dimanche 21 octobre 2012

La vérité hait le secret. Plus vous serez ouvert, plus vous serez vrai. - J'enfonce le clou (dans le cul du Président).

Où il y a de la gêne...


Il y en a qui tendent vraiment le bâton pour se faire enculer, et quand on voit le Président se réclamer de Weininger, puis se comparer à Platon et Mishima, on se dit que l'on n'avait pas tort de se poser des questions sur son hétérosexualité. Ça pue le pédé viril à vingt lieues, cette histoire. D'ailleurs, du côté de Marc-Édouard Nabe, où l'on cite le passage sur les « amisexuels » que j'évoquais la dernière fois, on n'a pas l'air de penser très différemment - rappelons pour finir, et en espérant qu'il n'y a pas ici d'homonymie trompeuse, que le Président lui-même a raconté avoir eu des rapports intimes avec Hector Obalk, évoqué par les lecteurs de Marc-Édouard Nabe.

Bon, j'arrête, parce que sinon, tapette ou pas, A. Soral va finir par me casser la gueule, et j'en reviens à des sujets plus sérieux. (Et, tout de même, je précise que ce n'est pas mal du tout cette histoire de Kontre Kulture : je n'ai pas encore eu un livre publié par E&R entre les mains, mais on ne va pas critiquer des gens qui ressortent des textes rares (au passage et en référence à une livraison précédente : contrairement à ce que disait Alain Soral, il existe une version récente en français, publiée en Suisse sauf erreur de ma part, du Juif international de Henry Ford) ou éditent des livres que personne ne veut éditer.)


Un petit mea culpa pour commencer : en évoquant L'âge du Christ la dernière fois, j'ai complètement oublié de préciser, en complément à mon appel à témoins récent, que l'auteur y parle de la prière et y prie. Ce qui ne met pas fin à toutes les questions que je me pose à ce sujet, mais, depuis cette demande d'aide aux nabiens, et plus précisément depuis la rédaction de ma dernière note, je me suis, en quelque sorte, libéré de MEN. Ce n'est pas qu'il ne m'intéresse plus ou que je n'ai pas encore beaucoup de choses à piocher chez lui, c'est que je lui en demandais trop par rapport, je ne dis pas la cohérence de son travail, mais par rapport à la facture de celui-ci. C'est toujours pareil, il ne faut pas réintroduire sans s'en rendre compte la dichotomie intellectuel sérieux / écrivain rêveur utilisée par Alain Soral contre Marc-Édouard Nabe, dichotomie que j'avais en son temps critiquée (ach, je ne retrouve pas le lien...). Mais après avoir écrit, ou en écrivant, donc, ma précédente note la semaine dernière, je me suis aperçu que je commençais moi-même, non pas vraiment à "vouloir être Nabe à la place de Nabe", mais à vouloir trop saisir les liens entre ses idées et sa personne. Ce n'est pas que le sujet n'aurait aucun intérêt, il s'en faut, c'est que ça ne m'est pas utile de m'embarquer vraiment dans cette direction.

J'en profite, puisque nous sommes à l'heure de clarifications dont vous aurez j'espère compris qu'elles ne concernent pas que moi, pour noter que, par ailleurs, il me semble maintenant avoir « digéré » le travail d'Alain Soral. Là encore, ça ne signifie pas qu'il ne m'intéresse plus, encore moins que je ne lui suis pas redevable (à cette fiotte), mais que, sauf évolution surprise de sa pensée, j'ai intégré à la fois son système et ce qui ne me plait pas dans son système.

Ce qui veut dire, ça vous fera peut-être plaisir, que je devrais moins parler de ces deux gugusses dans le futur.

- Mais enchaînons tout de même par une belle intuition de MEN, L'âge du Christ, pp. 83-87 :

"Gandhi est le plus grand chrétien depuis le Christ. (…) Trop prennent Gandhi pour une espèce de gourou écolo-cool revenu à je ne sais quelle « philosophie » naturaliste qui, exotisme aidant, renouvelle le vieux panthéisme de cette vache pas du tout sacrée qu'on appelle l'homme. Faux ! Ce n'est pas naturel de recourir à la vérité vraie et à la non-violence offensive. C'est un effort terrible sur l'immonde nature humaine. Gandhi lui-même, à la fin de sa vie, traversait de drôles d'affres, il n'était pas sûr d'avoir réussi sur lui sa révolution. Bouleversant toutes les règles de l'instinct, le gandhisme ne coule pas de source. Un échec presque certain attend celui qui encaisse les coups d'autrui ouvertement. Car tout est là. Plus de cachette ! Tout doit être fait au grand jour. La vérité hait le secret. Plus vous serez ouvert, plus vous serez vrai (Gandhi).

Je n'aime pas le terme « non-violence ». Il sent la dénégation. Bien sûr, Gandhi était violent, très violent de refuser de répondre aux coups par les coups comme le Christ le lui avait enseigné. « Tends l'autre joue » est un précepte terroriste, celui de l'homme qui veut forcer l'agresseur à réfléchir son acte et à retourner sa violence contre lui-même. L'humiliation de la victime passée à tabac par son bourreau n'est rien comparée à celle du bourreau qui, à cause de la non-défense intransigeante de sa victime, a soudain honte de la frapper. Quand la non-violence a marqué ses premiers points, elle s'adressait à des Anglais, c'est-à-dire à la pire espèce de protestants. Un autre peuple, catholique ou musulman, n'aurait jamais marché. Il fallait ces puritains british et rongés par le remords pour avoir pleinement mauvaise conscience devant l'inertie provocatrice de ces Indiens inflexibles. Gandhi est le plus violent adversaire du protestantisme. (…)

« Qu'est-ce que la vérité ? » A la question posée par Pilate à Jésus, Gandhi, deux mille ans après répond : c'est une arme. Massignon, le grand gandhien, l'a dit : la meilleure attitude est d'accepter avec douceur d'être matraqué pour Elle, d'être frappé par Elle, telle que se la figurent contre nous nos frères dans leur exaspération insensée. C'est ça ! (…)

Mal comprise, la non-défense offensive (appelée à tort non-violence) débouche sur la non-résistance passive à la Lanza del Vasto, tout juste bonne aux yogas royaux sur le plateau du Larzac pour secte para-gurdjevienne. Le gandhisme, dans sa forme politique, est plus proche des attitudes « suicidaires » des chrétiens chantant en choeur leur saint martyre en descendant dans l'arène aux lions surpris, que des néo-brahmanes ex-petits bourgeois vivant en communauté en agitant des clochettes pour la paix du monde. L'erreur de certains a été d'hindouiser les Évangiles, alors que Gandhi a évangélisé l'hindouisme. On n'imagine pas jusqu'où Gandhi allait en spiritualisant la politique, ou plus exactement en refusant de sortir du domaine spirituel, même en politique (ce qu'avait fait Jésus), prenant des positions qui semblent aberrantes aux plus larges d'esprit. Quand Gandhi envoie une lettre au maréchal Pétain pour le féliciter de capituler en 1940, ça ne fait pas de Gandhi un collabo, mais un superbe christique qui sait ce que le sacrifice veut dire et qui pense - quel bloyen lui donnerait tort ? - que la France a, grâce cette guerre, l'opportunité de devenir ce qu'elle est : la grande nation du Sacré-Coeur prête à saigner ! C'est sans se défendre que la pauvre et sainte France aurait dû se laisser envahir totalement par l'Allemagne (ce qui aurait beaucoup décontenancé Hitler-le-violent), sans tirer un seul coup de feu, en acceptant finalement la punition de sa précédente victoire si humiliante pour son ennemie pas assez aimée. Voilà peut-être pourquoi, depuis, la France est ignoble et doit souffrir : pour avoir choisi les deux voies soeurs de la collaboration et de la résistance dans lesquelles d'ailleurs elle continue de s'embourber en s'auto-culpabilisant de mille manières. Elle paye aujourd'hui sa faiblesse en bradant son âme à n'importe qui, comme pour oublier qu'elle n'a pas eu le courage de se sacrifier, dignement. Massignon remarquait que les hommes étaient prêts à se faire tuer pour faire la guerre, mais jamais pour éviter la guerre. Tant qu'une nation ne dira pas : « Me voici ! Je consens à être détruite pour le salut de l'humanité », il y aura toujours des armées. Le pouvoir a bien compris que la non-violence était le comble de l'anarchie, son point vierge absolu irradiant tous les dangers. Dans non-violence, il y a violence. Je le répète. La non-violence est la vraie violence. Jésus bouillait de violence rentrée ; même Gandhi avoue avoir du mal à réfréner ses pulsions naturelles. L'Hindou est clair et net : si vous n'êtes pas assez fort pour être non-violent alors, soyez violent, c'est toujours mieux que d'être lâche."


