vendredi 14 mai 2010

"Le phénomène est beau."

- Il ne s'agit pas aujourd'hui d'une théorie de l'apparition, mais d'une sorte de plus racaille que ça tu meurs. C'est Lucien qui le dit :

"Nous avons devant les yeux les résultats du métissage entre le venimeux messianisme d'Israël et l'imperturbable mercantilisme anglais. Le phénomène est beau." (Les décombres, dernière partie : "Le monde et nous".)

et je n'ai pu que repenser à cette phrase aux applications certes multiples, lorsque je suis tombé sur cette hallucinante interview.

On me dira qu'il ne faut pas y attacher trop d'importance, que des gens comme ça non seulement se discréditent eux-mêmes mais nuisent à la cause qu'ils prétendent défendre, que je ferais mieux, justement, de consacrer mon temps, si ce n'est à la métaphysique, du moins à des choses plus sérieuses qu'aux pitoyables élucubrations lècheculsionisantes de ratés notoires... mais :

- j'aurais vraiment culpabilisé de ne pas relayer au plus tôt de si limpides (et marrantes) insanités ;

- dans des cas moins dérisoires que celui-ci, il ne serait pas inutile de s'interroger sur ce qui fait que des goys fortunés et bien installés dans la société (ce qui de nos jours n'est pas un compliment) se croient obligés de s'engager explicitement pour Israël. Dire "ça paie" est un peu court, car je ne suis pas sûr que ce que l'on est supposé gagner d'un côté - le soutien (pour combien de temps ?) du Lobby - ne se perde pas de l'autre - on s'allonge et les gens le savent. C'est aussi prêter au Lobby plus qu'il n'en peut - à la fois de la part des philosionistes goys et des antisionistes. On dit trop souvent "les Juifs, les Juifs, les Juifs", mais, de Taguieff à Milner en passant par P. Cormary et, donc, pour écrire une fois son nom, C. Angot, ils sont nombreux à faire porter à ceux-ci plus sans doute qu'ils ne peuvent porter - et ils en ont porté, dans l'Histoire... -, plus peut-être que la plupart d'entre eux ne veulent porter.

J'ai moi-même écrit qu'il y avait une spécificité juive, ce qui signifie, d'une certaine manière, que ces gens-là ne sont pas comme les autres. Je ne veux pas non plus sortir le marteau-piqueur pour écraser des mouches (pardon Pierre !) et décréter que tous ces auteurs, avec ou sans guillemets, sont en fait antisémites, subtilement antisémites comme on dit. Mais quand on lit, dans cet entretien, que les Juifs sont plus humains que les autres ("Les Juifs représentent tout le monde, toute spécificité, la spécificité de l’humain. - Pourquoi les Juifs plus que les autres ? - Parce que."), on souhaiterait presque que cela fût dit par un Juif « sûr de lui et dominateur », qui prend ses responsabilités, plutôt que par une conne goy qui met de l'huile sur le feu, en laissant les autres se brûler, puisque bien sûr ce sont précisément les juifs qu'elle prétend soutenir qui à terme peuvent payer les pots cassés de tels propos. (En même temps, la racaille commence à traîner à Saint-Germain-des-Prés, les sanctuaires disparaissent...)


- Ceci posé, voici en contrepoint un texte parlant de Rebatet. Le simple bon sens oblige à dire que, malgré le mépris que j'ai pour C. Angot, en général et dans cette occurrence particulière, les propos qui m'ont aujourd'hui énervé n'ont pas la même dimension que les appels au meurtre lancés par Lucien en pleine Occupation. Cela-va-sans-dire-mais-va-mieux-en-le-disant. Voici donc ce qu'avec tout son talent et toute sa franchise ce grand écrivain lançait :

"J'observais bien, sur l'infortuné Worms, ce phénomène du Juif aux armées, qui a toujours trompé un certain nombre de braves gens. Un Juif est là, partageant les mêmes périls (les nôtres ont été minimes, mais cela ne change rien à l'affaire), les mêmes désagréments petits ou grands que cent Français, confondu sous le même uniforme qu'eux, plongeant dans l'atmosphère la plus fraternelle que puissent se créer les hommes. Il s'y plie avec ce mimétisme si prompt de sa race, il est parfois le plus troupier de tous. Mais si l'on veut oublier les millions de congénères dont il se trouve isolé, si l'on décide une exception pour ce soldat qu'on tutoie, c'est que l'on connaît mal le Juif.

Il faut croire que je suis bon expert en la matière. Worms était par bien des points l'homme le plus proche de moi dans notre bande, aimant la peinture, la musique, parlant le même langage. Mais je percevais à chaque minutes les mille liens qui rattachaient à son Israël ce Juif en somme apolitique, et pourtant irrésistiblement porté vers la bolchevisation, l'anarchie en tous ordres, truqueur, ergoteur presque malgré lui, ne pouvant toucher à une oeuvre ou à une idée qu'il n'y laissât une tache de pourriture, analyste intelligent, mais paraissant toujours fouiller quelque substance en décomposition, un Juif de l'espèce instable, morbide et saturnienne, probablement assez malheureux, mais bien trop Juif pour ne pas rejoindre en n'importe quelle occasion la classe des Juifs les plus insolemment dominateurs. Pauvre Worms ! je n'aurais jamais eu le coeur de l'humilier, de décharger sur ce solitaire ma fureur accumulée contre sa race ennemie. Il n'ignorait pas mon antisémitisme, et j'avais pris soin de le lui rappeler. Il semblait le tenir pour une opinion politique fort respectable, et qui rendrait même ma sympathie plus précieuse dans la passe difficile qu'Israël allait franchir. Nous étions, ma foi ! une paire d'amis. Mais au fond de moi-même, pas l'ombre d'une faiblesse sentimentale. Je lui ferais, je l'affirme, s'il était utile, couper la tête sans ciller." (V, 23)


Ambiance !

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mercredi 31 décembre 2008

Sarkozy mon amour (III) : "Une légère sensation de fraîcheur sur le col."

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Sarkozy mon amour, I.

Sarkozy mon amour, II.



Première partie.

Deuxième partie.

Troisième partie.

Conclusion : Fays ce que dois, advienne que pourra.


Le début de la présidence de Nicolas Sarkozy a revêtu des allures de catastrophe pour l'intéressé : escapade Bolloré « mal perçue par l'opinion », paquet-cadeau fiscal idem, Cécilia se barrant aussitôt que possible, perte de nerfs au salon de l'agriculture, apparition ridicule et disneylandienne de Carla "j'aime-les-pauvres-ma-chatte-aime-les-riches" Bruni, dégringolade dans les sondages... A l'époque, pas si lointaine, il y a quelques mois, l'hardi Pierre Larrouturou pouvait sortir un (bon) livre ainsi intitulé


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sans triomphe populaire certes, mais sans déclencher l'hilarité. Dans Après la démocratie, qui a dû être rédigé à peu près au moment de la sortie du livre de P. Larrouturou, Emmanuel Todd se veut sans appel : les Français, les sondages le prouvent, rejettent massivement la politique inégalitaire de Nicolas Sarkozy, qui va à l'encontre de leurs valeurs les plus fondamentales. Ne s'offrent plus à l'intéressé, la greffe n'ayant pas prise, que les solutions (évoquées ici) d'ethnicisation de la démocratie ou de suppression progressive du suffrage universel, sauf bien sûr à ce qu'il se résolve à recourir au protectionnisme. Je ne contesterai pas que N. Sarkozy puisse recourir à l'un ou l'autre de ces trois moyens, je le contesterai d'autant moins qu'il peut même recourir aux trois ensemble : en réalité, il peut faire ce qu'il veut ou presque. Pour un homme censé être en situation d'échec, le moins que l'on puisse dire est que c'est un luxe !

C'est entre autres ce constat d'échec du constat d'échec dressé par E. Todd qui m'a mis sur la piste : Nicolas Sarkozy est plus fort que jamais. Qhod est hic et nunc demonstrandum !


(Une précaution générale : vous serez d'accord ou non avec les idées ici exprimées, mais je vous prie de garder à l'esprit qu'un tel exercice de caractérisation à chaud d'un homme et d'un régime, ne peut, sauf à prendre les dimensions d'un livre, faire à chaque ligne la différence entre ce qui est vrai en 2008, ce qui le sera sans doute en 2009, peut-être en 2011, sous réserve de ceci, de cela, etc. Je signale des éléments de ce genre de temps à autre, il serait fastidieux pour tout le monde de les rappeler en permanence.)


I. De quelques aspects de la personnalité de Nicolas Sarkozy.

On me fera peut-être remarquer que dans les livraisons immédiatement précédentes j'ai parlé du sarkozysme, et qu'aujourd'hui j'évoque Nicolas Sarkozy lui-même. C'est effectivement un des noeuds du problème - et même une des erreurs les plus fréquemment commises, entre autres par votre serviteur : trop séparer un homme banal et la situation politique dans laquelle il se trouve, et qu'il a en partie créée.

Pour nous donner un point de départ, citons Jean-Claude Michéa (La double pensée, Flammarion, 2008, pp. 181-82 ; ce livre et le livre précédent de son auteur, L'Empire du moindre mal, Climats, 2007, seront notre fil d'Ariane aujourd'hui) :

"Quant au positionnement politique d'un Nicolas Sarkozy, il ne présente aucun mystère particulier : c'est un politicien libéral - au sens où le sont également une Laurence Parisot, un Claude Bébéar, un Jacques Attali. A ce titre, la seule question qui compte réellement à ses yeux (comme aux yeux de tout actionnaire) ce n'est évidemment pas celle de la couleur de peau de la main-d'oeuvre mais bien celle de sa rentabilité économique (...). En revanche, l'état de transe profonde dans lequel la personnalité même de Nicolas Sarkozy a visiblement le don de plonger beaucoup d'esprits de gauche - et même au-delà - apparaît beaucoup plus mystérieux (si l'on veut bien écarter la thèse, par ailleurs plausible, de l'antisémitisme inconscient). De ce point de vue, la seule véritable question philosophique (qui a forcément une dimension psychanalytique) est : « De quoi le nom de Sarkozy est-il le nom ? » Il n'est pas étonnant, dans ces conditions, que le petit best-seller d'Alain Badiou nous en apprenne infiniment plus sur les fantasmes personnels de son auteur (ou sur ceux de son étonnant fan-club) que sur l'objet officiel de sa passion."

Passons sur les échanges de piques entre lacaniens et post-lacaniens (Milner [1]/ Badiou / Michéa), retenons la thèse : Nicolas Sarkozy est banal, n'a aucun intérêt, ceux qui s'excitent sur lui soit tombent dans le panneau « people » qui les divertit de ses vraies réformes, de ses vrais méfaits (d'inspiration plus ou moins directement marxiste, c'est aussi le point de vue du Réseau Voltaire), soit, et ce n'est pas incompatible, le font pour des raisons à peine avouables (J.-C. Michéa évoque ici en passant la plausibilité d'un antisémitisme inconscient ; p. 207 de La double pensée il suggère que le nom de Sarkozy est utilisé par les anciens gauchistes anti-humanistes, notamment althussériens (A. Badiou au premier chef, donc), comme « un très curieux retour du refoulé » de « tous les sujets en chair et en os que l'intellectuel de gauche a impitoyablement sacrifiés sur l'autel de la Structure » - autrement dit, et si je comprends bien cette idée rapidement exprimée en note, on a tellement dans les années gauchistes oublié les « sujets en chair et en os » au profit des notions de « structure » ou de « processus sans sujet » qu'il faut ou que l'on croit devoir maintenant en remettre une couche dans le sens inverse, en faisant porter trop de choses à Nicolas Sarzkoy (ou, donc, au « nom Sarkozy »), y compris les souffrances qu'il inflige à ceux que l'on avait soi-même auparavant éliminés de toute question théorique digne d'intérêt).

