dimanche 25 novembre 2012

Prophylaxie métaphysique...

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"Quelque chose attire la chair vers le divin ; autrement comment pourrions-nous jamais être sauvés (…) Si le désir charnel était seulement mauvais, ceux qui l'éteignent dans la débauche, pour en libérer leur pensée, n'auraient pas tort, au moins par rapport à eux-mêmes."

Paradoxal hommage de la vertu au vice, signé Simone Weil (citée par Pierre Boutang, Apocalypse du désir, p. 209. La coupure est de P. Boutang), laquelle ajoute aussitôt : "C'est parce qu'il [le désir charnel] est si précieux qu'il ne faut pas le satisfaire." Ce qui est abuser, mais c'est aussi durement logique. Si les saints passent pour avoir fini (pas forcément commencé) par mener une vie chaste, ce n'est pas un hasard. Mais je n'ai pas nécessairement d'aspirations à la sainteté. - Je ne sais pas.

Dans un passage de son livre (pp. 209-212), peu de temps après cette citation, Pierre Boutang dit sur la sexualité humaine des choses à la fois personnelles et générales, dans lesquelles j'avoue m'être reconnu. Pour aujourd'hui, je voudrais surtout insister sur quelques points. Dans l'économie du livre de Boutang, il s'agit du début du chapitre dans lequel, après avoir attaqué différentes conceptions du désir, de Hegel à Deleuze pour le dire vite, l'auteur commence à exposer la sienne propre.

Pour ce faire, il part d'une vieille photographie de lui petit enfant, presque encore bébé, en train de sourire à sa mère, laquelle le tenait dans ses bras, pour lui donner confiance, tout en n'apparaissant pas elle-même (elle est recouverte d'une étoffe) sur la photographie. Si je ne méprends pas sur les intentions de l'auteur, à propos duquel j'ai lu récemment qu'il avait toujours eu le sentiment, qu'il était malheureusement le seul à partager, d'être parfaitement clair, l'important ici est un certain balancement entre la pureté et l'impureté de la situation, telle que Boutang adulte peut la juger lorsqu'il regarde cette photographie. L'enfant sourit, d'un sourire d'avant le mensonge, d'un sourire d'« enfant à qui personne encore n'a menti », et ceci en partie en raison, si ce n'est d'un mensonge, du moins d'un « artifice », cette mère à la fois présente et absente, sans qui la photographie de l'enfant en confiance et souriant n'aurait pu se faire, mais qui se cache, se dissimule. Cette image…

"…ne donne le sentiment d'aucun désir, prononce seulement un équilibre naturel et précaire, d'une nature au seuil du désir, libérée du besoin et de l'inquiétude, pas de l'interrogation, et pour cela objet de désir. Lorsque j'avoue que j'aurai passé ma vie à rechercher cela seul, et dans le visage humain, je n'ignore pas à quels moments la sexualité s'en mêle, et qu'Éros ne se satisfait pas de laisser être le monde dans un état dans un regard plus pur que le vôtre. Pourtant, s'il y a eu le sourire originel - dont le diable sait très bien s'emparer, voyez « La chambre de cristal » de Blake - le désir ne l'oubliera jamais entièrement, ou ne sera jamais hors de son atteinte. Je ne connais pas de vrai désir sans un sourire, au seuil entre l'absence et la présence, et j'ai appris que tout le corps sourit avec le visage. (…)

Encore une fois, la sexualité n'est pas absente de cette quête du sourire - du moins ai-je connu peu d'êtres pour qui elle le soit restée. (…) Le sourire serait clairement le propre de l'homme. (…) Si le désir va au sourire, le sexus, inventé par les Latins pour dire la « section » entre mâles et femelles (et c'était un mot neutre à l'origine) que les Grecs ignoraient et appelaient « physis », pour relier au lieu de séparer, ne décide en rien du désir. Comment alors le désir sexuel et ce désir du sourire, de la présence mystérieuse déposée sur le visage et dans le corps de l'autre, peuvent-ils se rencontrer, s'unir sans que vacillent la terre et le ciel ? Simone Weil que l'on imagine souvent très peu disposée à le comprendre, et à y voir un fait essentiel - mais nous aurons recours à elle (…) car elle aura été, chez les modernes, la femme la plus « savante dans les choses de l'amour » - Simone Weil proclame que « quelque chose attire la chair vers le divin », et que, réciproquement, « il n'est pas entre notre pouvoir d'admirer un être humain chez qui il n'apparaît aucune beauté sensible d'aucune espèce. »"

Ajoutons que, dans le même passage, évoquant cette situation « première, originelle », Boutang en parle comme une situation de confiance, mot qu'il relie à l'utilisation par le « réaliste empirique » Platon du terme pistis pour désigner "la « foi » naturelle dans les choses, qui ne sont ni des reflets ni des fantasmes."


A vingt ans je suis tombé follement et très bêtement amoureux d'une fille juste pour le sourire qu'elle m'avait adressé la première fois que je la quittai devant chez elle ; aujourd'hui encore, après bientôt quinze ans de vie commune, certains sourires de ma femme me bouleversent toujours autant, si ce n'est, parfois, plus qu'à nos débuts. Autant dire que j'ai été sensible à cette approche, qui n'est pas peut-être le fin mot de Boutang sur le désir humain, mais qui me semble un point de départ fécond. Je résume ce que j'en ai compris et ce que je souhaite en retirer pour la livraison de ce jour.

Ces idées sont un peu complexes, et c'est ce qui les sauve, d'une part de la mièvrerie, d'autre part de la banalité. Si je passe mon temps à vous répéter que le sexe est le sexe et autre chose que le sexe, ce que Simone Weil dit à sa façon dans la phrase par laquelle j'ai commencée - même si elle a voulu, pour sa propre voie, atteindre cet « autre chose » sans passer par le sexe -, le dispositif théorique ici construit par Pierre Boutang revient à dire, dans le même esprit, que le désir est à la fois pur et impur.

Pur parce qu'il est issu d'une situation de confiance originelle que l'on cherche à retrouver ("Il n'y a pas de réelle sexualité enfantine ni d'Oedipe sexuellement désirant, mais la sexualité adulte est enfantine pour toute une part" (p. 215) où elle "tente de s'accorder" avec l'esprit de cette situation de confiance), impur parce que le désir et la quête du sourire sur le visage de celle que l'on aime / aimera ne garantit pas l'absence d'artifice. A la base, dans la scène primitive de Boutang, il y a l'artifice de la mère, à la fois présente et absente. J'insiste là-dessus, c'est un artifice, pas un mensonge : la situation n'est pas mensongère à la base, elle n'est pas viciée, mais elle est en partie artificielle. Et de même que la mère est à la fois présente et absente, le sourire est "au seuil entre l'absence et la présence", il donne tout - sinon pourquoi tomber amoureux d'un sourire ? pourquoi le rester quinze ans après ? -, et rien - sinon, pourquoi ce lien avec le désir charnel, pourquoi "tout le corps sourit-[il] avec le sourire ?"

Qu'on le comprenne, cette insistance sur le sourire de la femme aimée ne verse dans aucun sentimentalisme, le lien avec le désir charnel est d'emblée présent. Quitte à ce qu'il faille, d'un côté, se méfier de certains pièges, comme, c'est le thème étudié immédiatement après par Boutang, l'inceste, les relations frère-soeur, les relations qui se rapprochent d'une relation frère-soeur, ou les relations qui, j'extrapole un peu par rapport à ce qu'écrit P. Boutang, qui finissent par se fonder sur l'identité plus que sur la rencontre. Quitte à ce qu'il faille, d'un autre côté, et plus tardivement, dépasser le stade sexuel ou s'en éloigner, le Platon du Banquet pointant ici le bout de son nez. - Mais cette insistance rappelle en même temps l'aspect « métaphysique » ou « divin », comme l'on voudra, du désir humain.

C'est pour cela, notons-le au sujet d'un passage que j'ai cité avec des coupures nécessaires pour la clarté de mon propos du jour, mais qui ne contribuent pas, en revanche, à la clarté du propos de P. Boutang, c'est pour cela que celui-ci peut écrire : "Comment alors le désir sexuel et ce désir du sourire, de la présence mystérieuse déposée sur le visage et dans le corps de l'autre, peuvent-ils se rencontrer, s'unir sans que vacillent la terre et le ciel ?" Ce n'est pas la femme qui est divine, elle ne l'est ni plus ni moins que l'homme, là-dessus je suis d'un égalitarisme d'une simplicité biblique, c'est la rencontre de l'homme et de la femme qui l'est.

Au passage encore, et pour en finir avec cette première approche, on notera que celle-ci peut expliquer les sentiments mêlés que l'on ressent couramment à propos de la représentation de l'acte sexuel, sous quelque forme - littéraire, picturale, cinématographique, même musicale (Chostakovitch…) - et dans quelque esprit - poétique, allusif, paillard, pornographique - que ce soit. Ne peuvent qu'y figurer, toujours, cette pureté primordiale et cette impureté humaine. On peut aussi mettre ces idées en rapport avec les textes de Marc-Édouard Nabe que je vous citais récemment.



Ne sachant quand je pourrai faire une autre livraison, je commente très brièvement ici-même la dernière vidéo du Président. Deux remarques :

- s'il se plaint de coups bas (j'y reviens dans la deuxième remarque), le Président peut aussi admettre qu'il faut parfois le soutenir contre lui-même. Sa dévalorisation, par ailleurs bassement machiste, du roman (23e minute) au profit du concept d'un côté, de la poésie de l'autre, est, je suis désolé, d'une grande stupidité. Le roman brasse aussi les concepts, à sa façon bien particulière et qui est précisément difficile à définir parce que sinon, on n'aurait pas besoin d'écrire ces romans… Je vous renvoie au Proust de Vincent Descombes, et tant pis pour le Président s'il préfère Félix Niesche à Proust, tous les goûts sont dans la « nature » ;

- j'avais évoqué à deux reprises sur la foi de quelques intuitions l'éventuelle homosexualité du Président : il semblerait, vu le discours de ce dernier, que le sujet soit évoqué par d'autres sur le net, ce que j'ignorais quant à moi. Comme je l'ai fait surtout, outre le plaisir de faire chier mon monde, parce que je trouvais amusant qu'un gars qui clame sa virilité, se vante de ses sept cents conquêtes (ce qu'il refait dans cette vidéo, non sans goujaterie me semble-t-il vis-à-vis de sa femme) et traite volontiers ses adversaires de fiottasses, puisse se laisser tenter par les amitiés particulières ; comme, par ailleurs, et ceci étant dit, je me fous complètement de ce qu'il fait de son temps libre, je ne me sens pas visé par la riposte du Président. Je « répondrai » seulement que, d'une part, l'on ne peut pas se permettre de balancer des coups bas à certains (je pense notamment à une évocation hors de propos, ou justifiée seulement par l'antijudaïsme de A. Soral, sur la « sexualité déviante » de Woody Allen) et se plaindre d'en recevoir ; d'autre part, que si l'on se réclame de Weininger et de son étude Sexe et caractère, qui essaie précisément de traiter des liens entre la sexualité d'un individu et sa personnalité, il est tout à fait légitime pour certains d'envisager sous cet angle le « caractère » du Président.

