lundi 3 décembre 2012

Le Sabbat.

Souvenirs d'une jeunesse orageuse. La livraison du jour sera principalement composée de citations de ce livre très agréable, où l'on découvre, lorsque comme moi on le lit assez tardivement, l'origine de nombreux jugements et anecdotes célèbres sur des écrivains comme Proust ou Cocteau. Mais, justement et au contraire, je laisse tomber pour aujourd'hui les saillies plus ou moins amènes de Maurice Sachs envers des prédécesseurs ou collègues, pour vous livrer plutôt des extraits sur des sujets divers, sans autre cohérence que l'ordre dans lesquels on les trouve à la lecture de cette chronique de la France de l'entre-deux-guerres. J'utilise l'édition que l'on trouve dans la peu charismatique collection "L'imaginaire" de Gallimard, et rappelle que ce livre a été écrit en 1939. - En route !

"J'espère que [la] lecture [de ce livre] contribuera, pour si peu que ce soit, à exaspérer chez les jeunes gens qui la feront, le goût de deux révoltes : celle contre l'ordre, contre le désordre ; car il faut passer par l'une d'abord, par l'autre ensuite avant d'être homme." (p. 12)

"Le collège n'acceptait qu'une proportion de 10% d'élèves juifs. Cela déjà me parut effrayant, comme si un corps sain se permettait sciemment quelques microbes, mais pas trop, pour n'en pas mourir. Les Israélites étaient d'ailleurs aussi bien vus que d'autres au collège, car ces garçons des très grandes familles avaient tous un peu de sang juif dans leurs veines et beaucoup d'argent juif dans les banques familiales. Mais je ne me sentais même pas en grande communion avec mes coreligionnaires, car eux, de bonnes familles portugaises, ou des grandes banques françaises, s'enorgueillissaient d'être Juifs ou se sentaient séparés, mais un peu supérieurs. Leurs parents leur avaient dit qu'ils étaient de la race élue. On ne m'avait rien dit de pareil. Ma famille était libre-penseuse et républicaine avec acharnement. On n'y parlait jamais de religion. On ne m'avait même pas prévenu qu'il y avait de par le monde des croyances différentes. Je ne savais pas, aussi fou que cela paraisse, que le Christ était venu et que l'Antique Église de ma race avait donné le jour à une Église Nouvelle dont la majorité des disciples allait pouvoir me haïr au nom de leur gentillesse." (p. 31)

"[Max Jacob] me rendit d'abord le signalé service de m'encourager à écrire un livre, que je n'ai jamais publié, mais qui me fit beaucoup de bien à écrire. (C'est extraordinaire comme cela vous vide de vos humeurs, la composition d'un roman ! On y sue ses amertumes exactement comme on transpire ses acidités en faisant de la culture physique. C'est sans doute pour cela que tout le monde écrit de nos jours : par hygiène, notre époque étant la plus hygiénique que notre civilisation ait connue ; mais les livres étant écrits, il est recommandé de ne pas les publier, car toute publication engendre des humeurs nouvelles)." (p. 149)

"Je n'ai eu que quatre maîtresses depuis que j'ai l'âge de virilité ; c'est peu en regard des innombrables garçons avec lesquels j'ai fait l'amour, et pour dire vrai, je le regrette. Je sens constamment tout ce qui me manque, à vivre sans femmes, et qu'une connaissance extrême, corporelle de l'humanité ne s'acquiert qu'auprès d'elles." (p. 164)

"...si on n'appelle pas bonheur une niaise image où le confort dispute la timbale à la sensiblerie." (p. 177)

"Ce que j'aimais tant dans l'alcool, c'était le brouillard qu'il faisait monter entre la conscience et soi, grâce auquel on se dissimulait à soi-même. Et ce que je détestais c'était le besoin de boire à heure fixe. Je me saoulais trop souvent pour oublier que je ne pouvais pas ne pas me saouler." (p. 193)

Sur les États-Unis, et notamment les cercles cultivés, ou se voulant tels, parmi lesquels M. Sachs a fait une tournée de conférences durant les années 20 :

"On sentait qu'il y avait dans ce pays comme un crime de réfléchir, qu'on oubliait avec beaucoup d'alcool ; et, trait assez curieux et que nous comprenons mal ici : ces excentriques se ressemblent ; dès qu'une petite originalité les a fait sortir du milieu dans lequel ils sont nés (originalité qui consiste en somme à aimer les arts plutôt que les affaires), ils adoptent ce qu'on pourrait appeler, à défaut de mieux, une originalité collective, font groupe pour être pareils et s'habillent « pas comme tout le monde » de la même façon. Il n'est rien au demeurant d'aussi irritant que cette façon d'être élus nombreux, ni d'aussi ridicule, mais j'ai sans doute mauvaise grâce à trouver des défauts à des personnes dont j'ai partagé la vie. (...)

Ce qu'on buvait aux États-Unis, pendant la prohibition, est inimaginable, il n'était même pas choquant de voir dans les meilleurs salons des hommes et des femmes ivres morts : cela ne s'appelait plus se tenir mal, mais braver une loi inique. On avait condamné l'alcool qui détruisait la santé du peuple : la condamnation risquait de détruire celle des classes moyennes." (p. 227-228, je me suis permis deux corrections de ponctuation.)

Cette originalité collective étant une réminiscence, ou une redécouverte de l'originalité banale de Baudelaire, que nous avions de notre côté nommé paradoxe de Tocqueville.

C'est tout pour cette semaine.

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samedi 28 juillet 2012

Sexe mon beau souci. (Érotique de la crise du monde moderne, II.)

batesmotel


Érotique de la crise du monde moderne, I.


"Au commencement était l'émotion", disait Céline - disait, c'est-à-dire, si j'ose dire (etc.), qu'il recourait au Verbe dont il essayait de minimiser l'importance. Révérence gardée, et sans prétendre qu'un écrivain tel que Ferdinand pouvait ne pas être conscient d'un tel paradoxe au coeur de son projet, il s'agit là d'une forme de retour en arrière. Et bien sûr, ceci écrit sans jugement de valeur, de paganisme. Mais laissons Jean Borella nous l'expliquer :

"On ne peut qu'être frappé par le fait que le fameux discours de saint Paul devant les Grecs réunis à l'Aéropage renferme certains des éléments les plus élevés de la prédication chrétienne : le Dieu qu'adorent les chrétiens et dont saint Paul vient apporter la révélation est le « Dieu inconnu », le Principe ineffable ; « en Lui, nous avons la vie, le mouvement et l'être » ; plus encore, « nous sommes de sa race » ; enfin, ce Dieu, transcendant à toute chose, on ne peut L'adorer qu'en esprit et en vérité.

Langage philosophique, adapté à un auditoire de philosophes ? Sans doute. Mais aussi parole fondatrice, qui scelle à la fois le destin du christianisme et celui de la culture grecque. Saint Paul ne vient pas seulement inviter les Grecs à la conversion ; il vient aussi et par là même apporter à Athènes la possibilité d'une revivification de la philosophie grecque, et principalement de la gnose platonicienne, en la rattachant directement à la lumière vibrante du Verbe incarné, en même temps que, par cette greffe, la lumière christique trouve la possibilité d'une formulation métaphysique universelle que ne pouvait lui offrir la tradition abrahamique. Bref, nous assistons, en ce moment solennel, à la rencontre, voulue par Dieu, entre la fleur intellectuelle du rameau occidental de la grande tradition indo-européenne, et la fleur vivifiante et salvatrice de la tradition sémitique, le Christ. Par cette rencontre - et déjà dans le Prologue de l'évangile de saint Jean [Au commencement était le verbe...] - les chrétiens sont institués non en judéo-chrétiens ou en helléno-chrétiens, mais en judéo-héllènes. Fait capital dans l'histoire culturelle de l'Europe. C'est principalement dans le christianisme, et d'abord dans la « manifestation christique », qui, étant celle du Verbe incarné, transcende aussi bien le « théorétisme » de la tradition grecque que l'« existentiélisme » de la tradition juive, que s'opère la conjonction de l'une avec l'autre [les Grecs sont trop abstraits, les Juifs trop flous, pour le dire vite. Suit ici un appel de note, je vous la reproduis ci-après.]. En le nommant Logos, saint Jean le désigne comme Vérité et contenu principiel de toute métaphysique et de toute gnose : ce Logos dépasse par conséquent la fonction proprement cosmologique que lui assigne Philon. En nommant « Logos » Celui qui « est dans le Principe », qui « est Dieu » (l'Essence divine), et tourné vers le Dieu, « pros ton Théon » (le Père), et en nous apprenant qu'Il s'est incarné en Jésus-Christ, le Fils de la promesse abrahamique, saint Jean nous fait comprendre que l'essence subjectivo-concrète du judaïsme vient de trouver son accomplissement « pour tous les hommes ».

Cette possibilité d'universalisation qu'offre l'hellénisation du message évangélique n'est pourtant pas sans risque, principalement celui d'une désacralisation de toutes ses formes d'expression. Ce risque majeur, inséparable d'une perspective qui privilégie la transcendance de l'intériorité spirituelle sur toutes ses formulations extérieures, ce risque, disons-nous, atteint aujourd'hui les formes rituelles elles-mêmes. Mais ce sont les formes intellectuelles qui s'y trouvaient naturellement les plus exposées : désacralisation de la doctrine, transformée en spéculation purement profane - ce qui rend compte, en partie, de la naissance de la philosophie moderne.

[Façon de retrouver la célèbre formule de M. Gauchet du christianisme comme « religion de la sortie de la religion ».]

On voit aussi pourquoi, dans ces conditions, la première hérésie chrétienne devait concerner la connaissance sacrée, que saint Paul appelle la gnose, et dont il dénonce déjà la falsification profanatrice. Le remède à cette déviation s'imposait de lui-même : il fallait soustraire la gnose à l'arbitraire et à l'inconscience spirituelle de la raison individuelle, et soumettre son exercice au régime de la Tradition sacrée. La connaissance sacrée n'est pas le fruit d'une pensée profane, mais la méditation d'un dépôt qui remonte au Christ." (Lumières de la théologie mystique, L'Age d'Homme, 2002, pp. 32-34.)

Avant quelques éclaircissements, non pas sur ce texte, qui s'en passe très bien, mais sur ce que j'ai en tête en vous le soumettant, voici la note à laquelle j'ai fait allusion :

"L'hellénisation du judaïsme est relativement tardive et partielle. Celle de l'islam, moins tardive, est plus partielle encore et n'a jamais touché le Coran dont le texte demeure purement sémitique, alors que la version grecque de la Bible, dite des Septante, fut révérée dans la diaspora, et même peut-être en Palestine, preque à l'égal de la version hébraïque - du moins avant la réaction « judaïsante » et anti-chrétienne des deux premiers siècles ap. J.-C. Au contraire, le message chrétien nous est le plus anciennement transmis dans la langue grecque de l'époque, la koïnê, qui, rappelons-le, servait d'idiome véhiculaire dans tout le Bassin méditerranéen : Plotin, à Rome, enseignait en grec. On sait qu'il a existé une version sémitique de l'évangile de S. Matthieu. Pour les autres évangiles, après les travaux du P. Carmignac et de Claude Tresmontant, la chose nous paraît hautement probable, voire certaine. Reste que les plus anciens manuscrits sont écrits en grec, dans une langue teintée d'aramaïsmes, populaire sans aucun doute, mais simple et belle, et très maîtrisée. Compte tenu de toutes ces données, il nous semble que les tentatives visant à « restaurer » un « judéo-christianisme » sont incompatibles avec la catholicité, c'est-à-dire l'universalité essentielle du message du Christ.


psycho0336

People always mean well...


