle de l'immigration tant que le pays n'a pas le moral (il peut en revanche y en avoir des mauvaises, et de plus ou moins mauvaises). Il y a à peine besoin d'un J.-M. Le Pen ou d'un N. Sarkozy pour chercher des boucs émissaires, la montée ou la persistance d'un chômage de masse fait le travail toute seule. Par contre, il y a de nombreux cas d'« intégration » « réussie », la vie quotidienne étant plus souple que les déclarations officielles. Cette distinction entre les niveaux officiel et réel pouvant permettre d'évacuer les questions mal posées sur le « racisme », « ordinaire » ou non, des Français, et trouvant un appui important dans le fameux paradoxe psychologique de ces gens qui n'aiment pas, ou disent sincèrement ne pas aimer les Arabes, mais qui peuvent être très copains avec ceux qu'ils croisent tous les jours [3].

Autrement dit et en guise de conclusion : on peut s'opposer avec raison à des politiques d'immigration que l'on juge scandaleuses. Mais ce point important étant accordé, le mieux je crois dans le contexte actuel est d'en parler le moins possible : ce n'est pas se fermer les yeux devant une réalité désagréable, c'est au contraire, peut-être, le meilleur moyen pour que la réalité devienne moins désagréable pour tout le monde.

J'avais donc raison, à tous points de vue, de ne guère évoquer le sujet.








[1]
Je conserve cette première formulation, mais, renseignements pris, c'est toute l'histoire du regroupement familial qui est ambiguë et tortueuse. Une des premières mesures prises par V. Giscard d'Estaing et son gouvernement, dirigé par J. Chirac, fut, le 3 juillet 1974, la suspension de l'immigration. Deux ans après, volte-face et décret du 29 avril 1976 autorisant le regroupement familial. Un an plus tard, nouveau changement de cap : on n'autorise le regroupement familial que si le conjoint s'engage à ne pas tenter d'obtenir un emploi. Si l'on se souvient de toutes les thèses sur l'Arabe patriarcal-machiste-enfermant chez lui sa femme auxquelles on a eu droit récemment, cette mesure restrictive, venant qui plus est quelque temps après la loi Weil, qui de fait augmentait la présence des femmes sur le marché du travail, ne manque pas de laisser rêveur, mais passons - d'autant qu'elle fut annulée par le Conseil d'Etat le 8 décembre 1978.

Après et depuis VGE les hésitations continuèrent, de la loi assez libérale de juillet 1984, votée par la droite comme par la gauche - les temps changent... - aux initiatives restrictives de C. Pasqua puis N. Sarkozy, étant bien entendu que toute politique de l'immigration est prise entre trois feux : on doit, parce que c'est dans la Constitution française comme dans les conventions internationales signées par la France, laisser entrer les réfugiés politiques, sans leur imposer des conditions d'entrée et de séjour trop dures ; on ne peut, dans le contexte d'un chômage de masse, laisser entrer trop de monde ; le patronat réclame des bras pour les boulots que les Français ne veulent plus faire, ou en tout cas pas au prix où le patronat les paie. Du coup, on navigue, on joue sur des critères non négligeables mais plus discrets (à partir de combien de temps peut-on faire venir son conjoint, par exemple), quitte à fanfaronner dans les discours officiels.

Ces ambiguïtés à leur manière rejoignent celle qui fera l'objet de la dernière partie de ce texte.



[2]
C'était par exemple, on s'en souvient, la thématique de la promotion du film Indigènes : nos grands-parents se sont sacrifiés pour vous, vous nous devez donc le respect. A quoi il fut répondu, ce n'était pas difficile : vos grands-parents peut-être, mais pas vous. Débat qui n'a pas mené, et ne risquait pas de mener très loin... Je renvoie sur le sujet au tract de M.-E. Nabe, Les pieds-blancs.



[3]
Dois-je préciser qu'il y a effectivement des gens qui n'aiment vraiment pas les Arabes ?

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mercredi 28 janvier 2009

« T'as voté, t'as voté, si t'as voté c'est qu't'avais le choix...

A la veille d'une manifestation dont on avouera ici espérer qu'elle sera à la hauteur des événements, tout en craignant qu'elle ne se résume à un « Sarkozy des sous », un hommage à l'Islande, avec qui j'ai été un peu dur le mois dernier et qui depuis a tout de même réussi à virer son premier ministre [1],


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(Non, ils ne sont pas islandais, mais iraniens, en 1979... Cette photographie est plus réjouissante que celles que j'ai pu trouver des manifestations en Islande, et fait donc très bien l'affaire aujourd'hui.)


une nouvelle citation d'un M. Defensa singulièrement en forme :

"Devant nous se contractent et se tordent les soubresauts d’une crise gigantesque, exactement à la mesure de l’univers, non seulement “en temps réel” comme on dit assez banalement et sans beauté, mais en temps accéléré, en un temps devenu fou (selon la pensée courante) ou bien devenu pleinement historique (en référence à l’Histoire, qui est redevenue la force principale de notre destin). Cette occurrence conduit à d’étranges circonstances. Ainsi avons-nous en même temps le délit, l’objet du délit et les conséquences du délit, avec les victimes qui ne cessent de s’empiler et la catastrophe qui ne cesse de s’étendre, et les coupables enfin, parfaitement identifiés, sans même nécessité d’un procès ; il y a même certains parmi ces coupables qui, lorsqu’ils n’ont pas leur fortune personnelle à mettre à l’abri après la faillite à laquelle ils ont présidé (ce qui n’est pas simple par les temps qui courent et les banques qui chutent, – de mettre sa fortune en sécurité), certains qui ne regrettent rien, le disent hautement et répètent qu’il faut recommencer, le plus vite possible. Il y a même des coupables qui continuent à travailler en dénonçant hautement les conséquences catastrophiques de la crise qu’ils ont largement contribué à susciter (dito, Gordon Brown).

Nous avons inventé, dans notre grande sagesse, la notion de “crime contre l’humanité”. Cette notion s’adresse-t-elle à eux, qui ont allumé la mèche d’une chose qui peut pulvériser une civilisation, qui introduit le malheur partout après avoir suscité les plus folles ambitions et contribué décisivement à l’abaissement de l’esprit, au nom d’un système qui est en train de bouleverser l’équilibre naturel du monde ? Les ménagères de Reykjavik [le système médiatique anglo-saxon semble vouloir qualifier les événements islandais de « révolution des ménagères » (« Household Revolution »), ce qui est très réducteur [2]] sembleraient assez d’accord. Pourtant, certains d’entre eux ne sembleraient pas devoir faire de mal à une mouche. Rappelez-vous Greenspan, témoignant de son désarroi et de son incompréhension devant le Congrès, en octobre 2008, au point qu’on serait tenté de s’en aller le consoler. Ces coupables ressuscitent la fameuse formule, à l’envers : “coupables mais pas responsables”.