Ce qui signifie : si on choisit un terrain, l'adversaire (ou, en l'occurrence, le témoin tel que bibi) a toute légitimité pour répondre sur ce terrain. Dans le même ordre d'idées, les "Femen", qui croient, si j'ai bien compris, à l'égalité absolue entre hommes et femmes, ne peuvent se plaindre, pour celles qui se sont fait tabasser à la manifestation contre le mariage homosexuel, de s'être pris des coups. Les lâches qui les ont frappées n'en sont pas moins lâches ni méprisables, mais ils n'ont fait, d'une certaine manière, qu'accepter, cela les arrangeait bien, l'arme choisie par les "Femen".

Bon dimanche !

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lundi 3 septembre 2012

Bonne rentrée à tous !

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(Moi, ça va, merci. Quelques légers problèmes à résoudre du côté de l'existence de Dieu, mais je reviens bientôt. Priez, baisez, lisez, ne travaillez jamais...)

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vendredi 3 juin 2011

Du délinquant sexuel, financier et spirituel comme symbole du démocrate contemporain.

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Roman Polanski a-t-il drogué puis violé une gamine ? En prenant la précaution de seulement l'enculer, histoire de ne pas l'engrosser et de ne pas avoir un gamin sur les bras (c'était le temps béni d'avant l'ADN, quand le seul vrai risque était qu'un nouveau corps du délit apparaisse quelques mois après...) ? Oui, les faits sont admis. Frédéric Mitterrand a-t-il payé des jouvenceaux thaïlandais pour prendre son plaisir sur et dans eux ? Oui, il s'en est vanté, et a même récolté de l'argent en vendant un livre où il relate les faits - ce qui, je le précise, est son droit le plus strict, même si l'on peut considérer que c'est une manière quelque peu cynique d'amortir son investissement de départ (le beurre et l'argent du beurre, toujours…). Dominique Strauss-Kahn a-t-il purement et simplement violé une femme de ménage ? Je n'en sais rien : il y a des présomptions semble-t-il fortes, mais je n'en sais rien. Un ancien ministre a-t-il organisé une partouze pédo-colonialiste au Maroc, avec étouffement politique de l'affaire à la clef ? Ce n'est pas impossible.


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Le point commun entre ces diverses affaires, ce qui choque en elles, ce qui fait d'elles, justement, des « affaires », n'est pas la sexualité. A l'inverse de ce que certains aiment à faire croire, Popu, en France en tous cas, est d'une certaine largesse d'opinion, et sait bien, pour reprendre une expression de Feydeau, qu'"on n'est pas de bois" - fort heureusement. Cela ne signifie certes pas qu'il approuve toutes les formes de sexualité, mais que, non certes sans moqueries, il peut en admettre l'existence, il sait que ça existe. Le point commun, c'est le mépris, autant dans ce qui relève du fait avéré que dans ce qui pour l'heure est encore du domaine de la probabilité ou du fantasme, le mépris total de ce que peut penser « l'autre ». Polanski use de son prestige et de la drogue, Frédéric Mitterrand paie et engraisse un système mafieux, « DSK» ne se serait pas embarrassé de la question de l'accord de la demoiselle, le ministre aurait eu le bras long et mis la main à la poche pour satisfaire ce qu'il a dans le pantalon. Et c'est cela qui, dans ces affaires à l'heure actuelle plus ou moins réelles, choque Popu, et moi avec lui : un sentiment d'impunité, un manque total de prise en considération du consentement du ou de la « partenaire ». Une enfreinte aux lois de la séduction, sans lesquelles l'amour n'a pas grande importance.


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Et cela choque d'autant plus - Popu comme bibi, là encore -, que ce mépris fait écho à celui des élites pour les voeux dudit Popu : il rechigne à la mondialisation, on lui répond qu'il n'a pas le choix ; il fait l'effort de voter contre le TCE, on le lui impose, il n'est pas spécialement va-t-en guerre, et se retrouve embarqué en Afghanistan ou en Libye sans être sûr que cela soit tout à fait nécessaire, il ne se réjouit pas de l'immigration régulière et de ses conséquences, on le traite de raciste et de fainéant, etc.

Il s'en faut pourtant que je trouve personnellement Popu irréprochable ou qu'il ait raison sur tout. Mais il a cent fois raison, oui, de demander une certaine cohérence de base dans ce qu'on lui dit, et je comprends qu'il ait peine à comprendre pourquoi il aurait tous les torts, quand ceux qui le dirigent non seulement se font du beurre sur son dos, non seulement se permettent des choses qui l'enverraient lui, en prison, mais trouvent alors des défenseurs à qui les journaux donnent toute place pour s'exprimer. Ainsi que me le disait hier une connaissance nouvelle et enrichissante, imaginons les cris d'un BHL ou d'un Cohn-Bendit - dont je n'ai jamais trouvé les célèbres pages philo-pédophiles du Grand bazar aussi innocentes ou insignifiantes qu'on veut parfois bien le dire - si un camionneur ou un petit fonctionnaire s'était laissé aller à violer une femme de chambre immigrée… Que n'aurait-on pu entendre alors sur la France rance, le machisme, l'esprit colonialiste !

J'ai déjà eu l'occasion de l'écrire, un des principaux facteurs déclenchants de la Révolution française fut l'exaspération envers l'arbitraire, un sentiment, justifié ou non, mais bien réel, d'une « justice à deux vitesses ». Nos « élites » se comportent comme si violer une femme, une gamine ou l'opinion d'un peuple, exprimée dans les règles de l'art, pouvait sans problème d'aucune sorte se légitimer pour certains. Non seulement si, cela pose problème en régime démocratique, mais cela devient carrément kafkaïen quand cela vient de personnes qui revendiquent haut et fort leurs convictions démocratiques, et qui y sont si attachées qu'elles peuvent faire balancer des bombes sur ceux qui ne sont pas d'accord !

(Faut-il aller jusqu'à lier démocratie et mépris du consentement public ? Sans que cela conduise à l'idéalisation d'autres régimes qui par définition se passent de ce consentement, on peut émettre cette hypothèse, qui se trouve déjà, si ma mémoire ne flanche pas, chez Maurras : la mauvaise conscience et l'amertume des politiciens envers toutes les courbettes qu'il doivent faire au peuple, toutes les conneries qu'ils entendent à longueur de journée et dont certes Popu peut être prodigue, tout cela finit par leur donner un certain mépris du peuple, une certaine nausée d'eux-mêmes. "Ils sont vraiment trop cons..." ; "On peut leur faire gober n'importe quoi..." - Violer une femme ou une jeune fille, payer des garçons (i.e. leurs macs) n'est pas tant lié à ces phénomènes, ou indirectement : plus à la (re)constitution des élites comme classe sociale à part, qui n'a de comptes à rendre à personne qu'à son compte en banque, ses actionnaires et ses désirs. Le parallèle est à faire avec le gars qui met au chômage des centaines de personnes d'un simple clic en fermant une usine non rentable ou pas assez rentable à l'autre bout du continent, sans se soucier une seconde de ce que peuvent éprouver ceux qui perdent leur boulot.)

Ce pourquoi il serait quelque peu hâtif de s'offusquer d'une supposée exposition puritaine de la vie privée. Pour l'instant, ce n'est pas de cela qu'il s'agit : la réprobation publique envers ces diverses affaires ne repose pas tant sur une volonté de « grand déballage » que sur le sentiment que la façon dont certains « gèrent » leurs pulsions, en l'occurrence leur donnent libre cours, et, à l'exception peut-être de Frédéric Mitterrand, en toute bonne conscience, est un reflet ou un symbole de la façon dont ils gèrent le pays : à la hussarde, qui paie commande, qui est du bon côté du manche n'a que faire de celui ou celle qui a mal au cul.

- Le mal au cul comme prodrome de la révolution ? Cela serait si j'ose dire assez piquant, d'autant qu'une part de moi est pour le moins sceptique quant aux bienfaits des révolutions, ou, en langage contemporain, des « grands coups de balais ». Mais si ces affaires de moeurs, au premier rang desquelles l'affaire « DSK », qui est pour l'heure, sinon la plus accablante, du moins la plus symbolique - pas de réplique possible sur les modes anti-homophobe ou anti-réactionnaire -, si ces affaires pouvaient contribuer à une prise de conscience, ou augmenter la conscience de Popu pour le mépris dont il est l'objet de la part de ses « élites », et, encore une fois, sans tomber dans le travers de l'inquisition puritaine, alors… alors tant mieux !


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samedi 16 avril 2011

Trifonctionnalité.

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"Écrivain, c'est le seul métier, avec l'art de gouverner, qu'on ose faire sans l'avoir appris", disait Alphonse Karr. Ajoutez-y la prostitution, et vous aurez la sainte Trinité « française » actuelle : BHL - Sarkozy - Bruni. Et on se demande pourquoi la France n'est pas au mieux... d'autant que le métier de journaliste, d'Artagnan de ces trois mousquetaires, réunit à lui seul ces fonctions duméziliennes, la vanité personnelle, le désir de commander, le tapin permanent.

(Il faudrait d'ailleurs se demander si ces deux dernières « fonctions », au moins, ne sont pas, sinon équivalentes, du moins très liées l'une à l'autre. Pour la beauté de notre parallèle mythico-littéraire, restons-en là pour aujourd'hui.)

Est-ce l'essence de la démocratie, est-ce « le Règne de la Quantité », est-ce l'effet de « l'égalité des conditions », je ne sais pas, mais la démocratie actuelle fait de nous des êtres dirigés par des membres de professions qui n'en sont pas vraiment, qui en tout cas n'obéissent pas à de stricts critères de qualité. Oublions (momentanément) la prostitution, qui, telle le Saint-Esprit, se trouve un peu partout et nulle part ("Le tapin souffle où il veut"), et reconnaissons que l'écrivain, en tout cas sous la forme de l' « intellectuel », et l'homme politique partagent cette spécificité de connaître des petites choses dans beaucoup de domaines, mais de n'être vraiment compétents sur rien. Comme dirait Soral, c'est dans leur logiciel. Il n'y a donc pas lieu de s'en étonner, et c'est d'ailleurs ce qui explique la tentation permanente et compensatrice de la technocratie, et du recours aux « experts ». Miracle de notre monde, depuis que les énarques, au lieu de rester dans leur domaine de spécialité, et au service des politiques, sont devenus des politiques, sont devenus comme les politiques, ou même sont devenus les politiques, on peut maintenant aussi, comme dirait Karr, « faire expert sans l'avoir appris » (les éditorialistes), ou désapprendre à être expert, ce qui n'implique, au contraire et bien évidemment, aucune dimension de saine modestie. Le technocrate d'un monde qui fonctionne à peu près, au moins en apparence, croit avoir raison, le technocrate d'un monde qui fonctionne comme le nôtre, écrivons ça sans rire, a besoin d'avoir raison - pour ne pas changer de métier ou se tirer une balle. Une sidérante et pourtant souriante ordure comme Jacques Attali synthétise et symbolise ces itinéraires.

Emmanuel Todd ne cesse de répéter, sinon que « le niveau monte », du moins que nos sociétés n'ont jamais été aussi instruites. C'est un point sur lequel il peine à me convaincre, sans que ma religion soit faite. Mais il est clair que si le niveau d'instruction global est une chose, son utilisation intelligente pour le bien de la collectivité en est une autre. La promotion de l'incompétence à grande gueule n'est probablement pas ce que l'on a trouvé de mieux en la matière. "Défiez-vous des mots sonores : rien n'est plus sonore que ce qui est creux", cet autre mot d'Alphonse Karr s'applique bien à nos bruyantes « élites » - de même d'ailleurs que la vieille sentence de Rivarol : "La plus mauvaise roue fait le plus de bruit", qui m'a toujours fait penser à Sarkohumanbomb.

