mardi 28 avril 2009

"Un long crime chaque jour renouvelé..." (Apologie de la race française, IV-1.)

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Apologie I.

Apologie II.

Apologie III.

Apologie IV-2.

Apologie IV-3.

Apologie V.

Apologie VI-1.

Apologie VI-2.



"L'idée de sacrifice se substituait petit à petit à l'idée de don."

(P. Drieu la Rochelle, Gilles, 1939, première partie, ch. IX.)


Voici quelques textes liés à la conception sacrificielle de la patrie qui en ce moment me tourmente. Le commentaire suit aussitôt que possible.

Première salve :

"Sur les champs de bataille de la Somme, en 1916, il y eut autant de morts qu'à Verdun ; l'année précédente, les pertes françaises avaient été plus lourdes encore. Néanmoins, c'est toujours la bataille de Verdun (février-juillet 1916) que l'on célèbre, ses combattants que l'on exalte. Au vrai, pourquoi Verdun ? (...)

Enfer dès le premier jour, la bataille fut une improvisation permanente : les premières lignes enfoncées, aucun réseau de boyaux ou de tranchées n'avait été prévu pour supporter le choc d'un deuxième assaut : il n'y avait plus de front, mais un enchevêtrement, un émiettement inextricable de positions qu'on essayait en vain de raccorder les unes aux autres. Isolée, bombardée souvent par sa propre artillerie, chaque unité était entièrement livrée à elle-même, elle ne connaissait plus qu'une consigne : « Tenir ». Chacun avait la conviction que le sort de la bataille pouvait dépendre d'elle seule ; jamais tant d'hommes ne furent ainsi animés, et tous ensemble, par une pareille certitude ; jamais tant d'hommes n'assumèrent cette responsabilité avec un tel renoncement. Ayant supporté le deuxième choc, ils permirent au commandement de reconstituer un ordre de bataille, de s'y tenir, de l'emporter.

Sur le champ décomposé de cette immense bataille, les ordres se faufilaient grâce aux « coureurs » constamment sur la brèche. Aux hommes bombardés, mitraillés, assaillis par les nappes de gaz, ne sachant où aller ni que faire, démunis ou défaits, ils apportaient, mieux que la vie, la fin de l'incertitude ; car rien ne fut pire à Verdun que l'attente obsédante de la liaison avec les vivants ; et toujours leur réponse identique : il fallait encore tenir et attendre... Quoi ? La fin du bombardement, l'heure de l'attaque ennemi, espérée fiévreusement, pour quitter cette tranchée improvisée et souvent mourir.


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Avec ses avancées, ses îlots, ses digues et ses verroux formés de charniers, nul champ de bataille n'avait connu promiscuité pareille des vivants et des morts. Dès la relève, l'horreur prenait à la gorge, signalant à chacun l'implacable destin ; vivant, s'ensevelir dans le sol pour le défendre, mort, le défendre encore et y demeurer à jamais. La durée du sacrifice variait selon les bataillons ; mais qu'une part de l'effectif fût hors de combat, l'heure arrivait d'être relevé à son tour. (...)

Le général Pétain acceptait mal la limitation de ses effectifs : il obtint qu'on les renouvelât constamment : ce fut le « tourniquet des combattants ». Dès lors, Verdun devint la bataille de l'armée presque entière ; (...) elle comport[a] un peu plus de trois cent trente bataillons d'infanterie - sans compter les chasseurs -, deux cent cinquante-neuf passèrent à Verdun alors que cent neuf seulement participèrent à la bataille de la Somme. Ces chiffres mal connus ont leur importance : ils montrent que pour la France, Verdun a été la grande épreuve, l'épreuve purement nationale avec seulement trois ou quatre bataillons de troupes coloniales, contre dix-huit sur la Somme, et sans que l'Anglais y participe.

Ainsi, avec un matériel inférieur, Verdun put être interprété en quelque sorte comme une victoire de la race. Quelle différence avec la Somme et août 1918, où l'emportèrent les canons et les chars, ou avec la première bataille de la Marne qui fut une victoire du commandement ! (...)

La France payait de plus de trois cent cinquante mille victimes l'honneur d'avoir gagné cette bataille. (...) Les soldats de Verdun étaient maintenant revenus de leurs illusions de jeunesse ; ils ne s'imaginaient plus gagner la guerre en une seule bataille ; au moins avaient-ils la certitude que les Allemands ne passeraient pas. Ils avaient souffert tous ensemble pour sauver le pays, et la France tout entière avait connu leur sacrifice, la presse exaltant cette victoire plus qu'aucune autre. N'était-elle pas, à vrai dire, la première qui fut l'oeuvre de toute la nation ?


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Voilà pourquoi, jusqu'à leur mort, il est des millions d'hommes qui se sont souvenus. Ces jours-là, aux côtés de Pétain, il n'étaient plus « ceux de 14 », partis allègrement à la guerre comme à l'aventure, mais « ceux de Verdun », citoyens et gardiens de la terre." (M. Ferro, Pétain, Fayard, 1987, pp. 663-675 - lecture recommandée par P. Yonnet dans son Voyage....)


Deuxième salve :

"La guerre de 1914-1918 constitue, au sommet de la France parfaite, la grande « ordalie », le test réussi, peut-être trop bien réussi même. Aucun pays d'Europe n'a acquitté, dans un système de référence comparable, à mémoire d'historien, un prix aussi élevé pour un enjeu, proportionnellement, aussi mince.