(Les coupures que j'ai faites ne concernent pas des passages insignifiants, mais, précisément : il faudrait les discuter, et je préfère aujourd'hui retenir ce qui me semble le moins discutable. Je me suis permis par ailleurs de corriger ce qui me semble être des coquilles.)

Évidemment, si l'on admet ces dernières idées, se pose tout de même la question de ce que l'on peut faire devant les formes sournoises de violence, américano-sionistes pour prendre un exemple au hasard - certes la France est devenue une grande braderie, plus on avance et plus nos Présidents semblent afficher des pancartes "Changement de propriétaire. Tout doit disparaître.".

Mais peut-être qu'il est trop tard pour se poser la question, et que la France a laissé passer le train. Une première fois en 14-18, en deux étapes, à la fois par le massacre de sa jeunesse (un sacrifice, mais pourquoi ?) et par ce traité de Versailles que les Français ne purent lire ; une seconde fois, donc, en ne comprenant pas que l'état dans lequel était le pays en 1939, ne pouvait, devant l'invasion allemande, aboutir qu'à une seule solution cohérente, le sacrifice. - Attention, le sacrifice, pas l'acceptation de l'ordre nazi : l'indifférence, le mépris, pas la jouissance à la fois idéologique et masochiste d'un Drieu. - Les tracas et ambiguïtés du gaullisme, lorsqu'il s'est agi de reconstruire le pays, ne font finalement que refléter le fait que, s'il était certes plus louable d'être résistant que collaborateur, avoir eu à choisir entre l'un ou l'autre était déjà un aveu de défaite, en l'occurrence spirituelle.

C'est triste à dire, au moins d'un certain point de vue, mais une des conclusions possibles d'un tel raisonnement est que seul l'Islam peut redonner un lustre à la France, que le catholicisme a raté le coche. - Si les Juifs voulaient vraiment sauver et la France et ce qu'ils appellent maintenant le monde judéo-chrétien, ils essaieraient de nous convertir tous au judaïsme !

Bref, la nature spirituelle a horreur du vide, il n'y a pas de quoi s'étonner que l'Islam vienne le remplir, ne serait-ce que momentanément. - Comme me le disait un nouveau venu à mon comptoir, c'est peut-être justement parce que le catholicisme a fini de se dépouiller de tous ou de la majorité de ses accessoires de pouvoir, parce qu'il n'est plus royal, politique, ni même social, qu'il pourra jouer un rôle purement, ou essentiellement spirituel. Nous verrons !


Apocalypse or not Apocalypse, that is the question...

Libellés : , , , , , , , , , , , , , , ,

lundi 14 mars 2011

« Le sens social. »

Je vais citer aujourd'hui un humaniste de gauche, ça nous change, Jean Ghéhenno. La lecture de son Journal des années noires. 1940-1944, malgré ce qui peut me séparer de l'auteur, de son goût pour les grands mots et de son côté, pour le dire vite, « laïcard », est rafraîchissante : après des mois passés avec des auteurs proches de Vichy ou des Allemands, il n'est pas désagréable de lire quelqu'un de moins brillant certes que Rebatet, mais qui lui ne s'est jamais bercé d'illusions sur la bonne volonté du Fürher. De surcroît, sans faire d'un seul témoignage une vérité d'évangile, on ne peut que noter que l'image donnée dans ce livre des Français est moins unilatérale que ce que l'on a pu lire ces dernières années, suivez mon regard.

Quelques citations au fil du texte (j'utilise l'édition « Folio » actuelle) :

- "Ce matin, dans La Gerbe, un curieux article de Drieu La Rochelle. Il nous reproche nos hésitations, nos « lanternements » : qu'attendons-nous pour choisir enfin ? Et, bien, entendu, l'Europe contre l'Angleterre. « Car l'Allemagne, écrit-il, c'est pour nous l'Europe, même si nous entrons dans cette Europe avec une figure bien triste et bien humiliée. » Et ce Gilles nonchalant, à la voix traînante, qui est le plus grand paresseux que j'ai connu [AMG : Malraux dira que c'est un cliché, inexact mais conforme à l'image que Drieu voulait donner de lui-même] remet la France au travail et joue les réformateurs. Il confesse d'ailleurs, et avec une sorte de jubilation, sa propre fainéantise. Il semble qu'il se roule encore dans ses draps. Mais c'est fini. Il va travailler. Il travaille. Il était fainéant comme Français, maintenant le voilà bon européen : sous Hitler il promet de travailler comme quatre. Étrange réformateur. (...)

Le génie de Hitler est peut-être d'avoir compris qu'en jouant la lâcheté des hommes il pourrait tout, dans cette période des années 30-40 où le souvenir de la Grande Guerre et de ses horreurs ne laissait vivante dans la conscience des Européens que la peur. Il ne fait pas la guerre, il organise des paniques." (12 septembre 1940)

- "La N.R.F.-maison est sous scellés (...), mais la N.R.F.-revue va tout de même reparaître, sous la direction de Drieu la Rochelle. Au sommaire de décembre : Gide, Giono, Jouhandeau... Au sommaire de janvier : Valéry, Montherlant... L'espèce de l'homme de lettres n'est pas une des plus grandes espèces humaines. Incapable de vivre longtemps caché, il vendrait son âme pour que son nom paraisse. Quelques mois de silence, de disparition l'ont mis à bout. Il n'y tient plus. Il ne chicane plus que sur l'importance, le corps du caractère dans lequel on imprimera son nom, sur la place qu'on lui donnera au sommaire. Il va sans dire qu'il est plein de bonnes raisons. « Il faut, dit-il, que la littérature française continue. » Il croit être la littérature, la pensée française, et qu'elles mourraient sans lui. (...)

Que penser d'écrivains français qui, pour être sûrs de ne pas déplaire à l'autorité occupante, décident d'écrire de tout sauf de la seule chose à quoi tous les Français pensent, bien mieux, qui, par leur lâcheté, favorisent le plan de cette autorité selon lequel tout doit paraître en France continuer comme auparavant ?" (30 novembre)

- "L'hypocrisie de Déat est de se donner pour pacifiste, comme s'il ignorait que la Collaboration avec une Allemagne qui fait la guerre implique une participation grandissante de la France à cette guerre." (3 janvier 1941)

- "Samedi j'ai dû faire la queue à la mairie pour changer ma carte d'alimentation. (...) Pendant trois heures j'ai écouté les conversations. Les propos étaient d'une effarante bêtise. La majorité des gens demande la fin, la fin à tout prix. Ils imaginent qu'alors tout recommencera comme auparavant. Un infiniment petit nombre a quelque idée de ce qui se passe et de ce qui nous attend. Peu d'hommes méritent la liberté. C'est pour cela qu'elle est en train de mourir peut-être." (28 avril)

- "Hommes d'honneur. Brasillach, officier prisonnier, libéré par l'autorité occupante pour diriger à Paris un des journaux. Il expose à la librairie Rive gauche (Rive gauche du Rhin, disent les étudiants) le prix de sa libération : c'est un livre : Notre avant-guerre, où ce Français courageusement dénonce, pour le compte de Hitler, les faiblesses de la France." (6 juin)

- "Aujourd'hui [un an après l'entrée des Allemands dans Paris] les Parisiens (...), par un accord secret, portent tous une cravate noire : Résistance à l'oppression ! A l'école, ce matin, une petite fille coupable d'avoir un ruban noir dans ses cheveux a été appelée chez la directrice. « De quoi donc êtes-vous en deuil ? » - « De Paris », a-t-elle répondu, vite, comme elle sentait, sans prendre garde à l'insolence. On l'a mise à la porte, pour huit jours, sous le prétexte qu'elle « n'avait pas le sens social »." (14 juin)

- "Roulier a été arrêté la semaine passée à la gare Saint-Lazare. Il s'amusait à crier Heil Staline et à lever le poing sous le nez de chaque officier allemand qu'il rencontrait. Il n'est pas du tout communiste, français cabochard plutôt. Il levait le poing et criait Heil Staline pour se moquer d'eux et était au comble de la joie quand parfois l'un de ces lourdauds, totalement éberlué, lui répondait Heil, en levant le bras, par habitude." (23 juillet)

- "Le Maréchal a parlé. Discours vulgaire, tortueux et menaçant, assez extraordinaire aveu de solitude et d'impuissance. Il lui faut bien reconnaître que la France n'est pas derrière lui. Il prétend l'y mettre de force et nous promet la persécution. Nous verrons bien.