"En France on ne veut pas arriver à la démocratie mais par la démocratie. C'est comme ces marchands de tisane qui crient leur marchandise mais n'en boivent jamais", écrivait encore A. Karr. Aussi vraie et percutante que soit cette phrase, il n'est pas certain qu'il soit nécessaire d'être un grand démocrate pour bien diriger une démocratie. Cela dépend d'ailleurs de ce qu'on entend par « démocrate » : au sens a minima qui est souvent celui de nos éditorialistes, s'il s'agit de dire que, dans l'hypothèse où il se présente aux prochaines élections et y est battu, Sarkognome ne fera pas un coup d'État pour rester à l'Élysée, je veux bien admettre que, comme de Gaulle et Giscard avant lui, il sera là « démocrate ». Mais on peut tout de même en demander un peu plus à ce mot, et le coup de la trahison du traité de Lisbonne après le référendum sur le TCE en dit me semble-t-il assez long sur le respect de la démocratie montré par notre Président.

Quoi qu'il en soit de ces derniers points, quoi qu'il en soit, pour parler de choses plus intéressantes, des rapports d'un de Gaulle à la démocratie, ou de la notion d'un pouvoir démocrate : le pouvoir n'est pas démocrate, mais la démocratie peut organiser les pouvoirs d'une certaine façon (équilibre à la Montesquieu, conseillisme à la Mauss, tirage au sort à la Chouard…) ;

quoi qu'il en soit donc !, et sans minimiser la part d'illusion et d'« hypocrisie » nécessaire à une marche relativement bonne d'institutions quelles qu'elles soient, on reste parfois stupéfait par la forme de paradoxale cohérence qu'il arrive à notre monde de prendre. J'avais en son temps, suivant en cela P. Muray, lorsque les moeurs de Frédéric Mitterrand avaient fait débat, rappelé que le tourisme sexuel ne faisait scandale que parce qu'il permettait de faire diversion, d'oublier le scandale du tourisme en tant que tel. D'une manière quelque peu analogue, il est difficile de ne pas noter que la prostitution officielle, de nouveau remise en cause ces derniers temps, semble gêner d'autant plus que le monde est d'autant plus régi par la règle du tapin. Tout se vend de plus en plus dans notre monde, il faut donc que celles qui se vendent carrément et franchement disparaissent pour que les autres croient ne pas savoir qu'ils font exactement pareil. L'esclave salarié des années 50-60 était assez content de son sort pour parvenir à se donner l'illusion qu'il ne travaillait pas sur le même modèle que la putain du coin : avec la « crise », les CDD, les stages, etc., il ne peut plus se le cacher (il peut en revanche se faire croire que ses parents ne tapinaient pas). Pour ceux dont l'esprit n'est pas assez sensible, et ils sont malheureusement légion, c'est le mal au cul qui dit la vérité : le suppositoire que l'on prenait dans la rondelle durant les « trente glorieuses » pouvait endormir l'esclave salarié sur sa condition : à présent que ce tranquillisant a fait place à une batte de base-ball, le salarié-précaire-chômeur ne peut plus ignorer de quel côté du manche il se situe.


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- L'évolution des hommes politiques, qui ont si souvent été vendus en démocratie, est moins linéaire, mais elle aboutit avec Sarkotraînée à la même prostitution officielle.

Ce sont donc les putes qui vont payer ou risquent de payer les pots cassés de la mauvaise conscience des autres. Deux autres phénomènes participent à la campagne actuelle. D'une part la répugnance typiquement moderne (au sens de L. Dumont) à l'égard de la différence, la vraie, celle des curés, des clodos, des catins, des fous, de ceux qui prennent en charge, par un particularisme profond (chasteté, misère, incohérence mentale…) quelque chose que la collectivité aurait du mal à assumer sans eux et/ou dont elle voudrait ignorer l'existence ou la possibilité. D'autre part la volonté castratrice de certains et certaines. Michel Schneider le notait avec a-propos, les projets d'abolition de la prostitution ou de durcissement de la législation la concernant viennent le plus souvent de femmes non prostituées et de pédés, c'est-à-dire de gens qui ne sont pas directement concernés mais qui peuvent avoir des comptes à régler avec le mâle normal.


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Passons (sic…). Et finissons en notant que si Nicolas Sarkozy est, selon une formule d'Emmanuel Todd que j'ai déjà citée, une manière de « triomphe bouffon de l'égalitarisme français », cela est ici, de nouveau, le cas, avec sa demi-mondaine à temps plein, sa « putain de la République », comme disait l'autre… Les (de plus en plus) vieilles pontonières de la rue Blondel offriront par conséquent leur corps usé et méritant pour que Carla joue à se croire pure, love is in the air...


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lundi 16 août 2010

"Morte dans un éclaboussement d'astres..." (Nigger of the day, IX)

"Avoir la grâce est une question d'attitude et de talisman."





"Délivrés, nous sommes à la fois des brutes brandissant les amulettes de leurs instincts de sexe et de sang, et aussi des dieux qui cherchent par leur confusion à former un total infini."

(Roger Gilbert-Lecomte.)


- Avec un clin d'oeil à Laurent James, qui depuis des mois essaie de m'intéresser à la lecture de Gilbert-Lecomte, et un remerciement à "Magic Sutpen", par qui j'apprends ce matin le décès d'Abbey Lincoln - nouvelle qui a aussitôt fait resurgir de nombreux souvenirs et émotions liés à l'audition de la Freedom Now Suite.


- "Toujours est-il que dans cette marche de l'esprit en révolte vers sa résorption en l'unité, rien ne peut jamais être considéré comme acquis."

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mardi 8 juin 2010

De la deuxième vertu théologale… (Decombriana, I.)

Angel face


Le dernier chapitre des Décombres, "Petites méditations sur quelques grands thèmes" (expurgé, avec l'accord de l'auteur, de la réédition par Pauvert en 1976), lu presque soixante-dix ans après sa rédaction, est une manière de défi au commentateur. Plus qu'aux pamphlets antisémites de Céline, ce texte fait penser à Mort à crédit : une sorte d'extraordinaire exhibition d'un auteur, un dépouillement terrible de soi et des autres, quelque chose qui n'est pas beau à voir - mais qui est magnifiquement écrit, et qui est , dont je ne comprends pas que l'on veuille, pour de « bonnes » ou de « mauvaises » raisons, faire comme si ce n'avait pas été en 1942, comme si rétrospectivement ce pouvait ne pas avoir été.

Mon premier fil directeur en lisant ces pages fut de les voir comme une sorte de vérité-malgré-soi : par sa franchise extrême, Lucien mettrait un grand coup de pied dans l'hypocrisie bien-pensante de droite, l'antisémitisme mondain et raffiné, le conservatisme autosatisfait mâtiné de catholicisme onctueux, le mépris du peuple, etc. C'est vrai, c'est un des atouts de ces pages, mais ce n'est qu'en partie vrai. Je reviendrai - j'y reviendrai toujours… - sur ce sujet compliqué, mais on ne peut non plus, n'importe quel Finkie vous le dira, nier toute solution de continuité entre reconnaître des spécificités - positives et/ou négatives - aux Juifs et leur recommander le sort qu'un Rebatet leur souhaite. Bref : en allant jusqu'au bout de sa pensée, Lucien invite tout conservateur un peu maurrassien à s'interroger sur les conséquences de la sienne, mais on ne peut pas néanmoins tout confondre, tout assimiler, tout faire cuire ensemble.

Le deuxième fil directeur tient à la personnalité de l'auteur qui, vous allez le constater, ne s'oublie pas dans ces pages. Personnalité fort différente de celle d'un Céline d'ailleurs : amateur raffiné d'art et de littérature, prototype de l'intellectuel cultivé fasciné par l'élégance, la perfection..., Lucien se demande souvent ce qu'il fait là, et pourquoi il fait ce qu'il fait. Là encore il ne faut pas généraliser trop vite, mais cette figure d'esthète dans un monde de brutes, à la fois plus brute que les brutes et pleine de doutes plus ou moins clairement exprimés, me semble un document psychologique de grand intérêt.

Le troisième fil directeur enfin tient, c'est très banal, au recul historique. Dans un tract de 2006 dont j'avais retranscrit un passage, M.-É. Nabe ironise sur ces braves gens qui prennent une pose circonspecte et grave pour établir qu'il est trop facile de juger ce qui s'est passé pendant l'Occupation, que l'on ne sait pas ce que l'on aurait fait alors, qu'il ne faut pas être censeur, etc. : vous on sait très bien ce que vous auriez fait, répondait-il, vous auriez collaboré, c'est gros comme une maison. Ironie certainement justifiée en l'espèce, mais qui n'évacue - ni ne cherche sans doute à évacuer - le problème : il faut lire les textes de Rebatet - ou d'autres de la même époque, quel que soit leur bord - en gardant en tête un minimum d'humilité par rapport à eux, en accordant un minimum de crédit à leur sincérité et à, eh oui, leur volonté de bien faire.


- Ce pourquoi je ne commenterai pas ou très peu ces extraits, qui je le précise ne doivent pas vous dispenser de la lecture de l'ensemble (d'autant que comme d'habitude je pratique quelques coupures, non signalées). J'espère qu'ils vous donneront la même sensation qu'à moi - comment peut-on être à la fois si proche et si loin de la vérité, si courageux d'un côté, si méprisable de l'autre ? -, mais je ne me vois pas signaler à chaque virgule ou expression de Lucien : "là il a raison", "là il a tort".

Ach, voici la première salve :

"La France est en danger de mort, bien plus aujourd'hui qu'il y a deux ans sur la Meuse. Sur la Meuse, elle pouvait ne perdre qu'une bataille. Elle peut perdre aujourd'hui sa souveraineté nationale.

Tout ce qu'elle a vécu depuis juin Quarante est malheureusement, comme le disait le Maurras des grandes vérités, dans la nature des choses. Un pays qui était descendu jusqu'à une telle défaite ne pouvait retrouver en lui-même que par un miracle la force de se ressaisir du jour au lendemain. On a feint de croire à ce miracle. Il ne s'est pas produit. On a vu reparaître à notre barre les personnages fatidiques, qui ne pouvaient manquer de surgir, puisque personne n'était préparé ou résolu à les devancer, puisque la révolution s'achevait avant même d'avoir commencé faute de révolutionnaires. Des hommes appartenant à l'ancien désordre ne pouvaient que [le] continuer.

La France, à l'armistice, est tombée dans un trou profond. Elle ne s'y est pas cassé les reins, ce qui est assez remarquable. Mais il lui est à peu près impossible d'en sortir seule. On lui a tendu une échelle, et cette échelle est la paix européenne. Encore lui faut-il, pour l'empoigner et la gravir, un rude effort, et pour cela l'aiguillon d'une vraie révolution, événement plus mythique que jamais.

Devant l'immense chantier ouvert par la destruction du vieux capitalisme, nous allons bien être obligé cependant d'édifier quelque chose. Je voudrais que la France y apportât sa contribution qui serait décisive. Je n'en vois capable qu'une France fasciste. Toute autre France sera un pays déchu.

