samedi 26 mai 2012

Je suis mort. Roman.

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"Je me suis lassé de tout sauf de faire l'amour. Je n'ai pas connu beaucoup de femmes, mais je suis toujours allé au bout d'elles. Jusqu'à les rendre folles (c'est ce qu'elles disaient), alors que je ne cherchais qu'à les sauver de ce marasme raisonneur dans lequel leur nature se complaît.

Je me suis trop investi dans les vagins alors que la plupart de mes contemporains se contentaient de les pénétrer. Le vagin n'est pas le coffre-fort du plaisir. Les femmes s'y entendent trop bien pour parler dans le vide du plaisir. Le plaisir n'est rien. Ce qui m'a toujours animé, c'est le désir. Voilà ma flamme. Le vagin est le tombeau du désir, c'est dans lui que le désir doit mourir après avoir si fort vécu. Faire l'amour est un superbe suicide du désir de l'homme qui va se donner la mort au fond de la femme tombale." (M.-É. Nabe, Je suis mort, Gallimard, 1998, p. 103)

i.e. le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe. A suivre !


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dimanche 6 mai 2012

Barrage contre l'extrême-droite...

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Est-il utile ou non de l'expliquer, je l'ignore, mais dans l'histoire Nabe / Soral ce qui m'intéresse n'est pas tant de savoir qui a raison et qui a tort, que de comprendre les psychologies, courants de pensée, enjeux sous-jacents à ce conflit. - Enfin, « conflit », oui, mais on ne peut que noter que depuis des mois les attaques ne viennent que d'un camp, MEN ne réagissant pas personnellement. (Évidemment, nous sommes un certain nombre à nous demander ce qu'il en sera quand il décidera de le faire, et de quelle façon il s'efforcera de massacrer Alain Soral.)

- Ceci posé, si donc il ne m'importe aucunement de désigner un vainqueur, une fois que l'on a commencé à donner son avis, on est tenu, non pas de compter les points à chaque échauffourée, mais de signaler certaines nouveautés. Il y en eut dans le dernier « entretien du Président ». D'abord le président en question, après avoir longtemps été pro-assimilationniste, se lance dans un plaidoyer pro-communautariste : tout le monde a le droit de changer d'avis, mais la façon dont A. Soral vous balance ça sans prévenir, c'est-à-dire sans faire remarquer qu'il est en train d'effectuer un pourtant spectaculaire virage à 180°, m'a quelque peu surpris. Certes, il n'a pas osé pousser la chutzpah jusqu'à faire comme si cette nouvelle position avait toujours été la sienne, mais quand on commence à filer ce genre de coton...

Plus généralement, ce qui menace A.S. est, très classiquement pour quelqu'un qui vient du communisme puis se fait une culture droitarde, sa tendance à traiter l'opposition théorique qu'il peut rencontrer comme ne pouvant ressortir que de la trahison politique. Que l'on croie détenir la vérité et qu'on se batte pour elle est une chose, cela n'implique pas que ceux qui ne sont pas d'accord avec vous alors qu'ils pourraient l'être soient des traîtres, des vendus, etc. "Alors qu'ils pourraient l'être", cette précision est importante, et là encore Alain Soral obéit à une mécanique d'une grande banalité : sous prétexte qu'avec les adversaires de longue date les choses sont claires, on en vient à voir de plus grands ennemis dans ceux qui ont les mêmes ennemis que vous mais pas la même manière d'aborder les problèmes et questionnements que vous avez en commun. Tous ceux qui sont passés par l'extrême-gauche ou l'extrême-droite verront de quoi je parle.

Le problème étant que si ceux qui ont tort sont des traîtres, vous risquez vous-même de donner l'impression que vous en êtes un si vous avez une position commune avec tel ou tel d'entre eux, ou si vous évoluez sur un point - d'où que l'on « oublie » de signaler que l'on a en l'occurrence évolué. Il serait très facile de faire ici du Soral contre Soral et de montrer comment l'exaltation du communautarisme conduit à la disparition de la République française, un des derniers points de résistance à l'Empire, et que plaider pour que les maghrébins se prennent en main de cette façon, et se mettent de surcroît à gagner de l'argent, les conduit à une mentalité capitaliste et indifférente à leur pays d'accueil, et que tout cela profite en dernière instance à l'atlantisme sioniste, etc. Tout l'attirail stalinien des notions d'« idiot utile », d'« allié objectif », de « regardons à qui profite le crime » pourrait ici sans peine être utilisé contre le Président. - Alors qu'il serait tout aussi aisé de plaider pour l'idée que ce communautarisme est un pis-aller, que ce sera toujours mieux pour les Arabes que la situation actuelle, plus pacifique, etc. Encore faudrait-il ne pas sembler croire que l'on se met dans une position de faiblesse lorsque l'on change d'avis, encore faudrait-il ne pas avoir confondu et confondre de plus en plus polémique et manipulations policières.

Car, et c'est la seconde nouveauté qui m'a frappé dans cet entretien, j'ai trouvé l'attaque du Président contre M.-É. Nabe d'une grande bassesse. "Il faudrait voir qui lui achète ses peintures", par qui il est financé : ça veut dire quoi ? Outre que si l'on fait des calculs simples à partir des ventes annoncées des deux derniers bouquins de MEN, on constate que l'intéressé a gagné de coquettes sommes, le problème est simple : soit A. Soral sait des choses, et il n'a qu'à les dire, soit il ne sait rien, et peut se taire au lieu de faire un sous-entendu de ce type. Soit Marc-Édouard Nabe est un vendu, et il faut le prouver, soit on ne peut le prouver, et dans ce cas l'accuser d'être un vendu relève autant de la calomnie que d'une certaine forme de paranoïa.


"Ce qui menace Alain Soral", ai-je écrit plus haut. C'est de cela qu'il s'agit : c'est lui qui va y perdre dans cette histoire, et avec lui ce qu'il a pu apporter d'intéressant dans le débat. Il est vrai que je ne suis pas obligé, en toute rigueur, de lier le fait qu'A.S. change de position sur un point sans prendre la peine de le signaler à ses fans, à son accusation minable contre M.-É. Nabe. Mais il est difficile à qui a un peu de culture historique et de pratique politique du militantisme, de ne pas voir que ces façons de faire vont dans le même sens.



Allez, un peu de Chesterton pour donner de la hauteur à tout cela :

"Au plus fort de sa colère, Thomas d'Aquin sait ce que tant de défenseurs de l'orthodoxie oublient. Rien ne sert de taxer un athée d'athéisme ; de faire grief à l'incroyant de ce qu'il ne croit pas à la résurrection des corps ; on ne peut convaincre quelqu'un en invoquant des principes auxquels il ne croit pas. L'exemple de saint Thomas prouve, ou devrait prouver, que l'on doit renoncer à convaincre si l'on refuse de discuter sur le terrain de son adversaire et non pas sur le sien. Nous pouvons, au lieu d'argumenter, recourir à d'autres méthodes qui correspondent mieux à ce que nous croyons devoir ou pouvoir faire ; mais s'il y a discussion, qu'elle soit [comme le dit T. D'Aquin] « sur les arguments et les affirmations des philosophes eux-mêmes ». Il y a le même bon sens dans la parole attribuée à un ami de saint Thomas, le grand et saint roi Louis que l'on cite en général comme un modèle de fanatisme : parole selon laquelle nous n'avons que le choix de discuter avec les mécréants, comme avec d'authentiques philosophes, ou « de leur pousser l'épée dans le ventre si loin qu'elle peut aller ». Un vrai philosophe tout le premier, même s'il est d'une école adverse, m'accordera que ce propos est parfaitement philosophique." (Saint Thomas du Créateur, Dominique Martin Morin, 1977 [1933], pp. 65-66)

Pris dans l'autre sens : si on ne veut pas, pour quelque raison que ce soit, tuer les gens avec qui on est en désaccord, il faut discuter honnêtement avec eux. Toute attitude intermédiaire est inefficace, incohérente et quelque peu lâche.



Dernier point, sans grand rapport, mais je le case ici : j'ai écrit il y a peu que "le bonheur individuel rest[ait] la meilleure forme de militantisme". On peut préciser que la société est là pour vous donner du sens, pas du bonheur. Et encore, lorsque j'écris donner, ce n'est pas comme un cadeau : plutôt comme un cadre dans lequel vous naissez. Après, le bonheur, c'est votre affaire. Et bon courage !


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lundi 19 mars 2012

"L'artificiel est sans doute plus ancien que le naturel."

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Mon "Érotique de la crise" avance... pas assez vite à mon goût. Quelques petites citations pour vous faire patienter, dans l'optique d'un approfondissement toujours en cours des divers aspects de l'enculisme international :

"Cet argument tend à représenter les Irlandais ou les Celtes comme une race curieuse et à part, une tribu d'excentriques dans le monde moderne, pénétrée de légendes obscures et de rêves stériles. Il tend à représenter les Irlandais comme des fantaisistes parce qu'ils voient des fées. Et à les rendre bizarres et farouches parce qu'ils chantent de vieilles chansons et se réunissent pour danser des danses étranges. Mais c'est une grossière erreur, et même le contraire de la vérité. Ce sont les Anglais qui sont fantaisistes parce qu'ils ne voient pas les fées. Ce sont les habitants de Kensington [à Londres] qui sont bizarres et farouches parce qu'ils ne chantent pas de vieilles chansons et ne se réunissent pas pour danser des danses étranges. Au fond, les Irlandais ne sont pas le moins du monde curieux ni à part, pas le moins du monde celtiques, au sens courant et populaire du mot. Au fond, les Irlandais ne sont qu'une nation ordinaire et sensée, qui vit la vie de n'importe quelle autre nation ordinaire et sensée qui n'aurait pas été abrutie par la fumée, opprimée par les prêteurs sur gages, ou corrompue d'une autre manière par la richesse et la science. Il n'y a rien de celtique dans le fait d'avoir des légendes. C'est simplement humain. Les Allemands, qui sont (je suppose) des Teutons, ont des centaines de légendes, partout où il arrive que les Allemands soient humains. Il n'y a rien de celtique dans le fait d'aimer la poésie ; les Anglais aimaient peut-être plus la poésie qu'aucun autre peuple avant de vivre dans l'ombre de leurs tuyaux de poêle et de leurs chapeaux en forme de tuyaux de poêle. Ce n'est pas l'Irlande qui est folle et mystique ; c'est Manchester qui est folle et mystique, qui est incroyable, qui est une exception abracadabrante parmi les choses humaines." (Chesterton, Hérétiques, pp. 159-160)

Chesterton me fait l'honneur d'être d'accord avec moi et ce que je dis depuis maintenant des années : notre monde n'est pas désenchanté, il est mal enchanté. Un autre exemple :