Rappelons rapidement le volume des pertes. Pour une population de 38 millions de nationaux seulement, l'armée française a mobilisé 8 660 000 hommes, 8 180 000 étaient français de France ou d'Afrique du Nord. La métropole à elle seule a fourni 8 030 000 mobilisés, soit 20,2 % de la population totale et 75 % de la population masculine de vingt à vingt-cinq ans. Le nombre des tués et des disparus définitifs a dépassé 1 310 000 soit 16 % de l'effectif mobilisé. La proportion des tués parmi les combattants a dépassé 18 %, elle est double parmi les officiers issus presque exclusivement de la « classe bourgeoise ». Les bourgeois ont payé leur supercitoyenneté à la romaine d'un superimpôt du sang. Environ 1 100 000 reviendront frappés d'une invalidité permanente, parmi lesquels 56 000 amputés et 65 000 mutilés fonctionnels. Au total, voici 2 500 000 hommes pratiquement tués ou diminués, 600 000 veuves de guerre, 750 000 orphelins, près de 900 000 ascendants privés d'un fils, 2 250 000 personnes frappées au coeur même de leur affection. A ces pertes de guerre, il conviendrait d'ajouter 200 000 victimes civiles et 1 400 000 naissances perdues ou différées. Laissons pour le moment la perte des biens. La France, avec 10,5 morts ou disparus pour 100 hommes actifs, vient largement en tête devant l'Allemagne (9,8), l'Autriche-Hongrie (9,5), l'Italie (6,2), le Royaume-Uni (5,1), la Russie (5,0), la Belgique (1,9), les Etats-Unis (0,2).

La Russie nous fournira précisément un bon test de cohérence. Il est clair et communément admis que ce sont les pertes de guerre que la Russie n'a pas acceptées, c'est sous ce choc que cet immense empire a ployé. Avec un niveau de pertes plus de deux fois supérieur, la France a tenu.

Vous ne trouverez pas dans un passé immédiatement saisissable un niveau de sacrifices humains directement imputables à un affrontement politique, Etat contre Etat, comparable au prix acquitté par la communauté française à la fin de la IIIe République. Il faudrait remonter beaucoup plus avant, aux guerres puniques. Il y a quelque chose de romain dans cette République bourgeoise et paysanne de la fin du siècle dernier, avec sa sur-représentation des campagnes et sa méfiance presque maladive de la personnalisation du pouvoir, de toute forme de principat. La France sous la IIIe République a obtenu ce que seule la cité antique, proche, familière, avec sa religion, ses dieux, le culte païen des morts, était capable d'exiger de ses citoyens.


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Vous m'objecterez qu'en aval le niveau des pertes de la Seconde Guerre mondiale, en Russie, notamment, a été supérieur. Mais les pertes, certes supérieures, subies par la Russie soviétique de 1941 à 1945 ne constituent pas au même titre un test de cohérence. Pour apprécier la valeur de celui-ci, il faut faire intervenir deux facteurs supplémentaires.

D'abord, les conditions dans lesquelles cette guerre a été conduite. La France l'a menée sans modifier en quoi que ce soit ses institutions ; avec un régime parlementaire, un pouvoir collégial qui respecte le secret, une liberté de la presse totale à peine corrigée par la censure [l'auteur exagère un peu... mais il est vrai que la presse « libre » s'est très bien censurée toute seule, en allant souvent d'elle-même dans le même sens que ce que la censure pouvait lui demander ; il est vrai surtout que le régime lui-même n'a jamais tremblé en tant que tel.] Rarement guerre plus totale fut conduite par un pouvoir civil plus respectueux des formes juridiques du temps de paix. (...) L'effort colossal consenti par la population française de 1914 à 1918, et consenti sans aucune contrainte que celle invisible, non institutionnelle, du consensus quasi unanime de la société civile, plaide pour l'investissement actif immense à l'échelle nationale des Français sur la France.

Second facteur : la faiblesse de l'enjeu. Les grandes nations ne jouent pas, de 1914 à 1918, leur existence et leur style de vie comme elles le feront lors de la Seconde Guerre mondiale. (...) En dépit de ce qu'ont pu accréditer les propagandes, les buts de guerre ne comprenaient que des rectifications de frontières et des réparations. Si on excepte les premiers et les derniers mois, l'enjeu, pendant quatre ans, n'a jamais été le sort de la nation. Encore une fois, donc, le plus lourd effort de guerre consenti librement avec un minimum de contraintes étatiques constitue bien, au niveau des faits, le meilleur test de cohérence, la mesure indirecte sûre de la charge affectivement purement des Français, au début du XXe siècle, sur la France." (P. Chaunu, La France. Histoire de la sensibilité des Français à la France, Robert Laffont, 1982, pp. 18-20. Les chiffres de pertes humaines donnés par l'auteur remontent à 1965, sans doute ont-ils été corrigés depuis.)

Un petit contrepoint, célinien bien sûr, rapport à cette question de la propagande :

"Mentir, baiser, mourir. Il venait d'être défendu d'entreprendre autre chose. On mentait avec rage au-delà de l'imaginaire, bien au-delà du ridicule et de l'absurde, dans tous les journaux, sur les affiches, à pied, à cheval, en voiture. Tout le monde s'y était mis. C'est à qui mentirait plus énormément que l'autre. Bientôt, il n'y eut plus de vérité dans la ville."

"Tout ce qu'on touchait était truqué, le sucre, les avions, les sandales, les confitures, les photos ; tout ce qu'on lisait, avalait, suçait, admirait, proclamait, réfutait, défendait, tout cela n'était que fantômes haineux, trucages et mascarades. Les traîtres eux-mêmes étaient faux."

Ces deux extraits du Voyage au bout de la nuit sont reproduits par P. Yonnet dans son Testament de Céline, p. 129. Je n'ai pas cherché à les remettre dans leur contexte. Page 146 du même livre, l'auteur nous recommande et cite en partie « la plus étourdissante et la plus longue tirade anarchiste de toute l'histoire de la littérature française », celle du soldat Princhard, qui croyait échapper au front en volant quelques conserves et qui vient d'apprendre que sa manoeuvre a échoué. Je la reproduis, passées les premières phrases, in extenso - en notant au passage qu'elle s'applique parfaitement aux affaires actuelles de « séquestrations » de patrons.