Oublions A. Badiou pour l'instant - d'autant que nous n'avons jamais lu son livre sur N. Sarkozy -, et notons tout de suite que ces objections de Jean-Claude Michéa à une trop grande personnalisation du débat autour du Président lui-même, ne s'appliquent pas au livre d'Emmanuel Todd, que celui-ci les a devancées : s'il partage la thèse selon laquelle l'intéressé est une personnalité banale qui ne vaut sans doute pas l'excès de haine et de curiosité qu'il suscite, E. Todd n'en oublie pas pour autant ("Ce président est la preuve que la France est malade.") qu'il n'est tout de même pas insignifiant que ce gars, apparemment donc, si commun, soit président de la République.

Et il faut aller plus loin : non seulement il n'est pas insignifiant qu'un individu aussi tristement libéral et bourgeois que Nicolas Sarkozy soit Président, mais il est important qu'il se comporte comme il le fait en tant que Président, cela fait précisément partie du sarkozysme. Banalité, justement, ? Si l'on en reste au niveau Le point-Nouvel obs du « style Sarkozy », oui, mais pas, me semble-t-il, si l'on va plus à l'essentiel.

Reprenons en effet l'idée de J.-C. Michéa d'un Nicolas Sarkozy avant tout libéral, c'est-à-dire, c'est le sens de L'Empire du moindre mal et de La double pensée, quelqu'un qui cherche à mettre de côté les questions morales, en ce qu'elles risquent à tout instant de déboucher sur le fanatisme religieux, au profit d'une neutralité axiologique (supposée) et d'une volonté d'efficacité rationnelle. Et constatons que N. Sarkozy est aussi, voire surtout, libéral dans sa façon de faire de la politique, c'est-à-dire que, s'il a un environnement et une personnalité idéologiques (je suis d'accord avec tout le monde là-dessus, c'est une petite pute d'avocat parvenu, bourgeois, fasciné par le luxe, individualiste, darwinien, etc.), il pousse le libéralisme philosophique jusqu'à ne pas avoir de réelles convictions (au grand dam parfois de certains de ses soutiens, à l'UMP ou aux Etats-Unis), au profit d'une permanente volonté d'efficacité à court terme (qui est aussi une des clés de son incompétence notoire, laquelle fit de lui un ministre du budget qui creusa comme jamais les déficits publics, ou un ministre de l'intérieur pompier-pyromane).

Il faut ici faire un détour par la notion d'« animal politique ». L'expression a deux sens principaux :

- la définition d'Aristote de l'homme comme « animal politique », de la condition humaine comme arrachement à l'animalité par le fait de la collectivité : l'animal ou le primate vivent en hordes, l'être humain en organisations politiques (faut-il le rappeler, c'est un des acquis irréversibles de l'ethnologie que d'avoir montré que les organisations tribales les plus primaires d'apparence étaient déjà de véritables organisations politiques, ce dont les Sauvages furent toujours parfaitement conscients) ;

- le cliché du bon politicien comme « animal politique », instinctivement doué pour les jeux de partis, d'alliances, de trahison, sans grand scrupule ni morale - comme l'animal.


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Nicolas Sarkozy est de toute évidence un extraordinaire « animal politique » dans le second sens de l'expression (demandez à J. Chirac, D. de Villepin,, J.-M. Le Pen, les socialistes, etc., ce qu'ils en pensent) : son originalité je crois est justement de chercher à remplacer, pour lui-même et pour les autres, le premier sens par le deuxième. Il a en effet poussé cette « animalité », sinon plus loin que tout autre (il n'est pas le plus « méchant », le plus « cruel » des politiciens, quelle que soit la réalité de son sadisme vis-à-vis de certains de ses adversaires), du moins dans une direction qui lui est particulière.

Retournons nous une nouvelle fois vers la thèse de base des deux derniers livres de Jean-Claude Michéa, le libéralisme comme, fondamentalement, une volonté (illusoire) de neutralité par rapport à la morale, appliquons-lui la thèse aristotélicienne de l'humanité comme politique, et donc comme morale, par essence, enchaînons, avec J.-C. Michéa toujours, sinon dans les termes, du moins dans l'esprit, sur l'idée que le libéralisme poussé jusqu'à un certain point est un retour à l'animalité - quand le seul principe de base que l'on accepte (car il en faut un), l'intérêt bien compris des agents, finit par se convaincre avec l'instinct, avec l'animalité donc -, et nous ne pouvons que constater que Nicolas Sarkozy, placé là où est il et avec le pouvoir dont il dispose, n'est pas qu'un banal « politicien libéral » : en lui se confondent l'instinct de la bête politique sans morale aucune et la volonté et la capacité de tout sacrifier à son intérêt personnel à court terme. Sa manière de faire de la politique, de gérer sa propre existence, ce qu'il aimerait, c'est très important, que nous fassions de nos existences à nous, tout cela est équivalent, et fournit une définition du sarkozysme et de Nicolas Sarkozy comme une animalité en acte, perpétuellement revendiquée et se voulant exemplaire.

(Toujours dans une perspective proche des thèses de Jean-Claude Michéa, on peut ainsi comprendre à la fois pourquoi Nicolas Sarkozy est, d'un point de vue idéologique, proche des enculistes classiques, virtualistes américains, sionistes, médéfiens, etc., et pourquoi, par enculisme justement, il peut très bien les laisser tomber, ou les vexer, ou les provoquer, s'il estime que c'est son intérêt de le faire. (C'est un peu du David Maddox : qu'est-ce qui, finalement, empêche un juif enculiste d'enculer un autre juif, enculiste ou non ? Rien. Pourquoi alors se priver ?) Ce qui ne veut pas dire que les amitiés, les soutiens financiers et politiques, les différences entre alliances de longue date et rencontres récentes ne pèseront pas en cas de crise grave.)

Disons à peu près la même chose autrement : si l'Humanité est une cérémonie, si ce qui différencie l'homme de la bête est le sens de la cérémonie, il est clair, il est patent, il est évident que Nicolas Sarkozy n'est pas humain, est pré-humain (animal), ou, si l'on veut, post-humain (« homme nouveau », homo liberalis) : qu'il n'ait guère de morale est une chose, qu'il n'ait aucun sens de la tradition (innombrables témoignages, venus de toutes les professions...) et de la cérémonie en est une autre (J. P. Voyer : "cet homme qui chie sur tous les rituels..., qui insulte comme il respire...", qui ose, ou plutôt "n’ose pas, « il » ignore la bienséance. « Il » ose comme d’autres pètent" : il ose comme il respire [2]). Ce n'est pas céder à l'hyperbole ou à une fascination louche à relents antisémites (où l'on retrouverait le thème du sous-homme) que de l'écrire : le Président de la République française, dans la manière dont sous nos yeux il se comporte en tant qu'individu et en tant qu'homme politique, est à peine un être humain, il est plus proche de l'animalité que de l'humanité, il est infra-humain, il est humain au niveau le plus bas de l'humanité - et il se veut comme tel ! Si l'imbécile est l'homme qui à un moment donné a décidé de s'arrêter de réfléchir, Nicolas Sarkozy est celui (il n'est pas le seul, mais il est notre président, et à ce titre il devrait être le garant d'une certaine idée de notre identité, avec toutes les cérémonies et traditions que cela implique) qui à un moment donné a décidé de s'arrêter d'être humain (si ce n'est, ô merveille, par intérêt...). En soi-même, c'est déjà un exploit, certes trop commun par les temps qui courent. A la fonction que Nicolas Sarkozy occupe, c'est une forme de génie - ce qui est bien le comble pour un animal ! Et l'on dira qu'il n'est pas fascinant...


Donc, oui, il est banal, oui, il n'a rien d'admirable, oui, il ne représente pas que lui-même, oui son côté « people » est un miroir aux alouettes, mais oui aussi il est fascinant, parce que la forme particulière que prend chez lui son instinct politique et, je ne dirais pas le noyau minimal idéologique qui est le sien, mais les quelques principes très généraux qu'il peut avoir en tête pour diriger son action, sont en totale adéquation avec la situation qui est la sienne, celle d'un président à la tête d'un pays dont tous les partis politiques, sauf celui qu'il dirige, sont en ruine.

(Son côté « people » est un paravent et une composante importante du sarkozysme, il en joue certes, mais c'est aussi par nature - et pour que dans la mesure de nos moyens nous l'imitions - qu'il s'exhibe (et là, pour le coup, c'est très humain : la lutte pour la reconnaissance. Disons que chez lui c'est intermédiaire entre l'animalité et l'humanité : c'est infantile). Il faut garder toutes ces dimensions en tête en même temps pour bien comprendre ce qui se passe.)

Donc, oui, si on reste aux apparences, on peut céder à une fascination malsaine, pleine de « refoulé », de « fantasmes », voire même d'une forme d'« antisémitisme inconscient », et ne pas voir ce qui se trame derrière ; mais si on en reste à la banalité de l'homme, on passe à côté de son incroyable pouvoir actuel.


II. De quelques aspects du sarkozysme.


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Il n'est pas aimé, dira-t-on, et je l'ai moi-même souvent écrit. Mais justement, c'est là la deuxième erreur de l'ensemble des analystes, y compris donc bibi, et c'est ce qu'après la lecture de E. Todd celle de Berdiaev m'a fait comprendre : non seulement N. Sarkozy n'a pas besoin d'être aimé (sinon du fait de son narcissisme personnel, ce qui n'est pas négligeable, mais que Carla lui digère périodiquement le chibre semble pour l'heure lui suffire), mais le sarkozysme n'a pas besoin que N. Sarkozy soit aimé pour fonctionner - au contraire.

Nous l'avons implicitement déjà démontré : l'amour étant un sentiment élevé (je soupçonne N. Sarkozy, qui clame son admiration pour le Voyage au bout de la nuit, d'être exagérément sensible à la définition de l'amour comme « l'infini à la portée des caniches » - formule drôle mais qui n'est pas le plus grand legs de Céline à la postérité), si notre président se situe fondamentalement au niveau le plus bas de l'humanité, il ne va pas spontanément susciter un sentiment qui peut, que l'on se situe d'ailleurs dans le cadre de l'amitié ou de l'amour, prendre des visages admirables.