Stricto sensu, ils sont coupables d’un “crime contre l’humanité” si monstrueux qu’il donne dans certains cas assez de champ pour envisager des perspectives vraiment apocalyptiques. Pourtant, il leur manque la substance de la culpabilité. En un sens, la culpabilité d’une telle situation est trop lourde pour être portée par un homme ou par ces quelques hommes. Ce cas n’est pas nouveau, contrairement à ce que nous répète notre propagande qui a pris le nom d’“histoire”, – ou de “mémoire”. Depuis la Première Guerre mondiale, d’une façon générale les crimes fondamentaux de l’histoire des hommes dépassent la culpabilité des hommes, alors qu’on sait bien par ailleurs que le coupable est aussi cette monstrueuse machine, ce système qui s’exprime aussi bien mécaniquement que politiquement, ce pur enchaînement de puissance qui est pourtant, quoiqu’on en veuille, création du “génie” humain, – ce qui nous ramène tout de même à la culpabilité humaine."


Bon péché originel à tous !





[1]
Il se s'agit que d'un gros mollasson cancéreux, qui est un peu à son maître David Oddsson, ex-premier ministre et actuellement toujours gouverneur de la banque centrale d'un pays en faillite, ce que J. Tibéri était à J. Chirac : un pantin fragile, désemparé, parfois ridicule - mais bon, c'est mieux que rien, et, à l'heure actuelle, c'est mieux que nous.


[2]
D'autant plus réducteur que faux, et même doublement faux. L'expression islandaise - dont, comme souvent dans ces cas-là, on a bien du mal à identifier le premier auteur - est : Búsáhaldabyltingin, de búsáhöld : vaisselle (au sens large, ustensiles de cuisine compris), et bylting : révolution. A quoi tient l'histoire, en effet : c'est lorsque les Islandais ont commencé à manifester en faisant du bruit avec toutes sortes de couverts, assiettes, pots, etc., que d'une part ils se sont retrouvés en nombre, d'autre part ont senti que le gouvernement, jusqu'alors plein d'une morgue proportionnelle à son inefficacité, en menait de moins en moins large.

Traduire, comme le fait le journaliste du Times vers qui, via M. Defensa, j'ai mis un lien, Búsáhaldabyltingin par Household Revolution, est donc confondre les ustensiles de cuisine avec le ménage (au sens où l'on parle des dépenses des ménages). Première erreur, à laquelle s'ajoute celle de M. Defensa lui-même, qui remplace « ménage » par « ménagère », ce qui peut-être provoque un écho de certaines révolutions sud-américaines du passé, mais induit en erreur sur une révolution (le mot est d'ailleurs un peu fort, c'est juste un gouvernement qui tombe, pas, ou pas encore, un changement de régime) à laquelle toute la population a participé.

Voilà, vous savez tout. (Note ajoutée quelques heures plus tard, après consultation de ma spécialiste préférée).

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vendredi 4 janvier 2008

Dicton.

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"Qui le soir en lisant Baudelaire canera / Le matin quelques fortes sentences bloguera."

(Je vous laisse vous arranger avec les e muets et non muets, mais ça colle.)

Pas d'autre présentation, voici les diamants :

"Défions-nous du peuple, du bon sens, du coeur, de l'inspiration, et de l'évidence."


"Il n'y a d'intéressant sur terre que les religions."


"Théorie de la vraie civilisation.

Elle n'est pas dans le gaz, ni dans la vapeur, ni dans les tables tournantes, elle est dans la diminution des traces du péché originel.

Peuples nomades, pasteurs, chasseurs, agricoles, et même anthropophages, tous peuvent être supérieurs, par l'énergie, par la dignité personnelles, à nos races d'Occident.

Celles-ci peut-être seront détruites."


"Il y a une égale injustice à attribuer aux princes régnants les mérites et les vices du peuples actuel qu'ils gouvernent.

Ces mérites et ces vices sont presque toujours, comme la statistique et la logique pourraient le démontrer, attribuables à l'atmosphère du gouvernement précédent.

Louis XIV hérite des hommes de Louis XIII. Gloire.

Napoléon Ier hérite des hommes de la République. Gloire.

Louis-Philippe hérite des hommes de Charles X. Gloire.

Napoléon III hérite des hommes de Louis-Philippe. Déshonneur.

C'est toujours le gouvernement précédent qui est responsable des moeurs du suivant, en tant qu'un gouvernement peut être responsable de quoi que ce soit.

Les coupures brusques que les circonstances font dans les règnes ne permettent pas que cette loi soit absolument exact, relativement au temps. On ne peut pas marquer exactement où finit une influence - mais cette influence subsistera dans toute la génération qui l'a subie dans sa jeunesse."

- ça promet !


"Goût invincible de la prostitution dans le coeur de l'homme, d'où nait son horreur de la solitude. Il veut être deux. L'homme de génie veut être un, donc solitaire.

La gloire, c'est rester un, et se prostituer d'une manière particulière.

C'est cette horreur de la solitude, le besoin d'oublier son moi dans la chair extérieure, que l'homme appelle noblement besoin d'aimer."


"Deux belles religions, immortelles sur les murs, éternelles obsessions du peuple : une pine (le phallus antique) - et « Vive Barbès ! » ou « A bas Philippe ! » ou « Vive la République ! »"


"La douleur du cocu.


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Elle naît de son orgueil, d'un raisonnement faux sur l'honneur et sur le bonheur, et d'un amour niaisement détourné de Dieu pour être attribué aux créatures.

C'est toujours l'animal adorateur se trompant d'idole."


"Les nations n'ont de grands hommes que malgré elles."


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"Etre un grand homme et un saint pour soi-même, voilà l'unique chose importante."


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"Il n'y a de grand parmi les hommes que le poète, le prêtre et le soldat, l'homme qui chante, l'homme qui bénit, l'homme qui sacrifie et se sacrifie.

Le reste est fait pour le fouet."

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mardi 20 novembre 2007

"La détestable humanité..." - Deux remarques.

(Léger ajout le lendemain.)


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"L'exigence d'Harmonie est toujours aussi neuve et vive qu'au siècle dernier. Communication de l'homme avec les espaces, vibration commune naturelle... Pour suppléer, bien entendu, à la déception du fait que l'acte sexuel n'a pas, c'est le cas de le dire, de débouché... Sans l'absence de sens attribuable au sexe, il n'y aurait pas de de croyance féroce à l'Harmonie. C'est-à-dire de volonté de communauté. De communautarisme."