"Elle s'est mise à accepter tous les sacrifices, d'où qu'ils viennent, toutes les viandes la Patrie... Elle est devenue infiniment indulgente dans le choix de ses martyrs la Patrie ! Actuellement il n'y a plus de soldats indignes de porter les armes et surtout de mourir sous les armes et par les armes... On va faire, dernière nouvelle, un héros avec moi !... Il faut que la folie des massacres soit extraordinairement impérieuse, pour qu'on se mette à pardonner le vol d'une boîte de conserves ! que dis-je ? à l'oublier ! Certes, nous avons l'habitude d'admirer tous les jours d'immenses bandits, dont le monde entier vénère avec nous l'opulence et dont l'existence se démontre cependant dès qu'on l'examine d'un peu près comme un long crime chaque jour renouvelé, mais ces gens-là jouissent de gloire, d'honneurs et de puissance, leurs forfaits sont consacrés par les lois, tandis qu'aussi loin qu'on se reporte dans l'histoire - et vous savez que je suis payé pour la connaître - tout nous démontre qu'un larcin véniel, et surtout d'aliments mesquins, tels que croûtes, jambon ou fromage, attire sur son auteur immanquablement l'opprobre formel, les reniements catégoriques de la communauté, les châtiments majeurs, le déshonneur automatique et la honte inexpiable, et cela pour deux raisons, tout d'abord parce que l'auteur de tels forfaits est généralement un pauvre et que cet état implique en lui-même une indignité capitale et ensuite parce que son acte comporte une sorte de tacite reproche envers la communauté. Le vol du pauvre devient une malicieuse reprise individuelle, me comprenez-vous ?... Où irions-nous ? Aussi la répression des menus larcins s'exerce-t-elle, remarquez-le, sous tous les climats, avec une rigueur extrême, comme moyen de défense sociale non seulement, mais encore et surtout comme une recommandation sévère à tous les malheureux d'avoir à se tenir à leur place et dans leur caste, peinards, joyeusement résignés à crever tout au long des siècles et indéfiniment de misère et de faim... Jusqu'ici cependant, il restait aux petits voleurs un avantage dans la République, celui d'être privés de l'honneur de porter les armes patriotes. Mais dès demain, cet état de choses va changer, j'irai reprendre dès demain, moi voleur, ma place aux armées... Tels sont les ordres... En haut lieu, on a décidé de passer l'éponge sur ce qu'ils appellent « mon moment d'égarement » et ceci, notez-le bien, en considération de ce qu'on intitule aussi « l'honneur de la famille ». Quelle mansuétude ! Je vous le demande, camarade, est-ce donc ma famille qui va s'en aller servir de passoire et de tri aux balles françaises et allemandes mélangées ?... Ce sera bien moi tout seul, n'est-ce pas ? Et quand je serai mort, est-ce l'honneur de ma famille qui me fera ressusciter ?...


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Tenez, je la vois d'ici, ma famille, les choses de la guerre passées... Comme tout passe... Joyeusement alors gambadante ma famille sur les gazons de l'été revenu, je la vois d'ici par les beaux dimanches... Cependant qu'à trois pieds dessous, moi papa, ruisselant d'asticots et bien plus infect qu'un kilo d'étrons de 14 juillet pourrira fantastiquement de toute sa viande déçue... Engraisser les sillons du laboureur anonyme c'est le véritable avenir du véritable soldat ! Ah ! camarade ! Ce monde je vous l'assure n'est qu'une immense entreprise à se foutre du monde ! Vous êtes jeune. Que ces minutes sagaces vous comptent pour des années ! Ecoutez-moi bien, camarade, et ne le laissez plus passer sans bien vous pénétrer de son importance, ce signe capital dont resplendissent toutes les hypocrisies meurtrières de notre Société : « L'attendrissement sur le sort, sur la condition du miteux... » Je vous le dis, petits bonhommes, couillons de la vie, battus, rançonnés, transpirants de toujours, je vous préviens, quand les grands de ce monde se mettent à vous aimer, c'est qu'ils vont vous tourner en saucissons de bataille... C'est le signe... Il est infaillible. C'est par l'affection que ça commence. Louis XIV au moins, qu'on se souvienne, s'en foutait à tout rompre du bon peuple. Quant à Louis XV, du même. Il s'en barbouillait le pourtour anal. On ne vivait pas bien en ce temps-là, certes, les pauvres n'ont jamais bien vécu, mais on ne mettait pas à les étriper l'entêtement et l'acharnement qu'on trouve à nos tyrans aujourd'hui. Il n'y a de repos, vous dis-je, pour les petits, que dans le mépris des grands qui ne peuvent penser au peuple que par intérêt ou sadisme... Les philosophes, ce sont eux, notez-le encore pendant que nous y sommes, qui ont commencé par raconter des histoires au bon peuple... Lui qui ne connaissait que le catéchisme ! Ils se sont mis, proclamèrent-ils, à l'éduquer...