Parmi les méfaits de Vichy, l'un des plus graves a été de vider de toute leur substance les meilleures formules. Celle de la Révolution Nationale, qui était magnifique, a sans doute vécu. Vichy, me semble-t-il, lui a attaché un trop grand ridicule pour qu'elle puisse servir encore. On a essayé tous les assemblages possibles des majuscules de « Parti », de « France », de « Socialisme », de « Révolution ». C'est encore l'esprit de clocher et de boutique et pour finir la confusion.

Que l'on soit national-socialiste français ou fasciste français, peu importe, mais que l'on soit l'un ou l'autre, et rien d'autre. Des deux mots qui désignent le même objet, je préfère le mot « fascisme », parce qu'il est latin, et d'un sens plus complet, et que je me suis reconnu pour fasciste, dès que j'ai compris ce que cela signifiait.

Après Georges Sorel, le Maurras le plus durable et le plus général, après Mussolini, Hitler, Salazar, l'essentiel des principes fascistes est suffisamment connu.

Je me contenterai donc de rappeler ici que le national-socialisme, ou le fascisme, est l'avènement du véritable socialisme, c'est-à-dire du socialisme aryen, le socialisme des constructeurs, opposé au socialisme anarchique et utopique des Juifs. Lui seul peut faire l'équilibre entre le besoin d'équité, ajustement raisonnable de la société au monde moderne, et le besoin de l'autorité hiérarchisée.

Tel qu'un Français le conçoit, ce n'est pas une idéologie, mais une méthode, la meilleure connue et la plus moderne pour régler le conflit ouvert depuis plus de cent années entre le travail et l'argent.

Dans ce procès, le fascisme soutient contre l'argent les droits du travail qui sont justes, et que les prérogatives usurpées de l'argent ne permettent plus de satisfaire.

Le fascisme, au rebours du marxisme, est positif. Il s'appuie sur ce qui est. La première de ces réalités est la nation, sol et peuple, dont il doit réunir et coordonner toutes les forces, dans l'intérêt supérieur de la communauté nationale, qui coïncide exactement avec l'intérêt du plus grand nombre de citoyens [fausse évidence, et même définition typiquement libérale, à la Stuart Mill !]. C'est dans une nation régie par un pouvoir vigoureux et stable, travaillant au maximum de ses forces et de ses ressources, et où les fruits de ce travail se répartissent aussi justement que le permet l'imperfection terrestre, c'est dans cette nation que les citoyens jouissent de la plus grande prospérité et de la plus grande sécurité, seul but de toute bonne politique.

Réaliste, le fascisme reconnaît, protège et encourage la famille, la propriété, l'émulation qui sont à la base de l'existence humaine. Il ne tend pas à niveler la société, ce qui serait l'avilir. Il rétablit au contraire la hiérarchie des mérites, disloquée par la démagogie.

Il est unificateur, et il ne peut avoir d'autre expression et d'autre armature que le parti unique, absorbant et régularisant la vie politique du pays. Il restaure le pouvoir autoritaire, le seul naturel, le substitue au pouvoir incertain et malsain issu des élections perpétuellement faussées, il consulte le pays grâce à des organes délégués par des réalités non politiques, dont les principales sont les métiers.

Pour bâtir cet édifice, le fascisme doit réduire à l'impuissance de nombreux ennemis, qui sont aussi ceux de la nation.

Il doit donc être avec rigueur antioligarchique, antijuif, antiparlementaire, antimaçonnique, anticlérical.

L'espérance, pour moi, est fasciste."


- Les principes étant posés, restent les modalités :

"Nous avons à tirer nos institutions et notre peuple d'une effarante déliquescence. Il ne faudrait pas espérer que l'on y atteindra avec une politique à la petite semaine, qui n'ose même pas imposer sa loi à la lie des youpins.

Je n'arrive pas à concevoir une Europe vraiment pacifiée et prospère sans le libre concours de la France. Je ne puis imaginer une France capable de conserver sa souveraineté entière, de tenir dans cette Europe le rôle éclatant qui pourrait être le sien sans savoir fait sa révolution fasciste.

Certes, nous en restons si loin qu'une pareille pensée peut paraître d'une excentricité presque bouffonne. Mais les révolutionnaires semblent toujours excentriques, aussi longtemps qu'ils n'ont pas triomphé. Seuls les vieillards et les larves peuvent se figurer qu'ils ressusciteront le passé démocratique, dont ils gardent au milieu d'eux le cadavre putride. Un destin plein de mansuétude a ouvert maintes fois à la France le chemin de cette révolution, où elle n'a pas su s'engager. Aussi longtemps que des coeurs s'enflammeront chez nous pour cette espérance, qui pourrait affirmer que ce destin s'est lassé ?

Une telle révolution servira d'autant mieux la patrie que nous la ferons davantage nous-mêmes et qu'elle sera plus profonde et brutale. Elle est impossible sans violences et sans destructions radicales. On ne transige pas avec des adversaires tels que les Juifs, les prêtres, les comitards, les affairistes : on les écrase, on les plie à sa volonté. On n'accommode pas, on ne restaure pas une démocratie vieille d'un siècle et plus. La masure est inhabitable. Employez le ciment, les désinfectants que vous voudrez, les lézardes, les moisissures, la vermine y reparaîtront bientôt. On doit jeter par terre les pans de murs vermoulus. On n'agit point autrement lorsqu'on veut dresser un ensemble architectural qui soit à la fois rationnel et beau. Il n'est pas de révolution qui puisse laisser dans leur état présent ces réduits du vieux régime, l'Académie, Polytechnique, le Conseil d'État. Le Code doit être refondu comme la magistrature. Les cadres supérieurs de l'armée doivent être liquidés en masse, il faut promouvoir à leur place les colonels, les commandants, voire les capitaines qui ont encore un sang généreux et quelque imagination.

Des dizaines de journaux doivent être interdits, les empoisonneurs publics qui les rédigeaient chassés pour toujours d'une corporation dont ils ont été la honte. Plus la révolution sera chez nous socialiste et mieux elle s'imposera, parce qu'il est peu de pays où les oligarchies y soient plus nombreuses et plus étouffantes. Il est superflu, au contraire, de s'attaquer aux fonctionnaires subalternes, qui doivent, dans l'ensemble, redevenir utilisables, après l'épuration rigoureuse de leurs cadres.

Mais qu'on ne l'oublie pas : les révolutions ne se baptisent point à l'eau bénite. Elles se baptisent dans le sang. Il est peu vraisemblable qu'une révolution nationale doive être chez nous désormais fort sanglante. Mais la mort est le seul châtiment que comprennent les peuples. La mort seule fait l'oubli sur l'ennemi.

Balzac dit quelque part que les femmes ne redoutent plus les menaces de mort depuis que les hommes n'ont plus d'épée au côté. Le gouvernement français, lui aussi, depuis trop longtemps, a posé son épée. Il faut qu'il la reprenne. Celui qui fusillerait demain cinq cents boutefeux, généraux, affameurs et gaullistes de tous poils déterminerait, on peut le lui garantir, le plus satisfaisant des chocs psychologiques.


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(Affiche de Mai 68…)


Cette opération si utile fut manquée au lendemain de l'armistice. Mais les iniquités accumulées par Vichy appellent plus encore que celles de Quarante l'échafaud et le gibet.

Notre révolution fasciste est encore et par-dessus tout une nécessité parce qu'il ne saurait y avoir sans elle de vrai pacifisme en France. Seule, une France fasciste peut rejoindre le camp de la paix et de l'avenir, rompre avec le passé bourgeois et sanguinaire. Pour imposer silence aux vieilles cliques, sans idées, incapables d'imaginer et de faire la paix avec nos voisins, il faut une poigne solide. Nous demeurons dans la situation paradoxale d'août 1939. Ce sont les mous, les hésitants, les « modérés » qui poussent à de nouvelles tueries guerrières, par débilité intellectuelle ou sentimentale. Ce sont les forts, les violents, puisant leur énergie dans leur intelligence, qui veulent la paix, parce que la paix seule peut-être vraiment révolutionnaire, tandis que la guerre revancharde ne pourrait être que hideusement conservatrice." (Les décombres, dernier chapitre : "Pour le gouvernement de la France".)


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De la collaboration !

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mercredi 10 mars 2010

Éléments de compréhension.

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Dans le dernier numéro (134) de la revue Éléments, paru il y a déjà quelque temps, vous pouvez trouver une interview de votre tenancier préféré, réalisée par un de mes plus vieux habitués, un alcoolique pur et dur, en l'occurrence l'excellent M. Cinéma, lequel a pour l'occasion rédigé un « chapeau » dont la lecture m'a fait rougir de plaisir, mais que je rougirais encore plus, et cette fois de honte, à l'idée de le reproduire, tant il est indulgent à mon égard.

Ayant laissé passer quelques semaines depuis la parution de ce numéro - principalement consacré à l'épineuse question : "L'animal est-il un être humain ?", et par ailleurs, comme à l'accoutumée, foisonnant d'informations -, je reproduis ci-après cette interview, qui n'apprendra sans doute pas grand-chose à mes piliers de comptoir, mais qui peut-être permet de mieux comprendre certaines de mes évolutions. Je ne modifie pas un iota à ce qui a été publié, même si nous avons dû couper certaines nuances et certains exemples pour les besoins de la publication (je rétablis en revanche les interlignes entre les différents paragraphes). Je ne ferai ensuite que quelques très brefs commentaires :

" - Dans votre étude critique de la modernité, quels maîtres conservez-vous et lesquels avez-vous fini par remettre en question ?

Un bref récapitulatif peut faire comprendre la portée de cette question. Lorsque j'ai ouvert mon café, dans un monde post-11 septembre 2001 très marqué en France par le communautarisme, notamment sioniste, alors extrêmement "décomplexé", je partais en guerre sous la double bannière de ma formation d'extrême-gauche - quelque part entre Deleuze et Debord, pour le dire vite - et du choc de ma lecture récente des livres de Jean-Pierre Voyer, dont l'audace de ton et la proximité de ses thèses avec ce que je pouvais ressentir dans ma vie quotidienne ont été des appels d'air frais qui m'ont sorti, selon la formule consacrée, de mon sommeil dogmatique. Tout simplement, la vie d'un français moyen, vous, moi, est mieux décrite par J.-P. Voyer que par Debord. Passées les premières "gueulantes" poussées sur mon site, je me suis efforcé de mieux comprendre pourquoi la lecture de livres comme Hécatombe ou le Rapport sur l'état des illusions dans notre parti m'avait fait un tel effet. En commençant à lire les auteurs recommandés par J.-P. Voyer - Marshall Sahlins, Vincent Descombes, Durkheim... -, puis, de fil en aiguille, d'autres - Louis Dumont, Joseph de Maistre, mais aussi des figures réputées plus « centristes » comme M. Gauchet ou P. Yonnet, j'ai élargi peu à peu mes perspectives. Ceci sans bien sûr oublier les regards d'artistes comme Baudelaire, Bloy, Musil, ou, de nos jours, quelqu'un comme M.-É. Nabe.

Tout cela n'a pu que m'éloigner petit à petit d'auteurs classés très à gauche, tels Alain Badiou ou Alain Brossat, nettement plus présents sur mon site il y a quatre ans qu'aujourd'hui, et même de Castoriadis, dont néanmoins les thèses sur l'auto-institution de la société ou sur l'autodestruction du capitalisme me semblent toujours très importantes.