(Exorcismes spirituels, t. 2, pp. 269-270)


Voilà donc pour commencer un petit complément à la livraison précédente (je vends la mèche : la photo, que je dois à M. Cinéma, vient de Cris et chuchotements, et ceux qui ont vu le film se souviennent sans doute que ce bout de verre ne contribue pas franchement à l'harmonie du couple ni de l'espèce.) Ceci posé, deux remarques, donc :

- "Le sacré n'est rien d'autre que ce qui tente, au nom des intérêts de l'espèce, d'empêcher l'individu de suivre ses intérêts d'individu" (p. 300-301) : voilà résumée par lui-même ce qui est sans doute la principale erreur de Muray, non pas tellement une dévalorisation par principe du sacré qu'une opposition trop stricte entre le sacré et l'individu. Dès qu'on lit ce dernier terme, il faut reprendre la distinction de Dumont entre l'individu comme agent empirique et l'individu comme valeur. A quoi s'ajoute ici, tout lecteur de Muray y est sensible, l'individu catholique, qui est lui-même sans doute un trait d'union entre "l'agent empirique" et "le sujet normatif des institutions" [Dumont], trait d'union à la fois logique et historique. Il serait un peu long et laborieux de le démontrer, mais je crois que dans la phrase de Muray, les deux occurrences du terme "individu" comportent des parts variables de ces trois concepts d'individu, et ce alors même que l'individu-valeur et l'individu-catholique sont bien évidemment teintés de sacré, et de sacré collectif.

Ce qui signifie que si Muray a de magnifiques pages sur les singularités des différents artistes et sur leur aspect indéniablement - et heureusement - rebelle à l'intégration communautaire d'une part, de cinglants diagnostics d'autre part sur les divers communautarismes et les masques qu'ils savent prendre, il est trop rapide de séparer ainsi individus et collectivités. A la limite, cette distinction n'est valable que pour les grands artistes - ce qui est une autre manière de dire qu'ils sont irreproductibles, à l'encontre du reste de l'espèce humaine, mais le simple fait que ces grands artistes ont disparu de nos jours, à une époque donc de sacré minable et mal assumé, amène à penser qu'il y a tout de même des communications entre les idéaux de la collectivité et les possibilités des individus qui la composent.

De ce point de vue le rejet du sacré est une conséquence de la faute méthodologique consistant à le séparer complètement des individus.

Je précise par ailleurs qu'il y a peut-être de grands artistes aujourd'hui en France, tout plein de merveilleux créateurs, sur lesquels de magnifiques thèses seront soutenues dans trente ans ; mais comme nous ne le savons pas, cela nous fait une belle jambe. (Dans cette optique, et je rejoins ici d'une certaine manière M. Maso, les derniers grands artistes sont des cinéastes - à chacun son étalon en la matière : Kubrick, Lynch, De Palma... A mon sens, Hitchcock. (D'ailleurs, il serait intéressant de le comparer à Rubens, en cherchant du côté de la réunion du monumental et de l'intime, du rôle des femmes, du gros cul d'Ingrid Bergman... A suivre ?))



J'en viens à ma deuxième remarque, liée à ce qui précède comme aux propos tenus dans ce café par Bernanos il y a peu - que peut-on reprocher au petit-bourgeois ? Finalement, pas de ne pas assez être humain, mais de n'être que humain (d'ailleurs, il est gentil, tolérant, ouvert..., ce que les premiers bourgeois n'étaient certes pas) - d'où, paradoxalement, qu'il soit, via son attachement à l'espèce humaine et à ce qui dans l'humain est espèce, assez animal, et fondamentalement grégaire. "Humain, trop humain" : trop est ici quantitatif, il n'y a que de l'humain, il n'y a de place pour rien d'autre, pas de "valeurs surhumaines", comme dit Bernanos. D'où le piège du petit-bourgeois : bien sûr qu'il est un homme comme nous, et que cela gêne quelque peu les tentations de génocide que l'on peut avoir son égard. Mais il n'est que cela, le salaud. Et l'on comprend bien que certains refusent avec violence de s'abaisser à ça.


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Un quai de métro ou de RER en période de grève n'a rien de bien différent de l'ordinaire, les troupeaux d'esclaves salariés sont juste un peu plus nombreux et un peu plus anxieux de se rendre sur le lieu de leur esclavage. Punis par où vous péchez - bien fait pour votre gueule !



(Ajout le 21.11.)
Oui, Dieu sait que je n'ai pas envie de démarrer une discussion sur les grèves, mais je profite de l'occasion : je suis parfois accusé, pour reprendre des termes historiquement connotés, de "dérive droitière". Ça m'en touche une sans faire bouger l'autre, comme disait M. Chirac, mais, sans assimiler M. Souchet à une entité fantasmatique et monolithique qui serait "la droite", je dois avouer, à lire son récent billet d'humeur, que ma dérive, si elle existe, ne me rapproche guère de telles positions. Voir un critique des fonctionnaires (pourquoi pas ?) nous proposer comme modèle d'héroïsme les jeunes Américains et la révolution néo-conservatrice, soit un des plus beaux modèles de soumission, de masochisme et de servitude volontaire que l'espèce humaine ait mis au point, et Dieu sait (bis ; il est vrai qu'Il est là pour ça) qu'elle a parfois su se montrer inventive à ce niveau, lire un tel encouragement à l'enculage sous couvert d'exaltation de la liberté, cela laisse à la fois pantois et amusé. L'arnaque est vieille comme le "libéralisme économique", son niveau théorique digne d'une tirade de M. Besancenot. Nous sommes bien, nous sommes heureux !

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vendredi 2 mars 2007

Appel à témoins (du monde).

Nouvelle petite annonce : je compte mettre sur pied d'ici quelque temps une base documentaire, réunissant des textes consacrés aux thèmes et auteurs habituellement traités sur ce site. Je vous invite donc à m'envoyer, soit via les commentaires de cette note, soit par e-mail (mon adresse doit être affichée à droite, mais on m'a dit qu'il y avait parfois des problèmes : cafeducommerce arobase hotmail.fr), tout ce qui peut vous sembler digne d'intérêt - pour peu, au moins dans les semaines à venir, que ce ne soit pas trop lié à l'actualité immédiate.



En attendant, pour montrer l'exemple et pour coller justement un peu à l'actualité (drôle de terme, d'ailleurs... Nous verrons cela à l'occasion), je recopie (en la prenant sur le site d'Etienne Chouard) une interview d'Emmanuel Todd à Télérama en date du 3 mars. Bien que certains points soient discutables, je m'abstiens de tout commentaire.