La logique de la trahison oblige le gouvernement à trahir toujours davantage." (13 août)

- sur Montherlant : "Ce « chevalier » [auto-proclamé] rallie toujours à temps le camp du plus fort. Affaire de goût, dirait-il. On sait qu'il a le goût de la force." (2 novembre)

- "Drieu a rapporté hier soir, de l'ambassade d'Allemagne, le bruit que le Maréchal démissionnait. (...) Selon un autre bruit, l'Italie ferait avec l'Angleterre une paix séparée. C'est l'une de nos misères de vivre ainsi, sans rien savoir, rien sur quoi nous puissions prendre appui, construire le moindre raisonnement, dans une sorte de nuage mental fait de vagues bruits, de fausses nouvelles, de mensonges intéressés, d'illusions imbéciles." (28 novembre)

- "L'opinion, il y a un an, molle et lâche, était prête à tout. Vichy et Berlin ont si bien fait ensemble que le pays tout entier a désormais le sentiment de sa servitude. Il se sent asservi, non gouverné. Il déborde de haine et [s']il ne sait pas encore ce qu'il veut, il sait du moins très bien ce qu'il ne veut pas : c'est justement tout ce qu'il subit." (12 décembre)

- "B... et moi étions d'accord hier pour penser que les Français ne sont pas plus vaincus aujourd'hui qu'ils n'ont été vainqueurs en 1919. Leur erreur serait de croire à leur défaite. Une erreur tient à l'autre. Il faudrait les rendre conscients de l'une et de l'autre." (25 décembre)

- les voeux de nouvelle année de Pétain à la radio : "Un moment pénible a été celui où sans s'en rendre compte il a relu deux fois tout un paragraphe de son message." (1er janvier 1942)

- "Depuis huit jours les Juifs doivent porter l'étoile jaune et appeler sur eux le mépris public. Jamais les gens n'ont été avec eux si aimables. C'est qu'il n'est sans doute rien de plus ignoble que de contraindre un homme à avoir à tous les instants honte de lui-même et le gentil peuple de Paris le sait. Comme le savait Nietzsche. « Épargnez, disait-il, à tout homme la honte. »

Rien qu'en voyant les Juifs de ce quartier, on peut vérifier à quel point ils sont « le capitalisme international » : la plupart sont dans une évidente misère et le petit peuple tout entier s'indigne qu'on s'applique à déshonorer ainsi la pauvreté." (16 juin)

- ça doit être ça, les « racines juives de la France »... A suivre !

Libellés : , , , , , , , , , ,

lundi 3 mai 2010

La puissance et l'invincibilité. - Rien de nouveau sous le soleil...

Lors des excellents passages qu'il consacre au régime de Vichy, notre ami Lucien déplore que le Maréchal soit si mal entouré, et notamment qu'il soit obligé de faire appel à ceux-là mêmes qui sont d'une façon ou d'une autre responsable de la défaite. Vous allez vite comprendre dans quel esprit je retranscris ces brèves sentences :

"Au moment où plus rien ne devait être conservé, on voyait reparaître tous les conservateurs.

Et parmi ceux-ci s'étaient aussitôt poussés aux premiers rangs les représentants des castes les plus imbues d'une supériorité illusoire, les plus enfermées dans des abstractions fallacieuses : l'inspection des Finances, Polytechnique, le Conseil d'État.

Le plus grave était encore qu'aussitôt en place, se serrant les coudes, ils avaient opposé un impitoyable barrage à tous ceux qui n'étaient point à leur stricte ressemblance et eussent pu dans quelque mesure corriger leurs sottises. Ils peuplaient leurs services de leurs créatures, amis et connaissances, remettant tous les postes de l'État nouveau à des aveugles et des incapables satisfaits.

Ces gens-là ne pouvaient prendre parti contre l'Angleterre. Il leur eût fallu se renier eux-mêmes avec un courage et une clairvoyance dont je me demande où ils auraient puisé le secret. Ils tenaient à l'Angleterre par leur pseudo-libéralisme, par leur culte atavique des forces de l'argent. Le cynisme et la brutalité de la finance anglaise, régnant en soudoyant les riches, en maintenant les faibles dans une misère sordide, étaient aussi leurs méthodes favorites. Cet énorme empire édifié à coups de chèques, sur des fictions monétaires et des privilèges insolents, représentait à leurs yeux la plus parfaite image de la puissance et de l'invincibilité. Pour eux, sa chute se traduisait par l'engloutissement de leurs beaux comptes en sterlings et l'écroulement de leur orthodoxie d'économistes. Ruine des portefeuilles, ruine des théories : la fin de notre planète n'aurait pas été plus effrayante à leurs yeux. Avec l'Angleterre, ce serait leur univers entier qui disparaîtrait." (Les décombres, VI, 26)

Le pire étant que le pamphlétaire ici n'exagère même pas...

Libellés : , , , , ,

mardi 28 avril 2009

"Un long crime chaque jour renouvelé..." (Apologie de la race française, IV-1.)

soutine2



Apologie I.

Apologie II.

Apologie III.

Apologie IV-2.

Apologie IV-3.

Apologie V.

Apologie VI-1.

Apologie VI-2.



"L'idée de sacrifice se substituait petit à petit à l'idée de don."

(P. Drieu la Rochelle, Gilles, 1939, première partie, ch. IX.)


Voici quelques textes liés à la conception sacrificielle de la patrie qui en ce moment me tourmente. Le commentaire suit aussitôt que possible.

Première salve :

"Sur les champs de bataille de la Somme, en 1916, il y eut autant de morts qu'à Verdun ; l'année précédente, les pertes françaises avaient été plus lourdes encore. Néanmoins, c'est toujours la bataille de Verdun (février-juillet 1916) que l'on célèbre, ses combattants que l'on exalte. Au vrai, pourquoi Verdun ? (...)

Enfer dès le premier jour, la bataille fut une improvisation permanente : les premières lignes enfoncées, aucun réseau de boyaux ou de tranchées n'avait été prévu pour supporter le choc d'un deuxième assaut : il n'y avait plus de front, mais un enchevêtrement, un émiettement inextricable de positions qu'on essayait en vain de raccorder les unes aux autres. Isolée, bombardée souvent par sa propre artillerie, chaque unité était entièrement livrée à elle-même, elle ne connaissait plus qu'une consigne : « Tenir ». Chacun avait la conviction que le sort de la bataille pouvait dépendre d'elle seule ; jamais tant d'hommes ne furent ainsi animés, et tous ensemble, par une pareille certitude ; jamais tant d'hommes n'assumèrent cette responsabilité avec un tel renoncement. Ayant supporté le deuxième choc, ils permirent au commandement de reconstituer un ordre de bataille, de s'y tenir, de l'emporter.

Sur le champ décomposé de cette immense bataille, les ordres se faufilaient grâce aux « coureurs » constamment sur la brèche. Aux hommes bombardés, mitraillés, assaillis par les nappes de gaz, ne sachant où aller ni que faire, démunis ou défaits, ils apportaient, mieux que la vie, la fin de l'incertitude ; car rien ne fut pire à Verdun que l'attente obsédante de la liaison avec les vivants ; et toujours leur réponse identique : il fallait encore tenir et attendre... Quoi ? La fin du bombardement, l'heure de l'attaque ennemi, espérée fiévreusement, pour quitter cette tranchée improvisée et souvent mourir.


tablo Soutine 3


Avec ses avancées, ses îlots, ses digues et ses verroux formés de charniers, nul champ de bataille n'avait connu promiscuité pareille des vivants et des morts. Dès la relève, l'horreur prenait à la gorge, signalant à chacun l'implacable destin ; vivant, s'ensevelir dans le sol pour le défendre, mort, le défendre encore et y demeurer à jamais. La durée du sacrifice variait selon les bataillons ; mais qu'une part de l'effectif fût hors de combat, l'heure arrivait d'être relevé à son tour. (...)