Mais même si je dois parfois donner l'impression au lecteur de « pencher de plus en plus à droite », je crois qu'il ne faut pas raisonner trop en ces termes. Non qu'il n'y ait pas de réelle différence entre la gauche et la droite, je crois au contraire qu'il y en a toujours, mais parce que ces différences me paraissent moins importantes, pour ce qui est des idéologies, qu'entre les auteurs qui acceptent tout de la modernité, qui croient vraiment qu'avant la Révolution française l'histoire de l'humanité se résume à une succession de sordides dictatures intolérantes, et ceux qui essaient de soupeser autant que faire se peut ce que nous avons gagné et perdu dans l'histoire.

Et il est bien clair, de ce point de vue, que les auteurs dits de gauche souffrent en général d'une certaine cécité volontaire : même lorsqu'ils font référence à des gens comme Benjamin ou Arendt, assez « irréprochables » pour avoir le droit d'écrire sur la modernité le même genre de critiques que par contre on reproche à Maistre ou René Guénon, on a l'impression qu'ils ne retiennent de ces critiques « antimodernes » que le minimum, jusqu'à les édulcorer. (Et pourtant, à certains égards, Arendt est plus conservatrice que Maistre !) D'une autre génération, un Jean-Claude Michéa n'échappe pas totalement à cette critique. Mais il fait heureusement porter l'attention sur les premiers socialistes, pour qui la notion de communauté ne se dissout pas encore, comme chez le Marx de la maturité, dans une pure et simple addition d'« individualités ».

Aussi aimerais-je approfondir ces auteurs, tout en continuant à dérouler certains fils sur lesquels j'ai commencé à tirer en lisant des auteurs "catholiques paradoxaux" - mais un catholique n'est-il pas toujours paradoxal ? - comme Chesterton, qui assimilait tradition et démocratie, ou Boutang, dont le royalisme se nourrissait de Proudhon ou Sorel.

- Quels seront vos prochaines livraisons ?

Je fais comme M. Eric "traître en chef" Besson, je cherche à comprendre ce qu'est l'identité nationale française. A ceci près que je ne crois pas que l'expression « identité nationale » signifie grand-chose, ni actuellement, ni d'un point de vue logique. Une nation en acte fonctionne certes grâce à des valeurs communes - et on peut très bien en discuter publiquement -, mais elle crée son identité, ou plutôt ses identités, souvent conflictuelles, en avançant, et sans qu'il soit nécessairement souhaitable de trop réfléchir à ce qu'elle fait. Mieux vaut sans doute ne pas essayer d'avoir une définition trop stricte du régime républicain et de ses buts, un flou artistique permet mieux à diverses sensibilités de s'y retrouver. Toutes généralités qui me semblent particulièrement vraies pour la France. Ceci n'empêchant pas de se demander à quel point un concept comme celui de nation peut encore être viable dans le monde d'aujourd'hui. Il y au moins des raisons d'en douter.

Si la question se résumait à lutter contre le capitalisme financier, la réponse serait assez simple : l'État-nation peut reprendre les prérogatives qu'il a lui-même abandonnées. Ce serait difficile, il y faudrait une pression populaire forte dans de nombreux pays à la fois, mais cela n'aurait rien d'impossible. C'est en gros le schéma d'un Alain Soral. Mais si, dans la lignée d'un François Fourquet, on croit à la quasi-identité de l'État moderne, donc l'État contemporain du développement des nations, et du capitalisme ; si, d'autre part, on constate à quel point l'individualisme - éventuellement "familial", autour de la famille nucléaire, comme chez Paul Yonnet - dévore tout sur son passage, on sera plus dubitatif, d'une part sur l'avenir des nations, qui sont ou étaient des concentrés particuliers d'individualisme et de holisme, pour reprendre la terminologie de Dumont, d'autre part sur les éventuelles idées à apporter pour que la disparition éventuelle de ces nations ne débouche pas sur le chaos le plus complet. Le pire n'étant, faut-il le rappeler, jamais sûr.

Ce qui est éternel, ce n'est pas le capitalisme, ce n'est pas non plus le marché au sens que l'on donne actuellement à ce terme, ce sont ce qu'avec Braudel on peut appeler les « jeux de l'échange ». De l'État-Nation P. Chaunu dit que "nous n'avons rien à mettre à sa place" : et pourtant, si nous changeons de « jeux », cet État ne peut qu'en être fortement affecté.

C'est donc sur sa signification qu'il me semble important de réfléchir : son rôle dans la naissance et le développement du capitalisme, dans la naissance et le développement des nations, sa fonction d'incarnation et de représentation du peuple, ceci sur fond d'individualisme toujours croissant... On doit se situer entre l'enquête historique, la philosophie politique, l'ethnologie de nos contemporains, telle que Dumont l'estimait pratiquée par Tocqueville, et qu'il m'arrive de la retrouver chez P. Muray ou M.-É. Nabe : cela fait beaucoup de choses à la fois, mais si l'un de ces piliers manque, tout l'édifice, fût-il encore à construire, risque fort de s'écrouler, et nous en-dessous."


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Cet entretien ayant lui-même été réalisé il y a plusieurs mois, vous avez pu constater par vous-même que si j'ai un peu avancé du côté de Boutang - et Maurras -, mon beau programme d'évaluation précise du rôle de l'État est pour l'heure resté lettre morte. Les investigations historiques - de même que proprement philosophiques - sont devenues comme mes parents pauvres, j'y reviendrai.

J'ajouterai simplement aujourd'hui que rédiger ces réponses m'a permis de comprendre une autre évolution : passés les premiers tâtonnements, j'ai trouvé une première direction générale en cherchant à étudier les différences entre tradition et modernité. Cela m'occupe évidemment toujours, « et que c'est pas fini », mais il faut de toute évidence s'occuper aussi de ce qui peut être commun à ces deux époques de l'histoire de l'humanité, surtout si nous espérons que certains enseignements de la tradition seraient susceptibles de nous aider à ne pas sombrer dans l'anarchie complète... On doit essayer de voir si les types anthropologiques modernes peuvent comprendre et accepter ces enseignements, même en les adaptant.

Bonne journée à tous !


Minette1

L'animal est-il un être humain...

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dimanche 21 février 2010

Le fantôme imbécile du bonheur solitaire.

goddardchaplin


Vingt-cinq ans après sa publication, presque soixante-dix ans après les événements auxquels il se réfère, le diagnostic du Régal des vermines trouve confirmation auprès du lecteur sans préjugés : Drieu ne fréquente pas les mêmes sommets que Rebatet. Toutes choses égales par ailleurs, et même si comme Malraux on peut penser que la postérité en a trop fait sur la supposée paresse de Drieu, il reste chez celui-ci un côté laborieux, jamais tout à fait sûr de lui, qui fait partie de ses charmes et de sa richesse, mais qui le grève d'un poids, comme d'un boulet aux pieds dont Rebatet se serait quant à lui débarrassé. Pour employer une métaphore d'ordre vestimentaire, on dira que le tissu dont est fait l'oeuvre de Drieu est d'une texture certes riche et séduisante, mais empesée et attrapant la poussière. Pour être plus trivial : même si Drieu s'attaque à des problèmes pour nous toujours actuels, il écrit trop souvent avec un balai dans le cul, là où Rebatet s'en sert pour évacuer vite fait bien fait les questions qu'il estime, à tort ou à raison, résolues. A nous maintenant de savoir quoi faire avec ce balai, si j'ose dire, qu'il ne nous gêne ni ne nous permette de cacher les saletés sous le tapis.

(Cette métaphore invite bien sûr à prolonger la comparaison sur le plan sexuel, avec toute la prudence requise : faut-il voir dans le côté velléitaire de Drieu, peut-être surjoué mais néanmoins réel, un rapport avec ses ambiguïtés, son côté « un peu pédé » (sachant que je ne sais pas à quel point il goûta de la chose) ? La sexualité de Rebatet étant quant à elle, sauf découverte incroyable un jour, purement normale (c'est un oxymore, je sais, mais vous me comprenez), prenant l'existence de l'homosexualité comme un fait, comme une potentialité humaine, et ne s'en souciant plus trop - sauf à fins de polémiques, loyales ou moins loyales, contre tel ou tel. De fait il est toujours délicat de relier ces domaines, et toujours difficile de ne pas penser à le faire. - Ceci posé, si l'on part dans la biographie, il faut noter une autre différence importante à explorer, et cette fois-ci plutôt en faveur de Drieu : lui a connu la guerre, pas Rebatet.)

Pour en rester au domaine du roman, et du roman-somme, il est bien évident qu'un livre comme Gilles souffre de la comparaison avec Les deux étendards. L'impression produite par leurs premières pages respectives se vérifiera tout au long de la lecture : Drieu commence par une scène de partouze médiocre, qui à n'en pas douter reflète assez justement l'esprit de l'après-guerre (1918), médiocrité qui est le fonds, le thème majeur du livre, mais dont on aimerait que Drieu sache s'en abstraire plus souvent ; l'« ouverture lyonnaise » sur laquelle débutent Les deux étendards (après quelques pages préliminaires sur la pédérastie d'ailleurs, Rebatet traitant le problème une fois pour toutes, comme une hypothèse vite refermée, afin que les choses sérieuses commencent) non seulement est d'une intense beauté stylistique, mais semble avoir été écrite hier par un témoin particulièrement lucide et informé du siècle.

Cette situation actuelle de Drieu dans mon panthéon personnel étant établie - et le chant d'amour que méritent et inspirent les Étendards remis à plus tard -, il serait pour autant absurde de tenir pour quantité négligeable l'auteur de Gilles. Quelqu'un qui évoque « le monde féerique de la vie véritable » (Textes politiques, Krisis, 2009, p. 55) ne peut que trouver dans le baudelairien qui sommeille en moi une attention bienveillante, quand bien même je regretterais qu'il n'ait pas plus réussi - au contraire justement de Rebatet, j'insiste encore là-dessus - à susciter en nous le sentiment de cette « féerie » (Drieu, c'est un peu : Féerie toujours pour une autre fois). Gilles par ailleurs ne manque d'intérêt ni certes de lucidité, et à c'est à partager avec vous certains de ses meilleurs moments que je voudrais maintenant m'attaquer.

Un judicieux renversement de perspectives pour commencer :

"Elle lui avait souvent dit qu'elle souhaitait qu'il vînt aux États-Unis. Elle lui parlait de ce voyage comme d'une révélation qui lui manquait et qui, à coup sûr, le bouleverserait de fond en comble. Il hochait la tête, séduit et méfiant, modeste et hautain. Après l'expérience intime qu'il avait eue d'un certain nombre de caractères américains, il était venu à croire que ces gens n'avaient pas pu se défaire de toute la vieillesse spirituelle qu'ils avaient emportée d'Europe et que, bien au contraire, ils n'avaient gardé que les éléments les plus vieillissants, tout cet abominable et caduc mythe moderne fait de rationalisme, de mécanisme et de mercantilisme. Il avait trouvé tous ses amis américains plus tendus que solides, emportés par une frénésie disparate et sans objet. Somme toute, pour eux, la jeunesse était en arrière comme pour des Européens, et elles étaient vaines, les incantations scientifiques dont ils usaient avec une crédibilité si obtuse pour évoquer le fantôme imbécile du bonheur, faute de dieux. (...) Les dieux sont morts." (IIe partie, ch. XIV.)