Mais on peut le démontrer aussi, de manière moins compassée, en oubliant ce qui précède, et en appliquant au sarkozysme la démonstration que fait Berdiaev sur le bolchevisme : celui-ci s'est imposé contre les mencheviks parce qu'il collait mieux aux aspects autoritaires traditionnels de la politique russe, Nicolas Sarkozy s'est imposé (c'est me semble-t-il le point commun entre les thèses d'Alain Badiou et d'Emmanuel Todd) en jouant sur les sentiments les plus bas des Français, lesquels il faut l'avouer n'en manquent pas - la peur au premier chef, la peur de soi, des autres, des étrangers, du vieillissement, etc. Tout cela est connu et archi-connu, il faut simplement souligner : d'une part, donc, la symbiose entre ce qu'est Nicolas Sarkozy et les ressorts émotionnels et psychologiques sur lesquels il joue (là encore, et sans forcer le trait, on rappellera que l'hospitalité - et ses lois - est une des composantes fondamentales de la condition humaine en tant que codification du rapport à l'autre / à l'inconnu, et que donc n'envisager l'étranger que du point de vue de soi-même, sans chercher jamais à se mettre un peu à la place de celui-ci, n'est pas d'un comportement très élevé moralement (humainement) [3]), d'autre part, la coïncidence entre ces « valeurs » et, pour parler comme E. Todd, l'état d'atomisation actuel de la société française, la dissolution des vieilles solidarités, la division des Français les uns contre les autres, le règne effectif et prôné par le pouvoir (mais heureusement pas complet) du chacun pour soi. De ce point de vue, Emmanuel Todd fournit lui-même, lorsqu'il insiste sur cette atomisation de la société, les armes pour le contredire sur le constat d'échec qu'il dresse à l'endroit de Nicolas Sarkozy : dans une société mieux organisée et pleine de contre-pouvoirs déterminés, peut-être que oui, les ratés des premiers mois du règne du Président lui auraient été fatals (qu'il s'agisse de mettre fin prématurément à son quinquennat, comme l'aurait souhaité P. Larrouturou, ou de simplement le marginaliser par rapport à l'évolution réelle du pays, comme un vulgaire Chirac post-dissolution de l'Assemblée nationale), mais dans l'état actuel de la société française N. Sarkozy s'est vite remis de ces impairs.

Ajoutons encore un élément important : les Français préfèrent ne pas aimer Nicolas Sarkozy. Par une forme de cohérence autant que de masochisme : le pays ne va pas très bien, les Français ne sont pas brillants et ne s'aiment pas beaucoup (dans les deux sens de l'expression : ils n'aiment pas ce qu'ils sont, ils ne s'aiment pas les uns les autres), autant donc avoir un président à l'unisson, une canaille sans intérêt - à qui l'on reconnaît, c'est bien le moins, un dynamisme supérieur à la moyenne. On retrouve E. Todd et l'idée de Nicolas Sarkozy comme « triomphe bouffon de l'égalitarisme français » : dans le climat actuel, tout le monde est finalement content de ne pas avoir plus de raison d'être content du Président que de soi-même et de ses compatriotes. Si le Président était digne d'admiration, cela finirait, à un moment où un autre, par nous renvoyer à nos insuffisances propres. Là, c'est la grisaille, l'indifférenciation, l'illusion que rien d'autre n'est possible que la médiocrité actuelle. Tous dans la même galère. Le « chef » ne se distingue finalement des autres que par son activité, qui montre au moins - qui ne montre peut-être que ça - qu'il a envie d'être là, et il est assez sain, surtout par rapport aux socialistes, qui depuis des années (à l'exception de S. Royal, dont la relative popularité ne tombe tout de même pas du ciel) montrent le contraire, montrent qu'ils ne veulent aucune vraie responsabilité, il est assez sain qu'on reconnaisse à celui qui veut s'y coller le droit de le faire - "Foutu rôle d'ailleurs", comme disait Baudelaire, qu'il semble difficile ici de ne pas citer de nouveau :

"En somme, devant l'histoire et devant le peuple français, la grande gloire de Napoléon III aura été de prouver que le premier venu [« triomphe bouffon de l'égalitarisme... »] peut, en s'emparant du télégraphe et de l'Imprimerie nationale, gouverner une grande nation.

Imbéciles sont ceux qui croient que de pareilles choses peuvent s'accomplir sans la permission du peuple, - et ceux qui croient que la gloire ne peut être appuyée que sur la vertu.

Les dictateurs sont les domestiques du peuple, - rien de plus, - un foutu rôle d'ailleurs, - et la gloire est le résultat de l'adaptation d'un esprit avec la sottise nationale."

Signalons rapidement que ceci se rapproche d'une phrase de Berdiaev que sans lui attribuer nommément j'avais utilisée récemment comme titre d'un texte relatif à Après la démocratie ("Le pouvoir, par sa nature même, n'est pas démocratique, mais il doit être populaire."), constatons qu'avec Napoléon III nous revenons à deux questions : la nature du sarkozysme et sa possible longévité, que nous sommes maintenant mieux armés pour affronter.


III. De quelques aspects de la révolution sarkozyenne.


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Révolution, j'ai parlé de révolution, et je dois avouer que lorsque j'ai ouvert mon dictionnaire, j'ai été quelques secondes décontenancé en découvrant qu'aucun des sens du Larousse (éd. 2005) ne correspondait à ce que j'avais en tête. C'est qu'il s'agit d'une révolution un peu spéciale : le sarkozysme est la révolution adaptée à notre temps pleutre, anti-héroïque, démocratique (au moins dans certains sens du terme), communautariste, légaliste, prodédurier, etc. - en un mot : le sarkozysme est la révolution possible dans un monde murayen, le sarkozysme est la révolution d'« Après l'histoire » [4].


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Nicolas Sarkozy a été élu on ne peut plus légalement, et il règne, pour l'instant, sans grande violence. Comprenons-nous : outre que notre président, avec le parcours qu'il a eu, a forcément non seulement acheté, mais aussi intimidé pas mal de monde, la situation en France est violente, et elle pourrait le devenir bien plus très rapidement.


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Mais, sauf exception inconnue du grand public, N. Sarkozy n'a pas besoin de faire tuer ou d'envoyer ses ennemis en prison, quelques bons messages adressés à certains d'entre eux (Dominique de Villepin, Julien Dray (bien fait, salope !!), ou, d'une autre manière, Rama Yade...) suffisant à se faire comprendre par la grande majorité d'entre eux.


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La révolution sarkozyenne, c'est un peu l'idée de Jean-Pierre Voyer et de Warren Buffet : la lutte de classes continue, mais il n'y a plus que les riches qui la font, ils sont les seuls à ne pas être résignés. Nicolas Sarkozy n'est pas résigné, on ne peut pas dire, il profite de la résignation des Français pour faire ce qu'il veut (tout en respectant pour l'instant les formes légales du pouvoir républicain ; en changeant le droit en permanence, certes, mais ce n'est pas tout à fait rien).

Mais pour que cette révolution fonctionne, et pour qu'elle dure, il faut tout de même deux conditions :

- il faut qu'elle soit à peu près vide de contenu. Ici encore, comprenons-nous bien : si l'on envisage dans leur ensemble les réformes entreprises par notre Président, leur orientation enculiste-libérale-droitière ne fait guère de doute. Mais, c'est la leçon comprise par Nicolas Sarkozy de ses premiers mois de pouvoir, quand vraiment il avait trop montré qui étaient ses vrais amis, il s'agit maintenant de ne plus, officiellement, que brasser du vent, sans rien promettre d'effectif ou de trop contraignant. Bien sûr, il y a dix coups à droite pour un coup vaguement à gauche, mais comme ce dernier coup surprend à chaque fois et qu'on en parle parfois plus que des dix autres réunis, les frontières sont brouillées en permanence. Ce n'était pas vrai au début, ce ne l'est peut-être pas pour toujours, mais en ce moment le régime sarkozyste est un régime presque sans idéologie - ce qui est une nouvelle application extrême du libéralisme selon J.-C. Michéa [5].

(On remarquera que deux des personnalités politiques marquantes de l'année écoulée, S. Royal et B. Obama, partagent avec notre héros, d'une part ce dynamisme exhibitionniste, d'autre part ce flou idéologique. C'est me semble-t-il un élément supplémentaire de preuve de cette adéquation du sarkozysme à notre temps.)

- la deuxième condition est liée à la première : il faut que Nicolas Sarkozy ait toujours un coup d'avance sur tout le monde. La société française est atomisée certes, les Français sont résignés et divisés certes, mais ils ne sont tout de même pas complètement cons : que Nicolas Sarkozy stoppe trop longtemps son numéro d'équilibriste, qu'il rejoigne trop son camp d'origine, et des blocs plus efficaces se reformeront nécessairement contre lui. Sa force étant qu'il a la main, ou, comme on dit en football, qu'il « a son destin entre les pieds » (pour ce qui le concerne, entre les talonnettes) : tant qu'il dicte le rythme, et sous réserve bien entendu qu'il ne commette pas trop d'erreurs grossières, il ne peut être rattrapé. Le sarkozysme, une dictature ? "Pouvoir absolu exercé par une personne", dit Larousse. Ce pouvoir n'est pas absolu, dira-t-on. Nous répondrons, quitte à jouer du paradoxe : ce pouvoir est déjà absolu, et restera absolu tant que Nicolas Sarkozy n'en abusera pas trop - car il en abuse bien sûr tous les jours, c'est le fait du prince en permanence, et c'est la mithridatisation progressive et généralisée du pays, on s'y habitue petit à petit. Mais tant que, tel un dirigeant israélien avisé, il grignote du territoire un peu plus chaque jour sans trop se faire remarquer...

Un raisonnement d'esprit durkheimien le démontrerait tout autant : pour prouver le pouvoir de la société, Durkheim rappelle qu'il suffit de chercher à s'opposer à ce pouvoir que certains jugent fictif, pour constater qu'il existe bel et bien. Ce qu'il reste des adversaires de Nicolas Sarkozy suffit à montrer l'étendue de son pouvoir - qui, ceci dit, ne m'empêche aucunement, pour l'heure, d'écrire publiquement tout le mal que je peux penser de lui (et que je pense de plus en plus chaque jour qu'hélas Dieu fait).

Dictature ou pas - laissons, malgré le dictionnaire, le terme de côté s'il doit provoquer de mauvaises querelles -, il faut comprendre le sarkozysme : c'est une éponge, qui se nourrit du suc de ce qu'elle nettoie, que l'on ne peut couper en morceaux et encore moins briser, une substance molle, étouffante - et bien sûr, répugnante, malodorante, dégueulasse.

Et en tout cas, une belle construction politico-idéologique. Libéral jusqu'au bout du gland, « gaulliste » (le coup d'Etat permanent) et trotskyste (la révolution permanente) - vraiment un soixante-huitard, donc : notre président est un sacré cocktail.


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IV et conclusion. De quelques aspects du futur.

Parti pour durer, Nicolas Sarkozy ? La façon dont il a géré la crise économique l'a pour l'instant servi. Exercer la présidence de l'Union européenne lui a permis de brouiller les pistes idéologiques (je vous renvoie à ce propos aux analyses [ajouts et modifications le 04.01.09 :] assez virtuoses et dans l'ensemble élogieuses, de M. Defensa, où l'on constate une fois de plus que si les convictions du Président sont floues, son talent politique est clair - où l'on constate aussi, pour une fois, que son bilan est, ici, plutôt positif [fin du passage modifié]) ; le blanc-seing que lui donne plus ou moins l'opinion publique pour remplir son « foutu rôle » n'a pas de raison d'être annulé si le « rôle » devient de plus en plus « foutu », comprenez ingrat. Ceci sans oublier qu'en 2012 il a peu de chances de trouver en face de lui un adversaire vraiment dangereux. Last but not least, l'état d'atomisation de la société française ne favorise pas les mouvements collectifs crédibles, même hors partis et syndicats traditionnels.


