jeudi 8 janvier 2009

Au pays des aveugles, les borgnes n'en font qu'à leur tête.

Dans un article daté d'hier, M. Defensa évoque brillamment et à la fois, comme il faut le faire, l'offensive israélienne contre Gaza, ce que peut signifier aujourd'hui le concept de guerre, et la décadence occidentale. Comme je ne pourrais écrire mieux, je reproduis ci-après ce texte, en soulignant ce qui me séduit le plus. Vous trouverez en vous reportant à l'original certains liens que je n'ai pas reproduits ici.


LA GUERRE DÉPASSÉE

"A l’été 2006, contre le Hezbollah, les conditions stratégiques étaient différentes, si différentes. Nous avons déjà parlé de “profondeurs stratégiques” différentes, grandes et ouvertes dans le cas du Liban, étriquées et fermées dans le cas de Gaza. Dans le premier cas, il y avait les conditions géographiques et politiques (géopolitiques) d’une guerre dans le sens classique du terme, avec même la possibilité d’une extension (vers la Syrie et l’Iran) en cas de rythme victorieux des Israéliens ; dans le second, les conditions enferment le conflit dans les caractéristiques d’une opération de police, fût-elle massive et très violente, avec l’impasse géographique et politique au bout du compte. Outre les dimensions et les conditions qu’on a décrites de ces conflits, on comprend qu’il y a différence de substance. Dans le premier cas, on en juge comme on juge d’une guerre, dans le second on en juge comme on juge d’une opération de police. Toutes les péripéties du conflit sont par conséquent appréciées différemment ; c’est le cas des pertes civiles, comme c’est le cas depuis hier avec la tuerie de l’école de l’ONU à Gaza. C’est ce que montre Jonathan Freedland aujourd’hui dans le Guardian en prenant l’analogie de l’Irak et de l’Afghanistan parce que des troupes britanniques y opèrent et y ont opéré.

« Somehow, and quickly, even that horror was surpassed with the news yesterday that a UN school, used as a shelter, had been hit, killing more than 40 Palestinians, more than half of them women or children. Israel says Hamas fighters were launching mortar shells from the UN facility, which is why Israel hit back. Either way, Operation Cast Lead seems designed to leaden the heart with sorrow.

» Still, Britons and Americans have no cause for self-righteousness. The scale of the Israeli offensive is shocking, and yet the killing is not of a greater order than that of the two wars, in Iraq and Afghanistan, in which our very own British troops are taking part. I spoke yesterday with one foreign diplomat based in Jerusalem who recalled how, during an earlier posting in Afghanistan, he had seen the remains of an entire village razed to the ground by American fighter jets in pursuit of a couple of Taliban commanders. “All that was left was rubble and body parts,” he says now. Seen in the context of the last seven years, the grim truth is that Israelis are not guilty of a unique crime in Gaza. »


Cet écho considérable de l’événement de l’attaque de l’école de l’ONU à Gaza explique comment, soudain, le rythme de la possibilité d’un cessez-le-feu a changé, avec le couple Sarkozy-Moubarak au premier plan. Un tel événement, de telles pertes civiles, avec la couverture médiatique s’attachant aux conflits dans cette région et aux conditions de ce conflit, ont nécessairement un effet différent dans cette attaque qui s’apparente à une “opération de police”, plus qu’à une opération s’apparentant à une “guerre”. La perception fait toute la différence. Même les Américains, même Obama (qui a dit sa “profonde préoccupation des pertes civiles”), sont obligés d’en convenir.

En même temps existe la deuxième condition de ce qu’est cette “opération de police”, par comparaison à l’été 2006. Contre le Hezbollah, une victoire, – celle qui n’eut pas lieu parce qu’il s’agissait d’une guerre avec une profondeur de stratégie et que cette profondeur ne fut pas ou ne put être exploitée à cause de la capacité du Hezbollah d'imposer sa propre version de la G4G, – aurait eu pour Israël les avantages de la destruction d’un élément jugé subversif dans un pays destiné à rester administré et dirigé, et même en renforçant le gouvernement en place ; dans le cas de l’opération de police, comme dans toute opération de ce type, la “victoire” signifie la destruction de l’autorité (jugée nuisible, illégale, etc., par le vainqueur) du “lieu” investi. Mais comme ce “lieu” prétend également être une entité indépendante puisque nous sommes dans le domaine de la situation israélo-palestinienne à cet égard, avec le Hamas parvenu au pouvoir dans des conditions indiscutablement légales, le résultat est effectivement que la “victoire” dans ce cas serait la création d’un vide de pouvoir, d’un nid de désordre ; dans le meilleur des cas, la perspective est peu exaltante, la faible “profondeur stratégique” révélant ce qu’elle est en cas de “victoire” : une impasse.

Freedland encore, après avoir décrit l’efficacité de l’opération israélienne devant un adversaire qui n’a rien de commun en puissance et en organisation avec le Hezbollah, et qui, également, n’a pas la “profondeur” pour éventuellement se battre contre l'IDF, puisque nous sommes dans une opération de police…

« But there is a massive risk here. Such a victory will not just achieve Cast Lead's original stated aim, namely altering Hamas's calculus – reducing its incentive to fire rockets at civilian targets inside Israel – but could topple the Hamas government altogether.

» Israeli officials deny that regime change in Gaza is either likely to happen or the goal of their mission. But that may end up being the result : intelligence reports suggest the organisation has been eviscerated, its ability to govern all but destroyed.

» Israeli leaders will crow at that ; their poll numbers will surge. But it will surely prove a pyrrhic victory. For what would be the consequences of crippling the Hamas administration in Gaza ? Israel would be confronted with a sharp dilemma. Either it would have to stay, resuming the occupation it sought to end in 2005 - a notion with zero popular appeal in Israel. Or it would have to withdraw, leaving behind a huge and dangerous question mark.

» For Gaza could become a vacuum, rapidly descending into Somalia, a lawless badland of warlords and clans. A new force could seek to replace Hamas. Most likely it would be even more radical : al-Qaida has long been pushing at the edges of Gaza, eager to find a way in. Would either of those options appeal to Israel ? Of course they wouldn't. As one Israeli commentator put it yesterday : “In this context the IDF is afraid of being too successful.” »


C’est ainsi qu’est répété ce qui est répété depuis maintenant sept ans d’une façon systématique : les opérations militaires, non seulement ne résolvent rien mais exacerbent tous les problèmes endémiques d’une situation ; la “guerre”, désormais, ne crée plus de nouvelles conditions générales, au contraire elle se soumet aux conditions générales, – sorte de défaite du concept de la “guerre”.

- on remarquera que ce ne fut pas le cas de l'affrontement Russie-Georgie - je le signalais à l'époque, mais, précisément, bien que déclenché par l'occident virtualiste ce conflit a été prestement et brillamment ramené par la Russie à une guerre « classique » - ce qui lui a permis de l'emporter.

Ce qui nous permet, avançant sur la voie de sa définition, d’énoncer une règle de la G4G (Guerre de la Quatrième Génération, – classification de cette sorte de “guerre”) désormais clairement démontrée ; au contraire du précepte que “la guerre est la poursuite de la politique par d’autres moyens” (que la politique) de Clausewitz succède un nouveau précepte selon lequel “la guerre est l’exacerbation et l’aggravation des problèmes politique par d’autres moyens” (que la politique).

LA MARCHE AVEUGLE ET CONFIANTE DU NIHILISME

Le paradoxe sans fin, si frappant, si choquant, si significatif de la folle situation où nous évoluons, est qu’Olmert, qui mène nominalement l’opération israélienne, avait tout dit à ce propos deux mois auparavant, – comme on le rappelait encore le 5 janvier 2009: « I read the reports of our generals and I say, “how have they not learned a single thing?” Once, a very senior official told me, “They're still living in the War of Independence and the Sinai Campaign.” With them it's all about tanks, about controlling territories or controlled territories, holding this or that hill. But these things are worthless. »

- c'est à cette déclaration que je faisais récemment allusion.

Cette idée n’est certainement pas à classer dans la rubrique des vœux pieux ou des déclarations sans substance. Des indications venues de milieux proches des divers contacts de diverses délégations réalisés ces derniers jours avec Olmert montrent l’ambivalence du personnage, pris dans une mécanique où le poids des militaires israéliens pour une “solution” militaire, en même temps que les considérations électorales, tiennent leur rôle alors qu’il continue à douter du bien-fondé de la formule.

Le paradoxe complémentaire est que l’offensive israélienne marcherait mieux, d’un point de vue militaire, que celle de l’été 2006, selon l'expert stratégique israélien Martin Van Cleveld. Mais quelle importance et quel intérêt ? Les conclusions de Van Cleveld, d’habitude plus heureux dans les conclusions de ses commentaires, sont extraordinairement décevantes et préoccupantes pour un expert réputé original: « Considering how much better prepared and organised the Israelis are this time around, there is good reason to hope that the result of the present campaign will be similar, namely an end to the rockets and the insertion of some kind of international force that will limit, if not prevent, Hamas' ability to rearm. Judging by the intensive and very successful reconstruction activity that has taken place in southern Lebanon, such an outcome can only benefit both sides. » Ne comprend-on pas, par exemple, que si la “reconstruction” marche bien au Liban, c’est parce que, là-bas, l’IDF est considérée comme ayant été battue et que la “reconstruction” est alors presque un acte de résistance supplémentaire ; dans le cas de Gaza et dans l’hypothèse qu’évoque Van Cleveld d’une IDF considérée comme victorieuse, la “reconstruction” serait perçue comme un acte de “collaboration” et entravée d’autant, – cela impliquant qu’il y aurait infiniment plus la possibilité de la situation qu’annonce Freedland, – « …a vacuum, rapidly descending into Somalia, a lawless badland of warlords and clans ».