A la vérité, il est peut-être, paradoxalement, aventureux d'en rester aux concepts de jeunesse et de vieillesse : outre qu'ils sont assez flous, on peut soutenir qu'ils sont loin d'être aussi antithétiques que l'on pourrait le croire, et que souvent ceux qui veulent à tout prix être jeunes sont confits dans leurs certitudes comme des vieux. A tout prendre, s'il faut une division, j'adopterais une tripartition esprit d'enfance - esprit adulte (qui doit inclure le premier, sinon c'est la vieillesse) - esprit infantile (qui inclue donc des formes de jeunesse et de vieillesse). Drieu d'ailleurs, à la fin de ce passage où il résume les pensées de son héros pendant un séjour solitaire dans le désert algérien, semble aller dans ce sens :

"Il se demandait si les fins de l'homme sont des fins sociales. Ou plutôt il rêvait d'une société qui laisserait beaucoup de liberté à l'homme : non pas de cette liberté dont on parle tant dans les villes et qui est un attrape-nigaud, la liberté de faire du bruit [excellent !] ; non, une autre liberté, celle dont il jouissait en ce moment et qui était la liberté de se taire et de contempler. Il rêvait d'une société où la production et la jouissance des biens matériels seraient limitées à un prolétariat gras, cossu, bourgeois ; et pour une classe d'exception, pour une sorte de noblesse, la générosité de l'homme serait reportée dans la contemplation. Il ne s'agissait point là de l'inertie des « intellectuels » du siècle dernier affalés dans leur bibliothèque, dominés par leur faiblesse corporelle, livrés par leur incapacité politique à la dictature de la foule ivre de besoins et de satisfactions médiocres, noyés dans le flot montant de la laideur des objets, des vêtements, des maisons, et alors se confinant dans une rêvasserie subjective de plus en plus mal nourrie et maigre.

Il pensait, après le Platon des Lois, que la contemplation ne peut être pleine et créative qu'appuyée sur des gestes et sur des actes qui engagent toute la société. Il n'est de pensée que dans la beauté et il n'est de beauté que par le concours de toute la société ramenée à la sainte loi de la mesure et de l'équilibre. Restriction des besoins pour l'élite, équilibre des forces matérielles d'une part, corporelles et spirituelles de l'autre.

Telles avaient été la Grèce, l'Europe du Moyen Age.

L'Islam autour de lui, même avarié par la colonisation, lui rappelait l'éternelle règle d'or, en bonne partie restituée par Maurras ces temps-ci.

Presque nu, mangeant peu, buvant moins, silencieux, marchant au soleil ou assis dans une ombre chaste il était d'accord avec ces officiers sahariens qui croyaient plus dans la maigre maxime des vaincus du désert que dans le gras propos triomphant à Paris. Il rêvait que la civilisation d'Europe enfin s'arrêtât comme s'était autrefois arrêtées les civilisations d'Asie et que dans le silence enfin recouvré on n'entendît plus que le son d'une note de musique ou le heurt de deux sabres dans quelque duel absurde ou le bruit très discret du paraphe du poète. Assez de progrès. Il n'attendait rien que de la paresse.

Il vieillissait : comme c'était bon cette première accalmie annonciatrice des grands dépouillements et des grands achèvements." (IIIe partie, ch. II.)

Évidemment le baba-cool fumeur de shit n'est pas loin (et l'on sait que certains idéologues plus ou moins proches du régime de Vichy ne manquèrent pas de se reconnaître dans certaines tendances écologiques et anti-modernistes de mai 68), mais si l'on veut bien ne pas galvauder le sens du mot « contemplation » ("c'est très actif, la contemplation", aimait à dire feu Jean-Claude Guiguet), on admettra pouvoir éviter ce péril, rester en-deça de cette limite. Je n'épilogue pas par ailleurs sur l'ancienneté ni l'impuissance de ce rêve anti-moderniste, né avec la modernité même, Musil vous le dira mieux que moi, et j'enchaîne sur un dernier passage, au moins pour aujourd'hui, passage qui, incidemment, m'a une nouvelle fois fait penser à notre « corporation » de blogueurs :

"Ensuite, il se demanda ce qu'il allait faire. Il n'appartenait à aucun groupement, à aucune catégorie humaine.

Il avait pu croire qu'il s'était éloigné depuis quelques mois de la politique où, par le Quai [d'Orsay], il n'était jamais entré tout à fait. Mais son expérience du désert prouvait qu'à travers la solitude et la nature, il méditait toujours la société, et seulement la société. Il devait s'avouer qu'il n'avait rien pu déchiffrer plus profondément, du moins rien qui formât un texte suivi. Les secrets de la religion et de la philosophie, comme ceux de la poésie, lui restaient à peu près interdits ; n'espérant plus les pénétrer, il devait se résigner à les vénérer dans leur contour social, les épeler au moyen de syllabes politiques.

La vie qui se dérobait à lui dans les grandes profondeurs ne lui offrait que cet énorme résidu : la politique. Il recueillait pourtant dans cette gangue vulgaire des pépites précieuses qui, broyées par son zèle ascétique, lui faisaient encore un métal assez rare. Il se sentait le besoin d'exprimer cette pensée tenace, méprisante et tendrement désolée qui s'était composée en lui autour des mythes sommaires de la pensée contemporaine : Patrie, Classe, Révolution, Machine, Parti [Marché, Droits de l'homme, Tolérance, Discriminations...]. Ce serait sa façon de prier. Une force que ses vingt avaient pressentie à la guerre remontait lentement en lui avec sa maturité : la prière.

Il lui faudrait écrire sa prière.

Il ne songeait pas du tout à écrire pour être lu, mais seulement pour assurer chaque étape de son mouvement intérieur. Voulait-il donc dérober toujours ce mouvement ? Non, mais il jugeait que le moyen de transmission le plus efficace est le moyen invisible de l'oraison ; quand il disait : « On ne peut parler que pour les murs », il sous-entendait cette conviction. Il regrettait seulement que son intime discours condescendît à un vocabulaire aussi médiocre que celui des journaux. Mais s'il ne se privait pas d'en rejeter la faute sur son époque, incapable de nourrir un propos plus vaste, il ne comptait plus dédaigner ce moyen d'intervention, alors qu'il n'y en avait pas d'autres." (ch. III.)

Passage que je ne commenterai pas mais qui me semble assez emblématique des qualités et des défauts de lucidité, si j'ose dire, de l'auteur. Je vous laisse y réfléchir, en compagnie d'un peu d'ascétisme occidental, pour les amateurs. - C'est long peut-être, mais comme disait en substance Stravinsky à ce sujet, quand on est au paradis, autant y rester longtemps...





P.S. J'avais déjà retranscrit il y a quelques mois des extraits de Gilles, on peut les retrouver en suivant ci-dessous le label Drieu la Rochelle.

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mardi 2 février 2010

"Au bon vieux temps..." De notoriété publique.

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Sur les conseils d'un ami, je parcours le journal d'Andy Warhol (Grasset, 1990). - Mon Dieu quelle vie de merde ! Ce ne sont pas tant les abus de tous genres qui choquent, ni le fric et l'artifice - tout cela a toujours constitué la vie quotidienne des riches, il faut bien s'amuser quand on s'emmerde -, c'est le rythme effréné de cette sociabilité ininterrompue qui manifestement dégoûte tous ceux qui y participent sans qu'ils aient la force ni vraiment l'envie de s'en retirer. « L'humanité est une cérémonie », la jet-set est ce qui reste de cérémonie quand le sens a disparu, ou quand l'humanité a disparu : on boit, on se drogue, on baise, on médit (beaucoup)... tout ce que l'on fait dans les fêtes, mais on le fait en permanence, au lieu que ce soit en rupture par rapport aux travaux et aux jours, et on le fait en sachant que cela n'a pas de signification.

Ce qui d'ailleurs se voit dans les nombreuses ventes aux enchères écumées par Warhol, où l'on vend les reliques d'une Joan Crawford fraîchement décédée, dans sa façon de fréquenter assidûment les vieilles divas et de les presser de questions (Paulette Goddard se fâche avec lui parce qu'il veut savoir comment était Chaplin au lit) : il y a une sorte de cannibalisme aussi logique que sinistre à l'égard du « glorieux passé », qu'à la fois on fétichise (il faut posséder des robes des anciennes stars) et qu'on banalise, autant d'ailleurs par lucidité (Hollywood Babylon, depuis toujours) que par envie.


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Parce qu'il est complètement immergé dans ce monde dont il constate jour après jour la vacuité, parce que son oeuvre, au moins dans ce qu'elle a de plus célèbre (je ne suis pas spécialiste) a notamment pour thème la société de consommation, qui entretient un rapport curieux aux objets qu'elle produit/détruit et à ses « icônes » (artistiques - Marylin, ou, donc, de consommation - les boites de conserve, les bouteilles de Coca...), parce qu'en tant qu'homo lucide il en sait autant sur le narcissisme,


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la fragilité et la frime de ses contemporains (il faut dire qu'il a pour cela un informateur de première main, si j'ose dire, en la personne de Truman Capote, lequel ne cesse de lui raconter des histoires sur l'Hollywood de l'après-guerre, sur le nombre de pipes qu'il a taillées à John Huston, sur celle qu'il a failli faire à Bogart (qu'il essaie de convaincre de se laisser faire en lui rappelant toutes celles que Bogart a lui-même effectuées gamin au collège - si Lauren savait ça !), etc.), Warhol était admirablement bien placé pour rédiger cette chronique à la fois neutre et cruelle (il ne se prive jamais pour signaler le petit verre ou le petit acide de trop pris par tel ou tel avant de monter sur scène aux Oscars), dont, paradoxalement, l'enregistrement systématique des sommes d'argent dépensées par l'auteur n'est pas le moindre charme.

Deux petits exemples, pour vous donner une idée :

"25 mars 1977. Los Angeles. (...)
C'était une soirée pour Sidney Lumet. Il me déteste mais sa femme Gail ne sait pas quoi penser de moi, alors elle prend la même attitude que son mari, elle est froide. Sidney se précipite pour embrasser tout le monde mais quand il arrive devant moi il s'arrête. Les metteurs en scène étaient de vrais machos autrefois, maintenant ce sont de petites tapettes qui courent en tous sens pour embrasser tout le monde, à la manière des Français, mais continuent de penser qu'ils sont machos." (p. 64)

(A tort ou à raison, on imagine très bien Lumet vouloir montrer à bon compte que, par opposition à Warhol, il n'est pas un pédé...)

"19 juin 1977.
Victor et moi, on est descendus boire un coup au Windows on the World (taxi : $ 5). On a bu et parlé et regardé par les fenêtres ($ 180). C'était magnifique. Ensuite, on s'est promené dans le Village. Au bon vieux temps, on pouvait aller là le dimanche sans rencontrer âme qui vive. Mais actuellement, c'est de l'homo à perte de vue - bars de gouines et de cuirs avec les enseignes allumées en plein jour. Ces sadomasos, ça s'habille en cuir, ça court dans les bars et c'est tout pour la frime : on les attache, et ça prend une heure. Ils disent quelques saloperies et ça prend encore une heure. Ils sortent un fouet, et hop ! encore une heure : un vrai spectacle. Et puis, de temps à autre, il y a un dingue pour prendre ça au sérieux, qui le fait pour de bon, et ça fout tout en l'air. Mais la plupart, c'est juste de la frime. Déposé Victor ($ 5), suis resté chez moi à regarder la télé." (p. 81)

(Ou comment décrire le vide de la cérémonie maso...)