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C'est pourtant ce dernier point qui amène à nuancer tout le paragraphe précédent. Je pourrais le formuler de façons diverses, utilisons la description de l'Ancien Régime en 1789 par Taine, telle que j'ai fini de la lire après la rédaction du premier de cette série de textes consacrés à Nicolas Sarkozy. J'y utilisais, ignorant donc que j'allais la retrouver chez Taine, l'expression « diviser pour régner », et l'on sait que, dressant les socialistes les uns contre les autres, les communautarismes les uns contre les autres, les Français les uns contre les autres (ici, c'est à Alain Soral que je vous renverrai), N. Sarkozy utilise à qui mieux mieux cette technique, ceci après des lustres de divisions des travailleurs les uns contre les autres par un patronat en ce domaine jamais avare d'idées ni d'initiatives (la moindre caissière sait ça mieux que n'importe quel sociologue ou « politologue », ne parlons pas des journaputes, même si, semble-t-il, ils commencent à comprendre...).

Le problème, c'est que cette médaille a son revers. Taine l'écrira mieux que nous :

"Dans ces vingt-six millions d'hommes dispersés, chacun est seul. Depuis longtemps, et par un travail insensible, l'administration de Richelieu et de Louis XIV a détruit les groupes naturels qui, après un effondrement soudain, se reforment d'eux-mêmes. (...) Le bas clergé est hostile aux prélats, les gentilhommes de province à la noblesse de cour, le vassal au seigneur, le paysan au citadin, la population urbaine à l'oligarchie municipale, la corporation à la corporation, la paroisse à la paroisse, le voisin au voisin. Tous sont séparés par leurs privilèges, par leurs jalousie, par la conscience qu'ils ont [ou croient avoir] d'être chargés ou frustrés au profit d'autrui. (...) « La nation, disait tristement Turgot, est une société composée de différents ordres mal unis, et d'un peuple dont les membres n'ont entre eux que très peu de liens, et où, par conséquent, personne n'est occupé que de son intérêt particulier. Nulle part il n'y a d'intérêt commun visible. [souligné par Turgot ou Taine]. (...) » Depuis cent cinquante ans, le pouvoir central a divisé pour régner. Il a tenu les hommes séparés, il les a empêchés de se concerter, il a si bien fait, qu'ils ne se connaissent plus, que chaque classe ignore l'autre classe, que chacune se fait de l'autre un portrait chimérique, chacune teignant l'autre des couleurs de son imagination, l'une composant une idylle, l'autre se forgeant un mélodrame, l'une imaginant les paysans comme des bergers sensibles, l'autre persuadée que les nobles sont d'affreux tyrans. - Par cette méconnaissance mutuelle et par cet isolement séculaire, les Français ont perdu l'habitude, l'art et la faculté d'agir ensemble. Ils ne sont plus capables d'entente spontanée et d'action collective. Au moment du danger, personne n'ose compter sur ses voisins ou sur ses pareils. (...) La débandade est complète et sans remède. L'utopie des théoriciens s'est accomplie, l'état sauvage a recommencé. Il n'y a plus que des individus juxtaposés ; chaque homme retombe dans sa faiblesse originelle [le voilà, le vrai but du libéralisme, et donc du sarkozysme, en tout cas si l'on suit Hegel et J.-P. Voyer et l'idée que « la raison d'être, c'est le résultat »], et ses biens, sa vie sont à la merci de la première bande qui saura se former. (...) - C'est à cela qu'aboutit la centralisation monarchique. Elle a ôté aux groupes leur consistance et à l'individu son ressort. Reste une poussière humaine qui tourbillonne et qui, avec une force irrésistible, roulera tout entière en une seule masse, sous l'effort aveugle du vent." (L'Ancien Régime, Livre cinquième, Ch. IV, II, pp. 291-292 de l'édition « Bouquins »)

Il faudrait être précis, voir ce qui a changé depuis 1789 - notamment au niveau de la violence de groupe : il y a des gens violents en France, notamment certes des petits jeunes de banlieue, des petits Demange, des petits Balkany, mais le niveau global de violence n'a rien de comparable avec 1789 - nous ne ferons pas ce travail, c'est la similitude d'ensemble des deux situations qui importe. Et cette similitude, fondamentalement, est simple : à partir d'un certain degré d'absolutisme, et quelle que soit par ailleurs la force de l'appareil administratif (y compris policier), il n'y a plus que deux forces en présence dans le pays : le roi, et le peuple. Et à ce moment, il est trop tard.


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Benito, c'est le deuxième à partir de la gauche...


Il est bien évident que ces dernières formulations sont excessives, mais il est tout aussi évident que, de même que la centralisation absolutiste a détruit la pyramide du féodalisme, de même, à partir des années 1970, on a détruit les solidarités qui s'étaient (re)construites, vaille que vaille, depuis le milieu du XIXe siècle, que la IIIe République avait entérinées, la IVe et la Ve (en son début), programme du CNR à l'appui, renforcées.

Finissons-en donc avec ce texte comme avec ces propos de « bonne aventure ». Le sarkozysme est une pratique de l'instabilité, qui, in fine, finira, notamment si la crise perdure au-delà de ce qui est admissible par nos contemporains, par se détruire elle-même (sauf si elle prend un « virage libéral » tel que celui qui, l'histoire se mord la queue, vit Napoléon III, encore lui, autoriser le droit de grève - mais elle n'en prend vraiment pas le chemin - dans une dizaine d'années, peut-être ?). C'est à ce moment, et me semble-t-il pas avant, que les organisations politiques encore existantes, pourront, pour le meilleur ou pour le pire, c'est une autre histoire, jouer un rôle - à côté, comme il semble vraisemblable, de nouvelles associations - qui seront aussi, disons-le dès aujourd'hui avant de le démontrer une autre fois, celles qui permettront, un jour, de sortir de la crise. (Mes chers frères, je peux vous l'annoncer dès aujourd'hui : ce n'est peut-être pas en même temps, mais c'est de la même manière, que nous nous débarrasserons du sarkozysme et de la crise - sauf apocalypse !)

Ce jour peut venir dans quelques mois, dans quelques années, il n'y a rien de pusillanime à constater à quel point on est là dans l'incertitude. Tout ce que l'on peut imaginer c'est que le jour où il viendra, les choses iront vite - les rancunes personnelles que Nicolas Sarkozy suscite au jour le jour chez ceux qu'il rencontre n'allant certes pas alors l'aider.


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De la poussière à la poussière...


D'ici là, avouons-le, à part se moquer de temps à autre de l'intéressé, de son narcissisme, de son intelligence à courte vue, de son incapacité à s'exprimer avec quelque recherche, du con exagérément dilaté de sa femme, etc, à part, aussi, tout de même, observer si de nouveaux acteurs, moins marqués par l'Ancien Régime et encore hors de portée des griffes du sarkozysme, peuvent surgir... - d'ici là, il n'y a pas grand-chose à faire.

Sinon vous présenter nos meilleurs voeux pour l'année de crise à venir !



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Le jeune Buster était déjà mélancolique, le vieux Keaton n'est pas gai non plus. Qu'il se console, les politiciens, les dictateurs ne pèsent pas beaucoup par rapport à l'éternité...


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[1]
Rappelons en effet que toute cette histoire - assez obscure pour moi je l'avoue - de « nom » vient de l'utilisation de ce concept lacanien par Jean-Claude Milner dans Les penchants criminels de l'Europe démocratique (Verdier, 2003), ouvrage admiré par Jean-Claude Michéa, mais qui valut à son auteur les répliques de deux lacaniens ou anciens lacaniens, Jacques Rancière (La haine de la démocratie, La Fabrique, 2005), et, donc, Alain Badiou (Portées du mot "Juif", Léo Scheer, 2005). J'ai lu le livre de J.-C. Milner il y a quelques années, et ne l'avais pas du tout aimé. Il me semble en tout cas que Lacan a bon dos dans l'histoire, et qu'il s'agit principalement de querelles sionistes / antisionistes (j'ai déjà évoqué cette hypothèse).



[2]
De ce point de vue, Nicolas Sarkozy est indéniablement plus subversif que tous les "Comités invisibles" du monde (Subversion : "Action visant à saper les valeurs et les institutions établies", dixit Larousse).



[3]
Ces remarques ne préjugent d'aucune prise de position sur des questions comme l'« immigration » ou les « sans-papiers » (je n'en parle d'ailleurs à peu près jamais). Il n'y a rien d'impossible, d'un strict point de vue logique, à vouloir fermer les frontières parce que l'on estime que de nouveaux immigrés ne pourraient être heureux chez nous. Mais on peut regretter que Nicolas Sarkozy ne se mette à la place des autres, en l'occurrence, donc, des immigrés, que lorsqu'il s'agit d'essayer de faire passer une mesure aussi contestable que celle des tests ADN.



[4]
Cela fait un certain temps que je n'ai pas cité Philippe Muray. Rappelons pour faire vite que quelque part dans le dernier tome de ses Exorcismes Muray confessait que son thème de « la fin de l'Histoire » était une hypothèse impossible à prouver totalement, mais que tout se passait comme si, pour l'instant et pour une durée indéterminée, l'Histoire s'était arrêtée. C'est dans cette acception « minimaliste » que nous reprenons ce thème aujourd'hui.



[5]
J'en reviens toujours à cette idée de M. Maso, selon laquelle « le libéralisme n'est pas une idéologie », alors que non seulement il est une idéologie, mais, tel la vulgate marxiste, une idéologie hypocrite, qui nie son caractère idéologique. A la lecture des livres de Jean-Claude Michéa on comprend à quel point cette erreur, ou cette prétention, remonte aux premiers pas du libéralisme. Mais soyons beaux joueurs envers M. Maso, alias Pierre Cormary, et puisque celui-ci, le cerveau à peu près dans le même état que celui de Jack Nicholson dans Shining, se proclame encore sarkozyste, admettons de notre côté que Nicolas Sarkozy, lui, est cormaryste, cormaryen, ou libéral tendance Cormary !

Et puisque nous évoquons M. Maso, il faut bien avouer qu'il n'est pas, dans notre optique, indifférent que l'auteur du seul texte que je connaisse (qui ne soit pas écrit par un demeuré) où il soit fait une déclaration d'amour à Nicolas Sarkozy (Pour Sarkozy, avec ferveur), soit l'oeuvre d'un masochiste revendiqué. Mais je dois surinterpréter...

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lundi 31 mars 2008

Comment j'ai raison contre Castoriadis.

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Heureux comme AMG en son royaume...