En d’autres mots et d’une façon générale, Gaza complète le Liban-2006, malgré l’apparente différence de comportement militaire de l’IDF. “Victoire” ou “défaite” (militaire), ces mots n’ont vraiment plus aucun sens. Les conditions politiques, sociales et de communication sont les seules à vraiment compter, pour confirmer de plus en plus nettement que la “guerre” telle que les militaires occidentaux sont capable de la mener selon leurs conceptions marquées de la triste doctrine du “technologisme”, est une catastrophe sans fin, qui crée des destructions et des pertes inutiles et injustes, et conduit à des conditions générales pires que celles qu’elles sont censées améliorer. La “guerre” comme l’Occident la conçoit, avec une impuissance marquée, dans les faits autant que pour comprendre sa propre impuissance dans l’action, est devenue une monstruosité créatrice de désordre, non seulement par elle-même, mais au-delà d’elle-même. La “guerre” est devenue un moyen presque imparable d’interdire la création de la paix après elle. On s’est rarement aventuré aussi loin dans l’absurde. Gaza continue la liste désormais très longue des échecs catastrophiques de l’emploi de la force, de l’Irak à la Somalie, de l’Afghanistan au Liban et à Gaza.

Les causes sont évidemment connues. Ce qui frappe dans ces situations extrêmement complexes est la clarté évidente, même l’évidence simplement de leur cause. Il s’agit de la perpétuation de situation notoirement injustes, et, pire encore, déstabilisantes, par le moyen d’un concept de guerre absolument trompeur et indigne, pour ne rien dire de sa stupidité, qui est l’emploi de la guerre massive “contre la terreur” (plutôt que “contre le terrorisme”, dont il y a tant de signes qu’il est plutôt la conséquence que la cause de cette “guerre”).

- à partir d'ici, on pourrait tout souligner :

Il est difficile de ne pas observer que ce comportement général de l’Occident relève d’un malaise fondamental de cette civilisation, d’une obsession sécuritaire qui trahit la perception de sa propre fragilité et de ses travers moraux constamment maquillée par un virtualisme vertueux proche d’être insupportable, d’une psychologie par conséquent malade et qui ne supporte plus sa propre pathologie psychologique, d’une tentative désespérée d’un transfert, également psychologique, des causes d’une crise systémique, qui, entretemps, a éclaté massivement et dévaste les structures, la puissance, l’économie, les sociétés de notre système. Cette explosion, en cours depuis l’automne 2008, a en plus l’effet de rendre toutes ces “guerres”, en plus d’être absurdes, complètement obsolètes, dépassées, comme d’une autre époque ; en même temps, parce que nous sommes incapables de comprendre la nature de cette crise générale, celle-ci alimente tout de même ces “guerres” et les crises sectorielles, en nous poussant encore plus dans nos interprétations faussaires. L’aveuglement occidental dans l’analyse de ces situations a dépassé l’incompétence pour atteindre l’indignité nihiliste."


Amen ! - Juste un petit mot de commentaire sur un point précis. M. Defensa écrit : "“Victoire” ou “défaite” (militaire), ces mots n’ont vraiment plus aucun sens. Les conditions politiques, sociales et de communication sont les seules à vraiment compter." Il ne faut pas assimiler ce diagnostic à une soumission à la guerre médiatique telle qu'elle se déroule en même temps que la « guerre » de Gaza, et croire que M. Defensa ne fait que constater que, dans ce que l'on appelle l'« opinion publique mondiale », Israël est massivement, et c'est bien normal, condamné. L'idée est plus intéressante : l'initiative israélienne en elle-même, non seulement aboutit à des actes condamnables (mais pas plus, d'une part, que l'agression américaine en Irak, d'autre part, ajouterai-je, que certains massacres perpétrés par d'autres que les Occidentaux, au Darfour, en Tchétchénie ou ailleurs), mais ne tient pas debout : à certains égards, et sans évidemment oublier ses aspects tristement concrets, elle plane dans une telle abstraction, un tel virtualisme moralisant, une telle logique autiste (il est bon que certains le fassent, mais on pourrait presque ne pas prendre la peine de répondre aux « arguments » sur la responsabilité ou non du Hamas dans l'histoire : Israël ne fait ici que faire ce qu'il a toujours fait, placer les autres devant le fait accompli pour s'étendre, s'étendre, s'étendre... ce qui signifie en l'espèce que c'est aussi sinon surtout la Cisjordanie qui est visée), qu'on ne peut que se situer sur le même plan, et répondre à la morale par la morale : pas de chance, une « guerre » ou une « opération de police » entraînant toujours ses atrocités, Israël est perdant sur ce terrain-là.

C'est un processus courant, simplement exacerbé par les particularités des Juifs en général par rapport à l'Occident (en nous, puisqu'ayant participé à la naissance de notre civilisation et lui ayant donné quelques-uns de ses fleurons ; « contre » nous pendant longtemps, au point que nous avons cherché à les réduire à rien ; avec nous lorsqu'il s'agit de mettre au pas l'Arabe récalcitrant, etc.) : si vous êtes un salaud à l'ancienne, on peut vous reprocher de génocider une population, mais vous n'irritez pas en plus les gens en prétendant avec sérieux et un minimum de crédibilité que vous le faites au nom de la civilisation et contre les barbares. Alors que si vous êtes dans la situation d'un dirigeant israélien vous vous trouvez obligé de suspendre vos bombardements trois heures par jour « pour raisons humanitaires » (ce qui, soit dit en passant, peut sauver des vies), sans que cela vous empêche d'être un salaud d'une part, d'être globalement condamné, et même avec plus d'acrimonie qu'un « salaud à l'ancienne », d'autre part.

Bon, on ne va pas non plus pleurer sur leur sort. Le virtualisme n'en peut mais, il n'est pas hors du monde : ici comme ailleurs, il est difficile de vouloir le beurre et l'argent du beurre sans devoir accepter que le crémier ne se paie en nature - sur la bête.


crumb


Amis de la poésie, bonsoir...

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mardi 30 décembre 2008

Tant qu'il y aura des Juifs...

palestine_pappe

(Méfiez-vous : sous ce sourire affable se cache une paire de burnes comme on n'en voit plus dans l'Université française depuis des décennies.)



...je ne pourrai travailler tranquillement. On essaie de réfléchir calmement sur Nicolas Sarkozy, et voilà que d'un côté E. Olmert - cela m'étonnait aussi qu'il soit d'accord avec moi -, de l'autre D. M'Bala M'Bala, font encore des leurs.

Concernant Israël, je n'éprouve guère le besoin de me répéter. Rien ne change de toute manière, sauf, en pire, pour les gens qui vivent à Gaza.

Concernant Dieudonné... il est difficile de dire à quel point il a eu conscience de ce qu'il faisait (la vidéo du spectacle, disponible ici, n'est de plus pas très audible), et je n'essaierai pas de le deviner (on peut même lui donner un petit crédit pour ce qui serait de la légèreté, pour ce qui serait une volonté de ne pas trop réfléchir aux conséquences : "au point où j'en suis...").

Ce qui me gêne le plus dans cette histoire, ou plutôt ce qui m'attriste, ce n'est pas tellement ce qu'a pu vouloir dire ou faire Dieudonné, d'autant qu'il y a un côté très mécanique à tout cela (Dieudonné appuie là où ça peut faire le plus mal, la machine moralisatrice et judiciaire se met en marche comme un seul homme), c'est - je vais passer pour un obsédé du sarkozysme - que finalement, le seul à qui cela rende vraiment service est Nicolas Sarkozy. Bouquinant un peu sur les Etats-Unis en ce moment, il m'a été difficile de ne pas penser, devant cette alliance tout de même hétéroclite Dieudonné-Le Pen-Faurisson (il faut semble-t-il le rappeler : les deux derniers nommés sont de farouches colonialistes. Pour Jean-Marie Le Pen, c'est connu ; pour Robert Faurisson, j'ai lu certains de ses textes, vous pouvez me croire - et ce n'est pas ses alliances avec des fanatiques qui se veulent musulmans et anti-impérialistes qui vont y changer quoi que ce soit), il m'a été difficile de ne pas penser, disais-je, aux mouvements politiques américains des années 60 : je ne les idéalise pas plus que ça, mais il se trouve que lorsque Noirs et Juifs étaient alliés contre le pouvoir WASP, non seulement ils ont fait bouger certaines choses, mais ils étaient plus universalistes et moins communautaristes qu'ils ne le sont depuis devenus : voir Dieudonné brûler ainsi les ponts en compagnie de gens dont il n'est pas secret que certains d'entre eux carburent avant tout à la haine, c'est le voir donner du grain à moudre aux communautaristes de tous bords, noirs, sionistes, juifs-de-bonne-volonté, blancs, arabes, etc.