Ces quelques remarques faites, ces quelques exemples donnés, venons-en à notre sujet, celui-là même qui avait poussé mon ami à me conseiller ce livre :


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"12 mars 1977.
Levé tôt, belle journée. je suis allé au magasin d'antiquités Subkoff pour me donner des idées (taxi : $3). Marché jusqu'au bureau. Bob était là, en train de regarder des images pour l'album de photos que je fais avec lui. Vincent est sorti acheter le journal, et c'est là que nous avons vu ce gros titre : « UN METTEUR EN SCÈNE ACCUSÉ DE VIOL. » Roman Polanski. Sur une gamine de treize ans qu'il avait emmenée à une soirée chez Jack Nicholson. Quand la police est venue chez Jack le lendemain, sur plainte des parents, ils ont fouillé la maison et Anjelica a été arrêtée pour possession de coke." (p. 58)

- Il s'agit bien sûr de la compagne de Jack Nicholson, Angelica Huston (quelle famille !), dont on a pu dire que le jour du viol elle avait quitté la maison pour laisser Roman tranquille...

"28 mars 1977. Los Angeles [cérémonie des Oscars] (...)
Brenda Vaccaro était contrariée par que son ex-fiancé Michael Douglas était là avec sa toute nouvelle femme rencontrée lors de la cérémonie d'inauguration. James Caan était là avec sa femme, un look de petit garçon, une beauté. Ils épousent tous des jeunettes qui ont l'air d'avoir treize ans, c'est la dernière mode à Hollywood. Roman était là, il a été libéré sous caution, après l'histoire de la gamine de treize ans. Il s'est précipité sur le cul d'Alana [Hamilton] en disant qu'il allait la violer." (p. 66)

"29 septembre 1977.
J'ai discuté avec Fred. On avait prévu de voir Nenna Eberstadt qui a travaillé au bureau tout l'été, pour déjeuner avec elle à son école uptown, dans la 83e Rue - Brearley. (...)

Taxi jusqu'à Brearley avec Bob et Fred. Je suis parti du bureau avec une pile de Interview. Quand on est arrivés à l'angle de la 83e et de la 1ere Avenue (taxi : $5), on est entrés, on a laissé les magazines au premier, pour que les filles les prennent. (...) Enfin, Nenna est venue à notre rencontre, on aurait juré que tout à coup elle avait dix ans ! [Elle en avait 16, note de AMG.] Je n'en croyais pas mes yeux ! Un petit uniforme noir, avec une de ces jupes, courtes, comment ça s'appelle déjà ? Comme les dames en portaient dans les années 60... une minijupe. Son amie portait aussi un uniforme, une très belle fille qui avait aussi l'air d'avoir dix ans. Fred nous a révélé un secret, que Mick Jagger avait appelé Nenna, que Ferddy Eberstadt avait répondu et avait commencé à l'engueuler : « Comment est-ce que tu oses appeler une gosse aussi jeune que ma fille ? Toi, un homme de quarante ans ! » Mick s'est vexé : « Je n'ai pas quarante ans, j'en ai trente-quatre. Et Nenna sort bien avec M. Fred Hugues, qui lui aussi a trente-quatre ans. Et moi, je ne passe pas mon temps à sonner chez les gens à 4 heures du matin. » Allusion à la fois où Freddy Eberstadt avait sonné chez Mick à cette heure-là parce qu'il cherchait Nenna.

Comme je regardais autour de moi en me demandant quel âge pouvaient bien avoir ces filles, je n'ai pas pu m'empêcher de penser à (...) Roman Polanski. Le pauvre, il s'est peut-être fait avoir avec ces gamines capables de paraître l'âge qu'elles veulent." (pp. 105-106)


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"14 février 1978. (...)
Il y avait vraiment du monde pour célébrer la Saint-Valentin cette année, je n'en revenais pas. Une vraie fête, un grand jour. (...) Une dame qui travaille pour le gouverneur est venue me voir. Elle m'a dit qu'elle avait lu ma Philosophy, que c'était son livre de chevet, sa bible. Elle m'a posé des questions provocantes du style : est-ce qu'on devrait permettre aux gamins de treize ans de voir de la pornographie ? Que pensez-vous de Roman Polanski ? Stan Dragoti, qui se trouvait là, a répondu qu'il avait habité à côté de chez Roman à Hollywood, et qu'il sortait réellement avec des gamines de onze ans.


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Nous en avons conclu qu'il essaie de revivre son enfance. Il est actuellement à Paris, d'où il ne peut être extradé." (p. 135)

- Voilà, il y a peut-être d'autres références à « l'affaire Polanski » dans ce Journal, mais il m'a déjà fallu un travail de bénédictin pour retrouver celles-ci, l'éditeur - en l'occurrence Bernard-Henri Lévy, qui ne se doutait certes pas qu'il « accablait » ainsi par avance son ami Polanski - n'ayant pas jugé utile d'inclure un index.

J'ai mis « accabler » entre guillemets parce que précisément, cette suite, au sens musical du terme, dit à la fois tout et rien : elle décrit très bien l'atmosphère de l'époque, montre un Polanski aussi humain que misérable (pléonasme ?), le charge un peu (le témoignage de Dragoti), l'exonère mollement... Lorsqu'on lit cette chronique dans la continuité on est frappé par la façon dont la pédophilie de Polanski s'inscrit logiquement dans un univers de permissivité (ces gamines sont après tout un poil, si j'ose dire, plus jeunes que celle de M. Jagger ou que la femme légitime de J. Caan), et en constitue comme une zone-limite (car ce « poil » fait beaucoup à l'affaire). Oublions un instant ce que Warhol lui-même ignorait sans doute, en tout cas ne mentionne pas, le fait que Polanski ait drogué sa victime avant que de l'enculer, oublions de même, momentanément, les problématiques liées au consentement : dans la ronde des désirs humains (les références à Ophüls et Lang sont ici à la fois fortuites et sensées), ceux dont il est question ici sont aussi tristes, innocents, pathétiques et dérisoires que les autres. L'effet jet-set évoqué au début de ce texte renforce cette impression d'indifférenciation du désir pédophile, ou pédéraste, au sein d'un univers de péché généralisé qui est aussi le nôtre, et qui est aussi le nôtre d'une part de toute éternité, d'autre part particulièrement maintenant, la jet-set du moment - si « subversive » qu'une employée du gouverneur ne se sent plus mouiller à poser des questions à Warhol sur les jeunes et la pornographie, quelle époque féconde - ayant depuis essaimé ses merveilleuses valeurs, en l'occurrence l'absence de sens, dans de larges couches de la société - Festivus, nous voilà !

Je suis ici confus à la fois volontairement et involontairement, car mon propos est pour ainsi dire réparti sur plusieurs niveaux : le cas Polanski, les États-Unis des années 70, notre propre époque, la pédophilie, ou pédérastie, à travers les âges, et notre regard sur tout cela. Disons que le Journal de Warhol m'a confirmé dans ce sentiment que j'avais déjà : que d'une part la pédophilie, ou pédérastie (je sais, cette figure est lourde : je dissipe l'ambiguïté le jour venu), est quelque chose de très ancien, voire éternel, et d'une certaine manière compréhensible ; et que d'autre part, dans certains contextes : ici, l'indifférenciation de tout ; en France à la même époque, un discours plus militant sans doute trop exalté - dans certains contextes, donc, ces formes de désirs, sans cesser d'être humaines, et donc au moins dignes de compréhension, deviennent assez faciles et lamentables. D'une certaine manière le désir sexuel, de quelque nature qu'il soit, est impie dès qu'il prend un caractère grégaire, que ce soit, pour les formes « déviantes », parce qu'elles se noient dans un à-quoi-bonisme généralisé, ou parce qu'elles sont dictées par des prescriptions collectives, éventuellement parées de militantisme révolté.

Le pire étant, o tempora, o mores, qu'avec la généralisation de la pornographie et de la découverte, commune désormais, par les adolescents du sexe comme voyeur plutôt que comme acteur, c'est d'une certaine façon toute la sexualité qui de naturelle devient grégaire, un comble ! Mais de cela nous avons déjà parlé...


- Et « cela » laisse dubitative cet emblème moderne de la sexualité traditionnelle que fut la si belle Jane Russel...


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mercredi 30 décembre 2009

Le 601e post.

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Photographie piquée comme souvent chez « Magic Sutpen », et dont je dois bien admettre qu'elle me semble d'un exceptionnel érotisme (Joan Blondell et Bette Davis). Par-delà la réussite du cadrage et la richesse thématique, une certaine conjonction de l'artifice et du naturel, j'imagine.

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dimanche 29 novembre 2009

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AMG - Rebatet en pleine péroraison...


D'abord, un petit coup de pied de l'âne dans les fesses de N. S., ça ne peut pas faire de mal :

"Chaque ajustement nécessite beaucoup d'efforts, de tractations afin d'empêcher des explosions. Il faut éviter de vouloir tout conduire de front. Les réformes doivent être menées les unes après les autres, selon un ordre d'urgence, en évitant la réforme pour la réforme et en bannissant la réformette. Il ne faut jamais oublier que la réforme est toujours pénible : les peuples préfèrent la stabilité et détestent le mouvement. Les dernières années de l'Ancien Régime furent le temps de la réformette, de la mini-réforme brownienne, de l'agitation en tous sens." (P. Chaunu, Danse avec l'histoire, (1998), pp. 146-47)

("La réforme, oui, la chienlit, non !" Sarkozy le soixante-huitard, c'est vraiment la chienlit.)

Ce qui, incidemment, rappelle qu'à certains égards la France est dans une situation pré-révolutionnaire - depuis un certain temps, et peut-être encore pour longtemps. C'est l'une des caractéristiques du temps présent - une situation qui s'est graduellement mise en place depuis 1973 et le premier choc pétrolier : un inconfort général, une situation de crise effective pour des couches de plus en plus étendues de la population, mais sans violences autres que sporadiques, localisées, et, osons le dire, peu violentes (combien de morts, dans les émeutes de 2005 ?). Les gens les plus désespérés n'ont peut-être plus grand-chose à perdre, mais ils ne peuvent que constater que leurs concitoyens mieux lotis, d'une part ne vont pas les aider plus que ça, d'autre part ont eux-mêmes pour seul espoir de se protéger de la crise. On a connu situation politique et psychologique plus dynamisante... Et si l'on peut accuser l'individualisme et l'égoïsme de tout un chacun, on voit bien une fois encore que les concepts d'abrutissement des masses ou d'aliénation n'ont une valeur explicative que secondaire : tout le monde sait bien que Nicolas Sarkozy, François Hollande ou je ne sais qui d'autre se soucie des Français comme de l'an 40, tout le monde sait bien que le mode de vie actuel (la société de consommation) ne mène nulle part. Ils s'y accrochent pourtant désespérément, à ce mode de vie, dira-t-on : précisément, si le système tient encore, c'est qu'il repose sur cette force extraordinaire, la volonté de tous ceux qui en font encore partie, c'est-à-dire à peu près tout le monde, y compris le SDF qui s'agrippe à son RMI et à sa CMU, la volonté de tout un chacun de continuer comme ça, par peur de lendemains pires ou encore pires. Le système ne mène nulle part, mais nulle part, au moins, ce n'est pas, en principe, l'enfer. Si, donc, le libéralisme a pour résultat de rapprocher l'homme de sa condition la plus animale, et si l'animal a pour premier et principal désir de persévérer dans son existence, nous y sommes : chacun ne pense qu'à durer, et contribue donc à ce que le système dure.