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Ah ! ils en avaient des vérités à lui révéler ! et des belles ! Et des pas fatiguées ! Qui brillaient ! Qu'on en restait tout ébloui ! C'est ça ! qu'il a commencé par dire, le bon peuple, c'est bien ça ! C'est tout à fait ça ! Mourons tous pour ça ! Il ne demande jamais qu'à mourir le peuple ! Il est ainsi. « Vive Diderot ! » qu'ils ont gueulé et puis « Bravo Voltaire ! » En voilà au moins des philosophes ! Et vive aussi Carnot qui organise si bien les victoires ! Et vive tout le monde ! Voilà au moins des gars qui ne le laissent pas crever dans l'ignorance et le fétichisme le bon peuple ! Ils lui montrent eux les routes de la Liberté ! Ils l'émancipent ! Ça n'a pas traîné ! Que tout le monde d'abord sache lire les journaux ! C'est le salut ! Nom de Dieu ! Et en vitesse ! Plus d'illettrés ! Il en faut plus ! Rien que des soldats citoyens ! Qui votent ! Qui lisent ! Et qui se battent ! Et qui marchent ! Et qui envoient des baisers ! A ce régime-là, bientôt il fut fin mûr le bon peuple. Alors n'est-ce pas l'enthousiasme d'être libéré il faut bien que ça serve à quelque chose ? Danton n'était pas éloquent pour des prunes. Par quelques coups de gueule si bien sentis, qu'on les entend encore, il vous l'a mobilisé en un tour de main le bon peuple ! Et ce fut le premier départ des premiers bataillons d'émancipés frénétiques ! Des premiers couillons voteurs et drapeautiques qu'emmena le Dumouriez se faire trouer dans les Flandres ! Pour lui-même Dumouriez, venu trop tard à ce petit jeu idéaliste, entièrement inédit, préférant somme toute le pognon, il déserta. Ce dut notre dernier mercenaire... Le soldat gratuit ça c'était du nouveau... Tellement nouveau que Goethe, tout Goethe qu'il était, arrivant à Valmy en reçut plein la vue. Devant ces cohortes loqueteuses et passionnées qui venaient se faire étripailler spontanément par le roi de Prusse pour la défense de l'inédite fiction patriotique, Goethe eut le sentiment qu'il avait encore bien des choses à apprendre. « De ce jour, clama-t-il, magnifiquement, selon les habitudes de son génie, commence une époque nouvelle ! » Tu parles ! Par la suite, comme le système était excellent, on se mit à fabriquer des héros en série, et qui coûtèrent de moins en moins cher, à cause du perfectionnement du système. Tout le monde s'en est bien trouvé. Bismarck, les deux Napoléon, Barrès aussi bien que la cavalière Elsa. La religion drapeautique remplaça promptement la céleste, vieux nuage dégonflé déjà par la Réforme et condensé depuis longtemps en tirelires épiscopales. Autrefois la mode fanatique, c'était « Vive Jésus ! Au bûcher les hérétiques ! », mais rares et volontaires après tout les hérétiques... Tandis que désormais, où nous voici, c'est par hordes immenses que les cris : « Aux poteaux les salsifis sans fibres ! Les citrons sans jus ! Les innocents lecteurs ! Par millions face à droite ! » provoquent les vocations. Les hommes qui ne veulent ni découdre, ni assassiner personne, les Pacifiques puants, qu'on s'en empare et qu'on les écartèle ! Et les trucide aussi de treize façons et bien fadées ! Qu'on leur arrache pour leur apprendre à vivre les tripes du corps d'abord, les yeux des orbites, et les années de leur sale vie baveuse ! Qu'on les fasse par légions et légions encore, crever, tourner en mirlitons, saigner, fumer dans les acides, et tout ça pour que la Patrie en devienne plus aimée, plus joyeuse et plus douce ! Et s'il y en a là-dedans des immondes qui se refusent à comprendre ces choses sublimes, ils n'ont qu'à aller s'enterrer tout de suite avec les autres, pas tout à fait cependant, mais au fin bout du cimetière, sous l'épitaphe infamante des lâches sans idéal, car ils auront perdu, ces ignobles, le droit magnifique à un petit bout d'ombre du monument adjudicataire et communal élevé pour les morts convenables dans l'allée du centre, et puis aussi perdu le droit de recueillir un peu de l'écho du Ministre qui viendra ce dimanche encore uriner chez le Préfet et frémir de la gueule au-dessus des tombes après le déjeuner..."


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(pp. 67-70 de l'édition « Folio plus »).

Bardamu enchaîne en critiquant l'intellectualisme de Princhard ("Il avait le vice des intellectuels, il était futile. Il savait trop de choses ce garçon-là et ces choses l'embrouillaient. Il avait besoin de tas de trucs pour s'exciter, se décider.") : révérence gardée, ce procédé est un peu facile, qui consiste à placer une belle tirade, éminemment littéraire, dans la bouche d'un personnage, pour reprocher ensuite à l'« auteur » de la tirade - son émetteur - d'être trop littéraire.

(Toutes proportions gardées, cela fait penser à ces romans contemporains dont les auteurs sont à la fois fiers et honteux de leur culture, ne peuvent s'empêcher de l'étaler tout en cherchant à prendre leurs distances avec elle, pour ne pas choquer peut-être le prolo (qui ne les lit pourtant pas souvent). J'ai par exemple toujours été irrité par ces personnages des romans de Jean-Bernard Pouy, paumés solitaires, victimes de la violence de la société, mais opportunément pourvus d'une licence de lettres permettant à l'auteur de parler de Spinoza de temps à autre.)

Sauf erreur de ma part, le Céline de Féérie ou de la trilogie ne se livrera plus à ces tours de passe-passe un peu faux cul, et saura mieux intégrer ce qu'il a à dire à l'action (« simple chroniqueur... ») sans passer par des tirades exemplaires, fussent-elles aussi réussies que celles-ci, qui chatouillent tout de même son orgueil d'artisan romancier.

Cette dernière remarque m'amenant à une ultime précision : j'avais émis des réserves sur ce que j'avais compris être la réduction par P. Yonnet de l'oeuvre de Céline au Voyage : la lecture du Testament de Céline m'a amené à constater qu'il s'agit de l'enregistrement du choc que la découverte du premier roman de Céline avait provoqué chez le jeune Yonnet, autant que de la volonté de rappeler à quel point la sortie de ce roman fut un éblouissement, une rupture pour tout le monde. Parti pris légitime donc, quand bien même mes préférences personnelles ne seraient pas les mêmes.


Commentaires à suivre !


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Oui, on peut donner des significations différentes à l'emploi de cette Femme folle pour finir, je vais notamment l'utiliser comme transition avec une anecdote à laquelle le texte de Céline m'a fait penser : « l'auteur de tels forfaits [un vol] est généralement un pauvre ». Grâce à notre merveilleuse civilisation, cet archaïsme sans disparaître n'est plus aussi rigoureux : l'exemple de la mère et de la belle-mère du peu pauvre footballeur anglais John Terry, prises la main dans le sac avec 8OO livres sterling (je sais, ça ne vaut plus grand chose...) de marchandises volées dans un grand magasin, dans le plus pur style décadent briton « absolutly fabulous », laisse pour le moins rêveur... Dans Les enfants du paradis Arletty reprochait à son amant riche de « vouloir être aimé comme un pauvre », c'est-à-dire pas pour son argent : « Qu'est-ce qu'ils leur restent, alors aux pauvres ? » Si de plus les riches se mettent à voler comme des pauvres, où va-t-on ?... Mais cela ne fait que confirmer ce mal actuel de la société, qui est que les riches ne sont plus que « des pauvres avec plus d'argent »... Rule Britannia !