Citons-nous, citons-nous, il en restera toujours quelque chose :

"Wittgenstein formule ici d'une autre manière ce que j'essaie de dire de temps à autre contre Castoriadis, et sur la façon dont il me semble trop vouloir assimiler « autonomie » et « transparence » : on peut discuter de tout, tout remettre en question, au moins pour voir ce qui en ressort, mais ce n'est pas tomber dans le cynisme ou ce que Castoriadis appelle une « philosophie de préfet de police libertin » ("Moi je sais que le Ciel est vide, mais les gens doivent croire qu'il est plein, autrement ils n'obéiront pas à la loi. Quelle misère !") que (...) constater que la notion de croyance n'est pas si univoque qu'il pourrait paraître et peut comporter une conscience plus ou moins claire de sa propre relativité, ou, comme le dit Wittgenstein, une « certaine hypocrisie »",

et il y a à cela une preuve toute simple : si la croyance religieuse était aussi fermée sur elle-même que l'écrit souvent Castoriadis, s'il n'y avait pas chez le croyant une conscience, aussi réduite soit-elle, de la non-évidence, de la non-naturalité de sa croyance, jamais la religion n'évoluerait. Jamais les Romains ne se seraient convertis. Jamais l'Islam n'aurait progressé. Et si la modernité a peu à peu exercé son emprise sur les esprits, c'est bien qu'il y a eu des interstices d'incertitude par où elle a pu se glisser. Le croyant vivrait dans un monde immobile et immuable, et rien ne pourrait le faire changer de croyance. Ce qui n'est évidemment pas le cas.

CQFD !

Il y a bien sûr des cas où la personne se crispe d'autant plus sur sa croyance qu'elle la sent en danger, ce qui est souvent le cas des fondamentalismes, et cela vient à l'appui de ma thèse.

Restons par ailleurs prudent sur ce que l'on peut appeler la « thèse du canapé-télé », selon laquelle la mondialisation abrutit tout le monde et détruit systématiquement les valeurs héroïques traditionnelles (sens de l'honneur, sens des conséquences de ce que l'on fait...) : il y a évidemment beaucoup de vrai dans ce lieu commun, mais comme l'exemple - certes particulier - des Eskimos semble pour l'instant le montrer, ce mécanisme d'abrutissement par le confort n'a rien d'automatique, a fortiori d'instantané.

Mais bon, j'ai niqué Castoriadis aujourd'hui, et à chaque jour suffit sa peine.


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Le calme avant, ou après l'orage ?




P.S. : (Je ne réponds qu'aux commentaires un peu argumentés, et) Je me posais, ou plutôt me reposais une nouvelle fois la question, à la lecture du dernier billet du Stalker : pourquoi cette insistance sur le concept du « nom » juif, du « nom » d'Israël ? Est-ce une querelle parisianiste d'héritiers lacaniens, le professeur goy Badiou répondant au professeur goy Milner (Portées du mot "Juif" vs. Les penchants criminels de l'Europe démocratique, peut-être le premier livre à introduire cette notion de « nom »), est-ce une façon chez les uns et les autres de se branler philosophiquement et/ou religieusement le stylo en lieu et place d'analyses politiques précises ? Est-ce, plus simplement, une volonté de détourner le débat vers des abstractions sur lesquelles on peut s'étriper verbalement ad nauseam, pendant que ça saigne ailleurs ? Hypothèses non contradictoires, mais il me semble que ce n'est certes pas en vouloir à un quelconque « nom », ou de pécher par impiété, que de parler de check-points, mur, droit au retour, assassinats ciblés, occupation, etc. Non ?


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Et elle est pas belle, la vie ?

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vendredi 20 avril 2007

Fragments sur le holisme (V) : Ne disons pas n'importe quoi II (Castoriadis II, Dupuy II).

Fragments I.

Fragments II.

Fragments III.

Fragments IV.





Pour nous remettre dans le délicieux bain holiste, et avant un dernier feu d'artifice, nous allons reproduire et analyser un texte de Jean-Pierre Dupuy, "Individualisme et auto-transcendance", publié en 1989 dans le numéro 86 de la Revue européenne des sciences sociales. Cela nous permettra en principe de préciser une nouvelle fois ce qui nous rapproche et ce qui nous sépare de Jean-Pierre Dupuy comme de Cornelius Castoriadis, à qui ce texte est en grande partie consacré, de pointer quelques confusions possibles autour du concept de holisme - et de reproduire un texte intéressant, qui à ma connaissance (et j'espère ne pas m'être trompé !) ne figurait pas encore sur le Net.

Mes commentaires seront en italiques. Selon les goûts, on peut lire le texte de M. Dupuy d'une traite avant de s'attaquer à mes remarques, ou tout lire à la suite. Je supprime quelques passages ici et là, pour éviter d'avoir à fournir de longues explications sur des points annexes, ainsi que les références données par M. Dupuy (je peux les fournir à qui s'en soucie). Les coupures dans les citations de Castoriadis sont le fait de J.-P. Dupuy et non de moi-même.

"Dans sa discussion des thèses de Max Weber [j'y fais allusion dans le post-scriptum de de ce texte], Cornelius Castoriadis écrit avec ironie : "Deux choses me remplissent d'un émerveillement toujours renouvelé : le ciel étoilé au-dessus de moi, et l'emprise indéracinable de ces schèmes sur les auteurs contemporains autour de moi." Par "ces schèmes", l'auteur entend les multiples variétés de la pensée qu'il dit "égologique", la méthode individualiste en sciences et en philosophie sociales, qui pose qu'il n'y a de sens que pour des sujets et que seul est compréhensible le produit de l'action individuelle. Pour l'"individualisme méthodologique", dont Castoriadis montre qu'il est aussi, nécessairement, ontologique, les entités collectives ne seraient rien d'autre, en dernière analyse, que le produit de l'action (coopérative et/ou conflictuelle) des individus. Castoriadis prend "brutalement" ses distances par rapport à cette pensée "héritée" : elle est tout simplement fausse. Quant à l'individualisme rationaliste de la tradition anglo-saxonne, il suggère en passant qu'il ne mérite d'être accueilli que par de "durs sarcasmes".

Je dois avouer ici mon embarras. J'éprouve la plus grande admiration pour l'ontologie castoriadienne et le projet politique qui lui est indissociablement lié : projet d'autonomie, autonomie de la société et autonomie des individus, les deux ne faisant qu'un. Je suis de ceux pour qui la critique du totalitarisme et le grand mouvement libertaire des années soixante et soixante-dix n'auraient pas eu le même sens s'il n'avait été possible de les rapporter au système philosophique de C. Castoriadis. Et cependant, je le confesse, une certaine pensée "égologique" me paraît intéressante et féconde, en dépit, ou plutôt à cause même de ses échecs. C'est pourquoi il me paraît utile d'accompagner cette pensée (...) dans ses avancées les plus significatives, là où elle rencontre sous forme de paradoxes ou de problèmes insolubles ses limites extrêmes, là elle elle se rapproche de ses frontières et donc de ce qui lui échappe, irrémédiablement. C'est d'ailleurs le type d'exercices qui, à d'autres moments, passionne C. Castoriadis, lui qui (je ne crois trahir aucun secret), s'il n'avait été philosophe, aurait aimé être mathématicien (...) Je me contenterai ici de montrer que certaines des vérités ontologiques que Castoriadis reproche à la philosophie égologique d'ignorer ou de nier grossièrement sont en fait accessibles à cette pensée, ou du moins à certaines de ses formes.

Il existe un niveau d'être autonome et irréductible, l'institution social-historique, créatrice d'un sens effectif qui n'est pas sens pour les individus, mais qui leur est néanmoins compréhensible. Ce sens, que les individus transmettent, dans et par le processus de socialisation, "les dépasse abondamment". Les individus fournissent ainsi l'accès à, "virtuellement, la totalité du monde social chaque fois institué, totalité qu'ils n'ont nul besoin de posséder effectivement (et même, qu'en fait ils ne pourraient pas "posséder effectivement"). Les individus ne sont pas les seuls à présenter ce mystère de, pourrait-on dire, contenir ce qui les contient : "la langue comme telle est un "instrument" de socialisation (...) dont les effets dépassent immesurablement tout ce que la mère, qui l'apprend à son enfant, pourrait "viser"."

Le social-historique, donc, "dépasse infiniment toute "inter-subjectivité". (...) La société n'est pas réductible à l'"inter-subjectivité", n'est pas un face-à-face indéfiniment multiplié, et le face-à-face ou le dos-à-dos ne peuvent jamais avoir lieu qu'entre sujets déjà socialisés. Aucune "coopération" de sujets ne saurait créer le langage par exemple. (...) La société, en tant que toujours déjà instituée, est auto-création et capacité d'auto-altération..."

De ces thèses affirmées avec force et répétées tout au long de l'oeuvre, on ne saurait évidemment en conclure, sans commettre une énorme bévue, que la philosophie de Castoriadis est "structuraliste" ou "holiste".

- Ça y est, ça commence... Ainsi que l'utilisation de l'adverbe "évidemment" le laisse soupçonner, cette constatation péremptoire est bien trop rapide. N'entrons pas dans le débat sur le terme "structuraliste", même s'il est important de noter que quelqu'un comme Dumont se considérait à sa manière, qui n'est pas celle de Lévi-Strauss et a fortiori de Barthes, comme structuraliste. Mais holiste, il suffit de se rappeler l'interprétation de sa pensée par Vincent Descombes, par laquelle nous avions commencé cette série de "fragments", pour constater que Castoriadis peut à d'importants égards être rangé dans cette noble catégorie.

Le structuralisme, par exemple, en proclamant la transcendance d'un niveau symbolique autonome en surplomb, accomplit le même geste que les sociétés hétéronomes : il réifie et sacralise, comme la religion selon Durkheim, ce "collectif anonyme, toujours déjà institué" que constitue le social. Il faut revenir à la distinction fondamentale que Castoriadis établit entre "autoconstitution" (ou "auto-institution") et "autonomie". Il y a toujours autoconstitution de la société, même dans une société hétéronome, c'est-à-dire une société qui repose sur la dénégation et l'occultation de sa propre auto-constitution.

- "Dénégation", "occultation"... J.-P. Dupuy n'a pas tort d'employer ces termes, mais il faut voir ce qu'ils signifient, et il faudrait - c'est facile à dire - le voir pour chaque société existante. Je veux dire par là deux choses, qu'il est important de distinguer :

- ce n'est pas parce qu'une société est hétéronome dans son principe qu'elle est nécessairement moins autonome dans sa pratique qu'une société autonome dans son principe. Castoriadis dit quelque part que dans l'empire chinois les réformes étaient possibles, mais seulement dans le cadre institutionnel de cet empire. C'est une limite, c'est vrai, mais cela laissait déjà une belle latitude. En démocratie aussi il y a des limites - on ne peut supprimer le droit de vote sans sortir du cadre démocratique ;

- ce n'est pas parce qu'une société est hétéronome dans son principe que ce principe d'hétéronomie est sans résidu dans la conscience de ses acteurs. Là encore il faut envisager une question de ce genre en ayant conscience de toutes les possibilités de variation dans le temps et l'espace, mais, d'une part, tout voyageur (Hérodote, Ibn Battuta...) qui a constaté la variété des usages et des moeurs ne peut être complètement prisonnier du principe d'hétéronomie qui fonde sa propre société (ce qui ne veut pas dire qu'il n'y croit plus), constatation qui peut s'étendre à des couches plus ou moins larges de la société selon qu'elle est en contact plus ou moins régulier avec d'autres sociétés, d'autre part et surtout le principe d'hétéronomie, pour souple et multiple qu'il puisse être (le polythéisme, par exemple) n'explique pas nécessairement tout à chaque instant, pour chaque acteur. Un sauvage qui se prend une pierre sur la figure n'invoquera pas nécessairement le rôle du dieu de la pierre, même si c'est un dieu important pour sa tribu, peut-être préférera-t-il mettre son point dans la gueule au compatriote qui lui avait envoyé cette pierre. Ou bien, différents principes d'hétéronomie peuvent être en conflit dans la société, les compromis que cela dégage étant alors d'autant plus variables à l'échelle des individus : c'est le cas de la conciliation entre christianisme et polythéisme,
via notamment le culte des saints, au Moyen Age. Une telle cuisine me semble-t-il ne peut être acceptée des acteurs sans une certaine distance, plus ou moins consciente certes, et dans cette optique les termes de "dénégation" et d'"occultation" sont tout de même gênants, lesquels laissent à penser que les acteurs n'ont aucun savoir sur ces opérations et dessinent à mon sens une frontière trop nette entre nos sociétés (c'est-à-dire, chez Castoriadis, Athènes et l'Occident actuel) et les autres. Ce qui est préjudiciable à la fois du point de vue théorique et du point de vue politique. Mais, encore une fois, les arguments que je viens de développer sont plus ou moins valables selon les périodes de l'histoire, les classes sociales, etc. Revenons à J.-P. Dupuy.