Comme le dit Soeur Jeanne d'Arc : « L'Évangile invite à la traduction » ; il a d'ailleurs été traduit, dès le début, dans toutes les langues méditerranéennes. C'est pourquoi, s'il y a des langues liturgiques dans le christianisme, il n'y a pas de langue sacrée, tel l'hébreu pour les Juifs ou l'arabe pour l'islam : la seule langue divine, c'est le Christ Lui-même, Logos incarné, source et modèle de toutes les langues humaines." (Ici comme dans le texte principal, je me suis livré à de très légères coupures dans les références données par l'auteur.)


- J'arrêterais bien là pour aujourd'hui, mais, dans la mesure où on m'a encore dit récemment que mon blog était intéressant mais incompréhensible, je vais faire un petit effort de « garniture ». Il s'agit d'abord, ainsi que j'en énonçais récemment le projet, d'utiliser, petit à petit, les textes de Jean Borella afin d'essayer d'approcher cette zone « mystique », pour parler comme Musil, que l'on sait ne pouvoir atteindre par les mots mais que rien n'interdit d'essayer de verbaliser autant que faire se peut. Attendez-vous donc à bouffer du Borella dans les semaines à venir.

Dans cette optique, une première approche de la notion de Verbe pouvait paraître opportune. Chacun aura d'ailleurs peut-être remarqué, selon ses préoccupations propres, que ce texte permettait de retrouver des thèmes et des auteurs souvent évoqués ici : Chesterton et le dogme, Abellio et la Gnose, les rapports du judaïsme et du christianisme, Paul et Jean, et même notre ami Nabsoral. - Je ne vais pas non plus tout expliquer ou tenter de tout expliquer, comme le dit justement A. Soral non sans un brin de démagogie, si vous êtes ici c'est déjà que vous n'êtes pas complètement stupides.

- Quoi qu'il m'arrive de constater que certains débarquent à mon comptoir à partir de recherches Google que je ne répèterai pas, mais qui tournent parfois autour de sévices extrêmes subies par des femmes de la confession d'Abraham... Cette salace incise me permettant, pour en finir par une pirouette avec cet esprit scolaire, de ne pas vous dire aujourd'hui pourquoi j'ai tenu à inclure ce thème dans la série "Érotique de la crise du monde moderne". Patience, comme le dit le (biblique ?) proverbe, plus les préliminaires sont longs...


psycho

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mardi 29 mai 2012

Tout et son contraire. (Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », II ter.)

femmefataleheist


Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », I.

Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », II.

Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », II bis.

Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », III.



Dans un ouvrage dont j'ai pour l'instant peine à comprendre le sens général, Le mythe du sang. Exposé critique des théories racistes (1942, édité en France par les Éditions de l'Homme libre, 1999), de Julius Evola, on peut lire ces lignes, consacrées à un philosophe allemand dont j'ignorais tout, Friedrich Lange, auteur notamment du Germanisme pur :

"Sang et honneur constituent le mot d'ordre du racisme aryen. En 1894, Lange fonda la Deutschbund, association aux couleurs typiquement pangermanistes. Dans un tel milieu, le concept romantique d'« esprit des peuples » reprend vie, appliqué cette fois à la nation allemande. On en fait un prémisse au devoir de sélection d'une race pure et, comme tel, ayant conscience de sa supériorité et de l'impulsion à se porter en avant, à s'étendre, à assumer l'initiative de l'attaque dans le but d'imposer sa volonté aux adversaires de la race au courage et à l'intelligence inférieurs. Dans cette réintégration, l'élément militaire prussien - considéré par Lange comme la moelle de la culture allemande - aurait dû constituer le noyau central et assumer la part directrice. « Nous avons le devoir de fortifier consciemment ce que nous avons sauvé, par chance, de l'influence chrétienne et ce vers quoi une impulsion innée pousse chacun de nous : la valeur guerrière. » Déjà au mythe de la paix universelle vient s'opposer l'accusation de judaïsme : « Un peuple parasite comme le peuple juif est conduit par ses instincts ambitieux et cupides à travailler pour la paix éternelle, puisque dans un tel régime il ne rencontrerait plus aucun obstacle à l'oeuvre de désagrégation qu'il encourage dans le corps vivant des nations. » Lange, en rappelant le mot de Moltke - « La paix éternelle pour l'humanité n'est qu'un rêve, et ce n'est même pas un beau rêve » - scelle ainsi le mythe de l'impérialisme agressif de la race supérieure." (pp. 51-52)

Passons sur les évidentes maladresses de la traduction - d'autant que l'« Homme libre » qui dirige les éditions du même nom passe pour assez violent et que je n'ai aucune envie de me faire arranger le portrait ;

passons, déjà un peu moins vite, sur cet amusant paradoxe de nombre de théoriciens évoqués par Evola, qui ne voient aucune contradiction à louer le « courage », la « vaillance », etc., des Aryens et à dresser dans le même temps un portrait des races « passives », « soumises », « féminines », etc., tel que l'on se demande bien où est le mérite des Aryens à coloniser des proies aussi faciles. A vaincre sans péril...

C'est d'ailleurs ce qui fait de l'antisémitisme un problème particulier dans ce genre de visions du monde : contrairement au Nègre brutal et arriéré, le Juif offre l'« avantage » d'être à la fois fort et faible. On retrouvera ça quelques années plus tard chez Rebatet, ce balancement parfois dialectique, parfois purement schizophrène, entre la force et la faiblesses juives. Ceci sans mentionner les ambiguïtés de M. Adolf Hitler à leur endroit, M. Hitler qui alla paraît-il jusqu'à dire qu'« il n'y avait pas place sur terre pour deux peuples élus », je cite de mémoire, ce qui est tout de même une forme d'hommage.

- Et c'est ce qui fait que l'on peut les accuser de tout, et que cela m'a personnellement fait sourire de voir ce M. Lange reprocher aux Juifs le contraire de ce que beaucoup leur reprochaient ou leur reprochent. Un jour ils sont responsables de la paix, un jour de la guerre - sans doute sont-ils aussi responsables du réchauffement de la planète et des mythes sur le réchauffement de la planète, tant qu'on y est.

Je ne veux pas donner trop de poids à une phrase d'un auteur qui m'était il y a deux jours inconnu, citée qui est plus sans trop d'indications de contexte par un autre auteur, dans une édition pas toujours très soignée (aïe, la mandale approche...) ; je ne cherche pas non plus à nier qu'il existe des Juifs sionistes qui ont une très forte capacité de nuisance. Je serais, enfin, le premier à souhaiter croiser moins de Juifs dans certains parages de mon chemin théorique - à le souhaiter pour les Juifs en général s'entend, pas pour Bibi, qui n'en peut mais et s'y intéresse comme à sa première branlette.

Ceci étant dit, pour être clair, si je ne suis pas ici en train d'attaquer Alain Soral, c'est tout de même lui et ce qu'il incarne que je vise : une certaine forme de recherche du responsable, du coupable (quel abîme de réflexion, cette défense...), qui peut finir par éliminer ou vouloir éliminer ce que Dumont appelait le résidu, c'est-à-dire ce qui dans la réalité ne colle pas avec l'idéologie. (L'idéologie chez Dumont est une façon de voir le monde, une organisation du monde, c'est très noble - mais ça ne peut pas couvrir toute la réalité : on aurait, sinon, trouvé la bonne idéologie depuis un bail, et tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Ici comme ailleurs, le bon romancier est souvent plus averti que l'intellectuel.)

On peut aussi le formuler ainsi : nous sommes tous trop coupables pour que certains, Juifs, Français dits de souche, Américains, Teutons, etc., le soient vraiment beaucoup plus que d'autres. Tous dans la même merde, tous dans la même galère, péché originel pour tous (qu'un Lange soit antichrétien est des plus logiques) : une certaine forme de dépit, je n'ai pas dit mépris, quant à ce que ce cher Baudelaire appelait la « détestable humanité » a au moins l'avantage de préserver de quelques formes d'illusions. Je fais ici du Muray et je l'assume : si paradis perdu il y a (eu), c'était avant l'humanité, cela ne nous concerne pas.

J'ai dû évoquer ça il y a quelques années : dans le Cahier de l'Herne Céline coordonné par l'adorable de Roux, d'aucuns (Pol Vandromme, si ma mémoire ne me joue pas des tours) ont cherché à défendre l'auteur de Bagatelles pour un massacre en suggérant que le mot Juif n'y était qu'une métaphore du Mal : l'intuition n'est pas idiote, il s'en faut, mais la défense ne tient pas, Ferdinand visait vraiment les Juifs. Si, ceci posé, on reprend ce genre de raisonnement, il est possible d'écrire que lorsque l'on cherche un Juif, on ne peut que le trouver : si on cherche un responsable au Mal, on va en trouver un. Et, en régime démocratique, cette impureté du Juif, qui est à la fois comme les autres et pas comme les autres, en fait une cible privilégiée - d'où que, dans les mêmes milieux pangermanistes, à quelques années d'intervalle, on ait pu lui reprocher d'être aussi bien un fauteur de paix qu'un fauteur de guerre, ceci avec les mêmes prémisses.

Yahvé sait que cela ne les (une bonne partie d'entre eux) empêche pas de jouer sur les deux tableaux, d'être plus démocrates pour les autres que pour eux vis-à-vis des autres, que cela ne les (certains d'entre eux) empêche pas d'être d'autant mieux bourreaux qu'ils se présentent comme victimes, mais ce n'est pas le fond du problème. - Le fond du problème, c'est l'humanité, pas le youtre. Et d'un côté, cela rend le dit problème moins facile à résoudre, mais d'un autre côté, c'est tant mieux : comme toute femme fatale, cette salope d'humanité est préférable « détestable » que sans problèmes, juif ou autre.


femmefatale

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vendredi 23 mars 2012

Rêve d'amour.

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Suite aux réflexions en cours relatives au désir d'Apocalypse qu'il me semble découvrir chez mes contemporains, je tombe, toujours chez Chesterton, sur un passage consacré à la fin du paganisme, dans lequel le génial catholique francophile anglais exprime l'idée qu'à partir d'un certain stade l'homme païen sent que sa religion n'est qu'artifice - ou n'est plus qu'artifice :

"La religion rustique qui faisait le bonheur de la vie des champs avait trahi son intime faiblesse, au fur et à mesure que la société se faisait plus complexe : elle s'était contentée d'apparences, et l'être lui faisait défaut. Le monde avait passé sa jeunesse à se griser de fables et à s'amouracher d'images ; il avait fait la fête sans souci du lendemain. (...) Je ne crois pas... que la mythologie commence par l'érotisme, mais je suis persuadé qu'elle doit en finir par là ; de fait, c'est ce qui arriva, et plus la poésie devint luxurieuse, plus la luxure devint fangeuse. Vice grec, vices orientaux [?], vieux démons sémites [?], tous les maléfices et toutes les perversions s'abattirent sur l'imagination romaine comme des mouches sur un fumier.