Et, j'en reviens à mon sujet fétiche de ces vacances, ce qui peut faire le plus pour faire durer le sarkozysme, c'est la division des Français. On en a eu une preuve a contrario lors de la contestation anti-CPE, quand sur quelques manifestations les « jeunes des banlieues » avaient rejoint les « petits blancs étudiants », et que toute la classe politique avait fait dans son froc. Je le préciserai plus dans ma prochaine livraison, si Olmert et Dieudonné veulent bien fermer leur grande gueule pendant quelques heures. - Quoi qu'il en soit, communautarisme et division, c'est, fondamentalement, la même chose. En n'hésitant donc pas à dire que, si nous pensons à toutes les indignations vertueuses qui vont lui tomber sur le paletot dans les prochains jours, une part de nous-même soutient moralement Dieudonné, nous concluerons donc, avec une autre part de nous-même, que la connerie est un tort pour tout le monde, et qu'il est regrettable, lorsqu'on se veut officiellement républicain et anti-esclavagiste, de finir par servir la soupe à Nicolas Sarkozy, « ami d'Israël », communautariste de première et homme du discours de Dakar sur « l'homme africain », via Robert Faurisson.


Tant qu'on y est :

- je reçois périodiquement la « news-letter » d'un vieux lecteur (?)-blogueur, M. Nebo. Celui-ci a mis en ligne de regrettables passages de Tristes tropiques, où C. Lévi-Strauss, qui a par ailleurs reconnu qu'il n'y connaissait pas grand-chose, s'aventure dans des généralités sur l'Islam que le redoutable polémiste qu'il pouvait être à l'occasion aurait désintégrées s'il s'était agi d'un discours du même (bas) niveau sur les cultures primitives. Depuis ma lecture de Tristes tropiques j'hésite à évoquer ces chapitres, ne souhaitant ni les passer sous silence ni jouer les Zorro à tout bout de champ - surtout rapport à une oeuvre dont ils ne sont certes pas le centre. Puisque M. Nebo (qui, lui, bande comme un cerf pour tout ce qui est anti-Islam) vous les fournit, je vous les signale (je n'ai pas vérifié la qualité de la retranscription), vous jugerez vous-même ;

- un peu d'humour pour finir : à qui l'ignore, je ne peux que fermement conseiller la lecture régulière du blog de M. I. Rioufol : dans l'époque désordonnée qui est la nôtre, et vu l'état de décomposition avancée du cerveau de l'intéressé, il peut arriver que par hasard il ait raison sur tel ou tel point. Mais en général, il repousse avec une belle bravoure les limites de l'absurdité et de la bêtise, et cela est presque rafraîchissant (voilà, malheureusement, le genre d'enculistes à qui Dieudonné vient de rendre service). Bonne lecture !


muhammad_ali_01

En voilà un qui a une époque a vraiment brûlé les ponts - et au nom des Vietnamiens, s'il vous plaît !

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lundi 15 décembre 2008

"Un peu d'antisémitisme éloigne du conformisme, beaucoup d'antisémitisme y ramène..."

Un dernier extrait du livre de Todd, pour le plaisir au moins autant que pour son intérêt propre. Les prochaines livraisons utiliseront plus indirectement Après la démocratie et tenteront d'élargir la perpective.

Il s'agit aujourd'hui d'un costard taillé à notre ami Finkie, notamment à propos de sa description des émeutes de novembre 2005 comme « pogrom anti-républicain » (entretien au Figaro du 15.11.2005). E. Todd décrit avec une certaine acuité les ressorts psychologiques qui ont pu pousser notre aigri préféré à employer une telle tournure, "qui révèle chez son auteur un vrai génie de la synthèse conceptuelle" :

"Avec l'expression « pogrom anti-républicain » Finkielkraut évoque une république française minoritaire, menacée par la violence d'une population étrangère virtuellement majoritaire. Il sait bien que les enfants d'immigrés ne sont pas la majorité de la société française. Tout au plus le sont-ils en Seine-Saint-Denis. La vision est délirante, mais cohérente et efficace. Elle tend à formaliser une mutation ethnique du système social et politique français, un passage régressif au stade de la démocratie ethnique. La démocratie, sous sa forme républicaine, subsiste, mais elle surplombe des ethnies extérieures, dominées et hostiles. Ce modèle sociopolitique représente peut-être une tentative instinctive et inconsciente d'Alain Finkielkraut pour résoudre un conflit de loyauté, expression d'une sincérité désespérée plutôt que d'un machiavélisme sordide.

Il y a quelques années encore, Finkielkraut était considéré comme l'un des chantres de l'universalisme français, un bon républicain, héritier de l'école laïque. Il s'est défini plus tardivement comme représentant d'un peuple juif menacé. La loyauté de l'essayiste envers l'Etat d'Israël se superpose donc à ces obligations d'intellectuel français. Mais l'analyse politique la plus élémentaire nous impose le fait incontournable que les principes qui fondent la République française d'une part, l'Etat d'Israël de l'autre, sont incompatibles : tout le monde peut en théorie, s'il immigre et s'assimile, devenir français. Tout le monde ne peut pas devenir israélien au sens plein, c'est-à-dire israélien et juif. L'appartenance au peuple juif est, pour l'essentiel, définie par un droit du sang qui exclut autant qu'il inclut. La République française est une démocratie universaliste. L'Etat d'Israël est une démocratie ethnique, avec ses exclus et dominés arabes.

On conçoit donc tout le bénéfice psychologique qu'un intellectuel qui se pense français et juif, simultanément et également fidèle à la France et à Israël, pourrait tirer d'une ethnicisation de la société française, de sa redéfinition comme une démocratie ethnique, avec ses vrais citoyens blancs ou d'origine chrétienne. L'ethnicisation de la France ramènerait la République au niveau non universaliste de la démocratie primitive athénienne, américaine ou israélienne : un corps de citoyens égaux, constitué par une opposition à un ou plusieurs groupes opprimés, extérieurs ou inférieurs, ou présentant simultanément ces trois caractéristiques." (Après la démocratie, pp. 134-136)

Comme me le disait en 2005 un ami (antisémite), c'est le bordel en Israël, alors ils aimeraient que ce soit la même merde ici. Le fait est qu'en utilisant le terme de « loyauté » E. Todd sait se situer dans un champ sémantique marqué - en l'occurrence par l'accusation de « double loyauté » qui fut souvent employée contre les Juifs à la grande époque. M. Rodinson regrettait d'ailleurs que la création d'Israël donne ainsi du grain à moudre aux antisémites, en rendant plus concrète cette notion de « double loyauté » (ce à quoi il était évidemment facile de répondre que cette notion n'avait pas attendu la création d'un Etat pour faire des dégâts).

Dans ce contexte miné, reste l'analyse percutante d'Emmanuel Todd, qui me semble, sur le cas de Finkie, très bien vue : Israël a des problèmes avec les Arabes, la France a des problèmes avec les Arabes, j'aime Israël, j'aime - ou j'aimais - la France, je n'aime pas les Arabes, donc Israël et la France, c'est pareil - quitte, pour les besoins de cette dernière équation, à faire revenir la France en question à « une forme primitive de démocratie », ou à une « démocratie régressive », pour reprendre les expressions de E. Todd citées dans ma précédente livraison. J'avais par ailleurs incidemment noté il y a deux ans que le retour en force, chez les intellectuels juifs, et plus seulement chez les gauchistes-athées-anti-patriarcat-bla-bla, du thème de la « civilisation judéo-chrétienne », ne manquait pas de sel, si l'on se souvenait que cette construction idéologique fut historiquement bien plus chrétienne que juive, maintenant les juifs au stade de première étape du christianisme, ce qui dans le passé ne plaisait pas, on le comprend, aux intéressés ainsi subsumés à une religion qui n'est pas la leur et qui ne leur a pas toujours voulu que du bien.

A la vôtre !



P.S. : puisqu'on parle de ça, je signale que M. Ehud Olmert pense comme moi : Israël est le plus fort des Etats de sa région, il est même plus fort que tous ces Etats réunis, s'il y a une nouvelle guerre (entre Etats) il leur mettra, une nouvelle fois, une belle branlée, mais il ne sera pas plus avancé pour cela. Il est dommage que cet homme ne s'en soit pas rendu compte à l'époque de sa guerre au Liban - s'il m'avait lu à l'époque, cela aurait épargné quelques vies (et une humiliation à son pays). Mais bon, qu'un premier ministre israélien m'approuve, c'est assez rare et valait bien la peine d'être noté.