Cette "hétéronomie instituée" a le plus souvent pris dans l'histoire la forme de la religion : il s'agit d'imputer à une source extra-sociale l'origine et le fondement de l'institution. Or, "Dieu n'existe pas, et les "lois de l'histoire", au sens marxien, non plus. Les institutions sont une création de l'homme. Mais elles sont, pour ainsi dire, une création aveugle. Les gens ne savent pas qu'ils créent et qu'ils sont en un sens libres de créer leurs institutions".

- On aura compris que le même type de réserves peut être émis en ce point.

Qu'est-ce donc, dans ces conditions, que l'autonomie ? C'est l'autoconstitution explicite, lucide, réfléchie et délibérée, qui implique une mise en question illimitée de l'institution établie de la société. "Une société autonome devrait être une société qui sait que ses institutions, ses lois sont son oeuvre propre et son propre produit. Par conséquent, elle peut les mettre en question et les changer". Une société autonome n'est évidemment pas une société sans lois ni institutions, car sans ces dernières, il n'y aurait tout simplement pas de communauté humaine possible. Il y a donc une loi posée, du sens institué. Cette loi ne recueille pas nécessairement l'approbation de tous les membre de la société. En sont-ils pour autant moins autonomes de la prendre pour leur loi ? Non, s'ils ont participé effectivement au processus de formation et de fonctionnement de la loi. S'ils se plient alors à la volonté de la majorité, à la volonté générale, ce n'est pas, bien au contraire, qu'ils cessent d'être libres.

La société autonome n'est donc pas une société transparente à elle-même, et l'autonomie n'est pas la maîtrise. Il y a un écart, un abîme infranchissable entre les individus et le social. Cet écart est une différence ontologique qui sépare deux modalités d'être radicalement distinctes et radicalement irréductibles l'une à l'autre. Et cependant, ce sont les gens, les individus qui créent leurs institutions et, dans une société autonome, les créent lucidement, de façon explicite et réfléchie. Certes, Castoriadis affirme sans cesse que le sujet de la création sociale et institutionnelle, c'est la société elle-même (plus précisément, le social-historique comme strate logique autonome) : il y a auto-création, et donc auto-altération de la société. Mais, nous l'avons vu, les hommes, comme individus, sont aussi les sujets de cette création. Il n'y a ici aucune contradiction, car les individus sont une fabrication de la société instituée à partir des psychés singulières. La société se crée et s'altère elle-même dans et à travers les individus qui la composent.

- J'attire votre attention sur cette dernière formulation, nous aurons l'occasion d'y revenir.

Nulle contradiction, donc, mais un paradoxe : l'ontologie "feuilletée" qui nous est ici présentée reconnaît des strates radicalement disjointes qui sont néanmoins capables de se compénétrer, le niveau englobé étant à même d'engendrer le niveau englobant parce que celui-ci est déjà à l'intérieur de celui-là - et alors même que le niveau englobant dépasse "infiniment" le niveau englobé.

Or, je prétends que cette forme paradoxale est accessible à la philosophie égologique, à la méthode individualiste, et même à sa version la plus honnie peut-être par Castoriadis, le "crétinisme libéral". Qu'on se rassure : je distingue ici le contenu et la forme, et n'entends nullement assimiler le projet révolutionnaire qui vise l'autonomie individuelle et sociale au laissez-faire et à l'indifférentisme libéral. Il se trouve cependant que les "grandes" philosophies libérales présentent en leur sein le même paradoxe que celui qui structure l'ontologie castoriadienne. On ne saurait donc, sans injustice, les accuser de reposer sur une "métaphysique infra-débile" (sic).

"Jamais deux sans trois", telle pourrait être la maxime de la philosophie sociale de Castoriadis. "Aussi longtemps qu'il n'y a que deux, il n'y a pas de société. Il doit y avoir un troisième terme pour briser ce face-à-face. Le face-à-face est fusion, domination totale de l'autre, ou domination totale par l'autre. Soit l'autre est l'objet total, soit on est l'objet total de l'autre. Afin que cette sorte de situation absolue, quasi psychotique, soit cassée, on doit avoir un troisième terme." On a ici une structure bien typée : une relation horizontale médiatisée par un tiers (père, maître, institution, langage, loi, etc.) en surplomb, à la verticale, relevant d'un niveau autonome qui néanmoins "sort", en quelque sorte, du niveau inférieur. Castoriadis précise bien que cette structure n'est pas celle de l'aliénation puisqu'elle vaut pour une société autonome aussi bien que pour une société hétéronome. Il n'y a pas d'autonomie ni de liberté sans cette position de tiers apparemment extérieure et qui pourtant ne l'est pas, puisqu'elle est totalement endogène à la structure. A ne pas affronter ce paradoxe, on risque de tomber dans les positions effectivement débiles d'un Roland Barthes pour qui le langage est essentiellement fascisme et hétéronomie, parce qu'on ne peut en changer les règles à loisir, ou d'un Régis Debray qui excipe des théorèmes logique d'incomplétude pour affirmer l'impossibilité radicale de débarrasser le politique du religieux et la nécessaire extériorité du tiers médiateur. La structure en cause n'est pas la structure de l'aliénation, mais c'est en elle que l'aliénation peut surgir. L'aliénation n'est pas dans l'existence du tiers, elle peut être dans le rapport au tiers : lorsque les hommes, ne reconnaissant pas en lui leur création, le réifient, le sacralisent, en font un totem investi d'un pouvoir magique et traité comme le maître de la signification.

- A boire et à manger là-dedans, mais nous n'allons pas nous aventurer dans le domaine des relations "quasi psychotiques". Demandons-nous tout de même - c'est une question rhétorique - si la démocratie n'est pas devenue un de ces "totems investis d'un pouvoir magique", et retenons l'heureuse précision selon laquelle l'aliénation, si l'on tient à utiliser ce concept, ne vient pas de l'existence en tant que telle de l'institution, mais d'un certain rapport à elle.

A la suite du "crétin libéral" Hayek et de quelques autres, j'ai proposé d'appeler cette forme ontologique : "auto-transcendance". Cette expression désigne le mouvement d'auto-extériorisation par lequel une structure produit, de façon purement endogène, cela même qui la dépasse infiniment, une extériorité qui n'en est pas une puisqu'elle est toujours déjà présupposée dans le constitution même de la structure. Cette logique de l'auto-transcendance, jusques y et compris l'idée que sans elle, il n'y aurait que fusion à la fois identificatrice et conflictuelle, j'ai pu montrer qu'on la trouve à la racine de la pensée d'Adam Smith, père de l'économie politique, pensée "égologique" s'il en fût. Je crois qu'on pourrait montrer de même qu'elle structure les systèmes philosophiques de Walras et de Hayek ; mais aussi ceux de Hobbes, Rousseau, Tocqueville et de bien d'autres représentants de la "méthode individualiste en sciences sociales". Ceci n'est pas un bric-à-brac et il ne s'agit pas, encore une fois, d'assimiler ces pensées les unes aux autres dans leur contenu, mais simplement de repérer en elles une même forme : celle de l'auto-transcendance.

Qu'on en juge sur ce seul exemple. A la fin de sa vie, Rousseau définissait le problème politique, qu'il comparait à la quadrature du cercle, en ces termes : mettre la loi au-dessus des hommes, alors même que ce sont les hommes qui la font, et qu'ils le savent. C'est parce que et en tant que les hommes obéissent à la loi qu'ils n'obéissent à personne, et donc qu'ils sont libres. (On aura noté bien des accents rousseauistes dans les propositions de Castoriadis qui, d'ailleurs, classe Rousseau dans "la grande philosophie politique"). Or on pourrait exprimer dans des termes formellement semblables le message des théoriciens politiques du marché : c'est parce que et en tant qu'ils se plient aux lois du marché que les individus ne sont les sujets de personne, et donc qu'ils sont libres. Ce sont les hommes qui font, ou plutôt actionnent le marché, et cependant celui-ci les dépasse infiniment.

- A quel point le parallèle Rousseau-"théoriciens politiques du marché" est fondé en raison, il faudrait le vérifier. Contentons-nous de noter que, à l'instar de ce qu'il faisait dans le texte que j'ai précédemment analysé, J.-P. Dupuy prend ici des exemples statiques, ou faussement dynamiques : la dimension de l'institution comme "toujours-déjà-là", si importante en soi comme chez Castoriadis, s'en retrouve édulcorée. Chez Rousseau tel qu'il le décrit, les hommes se réunissent un jour et décident de faire une loi, comme ça, allons-y, amusons-nous, ça nous changera de l'ordinaire, de même qu'un beau jour ils "actionnent" le marché, et tout commence. Mais tout a toujours déjà commencé.

La substitution du marché à la loi n'est certainement pas anodine et l'on peut dire qu'on passe ainsi de la liberté à l'aliénation. Ce point est cependant sans doute discutable, de même qu'on discute encore aujourd'hui de savoir quel est le système le plus totalitaire, celui de Hobbes qui met en position de tiers médiateur le souverain absolu mais admet dans certains cas la désobéissance à la loi, ou celui de Rousseau qui fait de la loi, "expression de la volonté générale", un tiers non moins absolu puisque son système implique que l'on "force les hommes à être libres". Mais de toute façon, là n'est pas la question puisque, encore une fois, l'autonomie et l'hétéronomie ont la même forme : celle de l'auto-transcendance.

Aliénation : le même mot, nous rappelle Paul Ricoeur, a servi à traduire en français deux séries sémantiques distinctes dans la philosophie de Hegel : l'aliénation-extériorisation (Entäusserung) qui a un caractère éminemment créateur, d'un côté ; et de l'autre, l'aliénation-étrangéité (Entfremdung), qui désigne la coupure avec soi-même propre à la "conscience malheureuse". Cette difficulté terminologique illustre bien ce point essentiel fortement mis en lumière par Castoriadis : l'auto-extériorisation peut être le lieu de l'aliénation (dans son second sens, négatif), elle n'est pas, par elle-même, bien au contraire, aliénation (dans ce second sens).

- Voilà une vérité que tous les gauchistes devraient méditer. Mais alors ils ne seraient plus gauchistes. Une telle Entäusserung ne leur ferait pourtant pas de mal, à toutes ces "consciences malheureuses".