On se lasse de tout, surtout de « faire semblant », et l'heure vient immanquablement où l'enfant en a assez de jouer au voleur et au sauvage, et se met à tourmenter le chat (...). Cette satiété produit dans tous les paradis artificiels le même résultat, qui consiste à doubler la dose. L'homme cherche des péchés nouveaux et d'inédites obscénités, il s'abandonne aux plus sales pratiques et aux pires folies des superstitions orientales (...). Le somnambule cherche le réveil dans le cauchemar." (L'homme éternel, 1925, Plon, coll. "Le roseau d'or", 1927, pp. 287-89)

C'est évidemment à cette dernière phrase que je voulais en venir. Je ne développe pas plus avant, puisque j'ai justement écrit récemment ce que j'avais à écrire sur le sujet.

Tout au plus ajouterai-je qu'il m'arrive de penser qu'après tout vivre une période de décadence n'est peut-être pas si terrible que ça. "Nous aurons eu la mauvaise partie..." : certes, à tout prendre mieux vaut vivre dans une époque faste que de sentir le sol se fendre sous nos pas un peu plus rapidement chaque jour, comme c'est le cas en ce moment. Mais être témoin de la disparition en cours de « l'homme de gauche », par exemple, c'est un luxe... Plus généralement, se sentir contemporain d'un moment où l'humanité risque de tester ses potentialités à se massacrer, ce n'est peut-être pas bandant, mais on se dit que ça risque d'être instructif. L'enfer, c'est pour bientôt, on va voir à quoi ça ressemble - en sachant bien que l'on ne peut y rester simple témoin.

J'espère que vous comprenez que cet état d'esprit n'est pas le même que celui, « kojévien », que je critiquais dans ma dernière chronique de l'Apocalypse à venir. Je ne souhaite rien, et ne me découvre certes pas le goût du sang. En revanche, oui, j'ai une certaine impatience : si tout doit disparaître, que ce soit pour bientôt, je n'ai pas envie de passer les dix ou vingt prochaines années dans cette atmosphère mollassonne et « somnambule », comme dit Chesterton, pour être un vieux con apeuré au moment où ça s'écroulera vraiment.

Bon, ceci dit, mon frère se marie en grande pompe ce week-end, ce qui signifie, d'une part que j'ai plein de choses à faire et dois vous laisser, d'autre part et surtout que la vie pendant ce temps continue, ce qui j'imagine n'est pas plus mal.


"Alors les nations craindront le nom de Iahvé
et tous les rois de la terre ta gloire ;
quand Iahvé rebâtira Sion,
qu'il y apparaîtra dans sa gloire,
il se tournera vers la prière des dépouillés,
il ne méprisera pas leur prière.

Que cela soit écrit pour la génération future
et que peuple régénéré célèbre Iah !"

(Psaume CII)

Shalom !

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jeudi 1 mars 2012

"Qu'on me donne l'envie..."

"Faut qu' ça saigne
Faut qu' les gens ayent à bouffer
Faut qu' les gros puissent se goinfrer
Faut qu' les petits puissent engraisser
Faut qu' ça saigne
Faut qu' les mandataires aux Halles
Puissent s'en fourer plein la dalle…"

(Les joyeux bouchers.)

"Cornegidouille ! Nous n'aurons point tout démoli si nous ne démolissons même les ruines ! Or je n'y vois d'autre moyen que d'en édifier de beaux édifices bien ordonnés."

(Ubu enchaîné.)


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"Statu quo impossible, alternative impensable : tel pourrait se résumer l'état d'esprit qui prévalait dans l'Europe de 1914. Trop de tensions accumulées, trop d'oppositions à l'oeuvre, entre les États, entre les classes, trop de changements en cours, dans l'économie, dans la géographie, dans les moeurs, pour que les choses puissent continuer sur leur lancée et conserver longtemps encore leur physionomie familière dont on sentait bien, au regard de cet abîme potentiel du futur, qu'elle s'était au total maintenue, en dépit des bouleversements phénoménaux amenés par le siècle de l'histoire et de l'industrie. Jetant un regard en arrière, Péguy pouvait constater, sans grand risque d'être démenti : « Le monde a plus changé au cours des trente ans qui viennent de s'écouler qu'au cours des deux millénaires depuis le Christ. [L'Argent, 1913] » Ce n'était encore rien par rapport à ce que laissait pressentir le moindre regard vers l'avant. Impossible, en même temps, d'imaginer ce qui pouvait sortir de ce chaudron en ébullition. Autre chose, mais quoi ? Comment se représenter l'irreprésentable, c'est-à-dire une rupture avec le présent telle qu'on ne puisse lui attribuer de contenu défini ? Même la perspective eschatologique du Grand Soir pâlit d'apparaître encore trop déterminée. L'attente grandit, tandis que la capacité de prédiction recule. Entre un passé dont l'appui se dérobe et un avenir gros d'un insaisissable renouvellement du monde, l'histoire semble en suspens.

Il n'est pas exclu que cette expectative fébrile ait joué un rôle dans le déclenchement du conflit. Les conditions étaient réunies, avec le face-à-face explosif des deux systèmes d'alliances. On a décrit cent fois le noeud fatal qui s'était formé entre le désir de revanche français, les aspirations allemandes à la « politique mondiale », la machine aveugle de l'expansionnisme russe, la vulnérabilité agressive du conglomérat austro-hongrois et le refus britannique de toute hégémonie continentale, comme de toute remise en question de sa suprématie navale. Il n'empêche que ce réseau serré de contraintes eût pu fonctionner comme un corset, destiné, au final, à contenir et à neutraliser les rivalités et les passions guerrières qu'il exacerbait par ailleurs. C'est ce qu'escomptaient quelques observateurs parmi les plus avertis [par qui, demanderait Coluche], sur la foi de la manière dont les crises répétées qui avaient secoué ce fragile équilibre s'étaient chaque fois apaisées. La légèreté des gouvernants, leur myopie devant les suites de leurs actes, l'impéritie des diplomates, l'engrenage des plans de mobilisation, la méconnaissance générale de ce qu'allait réellement être cette guerre préparée de si longue main ne suffisent pas à expliquer le dérapage de l'été 1914. Il a fallu autre chose pour précipiter la soustraction des événements au contrôle d'un mécanisme qui avait, en somme, fait ses preuves. Il a fallu l'intervention d'un facteur subjectif, d'autant plus mystérieux que manifestement partagé. Quelque chose entre l'envie d'en finir avec une attente insupportable, le recours à une épreuve décisive en forme d'ordalie et l'appel de l'abîme. L'inconscience n'est pas exclusive d'une obscure fascination pour ce qu'on ne veut pas voir, d'une attraction magnétique pour ce qu'on redoute de découvrir de l'autre côté." (M. Gauchet, A l'épreuve des totalitarismes, pp.7-8 - il s'agit de l'incipit et des premiers paragraphes du livre.)

Quand un auteur pour lequel vous avez une certaine estime écrit quelque chose que vous avez déjà pensé et à plusieurs reprises exprimé (voici le lien le plus ancien sur ce thème), vous avez tendance à être d'accord avec lui… quitte d'ailleurs à extrapoler un peu : j'ai en tout cas été sensible aux échos contemporains de cette présentation de l'Europe de 1914 avant son Holocauste.

"Le sang n'a pas coulé, il ne s'est donc rien passé.", tel fut paraît-il le « résumé » de Mai 68 par Kojève. En 1914 comme maintenant, plus encore maintenant, on a le sentiment que ce qu'on appellera faute de mieux « les gens » se comportent comme s'ils souscrivaient à cette phrase. Que l'on peut bien sûr retourner : pour qu'il se passe quelque chose, il faut que le sang coule. Faut qu'ça saigne… Notre ami Homo Occidentalus est en train de réussir cette prouesse étonnante qui consiste à s'enculer soi-même par tous les trous : il a fait semblant que des guerres ne soient pas de vraies guerres (l'OTAN contre la Serbie), qu'il n'y avait que les autres, les salauds, qui faisaient de vraies guerres, ça a encore marché récemment en Libye, en attendant de voir ce qui se passe pour la Syrie… et il entre en même temps dans une autre logique, au contraire eschatologique, sacrificielle et masochiste, celle que l'on voit à l'oeuvre au sujet de l'Iran, une sorte de logique du pire et de la catastrophe, de la catastrophe inouïe qui seule redonnerait un peu de « réalité » au monde qui nous entoure. Pour utiliser la formule de Lacan selon laquelle "le réel, c'est l'impossible", on dira ici qu'il faut passer (ou qu'il semble qu'il faille passer) par l'impossible pour retrouver un peu de réel.

Ces choses sont toujours un peu compliquées. Le pékin moyen n'est pas un va-t-en-guerre, il a d'autres chats à fouetter que l'Iran et n'en souhaite certes pas la destruction ; pourtant je crois que les manoeuvres atlantistes, sionistes, « impériales », etc., ne pourraient tout simplement pas se produire si elles ne répondaient pas quelque part à un désir assez communément partagé de simplification des choses, "l'envie d'en finir avec une attente insupportable", joints à une conscience que si on saute ce pas on ne pourra pas revenir en arrière, et que donc, je me répète, le réel va revenir…

Ce pourquoi, soit dit en passant, si les avertissements et craintes d'Alain Soral concernant l'advenue possible d'une situation de combat binaire entre « eux » et « nous », d'une situation où l'on sera sommé de choisir son camp, ont leur pertinence, peut-être ont-elles tendance à méconnaître ce fond, ce fond de sauce, si j'ose dire, ce désir de clarifier enfin un peu les choses - et de les clarifier façon Kojève

Soit dit en passant bis, il n'est pas tout fait inintéressant de constater qu'en ce point nous pourrions aller dans deux directions opposées. Marcher aux côtés d'Alain Soral et du modèle du juif talmudique, sans pitié, qui d'une part utilise ce qu'on peut appeler les composantes archaïques du désir de violence (régler les problèmes par le sang ; avoir besoin d'un ennemi pour souder la communauté, etc.) pour asseoir sa propre domination ; et qui, d'autre part, est lui-même profondément imprégné de ce modèle violent et vengeur - par opposition (je rappelle que je ne fais ici que suivre les propos du président d'E&R dans ses vidéos des derniers mois) aux capacités chrétiennes de pardon. - A l'opposé, on peut prendre le chemin d'un René Girard, assimiler ces idées de violence et de vengeance à l'humanité pré-chrétienne en général, et considérer que c'est avec l'Ancien Testament, non certes d'une façon linéaire, que se met petit à petit en place un autre modèle, que le juif nommé Jésus viendra finalement incarner.

Peut-être d'ailleurs ai-je ici le tort de trop souscrire à la caricature qu'il arrive à Alain Soral de donner de lui-même sur ce thème, peut-être peut-on plutôt, ainsi que l'écrivait récemment Laurent James dans la lignée de Céline, M.-É. Nabe et, donc, A. Soral lui-même en certaines occurrences, s'interroger sur le rapport compliqué et fluctuant des Juifs au judaïsme et à la façon dont celui-ci s'est construit au fil du temps, pour déboucher quand même sur une autre religion...

Bref ! C'est toujours la même chose : d'un côté on a l'impression que l'on peut très bien traiter tous ces problèmes - que l'on peut résumer, pour bien centrer notre sujet du jour, par la question : quel réel y a-t-il en dehors de la violence ? - sans devoir se retrouver dans les questions empoisonnées de judaïsme et d'antisémitisme ; d'un autre côté on n'a pas fait trois pas dans la description qu'Israël se pointe, et que c'est reparti pour un tour… Il n'y a rien à faire, on peut retourner le problème dans tous les sens, les Juifs ne sont pas comme les autres - en partie d'ailleurs parce qu'ils sont comme les autres ! Question juive…

A ce sujet, dans une interview récente (commentée ici par le maître), Emmanuel Todd glisse, en évoquant les rapports ambigus des Français à l'Allemagne : "De même que l'antisémitisme et le philosémitisme constituent deux versions d'un excès d'intérêt, pathologique, pour la question juive…" - Quand un auteur pour lequel vous avez une certaine estime écrit quelque chose que vous avez déjà pensé et à plusieurs reprises exprimé … E. Todd confirme d'ailleurs ici l'existence de cette « question ».