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jeudi 20 juillet 2006

Que la joie nous emporte.

(A César : ce texte est fortement influencé par l'importante Flèche du Parthe mise en ligne par J.-P. Voyer après les attentats de Madrid. Dont acte. J'y découvre d'ailleurs la présence de l'expression "le beurre et l'argent du beurre", au sujet des pédés mariés, que j'ai souvent employée dans le même contexte. Je ne m'en souvenais plus.)


P.-S. 1.

P.-S. 2.



Ce qui se passe du côté de Gaza, du Liban, et d'un pays qui ne mérite jamais autant d'être appelé "entité sioniste" que lorsqu'il se comporte tel qu'il le fait actuellement (et pourtant, il paraît qu'il y a des gens comme vous et moi qui y vivent, aiment, travaillent et meurent de leur belle mort), rappelle quelques-uns des problèmes aigus du monde d'aujourd'hui.

Pour évacuer tout de suite la géopolitique, je redis très brièvement ce que j'ai déjà écrit sur ce sujet : les Israéliens n'avaient rien à faire en Palestine ; maintenant, ils y sont, en nombre ; le mieux serait donc qu'eux et leurs voisins parviennent à vivre ensemble ; je ne sais pas si ces voisins (et ça dépend des cas) le souhaitent ; je suis sûr que les Israéliens ne le souhaitent pas, toute l'histoire de leur pays allant dans ce sens (je reviens longuement dans ce qui suit sur ce que veut dire ici : "les Israéliens"). Comme ce sont pour l'heure eux qui ont les clés en main, peu de chose incite à penser que tous ces gens parviendront bientôt à s'entendre. Et encore fais-je ici abstraction du rôle des Etats-Unis ("l'entité protestante" ?).

D'abord, on se retrouve de nouveau dans une situation de divorce entre les opinions publiques des démocraties occidentales et leurs gouvernants. La grande majorité des gens sentent bien que les actions perpétrées ces jours-ci par Israël sont condamnables, cela ne change rien à rien. De même que l'opinion publique mondiale (je rigole) était contre l'agression américaine en Irak. De même que l'on persiste à vouloir nous imposer le TCE. De même que l'état français continue de démanteler en douce les services publics auxquels il sait pourtant les Français attachés. Ce n'est vraiment pas la peine de frimer devant le monde entier avec nos belles démocraties pour en arriver là.

Une parenthèse : il est tout à fait possible de flétrir l'accord actuel des populations sur les crimes israéliens par le vocable de "concensus", de s'amuser de la bien-pensance de ceux qui condamnent Israël, sous prétexte que les membres du Hezbollah ne sont pas des anges, de se moquer des gentils altermondialistes toujours séduits par les victimes, etc. Mais même des cons ou des enculés peuvent avoir raison, et s'il est de saine attitude de vérifier ce que d'autres, y compris ceux que l'on n'estime pas, pensent, il est enfantin et pour le moins paradoxal de ne se déterminer que par rapport à eux. Fin de parenthèse.

La démocratie, donc, puisque c'est de cela qu'il s'agit. Tout occupés à éviter l'amalgame Israélien = Juif, certains (jawhol, il s'agit notamment de mon grand ami, l'excellent Birenbaum) s'empressent de dédouaner le peuple israélien de toute forme de responsabilité dans les assassinats actuels. Oublions pour l'instant les spéficités israéliennes de ce point de vue, et attaquons tout de suite cette idée : en démocratie, tous les citoyens, sans exception, sont responsables des actes de leurs gouvernants. Un paysan languedocien du XVIIIè siècle n'était pas responsable d'une guerre menée par Louis XV, un agriculteur languedocien de 2006 est responsable du soutien de la France aux régimes d'Omar Bongo et d'Idriss Déby, quand bien même, comme moi il y a cinq ans, il en ignorerait tout (je prends toujours ces exemples autant pour les vulgariser que parce qu'ils sont indiscutables). Si l'on veut la démocratie, que d'ailleurs on s'en glorifie ou non, il faut assumer ce qui va avec : à partir de l'âge de 18 ans, on est responsable de tout ce que fait le pays dont on est citoyen, que l'on vote ou non, que l'on soit d'accord ou non avec ce qu'il fait, et même si l'on se bat contre ce qu'il fait. Que Yahvé bénisse Tanya Reinhart, mais même elle est responsable des crimes actuels. Et c'est pourquoi, pour rejoindre l'argumentation de J.-P. Voyer, quand les Arabes frappent, comme à New York, Madrid ou Londres, les populations civiles, ils ne font que prendre au mot les constitutions et principes démocratiques des Etats-Unis ("We the people..."), Espagne ou Royaume-Uni.

En revanche, personne n'est responsable de ce qui a été fait avant lui. Si je suis né après la guerre d'Algérie, je ne suis pas responsable de ce qui y a été fait au nom de la France. Passons momentanément sur le cas où j'ai dix-huit ans pendant la guerre d'Algérie et souffle mes bougies en plein milieu d'une séance de torture.

On répondra qu'il s'agit là d'un juridisme grossier sans rapport avec la réalité des faits. Mais la démocratie est justement du juridisme, c'est l'égalité de tous devant la loi. Ce n'est pas moi qui rend homogènes les unes par rapport aux autres des situations entre elles incommensurables, c'est le principe démocratique qui rend homogènes en droit tous les citoyens d'un pays. Mais il faut peut-être maintenant clarifier ce que "responsable" veut dire. Suivons dans un premier temps le Robert :

.Sens général : Qui doit accepter et subir les conséquences de ses actes, en répondre.
1. Qui doit (de par la loi) réparer les dommages qu'il a causés par sa faute. - Qui doit subir le châtiment prévu par la loi.
2. Qui doit, en vertu de la morale admise, rendre compte de ses actes ou de ceux d'autrui.
3. Qui est l'auteur, la cause volontaire et consciente (de qqch.), en porte la responsabilité morale. (le Robert renvoie ici au mot "coupable").
4. Chargé de, en tant que chef qui prend les décisions. (renvoi au mot "dirigeant").
5. Qui est la cause, la raison suffisante de.
6. Raisonnable, sérieux, réfléchi : qui mesure les conséquences de ses actes.