Le général Pétain acceptait mal la limitation de ses effectifs : il obtint qu'on les renouvelât constamment : ce fut le « tourniquet des combattants ». Dès lors, Verdun devint la bataille de l'armée presque entière ; (...) elle comport[a] un peu plus de trois cent trente bataillons d'infanterie - sans compter les chasseurs -, deux cent cinquante-neuf passèrent à Verdun alors que cent neuf seulement participèrent à la bataille de la Somme. Ces chiffres mal connus ont leur importance : ils montrent que pour la France, Verdun a été la grande épreuve, l'épreuve purement nationale avec seulement trois ou quatre bataillons de troupes coloniales, contre dix-huit sur la Somme, et sans que l'Anglais y participe.

Ainsi, avec un matériel inférieur, Verdun put être interprété en quelque sorte comme une victoire de la race. Quelle différence avec la Somme et août 1918, où l'emportèrent les canons et les chars, ou avec la première bataille de la Marne qui fut une victoire du commandement ! (...)

La France payait de plus de trois cent cinquante mille victimes l'honneur d'avoir gagné cette bataille. (...) Les soldats de Verdun étaient maintenant revenus de leurs illusions de jeunesse ; ils ne s'imaginaient plus gagner la guerre en une seule bataille ; au moins avaient-ils la certitude que les Allemands ne passeraient pas. Ils avaient souffert tous ensemble pour sauver le pays, et la France tout entière avait connu leur sacrifice, la presse exaltant cette victoire plus qu'aucune autre. N'était-elle pas, à vrai dire, la première qui fut l'oeuvre de toute la nation ?


la-cathedrale-de-chartres_1


Voilà pourquoi, jusqu'à leur mort, il est des millions d'hommes qui se sont souvenus. Ces jours-là, aux côtés de Pétain, il n'étaient plus « ceux de 14 », partis allègrement à la guerre comme à l'aventure, mais « ceux de Verdun », citoyens et gardiens de la terre." (M. Ferro, Pétain, Fayard, 1987, pp. 663-675 - lecture recommandée par P. Yonnet dans son Voyage....)


Deuxième salve :

"La guerre de 1914-1918 constitue, au sommet de la France parfaite, la grande « ordalie », le test réussi, peut-être trop bien réussi même. Aucun pays d'Europe n'a acquitté, dans un système de référence comparable, à mémoire d'historien, un prix aussi élevé pour un enjeu, proportionnellement, aussi mince.

Rappelons rapidement le volume des pertes. Pour une population de 38 millions de nationaux seulement, l'armée française a mobilisé 8 660 000 hommes, 8 180 000 étaient français de France ou d'Afrique du Nord. La métropole à elle seule a fourni 8 030 000 mobilisés, soit 20,2 % de la population totale et 75 % de la population masculine de vingt à vingt-cinq ans. Le nombre des tués et des disparus définitifs a dépassé 1 310 000 soit 16 % de l'effectif mobilisé. La proportion des tués parmi les combattants a dépassé 18 %, elle est double parmi les officiers issus presque exclusivement de la « classe bourgeoise ». Les bourgeois ont payé leur supercitoyenneté à la romaine d'un superimpôt du sang. Environ 1 100 000 reviendront frappés d'une invalidité permanente, parmi lesquels 56 000 amputés et 65 000 mutilés fonctionnels. Au total, voici 2 500 000 hommes pratiquement tués ou diminués, 600 000 veuves de guerre, 750 000 orphelins, près de 900 000 ascendants privés d'un fils, 2 250 000 personnes frappées au coeur même de leur affection. A ces pertes de guerre, il conviendrait d'ajouter 200 000 victimes civiles et 1 400 000 naissances perdues ou différées. Laissons pour le moment la perte des biens. La France, avec 10,5 morts ou disparus pour 100 hommes actifs, vient largement en tête devant l'Allemagne (9,8), l'Autriche-Hongrie (9,5), l'Italie (6,2), le Royaume-Uni (5,1), la Russie (5,0), la Belgique (1,9), les Etats-Unis (0,2).

La Russie nous fournira précisément un bon test de cohérence. Il est clair et communément admis que ce sont les pertes de guerre que la Russie n'a pas acceptées, c'est sous ce choc que cet immense empire a ployé. Avec un niveau de pertes plus de deux fois supérieur, la France a tenu.

Vous ne trouverez pas dans un passé immédiatement saisissable un niveau de sacrifices humains directement imputables à un affrontement politique, Etat contre Etat, comparable au prix acquitté par la communauté française à la fin de la IIIe République. Il faudrait remonter beaucoup plus avant, aux guerres puniques. Il y a quelque chose de romain dans cette République bourgeoise et paysanne de la fin du siècle dernier, avec sa sur-représentation des campagnes et sa méfiance presque maladive de la personnalisation du pouvoir, de toute forme de principat. La France sous la IIIe République a obtenu ce que seule la cité antique, proche, familière, avec sa religion, ses dieux, le culte païen des morts, était capable d'exiger de ses citoyens.


Chaim-Soutine


Vous m'objecterez qu'en aval le niveau des pertes de la Seconde Guerre mondiale, en Russie, notamment, a été supérieur. Mais les pertes, certes supérieures, subies par la Russie soviétique de 1941 à 1945 ne constituent pas au même titre un test de cohérence. Pour apprécier la valeur de celui-ci, il faut faire intervenir deux facteurs supplémentaires.

D'abord, les conditions dans lesquelles cette guerre a été conduite. La France l'a menée sans modifier en quoi que ce soit ses institutions ; avec un régime parlementaire, un pouvoir collégial qui respecte le secret, une liberté de la presse totale à peine corrigée par la censure [l'auteur exagère un peu... mais il est vrai que la presse « libre » s'est très bien censurée toute seule, en allant souvent d'elle-même dans le même sens que ce que la censure pouvait lui demander ; il est vrai surtout que le régime lui-même n'a jamais tremblé en tant que tel.] Rarement guerre plus totale fut conduite par un pouvoir civil plus respectueux des formes juridiques du temps de paix. (...) L'effort colossal consenti par la population française de 1914 à 1918, et consenti sans aucune contrainte que celle invisible, non institutionnelle, du consensus quasi unanime de la société civile, plaide pour l'investissement actif immense à l'échelle nationale des Français sur la France.

Second facteur : la faiblesse de l'enjeu. Les grandes nations ne jouent pas, de 1914 à 1918, leur existence et leur style de vie comme elles le feront lors de la Seconde Guerre mondiale. (...) En dépit de ce qu'ont pu accréditer les propagandes, les buts de guerre ne comprenaient que des rectifications de frontières et des réparations. Si on excepte les premiers et les derniers mois, l'enjeu, pendant quatre ans, n'a jamais été le sort de la nation. Encore une fois, donc, le plus lourd effort de guerre consenti librement avec un minimum de contraintes étatiques constitue bien, au niveau des faits, le meilleur test de cohérence, la mesure indirecte sûre de la charge affectivement purement des Français, au début du XXe siècle, sur la France." (P. Chaunu, La France. Histoire de la sensibilité des Français à la France, Robert Laffont, 1982, pp. 18-20. Les chiffres de pertes humaines donnés par l'auteur remontent à 1965, sans doute ont-ils été corrigés depuis.)

Un petit contrepoint, célinien bien sûr, rapport à cette question de la propagande :

"Mentir, baiser, mourir. Il venait d'être défendu d'entreprendre autre chose. On mentait avec rage au-delà de l'imaginaire, bien au-delà du ridicule et de l'absurde, dans tous les journaux, sur les affiches, à pied, à cheval, en voiture. Tout le monde s'y était mis. C'est à qui mentirait plus énormément que l'autre. Bientôt, il n'y eut plus de vérité dans la ville."

"Tout ce qu'on touchait était truqué, le sucre, les avions, les sandales, les confitures, les photos ; tout ce qu'on lisait, avalait, suçait, admirait, proclamait, réfutait, défendait, tout cela n'était que fantômes haineux, trucages et mascarades. Les traîtres eux-mêmes étaient faux."