Que je n'aborderai pas plus avant ! Résumons-nous. En utilisant les échos par rapport à l'actualité la plus brûlante du diagnostic général de Marcel Gauchet sur l'état d'esprit des Européens avant la Grande guerre, j'ai suggéré que dans nos rapports compliqués avec l'Apocalypse à venir on retrouvait d'une part un désir du pire, d'autre part des idées et comportements que l'on qualifiera faute de mieux d'« archaïques », comme si finalement « les gens » étaient au fond d'accord avec l'idée de Kojève qu'il faut que le sang coule pour qu'il se passe quelque chose.

C'est une idée fausse et quelque peu naïve, mais dont la part de vérité est indéniable. Quitte à tomber, dans ce qu'un commentateur appelait récemment des "réflexions souvent très amples dans la critique verbale mais sans la moindre conclusion pratique", j'essaierai une prochaine fois, de trouver d'autres explications et interprétations à la crise, à l'aide notamment du bon vieux précepte : "La réalité objective n'est pas de nature matérielle" (sur lequel vous trouverez des éclaircissements ici et ). Précepte dont le caractère abstrait ne doit certes pas masquer le potentiel à la fois explicatif et érotique, cela en partie parce que ceci. A bientôt - juste avant la nuit...


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P.S. E&R publie ce texte sur l'Islande qui, du fait de ma connaissance « par alliance » du pays, me semble je l'avoue, plein de fantasmes. Si l'« alliance » en question fait un petit effort et me donne les arguments précis pour le prouver, je transmettrai, à vous comme à l'auteur de ce texte.

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jeudi 8 décembre 2011

Ciorana.

Un peu de Cioran, pour nous changer de la fesse (nous y reviendrons !).

"Pour le bien général, il vaut mille fois mieux s'occuper de soi-même que des choses qui regardent les autres." (Ce qui nous ramène à la fesse... et que les citations qui suivent vont presque toutes contredire !)


Mme de Staël écrit au sujet de Mirabeau : "Cet homme, qui brava souvent l'opinion publique, mais soutint toujours l'opinion générale." Cioran ajoute : "Cela s'applique à Sartre tout spécialement."

"Il y a quelque chose de pire que l'antisémitisme : c'est l'anti-antisémitisme." Ceci est écrit en 1965… C'est d'ailleurs peut-être une phrase à prendre très au sérieux.

(Oui : s'il y a des Juifs (et il y en a !), il est inévitable qu'il y ait de l'antisémitisme. Vouloir le supprimer, d'une part est impossible (exactement au même titre que des gens n'aiment pas les Anglais, les Français, les Arabes..., exactement au même titre que d'autres aiment les Anglais, les Français, les Arabes, et, donc, les Juifs (Heil Fassbinder !), d'autre part revient à donner trop de pouvoir aux Juifs en question. Après, bon, quand c'est l'antisémite qui a trop de pouvoir...)

"Nietzsche me fatigue. Ma lassitude va parfois jusqu'au dégoût. On ne peut accepter un penseur dont l'idéal se se place aux antipodes de ce qu'il était. Il y a quelque chose d'écoeurant chez le faible qui prône la vigueur, chez le faible sans pitié. Tout cela est bon pour les adolescents."

"Je viens de lire sur la « maladie de l'angoisse » un article de René Guénon, empreint du plus intransigeant dogmatisme. Est-il possible d'écrire avec tant d'assurance et avec un orgueil d'autant plus condamnable qu'on fait profession d'impersonnalité, qu'on dénonce avec vigueur et à chaque fois le moi ?

Il y eut en France, dans la première moitié du siècle, trois esprits intraitables, aussi différents que possible, mais qui, au nom de l'Intelligence, se sont révélés d'un fanatisme outrancier : Maurras, Benda, Guénon. Trois maniaques de l'Intelligence."

"Je suis sûr que la « civilisation » doit disparaître, mais ne vois pas par quoi on pourrait la remplacer."

"Les Français ont tous les défauts, sauf un : ils ne sont pas obséquieux. Ils l'ont assez démontré pendant l'Occupation ; je n'en ai vu aucun qui, dans la rue ou ailleurs, se soit aplati devant l'occupant ou qui ait pris un air servile (la Collaboration est tout autre chose ; les collaborateurs se sont vendus : cela est différent). C'est là où les Français ont une nette supériorité sur les Allemands, lesquels, dès qu'ils sont battus, deviennent rampants. Mais même en dehors de la défaite, ils sont toujours à plat ventre devant un supérieur hiérarchique : leur obéissance est à base de lâcheté civile et non de consentement à l'ordre."

- passons sur ce que Cioran dit des Allemands : son témoignage sur l'Occupation est intéressant (quand bien même on contesterait son diagnostic sur les collaborateurs), en ce que c'est un témoignage spontané, noté par l'auteur pour lui-même, en ce que, de plus, cet auteur ne se prive pas de critiquer les Français quand l'occasion s'offre à lui. Cela ne suffit pas à en faire une vérité établie, mais invite à ne pas uniquement retenir de cette période ce que le regretté (par moi, en tout cas) Paul Yonnet appelait la « mythologie noire » de l'Occupation.

"Comme je disais à un collabo que les Juifs avaient été les agents les plus efficaces de la culture allemande, il m'a répondu : « Les Allemands ont détruit leur plus grand capital. »"

(J'écrivais quelque chose de proche il y a six ans... J'étais déjà plus intéressé (obsédé ?) par les Juifs que je ne voulais l'admettre !)

"Les Juifs ne sont pas un peuple, mais une destinée."

(Ceci expliquant en partie cela...)



"J'ai hérité d'un corps dont je ne sais plus que faire. Ah ! ces parents qui ne surent s'abstenir."



"Beau temps ; une multitude considérable. Fourmilière démente, insensée. Vivement le Jugement dernier !"

- C'est pour bientôt, Emil, c'est pour bientôt !



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Profitons des derniers moments...

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samedi 18 juin 2011

Trop long pour un tweet (bis).

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On veut twitter, et on s'aperçoit qu'il manque juste quelques caractères pour s'exprimer sans trop d'approximation. Retour au comptoir donc, ce qui n'est après tout peut-être pas plus mal. J'essayais cette formule :

Qu'Alain Soral soit antisémite, comme je le crois, ne dit finalement rien, en bien ou mal, sur les Juifs. Cela ne les empêche même pas d'être cons, par exemple.

Que je sois à titre personnel betteravophobe ne change rien au goût (en l'occurrence parfaitement dégueulasse) des betteraves en salade. Ce qu'Alain Soral éprouve pour les Juifs - ou "les Juifs", si l'on veut - ne change rien à ce qu'ils sont, pour autant que l'on peut dire qu'ils sont quelque chose, une fois que l'on a dit qu'ils étaient juifs.

- Oui, cette accusation, que je vais détailler, contre Alain Soral me brûlait la plume depuis un certain temps, plus précisément depuis la lecture de Contre l'Empire, et je cherchais la façon la plus adéquate de la formuler. C'est en trouvant ce fil que j'ai pu écrire sans plus me poser des questions les mots "Alain Soral antisémite" : il fallait pouvoir le dire sans avoir l'impression, même à ma bien modeste échelle, de lui donner le coup de pied de l'âne. Pour être très simple : qu'Alain Soral soit antisémite n'empêche pas BHL d'être un enculé. Et la nuisance de BHL est certainement plus dommageable pour nous que l'antisémitisme d'Alain Soral. Précisons tout cela.

Après ma lecture de Comprendre l'Empire, j'avais commencé à écrire un texte sur ce sujet, en voici un extrait :

"Comme j'ai essayé de le montrer à partir du cas d'un antisémite revendiqué, ce cher Lucien Rebatet, l'antisémitisme n'est pas, contrairement à l'opinion répandue, en tout cas n'est pas fondamentalement, une histoire de « plus » et de « moins », une histoire de « ligne jaune franchie », de « basculement ». Avant l'antisémitisme, avant le philosémitisme, la différence se fait entre ceux qui pensent aux Juifs et ceux qui n'y pensent pas, ceux pour qui il y a une « question juive » et ceux pour qui elle ne se pose pas. J'ai été jusque vers ma trentième année parmi les seconds, je m'inclus maintenant, non d'ailleurs sans réserves, dans les premiers.

Et donc, c'était l'idée directrice de ce long texte sur Rebatet, à partir du moment où vous valorisez l'existence des Juifs, où vous considérez qu'à certains égards - qu'il vous appartient de préciser : culturels, ethniques, sociaux, religieux, économiques, etc. - ils sont différents des autres, vous entrez dans le domaine de l'antisémitisme et du philosémitisme, en ce sens qu'il n'y a pas de valorisation uniquement positive ou uniquement négative. Vous les trouvez intelligents, cela ouvre la porte à l'idée qu'ils sont rusés ; inversement, le fanatisme impulsif qu'un Rebatet leur reproche peut être vu comme un caractère passionné et dynamique.

Il doit bien être clair que dans mon esprit ces distinctions ne visent pas à renvoyer dos à dos tous les antisémites et tous les philosémites. On ne peut certes pas assimiler quelqu'un qui s'intéresse à l'histoire et à la culture juives dans son temps libre et notre ami Rebatet, complice volontaire et parfois un peu stupide de Hitler. Il s'agit d'essayer de clarifier les présupposés logiques et pour partie inconscients de ces discours sur la « question juive ». Mais il est vrai qu'il n'a jamais été question à ce comptoir de faire de l'antisémitisme un péché capital ou mortel. Je crois à l'élection du peuple juif - en partie d'ailleurs parce que le peuple juif y croit et agit d'une certaine manière parce qu'il y croit -, mais cette élection ne me semble pas aller jusqu'à conférer un caractère sacré aux critiques à l'encontre de ce peuple.

Ce pourquoi d'ailleurs je n'ai aucun problème à séparer le bon grain de l'ivraie dans une pensée sans trop me soucier que son auteur soit ou non antisémite - mais sans pour autant l'oublier. J'aime et vénère Céline et Rebatet ni parce qu'ils sont antisémites ni en faisant semblant qu'ils ne le sont pas, ni même malgré le fait qu'ils le sont, mais en tenant compte de ce qu'ils ne seraient pas eux-mêmes sans ça. Les deux étendards est un grand roman, qui, pour le coup, n'a rien d'antisémite, mais il n'aurait certainement pas la même force si l'auteur n'était pas passé plusieurs années par le journalisme politique tel qu'il le concevait."

Etc... Ici comme ailleurs, je sens que ça ne fonctionne pas lorsque j'ai l'impression d'être sentencieux et de pontifier. J'avais donc mis en suspens la rédaction de ce texte.

