samedi 30 avril 2011

Variations sur la parole...

Voici une seconde livraison de quelques extraits du Journal des années noires de Guéhenno.

Commençons par cette anecdote :

"Souvent, les après-midi, dans les couloirs du métro presque sans lumière, au Châtelet, un jeune mendiant se livre à la même innocente provocation et continue le même petit commerce. Solidement assis sur un pliant, contre le mur, sa canne blanche couchée à terre devant lui et marquant les limites du lieu d'asile où il s'est réfugié, une fausse fierté empreinte sur son visage au menton levé, aux yeux vides, condamnés à ne jamais rien voir, il joue d'un air martial et sans discontinuer sur son accordéon : La Marseillaise. Il a planté sur son instrument un ridicule petit drapeau et arboré une cocarde dont les rubans traînent à terre. Les sous pleuvent dans sa casquette. Chacun se croit vengé par cet aveugle et se sauve à trop bon compte de la honte par cette aumône. Lui fait des journées de marché noir. Il a eu une de ces idées qui font les grandes fortunes : il se sent protégé par son infirmité et se dit qu'ils n'oseront pas le faire taire. De fait les Allemands passent indifférents. Même parfois sans doute, l'un d'eux pousse la délicatesse jusqu'à faire à cette image de la France sa petite offrande ; il lui rend vingt sous qu'il lui a volés." (11 décembre 1943)

Et reprenons le fil du journal :

"Politicien et politique. Nous appelons politiques les politiques qui pensent comme nous, politiciens ceux qui ne pensent pas comme nous." (11 mars 1943)

"Préserver sa propre liberté dans un monde d'esclaves. C'est toute la politique de bien des gens qui se croient par comble des sortes de héros. Mais ce n'est que la politique de Narcisse. La liberté, c'est la liberté des autres. Un homme vrai se sent esclave dans un monde d'esclaves." (1er juin 1943) - j'avais sélectionné et même déjà mis sur mon compte Twitter une phrase issue de ce passage, ainsi qu'une autre que vous retrouverez quelques lignes plus bas. Il était donc évidemment abusif de la part de mon contradicteur de la dernière fois de m'accuser, en gros, de ne penser qu'à moi. Je ne sais pas s'il y a des degrés de liberté, mais il y a des degrés d'indépendance et d'autonomie, et certaines façons, pour tout un chacun, de se rendre plus autonome, financièrement et intellectuellement, contribuent, à une toute petite échelle, à diminuer l'esclavage général. Le problème est de se croire alors "par comble des sortes de héros".

Je reviendrai, avec l'aide des premiers socialistes français, dont l'héritage reste perceptible dans le travail de Guéhenno, sur ces problèmes de liberté individuelle et et collective. C'est évidemment quelque chose que les « socialistes » actuels ne sont plus capables de comprendre ni de formuler. Continuons :

"Mussolini a démissionné.
Le général Nadoglio devient chef de gouvernement pour faire la besogne des Maréchaux sans doute, livrer bientôt son pays. Les bonnes gens du village sont dans la jubilation, mais la basse comédie continue. Un pétainiste notoire et hier encore grand admirateur de Mussolini se démène sur la place en criant à tous les passants : « Hein, les Macaronis ? » Tous les traîtres s'apprêtent à trahir de nouveau. La victoire n'est pas loin." (26 juillet 1943)

"C'est la société qui sauve l'homme." (22 août 1943)

"Tout se passe comme si, grâce à une longue possession des mots, les intellectuels avaient réduit les choses qu'ils nomment à leur seul usage. La liberté, par exemple, n'est pour eux que la liberté intellectuelle, la liberté des intellectuels." (10 septembre 1943)

"« Que de héros, que d'imbéciles », pensait Montaigne sans doute en regardant ses contemporains. Montaigne ou d'Aubigné ? Le héros ou le sage ? Quel est l'homme exemplaire ? L'un et l'autre. Je ne peux pas choisir. Il est tel temps, le nôtre, où il faudrait avoir le coeur de d'Aubigné pour défendre et sauver les idées de Montaigne." (3 décembre 1943). - C'est un thème que j'avais abordé dans cette incise, avec les exemples de Russel et Wittgenstein - non sans mentionner, je m'en aperçois à la relecture et vais y revenir, le goût du premier pour les grands mots.

"Il n'y eut jamais de héros de Verdun. Il n'y eut que des hommes qui tinrent bon, avec peur et humilité, avec honneur aussi, parce qu'on est ainsi fait, parce qu'ils le devaient et qu'ils ne pouvaient faire autrement. Même[,] la France commença d'être malade peut-être quand on commença à parler tant de ses héros, quand la dignité naïve des combattants se mua en la gloriole intéressée des anciens combattants. L'enflure des paroles dispensa de la solidité des pensées. Il y eut trop de médailles, trop de rubans, trop de défilés, trop de pensions aussi, un petit commerce avilissant de vanité." (1er janvier 1944)

Un des anciens élèves de Guéhenno, devenu chef de maquis, passe quelques jours à Paris : "Il m'interroge, il voudrait savoir si les Français sont dignes de cette souffrance que ses camarades assument pour eux, s'ils en valent la peine." (18 février 1944) - Vaste question !