P.S.2, ou plutôt deuxième tour. Au café du commerce, on n'est pas raciste, ce n'est donc pas parce qu'on vient de se faire un juif qu'on va hésiter à se farcir un nègre : dans son dernier livre, La double pensée (Flammarion, 2008), Jean-Claude Michéa nous offre ce savoureux passage, qui me semble un bon complément au texte d'Emmanuel Todd :

"La décomposition des solidarités locales traditionnelles ne menace pas seulement les bases anthropologiques de la résistance morale et culturelle au capitalisme. En sapant également les fondements relationnels de la confiance (tels qu'ils prennent habituellement leur source dans la triple obligation immémoriale de donner, recevoir et rendre) la logique libérale contribue tout autant à détruire ses propres murs porteurs, c'est-à-dire l'échange marchand et le contrat juridique. Dès qu'on se place sur le plan du simple calcul (et l'égoïste - ou l'économiste - n'en connaît pas d'autre) rien ne m'oblige plus, en effet, à tenir ma parole ou respecter mes engagements (par exemple sur la qualité de la marchandise promise ou sur le fait que je ne me doperai pas), si j'ai acquis la certitude que nul ne s'en apercevra. A partir d'un certain seuil de désarticulation historique de l'« esprit du don » (matrice anthropologique de toute confiance réelle) c'est donc la défiance et le soupçon qui doivent logiquement prendre le relais. Dans ce nouveau cadre psychologique et culturel, le cynisme tend alors à devenir la stratégie humaine la plus rationnelle ; et « pas vu, pas pris » la maxime la plus sûre du libéralisme triomphant (comme le sport en administre la preuve quotidienne à mesure qu'il se professionnalise et qu'il est médiatisé). Comme souvent, c'est le sympathique Yannick Noah qui a su formuler, avec sa rigueur philosophique habituelle, les nouveaux aspects de cette question morale. Son fils, Joakim [une sacrée gueule de trou du cul, note de AMG], ayant récemment commis, selon les mots de Yannick lui-même, « une petite boulette » (alcool et drogue au volant d'un véhicule sans permis, avec, en prime, excès de vitesse) notre héros national a aussitôt tenu à lui rappeler publiquement que l'essentiel, en l'occurrence, aurait été « de ne pas se faire pécho » ; ajoutant, au passage, que « ça fait vingt ans que je fais le con et je suis encore populaire parce que les gens pensent que je suis un mec bien. Alors Joakim peut faire la même chose. » En hommage à cette belle leçon de pédagogie paternelle, je propose donc d'appeler principe de Noah la loi qui tend à gouverner une partie croissante des échanges économiques contemporains (on sait, par exemple, que la contrefaçon est effectivement devenue l'une des industries les plus florissantes du capitalisme moderne)." (pp. 233-234)

Admettons, je mets ce principe dans ma terminologie un de ces jours.


Pour finir, un peu de raffinement "judéo-négro-maçonnique", comme disait Céline, dans ce monde de brutes :





Peace and love !

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mardi 7 novembre 2006

D'élite, sûrs d'eux et dominateurs.

Israël, pays colonial par excellence et par définition, serait aussi un pays où le putsch des généraux aurait, graduellement, réussi. Challe, Jouhaud, Salan et Zeller - "un groupe d'officiers, partisans, ambitieux et fanatiques" au pouvoir, et pendant longtemps... On comprend que la moralité publique en prenne un coup là-bas, d'autant que pour que des généraux aient autant de pouvoir, ils doivent nécessairement recourir aux services de sous-fifres enthousiastes et dynamiques :

oeil1

(Je n'ai pas trouvé de photo de lui en uniforme - si un lecteur est plus chanceux ou plus patient que moi...)

mesrine-jeune

Je n'ai personnellement pas grand-chose contre MM. Le Pen et Mesrine, mais d'une part il semble qu'en Algérie ils n'aient pas fait dans le détail, d'autre part il faut bien reconnaître que donner trop d'impunité à des caractères d'une telle trempe n'est pas le gage le plus assuré de l'évolution d'une situation conflictuelle vers sa résolution aussi pacifique que possible. Ceci dit, nous avons bien vécu en France pendant des années une situation d'alliance entre le "socialiste" Mitterrand et le "fasciste" Le Pen, sans même avoir le motif d'une intifada à nos portes (c'est même plutôt cette alliance qui a contribué à faire naître les actuelles tentatives de révolte), alors n'en rajoutons pas sur les rapports Olmert-Lieberman.


O tempora...

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samedi 5 août 2006

"Vers l'Orient compliqué je partis avec des idées simples..." (Ajout le 7.08.)

(Ajout.)



"Nous avons beaucoup à dire, mais les explications sont difficiles parce que vous ne mettez plus d'entrain à comprendre."

(Hébreux, V, 11)




Chers compatriotes juifs,

m'adresser à vous ne me semble nécessiter aucun préambule, aucune justification, mais tout de même quelques précautions logiques et, si j'ose écrire, oratoires.

Je ne vous prête pas une seule et même opinion quant aux processus guerriers en cours au Moyen-Orient. Si jamais je donne cette impression dans ce qui suit, souvenez-vous de cette mise au point préliminaire. C'est bien plutôt vous, qui par votre mutisme d'ensemble, à peine transgressé par quelques-uns, toujours les mêmes, Rony Brauman, Esther Benbassa, Eyal Sivan..., et par une initiative plus collective à laquelle j'ai donné l'écho que je pouvais lui donner, paraissez réagir, ou plutôt ne pas réagir, en groupe. Ceci est d'autant plus vrai que ceux qui se targuent de vous représenter, les gens du CRIF, se sont, eux, alignés avec une impressionnante vélocité sur la politique israélienne, et que votre silence peut très logiquement passer pour un assentiment - qui ne dit mot consent. Il ne s'agira donc pas tant ici de vous dire quoi faire que de tenter de vous communiquer ma conviction, à savoir que d'autres que moi vous ont déjà placés dans l'alternative, inconfortable peut-être mais claire : vous taire et leur donner quitus, ou vous exprimer avec netteté.

Par ailleurs, il est un point qu'il faut clarifier avant toute possibilité de discussion. J'ai hélas maintes fois eu l'occasion de le constater, certains des plus fins et des plus rationalistes d'entre vous ont tendance à perdre beaucoup de leur finesse et de leur rationalisme dès que la discussion porte sur Israël. Je peux me faire une idée plus ou moins précise des ressorts psychologiques et affectifs de ces attitudes, je ne peux me permettre, ici, de les prendre en considération. La souffrance passée ne donne aucun droit sur le présent - pas plus à M. Dieudonné qu'à vous, dois-je le préciser. L'affectivité est un paramètre à prendre en compte par l'homme politique, elle n'est pas un argument politique, surtout lorsque l'on se fait gloire d'être démocrate. Et il serait désolant que la conscience d'être les héritiers d'une histoire difficile et parfois - pas toujours - tragique ne vienne paradoxalement nourrir les tendances religieuses, ou fétichistes, qui de plus en plus sous-tendent le sentiment occidental de supériorité par rapport au reste du monde (tendances religieuses d'autant plus grotesques que l'on fait dans le même temps l'éloge de la rationalité de l'Occident pour justifier ladite "supériorité").

Pour le dire autrement : ce qui suit se veut dialogue, ceux qui ne voient les problèmes actuels que sous un angle sentimental peuvent donc s'épargner la peine de me lire.

Chers compatriotes juifs, ceci étant mis au point, il est temps d'entrer, avec la détermination d'une roquette dans un habitant de Haiffa ou d'une bombe dans un enfant de Cana, il est permis d'entrer, disais-je, dans le vif du sujet.

Pour mettre les plus "radicaux" d'entre vous à l'aise, non seulement je ne m'embarrasserai guère de concepts géopolitiques, mais je leur accorderai tout ce qu'ils veulent et plus encore : j'accepterai que le Hezbollah, le Hamas, la Syrie, l'Iran, veulent avant tout la destruction d'Israël. J'accepterai que le Liban ne fait aucun effort pour entraver l'action du Hezbollah alors qu'il aurait tous moyens pour le faire. J'accepterai l'idée que ce dernier n'attendait qu'une occasion de ce genre pour lancer ses roquettes (ou ses missiles, comme M. Bernard-Henri Soljenitsyne-Malraux-Baudelaire-Sartre-Tocqueville-Delon-Dombasle-Lévy tient à le préciser, admettons, je n'y connais rien) sur le nord d'Israël. J'accepterai qu'Israël est une démocratie, ce qui est bien plus sympathique sans doute que des régimes islamiques fondamentalistes qui, une fois qu'ils auront réglé leur compte à l'état juif, continueront leur oeuvre de propagation de la charia et de destruction de l'Occident, utilisant alternativement pour ce faire les armes du misérabilisme et du terrorisme.

De plus, je ne crois pas idéaliser d'aucune façon les populations arabes ni les régimes qu'elles supportent de plus ou moins bon gré. Je suis pleinement conscient que tous les problèmes du monde, et notamment de la France, ne tournent pas autour du Moyen-Orient. J'accorde que le traitement des événements actuels par la télévision n'est pas d'une grande équité, ou tout au moins que précisément dans le registre de l'affectivité il ne penche pas en votre faveur, je conçois que cela puisse mettre mal à l'aise beaucoup d'entre vous (d'autant que l'ordre doit venir d'en haut). Enfin, je suis le premier à considérer que s'émouvoir des images de cadavres d'enfants, pour spontané et normal que cela puisse être, ne fait pas avancer d'un pouce la réflexion sur les problèmes politiques qui sont la cause de tels assassinats [1].

Tout cela donc, pour les besoins de ma démonstration ou par conviction réelle, je vous l'accorde. Votre silence actuel ne m'en apparaît pas moins désolant, décevant, déplorable.

J'imagine que la plupart d'entre vous sont juifs, français, occidentaux, de la même manière que je suis-moi-même français et occidental : vous avez hérité, nous avons hérité d'une histoire que nous n'avons pas faite, pleine de bruit et de fureur, mais aussi de beauté et de grandeur, que nous devons assumer - ce qui ne veut certes pas dire y penser à tout moment ou ne se déterminer qu'en fonction d'elle. A chacun de se débrouiller avec cela, en fonction de ses valeurs, de son humeur du moment, de l'état du pays, de l'état du monde, etc. Seulement, lorsque j'entends des dirigeants israéliens parler en mon nom et proclamer que ce que fait leur pays, à Gaza et au Liban, il le fait pour moi et pour les valeurs occidentales [2], il me semble normal de marquer nettement mon désaccord sur ce point précis. Ce pourquoi je reste confondu que lorsque Israël prétend agir en votre nom - en tant qu'occidentaux et en tant que juifs - vous soyez si peu nombreux à lui refuser ce droit, au moins en ce moment.