" - Le 13 septembre 2006, vous déclariez dans une interview au Parisien : « Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy sont “les candidats du vide”. » C’est toujours votre opinion ?

À ce jour, je ne vois pas ce qui pourrait me faire changer d’avis. Je les appelle comme ça non pas pour leur côté people, la brume autour de leur vie de couple, mais pour une absence de discours sur la seule chose qui intéresse et angoisse les Français : le système économique qui a engendré la pression sur les salaires et l’insécurité sociale. Toutefois, il serait injuste de jeter l’anathème sur Sarkozy sous prétexte qu’il dit tout et n’importe quoi, et sur Ségolène Royal parce qu’elle ne dit rien sur l’économie, sans ajouter que François Bayrou les a malheureusement rejoints. Je persiste à dire que s’ils ne mettent pas la question du libre-échange au cœur de leur programme, ils seront à côté de la situation réelle du pays, des souffrances des gens. Cela explique que la campagne ne démarre pas, et que le corps électoral ne suive pas.

- Vous dénoncez un « système médiatico-sondagier » qui aurait « imposé » le binôme Sarkozy-Royal...

Dans les phases pré-électorales, avant que les thèmes aient été présentés par les candidats ou les partis, l’électorat populaire est inerte. Les sondages qui ont été réalisés à ce moment-là représentaient l’opinion des classes moyennes, et plutôt des classes moyennes supérieures, parmi lesquelles on trouve les journalistes, les sondeurs… Ces derniers le savaient mais, au lieu de reconnaître que leur boulot ne valait rien, ont préféré dire : « les sondages sont une photographie de l’opinion à un moment donné ». C’est une escroquerie ! Ils suggèrent que l’opinion change, alors qu’on assiste en réalité à un phénomène de formation, de cristallisation d’une opinion populaire qui n’existait pas et qui émerge dans le courant de la campagne.

- Mais ce ne sont quand même pas les sondeurs qui ont choisi Ségolène Royal !

Il est vrai que les adhérents n’étaient pas obligés d’écouter les sondages qui leur disaient que seule Ségolène Royal avait des chances. Beaucoup plus qu’il n’a désigné sa candidate, le PS s’est révélé indifférent aux questions économiques. C’est dommage, lorsque l’on voit qu’un Fabius, dans ses derniers discours, a mûri sa réflexion et propose une vraie vision de l’Europe.

- Un peu tard…

Oui, mais il ouvre aujourd’hui la voie à une contestation efficace du libre-échange. Et le premier candidat majeur qui abordera le sujet cassera la baraque !

- À quoi le voyez-vous ?

À l’automne dernier, j’ai fait quelques interventions radio en faveur de ce que j’appelle « un protectionnisme européen raisonnable ». La montée d’un prolétariat chinois sous-payé a un effet gravement déflationniste sur les prix et les salaires des pays industrialisés et elle n’est pas près d’être enrayée, car la Chine est un pays totalitaire. Il faut donc des barrières douanières et des contingentements provisoires. J’ai été très frappé de la réceptivité de la société française à cette remise en question du libre-échange. Puis Dominique de Villepin m’a demandé d’ouvrir la conférence sur l’emploi par un topo sur le sujet. Lorsque vous intervenez, non plus à la radio, mais au cœur du système, en présence du Premier ministre, du ministre de l’Économie, des syndicats, du Medef, c’est la panique. Tout le monde sent en effet qu’un candidat qui arriverait avec un projet protectionniste européen bien ficelé serait élu, d’où qu’il vienne. Et personne ne peut rire d’une Europe protégée de 450 millions d’habitants, d’autant moins qu’elle pourrait réaliser l’impossible, c’est-à-dire, à l’intérieur de chaque pays, la réconciliation des dirigeants et des groupes sociaux.

- Vous avez déclaré que l’émergence du thème protectionniste viendrait plutôt de la droite…

Le Parti socialiste et l’UMP sont tous deux décrochés des milieux populaires et probablement d’une bonne partie des classes moyennes. Ce sont des superstructures qui flottent dans les classes moyennes supérieures. Mais cette oligarchie est coupée par le milieu : le PS représente l’État, et l’UMP, le marché. Ceux qui sont bien logés dans l’appareil d’État — fonctionnaires de catégorie A, j’en fais partie — ont une indifférence encore plus grande aux maux du libre-échange. À droite, c’est vrai que le capitalisme financier s’en contrefout. Mais ce n’est pas le cas des secteurs de production. N’oubliez pas que le premier théoricien du protectionnisme, l’économiste allemand Friedrich List, était un libéral. Les protectionnistes sont des adeptes du marché, à condition de définir la taille du terrain…

- La régulation du marché ne serait pas qu’une histoire de gauche ?

D’abord, il faut rappeler que les socialistes ont une arrogance de bons élèves que n’ont pas les gens de droite. Ils oublient facilement que dans l’histoire des idées économiques, les basculements sont transpartisans ; au début des années 70, la gauche et la droite étaient en faveur d’une économie régulée par l’État. Le basculement dans l’ultralibéralisme a fini par toucher tout le monde. Si l’on en vient, comme je l’espère, à l’idée que la protection européenne est la bonne solution, au final, gauche et droite seront d’accord. Reste à savoir qui va démarrer le premier.

- Vous avez eu des mots très durs pour « la petite bourgeoisie d’État », qui « ne comprend pas l’économie »…

L’une des forces de la France, c’est son égalitarisme, et la capacité de sa population à s’insurger. Cet esprit de contestation explique dans notre pays la suprématie de la sociologie. En revanche, la France n’a jamais été en Europe l’économie dominante, elle a toujours été, depuis le Moyen Âge, en deuxième position. La pensée économique française est donc restée à la traîne. Il se trouve que notre unique Prix Nobel d’économie, Maurice Allais, un vieux monsieur, est protectionniste ! Alors on décrète que notre vieux Prix Nobel ne vaut rien en économie… Ne soyons pas naïfs, toutes les rigidités ne sont pas intellectuelles, car deux nouvelles catégories de soi-disant économistes sont apparues : des types issus de la haute fonction publique, d’autant plus adeptes du marché qu’ils ne savent pas ce que c’est, et des économistes bancaires, qui sont en fait des commerciaux dont les intérêts sont imbriqués à ceux du système.