"Tous les hommes sont donc ritualistes, mais ils le sont consciemment ou inconsciemment. Les ritualistes conscients se contentent en général de quelques signes très simples et élémentaires ; les ritualistes inconscients ne se contentent de rien, à moins qu'ils ne soumettent la vie entière à un ritualisme presque insensé. On appelle les premiers des ritualistes parce qu'ils inventent et se rappellent un seul rite ; on appelle les autres antiritualistes parce qu'ils en observent et en oublient mille. Et cette distinction entre le ritualiste conscient et le ritualiste inconscient (...) est en quelque sorte comparable à celle qui existe entre l'idéaliste conscient et l'idéaliste inconscient. Il est vain de s'emporter contre les cyniques et les matérialistes : il n'y a ni cyniques ni matérialistes. Tout homme est idéaliste, mais il arrive souvent qu'il n'ait pas le bon idéal. Tout homme est irrémédiablement sentimental ; malheureusement, il s'agit souvent d'un faux sentiment. Quand nous affirmons, par exemple, au sujet d'un homme d'affaires sans scrupule, qu'il ferait n'importe quoi pour de l'argent, nous employons une expression tout à fait impropre, et nous le calomnions considérablement. Il ne ferait pas n'importe quoi pour de l'argent. Il ferait certaines choses pour de l'argent ; il vendrait par exemple son âme pour de l'argent (...). Il opprimerait l'humanité pour de l'argent, mais il se trouve que l'humanité et l'âme ne sont pas des choses auxquelles il croit : elles n'entrent pas dans son idéal. Il possède toutefois un idéal subtil et obscur, qu'il ne violerait pas pour de l'argent. Il ne boirait pas à la soupière pour de l'argent. Il ne porterait pas son frac à l'envers pour de l'argent. Il ne ferait pas courir le bruit qu'il est victime d'un ramollissement du cerveau pour de l'argent. Dans la pratique de la vie quotidienne, nous constatons exactement, en matière d'idéal, ce que nous avons déjà constaté en matière de rites. Nous découvrons que, même s'il existe un véritable danger de fanatisme chez les hommes dont l'idéal n'est pas réaliste, le danger permanent et urgent de fanatisme provient des hommes dont l'idéal est matérialiste." (pp. 223-224)

Pas besoin de commenter, je rappelle juste que Hayek était lui-même idéaliste, et même holiste... Je trouve par ailleurs, dans le recueil de critiques littéraires de Pierre Boutang Les abeilles de Delphes ((Éditions des Syrtes, 1999 [1952], p. 257) un prédécesseur inattendu à Jean-Pierre Voyer et à l'idée fondamentale que "L'humanité est une cérémonie" - sentence dont la phrase de Chesterton que j'ai utilisée pour titre aujourd'hui (Hérétiques, p. 123) est une autre expression -, un prédécesseur inattendu, au moins pour moi, Antoine de Saint-Exupéry, qui écrivait dans Citadelle : " Je ne connais rien au monde qui ne soit d'abord cérémonial."


Et heureusement !


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jeudi 8 mars 2012

"La capitulation de la femme."

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Travaillant comme je vous l'ai promis la dernière fois à une sorte d'érotique de la crise, je constate ce matin, d'une part qu'il va me falloir encore quelques jours pour en venir à bout, d'autre part que c'est aujourd'hui ce que l'on appelle la journée de la femme. Faisons en sorte, à notre petit comptoir, que ce soit effectivement « sa journée », ai-je donc pensé, au sens où l'on se dit parfois, avec humour noir : "C'est vraiment mon jour."

Voici donc le texte par le biais duquel j'avais décidé d'aborder ce problème (qu'à dessein je ne cherche pas à formuler plus précisément pour l'instant). Comme vous pourrez le constater, il se suffit pleinement à lui-même :


"Dans cet endroit qu'on appelle l'Angleterre, une chose aussi étrange qu'ahurissante s'est produite en cette fin de siècle. Ouvertement et ostensiblement, ce conflit ancestral s'est brusquement et silencieusement terminé ; l'un des deux sexes a soudain capitulé. A l'orée du vingtième siècle, au cours de ces dernières années, la femme a publiquement capitulé devant l'homme. Elle a sérieusement et officiellement reconnu que l'homme avait raison depuis toujours ; que la place publique ou Parlement était, en fait, plus importante que le foyer ; que la politique n'était pas (comme elle l'avait toujours soutenu) une excuse pour boire de la bière, mais une solennité sacrée devant laquelle les nouvelles adoratrices devaient se prosterner ; qu'à la taverne on pourrait non seulement admirer mais envier les patriotes bavards ; que parler n'était pas gaspiller son temps et que, de ce fait, les tavernes n'étaient pas un gaspillage d'argent. Nous les hommes, nous avions fini par par nous habituer à entendre nos épouses, nos mères, nos grands-mères et nos grand'tantes maudire en choeurs éplorés nos passe-temps, qu'ils fussent sport, boisson ou partis politiques. Et voici qu'arrive Miss Pankhurst, les larmes aux yeux : elle reconnaît que les femmes avaient tort et que les hommes avaient raison ; elle implore qu'on l'admette, ne serait-ce que dans la cour, afin qu'elle puisse entrevoir ces exploits masculins que ses soeurs raillent avec tant de légèreté.

Bien sûr, cette évolution des choses nous perturbe et même nous paralyse. Au long de cette vieille guerre entre le foyer et le cabaret, les hommes, comme les femmes, s'étaient laissés aller à des exagérations et des extravagances, sentant qu'il leur fallait préserver l'équilibre. Nous disions à nos épouses que le Parlement s'attardait sur des affaires de toute première importance ; jamais il ne nous était venu à l'esprit qu'elles le croiraient. Nous disions que tout le monde dans le pays devait avoir le droit de vote ; et nos épouses de rétorquer que personne ne devait fumer la pipe au salon. Dans les deux cas, l'idée était la même. « Cela n'a pas grande importance mais si vous laissez faire, ce sera la pagaille. » Nous disions que le pays ne pouvait se passer de Lord Huggins ni de M. Buggins. Nous savions pertinemment que la seule chose dont le pays ne pouvait se passer c'était que les hommes fussent des hommes et les femmes fussent des femmes. Ça, nous le savions ; nous pensions que les femmes le savaient encore mieux que nous ; et nous pensions aussi qu'elles le diraient. Et voici que, sans crier gare, les femmes se sont mises à dire toutes ces inepties auxquelles nous croyions à peine lorsque nous les disions. La noblesse de la politique ; la nécessité des votes ; la nécessité de Huggins ; la nécessité de Buggins ; tout ce courant limpide que nous déversent les lèvres des Suffragettes. Je suppose qu'il y a dans chaque combat, si vieux soit-il, une vague aspiration à vaincre ; mais jamais nous n'avions voulu vaincre les femmes aussi complètement que cela. Nous nous attendions juste à ce qu'elles nous laissent peut-être un peu plus de liberté pour nos sottises ; jamais nous n'aurions cru qu'elles les prendraient au sérieux. C'est pourquoi je suis tout désorienté par la situation actuelle…" (G. K. Chesterton (qui d'autre ?), 1910, Le monde comme il ne va pas, pp. 109-110.)

- Texte fort savoureux, toute la question étant de savoir jusqu'à quel point on peut le prendre à la lettre. Je m'efforcerai, d'ici peu j'espère, de l'interpréter dans le sens le plus légitimiste possible. Bonne journée à toutes et à tous !

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mercredi 15 février 2012

(Personnel.)

Merci beaucoup, je potasse ce (difficile) sujet derechef !


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Si du moins on m'en laisse le temps...

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lundi 30 janvier 2012

"Un grand effondrement silencieux, une énorme déception tacite..."

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"Si jamais un homme ordinaire a affirmé que les sujets dont traitaient Ibsen et Maupassant, ou leur franc-parler, l'ont scandalisé, cet homme a menti. La conversation moyenne de la moyenne des hommes dans toute la civilisation moderne, quels que soient leur classe sociale ou leur domaine, est telle que Zola n'aurait jamais osé l'imprimer. Et l'habitude d'écrire ainsi sur le sujet n'a rien de nouveau. Au contraire, c'est la pruderie et le silence de la période victorienne qui sont restés neuf, quoiqu'ils soient sur le déclin. La tradition d'appeler un chat un chat remonte très loin dans notre littérature et elle a duré très longtemps. Mais la vérité, c'est que l'honnête homme ordinaire, quelque vague que fût l'expression de ses sentiments, n'était ni dégoûté ni même ennuyé par la franchise des écrivains modernes. Ce qui le dégoûtait, et à juste titre, ce n'est pas la présence d'un réalisme explicite, mais l'absence d'un idéalisme explicite. Le sentiment religieux, sincère et vigoureux, ne s'est jamais opposé au réalisme ; au contraire, la religion était le réalisme même, la brutalité même, et l'on s'y traitait de tous les noms. Voilà toute la différence entre une évolution récente du non conformisme et le grand puritanisme du XVIIe siècle. La particularité des puritains, c'était qu'ils ne se souciaient aucunement de la décence. Les journaux non-conformistes modernes se distinguent en supprimant précisément les noms et adjectifs par lesquels les fondateurs du non-conformisme se distinguèrent en les proférant aux rois et aux reines. Mais si la principale revendication de la religion était de parler explicitement du mal, ce que tout le monde revendiquait, c'était qu'elle parle explicitement du bien. Ce qui déplaît, et à bon droit, me semble-t-il, dans la grande littérature moderne dont Ibsen est emblématique, c'est que l'oeil qui peut percevoir le mal devient d'une clairvoyance inquiétante, alors que celui qui perçoit le bien s'obscurcit de plus en plus au point d'être aveuglé par le doute. (…) Selon la religion, le genre humain est déchu une fois et, en tombant, il a acquis la notion du bien et du mal. Et voilà que nous sommes tombés une seconde fois, et qu'il ne nous reste plus que la notion du mal.

Un grand effondrement silencieux, une énorme déception tacite, s'est abattu de nos jours sur notre civilisation nordique. Toutes les époques précédentes se sont tuées à la tâche et ont été crucifiées dans leur tentative de comprendre réellement ce qu'est la vraie vie, et ce qu'était réellement l'homme de bien. Une portion définie du monde moderne est arrivée indubitablement à la conclusion que ces questions n'ont pas de réponse, que ce que nous pouvons faire, tout au plus, c'est de placer quelques pancartes aux endroits manifestement dangereux pour empêcher les hommes, par exemple, de se soûler à mort ou d'ignorer l'existence de leurs voisins. (…)

Toutes les phrases et tous les idéaux populaires d'aujourd'hui sont des échappatoires pour se dérober au problème du bien. Nous adorons parler de « liberté », et dès que nous en parlons, nous évitons toute discussion sur le bien. Nous adorons parler du « progrès », et nous évitons ainsi une discussion sur le bien. Nous adorons parler d'« éducation », autre manière d'éviter une discussion sur le bien. L'homme moderne déclare : « Abandonnons tous ces critères arbitraires et embrassons la liberté. » Ce que l'on peut rendre en toute logique par : « Ne décidons pas ce qui est bon, mais considérons qu'il est bon de ne pas en décider. » Il dit : « Assez de vos vieilles formules, je suis pour le progrès. » C'est-à-dire, logiquement rendu : « N'établissons pas ce qui est bon, mais établissons s'il y a moyen d'en avoir davantage. » Il dit : « Ce n'est ni dans la religion, ni dans la morale, mon ami, que réside l'avenir de la race, mais dans l'éducation. » Ce qui, exprimé clairement, signifie : « Nous ne pouvons décider ce qui est bon, mais donnons-le à nos enfants. » (…) A quoi bon engendrer un être humain tant qu'on n'a pas établi à quoi sert d'être un homme ? Vous lui transmettez simplement un problème que vous n'osez pas résoudre vous-même. (…)


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Le cas de la conversation générale sur le « progrès » est (…) un cas extrême. Tel qu'on l'énonce aujourd'hui, le terme « progrès » n'est qu'un comparatif dont nous n'avons pas fixé le superlatif. Nous confrontons tous les idéaux de religion, de patriotisme, de beauté ou de plaisir bestial avec la solution idéale du progrès, autrement dit nous confrontons toute éventualité d'obtenir une chose que nous connaissons avec l'éventualité d'obtenir beaucoup plus d'une chose dont personne ne sait rien. Le progrès bien compris a en effet un sens très respectable et très légitime. Mais quand on l'utilise par opposition à un idéal moral défini, il est ridicule. Il est loin d'être vrai que l'idéal de progrès doit être opposé à celui de la finalité éthique ou religieuse, c'est même le contraire qui est vrai. Personne ne doit se mêler d'utiliser le mot « progrès » s'il n'a pas un credo bien défini et un code moral irréfutable. Personne ne peut être progressiste sans doctrine, et je dirais presque que personne ne peut être progressiste sans être infaillible, ou du moins sans croire en quelque infaillibilité. Car le terme même de progrès indique une direction, et dès que nous avons le moindre doute sur la direction, nous avons le même degré de doute sur le progrès. Depuis le commencement du monde, aucune époque n'a peut-être eu moins le droit d'utiliser le mot « progrès » que la nôtre."