Et pour finir, presque à la conclusion du Journal : "Les grands mots sont les mots vrais. C'est là ce que nous avons appris dans les épreuves." (21 août 1944)

Guéhenno connaît son attirance pour les grands mots, et les dangers de celle-ci, ainsi que le montrent les extraits que j'ai choisis. Je vous citais de mon côté récemment la phrase de Karr : "Défiez-vous des mots sonores : rien n'est plus sonore que ce qui est creux". Il reste qu'à cette période de Libération ces mots ont eu un sens - comme il est possible qu'ils aient eu un sens en Tunisie il y a quelque temps. Mais, "les intellectuels [ayant] réduit les choses qu'ils nomment à leur seul usage", nous ne savons plus ce que certains mots veulent dire, ou plutôt ces mots n'ont plus de sens pour nous. C'est un de nos problèmes, parmi d'autres... Comme disait Léo :

"La parlote ça n'est pas un détonateur suffisant
Le silence armé, c'est bien, mais il faut bien fermer sa gueule...
Toutes des concierges !.." - On n'en sort pas !

Libellés : , , , , , , ,

samedi 16 avril 2011

Trifonctionnalité.

tumblr_lgwor4gZxp1qz5a8co1_500


"Écrivain, c'est le seul métier, avec l'art de gouverner, qu'on ose faire sans l'avoir appris", disait Alphonse Karr. Ajoutez-y la prostitution, et vous aurez la sainte Trinité « française » actuelle : BHL - Sarkozy - Bruni. Et on se demande pourquoi la France n'est pas au mieux... d'autant que le métier de journaliste, d'Artagnan de ces trois mousquetaires, réunit à lui seul ces fonctions duméziliennes, la vanité personnelle, le désir de commander, le tapin permanent.

(Il faudrait d'ailleurs se demander si ces deux dernières « fonctions », au moins, ne sont pas, sinon équivalentes, du moins très liées l'une à l'autre. Pour la beauté de notre parallèle mythico-littéraire, restons-en là pour aujourd'hui.)

Est-ce l'essence de la démocratie, est-ce « le Règne de la Quantité », est-ce l'effet de « l'égalité des conditions », je ne sais pas, mais la démocratie actuelle fait de nous des êtres dirigés par des membres de professions qui n'en sont pas vraiment, qui en tout cas n'obéissent pas à de stricts critères de qualité. Oublions (momentanément) la prostitution, qui, telle le Saint-Esprit, se trouve un peu partout et nulle part ("Le tapin souffle où il veut"), et reconnaissons que l'écrivain, en tout cas sous la forme de l' « intellectuel », et l'homme politique partagent cette spécificité de connaître des petites choses dans beaucoup de domaines, mais de n'être vraiment compétents sur rien. Comme dirait Soral, c'est dans leur logiciel. Il n'y a donc pas lieu de s'en étonner, et c'est d'ailleurs ce qui explique la tentation permanente et compensatrice de la technocratie, et du recours aux « experts ». Miracle de notre monde, depuis que les énarques, au lieu de rester dans leur domaine de spécialité, et au service des politiques, sont devenus des politiques, sont devenus comme les politiques, ou même sont devenus les politiques, on peut maintenant aussi, comme dirait Karr, « faire expert sans l'avoir appris » (les éditorialistes), ou désapprendre à être expert, ce qui n'implique, au contraire et bien évidemment, aucune dimension de saine modestie. Le technocrate d'un monde qui fonctionne à peu près, au moins en apparence, croit avoir raison, le technocrate d'un monde qui fonctionne comme le nôtre, écrivons ça sans rire, a besoin d'avoir raison - pour ne pas changer de métier ou se tirer une balle. Une sidérante et pourtant souriante ordure comme Jacques Attali synthétise et symbolise ces itinéraires.

Emmanuel Todd ne cesse de répéter, sinon que « le niveau monte », du moins que nos sociétés n'ont jamais été aussi instruites. C'est un point sur lequel il peine à me convaincre, sans que ma religion soit faite. Mais il est clair que si le niveau d'instruction global est une chose, son utilisation intelligente pour le bien de la collectivité en est une autre. La promotion de l'incompétence à grande gueule n'est probablement pas ce que l'on a trouvé de mieux en la matière. "Défiez-vous des mots sonores : rien n'est plus sonore que ce qui est creux", cet autre mot d'Alphonse Karr s'applique bien à nos bruyantes « élites » - de même d'ailleurs que la vieille sentence de Rivarol : "La plus mauvaise roue fait le plus de bruit", qui m'a toujours fait penser à Sarkohumanbomb.