- Vous avez prédit en 2003 le déclin américain, qu’on ne voit toujours pas venir…

Je maintiens que si une économie est puissante, cela s’exprime dans l’échange international. Or, les États-Unis, avec 800 milliards de déficit commercial, sont déficitaires avec tous les pays du monde, y compris l’Ukraine. Les États-Unis, c’est le pays des mauvaises bagnoles, des trains qui vont lentement, où rien ne marche très bien, où il est difficile de faire changer un compteur à gaz en dehors des grandes villes, où la mortalité infantile est la plus forte du monde occidental. Où l’informatisation et la robotisation — c’est masqué par l’essor des ordinateurs individuels — est faible. Là-bas, le discours sur l’économie virtuelle, sur « l’immatériel », est un discours délirant. Parce que l’économie, ce n’est pas l’abolition de la matière, mais sa transformation par l’intelligence. De temps en temps, l’état réel de l’Amérique apparaît : face à un événement comme l’ouragan Katryna, l’économie virtuelle, les avocats, les financiers, pas terrible, hein…

- C’est cette Amérique-là qui fascine Nicolas Sarkozy...

Ce n’est pas tant le bushisme de Sarkozy qui est scandaleux, que sa mauvaise maîtrise du temps, son manque d’à-propos, puisqu’il est allé faire allégeance à Bush juste avant que l’énormité de son échec en Irak ne soit reconnue aux États-Unis mêmes ; quant à Ségolène Royal, elle a manifesté une vraie rigidité de pensée en refusant pour l’Iran le nucléaire civil aussi bien que militaire. Je ne vois pas comment ces deux candidats pourraient penser le protectionnisme européen, question qui suppose intérêt pour l’économie, mais aussi maîtrise de la politique étrangère, car la première chose qu’il va falloir faire, c’est négocier avec l’Allemagne !

- L’économie allemande est repartie. En quoi l’Allemagne aurait-elle besoin du protectionnisme ?

Pour les idéologues du libre-échange, l’Allemagne est le pays qui réussit le mieux. Mais de mon point de vue, c’est celui qui arrive le mieux à se torturer lui-même. Au prix d’une terrible compression salariale, l’Allemagne a abaissé ses coûts de production et gagné des parts de marché en Europe, contribuant à l’asphyxie de la France et de l’Italie.

Elle aurait maintenant tout à gagner à un marché européen prospère, où l’on protège nos frontières, augmente les salaires, gonfle la demande intérieure. Tout cela, il faut le penser, être capable de le négocier. Et je ne ressens pas dans notre binôme cette compétence diplomatique…

- Le système libéral peut-il se régénérer ?

Le libre-échange intégral et la démocratie sont incompatibles, tout simplement parce que la majorité des gens ne veut pas du libre-échange. Donc, soit la démocratie gagne et on renonce au libre-échange, soit on supprime le suffrage universel parce qu’il ne donne pas les résultats souhaités par les libéraux. Le seul pays à avoir jamais inscrit dans sa Constitution le libre-échange a été les États américains sudistes, esclavagistes. Le Nord, industriel et démocratique, derrière Lincoln, était protectionniste. Normal, puisque le protectionnisme définit une communauté solidaire et relativement égalitaire, alors que le libre-échange suppose des ploutocrates et une plèbe. La Chine a résolu le problème : c’est un modèle totalitaire qui pratique le libre-échange. Avec la Chine, on parle d’un modèle capitaliste imparfait, alors que c’est peut-être le modèle achevé !

- Si l’Europe se décidait pour le protectionnisme, comment la Chine réagirait-elle ?

Elle s’écraserait parce qu’elle a trop besoin des machines-outils allemandes. Le rétablissement d’une souveraineté économique aux frontières de l’Europe renforcerait nos capacités de négociation. Le protectionnisme, ce n’est pas l’autarcie, on définit des zones de protection, tout peut se négocier. Ce n’est pas un univers idéologique, contrairement au libre-échange qui prétend avoir une recette universelle pour tous les produits.

- Autre sujet polémique, l’Iran, que vous déclarez depuis 2002 être engagé « dans un processus d’apaisement intérieur et extérieur »…

En octobre, dans Marianne, je disais : Ahmadinejad et ses horreurs sur l’Holocauste, ce n’est que la surface des choses, il faut faire le pari d’un Iran avec de vraies virtualités démocratiques, associé à sa spécificité chiite, parce que le chiisme, culture du débat, de la révolte, est une bonne matrice pour la démocratie. Or, que s’est-il passé ? Ahmadinejad s’est pris une claque électorale. Vous remarquerez d’ailleurs que l’Iran, où l’alphabétisation des femmes a fait chuter la fécondité à 2,1, où les étudiants sont en majorité des étudiantes, est un pays qui n’arrête pas de voter ! Il faut donc continuer à dire tout le mal qu’on pense d’Ahmadinejad, mais résister aux provocations, ne pas se laisser entraîner par les États-Unis dans une confrontation.

- Pourquoi l’Europe devrait-elle se rapprocher de l’Iran ?

L’objectif des États-Unis n’était pas seulement de faire la guerre en Irak mais d’entraîner Français et Allemands dans cette guerre, et ils feront de même avec l’Iran. Par ailleurs, l’intérêt des Iraniens est d’importer des machines-outils européennes, celui des Européens, inquiets de la prédominance de la Russie dans leurs approvisionnements énergétiques, est d’avoir un deuxième partenaire. Ma position traduit un désir de paix mêlé d’une géopolitique raisonnable. Mais je crains que les Américains n’attendent la présidentielle française pour déclencher leur attaque sur l’Iran, une fois débarrassés de Chirac. Il faut donc absolument contraindre nos deux candidats à dire ce qu’ils feraient en cas d’attaque américaine."



Chirac nous protégeant de l'apocalypse... Quel monde ! - "La création ne serait-elle pas la chute de Dieu ?"

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samedi 28 octobre 2006

Un bon socialiste est un socialiste mort (suicidé).

En 2004 ou début 2005, je rencontre un ami dont la famille compte des membres hauts placés au PS : comme je lui demandais pourquoi, alors que l'illustre Raffarin connaissait de nombreuses difficultés, les socialistes n'étaient pas plus vindicatifs, il me répondit que c'était parce qu'ils ne voulaient pas revenir au pouvoir : ils jugent la France ingouvernable, surtout pour eux, me dit-il.

Sur le coup je n'y ai pas trop cru. Des politiciens qui ne veulent pas du pouvoir... Et puis, question fiabilité des sources, c'était un peu l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours. La conjonction récente de la loi sur la pénalisation de la négation du génocide arménien, de la relecture de quelques textes de Marcel Gauchet et de la découverte de l'opinion, pas complètement nulle mais, pour le coup, très café du commerce, d'un célèbre imbécile sur le sujet, cette conjonction m'a amené à mieux comprendre ce que mon ami voulait dire.