- G. K. Chesterton, Hérétiques (1905) - éd. Climats (c'est-à-dire édité par Jean-Claude Michéa, qui j'imagine souscrit sans peine à de telles lignes), 2010, pp. 29-35.


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vendredi 30 décembre 2011

« La force de nous préparer un avenir... »

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Qu'est-ce qu'une influence ? Mes commentaires dans ce qui suit sont de toute évidence influencés par J.-P. Voyer et A. Soral. (Un coup Soral, un coup Nabe, avec Voyer en surplomb : parler de sainte trinité serait pousser un peu loin la métaphore, d'autant que j'ai du mal à attribuer le rôle du Saint Esprit et que les deux quinquagénaires du trio se mordent les chevilles pour prendre celui du Christ, mais il est clair que, parmi les contemporains, c'est vers ces trois-là que je reviens toujours. La Vierge Simone Weil complétant aujourd'hui le tableau…) D'un côté, je n'ai pas de crainte particulière à m'imprégner du travail des autres, d'un autre il est ici particulièrement évident que je n'aurais pas écrit de telles lignes sans eux. Disons que ce préambule est une (énième) reconnaissance de dette…


En 1943, à Londres, Simone Weil rédige un rapport sur la « question coloniale », dont voici quelques extraits.

"(…) Le Christ n'a jamais dit que les bateaux de guerre doivent accompagner même de loin ceux qui annoncent la bonne nouvelle. Leur présence change le caractère du message. Le sang des martyrs peut difficilement conserver l'efficacité surnaturelle qu'on lui attribue quand il est vengé par les armes. On veut avoir plus d'atouts dans son jeu qu'il n'est permis à l'homme quand on veut avoir à la fois César et la Croix.

Les plus fervents des laïques, des francs-maçons, des athées, aiment la colonisation pour une raison diamétralement opposée, mais mieux fondée dans les faits. Ils l'aiment comme une extirpeuse de religions, ce qu'elle est effectivement ; le nombre de gens à qui elle a fait perdre leur religion l'emporte de loin sur le nombre de gens à qui elle en apporte une nouvelle. Mais ceux qui comptent sur elle pour répandre la foi laïque se trompent aussi. La colonisation française entraîne bien, d'une part une influence chrétienne, d'autre part une influence des idées de 1789. Mais les deux influences sont relativement faibles et passagères. Il ne peut pas en être autrement, étant donné le mode de propagation de ces influences, et la distance exagérée entre la théorie et la pratique. L'influence forte et durable est dans le sens de l'incrédulité, ou plus exactement du scepticisme.


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Le plus grave est que, comme l'alcoolisme, la tuberculose et quelques autres maladies, le poison du scepticisme est bien plus virulent dans un terrain naguère indemne. Nous ne croyons malheureusement pas à grand-chose. Nous fabriquons à notre contact une espèce d'hommes qui ne croit à rien. Si cela continue, nous en subirons un jour le contrecoup, avec une brutalité dont le Japon nous donne seulement un avant-goût.

[ou comment définir la racaille… ce qui est d'autant plus ironique que :]

On ne peut pas dire que la colonisation fasse partie de la tradition française. C'est un processus qui s'est accompli en dehors de la vie du peuple français. L'expédition d'Algérie a été d'un côté une affaire de prestige dynastique ; de l'autre une mesure de police méditerranéenne ; comme il arrive souvent, la défense s'est transformée en conquête. Plus tard l'acquisition de la Tunisie et du Maroc ont été, comme disait un de ceux qui ont pris une grande part à la seconde, surtout un réflexe de paysan qui agrandit son lopin de terre. La conquête de l'Indochine a été une réaction de revanche contre l'humiliation de 1870. N'ayant pas su résister aux Allemands, nous sommes allés en compensation priver de sa patrie, en profitant de troubles passagers, un peuple de civilisation millénaire, paisible et bien organisé. Mais le gouvernement de Jules Ferry a accompli cet acte en abusant de ses pouvoirs et en bravant ouvertement l'opinion publique française.

[ah, ces socialos… Mais sautons quelques paragraphes, et continuons à creuser les plaies :]

Il faut regarder le problème colonial comme un problème nouveau. Deux idées essentielles peuvent y jeter quelque lumière.

La première idée, c'est que l'hitlérisme consiste dans l'application par l'Allemagne au continent européen, et plus généralement aux pays de race blanche, des méthodes de la conquête et de la domination coloniales. Les Tchèques les premiers ont signalé cette analogie quand, protestant contre le protectorat de Bohème, ils ont dit : « Aucun peuple européen n'a jamais été soumis à un tel régime. »


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Si l'on examine en détail les procédés des conquêtes coloniales, l'analogie avec les procédés hitlériens est évidente. (…) L'excès d'horreur qui depuis quelque temps semble distinguer la domination hitlérienne de toutes les autres s'explique peut-être par la crainte de la défaite. Il ne doit pas faire oublier l'analogie essentielle des procédés, d'ailleurs venus les uns et les autres du modèle romain.

Cette analogie fournit une réponse toute faite à tous les arguments en faveur du système colonial. Car tous ces arguments, les bons, les moins bons, les mauvais, sont employés par l'Allemagne, avec le même degré de légitimité, dans sa propagande concernant l'unification de l'Europe.

Le mal que l'Allemagne aurait fait à l'Europe si l'Angleterre n'avait pas empêché la victoire allemande, c'est le mal que fait la colonisation, c'est le déracinement. Elle aurait privé les pays conquis de leur passé. La perte du passé, c'est la chute dans la servitude coloniale.

[une pincée de racaille américanisée et se croyant musulmane, une alliance entre un libéral qui ne pense qu'à l'avenir et un gauchiste, socialiste ou trotskiste plein de repentance, et voilà la « perte du passé » en France… au profit de l'enculisme, pas de l'Islam, faut-il le préciser. ]

Ce mal que l'Allemagne a essayé de nous faire, nous l'avons fait à d'autres. Par notre faute, de petits Polynésiens récitent à l'école : « Nos ancêtres les Gaulois avaient les cheveux blonds, les yeux bleus… » (…)

Dans notre lutte contre l'Allemagne, nous pouvons avoir deux attitudes. Quelle que soit la nécessité de l'union, il faut absolument choisir, rendre le choix public et l'exprimer dans les actes. Nous pouvons regretter que l'Allemagne ait accompli ce que nous aurions désiré voir accomplir par la France.


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C'est ainsi que quelques jeunes Français disent qu'ils sont derrière le général de Gaulle pour les mêmes motifs qui les rangeraient derrière Hitler s'ils étaient Allemands. Ou bien nous pouvons avoir horreur non de la personne ou de la nationalité, mais de l'esprit, des méthodes, des ambitions de l'ennemi. Nous ne pouvons guère faire que le second choix. Autrement il est inutile de parler de la Révolution française ou du christianisme. Si nous faisons ce choix, il faut le montrer par toutes nos attitudes. Lutter contre les Allemands, ce n'est pas une preuve suffisante que nous aimons la liberté. Car les Allemands ne nous ont pas seulement enlevé notre liberté. Ils nous ont enlevé aussi notre puissance, notre prestige, notre tabac, notre vin et notre pain. Des mobiles mélangés soutiennent notre lutte. La preuve décisive serait de favoriser tout arrangement assurant une liberté au moins partielle à ceux à qui nous l'avons enlevée. Nous pourrions ainsi persuader non seulement aux autres, mais à nous-mêmes, que nous sommes vraiment inspirés par un idéal.

L'analogie entre l'hitlérisme et l'expansion coloniale, en nous dictant du point de vue moral l'attitude à prendre, fournit aussi la solution pratique la moins mauvaise. L'expérience des dernières années montre qu'une Europe formée de nations grandes et petites, toutes souveraines, est impossible. La nationalité est un phénomène indécis sur une grande partie du territoire européen. Même dans un pays comme la France, l'unité nationale a subi un choc assez rude : Bretons, Lorrains, Parisiens, Provençaux ont une conscience bien plus aiguë qu'avant la guerre d'être différents les uns des autres. Malgré plusieurs inconvénients, cela est loin d'être un mal. En Allemagne, les vainqueurs s'efforceront d'affaiblir le plus possible le sentiment d'unité nationale. Très probablement une partie de la vie sociale en Europe sera morcelée à une échelle beaucoup plus petite que l'échelle nationale ; une autre partie sera unifiée à une échelle beaucoup plus grande : la nation ne sera qu'un des cadres de la vie collective, au lieu d'être pratiquement tout, comme au cours des vingt dernières années. (…)

[les idées exprimées ici ne sont pas les plus importantes pour notre objet du jour, elles sont par contre capitales pour une étude, toujours à venir, de l'idée de nationalité chez S. W., ceci sans insister sur leurs résonances par rapport à notre actualité, ni sur les liens entre l'Europe voulue par certains fascistes, comme Drieu, et l'actuelle UE. Continuons le fil de la démonstration :]

La seconde idée qui peut éclairer le problème colonial, c'est que l'Europe est située comment une sorte de moyenne proportionnelle entre l'Amérique et l'Orient. Nous savons très bien qu'après la guerre l'américanisation de l'Europe est un danger très grave, et nous savons très bien ce que nous perdrions si elle se produisait.

[ah, ces socialos… Les accords Blum-Byrnes sur l'arrivée du cinéma américain en France seront signés peu de temps après la guerre...]


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Or ce que nous perdrions, c'est la part de nous-mêmes qui est toute proche de l'Orient.

Nous regardons les Orientaux, bien à tort, comme des primitifs et des sauvages, et nous le leur disons. Les Orientaux nous regardent, non sans quelques motifs, comme des barbares, mais ne le disent pas. De même, nous avons tendance à regarder l'Amérique comme n'ayant pas une vraie civilisation, et les Américains à croire que nous sommes des primitifs. (…)

Nous autres Européens en lutte contre l'Allemagne, nous parlons beaucoup aujourd'hui de notre passé. C'est que nous avons l'angoisse de le perdre. L'Allemagne a voulu nous l'arracher ; l'influence américaine le menace. Nous n'y tenons plus que par quelques fils. Nous ne voulons pas que ces fils soient coupés. Nous voulons nous y réenraciner. Or ce dont nous avons trop peu conscience, c'est que notre passé nous vient en grande partie d'Orient.

C'est devenu un lieu commun de dire que notre civilisation, étant d'origine gréco-latine, s'oppose à l'Orient. Comme beaucoup d'autres lieux communs, c'est là une erreur. Le terme gréco-latin ne veut rien dire de précis. L'origine de notre civilisation est grecque. Nous n'avons reçu des Latins que la notion d'État, et l'usage que nous en faisons donne à penser que c'est un mauvais héritage. On dit qu'ils ont inventé l'esprit juridique ; mais la seule chose certaine là-dessus, c'est que leur système juridique est le seul qui se soit conservé. Depuis qu'on connaît un code babylonien vieux de quatre mille ans, on ne peut plus croire qu'ils aient eu un monopole. Dans tout autre domaine, leur apport créateur a été nul.