Reprenons maintenant le raisonnement. Entre autres choses, l'antisémite est quelqu'un qui pense trop aux Juifs. Je l'ai compris à travers le cri du coeur d'un ami, antisémite revendiqué, qui s'est aperçu un jour qu'il ne pouvait plus lire quelque nouvelle que ce soit dans le journal sans penser à eux... Il avait au fil du temps laissé les Juifs prendre tant de place dans sa vie qu'il ne pouvait se défaire de ce prisme d'analyse. Je pense qu'il y a quelque chose de ce genre chez A. Soral, le paradoxe étant que, même si l'on savait depuis longtemps que « la question juive » se posait pour lui, c'est justement le fait que Comprendre l'Empire évite cette « question » qui lui donne une certaine teinte d'antisémitisme, c'est justement cette façon d'aborder la « question » sans l'aborder qui, pour moi, a été le signe que cette « question » commençait à prendre trop de place.

Est-ce la crainte d'un procès ou d'un nouveau passage à tabac par le Betar, Alain Soral n'évoque dans son livre le judaïsme que du bout des lèvres, par allusions et expressions plus ou moins codées (« vétéro-testamentaire », « cosmopolite »...) : on peut, même avec des réserves, comprendre sa prudence, mais elle a pour résultat, à ce qu'il m'a semblé, de faire des Juifs, ou de certains Juifs - cela reste justement flou -, des sortes de grands manipulateurs de l'histoire universelle. Comme l'expression « théorie du complot » est connotée négativement, je ne voudrais pas l'employer au sujet de Comprendre l'Empire, qui, avec son état d'esprit marxiste, donne des informations précises sur certains détenteurs - personnes ou groupes - du grand capital. Mais, dans ce qui relève d'une logique de dévoilement des intentions des « méchants » - logique assumée et qui a sa légitimité -, évoquer précisément le rôle des catholiques, celui surtout des protestants, et glisser pudiquement mais non allusions perfides sur celui des Juifs, finit par suggérer qu'au bout du compte ce sont eux qui sont derrière tout ça.

C'est cette « suggestion » qui m'a gêné à la lecture, c'est à ce moment que je me suis dit que la forme d'antisémitisme qu'il n'est pas bien difficile de diagnostiquer chez Alain Soral devenait gênante, en ce qu'elle empiétait, et pour le coup de façon non clairement assumée, sur ses raisonnements. Si l'on veut parler en termes de « ligne jaune franchie », de « basculement », c'est ici qu'il faut le faire, quand il commence à y avoir des implications à la fois logiques et politiques dans ce qui était jusque-là un aspect de la personne d'A. Soral qu'il m'était, quant à moi, à tort ou à raison, assez aisé de dissocier du reste de ses démonstrations.

Et quitte à passer pour fat, je pense qu'Alain Soral pense comme moi à ce propos. J'ignore si la « suggestion » que j'ai évoquée était voulue par lui lors de la rédaction de son livre ou s'il en a constaté la portée sinon l'existence après relecture, mais le fait est qu'un des thèmes de ses interventions ces derniers temps est justement la volonté de préciser avec plus de clarté ce rôle des Juifs et du judaïsme dans l'histoire universelle comme dans les tensions du monde contemporain - avec, comme souvent chez lui, une première salve agressive complétée et nuancée par une deuxième approche plus sereine.

Qu'en conclure (à part que c'était vraiment trop long pour un tweet...), pas grand-chose, l'histoire est en cours. On se permettra de préférer, pour résumer notre propos, qu'Alain Soral exprime ses pensées clairement, qu'elles puissent être discutées, plutôt que de tenter de ruser avec un sujet certes difficile, comme il l'avait fait dans son livre. Je n'ai pas d'autre commentaire à faire - ou de leçon à donner... - pour l'instant.

- La prochaine fois Simone Weil, juive antisémite, on n'en sort pas...



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vendredi 5 février 2010

Culture de l'excuse.

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La tragédie héréditaire du Français séfarade peut s'énoncer ainsi : il a à la fois les tares du Juif, de l'Arabe, du Français. Cela fait beaucoup pour un seul homme ! - Les épaules voutées, la graisse impudique, le rire épileptique, tout s'explique. « Enfin libre » mon cul, liberté mon cul - qui est libre seul ? pas une crapule pareille, en tout cas -, bien plutôt fantasmes et physique d'ancien dominé tout à sa jouissance d'avoir enfin un peu de pouvoir.

(Pour la suite sur ce thème du pouvoir, voir les collègues de L'Organe.)

Le pire est que l'on ne peut pas même pas être sûr que Sépharades et Arabes (en l'occurrence, Maghrébins) aient vraiment valu mieux avant la colonisation. On a peut-être juste foutu la merde dans la merde - ce qui n'est pas une excuse.


Un peu de négro pour la peine : quelque part entre Mahomet, Rabelais, don et sacrifice...





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vendredi 11 décembre 2009

Rien de nouveau sous le soleil communautariste.

Au tout début de l'Affaire, la seule, la vraie, la « Dreyfus », le Grand Rabbin de Paris, Zadoc Kahn, rendit visite au célèbre et très puissant préfet Lépine et lui tint selon l'intéressé ce langage :

"Vous savez ce qui se passe, Monsieur le Préfet ? On veut envoyer au Conseil de guerre un des nôtres. Si vous avez quelque influence sur le gouvernement, c'est le cas de le montrer. (...) Si pareille chose arrivait, vous porteriez la responsabilité de ce que je vous annonce : le pays coupé en deux, tous les juifs debout, et la guerre déchaînée entre les deux camps..."

Ces propos ont été cités par Bernanos dans sa Grande peur des bien-pensants (que je n'ai jamais lue, mea maxima culpa), je les découvre repris dans une note (p. 680) du Maurras de Pierre Boutang. Lequel ajoute aussitôt (p. 171), et je souscris à son point de vue, que le comportement du Grand Rabbin n'est pas spécialement répréhensible, s'il est convaincu de l'innocence de Dreyfus et ne voit d'autre moyen de le sauver de la condamnation que ce type de lobbying.

Pour autant, ceci est tout de même intéressant à deux points de vue (tout cela si l'on fait confiance, comme le font Bernanos et Boutang, au récit du préfet Lépine) :

- la tactique communautariste déjà bien en place : vous emmerdez un des miens, je fous le bordel dans tout le pays ;

- relativement aux récits canoniques (et même plus récents : voir la dernière biographie hagiographique de Dreyfus chez Fayard) de l'Affaire et du pauvre soldat juif miraculeusement sauvé de l'antisémitisme de l'armée, de l'Église, et de presque toute la France, on ne peut que constater que si le Grand Rabbin d'une part est reçu chez un personnage aussi important que l'était alors le Préfet de la Seine, particulièrement celui-ci, d'autre part se permettait de le menacer, c'est bien qu'il avait un pouvoir réel et en était conscient - ce que la suite de l'Affaire allait démontrer, non certes sans le soutien de goys parfois peu suspects à la base de philosémitisme - notamment Clemenceau, qui selon Boutang (p. 173) se serait assez bien vu (sur le mode de la plaisanterie) fonder un journal antisémite avec Picquart, si la place n'avait pas déjà été prise par Drumont...

Qu'en conclure, en sus de ces remarques ? Pas grand-chose pour l'heure : mettons qu'il s'agit là d'une petite pierre ajoutée à l'édifice de la vacillation, si j'ose dire, du « roman national », pour s'exprimer comme Paul Yonnet : s'il serait naïf de s'étonner de que ce que la réalité soit moins manichéenne que le mythe, il est peut-être temps de mettre à plat quelques inexactitudes, contre-vérités et mensonges qui, par la fausse image qu'ils donnent du passé, polluent la juste appréciation du présent, pauvre présent.


- Par ailleurs, un peu dans la lignée du questionnaire de M. Cinéma, je me permets de vous conseiller la vision de ce western co-réalisé par Alfred Hitchcok et Jacques Demy, The last sunset - en « français », El Perdido - de Robert Aldrich : les scènes finales évoquent un mélange de Vertigo et de Peau d'âne, c'est assez intéressant,


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- où l'on voit qu'il n'y a pas que Polanski, j'y reviendrai, qui aime les fleurs à peine écloses.

Baisez bien, mes frères, baisez bien !

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jeudi 22 octobre 2009

Vincent, François, Paul et les Juifs.

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Il y a plusieurs façons d'être philosémite, plusieurs façons d'être antisémite - plusieurs façons d'être, comme moi, les deux. Mais laissons la parole à un spécialiste :

"Je m'échappais de ces misères en m'enfermant chez moi nuit et jour avec mes documents juifs. J'en faisais un nouveau numéro spécial, Les Juifs et la France. Je plongeais voluptueusement dans l'histoire immémoriale de leurs tribulations. Je voyais mieux encore combien leur puissance chez nous était insolite et neuve. Ces soixante ou quatre-vingt années laisseraient dans le long cours des siècles de la vie française la trace d'une surprenante erreur. Pour l'expliquer un peu plus tard, pour la rendre croyable, il faudrait remonter longuement et difficilement aux causes enchevêtrées qui déterminèrent une pareille obnubilation de nos esprits, l'assouplissement d'un instinct aussi vif de notre sang.

Je quittais mes papiers et mes livres. Je repartais à travers Paris. J'y retrouvais étalés partout les signes les plus imprudents de la souveraineté juive. Les Juifs savouraient tous les délices, chair, vengeance, orgueil, pouvoir. Ils couchaient avec nos plus belles filles.


Emmanuelle+Seigner+and+Roman+Polanski


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Ils accrochaient chez eux les plus beaux tableaux de nos plus grands peintres. Ils se prélassaient dans nos plus beaux châteaux. Ils étaient mignottés, encensés, caressés. Le moindre petit seigneur de leur tribu avait dix plumitifs dans sa cour pour faire chanter ses louanges. Ils tenaient dans leurs mains nos banques, les titres de nos bourgeois, les terres et les bêtes de nos paysans. Ils agitaient à leur gré, par la presse et leurs films, les cervelles de notre peuple. Leurs journaux étaient toujours les plus lus, il n'y avait pas un cinéma qui ne leur appartînt pas. Ils possédaient leurs ministres au faîte de l'État. Du haut en bas du régime, dans toutes les entreprises, à tous les carrefours de la vie française, dans l'économique, dans le politique, dans le spirituel, ils avaient un émissaire de leur race posté, prêt à retenir la dîme, à imiter les vetos et les ordres d'Israël.


ElizabethRoudinesco


L'Église elle-même leur offrait son alliance et leur prêtait ses armes. Ils avaient toute liberté de couvrir leurs ennemis de boue et d'ordures, d'accumuler sur eux les plus mortels soupçons.


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Bientôt, ils auraient le pouvoir de le[s] bâillonner. Pour un mot qui écorcherait les oreilles, ils feraient pourchasser, juger, emprisonner, ruiner le téméraire chrétien qui l'aurait prononcé.

Mais devant les feux et l'or clinquant du Paris juif, je pensais avec une tranquille certitude à l'exode éternel et inévitable. En remontant les Champs-Élysées où ils se vautraient dans les beaux bras de leurs esclaves chrétiennes, je repassais dans ma tête toute la suite des édits implacables qui jalonnaient pour les Juifs l'histoire de France. Je voyais de Philippe le Bel à Louis XVI se dérouler ce long cours de siècles féconds où mon pays ne cessait de grandir, où il était le plus puissant du monde et où il vivait sans Juifs, où le Juif loqueteux, égaré d'aventure sur les terres du royaume, versait à l'entrée des ponts de péage la même obole que pour un cochon.