Laissons M. Gauchet planter le décor, d'abord dans un texte de 2000 :

"La marche de l'histoire pose à la droite un problème de définition (...). La dynamique des grands intérêts économiques n'a plus rien à voir avec la conservation sociale ; elle va même directement contre. Au titre de l'ordre, de l'autorité, de la hiérarchie, de la défense antirévolutionnaire, le capitalisme, pour parler vite, avait fait au total bon ménage, jusqu'à une date récente, avec l'héritage des valeurs chrétiennes, l'esprit de tradition, le souci des communautés et des institutions, l'attachement à la lenteur des évolutions. C'est ce compromis historique qui se défait à l'heure de la troisième révolution industrielle et de l'évanouissement du péril communiste, en disloquant l'ancien parti de l'ordre. Sa composante économique et sa composante sociétale se dissocient. Il devient un parti du mouvement économique, et d'un mouvement qui menace la stabilité sociétale dont il était par ailleurs le chantre. La Nation n'est plus qu'un obstacle à contourner, à l'heure de la mondialisation financière et du grand marché européen. Il ne s'agit plus d'exalter l'autorité de l'Etat, mais de la faire reculer, comme il s'agit d'instiller partout la fluidité des contrats au lieu et place de la rigidité des institutions et des statuts. Cet esprit individualiste du droit libéral pénètre et emporte jusqu'au tabernacle de la famille traditionnelle.

Les partis conservateurs, en d'autres termes (...), se sont insensiblement transformés en partis de la "dissolution sociale". Ce qu'il s'agit prioritairement de conserver, le moteur privé du développement des richesses, détruit le reste, dont, éventuellement, une partie de leur électorat. Ils avaient pour eux de rassurer, en incarnant la continuité des temps en face des ruptures et des aventures. Ils sont devenus inquiétants, à l'instar des "rouges" et des "partageux" de jadis. Le libéralisme économique, qui constitue désormais leur seul discours possible, révèle ici ses limites. C'est un discours critique, très puissant en tant qu'instrument de dénonciation des dysfonctionnements de nos machineries administratives, mais qui ne dit rien de la direction globale du mouvement dont il se contente de proposer une formule opératoirement efficace, et qui dit moins encore des motifs substantiels de l'existence en société.

Le parti "organique", au sens d'Auguste Comte, est à gauche, dorénavant. C'est la gauche qui a désormais pour elle l'ordre établi de l'Etat-providence et des régulations du salariat menacé par les aventuriers libéraux. La détraditionnalisation qui a enfermé la droite dans l'économie confère par ailleurs à la gauche un monopole virtuel du discours sur la forme d'ensemble de la société et sur les finalités du collectif. De ce point de vue, elle bénéficie, sur le terrain idéologique, d'un avantage structurel encore plus net que sur le terrain politique. Elle justifie l'acquis, en même temps qu'elle donne sens au mouvement. Les partis sociaux-démocrates représentent aujourd'hui les vrais partis conservateurs. Eventuellement, dans le sens trivial et polémique de la défense d'avantages et de rentes d'un autre âge. Mais surtout dans le sens profond et légitime de la préoccupation de la stabilité sociale, préoccupation qui a sa place nécessaire dans le champ politique." (La démocratie contre elle-même, Gallimard, "Tel", 2002, pp. 299-301)

On comprend au passage pourquoi, alors que L. Jospin réussissait à faire croire que l'économie française était florissante, il ne restait plus à J. Chirac qu'à attaquer sur le front de l'insécurité, le seul où l'on ne trouve pas cette prééminence des valeurs de gauche ou apparentées. Nuançons quelque peu aussi le propos de M. Gauchet en rappelant qu'il y a une forme d'individualisme à droite qui s'est toujours trouvée faire bon ménage avec les attaques contre "la famille traditionnelle", et laissons-le tirer les conclusions de la citation précédente, ce qu'il avait fait dans un texte remontant cette fois à 1990 (je supprime un passage avec lequel je suis en désaccord et qui n'est pas essentiel au propos) :

"Si le libéralisme n'a à promettre aux personnes que davantage de latitude pour leurs initiatives, tout en les assurant implicitement d'une moindre prise sur leur destin collectif, ses chances politiques resteront limitées, a fortiori dans un pays dont toute l'originalité depuis 1789 est d'avoir poussé plus loin que partout ailleurs cette aspiration à l'autorité de tous comme légitime prolongement de la liberté de chacun. Ce pourquoi d'ailleurs aussi l'échec du socialisme y affecte moins la gauche qu'on aurait pu croire. Battue sur le terrain économique, qu'elle avait investi sur la base de son jacobinisme, elle redevient simplement une gauche politique, et elle retrouve avec sa tradition historique un ancrage puissant. Le dialogue de sourds peut continuer longtemps entre une droite libérale forte de ses certitudes sommaires, confortées par le cours des événements, autant qu'aveugle à leurs limites politiques et une gauche "républicaine" (...). L'histoire en un sens a tranché, mais le résultat risque cependant d'en être une confusion prolongée. Sûrement ce blocage aussi irréductible que stérile ne contribue-t-il pas peu, d'ores et déjà, à l'impression d'onirisme ossifié que procure ce qu'on ose à peine encore nommer le débat politique." (ibid., pp. 181-182)

Les amateurs de Muray apprécieront à sa juste valeur cet "onirisme ossifié". Ceux qui ont moins de certitudes que Marcel Gauchet (car il en a trop, mais j'y reviendrai une autre fois) s'autoriseront quelques doutes sur ce que signifie exactement l'expression "battue sur le terrain économique". Là n'est pas aujourd'hui l'important : les bonnes intuitions qui forment le coeur de ces textes montrent que mon ami avait raison, mais péchait par imprécision. Si les socialistes ne veulent pas le pouvoir autant que l'on pourrait s'y attendre de la part de politiciens, c'est simplement parce que, pour une bonne part, en tout cas sur le terrain "sociétal", là où ils sont le plus à l'aise, ce pouvoir, ils l'ont déjà. La loi sur la négation du génocide arménien l'a encore rappelé récemment, de même que, a contrario, la controverse quant au "rôle positif" de la France dans ses territoires occupés. Pourquoi alors se fatiguer, lorsque l'on peut exercer une influence certes pas à tout coup déterminante, mais souvent fort importante, sur le vote de lois qui vous tiennent particulièrement à coeur, ceci sans devoir assumer tous les emmerdements du pouvoir ? Ajoutons que sur le terrain de la politique étrangère, grosso modo le président actuel mène une politique qui convient au PS, ce qui évite aussi les états d'âme à ce propos.