Car même en cédant à certains d'entre vous ce que je leur ai cédé, cela ne change rien à ce fait capital : quelque dangereux que soit le Hezbollah, quelque imprévisibles que puissent être les Palestiniens, quelque haineux que puissent être l'Iran et la Syrie, etc., Israël reste, à l'heure actuelle, nettement plus puissant que tous ces adversaires. En organisation, en armes (notamment atomique), en soutien (l'Iran ne vaut pas les Etat-Unis, que je sache), Israël dispose encore de bonnes longueurs d'avance sur ses rivaux régionaux.

Il y a alors trois possibilités :

- soit Israël va garder cette avance encore longtemps - et dans ce cas, comment justifier son attitude actuelle, sinon par la haine, la sauvagerie, l'inconscience, le racisme ? Et pourquoi laissez-vous alors accomplir de tels crimes en votre nom ? Que faudrait-il en conclure sur vous-mêmes ? -

"Vous qui, depuis le temps, devriez être des maîtres, vous avez encore besoin qu'on vous enseigne les premiers rudiments des oracles de Dieu. Vous en êtes à avoir besoin de lait et non de nourriture solide. / Or quiconque en est au lait n'entend rien à la parole de justice, il n'est qu'un enfant. / Mais la nourriture solide est pour les parfaits qui, à force d'exercer leurs facultés, savent discerner le bien et le mal." (Hébreux, V, 12-14.)

- soit Israël est destiné à perdre cette avance très rapidement. Son comportement actuel est alors irresponsable, immature, au mieux désespéré et crétin : pourquoi lutter de cette manière contre une évolution à court terme au moins irréversible, alors qu'Israël ne serait plus que pour quelque temps en position de force et aurait intérêt à négocier aussi vite que possible ? -

"Et, selon la loi, presque tout est purifié par le sang, il n'y a pas de rémission sans effusion de sang." (IX, 22.) ?

- soit, enfin, configuration la plus complexe, devant des adversaires supposés ici, je le rappelle, sanguinaires, machiavéliques, jusqu'au-boutistes, etc., Israël ne pouvait conserver sa supériorité qu'en agissant comme il le fait actuellement. Même avec la meilleure volonté du monde, je ne vois pas comment cet argument peut valoir pour les habitants de Gaza, qui n'ont pas été aussi faibles depuis longtemps. En ce qui concerne le Hezbollah, il me semble, à l'heure où j'écris, que les résultats sur le terrain non seulement ne sont pas à la hauteur de ce qui serait alors le but poursuivi, mais sont mêmes à certains égard contre-productifs. Peut-être pensez-vous dans votre écrasante majorité qu'Israël se trouve dans cette situation, peut-être attendez-vous de voir un peu la suite des événements pour juger de la véracité de cette idée. Bigre, entre le RER D, l'incendie de la rue Popincourt et même l'assassinat de M. Halimi [3], il me semble que ces dernières années vous ne vous êtes pas tous montrés aussi précautionneux et prudents. Sans doute faudrait-il voir là un progrès. Encore devrait-on m'expliquer en quoi cette prudence concerne ce qui se passe à Gaza. -

"Car nous savons qui a dit : A moi la vengeance, à moi les représailles, et encore : Le Seigneur jugera son peuple." (X, 30.)

Autant dire que, pour chacune des trois possibilités évoquées, votre silence vaut assentiment à des actes aussi moralement répréhensibles que politiquement contre-productifs. Et ceci dans un cadre conceptuel même où les Arabes sont extrémistes, fanatiques, sans pitié, etc., et Israël un régime enviable, mature et sain, tête de la pont de la démocratie libérale dans une région du monde arriérée. Que penser alors de ce mutisme si l'on adopte des postulats de départ moins favorables à Israël ? Je vous laisse conclure [4].

Ceci fait je vous rassure : dans la France d'aujourd'hui, l'indifférence envers les autres est un tort bien partagé. Qui plus est, en plein mois d'août, vous n'êtes certes pas les seuls porcs étalés sur les plages à ne se soucier de rien d'autre que leur bien-être - les vacances rendent con, ce n'est pas un scoop. Mais la situation est telle que l'on en vient à ne plus respecter que ceux d'entre vous qui sont partis en Israël se battre contre l'envahisseur, même si on ne partage rien ou pas grand-chose de leur analyse.



Chers compatriotes juifs,

si cette petite leçon de morale vous énerve, je concluerai en faisant appel à votre égoïsme. Il se peut, je ne suis pas sûr, mais il se peut que je ne vous aurais pas écrit ainsi sans la prise de position du CRIF évoquée plus haut. Je rappelle d'ailleurs que dans un texte récent j'adoptais sur ce problème du rapport des juifs français aux méfaits d'Israël une position modérée et indulgente - je ne m'attendais certes pas à une telle atonie de votre part. Bref, pour reprendre le fil de mon propos, si ceux d'entre vous qui ne partagent pas le point de vue du CRIF ne le font pas savoir, comment ne pas en déduire votre accord ? Comment alors ne pas craindre que des gens pour qui les problèmes du Moyen-Orient revêtent une signification forte - exagérée ou non, ce n'est pas le problème - ne croient de leur devoir de vous reprocher vertement, voire physiquement, cet accord présumé, dans une variation sur le thème de la punition collective que l'état d'Israël s'ingénie aujourd'hui à mettre en pratique ? Ceci peut paraître une menace, c'est surtout une inquiétude, pour vous comme pour mon pays. -

"Attention à ne pas refuser celui qui parle." (XII, 25.)

Le CRIF pourra alors pleurer, récriminer, radoter, glavioter, c'est son rôle, mais comme à l'accoutumée ce ne sont sans doute pas ses dignitaires qui paieront eux-mêmes les pots cassés de leur arrogance, de leur agressivité et de leur stupidité. Ceci bien sûr sans souhaiter que quelqu'un s'en prenne à Roger "Goebbels mon amour" Cukierman. Ou à Alain "La suffisance vaine" Finkielkraut. Ni même à Arno "Gay, Gay, Tsahal Gay" Klarsfeld (qui d'ailleurs, comme moi, est goy). Quoi qu'il en soit, est-ce que le contexte ne se prête pas à des actions un peu novatrices, qui changeraient opportunément de la répartition des rôles habituelle en France (le CRIF, l'Arche, Adler et Finkielkraut d'un côté, La fabrique, Brauman et Warschawski de l'autre, pour schématiser) en faisant entendre la parole d'anonymes ? Si le texte de l'UPJF signalé plus haut comporte des aspects qui vous gênent (moi aussi), pourquoi ne pas envisager une pétition circulant sur Internet, lapidaire et ferme : "Je suis juif et français, je récuse à Israël le droit d'exercer sa politique actuelle en mon nom". (La question n'est pas d'être pour ou contre Israël, mais d'être pour ou contre sa politique actuelle : le "tout ou rien" est ici, pas ailleurs.) Sans entrer dans le détail de la géopolitique, sans surtout prétendre représenter quelqu'un d'autre que soi-même. Clair, net et précis. Ce n'est quand même comme se faire rouler dessus par un bulldozer israélien !

"Souvenez-vous des prisonniers, comme si vous étiez en prison avec eux, et des maltraités, vous qui avez un corps aussi." (XIII, 3).

Peut-être n'est-il pas tout à fait inutile de préciser, pour finir, que je ne prétends pas, quant à moi, faire plus contre la politique israélienne, ou, dans d'autres cas, la politique française, que ce que j'aimerais que vous fassiez aujourd'hui.

De toutes les façons, si, comme j'ai souvent pu lire, et cela doit bien être au moins un peu vrai, le judaïsme fut "l'invention de la responsabilité", j'ai peine à imaginer que vous puissiez avoir le mauvais goût de fuir lesdites responsabilités en les rejetant sur celui qui a cru nécessaire de vous les rappeler.


"La grâce soit avec vous tous." (XIII, 25).











[1] En ce point il serait regrettable de ne pas exprimer l'étonnement que l'on ressent à entendre l'arriviste raté Goupil, toujours plus haut dans les cimes de sa propre bêtise, ou à lire Claude "Shoah ®" Lanzmann (Le monde, 4 août), jamais en reste de mauvaise foi arrogante, mettre sur le compte de stéréotypes antisémites (notamment le Juif tueur ou mangeur d'enfants pour Goupil) l'indignation ressentie en France (et ailleurs) devant les images du bombardement de Cana. Cela fait à n'en pas douter une belle jambe aux enfants libanais récemment tués ou mutilés d'apprendre que depuis des siècles de méchants Européens accusent les Juifs de tuer des enfants. A trop insister sur l'éternité du stéréotype, on pousse ceux qui constatent la véracité des assassinats actuels à en inférer la véracité d'assassinats passés - comment mieux nourrir les clichés antisémites ?

(Pour ce qui est du sobriquet que je viens d'accoler au démesuré directeur des Temps modernes, cf. E. Traverso, Le passé, modes d'emploi, La Fabrique, 2005, pp. 69-71).