Laissons complètement de côté le sens 6. Le sens 4 ne nous serait utile que si justement nous n'étions pas en démocratie. Les autres sens montrent bien la difficulté du problème, puisque la langue française y mêle le langage de la science (sens 5 : la "cause", la "raison suffisante", ce qui n'est déjà pas la même chose), de la morale (sens 2 et 3), et de la loi (sens 1 et 3). Comme le lecteur de plus de vingt ans s'est sans doute déjà remémoré la fameuse formule de Georgina Dufoix au moment du scandale du sang contaminé, "responsable mais pas coupable", profitons du tour de passe-passe que l'ancien ministre essayait alors de faire, mettant en avant le sens 4, pour éviter la condamnation liée au sens 3, et dans le même mouvement, échapper au blâme moral inclus dans le sens 2, profitons de cette manoeuvre rhétorique ratée, ou plutôt profitons de ce que cette manoeuvre ait été ratée pour cerner les limites des distinctions du dictionnaire. Dieu sait qu'il y a parfois des décalages entre la loi et "la" morale, mais le citoyen d'une démocratie a tendance à estimer - parfois trop, mais ce n'est pas notre problème d'aujourd'hui - qu'elles doivent coïncider autant que faire se peut. Ce qui n'a pas fonctionné avec Mme Dufoix, c'est qu'elle acceptait une part de responsabilité juridique pour, en dernière analyse, éviter une responsabilité morale. Il est tout à fait sain que l'opinion n'ait pas accepté un tel stratagème, ceci dit sans le moins du monde vouloir accabler quelqu'un dont le rôle précis dans l'enchaînement des causes et des effets du scandale du sang contaminé m'est inconnu - et que justement je n'ai pas besoin de vérifier.

Car là est le noeud de l'affaire. Il est évident que l'agriculteur languedocien pas plus que moi-même n'avons demandé à Jacques Chirac (et aux présidents qui l'ont précédé) de soutenir des dictateurs en Afrique. Il est évident aussi, j'imagine, que si l'on nous demandait si nous accepterions une légère baisse de niveau de vie, pour que la France paye plus cher, et donc mieux, les matières premières qu'elle rackette actuellement au Gabon ou au Tchad, nous dirions oui. Je veux dire par là que l'argument selon lequel c'est la pression des cochons consommateurs d'Occident qui pousse leurs dirigeants à faire feu de tout bois pour maintenir le niveau de confort de leurs électeurs, s'il n'est pas, Dieu sait, sans fondement, ne résout pas tout. Néanmoins, il est clair que mon agriculteur et moi-même pouvons à un certain niveau être considérés comme des "causes" de certains aspects de la politique étrangère de notre pays, que nous ne pouvons totalement en exonérer notre responsabilité à ce sens.

Ce qui pourrait vouloir signifier d'ailleurs que ce que je disais du paysan languedocien du XVIIIè siècle n'était pas si vrai que cela, puisque son bien-être à lui, même dans ces canons hors de proportion avec les nôtres, pesait sur la politique de son roi. Je veux bien l'admettre, mais si même ce gars-là pouvait être en partie jugé responsable de ce qu'un seigneur censément de droit divin faisait, combien plus le sommes-nous des actes d'un président élu !

Bref : le peuple est souverain, il est donc juridiquement responsable. Il l'est donc aussi moralement - nous venons de voir qu'il était bien délicat de séparer les deux domaines. Et il joue un rôle causal dans les décisions de ses représentants. S'il ne tient pas l'épée, il arme le bras. CQFD.


Oui, mais... Il y a des causes directes et indirectes, distinction bien connue des juristes et des juges. Ce n'est par ailleurs pas un secret que le contrôle des citoyens sur les hommes politiques et surtout d'ailleurs sur les décisions qu'ils prennent est de plus en plus lâche, que le personnel politique a su au fil des années se mettre à l'abri de bien des déconvenues de ce point de vue (encore une fois d'ailleurs, plus d'un point de vue général que du point de vue de tel ou tel politicien). Et on ne fera croire à personne qu'un OS et un inspecteur des finances ont la même influence sur la politique économique française.

Tout cela est fort vrai, mais ne change strictement rien à mon raisonnement. Pour rester dans le domaine du droit : le point de vue du juré n'est pas celui du juge, celui qui décrète la culpabilité de l'accusé n'est pas celui qui décide de la lourdeur de la peine, en fonctions de circonstances atténuantes ou aggravantes. Dans le cas présent, que tous ne soient pas également coupables n'empêchent pas qu'ils soient tous coupables. Et si l'on prend le jugement par excellence, c'est-à-dire le Jugement Dernier, Dieu, à la fois juré et juge, sait que tous ne sont pas également pécheurs, mais que tous le sont.

Dans le cas des Israéliens donc, il est certain que si un Tribunal universel ou un Dieu omniscient devait juger les responsables des actes que Tsahal commet ces jours-ci, Tanya Reinhart n'écoperait pas de la même peine que Ehud Olmert. Mais elle aussi devrait être condamnée, fût-ce symboliquement.


Tirons-en quelques conséquences, même paradoxales.