Les Juifs venaient d'atteindre la plus grande puissance qu'ils eussent jamais rêvée, au bout de cent cinquante années ensanglantées par les guerres et les révolutions les plus obscures et les plus meurtrières, déshonorées par les chimères les plus folles et les plus funestes, les formes de tyrannies les plus féroces, que le monde eût connues depuis toujours. Le Juif, antique pillard de morts, ne pouvait conquérir sa plus grande fortune que dans les temps où s'amoncelaient de tels charniers humains. Il ne pouvait prétendre au rang de prince et de chef que dans une époque où les têtes perdues d'illusion oubliaient toute réalité.


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Il avait fallu le dogme insane de l'égalité des hommes pour qu'il pût à nouveau se faufiler parmi nous en déchirant ses passeports d'infamie, pour que ce parasite, ce vagabond fraudeur pût s'arroger tous les droits de notre peuple laborieux, attaché depuis des millénaires à notre sol. Le Juif était l'universel profiteur de notre démocratie. Mais elle apparaissait semblable à lui-même, comme lui verbeuse, retorse, crasseuse, sournoise, se berçant de mirages, affectionnant l'artifice, inégalable dans le faux et l'escroquerie, incapable dans la construction, nourrie des mêmes livres et des mêmes mythes que lui, révérant de Marx à Blum tous les maîtres de la nouvelle Cabbale, poursuivant comme lui le vieil espoir de l'anarchie qui referait le genre humain.


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Le seul régime qui eût pu porter le Juif si haut était bâti sur le sable et le mensonge, comme toutes les oeuvres d'Israël. En s'identifiant à lui chaque jour davantage, le Juif hâtait sa pourriture. Ensemble ils s'effondreraient. La vermine n'est jamais plus prospère que sur l'arbre qu'elle a sucé jusqu'aux racines et qui va mourir. Mais quand l'arbre meurt la vermine crève avec lui.


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La démocratie agonisait. Le temps ne tarderait plus où les Rothschild reprendraient la besace.

Je ne voulais plus connaître de question juive. Elle n'existait pas. Ou bien, telle qu'on nous la posait, c'était la plus belle ruse des Juifs, le débat installé avec sa chicane morale à la place de la loi qui eût si vite tranché. Il n'y avait qu'un problème chrétien. Cinq cent mille Juifs poltrons, perdus parmi quarante millions de Français ne pouvaient être forts que de la bêtise ou de la vénalité des chrétiens. Le statut juif ne relevait pas de l'éthique, mais de la simple police.


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Il n'était ni normal ni salubre pour un chrétien de se confiner dans l'étude d'une race inférieure et exotique, de vivre indéfiniment dans son intimité. La plupart des antisémites finissaient par tomber dans l'hyperbole juive. Il n'y avait plus d'entreprise, si démesurée fût-elle, dont ils ne jugeassent la juiverie capable. L'antisémitisme fourmillait de maniaques, d'hallucinés qui voyaient mille Juifs pour un seul. Ils annonçaient avec des yeux hagards l'invincibilité de ce minuscule peuple de pleutres et de déjetés, tremblant de tous leurs membres au seul aspect d'un fusil,


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vingt millions à peine d'Hébreux disséminés sur quatre continents, dont plus de la moitié croupissant dans leurs ghettos.

Quelle farce plaisante que cet empire des Juifs au regard de grandes époques de la France ! J'imaginais le rire de Rabelais et de Louis XIV sur de tels propos. Ce qui était burlesque alors n'avait pu devenir concevable que par notre ramollissement. Nous retombions en enfance. Nous avions devant le hibou juif des épouvantes et des superstitions de vieilles femmes.

Sous le Juif le plus policé, le plus francisé d'aspect, je reconnaissais l'Hébreu vaticinant.


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A se voir vêtu de si beaux draps anglais, écrasant les indigènes de son faste, crachant conjugalement son sperme juif dans les plus nobles ventres du blason français, académicien comme Racine et La Fontaine, ministre à Paris et à Londres, baron ici et lord là-bas, protégé par les polices et les lois des trois plus grands empires du monde, choyé par les loges, les Parlements et les Églises, arbitre souverain de la Bourse, de Stock Exchange et de Wall Street, le fils des tribus entrait en délire. Tout le fiel amassé dans les vieux ghettos lui remontait à la tête. Il ne voulait plus tolérer les limites à sa revanche et à son pouvoir. Il lui fallait tout asservir. Mais il suffisait d'un bâton brandi par un chrétien pour que le César de Jérusalem déguerpît à toutes jambes.

Les Juifs n'avaient rien acquis que par le vol et la corruption. Plus ils étendaient leur pouvoir et plus la pourriture gagnait avec eux. Il leur fallait démolir toutes nos vieilles fondations et mettre leur boue et leurs déchets à la place pour élever leur édifice. L'effondrement d'un pareil monument était certain. Leur impuissance à quelque gouvernement que ce fût le disait assez.


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Les Juifs parviendraient-ils à acheter le monde entier - c'était là leur unique moyen de conquête - ils seraient le lendemain plongés dans un chaos où glapiraient ces sous-hommes, bientôt emportés et déchiquetés par d'indicibles tempêtes. Je ne pouvais croire à cette apocalypse. Israël, sur notre continent même, avait déjà été trop bien mis en échec.

Pour nous, Français, hélas ! la question restait entière. Saurions-nous chasser à temps ces architectes et ces maçons de catastrophe, ou dégringolerions-nous en même temps que leur Babel ?

Quel thème métaphysique pour un chrétien ayant la foi que cette éternelle défaite châtiant à travers tous les âges cette race qui avait tué Dieu ! Mais en l'an 39, de telles idées ne venaient plus qu'à des mécréants. Les catholiques pieux étaient en plein pilpoul. Nos théologiens s'affublaient du taleth par-dessus la chasuble. Si les Juifs cherchaient à tout démolir, c'était pour obéir à leur vocation providentielle. Israël était un corpus mysticum, une Église infidèle, répudié comme Église, mais toujours attendu de l'Époux. Israël avait pour tâche « l'activation terrestre de la masse du monde ». Il l'empêchait de dormir tant qu'il n'y avait pas Dieu, il stimulait le mouvement de l'histoire. « Ecce vere Israelita, in quo dolus non est ». Le Seigneur Jésus lui-même a rendu témoignage au véritable Israël. Les Juifs avaient l'amour de la vérité à en mourir, la volonté de la vérité pure, absolue, inaccessible, car elle est Celui même dont le nom est ineffable. La diaspora était la correspondance terrestre et meurtrie de la catholicité de l'Église.

Les judéolâtres allaient chercher leurs références chez cet être de boue et de bave, Léon Bloy, fameuse plume, certes, l'un des plus prodigieux pamphlétaires au poivre rouge de nos lettres, mais véritable Juif d'adoption par la geinte, l'impudeur, l'effronterie, la distillation de la haine et de la crasse : « L'histoire des Juifs barre l'histoire du genre humain comme une digue barre un fleuve pour en élever le niveau. »


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« L'antisémitisme, disaient-ils, n'était qu'une sorte d'acte manqué collectif, ou de succédané d'une obscure et inconsciente passion d'anticléricalisme. Car on avait beau faire, le peuple d'Israël restait le peuple prêtre. Le mauvais Juif était une sorte de mauvais prêtre. Dieu ne voulait pas qu'on y touchât à lui non plus ». Le véritable israélite portait, en vertu d'une promesse indestructible, la livrée du Messie. Si le monde haïssait les Juifs, c'est qu'il sentait bien qu'ils seraient toujours surnaturellement étrangers.

Ces gens dégoisaient inlassablement leur patois de séminaire et de cuistrerie. Ils faisaient entrer les Juifs baptisés dans le plein convivium de la cité chrétienne. Ils « temporalisaient le problème judaïque constitutionnellement », et par « des enchevêtrements juridictionnels ».

Langue de chiens bâtards, hideuse défécation d'une bouillie philosopharde ! Ces barbares et et fétides cagots n'étaient plus justifiables que d'arguments frappants.

La seule besogne utile était de rendre notre peuple à cette délectable certitude : il suffirait toujours d'un caporal et de quatre hommes pour mener aux galères quand il nous plairait nos cinq cent mille Juifs gémissants et tremblants.


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Cohn-Bendit+trouble+la+gauche+pour+mieux+servir+Sarkozy

Etc...


Nous verrions de nos yeux une nouvelle démolition du Temple, et il ne se relèverait pas de sitôt de ses décombres. Le grave était que les Juifs avaient décidé de commettre à sa garde tous les hommes et tous les caporaux de France, de les faire étriper pour sauver ses trésors, et qu'il se trouvait dans notre pays même des chrétiens de vieille race pour applaudir à ce dessein." (Les décombres, 1942, I, 5.)







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Il paraît maintenant qu'il n'était pas juif... Dommage, j'aimais bien cette idée qu'un des pères de nos lettres, au sourire si ironique et sage, le fût. Que de bruit, que d'agitation !


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Lui non plus, semble-t-il... Mais où sont passés les bons Juifs ? Existent-ils ?


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Eh oui, cette ignoble face à la Alexandre Adler, véritable cliché antisémite à elle toute seule, est celle d'un des cinéastes les plus délicats, inventifs et même français de l'histoire... Mais vous ne le reconnaissez peut-être pas tous.


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Allez, lui pourra nous servir de point de départ pour notre recherche des juifs perdus...



Pourquoi une telle citation, qui plus est aussi longue ? D'abord pour que l'on puisse juger sur pièces : lorsqu'on s'offusque de manifestations contemporaines d'antisémitisme (avec ou sans guillemets), il est bon de voir exactement ce qu'a pu être à une époque l'antisémitisme (sans guillemets !). Ce pourquoi d'ailleurs j'ai renoncé à pratiquer certaines coupures dans des passages moins importants ou réussis que d'autres : il n'y a rien de plus énervant que de lire des extraits de Bagatelles pour un massacre pleins de « (...) », ou toutes les sentences antijuives réunies par Muray dans Le XIXe siècle à travers les âges sans pouvoir juger du contexte exact. Au moins le texte que j'ai retranscrit forme-t-il un tout.

Un tout que vous jugerez vous-mêmes : le moins que l'on puisse dire dans ce texte dense est que l'on y trouve à boire et à manger. Et je sais bien qu'avec cette retranscription je peux aussi bien faire jouir des antisémites que de donner du grain à moudre à ceux qui voient dans la France le plus antisémite des pays. C'est ainsi, et je ne me lancerai pas dans une analyse ligne à ligne de ce qui précède - possibilité dont l'évocation même peut choquer certains puisqu'elle sous-entend qu'il peut y avoir du vrai dans le discours de Rebatet. Du reste, mon commentaire, qui porte sur quelques points précis mais capitaux, suffira j'espère à m'éviter les interprétations les plus désobligeantes.

Les phrases à mes yeux les plus intéressantes sont celles-ci :

"Je ne voulais plus connaître de question juive. Elle n'existait pas. Ou bien, telle qu'on nous la posait, c'était la plus belle ruse des Juifs, le débat installé avec sa chicane morale à la place de la loi qui eût si vite tranché. Il n'y avait qu'un problème chrétien. Cinq cent mille Juifs poltrons, perdus parmi quarante millions de Français ne pouvaient être forts que de la bêtise ou de la vénalité des chrétiens. Le statut juif ne relevait pas de l'éthique, mais de la simple police.

Il n'était ni normal ni salubre pour un chrétien de se confiner dans l'étude d'une race inférieure et exotique, de vivre indéfiniment dans son intimité. La plupart des antisémites finissaient par tomber dans l'hyperbole juive. Il n'y avait plus d'entreprise, si démesurée fût-elle, dont ils ne jugeassent la juiverie capable. L'antisémitisme fourmillait de maniaques, d'hallucinés qui voyaient mille Juifs pour un seul. Ils annonçaient avec des yeux hagards l'invincibilité de ce minuscule peuple..."