[2] Cf. par exemple le socialo-hystérique E. Olmert, Le Monde, 4 août : "Une chose est sûre. Des mouvements terroristes, fondamentalistes, extrémistes, violents, cherchent à détruire les bases de la civilisation occidentale. Le monde civilisé est attaqué par des organisations terroristes qui sont manipulées par certains pays. / Israël est en train de créer un précédent, de fournir un exemple pour beaucoup d'autres sociétés. Israël a décidé de dire : "Assez, c'est assez !" Si le Hezbollah pense qu'il y a des endroits où nous n'irons pas, il a tort. Nous pouvons aller n'importe où."



[3] Dans ce dernier cas, rappelons que les arguments paraissant les plus probants quant au caractère antisémite de cet enlèvement et de ce meurtre ont été rendus publics après les manifestations auxquels ils ont donné lieu. Ajoutons, sans mauvais esprit mais par respect de la légalité républicaine, celle-là même qui importe tant à certains d'entre vous quand il s'agit de se mêler des coiffures des femmes des autres, mais que certains parmi vous ont tendance à oublier quand il s'agit de critiquer par anticipation le travail de la police - ou de poignarder un commissaire en plein Paris -, ajoutons, disais-je, que la justice n'a encore rendu aucun verdict sur cette affaire.


[4] Je n'ai pas discuté la notion de boucliers humains, argument fréquemment utilisé par Israël pour expliquer les morts de civils. Encore une fois, on ne peut invoquer Gaza, aujourd'hui, à ce niveau. Il faudrait par ailleurs expliquer pourquoi certains acceptent de jouer les boucliers humains, et pourquoi plus de 800 000 autres suivent les routes de l'exode. Mais ceci ne peut se faire sans une bonne connaissance de la situation politique du Liban, que je ne me targue pas de posséder. Le seul document que je puisse recommander sur le sujet fait apparaître des complexités bien au-delà de la problématique du bouclier humain et de la "prise en otage du Liban par le Hezbollah".

Parallèlement, il y a la question du respect de la vie de ses propres combattants dans les deux camps, plus grand chez les Israéliens peut-être - mais ne pourrait-on pas en conclure que leurs adversaires sont plus courageux ? Je lis en tout cas que les jeunes soldats israéliens n'en mènent pas large en se rendant au Liban, ce que je ne leur reprocherais bien sûr pas. Il importe en tout cas de rappeler qu'il faut que certains critères soient réunis pour pouvoir se permettre une stratégie économe en vies humaines (pour ses propres soldats). En d'autres termes : c'est toujours facile de donner des leçons quand on est le plus fort.




(Ajout le 7.08.)

Rezo renvoie à une prise de position de l'UJFP, nettement antérieure à ce texte, mais manifestement de peu de portée, d'autant que le projet, que j'ai précédemment relayé, d'un achat de pages dans les quotidiens, n'a guère l'air d'avancer - le CRIF, lui, n'a pas eu de mal à trouver de l'argent pour ce faire. Juifs, encore un effort pour être concernés...

Relisant avant de l'archiver le texte de Claude "La Shoah, c'est moi" Lanzmann dans Le Monde du 4 août, je me trouve bien indulgent face à un tel ramassis de contre-vérités, approximations, délires, affirmation cynique de privilèges aristocratiques. On peut avoir été résistant à vingt ans

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et écrire les pires conneries à quatre-vingts, "c'est immoral mais c'est comme ça". Malheureusement, le temps comme la vocation me manquent pour le démontrer, j'insiste sur le sujet à l'adresse de ceux qui ont lu ce texte, qu'ils y voient un beau spécimen de propagande stalinienne. Il doit y avoir des gens qui lisent encore Les temps modernes, puisque cette revue paraît encore, mais sur un tel échantillon de la prose de son directeur, on est pour le moins circonspect quant à ce qui peut y être publié. Ach, s'il fallait régler leurs comptes à tous les cons... "Vaste programme", comme disait l'autre.


(Vingt minutes après.) Je passe chez DeDefensa et j'y lis qu'un chercheur qui a enquêté sur les auteurs d'attentats-suicide y confirme ce que j'écrivais il y a dix jours des combattants du Hezbollah : la plupart ne sont pas des religieux. Attention non plus à ne pas verser dans l'athéisme militant, mais tout de même, l'image du fou furieux de Dieu en prend un sacré coup. C'est ce que j'écrivais sur les banlieues : ce n'est pas de la religion pure, c'est une présence de la religion qui permet de ne pas oublier la communauté.

(Encore un peu après). Ça n'a rien à voir et ça a beaucoup à voir... Ce n'est pas parce qu'un commentaire indique que l'on m'y lit que je ne vais pas faire le lien vers ce site, en insistant au passage sur ceci. Bonne continuation j'espère !

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jeudi 20 juillet 2006

Que la joie nous emporte.

(A César : ce texte est fortement influencé par l'importante Flèche du Parthe mise en ligne par J.-P. Voyer après les attentats de Madrid. Dont acte. J'y découvre d'ailleurs la présence de l'expression "le beurre et l'argent du beurre", au sujet des pédés mariés, que j'ai souvent employée dans le même contexte. Je ne m'en souvenais plus.)


P.-S. 1.

P.-S. 2.



Ce qui se passe du côté de Gaza, du Liban, et d'un pays qui ne mérite jamais autant d'être appelé "entité sioniste" que lorsqu'il se comporte tel qu'il le fait actuellement (et pourtant, il paraît qu'il y a des gens comme vous et moi qui y vivent, aiment, travaillent et meurent de leur belle mort), rappelle quelques-uns des problèmes aigus du monde d'aujourd'hui.

Pour évacuer tout de suite la géopolitique, je redis très brièvement ce que j'ai déjà écrit sur ce sujet : les Israéliens n'avaient rien à faire en Palestine ; maintenant, ils y sont, en nombre ; le mieux serait donc qu'eux et leurs voisins parviennent à vivre ensemble ; je ne sais pas si ces voisins (et ça dépend des cas) le souhaitent ; je suis sûr que les Israéliens ne le souhaitent pas, toute l'histoire de leur pays allant dans ce sens (je reviens longuement dans ce qui suit sur ce que veut dire ici : "les Israéliens"). Comme ce sont pour l'heure eux qui ont les clés en main, peu de chose incite à penser que tous ces gens parviendront bientôt à s'entendre. Et encore fais-je ici abstraction du rôle des Etats-Unis ("l'entité protestante" ?).

D'abord, on se retrouve de nouveau dans une situation de divorce entre les opinions publiques des démocraties occidentales et leurs gouvernants. La grande majorité des gens sentent bien que les actions perpétrées ces jours-ci par Israël sont condamnables, cela ne change rien à rien. De même que l'opinion publique mondiale (je rigole) était contre l'agression américaine en Irak. De même que l'on persiste à vouloir nous imposer le TCE. De même que l'état français continue de démanteler en douce les services publics auxquels il sait pourtant les Français attachés. Ce n'est vraiment pas la peine de frimer devant le monde entier avec nos belles démocraties pour en arriver là.

Une parenthèse : il est tout à fait possible de flétrir l'accord actuel des populations sur les crimes israéliens par le vocable de "concensus", de s'amuser de la bien-pensance de ceux qui condamnent Israël, sous prétexte que les membres du Hezbollah ne sont pas des anges, de se moquer des gentils altermondialistes toujours séduits par les victimes, etc. Mais même des cons ou des enculés peuvent avoir raison, et s'il est de saine attitude de vérifier ce que d'autres, y compris ceux que l'on n'estime pas, pensent, il est enfantin et pour le moins paradoxal de ne se déterminer que par rapport à eux. Fin de parenthèse.

La démocratie, donc, puisque c'est de cela qu'il s'agit. Tout occupés à éviter l'amalgame Israélien = Juif, certains (jawhol, il s'agit notamment de mon grand ami, l'excellent Birenbaum) s'empressent de dédouaner le peuple israélien de toute forme de responsabilité dans les assassinats actuels. Oublions pour l'instant les spéficités israéliennes de ce point de vue, et attaquons tout de suite cette idée : en démocratie, tous les citoyens, sans exception, sont responsables des actes de leurs gouvernants. Un paysan languedocien du XVIIIè siècle n'était pas responsable d'une guerre menée par Louis XV, un agriculteur languedocien de 2006 est responsable du soutien de la France aux régimes d'Omar Bongo et d'Idriss Déby, quand bien même, comme moi il y a cinq ans, il en ignorerait tout (je prends toujours ces exemples autant pour les vulgariser que parce qu'ils sont indiscutables). Si l'on veut la démocratie, que d'ailleurs on s'en glorifie ou non, il faut assumer ce qui va avec : à partir de l'âge de 18 ans, on est responsable de tout ce que fait le pays dont on est citoyen, que l'on vote ou non, que l'on soit d'accord ou non avec ce qu'il fait, et même si l'on se bat contre ce qu'il fait. Que Yahvé bénisse Tanya Reinhart, mais même elle est responsable des crimes actuels. Et c'est pourquoi, pour rejoindre l'argumentation de J.-P. Voyer, quand les Arabes frappent, comme à New York, Madrid ou Londres, les populations civiles, ils ne font que prendre au mot les constitutions et principes démocratiques des Etats-Unis ("We the people..."), Espagne ou Royaume-Uni.