Ces deux extraits du Voyage au bout de la nuit sont reproduits par P. Yonnet dans son Testament de Céline, p. 129. Je n'ai pas cherché à les remettre dans leur contexte. Page 146 du même livre, l'auteur nous recommande et cite en partie « la plus étourdissante et la plus longue tirade anarchiste de toute l'histoire de la littérature française », celle du soldat Princhard, qui croyait échapper au front en volant quelques conserves et qui vient d'apprendre que sa manoeuvre a échoué. Je la reproduis, passées les premières phrases, in extenso - en notant au passage qu'elle s'applique parfaitement aux affaires actuelles de « séquestrations » de patrons.

"Elle s'est mise à accepter tous les sacrifices, d'où qu'ils viennent, toutes les viandes la Patrie... Elle est devenue infiniment indulgente dans le choix de ses martyrs la Patrie ! Actuellement il n'y a plus de soldats indignes de porter les armes et surtout de mourir sous les armes et par les armes... On va faire, dernière nouvelle, un héros avec moi !... Il faut que la folie des massacres soit extraordinairement impérieuse, pour qu'on se mette à pardonner le vol d'une boîte de conserves ! que dis-je ? à l'oublier ! Certes, nous avons l'habitude d'admirer tous les jours d'immenses bandits, dont le monde entier vénère avec nous l'opulence et dont l'existence se démontre cependant dès qu'on l'examine d'un peu près comme un long crime chaque jour renouvelé, mais ces gens-là jouissent de gloire, d'honneurs et de puissance, leurs forfaits sont consacrés par les lois, tandis qu'aussi loin qu'on se reporte dans l'histoire - et vous savez que je suis payé pour la connaître - tout nous démontre qu'un larcin véniel, et surtout d'aliments mesquins, tels que croûtes, jambon ou fromage, attire sur son auteur immanquablement l'opprobre formel, les reniements catégoriques de la communauté, les châtiments majeurs, le déshonneur automatique et la honte inexpiable, et cela pour deux raisons, tout d'abord parce que l'auteur de tels forfaits est généralement un pauvre et que cet état implique en lui-même une indignité capitale et ensuite parce que son acte comporte une sorte de tacite reproche envers la communauté. Le vol du pauvre devient une malicieuse reprise individuelle, me comprenez-vous ?... Où irions-nous ? Aussi la répression des menus larcins s'exerce-t-elle, remarquez-le, sous tous les climats, avec une rigueur extrême, comme moyen de défense sociale non seulement, mais encore et surtout comme une recommandation sévère à tous les malheureux d'avoir à se tenir à leur place et dans leur caste, peinards, joyeusement résignés à crever tout au long des siècles et indéfiniment de misère et de faim... Jusqu'ici cependant, il restait aux petits voleurs un avantage dans la République, celui d'être privés de l'honneur de porter les armes patriotes. Mais dès demain, cet état de choses va changer, j'irai reprendre dès demain, moi voleur, ma place aux armées... Tels sont les ordres... En haut lieu, on a décidé de passer l'éponge sur ce qu'ils appellent « mon moment d'égarement » et ceci, notez-le bien, en considération de ce qu'on intitule aussi « l'honneur de la famille ». Quelle mansuétude ! Je vous le demande, camarade, est-ce donc ma famille qui va s'en aller servir de passoire et de tri aux balles françaises et allemandes mélangées ?... Ce sera bien moi tout seul, n'est-ce pas ? Et quand je serai mort, est-ce l'honneur de ma famille qui me fera ressusciter ?...


chaim-soutine-boeuf-ecorche-1925


Tenez, je la vois d'ici, ma famille, les choses de la guerre passées... Comme tout passe... Joyeusement alors gambadante ma famille sur les gazons de l'été revenu, je la vois d'ici par les beaux dimanches... Cependant qu'à trois pieds dessous, moi papa, ruisselant d'asticots et bien plus infect qu'un kilo d'étrons de 14 juillet pourrira fantastiquement de toute sa viande déçue... Engraisser les sillons du laboureur anonyme c'est le véritable avenir du véritable soldat ! Ah ! camarade ! Ce monde je vous l'assure n'est qu'une immense entreprise à se foutre du monde ! Vous êtes jeune. Que ces minutes sagaces vous comptent pour des années ! Ecoutez-moi bien, camarade, et ne le laissez plus passer sans bien vous pénétrer de son importance, ce signe capital dont resplendissent toutes les hypocrisies meurtrières de notre Société : « L'attendrissement sur le sort, sur la condition du miteux... » Je vous le dis, petits bonhommes, couillons de la vie, battus, rançonnés, transpirants de toujours, je vous préviens, quand les grands de ce monde se mettent à vous aimer, c'est qu'ils vont vous tourner en saucissons de bataille... C'est le signe... Il est infaillible. C'est par l'affection que ça commence. Louis XIV au moins, qu'on se souvienne, s'en foutait à tout rompre du bon peuple. Quant à Louis XV, du même. Il s'en barbouillait le pourtour anal. On ne vivait pas bien en ce temps-là, certes, les pauvres n'ont jamais bien vécu, mais on ne mettait pas à les étriper l'entêtement et l'acharnement qu'on trouve à nos tyrans aujourd'hui. Il n'y a de repos, vous dis-je, pour les petits, que dans le mépris des grands qui ne peuvent penser au peuple que par intérêt ou sadisme... Les philosophes, ce sont eux, notez-le encore pendant que nous y sommes, qui ont commencé par raconter des histoires au bon peuple... Lui qui ne connaissait que le catéchisme ! Ils se sont mis, proclamèrent-ils, à l'éduquer...


34817647.ChaimSoutineReturnfromSchoolAftertheStorm1939


Ah ! ils en avaient des vérités à lui révéler ! et des belles ! Et des pas fatiguées ! Qui brillaient ! Qu'on en restait tout ébloui ! C'est ça ! qu'il a commencé par dire, le bon peuple, c'est bien ça ! C'est tout à fait ça ! Mourons tous pour ça ! Il ne demande jamais qu'à mourir le peuple ! Il est ainsi. « Vive Diderot ! » qu'ils ont gueulé et puis « Bravo Voltaire ! » En voilà au moins des philosophes ! Et vive aussi Carnot qui organise si bien les victoires ! Et vive tout le monde ! Voilà au moins des gars qui ne le laissent pas crever dans l'ignorance et le fétichisme le bon peuple ! Ils lui montrent eux les routes de la Liberté ! Ils l'émancipent ! Ça n'a pas traîné ! Que tout le monde d'abord sache lire les journaux ! C'est le salut ! Nom de Dieu ! Et en vitesse ! Plus d'illettrés ! Il en faut plus ! Rien que des soldats citoyens ! Qui votent ! Qui lisent ! Et qui se battent ! Et qui marchent ! Et qui envoient des baisers ! A ce régime-là, bientôt il fut fin mûr le bon peuple. Alors n'est-ce pas l'enthousiasme d'être libéré il faut bien que ça serve à quelque chose ? Danton n'était pas éloquent pour des prunes. Par quelques coups de gueule si bien sentis, qu'on les entend encore, il vous l'a mobilisé en un tour de main le bon peuple ! Et ce fut le premier départ des premiers bataillons d'émancipés frénétiques ! Des premiers couillons voteurs et drapeautiques qu'emmena le Dumouriez se faire trouer dans les Flandres ! Pour lui-même Dumouriez, venu trop tard à ce petit jeu idéaliste, entièrement inédit, préférant somme toute le pognon, il déserta. Ce dut notre dernier mercenaire... Le soldat gratuit ça c'était du nouveau... Tellement nouveau que Goethe, tout Goethe qu'il était, arrivant à Valmy en reçut plein la vue. Devant ces cohortes loqueteuses et passionnées qui venaient se faire étripailler spontanément par le roi de Prusse pour la défense de l'inédite fiction patriotique, Goethe eut le sentiment qu'il avait encore bien des choses à apprendre. « De ce jour, clama-t-il, magnifiquement, selon les habitudes de son génie, commence une époque nouvelle ! » Tu parles ! Par la suite, comme le système était excellent, on se mit à fabriquer des héros en série, et qui coûtèrent de moins en moins cher, à cause du perfectionnement du système. Tout le monde s'en est bien trouvé. Bismarck, les deux Napoléon, Barrès aussi bien que la cavalière Elsa. La religion drapeautique remplaça promptement la céleste, vieux nuage dégonflé déjà par la Réforme et condensé depuis longtemps en tirelires épiscopales. Autrefois la mode fanatique, c'était « Vive Jésus ! Au bûcher les hérétiques ! », mais rares et volontaires après tout les hérétiques... Tandis que désormais, où nous voici, c'est par hordes immenses que les cris : « Aux poteaux les salsifis sans fibres ! Les citrons sans jus ! Les innocents lecteurs ! Par millions face à droite ! » provoquent les vocations. Les hommes qui ne veulent ni découdre, ni assassiner personne, les Pacifiques puants, qu'on s'en empare et qu'on les écartèle ! Et les trucide aussi de treize façons et bien fadées ! Qu'on leur arrache pour leur apprendre à vivre les tripes du corps d'abord, les yeux des orbites, et les années de leur sale vie baveuse ! Qu'on les fasse par légions et légions encore, crever, tourner en mirlitons, saigner, fumer dans les acides, et tout ça pour que la Patrie en devienne plus aimée, plus joyeuse et plus douce ! Et s'il y en a là-dedans des immondes qui se refusent à comprendre ces choses sublimes, ils n'ont qu'à aller s'enterrer tout de suite avec les autres, pas tout à fait cependant, mais au fin bout du cimetière, sous l'épitaphe infamante des lâches sans idéal, car ils auront perdu, ces ignobles, le droit magnifique à un petit bout d'ombre du monument adjudicataire et communal élevé pour les morts convenables dans l'allée du centre, et puis aussi perdu le droit de recueillir un peu de l'écho du Ministre qui viendra ce dimanche encore uriner chez le Préfet et frémir de la gueule au-dessus des tombes après le déjeuner..."