"En France on ne veut pas arriver à la démocratie mais par la démocratie. C'est comme ces marchands de tisane qui crient leur marchandise mais n'en boivent jamais", écrivait encore A. Karr. Aussi vraie et percutante que soit cette phrase, il n'est pas certain qu'il soit nécessaire d'être un grand démocrate pour bien diriger une démocratie. Cela dépend d'ailleurs de ce qu'on entend par « démocrate » : au sens a minima qui est souvent celui de nos éditorialistes, s'il s'agit de dire que, dans l'hypothèse où il se présente aux prochaines élections et y est battu, Sarkognome ne fera pas un coup d'État pour rester à l'Élysée, je veux bien admettre que, comme de Gaulle et Giscard avant lui, il sera là « démocrate ». Mais on peut tout de même en demander un peu plus à ce mot, et le coup de la trahison du traité de Lisbonne après le référendum sur le TCE en dit me semble-t-il assez long sur le respect de la démocratie montré par notre Président.

Quoi qu'il en soit de ces derniers points, quoi qu'il en soit, pour parler de choses plus intéressantes, des rapports d'un de Gaulle à la démocratie, ou de la notion d'un pouvoir démocrate : le pouvoir n'est pas démocrate, mais la démocratie peut organiser les pouvoirs d'une certaine façon (équilibre à la Montesquieu, conseillisme à la Mauss, tirage au sort à la Chouard…) ;

quoi qu'il en soit donc !, et sans minimiser la part d'illusion et d'« hypocrisie » nécessaire à une marche relativement bonne d'institutions quelles qu'elles soient, on reste parfois stupéfait par la forme de paradoxale cohérence qu'il arrive à notre monde de prendre. J'avais en son temps, suivant en cela P. Muray, lorsque les moeurs de Frédéric Mitterrand avaient fait débat, rappelé que le tourisme sexuel ne faisait scandale que parce qu'il permettait de faire diversion, d'oublier le scandale du tourisme en tant que tel. D'une manière quelque peu analogue, il est difficile de ne pas noter que la prostitution officielle, de nouveau remise en cause ces derniers temps, semble gêner d'autant plus que le monde est d'autant plus régi par la règle du tapin. Tout se vend de plus en plus dans notre monde, il faut donc que celles qui se vendent carrément et franchement disparaissent pour que les autres croient ne pas savoir qu'ils font exactement pareil. L'esclave salarié des années 50-60 était assez content de son sort pour parvenir à se donner l'illusion qu'il ne travaillait pas sur le même modèle que la putain du coin : avec la « crise », les CDD, les stages, etc., il ne peut plus se le cacher (il peut en revanche se faire croire que ses parents ne tapinaient pas). Pour ceux dont l'esprit n'est pas assez sensible, et ils sont malheureusement légion, c'est le mal au cul qui dit la vérité : le suppositoire que l'on prenait dans la rondelle durant les « trente glorieuses » pouvait endormir l'esclave salarié sur sa condition : à présent que ce tranquillisant a fait place à une batte de base-ball, le salarié-précaire-chômeur ne peut plus ignorer de quel côté du manche il se situe.


tumblr_li1h8psYkD1qaqndto1_500


- L'évolution des hommes politiques, qui ont si souvent été vendus en démocratie, est moins linéaire, mais elle aboutit avec Sarkotraînée à la même prostitution officielle.

Ce sont donc les putes qui vont payer ou risquent de payer les pots cassés de la mauvaise conscience des autres. Deux autres phénomènes participent à la campagne actuelle. D'une part la répugnance typiquement moderne (au sens de L. Dumont) à l'égard de la différence, la vraie, celle des curés, des clodos, des catins, des fous, de ceux qui prennent en charge, par un particularisme profond (chasteté, misère, incohérence mentale…) quelque chose que la collectivité aurait du mal à assumer sans eux et/ou dont elle voudrait ignorer l'existence ou la possibilité. D'autre part la volonté castratrice de certains et certaines. Michel Schneider le notait avec a-propos, les projets d'abolition de la prostitution ou de durcissement de la législation la concernant viennent le plus souvent de femmes non prostituées et de pédés, c'est-à-dire de gens qui ne sont pas directement concernés mais qui peuvent avoir des comptes à régler avec le mâle normal.


U103637INP


Passons (sic…). Et finissons en notant que si Nicolas Sarkozy est, selon une formule d'Emmanuel Todd que j'ai déjà citée, une manière de « triomphe bouffon de l'égalitarisme français », cela est ici, de nouveau, le cas, avec sa demi-mondaine à temps plein, sa « putain de la République », comme disait l'autre… Les (de plus en plus) vieilles pontonières de la rue Blondel offriront par conséquent leur corps usé et méritant pour que Carla joue à se croire pure, love is in the air...


tumblr_lj6wt9nEjY1qgo4kio1_500

Libellés : , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,