Qu'on m'entende bien. Je ne prétends pas réduire l'ontologie de Castoriadis à la seule forme de l'auto-transcendance. Ce n'en est qu'un aspect et il en est d'autres, fondamentaux, que la "pensée héritée" et la philosophie "égologique" ignorent totalement : création, imagination radicale, imaginaire social-historique et société instituante, magma, ce sont des idées qui appartiennent en propre à l'auteur de l'Institution imaginaire de la société, et il faut lui savoir gré d'avoir montré les limites de toute pensée qui ne les prendrait pas en compte. Inversement, le fait de reconnaître dans un système philosophique la forme de l'auto-transcendance n'implique pas qu'on le tienne ipso facto pour intéressant et fécond. Il est vrai qu'il y a chez Hayek des légèretés inacceptables et que ses conclusions éthiques et politiques sont difficilement soutenables. On ne doit pas pour autant oublier ceci : la philosophie égologique a des ressources étonnantes, et comme la capacité de se dépasser elle-même en un bootstrapping qui mime le mouvement d'auto-extériorisation dont il est ici question. Mon enquête (ma quête)

- Prétentieux ! Poseur ! Voilà un tic de langage révélateur, ou je ne m'y connais pas. Et j'ai fréquenté assez d'universitaires, pauvre de moi, pour m'y connaître.

personnelle vise à comprendre la nature exacte de ces ressources et à évaluer leur étendue. Quoi qu'il en soit, on ne saurait, sans la caricaturer, présenter la méthode individualiste en sciences sociales comme le fait parfois Castoriadis. Il est vrai que, trop souvent, elle est la première à offrir une caricature d'elle-même. Mais il n'est pas vrai que les meilleurs de ses penseurs mettent en scène cet individu autosuffisant, défini antérieurement à, et en dehors de toute société, dont parle Castoriadis. Chez Smith comme chez Hayek, pour ne citer qu'eux, sans la société que pourtant il contribue à faire et qui le dépasse absolument, l'individu ne serait rien. Il faut prendre garde à ne pas confondre l'individualisme méthodologique et le psychologisme. Comme Popper le souligne depuis longtemps, et comme Alain Boyer nous le rappelle, "l'individualisme méthodologique est compatible avec la thèse de l'autonomie de la sociologie par rapport à la psychologie et donc avec elle de l'autonomie du social par rapport à la psyché."

- Tout cela est bel et bon, mais lorsqu'on creuse un peu les choses, comme j'ai essayé de le faire dans le fragment précédent, on a l'impression que ce sont surtout des mots. Je n'y reviens pas.

La logique ensembliste-identitaire est-elle capable de conceptualiser, voire de formaliser l'auto-transcendance ? C'est là un débat passionnant, qui a opposé Cornelius Castoriadis à deux biologistes, théoriciens de l'auto-organisation, Henri Atlan et Francisco Valera, lors du colloque de Cerisy de 1981 consacré précisément à ce thème : "L'auto-organisation. De la physique au politique" [Seuil, 1983]. Je ne reviendrai pas sur cette discussion mais rappellerai simplement ceci (...) :

On sait aujourd'hui que les objets mathématiques les plus intéressants sont rebelles à toute définition génétique. Bien qu'ils soient faits par le mathématicien (les définitions et les démonstrations sont bien constructivistes), leur définition n'épuise pas l'ensemble de leurs propriétés. Considérons par exemple cet objet défini sans la moindre ambiguïté et que l'on est capable de construire étape par étape : l'ensemble des théorèmes que l'on peut démontrer à partir d'un ensemble fini d'axiomes donnés, selon un ensemble de règles d'inférence données. Il est en général impossible de caractériser cet objet de façon effective, c'est-à-dire mécanique, alors que c'est de manière mécanique qu'on le construit. Il n'existe aucun mécanisme tel que si on lui présente une proposition donnée quelconque, il répondra à coup sûr : oui, c'est un théorème, ou : non, ce n'en est pas un. Tout ce qu'on pourra faire, c'est dérouler mécaniquement, un par un, l'ensemble des théorèmes, en attendant de voir apparaître soit la proposition en cause, soit sa négation. Or il existe des propositions, dites "indécidables", pour lesquelles ce ne sera jamais le cas.

En termes techniques : bien que récursivement énumérable, cet ensemble n'est pas récursif. Ce résultat est philosophiquement prodigieux car il signifie que la définition que l'on donne de cet objet en se donnant le mécanisme qui l'engendre ne suffit pas à caractériser de façon mécanique l'objet en question. L'objet est (infiniment) plus complexe que le mécanisme qui l'engendre. Un mécanisme peut donc être (infiniment) dépassé par cela même qu'il produit. C'est du moins ainsi qu'à la fin des années cinquante, John von Neumann interpréta les théorèmes logiques d'incomplétude en formulant sa célèbre conjecture sur la complexité. Dans l'univers des machines (abstraites), il existe un seuil de complexité, supposait-il, tel qu'au-delà, il soit (infiniment) plus simple de construire la machine que de décrire complètement son comportement. Ce dont est capable un mécanisme complexe est (infiniment) plus complexe que le mécanisme lui-même. La matrice est (infiniment) dépassée par sa descendance. Ou encore : le modèle le plus simple de l'objet complexe, c'est lui-même (c'est aussi de cette façon que l'on définit aujourd'hui un objet aléatoire, c'est-à-dire un "automate" au sens aristotélicien.)

Etre complexe, c'est être capable de complexification. Von Neumann, fondateur de la théorie mathématique des automates, résolvait ainsi le paradoxe quasi théologique qui s'exprime dans la volonté de "construire un automate" - c'est-à-dire être la cause d'un être qui, par définition, est cause de soi. Si l'automate est un être "complexe", je le construis, certes, mais son comportement m'échappe - et, en un sens, il échappe aussi à l'automate lui-même.

- Le parallèle avec Adam et Eve vient spontanément à l'esprit - Dieu dépassé par les êtres finalement complexes qu'il a créés -, mais ne sortons pas de notre sujet.

La conjecture de von Neumann a une portée ontologique considérable. Elle rend par exemple non contradictoires les deux propositions suivantes : 1) Des mécanismes physico-chimiques sont capables de produire la vie ; 2) la vie est (infiniment) plus complexe que les mécanismes physico-chimiques qui l'ont engendrée. Il est donc possible d'avoir une ontologie non substantialiste (ici, non vitaliste) qui garantisse néanmoins l'irréductibilité de la strate produite par rapport à la strate productrice.

Considérons, de façon analogue, les deux propositions : 1) ce sont les hommes qui font (ou plutôt : "agissent") leur société ; 2) la société les dépasse en ce qu'elle est (infiniment) plus complexe qu'eux. Elles caractérisent une tradition philosophique qui, des "Lumières écossaises" à Hayek, considère le social comme un automate complexe, un "ordre spontané" qu'aucune volonté n'a voulu, qu'aucune conscience n'a conçu, comme si cet ordre était mu par une "main invisible".

- Que l'on pardonne à mon imagination (radicale), mais cette expression m'a toujours parue impie - quelque chose comme Dieu giving himself a treat, de surcroît sur notre dos. Je ne sais pas si le pourtant très masochiste - et d'un masochisme hélas pour nous fort contagieux - Adam Smith aurait accepté une telle interprétation.

L'autonomie de la société, pour cette tradition, cela signifie que la société n'obéit qu'à ses lois propres, étrangère aux efforts que les hommes déploient pour la maîtriser, alors même que ce sont eux qui la produisent. Il est intéressant de noter que pour éclairer cet apparent paradoxe, Hayek a eu précisément recours à la notion de complexité, au sens de von Neumann, et à ses avatars ultérieurs (théories de l'auto-organisation). On voit ici la possibilité de penser l'irréductibilité du social par rapport aux individus sans pour autant faire de celui-ci une substance ou un sujet - ce que fait évidemment Castoriadis lorsqu'il dit de la société qu'elle "sait", qu'elle "oeuvre", qu'elle "met en question" ou qu'elle "s'altère".

- Et voilà ! Patatras ! Tout s'écroule ! Truffe ! Ce n'est pas la peine de se lancer dans des développements si impressionnants et si scientifiques, si c'est pour en tirer une conclusion aussi fausse, comme par hasard ponctuée du même "évidemment" que tout à l'heure. Toute la question, précisément - et elle sera reprise une nouvelle fois dans le prochain "fragment" -, est de savoir jusqu'à quel point on peut légitimement employer de telles expressions (qui, je le rappelle, ne semblaient pas gêner Jean-Pierre Dupuy lorsqu'il exposait la pensée de Castoriadis au début de ce texte). Quoi qu'en dise notre auteur, si ces expressions ne sont jamais légitimes, alors on retombe dans l'individualisme méthodologique le plus plat et le plus stérile, habillé façon pasteur protestant (Smith) ou façon logicien léniniste (Hayek), et on se borne à constater, considérable avancée théorique !, que les actions des hommes n'aboutissent pas toujours aux résultats escomptés. J'exagère à mon tour ? A vous de voir, mais même en l'admettant, il faudrait alors expliquer pourquoi nos si brillants et boostrappers libéraux aboutissent si souvent à des positions politiques débiles. C'est justement le point que J.-P. Dupuy aborde maintenant.

Il est inutile d'insister sur le fait que la philosophie politique de Castoriadis n'a rien à voir avec celle de Hayek, pour dire le moins. Ce que celui-ci nomme autonomie est hétéronomie pour celui-là. Il n'en est que plus remarquable de trouver dans l'épistémologie sociale de Hayek des propositions que l'on croiraient sorties de la plume de Castoriadis. Pour l'un comme pour l'autre, il y a dans le social du savoir, du sens qu'aucune conscience individuelle ne peut s'approprier car il la dépasse absolument. Et cependant, les individus ont accès à ce sens : ils le "comprennent" - et, en un certain sens, ils l'incluent : ils contiennent en eux cela même qui les dépasse. Dans l'un et l'autre cas, nous avons la figure de l'auto-transcendance.

- Aaargh... J.-P. Dupuy va lui-même corriger en partie ces coupables imprécisions.

Comment apprécier ce qui, tout à la fois sépare absolument et unit ces deux auteurs (et sans préjudice de ce que, certainement, l'un et l'autre tiendraient le rapprochement pour scandaleux) ? Je suggère la piste de réflexion suivante. Chez Castoriadis comme chez Hayek, l'ontologie et la philosophie politique se présentent comme étroitement solidaires. Ils sont cependant amenés à mettre l'accent tantôt sur l'une, tantôt sur l'autre. Il semble que ce soit à des endroits exactement symétriques. Soit, une fois de plus, les deux propositions suivantes, dont le flou est suffisant pour qu'on puisse dire que l'un et l'autre de nos deux auteurs les tiennent pour vraies : 1) les gens créent leur société ; 2) la société qu'ils créent les dépasse infiniment. Dans son ontologie, Hayek insiste sur 1) (c'est la clé de son nominalisme et de sa philosophie égologique), et dans sa politique, sur 2) (ce que les hommes ont de mieux à faire est de préserver les ordres spontanés et de s'appuyer sur le savoir que ces ordres mobilisent mais qu'eux, les hommes, ne peuvent posséder). C'est proprement l'inverse chez Castoriadis. Son ontologie met l'accent sur 2), puisque c'est l'une de ses découvertes fondamentales (la société instituante comme créatrice d'un monde de significations imaginaires sociales)

- et Durkheim, et Mauss, ils puent des pieds ? Je serais Jean-Claude Milner, à Yahvé ne plaise, j'aurais vite fait d'intenter au pauvre J.-P. Dupuy un procès en antisémitisme. Bon, ne chipotons pas.

et sa politique sur 1), lorsqu'il s'agit de porter le projet révolutionnaire d'une société autonome, faite d'individus autonomes, mettant en question de façon illimitée l'institution établie. On aboutit alors au paradoxe suivant : si l'on ne considère que la dimension politique (ce qui mutile, certes, l'oeuvre de l'un et de l'autre), l'individualisme semble être du côté de Castoriadis et la pensée de l'autonomie et de l'irréductibilité du social semble être du côté de Hayek. Il est d'ailleurs probable que celui-ci tienne, s'il la connaît, la pensée de celui-là, pour le comble du "constructivisme", c'est-à-dire de l'hybris individualiste.