soutine-pipe

(pp. 67-70 de l'édition « Folio plus »).

Bardamu enchaîne en critiquant l'intellectualisme de Princhard ("Il avait le vice des intellectuels, il était futile. Il savait trop de choses ce garçon-là et ces choses l'embrouillaient. Il avait besoin de tas de trucs pour s'exciter, se décider.") : révérence gardée, ce procédé est un peu facile, qui consiste à placer une belle tirade, éminemment littéraire, dans la bouche d'un personnage, pour reprocher ensuite à l'« auteur » de la tirade - son émetteur - d'être trop littéraire.

(Toutes proportions gardées, cela fait penser à ces romans contemporains dont les auteurs sont à la fois fiers et honteux de leur culture, ne peuvent s'empêcher de l'étaler tout en cherchant à prendre leurs distances avec elle, pour ne pas choquer peut-être le prolo (qui ne les lit pourtant pas souvent). J'ai par exemple toujours été irrité par ces personnages des romans de Jean-Bernard Pouy, paumés solitaires, victimes de la violence de la société, mais opportunément pourvus d'une licence de lettres permettant à l'auteur de parler de Spinoza de temps à autre.)

Sauf erreur de ma part, le Céline de Féérie ou de la trilogie ne se livrera plus à ces tours de passe-passe un peu faux cul, et saura mieux intégrer ce qu'il a à dire à l'action (« simple chroniqueur... ») sans passer par des tirades exemplaires, fussent-elles aussi réussies que celles-ci, qui chatouillent tout de même son orgueil d'artisan romancier.

Cette dernière remarque m'amenant à une ultime précision : j'avais émis des réserves sur ce que j'avais compris être la réduction par P. Yonnet de l'oeuvre de Céline au Voyage : la lecture du Testament de Céline m'a amené à constater qu'il s'agit de l'enregistrement du choc que la découverte du premier roman de Céline avait provoqué chez le jeune Yonnet, autant que de la volonté de rappeler à quel point la sortie de ce roman fut un éblouissement, une rupture pour tout le monde. Parti pris légitime donc, quand bien même mes préférences personnelles ne seraient pas les mêmes.


Commentaires à suivre !


madwoman


Oui, on peut donner des significations différentes à l'emploi de cette Femme folle pour finir, je vais notamment l'utiliser comme transition avec une anecdote à laquelle le texte de Céline m'a fait penser : « l'auteur de tels forfaits [un vol] est généralement un pauvre ». Grâce à notre merveilleuse civilisation, cet archaïsme sans disparaître n'est plus aussi rigoureux : l'exemple de la mère et de la belle-mère du peu pauvre footballeur anglais John Terry, prises la main dans le sac avec 8OO livres sterling (je sais, ça ne vaut plus grand chose...) de marchandises volées dans un grand magasin, dans le plus pur style décadent briton « absolutly fabulous », laisse pour le moins rêveur... Dans Les enfants du paradis Arletty reprochait à son amant riche de « vouloir être aimé comme un pauvre », c'est-à-dire pas pour son argent : « Qu'est-ce qu'ils leur restent, alors aux pauvres ? » Si de plus les riches se mettent à voler comme des pauvres, où va-t-on ?... Mais cela ne fait que confirmer ce mal actuel de la société, qui est que les riches ne sont plus que « des pauvres avec plus d'argent »... Rule Britannia !

Libellés : , , , , , , , , , , , ,

samedi 7 juin 2008

"Le peuple n'est pas une classe..." (Ethique et statistique, V)

speer_hitler_breker


Ethique et statistique I (bis).

Ethique et statistique II.

Ethique et statistique III.

Ethique et statistique IV.


Nous en arrivons au terme de cette série. Mais avant que de revenir à notre point de départ et de relire certains passages du texte de René Guénon par lequel nous avions commencé ce travail, il nous faut retranscrire quelques lignes tirées de la conclusion de L'homme probable, consacrées à un retour de Musil sur lui-même et son travail :

"Dans les réflexions que Musil a rédigées à la fin de sa vie pendant les années de son exil en Suisse, les remarques sur le thème (...) « la moyenne et l'homme moyen » semblent correspondre à une préoccupation qui domine de plus en plus la réflexion de l'écrivain sur l'évolution des sociétés modernes, les relations de l'esprit avec le monde qu'il rêve de transformer, la signification et le destin de son entreprise personnelle. (...) Peut-être Musil connaissait-il la remarque de Nietzsche : « La haine de la médiocrité est indigne d'un philosophe : c'est presque une chose qui met en question son “droit à la philosophie” ». L'homme exceptionnel, précisément parce qu'il est l'exception, doit protéger la règle.


Witt_and_Hitler

0737_1

(La légende dit d'une part qu'à l'école le petit Ludwig s'est trop moqué du petit Adolf, d'autre part que le grand Charles et le « moyen » Philippe se sont, à l'origine, disputés pour une question de vanité d'auteur, pour un problème purement littéraire : à quoi tient l'Histoire ! Néanmoins, à l'arrivée, il y a de vraies différences...)


Mais, pour Musil, il ne suffit pas de dire que l'individu hors du commun a besoin de la moyenne pour exister en tant que tel. Il faut également trouver le moyen de développer une coopération réelle entre le petit nombre des hommes exceptionnels et la masse des gens ordinaires (Musil regrette de n'avoir pas réussi à trouver une formule plus précise et plus opérationnelle que celle-là). Dans une note qui date des années quarante, il se demande s'il ne se trouve pas à présent, par rapport au problème de la moyenne, dans la situation du pape à Canossa,

- notons que le choix de cet exemple résonne comme un écho de la phrase de Guénon : "Ce renversement de toute hiérarchie commence dès que le pouvoir temporel veut se rendre indépendant de l'autorité spirituelle..."

comme si, à l'inverse de ce qui s'est passé en 1077, l'esprit, dont il entendait être le représentant, devait finalement accepter de faire amende honorable devant la puissance séculière : « Le Canossa d'un pape : j'ai tout à fait sous-estimé H[itler]. Raison : parce que, mesuré à des critères intellectuels (les miens), il apparaissait insuffisant. Aporie : ces critères ne pouvaient pas m'apparaître faux. (Je me suis considéré jusqu'à la fin comme le pape.) Crise : eh bien, maintenant les choses sont tout de même ainsi. Renversement : ils sont faux. Nouvelle voie : reviens à ce dont l'ascension de l'intellect s'est dégoûtée. A ce que tu as tenu pour l'homme moyen. Cherche à le comprendre de façon nouvelle, à l'admirer de façon nouvelle. Pour finir un exemple : n'est-ce pas lui qui - si l'on excepte encore l'art

- mazette, ce n'est pas rien

- a créé tout ce qui est grand, ou du moins

- Musil hésite...

en tout cas de grandes choses. Comprends ce qui le meut ; ce que par conséquent il doit vouloir de l'art ; la manière dont il a besoin de l'art ».