D'une certaine manière, le sujet démocratique est dans cette optique toujours piégé, car toujours responsable en droit même s'il l'est en fait fort peu ou presque pas. Si chaque citoyen s'investissait dans la vie publique avec ardeur et sincérité, donc, au moins après un certain temps d'apprentissage, avec compétence, il serait d'autant plus responsable (aux sens 2, 3 et 5, car pour le sens 1 cela ne change rien, le peuple est souverain) des éventuelles erreurs commises par ses représentants, erreurs qui peuvent être tragiques. A chacun alors de voir s'il vaut mieux être jugé (par qui, demandera-t-on ? Au minimum et tout simplement : par soi-même, avant de mourir) pour ce que l'on a effectivement et consciemment fait ou pour ce que l'on a laissé faire à d'autres en son propre nom. Si l'on veut en tout cas que le mot démocratie ait un vague sens, le choix me semble simple. (On peut d'ailleurs espérer, quitte à passer pour un naïf zélateur des Lumières, que ces erreurs ne seront pas si nombreuses dans un tel contexte de participation constante et raisonnée de la population. On voit en tout cas a contrario ce qui se passe lorsque l'on ne contrôle plus ses dirigeants.)

Ce sujet démocratique est aussi piégé par le passé de son pays, puisqu'après tout il n'a pas choisi de vivre en démocratie, et que ce n'est pas parce qu'il trouve le système du suffrage universel stupide qu'il va chercher à établir un autre régime ou s'exiler dans un autre pays, quittant ses proches. C'est un cas limite - ou, si l'on veut, un dommage collatéral -, tant que la majorité des gens continue à vouloir vivre en démocratie, même sans avoir rédigée elle-même la déclaration des droits de l'homme.

Par ailleurs, et en contrepoint de tout ce qui précède, il ne faut pas non plus dramatiser à l'excès ces considérations. D'abord, que la démocratie pose des problèmes inédits n'est pas une découverte, qu'il n'y ait pas de régime parfait encore moins. Condorcet a montré il y a déjà un certain temps, par exemple, que pour que l'utilisation du suffrage universel soit vraiment cohérente, il faudrait un référendum préalable dans lequel, à l'unanimité, les citoyens accepteraient d'obéir à la majorité même en étant en désaccord avec elle (cf. aussi Nietzsche, Humain, trop humain, "Le voyageur et son ombre", §276). C'est évidemment, dans la pratique, impossible, mais cela n'empêche pas le suffrage universel de fonctionner et les vaincus de s'incliner, pas seulement parce qu'ils n'ont pas le choix (la loi républicaine se fait obéir de façon peu différente que la loi du Roi ou de l'Empereur, Fouché-Sarkozy même combat), mais aussi parce qu'ils savent qu'ils auront d'autres occasions de faire valoir leur point de vue (ce qui prouve qu'ils acceptent de facto la responsabilité des décisions prises contre leur accord, à charge de revanche). Une démocratie est peut-être un peu plus rationnelle que d'autres formes de régime, mais elle n'a pas besoin d'être totalement rationnelle pour fonctionner (je pourrais mettre de nombreux guillemets à cette phrase, mais passons). Que l'on arrive à des situations un peu ubuesques, comme quoi un Français de 20 ans et 364 jours (la majorité était alors à 21 ans, sauf erreur) n'était pour rien dans les tortures perpétrées par l'armée française en Algérie (tortures que l'on peut ou non approuver d'ailleurs, là n'est pas le problème), mais qu'il en devenait responsable le lendemain, après une bonne nuit de sommeil, est un fait - mais quel régime n'a pas connu de situations limites et ridicules ?

Ensuite, loin de moi l'idée de chercher à culpabiliser mes concitoyens, à base de moralisme existentialiste ou de quoi que ce soit de ce genre (le Robert cite, au sens 3, une sentence de saint-Exupéry : "Chacun est responsable de tous." Désolé, je ne suis pas responsable de Tony Blair). Que la Françafrique persiste dans son être, par exemple, ne me fait certes pas plaisir, je ne peux pas dire non plus que cela m'empêche beaucoup de dormir, surtout quand j'ai bien mangé. Quant aux crimes commis par mes ancêtres, j'ai pris soin au début de ce texte de m'en exonérer totalement. Je ne suis strictement pour rien (sens 5, déjà) dans Pétain (ni dans de Gaulle non plus, évidemment). Il s'agit ici d'éviter que certains s'exonèrent de leurs responsabilités, pas de jouer les prêcheurs ni, encore moins, de se placer soi-même au-dessus de la mêlée.


Surtout en temps de crise, comme c'est le cas en Israël aujourd'hui, le problème de la responsabilité étant ici encore complexifié, d'un côté, par le fait qu'il s'agisse d'un "Etat juif", donc d'un objet démocratique pour le moins étrange, de l'autre par la façon qu'a ce pays de parler au nom des Juifs du monde entier. Je n'évoquerai ici que cette deuxième caractéristique, ne connaissant pas assez, par exemple, la situation juridique des Arabes israéliens pour m'aventurer dans l'évaluation de leur responsabilité actuelle. Quoi qu'il soit, et pour être aussi bref que possible, dans la mesure où un juif français, par exemple, n'est pas, que je sache, un citoyen israélien, quand bien même il puisse le devenir facilement, je crois tout à fait déraisonnable de le rendre responsable (sens 1, 2, 3) du comportement souvent dégueulasse de ce pays. En revanche, il est hautement souhaitable, pour éviter, si j'ose dire, que le sens 5 ne contamine les autres, que les juifs français - je continue à m'adresser en premier lieu à mes compatriotes, et tant pis si certains esprits chagrins trouvent que les gens ont toujours quelque chose à dire aux juifs, c'est la rançon de la gloire -, que ceux qui ne sont pas d'accord avec la politique du pays qui s'arroge le droit de parler en leur nom, ne se privent pas de le faire savoir, à titre privé - comme c'est d'ailleurs, heureusement, parfois le cas.



P.-S. 1.
Je signale, chez La Fabrique, la réédition des deux articles de Marx "Sur la question juive", avec une présentation et un commentaire de Daniel Bensaïd. Outre l'intérêt des textes de Marx, ce recueil propose une utile mise en perspective historique des questions liées à l'identité juive - notamment au sujet des attitudes des mouvements révolutionnaires juifs par rapport au sionisme, ainsi qu'une pertinente réfutation (p. 183, note 31) de certains fantasmes de Michel Onfray.