(J'ai exprimé des réflexions similaires en mai dernier, avec un point de départ inverse : les gens désirent en fait la crise, parce qu'il n'y a qu'une vraie crise qui puisse les sortir de leur torpeur, qu'ils haïssent mais dont ils savent qu'ils n'arriveront pas tout seuls à en sortir.)

Avec bien sûr, et sans même évoquer les questions écologiques (qui, vous l'aurez compris, ne me passionnent pas), des effets contre-productifs : on aura raison de dire que ces efforts faits pour simplement durer et pour éviter le pire, non seulement n'améliorent pas la situation, mais risquent bien d'amener à ce pire que l'on redoute tant. Et, dans cette optique, il est évident que les « réformes browniennes » de notre président aggravent la situation, de même que, ainsi que je l'écrivais toujours dans le même texte, sa façon de faire le vide autour de lui et de s'attaquer sans relâche à tout ce qui en France est institution, peut aboutir un jour à un face-à-face simple : les Français vs. Nicolas Sarkozy, face-à-face qui ne peut guère être remporté par le second. Tout ceci je l'admets sans réserve, à condition que l'on comprenne bien à quel point les efforts faits par chacun de nous pour que la situation actuelle dure, doivent être pris en compte dans l'analyse.

Bref. Je n'avais pas prévu de vous parler de ça, mais d'essayer de mieux comprendre pourquoi Nicolas Sarkozy, encore lui, pauvre salope, ne lutte guère contre l'insécurité. Parce que, même si c'est un jeu dangereux, ça l'arrange pour les élections, nous sommes d'accord. Mais essayons d'aller un peu plus loin, et d'abord de remonter un peu plus haut dans l'histoire. Pierre Chaunu, encore :

"[L]a fonction essentielle [de l'État-Nation] est d'assurer des espaces de droit et de paix au moins relatifs. Là réside, particulièrement en France, le moteur de la gratitude et de l'amour qu'on porte à l'État-nation. Aujourd'hui, d'ailleurs, il est nécessaire que l'État-nation France reconquière sont territoire pour y faire régner l'ordre, la paix et le droit égal pour tous. La tâche n'est pas facile car, paradoxalement, lutter contre la petite délinquance qui empoisonne la vie quotidienne exige plus d'efforts que les interventions militaires au loin, voire plus que le rude combat contre le terrorisme extérieur ; il faut davantage de volonté, de principes, de rigueur et surtout un système d'éducation en état de marche. Une armée sophistiquée triomphe, en effet, difficilement d'une guérilla. C'est une loi de l'histoire. Le demi-échec des Américains au Vietnam en est la preuve : techniquement ils auraient pu gagner mais au seul prix de l'extermination, donc de la suppression de l'enjeu... ce qui revient à ne pas gagner." (Ibid., p. 280)

Pas plus Chaunu que moi-même n'ignorons donc les difficultés pratiques. Mais continuons, avec un petit tour maintenant chez Marcel Gauchet, dans un texte qui remonte à 1990, c'était ma foi bien vu :

"A une inquiétude collective cruciale, car portant sur les principes mêmes du pacte social, on a répondu par une fin de non-recevoir. Mieux, par une création d'inégalité et, symboliquement, la plus lourde de toutes, celle de l'accès à la puissance publique - car il n'est pas besoin d'y insister, tout le monde ne se sent pas les mêmes moyens d'écrire au procureur de la République quand on refuse d'enregistrer votre plainte dans un commissariat. Cela, d'autre part, pendant que le signe de l'inégalité de fait en la matière se renverse : c'était la richesse qui exposait, tandis que leur dénuement même était supposé protéger les pauvres ; ce sont eux à l'opposé qui feront le gros des frais de la nouvelle « violence sociale » épargnant les mieux matériellement défendus. De là le développement au cours des années soixante-dix d'un climat passionnel et délétère autour des affaires de police et de justice. De là, par exemple, la remontée significative de comportements aberrants d'autodéfense qui fourniront aux pourfendeurs de l'« idéologie sécuritaire » le support idéal pour de flamboyantes diatribes contre le recroquevillement apeuré et vindicatif de populations égarées par l'instinct de possession.

Observons simplement pour commencer que ces farouches contempteurs de l'obsession sécuritaire n'en seront pas moins les premiers et les plus vaillants sur la brèche dès qu'il sera question de défendre les acquis de la Sécurité sociale. Il y aurait donc au moins une acception dans laquelle le besoin de sécurité ne serait pas inavouable... Ce qu'il faut rappeler à ces demi-lettrés, c'est qu'en effet, on le sait depuis Hobbes, dans un univers d'individus la sécurité est l'objet même de l'engagement en société. C'est en fonction de cette prémisse que s'est développée à l'âge moderne la forme d'État originale que nous connaissons, l'État protecteur. Manquer au devoir de protection qui engage le pouvoir social envers chacun des membres du corps politique, c'est remettre en cause ni plus ni moins les raisons qui pour chaque individu font le sens de son appartenance à une société. C'est le coeur même du système de légitimité de notre univers qui est en jeu dans cette attente." (La démocratie contre elle-même, Gallimard, "Tel", 2002, pp. 214-15)

Rappelons-nous ensuite à quel point Nicolas Sarkozy aime peu la France (c'est son droit d'ailleurs - en tant que personne, pas en tant que président), et il n'y a plus qu'à ajouter deux et deux : l'action qu'il mène par le haut, de dissolution de la France dans « l'Europe », de destruction des institutions françaises, est la même que celle qu'il mène par le bas, action qui est en l'occurrence passivité, envers la façon dont la petite (et, au moins, moyenne : les trafiquants de drogue) délinquance gangrène le sentiment de sécurité comme fondement de l'État de droit. Je ne dis pas que tout cela est pensé, je n'en sais rien, mais que tout cela va dans le même sens, un sens, n'ayons peur ni des mots ni de leurs connotations, anti-national.

(Marcel Gauchet, dans la suite du texte que je viens de citer, l'explique très bien : ce n'est pas l'immigré en tant que tel qui pose alors problème à un Français prétendument xénophobe et raciste en tant que tel : c'est la rencontre entre l'immigré et l'insécurité. Non seulement l'insécurité au quotidien mine-t-elle l'État-Nation, mais le fait qu'elle semble venir, et vienne pour une part effectivement, des immigrés ou de leurs descendants, aboutit à une sorte de cohésion nationale sur fond de « bouc-émissarisation » de l'immigré, cohésion dont tout le monde sent qu'elle est factice puisque, je suis encore M. Gauchet, on sait bien que les immigrés ne vont pas rentrer chez eux. Inconfort à tous les étages !)

(Qui dit immigré dit Giscard d'Estaing et regroupement familial, je vous en ai déjà parlé. VGE étant comme on sait un grand « Européen », nous retrouvons là, une fois de plus mais pas la dernière, un rapprochement entre l'intéressé et Nicolas Sarkozy.)

Le paradoxe évidemment, où l'on reconnaît sans peine le schéma de Castoriadis sur la façon dont le capitalisme scie la branche sur laquelle il est assis en détruisant les piliers de la société (les instituteurs et professeurs qui forment des citoyens obéissants, les fonctionnaires wébériens qui veillent à l'application neutre du droit, etc.) dont il a pourtant besoin pour fonctionner, le paradoxe, disais-je, c'est que, si le capitalisme est cosmopolite, il est né, ou du moins s'est vraiment développé, dans le cadre de l'État-Nation moderne, avec ce que cela implique sur le concept de sécurité : je renonce à une part de ma liberté, je renonce dans une certaine mesure à mes racines (cas typique des Corses et de la vendetta, institution holiste que l'État-Nation et son monopole de la violence légitime ne peuvent supporter), j'ai droit en retour à la sécurité, autant que tous ceux qui comme moi acceptent ce pacte. Autrement dit : renforcer les fonctions régaliennes de l'État, très bien, mais si on le fait en dissolvant par ailleurs, d'en haut et d'en bas, cet État qui jusqu'à nouvel ordre est encore l'État-Nation, eh bien non seulement on ne risque pas d'être très efficace, mais dans les faits on détruit cet État-Nation qui fut pourtant, et a des chances d'être encore, si utile pour le capitalisme...

C'est un peu le point aveugle des doctrines de la « bande à Soral » et de Égalité et réconciliation. Si on ne peut assimiler toute l'histoire de l'État-Nation à l'État-providence qui se met en place en France dans l'après-guerre sous l'influence du CNR, il faut reconnaître qu'autant l'État-Nation en général que cet État-providence en particulier ont été en harmonie avec l'essor et la stabilisation du capitalisme - Castoriadis encore : ce sont les prolos qui ont sauvé le capitalisme, en l'obligeant à accepter des règles et des limitations.

J'ignore quelle est la solution à ces diverses apories et contradictions, probablement la réalité nous fournira-t-elle une alchimie inédite dont elle a le secret, mais il me semble sinon impossible du moins très difficile de lutter à la fois contre le capitalisme et pour le rétablissement d'un État-nation cohérent et compétent. Le seul qui peut-être, je dis bien peut-être car c'est une question que je connais mal, ait vraiment essayé de sortir de ce carcan, serait de Gaulle et son référendum de 1969 sur la participation des travailleurs aux entreprises, laquelle aurait diminué le lourd poids des grandes boites dans la vie politique de la Ve République. J'écris tout ceci sans déprime particulière, juste pour que l'on sache un peu mieux ce que l'on veut et comment on peut l'atteindre. Après tout, il y a certains patrons qui seraient bien heureux de revenir au système des « Trente Glorieuses » et de se partager des marchés publics juteux sans avoir peur d'être rachetés par un fonds de pension ou un Indien sans manières, et qui ne voient pas que d'un bon oeil les théories fondamentalistes de Bruxelles. Ce serait un nouveau paradoxe : de même qu'à lire son blog on a parfois le sentiment que Frédéric Lordon pourrait mieux sauver le capitalisme que n'importe quel capitaliste, Alain Soral et sa mouvance contribueraient à restaurer un État foncièrement capitaliste - mais, au moins, relativement efficace et concerné par la communauté qu'il est censé incarner.

Cela dit, ce genre de phénomènes n'est pas non plus inédit : que des gens dont la sensibilité de départ soit peu étatiste se battent pour que l'État soit juste - et donc fort, sinon comment pourrait-il discuter sérieusement avec les dominants capitalistes ? - est une constante de l'histoire de l'État-Nation depuis la Révolution française - avant laquelle il y avait un Roi, compétent ou non, puissant ou non, mais qui de fait incarnait d'autres valeurs que celles de l'argent -, et ne fait que renvoyer à ce caractère hybride de l'État dont je vous parle de temps à autre : par certains côtés extérieur à la société, avec sa rationalité propre, par d'autres côtés émanation, voire incarnation, de la société.

- Il y aurait bien d'autres réflexions à faire, notamment sur le rapport de l'individu moderne à la violence, mais elles sont attristantes et pénibles, et transformeraient ce petit prêche en véritable sermon dominical édifiant... Une autre fois, mes frères, et bon premier dimanche de l'avent !


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Ach, l'insécurité est partout...

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