On n'en concluera pas pour autant que "la France est gouvernée à gauche". D'une part j'ai laissé ici de côté les fausses évidences de M. Gauchet et A. Con-Pense-Vil en ce qui concerne l'économie, d'autre part l'insécurité, et tout ce qui autour d'elle a trait aux libertés publiques, appartient en ce moment à la droite. Et bien sûr la conjoncture décrite par M. Gauchet n'est pas éternelle. Il y a d'ailleurs de l'apprenti sorcier dans tout cela.

On n'en concluera pas non plus que, ces jours-ci, MM. Strauss-Kahn et Fabius, Mme Royal, n'ont pas le mors au dent. Mais les ambitions personnelles, pour réelles qu'elles puissent être, ne remplacent pas la situation structurelle qui pousse ou non un parti, léniniste ou mitterrandien, chiraquien ou sarkozyste, à prendre le pouvoir.




N.B. Ce texte fait suite à celui-ci, que j'annonçais il y a un an comme le début d'une série. Ce bilan d'activité étant fort peu brillant, je ne promets plus rien. Promis !

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lundi 20 février 2006

Si tout le monde en parle, moi aussi. (Ajout le 09.04).

Pierre Bourdieu, dans un article que je n'ai pas lu, décrivit les Etats-Unis comme une "prophétie auto-réalisante" ; c'est-à-dire que ce pays, ayant déclaré être le sujet et l'objet d'une "destinée manifeste" (manifest destiny), le cria sur tous les toits et se comporta comme si tel était le cas, à tel point que les autres pays finirent par le croire, et l'aidèrent par conséquent à devenir une nation à part, renforçant ainsi sa croyance en cette destinée, l'encourageant à agir de la même manière "exceptionnelle" - et ainsi de suite, dans une sorte de cercle, vertueux pour les Etats-Unis (ou du moins une partie de leur population), vicieux pour les autres.

Samuel Huntington a écrit en 1996 un livre, que je n'ai pas lu non plus, Le choc des civilisations, qui si j'ai bien compris estime qu'avec la fin de la guerre froide les nouveaux affrontements planétaires se feront entre cultures, entre religions, entre civilisations, plutôt qu'entre systèmes politiques (je ne sais pas où l'auteur range le problème de la Chine). Beaucoup de monde trouve qu'il a tort, beaucoup de monde estime que l'on se sert en tout cas de ce livre depuis le 11 septembre 2001 pour justifier des choses injustifiables ; surtout, je crois, et le grand bordel, mi-comique, mi-pathétique, auquel on assiste depuis quelque temps au sujet des caricatures, le montre, tout est en train de se passer comme si ceux qui estiment qu'il y a ou devrait y avoir effectivement deux camps - l'"Occident" et l'"Islam" -, étaient en train de tout faire pour que la "prophétie" de S. Huntington se réalise. Il leur sera évidemment aisé après coup de démontrer que Huntington avait raison, et que donc ils avaient raison d'agir comme ils le faisaient (et, notamment, pour ce qui est du côté occidental, d'envahir l'Irak). Dans le cas présent, le cerce est vicieux pour l'immense majorité.

John Austin, dans des livres que je n'ai pas encore lus [Ajout du 12.08.2012 : ça n'a pas changé...], dont le plus connu s'intitule Quand dire, c'est faire, s'est intéressé aux situations où les mots ne veulent pas seulement dire quelque chose, mais sont en eux-mêmes des actes, l'exemple canonique, si j'ose dire, étant celui d'un baptême. Beaucoup des analyses que j'ai pu lire ici et là ces derniers jours, notamment sur la publication des caricatures par Charlie-Hebdo et la réprobation manifestée à l'égard de cette initiative par J. Chirac, reprennent, plus ou moins consciemment, ce type d'analyse. Il n'y a d'ailleurs pas besoin d'avoir lu Austin pour savoir qu'il est courant d'accuser ses adversaires de "provocation" ou de "propagande", quand soi-même bien sûr on ne fait que dire la vérité, et on ne la dit, bien sûr encore, que parce que cette vérité exige absolument d'être dite. Mais avoir ce genre de distinctions à l'esprit peut être utile.

Dans le cas présent, si les gens éprouvent autant le besoin d'écrire sur ce sujet (les Français non-musulmans en tout cas, car je ne suis pas sûr que beaucoup de musulmans n'y voient pas surtout une sinistre comédie, et certes on ne pourrait alors leur donner tout à fait tort), c'est parce que l'on ne peut ignorer ces différents niveaux d'appréhension du problème, mais que ces niveaux, sauf à prendre une position extrême - la censure d'un côté, l'arrogante affirmation d'une liberté d'expression qui est surtout affirmation de sa propre supériorité, de l'autre - qui n'est pas tenable, ces niveaux, disais-je, ne coïncident que très difficilement.

Prenons le cas de Charlie-Hebdo. Dans un pays qui a pour règle officielle la liberté d'expression, certaines des réactions à la publication des caricatures par ce journal laissent rêveur. (Il est difficile en même temps de n'avoir pas une sorte de pitié moqueuse à l'égard des intrépides paons qui se sont pris pour Voltaire et se sont crus courageux en l'achetant, comme s'ils passaient par ailleurs leur vie à utiliser à des fins altruistes cette liberté d'expression devenue soudain si chère à leur cœur le jour où l'Arabe leur semble la menacer. C'est encore en consommant que ces gens-là se sentent exister, c'est merveilleux...) Quant au président Chirac : pouvait-il vraiment dire autre chose que ce qu'il a dit, dans sa situation ? Les mots d'un chef d'Etat sont-ils aussi libres que ceux d'un journaliste, ou d'un blogueur inconnu ? Si je dis ou écris quelque chose, j'en assume la responsabilité, mais dans la pratique, je ne fais pas grand-chose. II n'en est pas vraiment de même pour J. Chirac. A-t-il de plus lancé des poursuites contre Charlie-Hebdo ? Il est vrai que l'on parle de manœuvres du ministre de la justice pour empêcher cette publication, mais, à ma connaissance, sans preuves. Il est vrai aussi que peut-être il aurait pu ne pas "lâcher" Charlie-Hebdo ; mais tout de même on ne garde pas éternellement en main un kleenex plein de morve. Enfin, d'une façon générale, est-il vraiment possible de faire abstraction d'un contexte historique pesant ? - comme le dit un collègue blogueur, "peut-on vraiment condamner le colonialisme en bloc et rejeter la responsabilité de la crise des caricatures sur les pays musulmans ?“

Dans cette désagréable affaire, que l'on prend au sérieux un peu malgré soi tant elle est pourrie à la base, il n'y a que ceux pour qui les choses sont exagérément simples qui peuvent identifier sans peine le contenu des paroles et la position de ceux qui les prononcent, ou tout au moins ignorer la faille qu'il peut y avoir entre celles-ci et celui-là ; les autres, non seulement, ce qui n'est pas bien grave, doivent s'accommoder de voisinages imprévus (s'accorder avec Jean-Marie Le Pen contre Philippe Val, par exemple ; c'est la vie moderne, ça...), mais encore restent un peu concons, dans l'expectative, se demandant comment reprendre la main face à des gens qui ont l'affreux mérite de savoir ce qu'ils veulent, pour eux et pour les autres. Et le tout avec le soupçon lancinant, qui est aussi une forme de souhait, que tout cela n'est qu'artificiellement gonflé par une machine médiatique tournant à vide.