En revanche, personne n'est responsable de ce qui a été fait avant lui. Si je suis né après la guerre d'Algérie, je ne suis pas responsable de ce qui y a été fait au nom de la France. Passons momentanément sur le cas où j'ai dix-huit ans pendant la guerre d'Algérie et souffle mes bougies en plein milieu d'une séance de torture.

On répondra qu'il s'agit là d'un juridisme grossier sans rapport avec la réalité des faits. Mais la démocratie est justement du juridisme, c'est l'égalité de tous devant la loi. Ce n'est pas moi qui rend homogènes les unes par rapport aux autres des situations entre elles incommensurables, c'est le principe démocratique qui rend homogènes en droit tous les citoyens d'un pays. Mais il faut peut-être maintenant clarifier ce que "responsable" veut dire. Suivons dans un premier temps le Robert :

.Sens général : Qui doit accepter et subir les conséquences de ses actes, en répondre.
1. Qui doit (de par la loi) réparer les dommages qu'il a causés par sa faute. - Qui doit subir le châtiment prévu par la loi.
2. Qui doit, en vertu de la morale admise, rendre compte de ses actes ou de ceux d'autrui.
3. Qui est l'auteur, la cause volontaire et consciente (de qqch.), en porte la responsabilité morale. (le Robert renvoie ici au mot "coupable").
4. Chargé de, en tant que chef qui prend les décisions. (renvoi au mot "dirigeant").
5. Qui est la cause, la raison suffisante de.
6. Raisonnable, sérieux, réfléchi : qui mesure les conséquences de ses actes.

Laissons complètement de côté le sens 6. Le sens 4 ne nous serait utile que si justement nous n'étions pas en démocratie. Les autres sens montrent bien la difficulté du problème, puisque la langue française y mêle le langage de la science (sens 5 : la "cause", la "raison suffisante", ce qui n'est déjà pas la même chose), de la morale (sens 2 et 3), et de la loi (sens 1 et 3). Comme le lecteur de plus de vingt ans s'est sans doute déjà remémoré la fameuse formule de Georgina Dufoix au moment du scandale du sang contaminé, "responsable mais pas coupable", profitons du tour de passe-passe que l'ancien ministre essayait alors de faire, mettant en avant le sens 4, pour éviter la condamnation liée au sens 3, et dans le même mouvement, échapper au blâme moral inclus dans le sens 2, profitons de cette manoeuvre rhétorique ratée, ou plutôt profitons de ce que cette manoeuvre ait été ratée pour cerner les limites des distinctions du dictionnaire. Dieu sait qu'il y a parfois des décalages entre la loi et "la" morale, mais le citoyen d'une démocratie a tendance à estimer - parfois trop, mais ce n'est pas notre problème d'aujourd'hui - qu'elles doivent coïncider autant que faire se peut. Ce qui n'a pas fonctionné avec Mme Dufoix, c'est qu'elle acceptait une part de responsabilité juridique pour, en dernière analyse, éviter une responsabilité morale. Il est tout à fait sain que l'opinion n'ait pas accepté un tel stratagème, ceci dit sans le moins du monde vouloir accabler quelqu'un dont le rôle précis dans l'enchaînement des causes et des effets du scandale du sang contaminé m'est inconnu - et que justement je n'ai pas besoin de vérifier.

Car là est le noeud de l'affaire. Il est évident que l'agriculteur languedocien pas plus que moi-même n'avons demandé à Jacques Chirac (et aux présidents qui l'ont précédé) de soutenir des dictateurs en Afrique. Il est évident aussi, j'imagine, que si l'on nous demandait si nous accepterions une légère baisse de niveau de vie, pour que la France paye plus cher, et donc mieux, les matières premières qu'elle rackette actuellement au Gabon ou au Tchad, nous dirions oui. Je veux dire par là que l'argument selon lequel c'est la pression des cochons consommateurs d'Occident qui pousse leurs dirigeants à faire feu de tout bois pour maintenir le niveau de confort de leurs électeurs, s'il n'est pas, Dieu sait, sans fondement, ne résout pas tout. Néanmoins, il est clair que mon agriculteur et moi-même pouvons à un certain niveau être considérés comme des "causes" de certains aspects de la politique étrangère de notre pays, que nous ne pouvons totalement en exonérer notre responsabilité à ce sens.

Ce qui pourrait vouloir signifier d'ailleurs que ce que je disais du paysan languedocien du XVIIIè siècle n'était pas si vrai que cela, puisque son bien-être à lui, même dans ces canons hors de proportion avec les nôtres, pesait sur la politique de son roi. Je veux bien l'admettre, mais si même ce gars-là pouvait être en partie jugé responsable de ce qu'un seigneur censément de droit divin faisait, combien plus le sommes-nous des actes d'un président élu !

Bref : le peuple est souverain, il est donc juridiquement responsable. Il l'est donc aussi moralement - nous venons de voir qu'il était bien délicat de séparer les deux domaines. Et il joue un rôle causal dans les décisions de ses représentants. S'il ne tient pas l'épée, il arme le bras. CQFD.


Oui, mais... Il y a des causes directes et indirectes, distinction bien connue des juristes et des juges. Ce n'est par ailleurs pas un secret que le contrôle des citoyens sur les hommes politiques et surtout d'ailleurs sur les décisions qu'ils prennent est de plus en plus lâche, que le personnel politique a su au fil des années se mettre à l'abri de bien des déconvenues de ce point de vue (encore une fois d'ailleurs, plus d'un point de vue général que du point de vue de tel ou tel politicien). Et on ne fera croire à personne qu'un OS et un inspecteur des finances ont la même influence sur la politique économique française.

Tout cela est fort vrai, mais ne change strictement rien à mon raisonnement. Pour rester dans le domaine du droit : le point de vue du juré n'est pas celui du juge, celui qui décrète la culpabilité de l'accusé n'est pas celui qui décide de la lourdeur de la peine, en fonctions de circonstances atténuantes ou aggravantes. Dans le cas présent, que tous ne soient pas également coupables n'empêchent pas qu'ils soient tous coupables. Et si l'on prend le jugement par excellence, c'est-à-dire le Jugement Dernier, Dieu, à la fois juré et juge, sait que tous ne sont pas également pécheurs, mais que tous le sont.

Dans le cas des Israéliens donc, il est certain que si un Tribunal universel ou un Dieu omniscient devait juger les responsables des actes que Tsahal commet ces jours-ci, Tanya Reinhart n'écoperait pas de la même peine que Ehud Olmert. Mais elle aussi devrait être condamnée, fût-ce symboliquement.


Tirons-en quelques conséquences, même paradoxales.

D'une certaine manière, le sujet démocratique est dans cette optique toujours piégé, car toujours responsable en droit même s'il l'est en fait fort peu ou presque pas. Si chaque citoyen s'investissait dans la vie publique avec ardeur et sincérité, donc, au moins après un certain temps d'apprentissage, avec compétence, il serait d'autant plus responsable (aux sens 2, 3 et 5, car pour le sens 1 cela ne change rien, le peuple est souverain) des éventuelles erreurs commises par ses représentants, erreurs qui peuvent être tragiques. A chacun alors de voir s'il vaut mieux être jugé (par qui, demandera-t-on ? Au minimum et tout simplement : par soi-même, avant de mourir) pour ce que l'on a effectivement et consciemment fait ou pour ce que l'on a laissé faire à d'autres en son propre nom. Si l'on veut en tout cas que le mot démocratie ait un vague sens, le choix me semble simple. (On peut d'ailleurs espérer, quitte à passer pour un naïf zélateur des Lumières, que ces erreurs ne seront pas si nombreuses dans un tel contexte de participation constante et raisonnée de la population. On voit en tout cas a contrario ce qui se passe lorsque l'on ne contrôle plus ses dirigeants.)

Ce sujet démocratique est aussi piégé par le passé de son pays, puisqu'après tout il n'a pas choisi de vivre en démocratie, et que ce n'est pas parce qu'il trouve le système du suffrage universel stupide qu'il va chercher à établir un autre régime ou s'exiler dans un autre pays, quittant ses proches. C'est un cas limite - ou, si l'on veut, un dommage collatéral -, tant que la majorité des gens continue à vouloir vivre en démocratie, même sans avoir rédigée elle-même la déclaration des droits de l'homme.

Par ailleurs, et en contrepoint de tout ce qui précède, il ne faut pas non plus dramatiser à l'excès ces considérations. D'abord, que la démocratie pose des problèmes inédits n'est pas une découverte, qu'il n'y ait pas de régime parfait encore moins. Condorcet a montré il y a déjà un certain temps, par exemple, que pour que l'utilisation du suffrage universel soit vraiment cohérente, il faudrait un référendum préalable dans lequel, à l'unanimité, les citoyens accepteraient d'obéir à la majorité même en étant en désaccord avec elle (cf. aussi Nietzsche, Humain, trop humain, "Le voyageur et son ombre", §276). C'est évidemment, dans la pratique, impossible, mais cela n'empêche pas le suffrage universel de fonctionner et les vaincus de s'incliner, pas seulement parce qu'ils n'ont pas le choix (la loi républicaine se fait obéir de façon peu différente que la loi du Roi ou de l'Empereur, Fouché-Sarkozy même combat), mais aussi parce qu'ils savent qu'ils auront d'autres occasions de faire valoir leur point de vue (ce qui prouve qu'ils acceptent de facto la responsabilité des décisions prises contre leur accord, à charge de revanche). Une démocratie est peut-être un peu plus rationnelle que d'autres formes de régime, mais elle n'a pas besoin d'être totalement rationnelle pour fonctionner (je pourrais mettre de nombreux guillemets à cette phrase, mais passons). Que l'on arrive à des situations un peu ubuesques, comme quoi un Français de 20 ans et 364 jours (la majorité était alors à 21 ans, sauf erreur) n'était pour rien dans les tortures perpétrées par l'armée française en Algérie (tortures que l'on peut ou non approuver d'ailleurs, là n'est pas le problème), mais qu'il en devenait responsable le lendemain, après une bonne nuit de sommeil, est un fait - mais quel régime n'a pas connu de situations limites et ridicules ?