[difficile d'être moins équivoque, S. W. a décidément les Romains dans le nez. J'allais écrire que c'est peut-être son seul différent d'importance avec Evola, mais cette différence est justement tellement importante qu'elle doit bien en recouvrir d'autres… Ici comme ailleurs je vous propose un texte tout en semant des graines pour un autre.]

Quant aux Grecs, source authentique de notre culture, ils avaient reçu ce qu'ils nous ont transmis. Jusqu'à ce que l'orgueil des succès militaires les ait rendus impérialistes, ils l'ont avoué ouvertement. Hérodote est on ne peut plus clair à ce sujet. Il y avait, avant les temps historiques, une civilisation méditerranéenne dont l'inspiration venait avant tout d'Égypte, en second lieu des Phéniciens. Les Hellènes sont arrivés sur les bords de la Méditerranée comme une population de conquérants nomades presque sans culture propre. Ils ont imposé leur langue, mais reçu leur culture du pays conquis. La culture grecque a été le fait soit de cette assimilation des Hellènes, soit de la persistance des populations antérieures, non helléniques. La guerre de Troie a été une guerre où l'un des deux camps représentait la civilisation, et ce camp, c'était Troie. On sent par l'accent de l'Iliade que le poète le savait. La Grèce dans son ensemble a toujours eu envers l'Égypte une attitude de respect filial.

L'origine orientale du christianisme est évidente. Qu'on ait à l'égard du christianisme une attitude croyante ou agnostique, dans deux cas il est certain que comme fait historique il a été préparé par les siècles antérieurs. En dehors de la Judée, qui est un pays d'Orient, les courant de pensée qui y ont contribué venaient d'Égypte, de Perse, peut-être de l'Inde, et surtout de Grèce, mais de la partie de la pensée grecque directement inspirée par l'Égypte et de la Phénicie.

Quant au Moyen Âge, les moments brillants du Moyen Âge ont été ceux où la culture orientale est venue de nouveau féconder l'Europe, par l'intermédiaire des Arabes et aussi par d'autres voies mystérieuses, puisqu'il y a eu des infiltrations de traditions persanes. La Renaissance aussi a été en partie causée par le stimulant des contacts avec Byzance.

A d'autres moments de l'histoire, certaines influences orientales ont pu être des facteurs de décomposition. C'était le cas à Rome ; c'est le cas de nos jours. Mais, dans les deux cas, il s'agit d'un pseudo-orientalisme fabriqué par et pour des snobs, et non pas de contact avec les civilisations d'Orient authentiques.

[des vues aussi larges sont nécessairement sujettes à discussion. Je les reproduis pour rester fidèle à la démonstration de S.W. et pour que vous ayez la possibilité de vous faire votre propre opinion, non sans avouer mes limites : je ne connais par exemple strictement rien aux Phéniciens. ]

En résumé, il semble que l'Europe ait périodiquement besoin de contacts réels avec l'Orient pour rester spirituellement vivante. Il est exact qu'il y a en Europe quelque chose qui s'oppose à l'esprit d'Orient, quelque chose de spécifiquement occidental. Mais ce quelque chose se trouve à l'état pur et à la deuxième puissance en Amérique et menace de nous dévorer.


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La civilisation européenne est une combinaison de l'esprit d'Orient avec son contraire, combinaison dans laquelle l'esprit d'Orient doit entrer dans une proportion assez considérable. Cette proportion est loin d'être réalisée aujourd'hui. Nous avons besoin d'une injection d'esprit oriental.

[ce genre de paragraphe ne peut bien sûr que faire bander l'amateur des équilibres instables (XVIIe et XIXe siècles français, par exemple) qu'est votre serviteur : les grandes époques ne sont pas nécessairement d'une grande cohérence, leurs contradictions interne et leur fragilité peuvent faire leur force et leur fécondité. Notons d'ailleurs que ce texte de S.W. n'est pas sans accents « lévi-straussiens ».]

L'Europe n'a peut-être pas d'autre moyen d'éviter d'être décomposée par l'influence américaine qu'un contact nouveau, véritable, profond avec l'Orient. Actuellement, si on met ensemble un Américain, un Anglais et un Hindou, l'Américain et l'Anglais fraterniseront extérieurement, tout en se regardant chacun comme très supérieur à l'autre, et laisseront l'Hindou seul. L'apparition progressive d'une atmosphère où les réflexes soient différents est peut-être spirituellement une question de vie ou de mort pour l'Europe.

Or la colonisation, loin d'être l'occasion de contacts avec des civilisations orientales, comme ce fut le cas pour les croisades, empêche de tels contacts. Le milieu très restreint et très intéressant des arabisants français est peut-être la seule exception. Pour des Anglais vivant en Inde, pour les Français vivant en Indochine, le milieu humain est constitué par les blancs. Les indigènes font partie du décor.

Encore les Anglais ont-ils une position cohérente. Ils font des affaires et c'est tout. Les Français, qu'ils le veuillent ou non, transportent partout les principes de 1789. Dès lors, il ne peut arriver que deux choses. Ou les indigènes se sentent choqués dans leur attachement à leur propre tradition par cet apport étranger. Ou ils adoptent sincèrement ces principes et sont révoltés de n'en pas avoir le bénéfice. Si étrange que cela puisse paraître, ces deux réactions hostiles existent souvent chez les mêmes individus.

[cela n'a rien d'« étrange », l'hostilité sachant faire feu de tout bois, un peu comme chez ces antisémites qui reprochent aux Juifs de se soutenir entre eux et les critiquent lorsque deux d'entre eux se bouffent le nez, sur le thème « en plus ils sont même pas foutus d'être solidaires »… Voilà en tout cas une bonne partie de l'histoire de la décolonisation expliquée en quelques lignes. ]

Il en serait tout autrement si les contacts des Européens avec l'Asie, l'Afrique, l'Océanie, se faisaient sur la base des échanges de culture. Nous avons senti ces dernières années jusqu'au fond de l'âme que la civilisation occidentale moderne, y compris notre conception de la démocratie, est insuffisante. L'Europe souffre de plusieurs maladies tellement graves qu'on ose à peine y penser. L'une est la poussée toujours croissante des campagnes vers les villes et des métiers manuels vers les occupations non manuelles, qui menace la base physique de l'existence sociale. Une autre est le chômage. (…) Une autre est l'agitation perpétuelle et le besoin constant de distractions. Une autre est la maladie périodique de la guerre totale. A tout cela s'ajoute aujourd'hui l'accoutumance croissante à une cruauté à la fois massive et raffinée, au maniement le plus brutal de la matière humaine.


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Avec tout cela, nous ne pouvons plus dire ni penser que nous ayons reçu d'en haut la mission d'apprendre à vivre à l'univers.

Malgré tout cela, nous avons sans doute certaines leçons à donner. Mais nous en avons beaucoup à recevoir de formes de vie qui, si imparfaites soient-elles, portent en tout cas dans leur passé millénaire la preuve de leur stabilité. On les accuse d'être immobiles. En réalité elles sont toutes depuis longtemps décadentes. Mais elles tombent lentement.

Le malheur a suscité en nous, Français, une aspiration très vive vers notre propre passé. Ceux qui parlent de la tradition républicaine de la France ne pensent pas à la IIIe République, mais à 1789 et aux mouvements sociaux du début du siècle dernier. Ceux qui parlent de sa tradition chrétienne ne pensent pas à la monarchie, mais au Moyen Âge. Beaucoup parlent des deux, et le peuvent sans aucune contradiction. Ce passé est nôtre ; mais il a l'inconvénient d'être passé. Il est absent. Les civilisations millénaires d'Orient, malgré de très grandes différences, sont beaucoup plus proches de notre Moyen Âge que nous ne le sommes nous-mêmes. En nous réchauffant au double rayonnement de notre passé et des choses présentes qui en constituent une image transposée, nous pouvons trouver la force de nous préparer un avenir. Il y va du destin de l'espèce humaine. Car de même que l'hitlérisation de l'Europe préparerait sans doute l'hitlérisation du globe terrestre - accomplie soit par les Allemands, soit par leurs imitateurs japonais - de même une américanisation de l'Europe préparerait sans doute une américanisation du globe terrestre. Le second mal est moindre que le premier, mais il vient immédiatement après.


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[l'idée est très clairement exprimée : l'américanisation du globe, c'est la fin de l'espèce humaine.]

Dans les deux cas, l'humanité entière perdrait son passé. Or le passé est une chose qui, une fois tout à fait perdue, ne se retrouve jamais plus.

[on ne peut espérer la grâce d'une petite madeleine pour le passé d'une communauté…]

L'homme par ses efforts fait en partie son propre avenir, mais il ne peut pas se fabriquer un passé. Il ne peut que le conserver. Les Encyclopédistes croyaient que l'humanité n'a aucun intérêt à conserver son passé. Instruits par une expérience cruelle, nous sommes en train de revenir de cette croyance. Mais nous ne nous posons pas la question en termes assez clairs pour la trancher nettement.

Le fond de la question est simple. Si les facultés purement humaines de l'homme suffisent, il n'y a aucun inconvénient à faire table rase de tout le passé et à compter sur les ressources de la volonté et de l'intelligence pour vaincre tout espèce d'obstacle. C'est ce que l'on a cru, et c'est ce qu'au fond personne ne croit plus, excepté les Américains, parce qu'ils n'ont pas encore été étourdis par le choc du malheur.

[et la guerre de Sécession, et la Grande Dépression ? Mais il est vrai que les Américains ont une réelle faculté; sinon à refouler ces malheurs, du moins à les considérer comme des anomalies par rapport à leur « destinée manifeste ». Cela serait de ce point de vue très intéressant si leur dernier grand traumatisme collectif, avant la crise actuelle, le 11 septembre, était une fumisterie : ce peuple qui n'a pas de nom (Godard) n'aurait en quelque sorte pas droit au vrai malheur… et on s'étonne qu'il manque de dignité !]

Si l'homme a besoin d'un secours extérieur, et si l'on admet que ce secours est d'ordre spirituel, le passé est indispensable, parce qu'il est le dépôt de tous les trésors spirituels. Sans doute l'opération de la grâce, à la limite, met l'homme en contact direct avec un autre monde. Mais le rayonnement des trésors spirituels du passé peut seul mettre une âme dans l'état qui est la condition nécessaire pour que la grâce soit reçue. C'est pourquoi il n'y a pas de religion sans tradition religieuse, et cela est vrai même lorsqu'une religion nouvelle vient d'apparaître. La perte du passé équivaut à la perte du surnaturel. Quoique ni l'une ni l'autre perte ne soient encore consommées en Europe, l'une et l'autre sont assez avancées pour que nous puissions constater expérimentalement cette correspondance.

Les Américains n'ont d'autre passé que le nôtre ; il y tiennent, à travers nous, par des fils extrêmement ténus. Même malgré eux, leur influence va nous envahir, et, si elle ne rencontre pas d'obstacle suffisant, leur ôtera leur peu de passé, si l'on peut s'exprimer ainsi, en même temps, qu'elle nous privera du nôtre.

[Seigneur, pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font…]

De l'autre côté l'Orient s'est accroché obstinément à son passé jusqu'à ce que notre influence, moitié par le prestige de l'argent, moitié par celui des armes, soit venue le déraciner à moitié. Mais il ne l'est encore qu'à moitié. Pourtant l'exemple des Japonais montre que quand des Orientaux se décident à adopter nos tares, en les ajoutant aux leurs propres, ils les portent à la deuxième puissance.