Dit rapidement : finalement, les Juifs, dont je viens d'étudier si fiévreusement - « voluptueusement » - l'histoire, ce n'est rien, ou si peu de chose. C'est même une ruse de leur part de faire croire qu'ils sont grand chose. Mais comme tout le monde les croit, ils sont tout de même puissants. Incroyablement puissants, même. D'ailleurs, ils tiennent tout, la presse, le cinéma...

Il y a ici la conjonction d'une évidence mathématique, que l'époque de rédaction des Décombres et les années qui suivirent allaient amplement confirmer : les Juifs étant une faible minorité des populations allemande et française (restons-en là), si la majorité décide de les supprimer, elle n'y aura pas grand mal ; d'une évidence mathématique et d'un paradoxe logique : dans le système de Rebatet, l'impuissance des Juifs est le signe même de leur puissance (et, espère-t-il, leur puissance actuelle la préfiguration de leur impuissance à venir). La « question juive » se formule alors ainsi : d'où peut venir la puissance de ces impuissants ?

Si la seule façon pratique de résoudre ce problème, de sortir ce cercle dont Rebatet ne cache guère qu'il le rend un peu fou est - fut - une opération de « simple police », la seule issue d'un point de vue logique est de reporter la responsabilité de la situation sur les Français eux-mêmes. J'ai lu pour l'heure environ un tiers des Décombres : beaucoup des meilleurs passages, parfois même hilarants, sont consacrés à la décadence de la IIIe République, l'état de vieillissement du pays, les discours creux et pompeux, etc. J'imagine que le récit de la débâcle sera l'occasion d'autres belles envolées. Autant dire que cet aspect de mise en accusation des Français est loin d'être oublié par l'auteur.

Cela ne lui suffit pourtant pas. D'abord parce qu'il déteste tout de même plus les Juifs que les Français. Ensuite parce qu'il a aussi de sérieux problèmes avec le christianisme et les chrétiens - au point de vouloir substituer d'une certaine manière à la « question juive » le « problème chrétien » -, et que cela, nous allons le voir, complique sérieusement la question.


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C'est ici que le fait qu'il s'attaque au chrétien Léon Bloy devient important. J'avais dans un premier temps pensé seulement à retranscrire le paragraphe qui lui est consacré, comme je l'ai fait de celui sur Bernanos et Mauriac : Les décombres fourmillent d'intéressants jugements sur les hommes, qu'il n'est pas inutile de faire connaître. Je me suis vite aperçu qu'il fallait vous donner tout cet ensemble à lire.

On juge encore parfois Bloy antisémite, quitte à distinguer selon les périodes (il l'aurait été à l'époque du Désespéré pour ensuite marquer ses distances). Qu'un antisémite « pur et dur » comme Rebatet l'accuse, au contraire, d'avoir esquissé une tradition de rapprochement entre l'Église catholique et les Juifs ne vaut certes pas preuve en soi que Bloy n'ait pas été antisémite, mais amène au moins à s'interroger. Mon but ici cependant, en comparant les approches de la « question juive » par Bloy et Rebatet, n'est pas tant de disculper Bloy en trouvant plus antisémite que lui (Bloy n'est pas antisémite) que de mieux comprendre ce que l'on peut entendre par « antisémite ».

Et mon fil d'Ariane sera une nouvelle fois le « théorème de Fassbinder » : "tout philosémite est un antisémite". Ce que signifie ce théorème est simple : si vous commencez à attribuer des qualités particulières aux Juifs, avec les meilleures intentions du monde - ils sont intelligents, entreprenants, cultivés, etc. -, vous êtes déjà dans une mécanique différenciatrice qui d'une part est analogue à celle des antisémites, d'autre part fournit à ceux-ci des armes : à l'intelligence ils substitueront la ruse, à l'esprit d'entreprise la cupidité, à la culture le goût de l'artifice, etc.


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Notons d'emblée que ce raisonnement n'est pas psychologique, mais logique. Ce théorème ne dit pas que le philosémite a en fait des sentiments mêlés ou de mauvaises intentions déguisées : cela peut être le cas, mais ce n'est pas une nécessité - et il est évident qu'il existe des gens qui aiment à fréquenter les Juifs, sans arrière-pensées. Que, en sens inverse, l'antisémite aime ses Juifs, soit fasciné par eux, est un lieu commun, est à ce titre plus ou moins vrai, mais relève du domaine de la psychologie. D'un point de vue logique, le théorème de Fassbinder n'admet pas tout à fait de réciproque, pour la simple raison que l'antisémite est plus fort que le philosémite, dans la théorie : il trouvera aux Juifs des défauts plus difficiles à transformer en qualités (ne serait-ce que dans la mesure où le misanthrope semble toujours avoir raison contre le philanthrope) ; et dans la pratique : il aura plus d'enthousiasme à descendre dans la rue casser du Juif que le philosémite à aider ceux qu'il dit aimer (tous raisonnements transposables à d'autres catégories de population).

Fassbinder plaidait-il pour une indifférenciation globale ? Je ne le pense pas, je crois qu'il se contentait de rappeler à ceux qui lui reprochaient sa vision de juifs dans certains films ou pièces de théâtre qu'en cette matière ce n'est pas toujours l'antisémite supposé qui jette la première pierre, mais il est évidemment, en toute logique, possible d'interpréter ainsi sa phrase et de développer une théorie du « tous pareils ».


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Que cela soit écrit aussi clairement que possible : ce n'est pas ma position. Qu'il s'agisse des Juifs, des Arabes, des Américains, des Français, des homosexuels, des catholiques, des alcooliques anonymes protestants à tendance sioniste, des ministres de la culture pédérastes collabos degauche, des fascistes autrichiens invertis ou des secrétaires d'État à la défense noires, lesbiennes et goûtant fort la cyprine ashkénaze, etc., je rejoins sans sourciller le sens commun, et admets qu'un échantillon significatif des individus appartenant à ces catégories présente à divers degrés certaines caractéristiques particulières (positives, négatives, souvent les deux, c'est ça Fassbinder), que l'on ne retrouvera pas ailleurs dans les mêmes proportions (formulation qui évite les excès du genre : "Tous les Italiens sont des coureurs de jupons", "Toutes les Anglaises sont des gros thons"). Et bien que cette façon de décrire certains groupes humains puisse être critique et le soit même souvent, elle n'implique pas en elle-même une réelle hiérarchisation de ces groupes. Je me permets ici d'avoir de nouveau recours à ma terminologie propre et de vous rappeler ce que j'ai nommé le « principe de Kierkegaard » : "Un seul élément ne peut jamais être le fondement d'une hiérarchie." Dire que les Français sont paresseux, les Slaves alcooliques, les Américains incultes, les Japonais serviles, ou que sais-je, cela veut dire que les Français sont plus paresseux que les autres, les Slaves plus alcooliques, etc. : à chaque fois un seul critère est un jeu, qui peut certes être lié à d'autres (encore faut-il se méfier : le travailleur français est un des plus productifs au monde), et cela n'implique pas en soi - quitte à ce que dans l'usage quotidien on s'y trompe - un jugement d'ensemble sur le groupe humain en question. On pourrait d'ailleurs se demander si le succès de la notion de race à l'époque de Rebatet ne venait pas de ce qu'elle pouvait sembler fonder un ordre hiérarchique en opérant une synthèse de ces caractères réels ou supposés des groupes humains : c'était un tour de passe-passe logique, mais qui eut son efficacité.

Quoi qu'il en soit, il n'y a ici - ou il ne devrait y avoir - aucun privilège particulier en ce qui concerne les Juifs - en mettant un peu de polémique, on pourrait faire remarquer que ce sont parfois les mêmes qui critiquent les Français, « beaufs », alcooliques, sales, et bien sûr racistes, et qui glapissent comme de vieilles pucelles en rut à la moindre généralisation à l'égard des Juifs.

Cette évidence étant énoncée, il faut aussitôt la dénoncer - il y a en réalité bien un privilège juif, et cela fait quelques années (plus de 5000... bagatelle, dirait l'autre !) maintenant qu'il est connu : les Juifs sont le peuple élu. Je serais même tenté de dire que c'est ce qui les définit le mieux : être juif, c'est avant tout être différent des autres (ce qui, pour le coup, pourrait nous ramener à un ordre hiérarchique, mais passons). On arguera que la prétention d'une tribu orientale à l'élection n'est pas la preuve qu'elle est élue et a pu être fort commune chez ses voisines, je demanderai alors que l'on m'en cite une qui perdure encore (oui, je sais, Koestler, Shlomo Sand, la fausse continuité du peuple juif, tout ça... c'est passionnant, mais de notre point de vue ça ne change à peu près rien), et qui de plus ait fini par donner naissance - dans la douleur - à une des grandes religions de l'histoire de l'humanité (le christianisme, qu'il n'y ait pas d'ambiguïté), avec tout ce que celle-ci a pu changer au cours de l'histoire universelle. Que l'on m'en cite une encore dont l'histoire au fil des siècles - et singulièrement depuis la modernité, ce que Rebatet ne manque pas de noter - ait été si mouvementée et si intéressante ? Ceci sans même évoquer l'actualité... En d'autres termes, la « question juive » existe bel et bien - ce qui ne signifie pas qu'elle soit la plus importante au monde, ou que je vais passer ma propre vie à en parler. Il se peut d'ailleurs que le judaïsme ne soit pas éternel, qu'un jour, pour une raison ou pour une autre, il n'y ait plus de Juifs sur cette terre, je ne me place pas d'un point de vue religieux lorsque j'admets l'élection du peuple juif. Mais foutre, si ce jour-là arrive, cela voudra dire que l'histoire du monde aura incroyablement évolué...


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Je me montre ici parfaitement fassbindérien, en ce sens que cette reconnaissance d'une supériorité globale objective du peuple juif n'implique pas de ma part une amitié particulière, non plus qu'une antipathie systématique, à son égard, dans la mesure précisément où je n'ai pas non plus de sentiments unilatéraux ou d'a priori quant aux non-juifs, en l'occurrence ceux que D. Slezkine appelle les apolloniens. Tout est affaire de situations, d'équilibre, d'intensité [1] - et d'individus. En n'oubliant pas la relative importance qu'il peut y avoir à répondre à des gens qui cassent les couilles des Français, et parfois les mettent gravement en accusation, pour certains depuis plus de trente ans, qui de plus assimilent trop souvent et indûment judaïsme et sionisme (avec toutes les conséquences que cela peut avoir sur notre politique extérieure), j'avoue qu'il y a un côté bien agréable pour moi dans cette position. Elle me permet en effet de critiquer plus vertement certains individus juifs que certains individus non-juifs, au nom de cette supériorité collective que je me crois forcé de reconnaître au peuple dont ils sont issus, supériorité dont eux-mêmes ne sont pas nécessairement très porteurs. C'est la rançon de la gloire ! A charge pour moi de ne pas abuser de ce confort théorique que j'ai fini, involontairement certes, par me donner moi-même, et d'en avoir conscience. Sachant bien qu'en explicitant ici ce dont j'ai peu à peu pris conscience je ne cherche pas tant à proclamer des opinions en elles-mêmes assez vagues (que l'on pourrait si l'on voulait résumer par un plat : « chez les mercuriens comme les apolloniens, il y a du bon et du mauvais, à boire et à manger... ») qu'à contribuer à ce que chacun voie mieux les préjugés et impensés éventuels de ses propres discours [2].