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Ceci posé, et sans même s'attarder sur le fait que M. Bensaïd semble considérer comme vérités d'évangile certaines thèses de Marx, on regrettera d'une part que ces commentaires semblent avoir été écrits à la va-vite, de façon quelque peu décousue, d'autre part qu'ils évoquent le judaïsme sans un mot pour la théologie. Je veux bien que la thèse soit justement que des gens comme Benny Lévy (quel dommage qu'il soit mort, je l'aurais insulté avec plaisir), Alain Finkielkraut (quel dommage qu'il soit si con, cela ôte du plaisir à l'insulter) ou Jean-Claude Mao-Milner (quel dommage que dans le texte qui précède je lui aie emprunté le passage sur Condorcet, cela m'oblige à reconnaître ma dette envers cette saleté

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de canaille stalinienne) s'échappent de questions politiques en les traitant sur le versant théologique de l'élection du peuple juif, mais tout de même le danger de la platitude et de l'inexactitude est grand qui coupe les Juifs, même marxistes-révolutionnaires, du judaïsme. Le beau petit ouvrage de Michael Löwy, Rédemption et utopie. Le judaïsme libertaire en Europe centrale, PUF, 1988, hélas épuisé (sur le même sujet, on peut lire aussi le pavé de Pierre Bouretz, Témoins du futur, chroniqué ici, certainement plus complet mais pas nécessairement meilleur), ne s'échouait pas sur cet écueil, montrant bien les liens entre le messianisme religieux et le messianisme politique de gens comme Gustav Landauer ou Walter Benjamin. Il est d'ailleurs caractéristique que M. Bensaïd reprenne à son compte la sainte trinité des penseurs juifs Spinoza-Marx-Freund, qu'Alain Badiou (que le même D. Bensaïd avait assez platement défendu dans Le Monde contre les accusations lamentables d'antisémitisme que Frédéric Nef avait proférées à l'égard de l'auteur du Siècle dans le même journal) répète à satiété dans son livre Circonstances 3, Portées du mot "Juif", ce qui ne dénote chez l'un ni chez l'autre une grande curiosité pour des figures plus complexes comme Landauer, encore, ou Scholem.

Pourquoi cela me gêne-t-il ? Pour deux raisons, liées : d'abord, je trouve conceptuellement faux et politiquement improductif de laisser la théologie aux sionistes contemporains. Ensuite parce qu'il y a dans le livre de D. Bensaïd un côté militant et manichéen assez agaçant et qui nuit à l'intérêt que l'on porte à tous les renseignements que l'on peut y trouver. Il est dommage de répondre à des simplifications par d'autres simplifications.


P.-S. 2. - "Salomon, vous êtes juif ?"
L'occasion faisant le larron, une remarque lue dans le livre de D. Bensaïd m'amène à clarifier mon coming out philosémite de l'autre jour (texte précédent). Page 77, l'auteur cite Robert Aron, qui, dans son ouvrage Karl Marx, antisémite et criminel ?, Bruxelles, Didier Devillez, 2005, écrit : "Etre antisémite, c'est d'abord faire des juifs des êtres à part." Hors contexte, je ne sais pas exactement ce que M. Aron veut dire par-là, je ne cherche donc pas vraiment à le contredire, mais ce pluriel "des juifs" est ambigu. S'il s'agit de chercher des caractéristiques communes à tous les juifs du monde, effectivement, l'antisémitisme n'est pas loin - et bon courage, d'ailleurs. S'il s'agit de chercher à comprendre les singularités de l'histoire du judaïsme, de l'invention du monothéisme aux paradoxes d'Israël en passant par le prosélytisme inavoué dont Marc Ferro (Les tabous de l'histoire, NIL, 2002, rééd. Pocket 2004, pp. 105-124) fait l'un des pivots de la persistance dans l'histoire du peuple juif (cf. plus bas), la problématique de l'assimilation, la Shoah, etc., alors on se trouve quand même devant une histoire à part. Et s'il s'agit de partir de cette histoire pour essayer de comprendre comment ceux qui en sont bon gré mal gré les dépositaires la vivent, consciemment ou inconsciemment, de Spinoza à Gérard Oury, en passant par Schoenberg, Alexandre Adler et certains de mes amis, alors, oui, il y a de quoi faire des juifs des êtres à part, ceci étant donc dit, j'espère être clair, sans réductionnisme. Avec ce qui est intéressant on n'en a jamais fini.



Sur M. Ferro : vérification faite, il s'agit de l'exposition de la thèse développée par Arthur Koestler dans La treizième tribu (Calmann-Lévy, 1976), selon laquelle une bonne partie des juifs d'Europe centrale du XXè siècle, ceux-là même qui seront exterminés par les nazis, ne sont pas des descendants en droite ligne des Juifs de Palestine s'essaimant après la destruction du second Temple, mais les descendants de Khazars convertis en nombre après la conversion de leur roi, Bulan, autour de 861. (Le royaume Khazar, "issu des migrations turques s'est situé entre la mer Noire, la mer Caspienne et les Carpates. Il a correspondu quelque peu à ce qu'ont pu être, ultérieurement, des territoires correspondant à la Pologne, à l'Ukraine, à la Crimée.", p. 117). Si l'on adopte cette thèse, que M. Ferro présente comme non absolument prouvée mais fort plausible, on ne peut que noter la noire ironie qui vit les racistes antisémites hitlériens massacrer des populations qui n'avaient rien de sémite. Je précise à toutes fins utiles que je ne me fais pas l'écho de ces recherches pour battre en brèche la "légitimité" de l'état d'Israël, qui n'a à mes yeux rien à voir avec ce qui s'est passé entre la Pologne et l'Ukraine il y a plus de mille ans (je mets des guillemets au mot légitimité parce que je ne crois pas que la question se pose en ces termes). Simplement, voilà des paradoxes et des méandres supplémentaires dans une histoire - du peuple juif, ou des peuples juifs si l'on veut - qui n'en manquait déjà pas.

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