Quelques repères.
Si, je ne le cesse de répéter ici, avant de donner des leçons, de dire "L'Islam doit faire ceci", "Il serait grand temps que l'Islam fasse cela", ce qui est souvent une incitation à peine déguisée à la soumission, si, donc, des examens de conscience, tels que :

- celui de M. Koz,

- ou celui de M. Adam,

ne peuvent faire de mal, il est aussi de bonne méthode de demander leur avis aux intéressés. On se référera notamment à Oumma.com, par exemple à cet article, ceci sans idéaliser ce site, qui se désolidarisa bruyamment Alain Soral il n'y a pas si longtemps, ni en faire le résumé de la position de tous les musulmans français.

Sur l'inutilité de ce demander ce qui s'est passé dans la tête de Philippe Val, on peut consulter M. le Responsable.

Enfin, pour des éclairages inverses, le lecteur curieux pourra aller goûter d'un peu de tonicité ou de paranoïa.



J'avais prévu de m'arrêter là, mais en écrivant une idée s'est rappelée à moi, qu'à sa façon la crise présente illustre.

Dans le livre de Serge Halimi, Le grand bond en arrière, dont je ne saurais trop conseiller la lecture, on découvre que S. Huntington fait partie de ceux qui, en 1975, au sein de la Commission Trilatérale, dénoncèrent la supposée "ingouvernabilité" des sociétés occidentales, et agirent à la fois pour le "rétablissement de l'ordre" et le démantèlement de l'Etat-providence, jugé responsable de toutes les "dérives" de la société : toutes joyeusetés qui ont depuis fait florès.

Les lecteurs de ce blog savent que l'on n'y déteste pas l'autorité et que l'on n'y vénère pas l'Etat-providence ; ils savent aussi, et sans doute encore plus, que l'on y goûte que très modérément la naturalisation sauvage du marché. J'avoue avoir été agréablement surpris quand j'ai eu la surprise de lire chez Halimi que le même homme avait contribué à la "libéralisation" de l'économie occidentale et à "légitimer" une nouvelle bipolarisation du monde et la création d'un nouvel ennemi pour les Etats-Unis.

Précautions oratoires : je n'accuse pas S. Huntington de tous les maux (je ne voudrais pas tomber dans le même travers que celui dénoncé au 3ème paragraphe de ce texte) ; je ne voudrais pas non plus chercher des complots, non que je refuse d'y croire a priori, non que l'insistance de certains laquais de l'ordre établi à dénoncer partout les "théories du complot" ne soit pas en elle-même suspecte, mais tout simplement parce que je n'en ai pas besoin.

Ce qui est intéressant, c'est que le cas Huntington illustre cette parenté profonde entre, au moment des révoltes populaires des années 60-70 (révoltes plus ou moins bien inspirées, ce n'est pas le problème), une action pour mettre à bas un Etat-providence qui n'était pas installé depuis si longtemps que cela, pour dans le même temps recentrer l'Occident sur son "identité" (et écrivant cela je ne prône pas l'amnésie, ventredieu !) ; et une action à la fois idéologique, politique et économique, pour accentuer l'écart qui peut nous séparer de certains. L'exemple type en serait l'Egypte, sur laquelle on peut voir ou lire de temps en temps des reportages nous inquiétant de son "islamisation", alors même que cet Etat, qui a par ailleurs depuis longtemps lâché les Palestiniens, est l'un des plus subventionnés par les Etats-Unis, lesquels ont de longue date agi, ici et ailleurs, pour couper l'herbe sous le pied à des mouvements laïcs qui auraient pu (peut-être...) avoir un vrai soutien et permettre au Moyen-Orient d'accéder à une réelle indépendance (et à son pétrole). On n'écrira pas que les Etats-Unis sont responsables de tout - après tout, les Egyptiens n'ont pas, ou pas encore, mis à bas leur régime. Il reste que tout cela est d'une remarquable duplicité - et un jeu dangereux, dont nous n'avons sans doute pas fini de payer les conséquences.

Je clarifie un point pour finir, dans le paragraphe précédent. La conscience de son propre passé est quelque chose d'inestimable, que l'on n'a pas à se lasser d'explorer. Mais cette connaissance a entre autres pour utilité de donner un appui solide aux volontés de changement - sinon d'ailleurs, à part le plaisir de l'érudition, on ne voit pas l'intérêt, on ne voit surtout pas en quoi cela justifierait un conservatisme absolu ou une volonté de retour en arrière, car le monde change tout seul, toujours, tout le temps. (C'est ce que j'ai trouvé chez Chateaubriand). D'où qu'il soit possible de voir sous un angle positif les révoltes populaires, de ne pas se leurrer sur les fausses identités, et de détester par-dessus tout ceux qui détruisent les mœurs et les solidarités, au nom du marché, tout en prétendant les rétablir - et donc en en établissant de fausses - contre autrui (et non par rapport à autrui).




PS : je fais passer l'information trouvée dans le livre de Halimi : le prix Nobel d'économie n'existe pas, pas plus donc que la discipline dont il relève : il s'agit d'un prix créé (et doté) par la Banque centrale de Suède en 1969 en mémoire d'A. Nobel, qui n'a aucunement la légitimité que l'on peut accorder (ou non) aux autres prix Nobel, et qui se pare donc indûment de leur prestige. Sans commentaires.

PS 2 : j'ai évoqué plus haut la censure comme quelque chose d'absolument mauvais. Ce n'est pas tout à fait ma pensée. La censure a de nombreuses de vertus (cf. Karl Kraus). Mais ce n'est pas du tout le sujet.

PS 3 : non, je plaisante.


(Ajout le 09.04).
Le concept de "prophétie auto-réalisante" semble avoir été pondu par le sociologue américain Robert K. Merton, dont vous pouvez consulter la fiche Wikipedia en anglais, laquelle donne toutes sortes de liens, y compris sur les prophéties en question. Encore un concept que Bourdieu n'a pas inventé !

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