Revenons à Bloy et Rebatet. Bloy est un fassbindérien d'obédience stricte, si ce n'est plus royaliste que le roi - et que moi-même : dans Le salut par les Juifs (à propos duquel je ne peux faire mieux que de vous renvoyer à l'impeccable analyse de M. Limbes, dont je vais largement m'inspirer, en édulcorant ses aspects les plus métaphysiques [3]) comme dans les extraits récemment mis en ligne ici-même du Sang du Pauvre ("Les Juifs, Race aînée auprès de qui tous les peuples sont des enfants et qui ont eu, par conséquent, le pouvoir d'aller du côté du mal beaucoup plus loin que les autres hommes du côté du bien..."), il s'agit parfois d'aller jusqu'à dire que les qualités et les défauts des Juifs, si ces termes ne sont pas trop prosaïques quant à l'angle de vue adopté par Bloy, que ces qualités et ces défauts sont les mêmes, à chaque fois signe, positif ou négatif, d'élection. Il faut bien comprendre ici, et M. Limbes le rappelle fort à propos, que cette perspective bloyenne ne se peut comprendre si l'on n'admet pas que dans leur ensemble, au fil de leur histoire, et surtout depuis la modernité, les Juifs se sont avilis à mesure que le monde lui-même s'avilissait. Ce qui fut, si l'on ose dire, leur croix depuis des siècles, leur confinement dans le commerce et l'usure (entre autres, mais principalement), est devenu depuis la modernité, cette modernité que Bloy déteste, un facteur quasi luciférien : le rôle éminent qu'y jouent les Juifs est encore un signe de leur élection, un signe que leur mission ici n'est pas accomplie. Je me demandais l'autre jour après avoir retranscrit les extraits du Sang du Pauvre ce que Bloy aurait pu penser du sionisme actuel, d'Israël, tout ça : avec son génie particulièrement paradoxal il faut se méfier, mais peut-être aurait-il considéré l'aspect si déstructurant d'Israël dans les relations internationales actuelles comme un signe comparable à la participation des Rothschild et autres au commerce mondial, un degré de plus dans l'avilissement des Juifs vis-à-vis d'eux-mêmes, un degré de plus dans la participation des Juifs à l'avilissement global du monde, ce qui ne rendra que plus belle leur conversion finale (relisez ces extraits).

Deux points très importants pour comprendre la position de Bloy vis-à-vis des Juifs, et, par contrecoup, les problèmes conceptuels rencontrés par certains antisémites. D'une part il n'oublie jamais les racines juives du christianisme, les grands prophètes juifs. D'autre part il ne détache jamais ce qu'il peut lui arriver d'appeler une « abjection juive » de l'abjection du monde dans son ensemble, et du monde chrétien en particulier. Dans le monde du commerce notamment ce que font les Juifs n'est pas pire que ce que font les chrétiens, catholiques ou protestants qui les méprisent, alors même qu'ils se précipitent pour les rejoindre dans l'indignité : mais ils le font mieux - donc, si j'ose dire, pire - et le fait que maintenant tout le monde fasse comme eux (c'est le règne des mercuriens) est un signe sans équivoque d'abjection universelle.

On n'est évidemment obligé ni de partager les croyances religieuses de Bloy ni ses tendances apocalyptiques - j'aurais tendance quant à moi, vous l'aurez compris, et quitte à faire hurler à la trahison les bloyens, à adopter une vision « laïcisée », au moins provisoirement (car il faudrait bien sûr expliquer d'où vient cette élection du peuple juif ; disons qu'en Laplace prudent je dirais que Dieu est ici une hypothèse dont je n'ai pas encore eu besoin) de son point de vue. Il me semble en tout cas que l'on peut ne qu'admettre la cohérence de son système et de son regard sur les Juifs.


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On n'en dira pas autant des positions de Rebatet.

Si vous m'avez suivi jusqu'ici vous admettrez j'espère que ce n'est par provocation que je peux exprimer ma réelle affection pour Rebatet, tant sur de nombreux points il me ressemble (et ressemble à beaucoup d'autres, notamment parmi les blogueurs). J'espère revenir en long, en large et en travers sur ce sujet. Le fait est néanmoins qu'à propos des Juifs, et alors même qu'il peint une brillante caricature des antisémites « maniaques, hallucinés qui voyaient mille Juifs pour un seul... », il s'emmêle les pinceaux, ceci notamment parce qu'il applique Fassbinder sans le savoir : il voudrait à la fois que les Juifs ne soient rien et qu'ils soient tout, et même qu'ils ne soient tout que parce qu'ils ne sont rien. Or, encore une fois d'un point de vue logique, il n'y a pas trente-six solutions pour arriver de façon cohérente à un tel résultat : soit on fait du Bloy, et donc on estime que le salut viendra par les Juifs, soit on fait de l'anti-Bloy, on prend Bloy et on le renverse, et on estime tout simplement que les Juifs sont le Diable. Peut-être est-ce en dernière instance le point de vue d'un catholique antisémite comme Drumont, je ne sais pas, à chaque jour suffit sa peine, mais c'est en tout cas un point de vue religieux, où l'élection n'est que le signe d'une unilatérale malédiction divine. (C'est aussi un point de vue qui pose problème, Bloy le signalait assez, quant aux racines juives du christianisme). Rebatet, comme de nombreux antisémites laïques (et même, dans son cas, anti-chrétien), ne peut adopter un angle d'attaque de cette sorte, dont il accepte pourtant un préjugé d'importance, en ayant des Juifs une vision essentialiste : "Sous le Juif le plus policé, le plus francisé d'aspect, je reconnaissais l'Hébreu vaticinant..." (au contraire de Bloy qui nous l'avons vu prend acte de la rupture de la modernité à cet égard), et se retrouve finalement avec un Diable laïcisé, soit un objet conceptuel pour le moins embarrassant - et qui l'énerve grandement... Autant que je me souvienne, il y a de cela aussi chez Céline, mais celui-ci croyait vraiment au diable ("L’enfer n’est pas qu’un mot ! le diable existe quelque part !", proclame-t-il dès Semmelweis) : je ne suis pas certain que l'on puisse croire au Diable sans croire à Dieu, mais au moins cette croyance permet-elle à Céline de ne pas se poser les mêmes questions que Rebatet sur la puissance ou l'impuissance des Juifs : tout est négatif chez eux, c'est simple.


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Je discutais pendant l'affaire Madoff avec un très bon ami, antisémite proclamé, et lui demandais comment il pouvait se réjouir que l'ex-maître nageur juif ait arnaqué autant de ses correligionnaires, y voir une preuve supplémentaire de l'ignominie juive - « ils ne se respectent même pas entre eux » -, tout en me serinant à longueur d'année (encore récemment, avec le soutien de Finkie ou Kouchner à Polanski) que les Juifs passent leur temps à s'entraider sur le dos des goys. Il s'agit là je crois d'une certaine application de Fassbinder : mon ami comme d'autres antisémites en d'autres occasions ne peut que sentir que la solidarité juive (laquelle n'est pas un vain mot, comme pourrait essayer de le prétendre le fassbindérien indifférencialiste) est aussi une qualité : il la présente néanmoins comme un défaut (« ils profitent de nous »), mais pour aussitôt retrouver le fait, sauter sur le fait que c'est une qualité si d'aventure un juif manque à cette solidarité. N'entrons pas trop dans la psychologie mais retenons à titre provisoire ce résultat : certains antisémites se débattent en permanence avec le théorème de Fassbinder, et ils le sentent plus ou moins nettement (Le fassbindérien bloyen, croyant ou non, par exemple M. Defensa, émettra l'hypothèse que l'affaire Madoff est justement un élément de preuve de l'avilissement des juifs par le commerce même).


D'une certaine façon, ce texte n'a pas besoin d'une conclusion, ou ne peut en avoir : la conjonction d'un cas d'espèce (Rebatet), d'un angle d'analyse (le théorème de Fassbinder), et d'une prise de position globale et cohérente (celle de Bloy), elle-même analysable sous l'angle choisi, nous a permis de tester quelques hypothèses sur le fonctionnement de certains aspects de l'antisémitisme. Sans même rappeler qu'il faut continuer la lecture des Décombres et voir ce qu'il en résulte pour Rebatet comme pour notre cadre d'analyse, la suite est évidente : poursuivre l'archéologie de l'antisémitisme français (en l'occurrence : Toussenel, que j'ai laissé en chemin, Drumont, Céline...), en étudier les éventuels prolongements actuels, valider, ou non, à chaque fois, les outils d'analyse qui nous ont aujourd'hui paru utiles.

Et il y a évidemment plusieurs volumes à écrire - et/ou déjà écrits - sur le point de vue des Juifs sur eux-mêmes.


D'ici là bonne nuit !



WHITE CRUCIFIXION



















[1]
Le cas paradigmatique du philosémite-antisémite étant celui-même qui me mit sur la voie du théorème de Fassbinder, à savoir Pierre-André Taguieff, lequel « donne » beaucoup trop aux Juifs, qui dans leur ensemble n'en demandent pas tant, et peuvent se demander si représenter à eux tout seuls la démocratie, l'économie de marché, la culture, la liberté de penser, la psychanalyse, la science, etc. n'est pas un peu large pour leurs épaules.

A titre plus anecdotique, à une moindre échelle, et pour continuer le dialogue avec nos interlocuteurs habituels, on en dira autant de M. Maso lorsqu'il écrit, de Bernard-Henri Lévy, non sans provocation mais comme un éloge, qu'il "refuse de toute son aristocratie judaïque le triomphe de la meute, qui sait que cette meute est fondamentalement bête, faible, peureuse, et qu’elle sera vaincue par auto-destruction." L'« aristocratie » de BHL n'est guère que celle d'un fils à papa esclavagiste (le qualificatif s'applique au père et au fils), philosophe nul, cinéaste inepte, historien depuis longtemps disqualifié (par des juifs, d'ailleurs : Aron, Vidal-Naquet...) : la rapporter à sa judéité est peut-être, et encore n'en sait-on rien, vrai d'un point de vue psychologique, mais ne me semble pas sans effets « antisémites » pervers. A la limite, si on veut un vrai Juif aristocratique qui méprise la meute et dont l'oeuvre possède assez d'envergure pour justifier de la part de son auteur un tel mépris envers la foule, Marx ferait bien mieux l'affaire. Mais je sors du sujet...


[2]
J'avais par exemple pris graduellement conscience de ce qu'il pouvait y avoir, chez moi et chez d'autres, une forme de paternalisme dans le soutien aux Palestiniens contre Israël, avec un impensé du genre : ces pauvres cons d'Arabes se font toujours avoir par les Juifs. Avouons qu'il y eut suffisamment de bêtises dans les politiques des régimes arabes vis-à-vis d'Israël, de réussites dans les manoeuvres israéliennes, pour justifier en partie un tel jugement, cela n'empêche pas de prendre conscience de l'importance du présupposé, reflet plus ou moins lointain (et pervers, car il pouvait impliquer que dans l'affaire les Palestiniens seraient de toutes façons toujours perdants) de l'idée d'élection du peuple juif, qui aussi le motivait. Je reviens dans le paragraphe suivant sur certains rapports entre le sionisme et le thème de l'élection.

[3]
Aspects métaphysiques dont je ne pense pas mésestimer l'importance, mais qui ne me semblent pas, aujourd'hui, nécessaires à ma démonstration.

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