- faut-il le préciser, ce n'est pas ici ce que Serge Halimi a pu appeler une « logique de dealer », celle par exemple des programmateurs de télévision, qui cherchent à faire croire qu'ils ne font que « donner aux gens ce qu'ils demandent » : il s'agit d'avoir un point de départ assez stable pour emmener l'homme moyen un peu au-dessus de lui-même, ou peut-être simplement l'empêcher de tomber dans de dangereux travers. J. Bouveresse poursuit :

Musil n'a, effectivement, pas toujours eu une attitude aussi compréhensive à l'égard de la moyenne. Il avait noté dans les années vingt : « La chose principale est de décrire l'homme moyen comme le porteur de bacilles de toutes les atrocités du monde. L'homme de l'impérialisme français, de la terreur blanche hongroise ! L'homme dont le sérieux s'est perdu ». Mais, si l'homme moyen véhicule les germes de tout ce que l'humanité peut faire et a fait de plus horrible, c'est également chez lui que l'on doit chercher et cultiver ceux de la grandeur dont elle semble tout aussi capable. La comparaison que fait Musil entre son échec personnel et le succès de Hitler pourrait sembler tout à fait étrange, s'il n'avait pas toujours considéré comme acquis que toutes les transformations importantes, qu'elles soient le fait d'hommes politiques qui utilisent des moyens simplistes ou d'intellectuels géniaux, passent nécessairement, en fin de compte, par l'homme moyen et la moyenne. Une autre attitude à l'égard de ceux-ci lui semble donc devenue probablement nécessaire, si l'on veut comprendre comment ce qui ne paraissait plus possible aux représentants de l'intellect est néanmoins devenu réel." (pp. 274-275)

Revenons au texte de René Guénon, et précisons quelques conséquences de tout cela :

- « ...quand il s'agit de la carrière des hommes politiques, où l'incompétence la plus complète est rarement un obstacle. (...) Si l'on y réfléchit, on s'aperçoit aisément qu'il n'y a là rien dont on doive s'étonner, et que ce n'est en somme qu'un résultat très naturel de la conception « démocratique », en vertu de laquelle le pouvoir vient d'en bas et s'appuie essentiellement sur la majorité, ce qui a nécessairement pour corollaire l'exclusion de toute véritable compétence, parce que la compétence est toujours une supériorité au moins relative et ne peut être que l'apanage d'une minorité. »

La nullité des hommes politiques en démocratie est un fait, un fait dont on se plaint depuis longtemps (amusante communauté de vue ici entre Guénon et Mme Anne-Cécile Robert, du Monde Diplomatique), un fait que je ne chercherai certes pas à nier, et que l'on peut même, avec Guénon, considérer comme (à peu près) inévitable. Mais ce n'est peut-être pas le dernier mot de l'histoire. Si l'on peut en effet envisager avec Musil une « coopération » entre ceux qui sont au-dessus de la moyenne et « l'homme moyen », la nullité des hommes politiques, si elle reste gênante, devient secondaire.

C'est un point où une vision comme celle de Castoriadis rejoint un certain libéralisme politique. Feu François-Xavier Verschave, disciple de Castoriadis, disait avec raison lors d'une précédente élection de S. Berlusconi, que cette élection n'était pas une catastrophe si les Italiens savaient lui résister (elle pouvait même, ajouterai-je, être un bien, en fournissant un point d'appui à la résistance des Italiens). Par ailleurs, comme je l'ai de mon côté récemment souligné, il est dans une certaine mesure vrai qu'un pays peut fonctionner d'autant mieux que les hommes politiques n'y font rien d'autre que des effets de manche, et laissent les « véritables compétences », pour parler comme Guénon, faire ce qu'elles savent faire.

Que l'on se rassure, en suivant ici Musil je ne tends pas plus que lui à tomber dans un optimisme béat, ou à remplacer une utopie par une autre : je me contente de rappeler qu'il y a d'autres voies que celle de la politique au sens institutionnel étroit du terme, et que l'effective nullité du personnel politique en temps de démocratie n'est pas nécessairement aussi triste et importante, pour pénible qu'elle puisse être au quotidien, que l'on est spontanément porté à le croire.

- « L'argument le plus décisif contre la « démocratie » se résume en quelques mots : le supérieur ne peut émaner de l'inférieur, parce que le « plus » ne peut pas sortir du « moins » ; cela est d'une rigueur mathématique absolue, contre laquelle rien ne saurait prévaloir. »

« L''avis de la majorité ne peut être que l'expression de l'incompétence, que celle-ci résulte d'ailleurs du manque d'intelligence ou de l'ignorance pure et simple ; on pourrait faire intervenir à ce propos certaines observations de “psychologie collective”, et rappeler notamment ce fait assez connu que, dans une foule, l'ensemble des réactions mentales qui se produisent entre les individus composants aboutit à la formation d'une sorte de résultante qui est, non pas même au niveau de la moyenne, mais à celui des éléments les plus inférieurs. »

« La multiplicité envisagée en dehors de son principe, et qui ainsi ne peut plus être ramenée à l'unité, c'est, dans l'ordre social, la collectivité conçue comme étant simplement la somme arithmétique des individus qui la composent, et qui n'est en effet que cela dès lors qu'elle n'est rattachée à aucune principe supérieur aux individus ; et la loi de la collectivité, sous ce rapport, c'est bien cette loi du plus grand nombre sur laquelle se fonde l'idée “démocratique”. »


Sans nous lancer dans une exégèse du texte un peu mouvant de Guénon, démêlons les fils : il faut séparer nettement l'idée de la simple "somme arithmétique" (d'ailleurs, tout le monde critique maintenant le suffrage universel, y compris encore une fois, via Jules Grévy, Mme Anne-Cécile Robert, du Monde Diplomatique ), de l'idée de productions collectives de sens et d'actions, dont il faut je crois admettre avec Musil qu'elles peuvent dans certains cas, peut-être effectivement rares, être plus intéressantes que ce que contente de dénoncer Guénon, et ne pas être un simple nivellement par le bas.

De plus, il faut faire avec ce que l'on a, et ce que l'on « a » est un type anthropologique précis, individualiste. Ce que l'on peut espérer à terme, et essayer d'encourager de son côté, sans perdre de vue toutes les restrictions que l'on a précédemment énoncées à l'efficacité des actions, ce que l'on peut espérer à terme est que ce type anthropologique évolue. On retrouve ici les considérations de Musil sur « l'amorphisme humain » - on peut d'ailleurs citer un autre passage de L'homme probable :

"Contrairement à ce que beaucoup de gens répètent au moment où il écrit, Musil ne croit pas que notre époque manque de génies, d'individus capables d'imaginer et de proposer des solutions inédites et des changements significatifs, d'idéalisme, de générosité, d'héroïsme ou de quoi que ce soit de tel. Ce qui lui manque est, selon lui, avant tout le type d'organisation qui donnerait aux efforts des individus créateurs des chances d'être pris au sérieux et éventuellement d'aboutir. C'est une position qui est, somme toute, fort logique, puisqu'il pense que l'humanité d'aujourd'hui reste probablement douée des mêmes potentialités intrinsèques que celle d'autrefois et en diffère tout au plus par la façon dont elle les exprime ou est empêchée de les exprimer. Aussi ne faut-il pas se méprendre sur ce dont il est question lorsque Musil parle d'inventer un « homme nouveau » ou de « nouvelles manières d'être homme ». Il s'agit de changer l'homme au sens auquel il peut changer et a effectivement changé, c'est-à-dire de lui proposer de nouvelles formes d'expression, mais non de le changer au sens auquel il ne peut pas changer et n'a probablement jamais changé : ce en quoi les hommes se distinguent et peuvent être transformés « vient de l'extérieur et non de l'intérieur ». Les propagandistes et les prophètes de toute nature sont généralement des gens qui pensent que l'être humain peut être changé directement de l'intérieur et qu'un autre homme donnerait naissance à une autre époque. Musil insiste, au contraire, sur toutes les conditions et les transformations externes qui devraient être réalisées auparavant ou en même temps pour qu'un changement théoriquement concevable devienne un changement réel ou, tout au moins, un changement réellement concevable. Ces considérations s'appliquent, bien entendu, en premier lieu à son entreprise personnelle. La contribution qu'il espère apporter à l'avènement d'un homme différent est aussi éloignée que possible du ton et de la forme qu'adopte généralement le discours des héros et des prophètes de la nouveauté." (pp. 219-220)

Il est évidemment possible de considérer que l'homme a déjà changé, vers le pire, au point qu'il ne puisse plus se redresser. Mais, outre qu'il se pose ici un problème logique (comment, si l'on a encore les outils conceptuels pour comprendre cela, ne peut-on proposer des solutions, même sur le long terme ?), il est de fait que si tel était le cas, il ne resterait plus, à moi-même comme aux autres, qu'à fermer boutique. On aura compris que ce n'est pas mon attitude.