[Nouveau résumé de l'histoire de la décolonisation, avec ou sans guillemets… Le regretté - en tout cas par moi - P. Yonnet a écrit des choses de ce genre, mais je ne parviens pas à retrouver la citation.]

Nous, Européens, nous sommes au milieu. Nous sommes le pivot. Le destin du genre humain tout entier dépend sans doute de nous, pour un espace de temps probablement très bref. Si nous laissons échapper l'occasion, nous sombrerons probablement bientôt non seulement dans l'impuissance, mais dans le néant. Si, tout en gardant le regard tourné vers l'avenir, nous essayons de rentrer en communication avec notre propre passé millénaire ; si dans cet effort nous recherchons un stimulant dans une amitié réelle, fondé sur le respect, avec tout ce qui en Orient est encore enraciné, nous pourrions peut-être préserver d'un anéantissement presque total le passé, et en même temps la vocation spirituelle du genre humain.

L'aventure du Père de Foucauld, ramené à la piété, et par suite au Christ, par une espèce d'émulation devant le spectacle de la piété arabe, serait ainsi comme un symbole de notre prochaine renaissance.

[Quoi qu'il en soit de ce dernier exemple, revenons un instant, après avoir remarqué les échos guénoniens de ces lignes, sur la fenêtre de tir dégagée par S. W. L'avons-nous laissée échapper ? Le moins que l'on puisse dire est que l'état actuel de l'Europe le donne fortement à suggérer.

Des efforts pourtant ont été faits, que le programme du CNR, l'État-providence, la décolonisation finalement, ont pu à certains égards caractériser. Il y a eu, incontestablement, des progrès dans la solidarité, nationale et internationaliste (et j'emploie ce dernier mot sans connotation péjorative. Je veux bien qu'il y ait beaucoup de connerie dans le tiers-mondisme, j'avoue néanmoins avoir plus de sympathie pour les manifs pro-Vietnam qu'il y avait dans les années 60 que pour l'indifférence face à la guerre en Libye de ces derniers mois. Passons.). Mais graduellement cette solidarité s'est réduite à la « solidarité » (l'équivoque du mot « démocratisation ») du canapé-télé-chaîne hi-fi. Il n'y pas eu assez d'« Orient », quoique l'on entende par ce concept. Chassez le naturel matérialiste, il revient au galop… On est loin de Charles de Foucauld.

A ce sujet, il faudrait voir si le plus grand symbole de cette période (de l'après-guerre à la chute du communisme et l'Amérique triomphante du père Bush) n'est pas Raymond Aron.


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Proche du gaullisme pendant la guerre, fin connaisseur de la pensée française, hermétique aux tentations gauchistes et communistes, il consacra une grande partie de son oeuvre à l'analyse des contradictions des sociétés libérales et démocratiques, aux ambiguïtés de leur matérialisme. Ceci tout en étant membre (apparemment pas membre fondateur, comme je l'ai écrit ici) de la très funeste et enculiste Société du Mont-Pèlerin (dont tout de même il démissionnera), sioniste sans complexe, auteur d'un livre sur
De Gaulle, Israël et les Juifs, en qui certains voient l'appel à la curée de Mai 68, qu'en tout cas il ne serait pas inutile de relire… Pardonnez-moi les relents de cette métaphore, mais Aron serait (sur le plan des idées, Marcel Dassault né Bloch étant son pendant dans la pratique) comme le ver sioniste-enculiste dans le fruit de la république gaullienne - qui avait ses tendances enculistes propres, évidemment.


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Commentaire dans le commentaire : il y aurait toute une histoire de la Ve République à faire de ce point de vue. Je l'évoquais souvent dans le temps, le nucléaire français vient en grande partie d'Israël. C'est l'histoire du fameux bureau de Shimon Peres à Matignon, à la fin de la IVe et au début du Ve République. Dit autrement : lorsqu'il arrive au pouvoir, et on sait qu'il n'était pas désiré par tous, de Gaulle est sous surveillance américano-sioniste - alors même qu'États-Unis et Israël ne sont pas encore aussi liés qu'ils ne le deviendront au fil du temps et surtout à partir de la guerre des Six jours. Simplement, l'héritage de la Seconde Guerre mondiale fait qu'ils ont un énorme pouvoir sur la France. Un Académicien français dont je tairai le nom disait à un ami : "Les Juifs ont gagné la guerre, et nous le font payer tous les jours." - c'est sioniste qu'il faut dire, bien sûr. Je ne voudrais pas tomber dans l'excès inverse de ceux dans lesquels il arrive à mon sens à Alain Soral de tomber, et opposer systématiquement sionisme et Juifs, mais le fait est là : le sioniste n'hésite pas à sacrifier le Juif. Certains éléments de l'histoire de la Shoah (cf. H. Arendt), les attentats perpétrés par le Mossad contre les Juifs irakiens dans les années 50 pour qu'ils rejoignent Israël, en sont d'éloquents exemples.

Bref, de Gaulle est sous double surveillance. Si l'on en croit F.-X. Verschave dans son
Noir Chirac, l'un des deux plus proches collaborateurs du transfuge de la banque Rothschild qu'était Pompidou, Pierre Juillet (l'autre étant M.-F. Garaud, ils allaient ensuite « faire » ensemble Jacques Chirac), travaillait pour la CIA. Ce qui fait bien sûr de Pompidou le chien de garde américano-sioniste par excellence du gaullisme. Et, donc, de gens comme Dassault ou Aron, d'autres importants pions dans cet échiquier - des kapos, finalement…


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Après, il ne faut pas tomber dans un schéma manichéen, ou de Gaulle serait l'ange gaulois innocent, et les éléments étrangers de sombres manipulateurs sataniques. La réalité de la surveillance du gaullisme par des forces étrangères, élément par ailleurs classique du jeu politique, ne fait pas de doute : leur importance factuelle sur chaque choix du Général est une autre question, de même que la nature idéologique du gaullisme. Faute d'avoir le livre de Verschave sous la main au moment où j'écris, je ne peux guère être plus précis aujourd'hui, me contentant de noter que le rôle du couple Juillet/Garaud fut tout de même paradoxal : il s'agirait, si Verschave a raison, d'une sorte de mise sous tutelle du souverainisme français. Faute d'avoir pu contrôler de Gaulle ou le « gaulliste historique » Chaban-Delmas, on contrôle celui qui se présente comme leur héritier, J. Chirac. A creuser...

Ces pistes lancées, finissons avec Aron : son cas est d'autant plus intéressant qu'à l'encontre de gens qui traversent leur siècle sans y rien comprendre, sans
savoir ce qu'ils font, et le symbolisent d'une certaine manière directement (Sartre ? peut-être), lui avait compris beaucoup de choses. Le paradoxe étant d'ailleurs qu'il était sans doute sincèrement plus attaché à l'histoire de France que ne l'était Sartre…


- Revenons maintenant à la « fenêtre de tir ». A lire ce qu'écrit S.W., et si l'on admet que l'Europe occidentale a finalement laissé passer le train, il est difficile de ne pas penser que c'est la Russie qui a maintenant entre ses mains une opportunité historique de sauver « l'espèce humaine » - eh oui, rien de moins. Cette hypothèse a été exprimée par d'autres depuis longtemps, je ne la reprends même pas vraiment à mon compte, faute de bien comprendre ce qui se passe dans ce pays : je constate simplement que si l'on adopte la démonstration de S.W. - et je trouve que beaucoup d'éléments nous y poussent - alors il est difficile de ne pas devoir prendre en considération cette idée.

Et de ce point de vue, il n'est pas sans ironie amère de constater les efforts actuels des Occidentaux, de ceux qui ont ou auraient laissé passer leur occasion de jouer un rôle dans l'histoire, pour saboter ce qui pourrait être la chance de la Russie, non seulement de jouer un rôle, mais à terme de sauver les dits Occidentaux de leur propre néant… Seigneur, pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font…


J'ai retranscris l'essentiel des thèses de S.W. Je poursuis sur quelques paragraphes intéressants. Je supprime la toute fin, qui relève plus de considérations stratégiques livrées à ses supérieurs londoniens.
]

Pour cela, il faut que les populations dites de couleur, même si elles sont primitives, cessent d'être des populations sujettes. Mais du point de vue esquissé ici, faire avec elles des nations à l'européenne, démocratiques ou non, ne vaudrait pas mieux ; ce serait d'ailleurs une folie, aussi bien dans les cas où c'est possible que dans ceux où c'est impossible. Il n'y a que trop de nations dans le monde.

Il n'y a qu'une seule solution, c'est de trouver pour le mot de protection une signification qui ne soit pas un mensonge. Jusqu'ici ce mot n'a été employé que pour mentir. S'il est trop discrédité, on peut lui chercher un synonyme. L'essentiel est de trouver une combinaison par laquelle des populations non constituées en nations, et se trouvant à certains égards dans la dépendance de certains États organisés, soient suffisamment indépendantes à d'autres égards pour pouvoir se sentir libres. Car la liberté, comme le bonheur, se définit avant tout par le sentiment qu'on la possède. Ce sentiment ne peut être ni suggéré par la propagande ni imposé par l'autorité. On peut seulement, et très facilement, forcer les gens à l'exprimer sans l'éprouver. C'est ce qui rend la discrimination très difficile. Le critérium est une certaine intensité de la vie morale qui est toujours liée à la liberté.

[ce qui prouve une fois de plus, mais tous les habitués de ce comptoir le savent, qu'il y avait plus de liberté pendant le XVIIe siècle français que de nos jours.]

Il y a deux facteurs favorables pour la solution de ce problème. Le premier, c'est qu'il se posera aussi pour les populations faibles d'Europe. Cela peut faire espérer davantage qu'il sera étudié. Ce qu'on peut poser en principe dès maintenant, c'est que, par exemple, la patrie annamite et la patrie tchèque ou norvégienne méritent le même degré de respect.

[ou le même degré de non-respect, les patries grecque, italienne, espagnole en fournissent actuellement des exemples clairs. S. W., qui oublie qu'elle a lu Marx, sous-estime ici les facultés de mépris et d'indifférence des riches, et surtout de ceux qui s'efforcent de rester riches quand le monde s'appauvrit.]


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L'autre facteur favorable, c'est que l'Amérique, n'ayant pas de colonies, et par suite pas de préjugés coloniaux, et appliquant naïvement ses critères démocratiques à tout ce qui ne la regarde pas elle-même, considère le système colonial sans sympathie. Elle est sans doute sur le point de secouer sérieusement l'Europe engourdie dans sa routine. Or en prenant le parti des populations soumises par nous, elle nous fournit, sans le comprendre, le meilleur secours pour résister dans l'avenir prochain à sa propre influence. Elle ne le comprend pas ; mais ce qui serait désastreux, ce serait que nous ne le comprenions pas non plus."

- No comment ! (« À propos de la question coloniale dans ses rapports avec le destin du peuple français », 1943, pp. 428-439 de l'édition « Quarto ».)


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jeudi 8 décembre 2011

Ciorana.

Un peu de Cioran, pour nous changer de la fesse (nous y reviendrons !).

"Pour le bien général, il vaut mille fois mieux s'occuper de soi-même que des choses qui regardent les autres." (Ce qui nous ramène à la fesse... et que les citations qui suivent vont presque toutes contredire !)


Mme de Staël écrit au sujet de Mirabeau : "Cet homme, qui brava souvent l'opinion publique, mais soutint toujours l'opinion générale." Cioran ajoute : "Cela s'applique à Sartre tout spécialement."