- Point de vue que, pour des raisons certes différentes, nous partageons en partie, ainsi que nous l'avons explicité dans un de nos premiers commentaires.

Cette remarque éclaire peut-être l'étrange débat qui a opposé Castoriadis à Luc Ferry et Alain Renaut à propos de l'interprétation de Mai 68. Dans un premier moment, ces derniers avancent deux thèses surprenantes : Mai 68 prépare le triomphe de l'individualisme narcissique ; il n'est pas étonnant que ce mouvement social soit contemporain des idéologies de la mort de l'homme, car l'individu n'est point le sujet autonome dont on célèbre les funérailles, mais sa dégénérescence et sa négation. Castoriadis, dans un deuxième moment, conteste radicalement cette analyse : Mai 68 a représenté une étape, certes vite effacée, sur le chemin révolutionnaire de lutte pour l'autonomie, individuelle et sociale ; la critique idéologique de la subjectivité a accompagné, non pas Mai 68, mais sa décomposition et son échec : nous n'avons pu faire advenir le sujet autonome, il est réconfortant de savoir qu'il était de foute façon décédé.

- Très bien vu Cornelius, et merci.Voici ce qu'il écrit : "Ce qu'on appelle maintenant l'"individualisme" est pour l'essentiel ce que j'ai appelé, depuis 1959, la privatisation. Il était présent bien avant Mai 68. Le mouvement de Mai 68 était, au contraire, une réaction contre cette évolution. Après l'interlude de Mai, la privatisation a refleuri de plus belle. Les idéologies de la mort du sujet, de la mort du sens, qui jusque-là se propageaient entre la rue de Lille et la rue d'Ulm, ont alors inondé le marché populaire des idées : c'est qu'elles étaient des formes de théorisation de l'échec du mouvement." (in Un monde morcelé, Seuil, 1990, dans un texte de 1987 dont je n'ai pas noté la référence.)

Cependant, dans sa contestation, Castoriadis semble d'accord avec Ferry et Renaut sur un point capital : la mort du sujet allant de pair avec la montée de l'individu, c'est donc bien qu'une différence radicale les sépare. Dans un troisième moment, répondant à Castoriadis et cherchant à rendre plus plausible leur thèse paradoxale, Ferry et Renaut sont amenés à redéfinir l'individualisme, de telle sorte qu'il englobe, comme une de ses modalités particulières, la quête de l'autonomie au sens de Castoriadis. Le sujet autonome devient une espèce particulière du genre individu. La philosophie de Castoriadis se révèle être une philosophie égologique.

Sans doute y a-t-il encore du travail à faire si l'on veut éclaircir les rapports complexes entre l'individu et le sujet autonome (au sens kantien comme au sens de Castoriadis)."

- sans doute, oui... Concluons à notre tour. C'est en ce point que le "fanatique modéré" Vincent Descombes, que l'on imagine volontiers stimulé par la lecture de ces dernières lignes, et qui réserve dans ce livre un traitement de choix à Alain Renaut, prend le relais et s'efforce de procéder à de tels "éclaircissements" dans son Complément de sujet. Enquête sur le fait d'agir de soi-même (Gallimard, 2004). Nous y reviendrons la prochaine fois.

Deux rappels pour conclure.

Je suis bien conscient que s'attaquer à l'oeuvre de Castoriadis en passant par l'intermédiaire d'un texte que l'on ne trouve pas toujours assez précis est quelque peu expéditif : il me semble néanmoins que, rapport à ce qui me gêne le plus chez Castoriadis, le texte de Jean-Pierre Dupuy était un bon point de départ.

Comme je ne l'avais évoqué que lors d'un commentaire, signalons "officiellement" le colloque consacré à M. Dupuy qui va se tenir à Cerisy en juillet prochain, en présence notamment de Vincent Descombes, René Girard et Henri Atlan. Je ne pourrai hélas m'y rendre, mais avis aux amateurs...


Au plaisir !

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vendredi 22 septembre 2006

"Les Juifs, les Arabes et moi."

Pourquoi ces guillemets ? Parce qu'il ne s'agit ni d'une confession, ni d'une provocation, ni du début d'une trahison. Juste d'une mise au clair de certains présupposés des discours tenus ici, présupposés dont je ne peux pas ne pas penser qu'ils sont partagés par d'autres, que ce soit là de ma part modestie (je n'ai rien inventé) ou prétention (les autres doivent penser comme moi).

En tout état de cause, je ne chercherai nullement aujourd'hui à élargir le propos ; j'en resterai à un diagnostic personnel, dans lequel le lecteur se reconnaîtra à des degrés divers, jusque peut-être au degré zéro.

Je ne me pensais pas si philosémite que cela, mais depuis que cette expression m'est venue au fil de la plume, je me suis progressivement rendu compte à quel point je l'étais. Ach, pas de chance, le communautarisme juif est à la pointe de l'insupportable, et l'état du même nom, ou plutôt du même adjectif, une aberration criminelle, de plus en plus aberrante et criminelle, quand bien même il ne se réduit pas à cela. Maintenant, le communautarisme juif n'est pas seul en son genre, et surtout Israël n'est pas le pire état de la planète, malgré toute sa bonne volonté actuelle. Mais depuis qu'ils ont, peut-être pas inventé le monothéisme (car il y a le problème Zoroastre), mais ouvert la voie à une religion si ce n'est fondée en dernière instance sur, du moins fortement orientée vers l'homme, les Juifs ont tellement participé à l'aventure humaine - et souvent, paradoxe des minorités opprimées, pour le meilleur - que je ne suis pas le seul, ceci peut être affirmé sans risque d'être sérieusement contredit, à leur en être reconnaissant. De ceci nous sommes nombreux à être conscients, éventuellement pour le pire, puisqu'en la matière nous comptons comme auguste prédécesseur Adolf Hitler, dont j'ai déjà noté que s'il détestait autant les Juifs c'était entre autres parce qu'il voyait en eux des rivaux de la race aryenne - ce que n'étaient pas dans son esprit les Arabes, trente-six niveaux en-dessous.

"Qui aime bien châtie bien" : les pro-israéliens à la Jean-Claude Milner n'ont pas tort de signaler des points de convergence entre l'antisémitisme des années 30 et la "réprobation d'Israël" actuelle, mais, sans revenir sur le fait que cela n'exonère en rien Israël de ses accablantes responsabilités, ils ne comprennent pas ou omettent d'indiquer que la colère actuelle à l'égard d'Israël est aussi un hommage rendu à l'intelligence des Israéliens en général et des juifs en particulier, si j'ose dire. Formulé autrement : si ce que fait Israël choque plus que les crimes chinois ou sri-lankais, ce n'est pas seulement pour les raisons géopolitiques qui font du Moyen-Orient un reflet particulièrement aigu de certaines des tensions actuelles, c'est parce que nous jugeons les Israéliens à notre propre aune, et que nous leur en voulons de nous décevoir de ce point de vue (ce qui ne signifie certes pas que "nous" soyons exemplaires au regard de nos propres valeurs).

Mais les Arabes... J'ai, sans doute est-ce obligatoire, élargi mon point de vue à d'autres que moi, revenons à notre point de départ, me, myself and I. J'ai beaucoup de respect pour la résistance des Palestiniens à tout ce qu'ils subissent, je rends hommage avec plaisir au courage des combattants anti-américains, en Irak ou à New-York, je partage une bonne partie du diagnostic de Jean-Pierre Voyer ("L’Occident est un monde déserté par l’esprit. L’Occident est le devenir monde de l’idéologie anglaise que l’on peut résumer ainsi : le bien et le bonheur sont mesurables. De ce fait, l’Islam, ce qu’il en reste, se trouve être la seule demeure de l’esprit dans le monde. Il se trouve donc sans concurrent. Pour qu’il y ait guerre des civilisations, encore faudrait-il qu’il y eût au moins deux civilisations, ce qui n’est pas le cas."), bien qu'il enterre peut-être l'"Occident" trop vite : il n'en reste pas moins que je ne connais à peu près rien au monde arabe, et que cela ne m'empêche guère de dormir. Ce n'est pas une fin de non-recevoir ou un refus de m'y intéresser : c'est juste comme cela, à l'heure où j'écris. En gros, j'ai lu trois sourates du Coran, d'ailleurs magnifiques, je connais une dizaine des mille et une nuits, et je sais que les Arabes ont inventé le zéro. Le catalogue est vite fait.

Cette méconnaissance ne trouble pas mon jugement - même si, c'est un fait, j'ai toujours été léger, du point de vue de la documentation, pour ce qui est des combats en Irak. Mais cette méconnaissance même, en général, et le fait que je n'aie pas hésité à dire du bien de M. Al-Zarkaoui malgré la faiblesse de mon savoir sur le sujet (et si ceci pouvait se justifier quant à l'aspect symbolique - fort - du personnage, j'aurais pu souligner plus cette dimension), en particulier, prouvent bien que je me permets ici un niveau d'approximation que je ne me serais pas permis avec les Israéliens (ce qui me rend assez sûr de moi au niveau géopolitique, pour ce qui est de mon appréciation globale sur le Moyen-Orient) et qui est un évident reste d'ethnocentrisme. (Après on retombe sur des problèmes classiques : le monde arabe n'est pas censé avoir les mêmes valeurs que nous, Israël si, donc cette discordance de point de vue et d'exigence peut s'expliquer. Certes, mais pas jusqu'à justifier sans le vouloir la théorie du choc des civilisations...)

Que l'on me comprenne bien : je ne cherche ni à me dédire, ni à incriminer des mouvements "pro-arabes" ou "pro-palestiniens" en les accusant de paternalisme. Evidemment, je ne suis pas naïf à ce sujet, mais, ici comme ailleurs, la bêtise de certains ne nuit pas, profondément, à la valeur de la cause qu'ils défendent. Je constate juste que moi qui ai passé pas mal de temps à taper sur Israël et le communautarisme juif, je l'ai fait en partie par admiration pour les Juifs en général. Et que si j'ai soutenu verbalement des Arabes, c'était sur des exemples précis, pas du tout par attirance particulière pour leur culture ou leur histoire (quoique : le sérail, tout de même...).

Ceci n'étant pas une thèse, mais un constat, il n'y a pas de conclusion à en tirer.

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