D'autant que cette « attitude » risque elle-même de contribuer à ce que les choses empirent, et c'est sur ce point, en oubliant maintenant Guénon - car si je peux utiliser son texte de façon un peu symbolique, je ne vais pas non plus le surinterpréter -, que je concluerai, en utilisant d'une part les notes de Musil sur Hitler que j'ai citées plus haut, d'autre part un texte qui leur est à peu près contemporain, le début des Grands cimetières sous la lune.

Oublions d'abord aussi la démocratie, ce qu'elle est, ce que peut-être elle pourrait être, ce que l'on nous dit qu'elle devrait être. On se prend parfois à penser, à lire des rengaines sur une supposée « vraie démocratie », qu'il en est de celle-ci comme du « vrai socialisme », que c'est un concept propre à tout justifier, même le pire. On peut voir les choses en sens inverse et considérer que sans un objectif lointain rien n'avance, qu'il faut bien un idéal pour donner des directions d'action.


004BRT_Nicole_Kidman_077


004BRT_Nicole_Kidman_078

La mariée démocratie était-elle trop belle ? La plus belle fille au monde ne peut donner que ce qu'elle a...


Omettons cela : ce sur quoi je voudrais insister, c'est la sensibilité d'un Musil, sur la fin de sa vie, au simple fait que si on laisse « l'homme moyen » à lui-même, si de plus on le rabaisse sans cesse, et bien « l'homme moyen » se venge - et ce n'est pas beau à voir.


Hitler_en_1923


Dans la partie III de cette série, je me suis demandé en passant si Hitler était une « noire caricature » de Napoléon : ce qui est sûr, c'est qu'il est la personnification de ce que Bernanos appelait la « colère des imbéciles », et ce qu'en suivant Musil on peut nommer la « vengeance de l'homme moyen » : Hitler, malgré tout ce qu'il a entrepris et réussi, n'a rien d'un grand homme, Hitler est le triomphe du médiocre, de l'homme moyen dans ce qu'il a de pire. (A son échelle, c'est d'ailleurs aussi le cas d'un Nicolas Sarkozy.) Il est trop dangereux de mépriser « l'homme moyen » ; même la haine, pourtant justifiée, de cette petite salope que fut et que demeure « l'homme de l'impérialisme français », comme dit Musil, ne doit pas conduire au réductionnisme misanthrope, faute de quoi la petite salope en question vous étouffe sous le nombre et sous la colère (hystérique). Cela était vrai à l'époque de la colonisation triomphante, cela l'est encore aujourd'hui : si, dans les deux cas il est difficile d'imaginer plus méprisable et plus ridicule que ces « hommes moyens », ces « imbéciles », ces « petits-bourgeois » se gargarisant d'une prétendue supériorité vis-à-vis des autres sociétés, quand il ne s'est agi que d'un règne temporaire de la force permettant à des ratés de la métropole de devenir des petits chefs ailleurs (ce qui, comme l'a montré fort à propos H. Arendt, et comme l'a remontré tout aussi à propos F.-X. Verschave, gangrène en retour la société française), si donc, dans les deux cas, cette idée de supériorité - ô combien présente dans l'évocation des « aspects positifs de la colonisation » ou dans certaines critiques à l'égard des critiques parfois excessives à l'égard de la civilisation occidentale, vous me suivez ? - est aussi ridicule que nuisible, rabattre ici le caquet de « l'homme moyen » ne doit pas signifier le rabaisser en tant qu'il est ce qu'il est.

A sa manière Bernanos, en 1938, dans un texte fort peu élogieux envers l'idée de démocratie, ne disait pas autre chose :

"Il n'y a plus de classes, parce que le peuple n'est pas une classe, au sens exact du mot, et les classes supérieures se sont peu à peu fondues en une seule à laquelle vous avez donné précisément ce nom de classe moyenne. Une classe dite moyenne n'est pas non plus une classe, encore moins une aristocratie. Elle ne saurait même pas fournir les éléments de cette dernière. Rien n'est plus éloigné que son esprit de l'esprit aristocratique. On pourrait la définir ainsi : l'ensemble des citoyens convenablement instruits, aptes à toute besogne, interchangeables. La même définition convient d'ailleurs parfaitement à ce que vous appelez démocratie. La démocratie est l'état naturel des citoyens aptes à tout. Dès qu'ils sont en nombre, ils s'agglomèrent et forment une démocratie. Le mécanisme du suffrage universel leur convient à merveille, parce qu'il est logique que ces citoyens interchangeables finissent par s'en remettre au vote pour décider ce qu'ils seront chacun. Ils pourraient aussi bien employer le procédé de la courte paille. Il n'y a pas de démocratie populaire, une véritable démocratie du peuple est inconcevable. L'homme du peuple, n'étant pas apte à tout, ne saurait parler que de ce qu'il connaît, il comprend parfaitement que l'élection favorise les bavards. Qui bavarde sur le chantier est un fainéant. Laissé à lui-même, l'homme du peuple a la même conception du pouvoir que l'aristocrate - auquel il ressemble par tant de traits -, le pouvoir est à qui le prend, à qui se sent la force de le prendre. C'est pourquoi il ne donne pas au mot de dictateur le même sens que nous. La classe moyenne appelle de ses voeux un dictateur, c'est-à-dire un protecteur qui gouverne à sa place, qui la dispense de gouverner. L'espère de dictature dont rêve le peuple, c'est la sienne. Vous me répondrez que les politiciens feront de ce rêve une réalité bien différente. Soit. La nuance n'en est pas moins révélatrice.

Encore une fois, je n'écris pas ces pages à l'intention des gens du peuple, qui d'ailleurs se garderont bien de les lire. Je voudrais faire clairement entendre qu'aucune vie nationale n'est possible ni même concevable dès que le peuple a perdu son caractère propre, son originalité raciale et et culturelle, n'est plus qu'un immense réservoir de manoeuvres abrutis, complété par une minuscule pépinière de futurs bourgeois. Que les élites soient nationales ou non, la chose a beaucoup moins d'importance que vous ne pensez. Les élites du XVIIe siècle n'étaient guère nationales, celles du XVIe non plus. C'est le peuple qui donne à chaque patrie son type original. Quelques fautes que vous puissiez reprocher à la Monarchie, ce régime avait su, du moins, conserver intact le plus précieux de son héritage, car même en plein XVIIIe siècle, alors que le clergé, la noblesse, la magistrature et les intellectuels présentaient tous les symptômes de la pourriture, l'homme du peuple demeurait peu différent de son ancêtre médiéval. Il est affolant de penser que vous avez réussi à faire du composé humain le plus stable une foule ingouvernable, tenue sous la menace des mitrailleuses."

Et d'ajouter immédiatement :

"On ne refera pas la France par les élites, on la refera par la base."

Ce qui peut nous servir de conclusion.

Bernanos ajoute encore :

"Cela coûtera plus cher, tant pis ! Cela coûtera ce qu'il faudra. Cela coûtera moins cher que la guerre civile." (Les grands cimetières sous la lune, "Essais et écrits de combat" t.1, Pléiade, pp. 388-89)

Peut-être sur ce dernier point avait-il tort, et que la guerre civile - qui d'ailleurs en France n'allait pas tarder à avoir lieu - coûte-t-elle moins cher qu'il ne pouvait le croire. Qui vivra verra !


Fin - temporaire ? - de cette série "Éthique et statistique".

003CMT_Nicole_Kidman_078

Je vous laisse y rêver !

Libellés : , , , , , , , , , , , , , , , , ,