"Il y a quelque chose de pire que l'antisémitisme : c'est l'anti-antisémitisme." Ceci est écrit en 1965… C'est d'ailleurs peut-être une phrase à prendre très au sérieux.

(Oui : s'il y a des Juifs (et il y en a !), il est inévitable qu'il y ait de l'antisémitisme. Vouloir le supprimer, d'une part est impossible (exactement au même titre que des gens n'aiment pas les Anglais, les Français, les Arabes..., exactement au même titre que d'autres aiment les Anglais, les Français, les Arabes, et, donc, les Juifs (Heil Fassbinder !), d'autre part revient à donner trop de pouvoir aux Juifs en question. Après, bon, quand c'est l'antisémite qui a trop de pouvoir...)

"Nietzsche me fatigue. Ma lassitude va parfois jusqu'au dégoût. On ne peut accepter un penseur dont l'idéal se se place aux antipodes de ce qu'il était. Il y a quelque chose d'écoeurant chez le faible qui prône la vigueur, chez le faible sans pitié. Tout cela est bon pour les adolescents."

"Je viens de lire sur la « maladie de l'angoisse » un article de René Guénon, empreint du plus intransigeant dogmatisme. Est-il possible d'écrire avec tant d'assurance et avec un orgueil d'autant plus condamnable qu'on fait profession d'impersonnalité, qu'on dénonce avec vigueur et à chaque fois le moi ?

Il y eut en France, dans la première moitié du siècle, trois esprits intraitables, aussi différents que possible, mais qui, au nom de l'Intelligence, se sont révélés d'un fanatisme outrancier : Maurras, Benda, Guénon. Trois maniaques de l'Intelligence."

"Je suis sûr que la « civilisation » doit disparaître, mais ne vois pas par quoi on pourrait la remplacer."

"Les Français ont tous les défauts, sauf un : ils ne sont pas obséquieux. Ils l'ont assez démontré pendant l'Occupation ; je n'en ai vu aucun qui, dans la rue ou ailleurs, se soit aplati devant l'occupant ou qui ait pris un air servile (la Collaboration est tout autre chose ; les collaborateurs se sont vendus : cela est différent). C'est là où les Français ont une nette supériorité sur les Allemands, lesquels, dès qu'ils sont battus, deviennent rampants. Mais même en dehors de la défaite, ils sont toujours à plat ventre devant un supérieur hiérarchique : leur obéissance est à base de lâcheté civile et non de consentement à l'ordre."

- passons sur ce que Cioran dit des Allemands : son témoignage sur l'Occupation est intéressant (quand bien même on contesterait son diagnostic sur les collaborateurs), en ce que c'est un témoignage spontané, noté par l'auteur pour lui-même, en ce que, de plus, cet auteur ne se prive pas de critiquer les Français quand l'occasion s'offre à lui. Cela ne suffit pas à en faire une vérité établie, mais invite à ne pas uniquement retenir de cette période ce que le regretté (par moi, en tout cas) Paul Yonnet appelait la « mythologie noire » de l'Occupation.

"Comme je disais à un collabo que les Juifs avaient été les agents les plus efficaces de la culture allemande, il m'a répondu : « Les Allemands ont détruit leur plus grand capital. »"

(J'écrivais quelque chose de proche il y a six ans... J'étais déjà plus intéressé (obsédé ?) par les Juifs que je ne voulais l'admettre !)

"Les Juifs ne sont pas un peuple, mais une destinée."

(Ceci expliquant en partie cela...)



"J'ai hérité d'un corps dont je ne sais plus que faire. Ah ! ces parents qui ne surent s'abstenir."



"Beau temps ; une multitude considérable. Fourmilière démente, insensée. Vivement le Jugement dernier !"

- C'est pour bientôt, Emil, c'est pour bientôt !



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Profitons des derniers moments...

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dimanche 6 novembre 2011

Des bites de MEN, DSK et AMG par temps de crise(s). (Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, III bis.)

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Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, I.

Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, II.

Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, III.




"Sa musique est au présent pour toujours…"

"Et Laura, novice à Lisieux, fit cette nuit-là quelque chose que je n'avais jamais vu aucune femme faire : elle se caressa le clitoris en s'humectant le doigt avec des larmes prises directement dans ses yeux. En quelques secondes elle râla, presque douloureusement devant moi qui la regardait comme une sainte, sans la toucher.

Son cri fut solennel. Tout le carmel en trembla, même s'il devait depuis un siècle en avoir entendu d'autres ! Les cloîtres sont des châteaux de branlette. Un spectre hante chaque corps de soeur. Une des milliards de preuves que Dieu existe est que des femmes peuvent tourner toute leur vie autour de son absence jusqu'à ce que sa présence leur soit jouissive. Dans une désintégration sublime de l'avenir et du passé, elles vivent au présent éternel." (Alain Zannini, Éditions du Rocher, 2002, p. 396)

"Les Putes sont des métaphysiciennes en action, car elles ne travaillent que sur le présent éternel, comme au théâtre." (Ibid., p. 503)



La question n'est pas : comment vivre sans détruire ? La question est : comment vivre sans faire autre chose que détruire ? Le roman Alain Zannini est une tentative de réponse en acte à cette question. D'abord un constat de tout ce que Nabe a pu détruire autour de lui et en lui durant les années 90, puis une promesse d'un « Nabe nouveau », un peu comme le Beaujolais, sauf qu'il s'agit aussi d'Alain Zannini, le « vrai nom » de Nabe (le vrai nom est-il le nom de naissance ou le nom que l'auteur s'est donné, par lequel il a été connu, par lequel il est devenu un personnage littéraire de sa propre oeuvre ?). Promesse sur laquelle s'achève le roman, promesse pas nécessairement convaincante - mais il est vrai qu'en le lisant en 2011 on se dit plus qu'il a fallu encore quelques années à l'auteur, et la rédaction d'un autre épais roman, presque une décennie plus tard, L'homme qui arrêta d'écrire, pour parvenir, au moins dans son oeuvre publiée, à une forme d'apaisement qui rappelle, donc, ce que le narrateur d'Alain Zannini nous annonçait dans les derniers chapitres.

« Tragédie » est peut-être, j'y reviendrai en conclusion, un mot trop fort, « problème » est à coup sûr trop faible : disons que la contradiction dans laquelle se débat Nabe (l'appeler ainsi, sans son prénom, c'est considérer l'individu-auteur-narrateur-personnage littéraire tout ensemble ; si j'utilise nom et prénom, il s'agira plus de l'auteur), c'est qu'il construit (en tout cas, donne vie) et détruit avec les mêmes outils, à savoir sa bite et son stylo. Deux des thématiques principales qui traversent Alain Zannini sont les aventures extra-conjugales de Nabe, les moments de jouissance comme les scènes affreuses ou pénibles, et les conséquences de la publication du Journal dans les années 90 - ou comment les personnages de la vie réelle supportent - c'est-à-dire, pour la grande majorité d'entre eux, ne supportent pas - d'être devenus des personnages littéraires. Sachant bien - et ne se demandant pas du tout ici qui est le plus à plaindre de l'auteur ou de ses proches - qu'il en est de même pour l'auteur que pour celles et ceux qui gravitent autour de lui : Nabe fait jouir (les femmes, les lecteurs), il fait du mal (aux femmes, à certains de ses lecteurs), il jouit et se fait du mal (aussi bien en se coltinant aux femmes qu'avec ses amis, et en écrivant sur ceux-ci et celles-là). Les 800 pages du roman sont une suite de petites morts, aussi bien les orgasmes de Nabe et de ses maîtresses (certaines scènes, notamment avec Diane Tell, ne manquant pas de susciter des érections intempestives chez le lecteur, ce qui, dans le métro, fut parfois gênant… passons), que dans les relations de Nabe avec les autres, et dans les relations de Nabe avec lui-même.

"J'ai fait ça toute ma vie : m'empêcher de me suicider…" (p. 489) : à coups de petites morts, de jouissances et d'attentats, lutter contre la tentation de la « vraie mort » - par ailleurs bien présente dans le roman. L'orgasme est à la fois célébration de la vie, célébration narcissique de soi-même (oui, tout de même), et moment d'oubli du temps comme de soi. Cela est vrai de tous ceux qui ont des orgasmes, mais tout le monde n'est pas personnage littéraire comme Nabe, et encore moins personnage dont une partie de l'existence pour le lecteur vient justement de ces orgasmes (ce pourquoi d'ailleurs il n'est pas insignifiant que certaines scènes érotiques fassent effectivement bander le lecteur). Ajoutons tout de suite que, contrairement à ce que souhaiteraient les proches de Nabe, il est tout à fait impossible d'imaginer son Journal repeint en rose, c'est-à-dire avec seulement les scènes positives, la baise réussie d'un côté, les conversations souriantes avec Sollers de l'autre… Je n'ai fait que parcourir les tomes du Journal, mais je pense avoir au moins compris que c'était tout ou rien : si on veut la vérité, il faut la prendre en entier.

Alain Zannini raconte précisément le moment - qui prend des années - où « c'est trop » : "« Je », que j'attiferais bien en permanence de guillemets tant je ne peux plus le supporter tel qu'il est, tel que les autres croient qu'il est, ou plutôt tel qu'il a été complice de ce que tous voulaient qu'il soit…" (p. 14) Mais comment retrouver une unité de sa personne sans tomber dans le nombrilisme, comment la retrouver en continuant de baiser et d'écrire, quand la façon dont on a baisé, écrit, et écrit qu'on baisait a fini par donner ce « Je » insupportable pour celui-là même qui l'a construit, décrit, vendu ? La solitude est une étape, elle ne peut suffire : "Ô solitude ! Quelle maîtresse parfaite ! S'il n'y avait pas moi, de temps en temps, pour me rappeler que j'existe, je serais le plus heureux des hommes. Seul sans soi : voilà le paradis." (p. 50) De même, il est nécessaire de rappeler des distinctions importantes : "Si chaque individu admettait que tout lui parle, et que s'en apercevoir c'est vivre mieux pour soi-même et pour les autres, il n'y aurait plus personne pour traiter les attentifs de prétentieux. Tout rattacher non pas à soi mais à sa vie, c'est se donner une chance de trouver cette fameuse unité que tous les êtres recherchent. Tout est à portée de main… Un signe n'est pas là pour flatter l'ego, mais pour l'envoyer se bouger le cul sur la piste de danse de la vérité universelle !" (p. 19) ; nécessaire, mais pas suffisant.

Si solutions il y a, et solutions finalement il y aura, elles doivent être combinées. Écrire la baise différemment, déjà : la première fois que Nabe pénètre une femme dans le récit au présent de Alain Zannini (dont l'action, je le rappelle, se déroule à Patmos dans la deuxième moitié de l'année 2000) est l'occasion de généralités d'un ton différent du récit des prouesses de l'enculeur en série des années 90, telles qu'elles sont relatées au fil des 800 pages ("Je ne me vante pas, c'est la vérité qui se vante pour moi. (p. 50)" : oui et non) :

"C'était vide et abstrait... C'était le contraire du corps, et ce n'était pas l'âme. C'était avant tout ce qu'on peut imaginer. Une ouverture béante, béate, bêtasse. La plaie impansable. La fissure incomblable. L'incolmatable brèche. Le non-lieu du non-dit où l'on n'en finit pas de recommencer à se finir. Gouffre suicidesque." (p. 233)

Expérience primitive et petite mort répétée… L'autre pivot pour sortir du cercle vicieux dans lequel Nabe, lui-même vicieux, s'est retrouvé pris, c'est bien sûr la destruction du Journal, qui clôt le roman. Je me suis longtemps dit, et l'ai peut-être écrit, que cette destruction était fictive, qu'il fallait que Marc-Édouard Nabe la proclame pour retrouver des relations un peu plus « normales » avec les autres. Ce dernier point est évident, et d'ailleurs évoqué par l'auteur de (et dans) L'homme qui arrêta d'écrire, mais je me rends compte, après la lecture d'Alain Zannini, roman de la genèse de la destruction du Journal - création / destruction, toujours -, que le plus important n'est pas que M.-É. Nabe ait détruit son journal ou qu'il ne l'écrive plus, c'est qu'il ne le publie plus. Ce qui ne l'a certes pas empêché, ces dix dernières années, de régler ses comptes avec certains de ses amis ou ex-amis, ni de se mettre en scène, mais le cercle vicieux évoqué au début de ce paragraphe semble, pour l'heure, rompu.