Ensuite, loin de moi l'idée de chercher à culpabiliser mes concitoyens, à base de moralisme existentialiste ou de quoi que ce soit de ce genre (le Robert cite, au sens 3, une sentence de saint-Exupéry : "Chacun est responsable de tous." Désolé, je ne suis pas responsable de Tony Blair). Que la Françafrique persiste dans son être, par exemple, ne me fait certes pas plaisir, je ne peux pas dire non plus que cela m'empêche beaucoup de dormir, surtout quand j'ai bien mangé. Quant aux crimes commis par mes ancêtres, j'ai pris soin au début de ce texte de m'en exonérer totalement. Je ne suis strictement pour rien (sens 5, déjà) dans Pétain (ni dans de Gaulle non plus, évidemment). Il s'agit ici d'éviter que certains s'exonèrent de leurs responsabilités, pas de jouer les prêcheurs ni, encore moins, de se placer soi-même au-dessus de la mêlée.


Surtout en temps de crise, comme c'est le cas en Israël aujourd'hui, le problème de la responsabilité étant ici encore complexifié, d'un côté, par le fait qu'il s'agisse d'un "Etat juif", donc d'un objet démocratique pour le moins étrange, de l'autre par la façon qu'a ce pays de parler au nom des Juifs du monde entier. Je n'évoquerai ici que cette deuxième caractéristique, ne connaissant pas assez, par exemple, la situation juridique des Arabes israéliens pour m'aventurer dans l'évaluation de leur responsabilité actuelle. Quoi qu'il soit, et pour être aussi bref que possible, dans la mesure où un juif français, par exemple, n'est pas, que je sache, un citoyen israélien, quand bien même il puisse le devenir facilement, je crois tout à fait déraisonnable de le rendre responsable (sens 1, 2, 3) du comportement souvent dégueulasse de ce pays. En revanche, il est hautement souhaitable, pour éviter, si j'ose dire, que le sens 5 ne contamine les autres, que les juifs français - je continue à m'adresser en premier lieu à mes compatriotes, et tant pis si certains esprits chagrins trouvent que les gens ont toujours quelque chose à dire aux juifs, c'est la rançon de la gloire -, que ceux qui ne sont pas d'accord avec la politique du pays qui s'arroge le droit de parler en leur nom, ne se privent pas de le faire savoir, à titre privé - comme c'est d'ailleurs, heureusement, parfois le cas.



P.-S. 1.
Je signale, chez La Fabrique, la réédition des deux articles de Marx "Sur la question juive", avec une présentation et un commentaire de Daniel Bensaïd. Outre l'intérêt des textes de Marx, ce recueil propose une utile mise en perspective historique des questions liées à l'identité juive - notamment au sujet des attitudes des mouvements révolutionnaires juifs par rapport au sionisme, ainsi qu'une pertinente réfutation (p. 183, note 31) de certains fantasmes de Michel Onfray.

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Ceci posé, et sans même s'attarder sur le fait que M. Bensaïd semble considérer comme vérités d'évangile certaines thèses de Marx, on regrettera d'une part que ces commentaires semblent avoir été écrits à la va-vite, de façon quelque peu décousue, d'autre part qu'ils évoquent le judaïsme sans un mot pour la théologie. Je veux bien que la thèse soit justement que des gens comme Benny Lévy (quel dommage qu'il soit mort, je l'aurais insulté avec plaisir), Alain Finkielkraut (quel dommage qu'il soit si con, cela ôte du plaisir à l'insulter) ou Jean-Claude Mao-Milner (quel dommage que dans le texte qui précède je lui aie emprunté le passage sur Condorcet, cela m'oblige à reconnaître ma dette envers cette saleté

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de canaille stalinienne) s'échappent de questions politiques en les traitant sur le versant théologique de l'élection du peuple juif, mais tout de même le danger de la platitude et de l'inexactitude est grand qui coupe les Juifs, même marxistes-révolutionnaires, du judaïsme. Le beau petit ouvrage de Michael Löwy, Rédemption et utopie. Le judaïsme libertaire en Europe centrale, PUF, 1988, hélas épuisé (sur le même sujet, on peut lire aussi le pavé de Pierre Bouretz, Témoins du futur, chroniqué ici, certainement plus complet mais pas nécessairement meilleur), ne s'échouait pas sur cet écueil, montrant bien les liens entre le messianisme religieux et le messianisme politique de gens comme Gustav Landauer ou Walter Benjamin. Il est d'ailleurs caractéristique que M. Bensaïd reprenne à son compte la sainte trinité des penseurs juifs Spinoza-Marx-Freund, qu'Alain Badiou (que le même D. Bensaïd avait assez platement défendu dans Le Monde contre les accusations lamentables d'antisémitisme que Frédéric Nef avait proférées à l'égard de l'auteur du Siècle dans le même journal) répète à satiété dans son livre Circonstances 3, Portées du mot "Juif", ce qui ne dénote chez l'un ni chez l'autre une grande curiosité pour des figures plus complexes comme Landauer, encore, ou Scholem.

Pourquoi cela me gêne-t-il ? Pour deux raisons, liées : d'abord, je trouve conceptuellement faux et politiquement improductif de laisser la théologie aux sionistes contemporains. Ensuite parce qu'il y a dans le livre de D. Bensaïd un côté militant et manichéen assez agaçant et qui nuit à l'intérêt que l'on porte à tous les renseignements que l'on peut y trouver. Il est dommage de répondre à des simplifications par d'autres simplifications.


P.-S. 2. - "Salomon, vous êtes juif ?"
L'occasion faisant le larron, une remarque lue dans le livre de D. Bensaïd m'amène à clarifier mon coming out philosémite de l'autre jour (texte précédent). Page 77, l'auteur cite Robert Aron, qui, dans son ouvrage Karl Marx, antisémite et criminel ?, Bruxelles, Didier Devillez, 2005, écrit : "Etre antisémite, c'est d'abord faire des juifs des êtres à part." Hors contexte, je ne sais pas exactement ce que M. Aron veut dire par-là, je ne cherche donc pas vraiment à le contredire, mais ce pluriel "des juifs" est ambigu. S'il s'agit de chercher des caractéristiques communes à tous les juifs du monde, effectivement, l'antisémitisme n'est pas loin - et bon courage, d'ailleurs. S'il s'agit de chercher à comprendre les singularités de l'histoire du judaïsme, de l'invention du monothéisme aux paradoxes d'Israël en passant par le prosélytisme inavoué dont Marc Ferro (Les tabous de l'histoire, NIL, 2002, rééd. Pocket 2004, pp. 105-124) fait l'un des pivots de la persistance dans l'histoire du peuple juif (cf. plus bas), la problématique de l'assimilation, la Shoah, etc., alors on se trouve quand même devant une histoire à part. Et s'il s'agit de partir de cette histoire pour essayer de comprendre comment ceux qui en sont bon gré mal gré les dépositaires la vivent, consciemment ou inconsciemment, de Spinoza à Gérard Oury, en passant par Schoenberg, Alexandre Adler et certains de mes amis, alors, oui, il y a de quoi faire des juifs des êtres à part, ceci étant donc dit, j'espère être clair, sans réductionnisme. Avec ce qui est intéressant on n'en a jamais fini.



Sur M. Ferro : vérification faite, il s'agit de l'exposition de la thèse développée par Arthur Koestler dans La treizième tribu (Calmann-Lévy, 1976), selon laquelle une bonne partie des juifs d'Europe centrale du XXè siècle, ceux-là même qui seront exterminés par les nazis, ne sont pas des descendants en droite ligne des Juifs de Palestine s'essaimant après la destruction du second Temple, mais les descendants de Khazars convertis en nombre après la conversion de leur roi, Bulan, autour de 861. (Le royaume Khazar, "issu des migrations turques s'est situé entre la mer Noire, la mer Caspienne et les Carpates. Il a correspondu quelque peu à ce qu'ont pu être, ultérieurement, des territoires correspondant à la Pologne, à l'Ukraine, à la Crimée.", p. 117). Si l'on adopte cette thèse, que M. Ferro présente comme non absolument prouvée mais fort plausible, on ne peut que noter la noire ironie qui vit les racistes antisémites hitlériens massacrer des populations qui n'avaient rien de sémite. Je précise à toutes fins utiles que je ne me fais pas l'écho de ces recherches pour battre en brèche la "légitimité" de l'état d'Israël, qui n'a à mes yeux rien à voir avec ce qui s'est passé entre la Pologne et l'Ukraine il y a plus de mille ans (je mets des guillemets au mot légitimité parce que je ne crois pas que la question se pose en ces termes). Simplement, voilà des paradoxes et des méandres supplémentaires dans une histoire - du peuple juif, ou des peuples juifs si l'on veut - qui n'en manquait déjà pas.

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