(Parenthèse sous forme d'hypothèse (ou le contraire) : je n'ai pas lu Printemps de feu, qui n'a pas bonne réputation. Il se peut que ce qui pose problème dans ce livre est que la sortie du cercle n'y soit pas faite, que malgré l'intérêt pour la politique (qui n'est pas nouveau chez MEN, mais qui devient la base des livres du début des années 2000 : Alain Zannini est publié juste après Une lueur d'espoir et avant Printemps de feu et J'enfonce le clou) Marc-Édouard Nabe y succombe au péché de rester « Nabe ». Je laisse les connaisseurs de ce livre juger de l'éventuelle fécondité de cette hypothèse.)


Respirons le temps d'une pause, et ajoutons quelques remarques annexes. J'ai évoqué dans mon précédent texte sur MEN les rapports entre jouissances esthétiques, extases religieuses, sadisme et masochisme chez Nabe. Le moins que l'on puisse dire est que Alain Zannini confirme amplement ces intuitions : "Si je sens que je peux bénéficier d'une situation quelle qu'elle soit, j'en saborde le profit." (p. 432) ; "Quelquefois, avec mon zorroïsme, mon jugementisme-dernier et toute ma christiquerie sado-sado, je me demandais comment elle pouvait me supporter…" (p. 637), etc., je pourrais en enchaîner d'autres.

L'idée est que Nabe jouit à la fois contre la destruction, ne serait-ce que celle du temps qui passe, et par la destruction. D'où l'importance du thème du présent éternel, que j'ai illustré par les citations qui ouvrent ce texte, et qui lui aussi est susceptible d'applications dans les domaines érotique, esthétique et littéraire. Miles Davis, bien que mort, est éternellement vivant et présent, les carmélites se noient dans un présent perpétuel de masturbation sacrée, les relations client-Pute (la majuscule vaut pour les prostituées du club que Nabe fréquente dans les années 90 et qu'il vénère), de par l'instantanéité du rapport commercial, sont toujours au présent… Et l'écriture du Journal : fixer le soir ce qui s'est passé durant la journée, le fixer de nouveau quelques années plus tard par la publication (sur l'importance de laquelle Nabe insiste, par exemple p. 218), c'est comme ériger une statue - un « devoir de mémoire » ? - à ce qui a été, une fois, le présent. Par définition, bien sûr, il n'y a pas de présent perpétuel. Mais il peut y avoir, eh oui, des moments de présent perpétuel…


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…recherchés notamment par le héros-narrateur du dernier roman de MEN, L'enculé. Vous n'aurez pas besoin d'une longue démonstration pour constater que les thèmes dont j'ai essayé de dégager l'importance dans Alain Zannini sont toujours présents dix ans plus tard (c'est le présent perpétuel !) :

"Ces jeunes d'aujourd'hui, de France ou d'Amérique, pas un pour relever le niveau de l'autre. Des pépères et des mémères à 20 ans : ils ne pensent qu'à construire leur avenir. Construire leur prison, oui ! Ils ne savent pas vivre. Construire ! Ils n'ont pas compris que vivre c'est détruire au contraire, et détruire l'avenir en particulier. Tout miser sur le présent. Quand j'ai essayé d'enseigner ça à mes enfants et aux copains de mes enfants, ils m'ont traité de soixante-huitard. Pas du tout, j'ai horreur de mai 68. Les gauchistes, merci bien ! En revanche, « jouir sans entraves », ça c'est un programme. Et pas politique, vital !" (pp. 16-17)

Dans l'émission de radio où il présente son livre, MEN approuve la suggestion de David Abiker selon laquelle il se serait identifié à DSK. (Notons au passage, pour s'en féliciter, que le crétin de service Birenbaum a détesté le livre : rien que de très logique.) A l'entendre sans avoir lu L'enculé, on ne mesure pas à quel point DSK y est « nabisé ». Outre des détails comme le dégoût des capotes (p. 102 de L'enculé), nombre de citations de ce roman dont DSK est le narrateur sont du Nabe tout craché :

"J'adore faire ça avec une pute, car c'est le summum de la vérité entre un homme et une femme : tout, tout de suite !" (p. 209) -

"Les pépins, ils n'ont pas tardé à arriver… Il n'y a que les débuts qui méritent d'être vécus, car ils ressemblent à des morts." (idem.)

Sans compter le beau passage que je vous ai servi à part la dernière fois.

En fait, il y a (au moins) deux DSK dans ce roman. Le patron du FMI, salaud notoire, présenté sous un angle ma foi assez proche de ce qu'un Soral pourrait faire. Et le baiseur, plongé dans le présent - et qui d'ailleurs avoue (p. 206) ne pas avoir le sens des dates -, dont le moins que l'on puisse dire est qu'il fascine MEN : ce n'est pas que celui-ci en fasse un portrait à charge ou à décharge, qu'il l'innocente ou qu'il l'accable, c'est qu'il s'y reconnaît (rappelons d'ailleurs que Nabe est l'auteur d'une tentative de viol dans Alain Zannini) - et, du coup, le tire dans son sens, que ce soit, donc, par rapport à ce qu'est un désir, ou pour dire du mal des socialistes depuis toujours honnis. - En revanche, dans la mesure sans doute où le thème a déjà été exploité par les éditorialistes, MEN n'abuse pas des métaphores christiques au sujet de DSK (on en trouve des exemples plus ou moins explicites pp. 98, 149, 195), alors qu'elles surabondent dans Alain Zannini, où le moindre monticule est vite qualifié de Golgotha…



Comme il ne s'agit pas de faire un compte rendu de L'enculé en tant que tel, mais de continuer à tenter de voir quels sont les thèmes fondamentaux des textes de MEN et comment ils sont structurés les uns par rapport aux autres, je concluerai ces quelques notes sur un dernier rapprochement avec Alain Zannini : ce sont des romans, tout simplement, des romans drôles et tragiques.

"…Voyant qu'elle avait affaire à quelqu'un de sérieux, c'est-à-dire à un rigolo qui prenait tout au tragique…" (Alain Zannini, p. 153) ; "Ce sont les situations les plus tragiques qui sont les plus marrantes." (L'enculé, p. 32) : ce qui est tragique est souvent aussi dérisoire, et suscite donc le rire. Les tourments du solitaire Nabe à Paris dans les années 90 ou à Patmos en 2000, les affres du patron du FMI, tout aussi solitaire, durant toute sa vie de chasseur de culs et à partir du 14 mai 2011, sont de réels tourments mais sont aussi matière à rire, ceci parce que cela et vice-versa. Il y a un côté « anarchiste-sacrificateur » chez les deux narrateurs, une façon presque religieuse de désacraliser le sacré. C'est d'ailleurs, à certains égards et sans tout mélanger, une tendance du monde moderne (ou post-moderne, si l'on veut). - On notera ceci dit que MEN n'a pas vraiment creusé le côté apocalyptique, non de DSK, mais de la symbolique de la chute du patron du FMI en temps de crise mondiale, alors que le thème de l'apocalypse était omniprésent dans Alain Zannini. Une colère biblique, dixit DSK, est bien présente (p. 234), colère biblique due à l'amoralité américaine, c'est-à-dire moderne, mais elle ne me semble pas tourner à l'Apocalypse. - Il se peut d'ailleurs que de ce point de vue l'actualité aille encore plus vite que ce roman pourtant singulièrement près de son sujet.

Quoi qu'il en soit, je n'ai pu m'empêcher de trouver, dans la plus belle formule du livre, une sorte de guide ou de sagesse pour la crise, et/ou l'après-crise :

"A la fin de mon discours, je suis descendu de l'estrade et j'ai foncé sur elle (…), j'ai piqué son numéro et l'ai appelée une heure après. Pourquoi attendre que le désir se fane, pour ces connes de convenances ? C'est si puissamment fragile, un désir. Qu'y a-t-il de plus beau dans la vie ?" (p. 209)


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mercredi 13 juillet 2011

De retour de vacances...

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...je constate avec plaisir que certaines coutumes perdurent. La Tradition et la beauté sauveront le monde !

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mercredi 29 juin 2011

Libido dominandi...

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Pas de Simone Weil aujourd'hui, contrairement à ce que j'ai annoncé la dernière fois, mais ce n'est j'espère que reculer pour mieux sauter, dans la mesure où le livre dont je vais vous parler contient des passages qui peuvent compléter d'importantes thèses de S.W. sur la région, la nation, l'Europe.

- Affaire à suivre, et venons-en au livre en question, Les hommes au milieu des ruines de Julius Evola (1ère édition 1965, édition définitive 1972 ; j'utilise l'édition française Pardès de 2005). Comme souvent, il ne s'agit pas tant ici d'en faire une recension complète que d'y puiser des idées qui peuvent nous être utiles. Je voulais d'abord écrire, de façon très générale, que les chapitres critiques y semblent plus convaincants que les chapitres plus positifs, mais même cette appréciation nécessiterait en toute rigueur des précisions qu'il serait un peu long et hors sujet d'apporter ici. Mon objectif est plutôt de décrire des points communs entre un penseur se revendiquant de Droite, avec la majuscule, qui s'est clairement engagé dans le fascisme italien, et certaines des positions critiques qui ont pu être développées par d'autres, venus d'autres horizons.

L'idée n'est pas, encore une fois, de tout mélanger et amalgamer, l'idée est la même depuis le début de ce blog, quand je conseillais à Étienne Chouard de lire Alain de Benoist : ce n'est même pas "Anti-enculistes de tous bords, unissez-vous !", mais, déjà, "Anti-enculistes de tous bords, parlez-vous !". Je constate d'ailleurs que A. Soral et É. Chouard se sont rencontrés : je ne dirais pas que je n'en demande pas plus, mais c'est, à son échelle, une bonne nouvelle.

Par conséquent, ne soyez pas surpris de rencontrer dans ce qui suit des idées que vous avez déjà pu voir exprimées à ce comptoir, puisque c'est précisément mon but. Il sera toujours temps, après, de voir ce qui peut séparer X, Y ou moi-même de certaines des thèses d'Evola - mais pour cela il faut le lire plus, il faut un plus gros travail de documentation, tout en n'oubliant pas que l'important n'est pas de donner des bons et des mauvais points à toutes les thèses soutenues au cours de sa longue existence par Julius Evola, mais de voir ce qui dans ces thèses, lorsque par exemple elles nous semblent justes, est lié, et de quelle manière (fortuite, circonstancielle, ou au contraire par nécessité logique, et dans ce cas, le problème vient-il de notre approche et de nos a priori ?), à d'autres thèses qui nous semblent plus contestables.

Pour aujourd'hui, donc, contentons-nous, après un petit tacle anti-Sarkozy, c'est rituel mais ça fait du bien :

"[Platon, République, 482c :] « C'est celui qui a besoin d'être guidé qui frappe à la porte de celui qui sait guider et non celui qui est guide et dont on peut attendre du bien, qui invite à se laisser guider ceux qui sont guidés. ». Le principe de l'ascèse de la puissance est important : « A l'opposé de ceux qui commandent actuellement dans chaque cité » - est-il dit (520d) - les vrais Chefs sont ceux qui n'assument le pouvoir que par nécessité, car ils ne connaissent pas d'égaux ou de meilleurs, à qui cette tâche puisse être confiée (347c). L. Ziegler a observé fort justement, à ce propos, que celui pour qui la puissance signifie ascension et accroissement s'est déjà montré indigne d'elle et qu'au fond, ne mérite la puissance que celui qui a brisé en lui-même la convoitise de la puissance, la libido dominandi." (pp. 56-57n.)

et non sans souligner que malgré certaines apparences ces principes ne sont pas tellement éloignés de la théorie du premier venu à laquelle je fais souvent allusion ces temps-ci (en temps de crise, quand les élites, avec ou sans guillemets, ne sont plus à la hauteur de la situation, le premier venu tel que Paulhan le voyait est celui qui est bien obligé de se rendre compte qu'il ne "connaît pas d'égaux ou de meilleurs, à qui le pouvoir, ou la tâche de restaurer le pouvoir, puisse être confié" et qu'il doit donc mettre lui-même les mains dans le cambouis : c'est exactement ce qui s'est passé avec de Gaulle) ;

contentons-nous, disais-je, d'essayer de vous faire partager le plaisir ressenti à lire de telles lignes, en soulignant ici et là la parenté de ce qu'écrit Evola avec les idées que d'autres ont pu exprimer à ce comptoir :

"Relevons… l'irréalisme de ce que l'on appelle la sociologie utilitaire, laquelle n'a pu trouver crédit que dans une civilisation mercantile. D'après cette doctrine, l'utile serait le fondement positif de toute organisation politico-sociale. Or il n'y a pas de concept plus relatif que l'utile. Utile par rapport à quoi ? En vue de quoi ? Car si l'utilité se ramène à sa forme la plus brute, la plus « matérielle », bornée et calculée, on doit se dire que - pour leur bonheur ou pour leur malheur - les hommes pensent et agissent bien rarement selon cette conception étroite de l'« utile ». Tout ce qui a une motivation passionnelle ou irrationnelle a tenu, tient, et tiendra dans la conduite humaine, une place beaucoup plus grande que la petite utilité. Si on ne reconnaît pas ce fait, une très grande partie de l'histoire des hommes demeure inintelligible. Mais, parmi ces motivations non utilitaires, dont le caractère commun est de conduire l'individu, à des degrés divers, au-delà de lui-même, il en est qui reflètent des possibilités supérieures, certaine générosité, certaine disposition héroïque élémentaire. Et c'est précisément de celles-là que naissent les formes de reconnaissance naturelle auxquelles nous faisions précédemment allusion, forces qui animent et soutiennent toute structure hiérarchique vraie. Dans ces structures, l'autorité, en tant que pouvoir, peut et doit même avoir sa part. Il faut reconnaître, avec Machiavel, que lorsqu'on n'est pas aimé, il est bon, du moins, d'être craint (se faire craindre - précise Machiavel -, non pas se faire haïr). Affirmer toutefois que, dans les hiérarchies historiques, le seul facteur agissant ait été la force et que le principe de la supériorité, la reconnaissance directe et fière du supérieur par l'inférieur n'ait pas joué un rôle fondamental, c'est fausser complètement la réalité, c'est, répétons-le, partir d'une image mutilée et dégradée de l'homme en général. Quand il affirme que tout système « politique impliquant l'existence de vertus héroïques et de dispositions supérieures a pour conséquence le vice et la corruption », Burke, plus encore que de cynisme, fait preuve de myopie dans la connaissance de l'homme." (pp. 57-58)

Et puisqu'il est fait allusion, via Burke, au libéralisme, voyons ce qu'en dit le baron Evola :

"Le libéralisme est l'antithèse de toute doctrine « organique » [= holiste]. L'élément primordial étant pour lui, non l'homme personne [= l'homme singulier, avec sa propre personnalité], mais l'homme individu [abstrait, indifférencié, générique…], dans une liberté informe, seul y sera concevable un jeu mécanique de forces, d'unités qui réagissent les unes sur les autres, selon l'espace que chacun réussit à accaparer, sans qu'aucune loi supérieure d'ordre, sans qu'aucun sens soit reflété par l'ensemble.

- c'est exactement la thèse sur l'essence du libéralisme telle que défendue par Jean-Claude Michéa (évoquée ici et ) : le libéralisme comme organisation neutre et sans référentiel commun des interactions entre les forces, guidées par leurs seuls intérêts, que sont les individus.

L'unique loi et, donc, l'unique État que le libéralisme admette, a de ce fait un caractère extrinsèque par rapport à ses sujets.

- ici, c'est d'une des thèses fétiches de Bibi que se rapproche le baron : en mettant l'État à part de l'ensemble de la société, le libéral lui offre une possibilité de grandir aux dépens de cette société, une possibilité qui le fait râler depuis deux siècles, non sans schizophrénie ni cynisme ("Privatisons les profits, socialisons les pertes...").

Le pouvoir est confié à l'État par des individus souverains, pour que celui-ci protège les libertés des particuliers, avec le droit d'intervenir seulement quand ils risquent d'être franchement dangereux les uns pour les autres. L'ordre apparaît ainsi comme une limitation et une réglementation de la liberté, non comme une forme que la liberté exprime de l'intérieur, en tant que que liberté en vue d'accomplir quelque chose, en tant que liberté liée à une qualité et à une fonction. (…)

Le spectre qui, de nos jours, terrorise le plus le libéralisme est le totalitarisme. Et pourtant on peut affirmer que c'est précisément en partant des prémisses du libéralisme et non de celles d'un État organique que le totalitarisme peut surgir, comme cas limite. Le totalitarisme, nous le verrons, ne fait qu'accentuer la notion d'un ordre imposé de l'extérieur, d'une manière uniforme, sur une masse de simples individus qui, n'ayant ni forme ni loi propre, doivent les recevoir de l'extérieur et être insérés dans un système mécanique omnicompréhensif afin d'éviter le désordre d'une manifestation anarchique et égoïste de forces et d'intérêts particuliers." (pp. 59-60

Vous aurez repéré les liens avec Dumont. D'une part, de façon générale, ainsi que le souligne le traducteur et introducteur de Révolte contre le monde moderne (L'Age d'Homme, 1991), par le biais d'une forte partition entre monde traditionnel et monde moderne ; d'autre part, ici, par cette conception du totalitarisme comme enfant de la modernité. Ceci dit, Evola est plus systématique que Dumont, puisqu'il voit dans le totalitarisme, notamment d'inspiration marxiste - le seul encore sur pied lors de la rédaction du livre - une suite presque inévitable du libéralisme :

"Platon avait déjà dit : « La tyrannie ne surgit et ne s'instaure dans aucun autre régime politique que la démocratie : c'est de l'extrême liberté que sort la servitude la plus totale et la plus rude » [République, 564a]. Libéralisme et individualisme n'ont joué qu'un rôle d'instruments dans le plan d'ensemble de la subversion mondiale, en ouvrant les digues à son mouvement.

Il est donc capital de reconnaître la continuité du courant qui a donné naissance aux diverses formes politiques antitraditionnelles aujourd'hui en lutte dans le chaos des partis : libéralisme, puis constitutionnalisme, puis démocratie parlementaire, puis radicalisme, puis socialisme, enfin communisme et soviétisme ne sont apparus historiquement que comme les phases d'un même mal, dont chacune a préparé la suivante. Sans la Révolution française et sans le libéralisme, le constitutionnalisme et la démocratie n'eussent pas existé. Sans la démocratie et la civilisation bourgeoise et capitaliste du tiers état il n'y aurait pas eu de socialisme ni de nationalisme démagogique. Sans la préparation du radicalisme, il n'y aurait pas eu de socialisme, ni, enfin, de communisme à base antinationale et internationale-prolétarienne. Que ces formes coexistent aujourd'hui souvent, qu'elles luttent même les unes contre les autres ne doit pas empêcher un regard pénétrant de constater qu'elles sont solidaires, qu'elles s'enchaînent et se conditionnent réciproquement, qu'elles constituent les aspects différents de la même subversion de tous ordres normaux et légitimes. Il est donc logique et fatal, lorsque ces formes se heurtent, que l'emporte finalement la plus outrancière, celle qui appartient au niveau le plus bas." (p. 61)

Evola pensant ici au communisme, on peut se dire dans un premier temps que son raisonnement est daté et trop mécanique. Mais - même si le raisonnement est effectivement un peu trop mécanique et doit au moins être affiné pour rendre compte de l'existence de quelque chose comme le gaullisme - on peut aussi l'appliquer à la « Chute du Mur » et la « victoire du monde libre sur le Bloc de l'Est », en se rappelant que les États-Unis et l'Europe n'avaient pas attendu l'effondrement du communisme pour revenir aux sources du libéralisme le plus individualiste et le plus effréné : Reagan, Thatcher, Mitterrand, etc., c'est finalement le nouveau libéralisme qu'ils ont promu qui a abattu le communisme (ce qui n'exclut évidemment pas l'action de facteurs internes à celui-ci). « La forme la plus outrancière, celle qui appartient au niveau le plus bas » ne serait donc le plus communisme, mais le libéralisme-enculisme actuel. La chute du communisme ayant par ailleurs permis l'accélération de ce mouvement de décadence, les capitalistes n'ayant plus peur de jeter Popu dans les bras de Moscou, etc.

On me dira peut-être que j'exagère, on utilisera l'argument selon lequel je préfèrerais évidemment vivre à Paris maintenant qu'à Moscou sous Brejnev… Cet argument n'est pas vide de sens certes, mais doit être utilisé avec précaution : il est aussi ce qui permet de rendre la vie à Paris - et ailleurs… - de plus en plus dure et vide de sens. Certes il nous est difficile en France de connaître quelque chose comme l'Ostalgie, mais au train où vont les choses, la vie à Paris risque de devenir sous peu effectivement plus dure qu'à Moscou sous Brejnev…

Voilà pour cette première prise de contact avec l'oeuvre politique d'Evola. Dieu vous garde !



P.S. : j'ai, pour la première fois, contacté - j'allais écrire directement, mais il faut passer par le site E&R - Alain Soral, afin de lui faire connaître ce que j'écrivais dans ma précédente livraison au sujet de la forme d'antisémitisme que j'estimais pouvoir diagnostiquer en lui. Je n'ai pas reçu de réponse, ni même l'accusé de réception que je m'étais permis de demander pour être sûr que le message avait bien été transmis. Je remarque néanmoins que la question "Alain Soral, êtes-vous antisémite ?" lui a été posée pour la première fois dans le dernier entretien mensuel : y a-t-il un lien avec mon message ou est-ce, plus simplement, que l'on se sent plus libre, après les récentes interventions du « Président », que le thème est dans l'air du temps, je ne le sais évidemment pas. La réponse d'Alain Soral (située à la 47e minute) ne se situe pas sur le même plan que mon texte : ce qu'il dit, est, au niveau des principes et de la logique en tous cas, cohérent et soutenable, mais ce n'est pas sur ce terrain-là que je me situais. Tant pis. - A ce sujet, on citera au passage Evola, qui n'est certes pas d'une grande judéophilie, lorsqu'il évoque le sujet dans Les hommes au milieu des ruines, à propos des Protocoles des Sages de Sion (je pratique un certain nombre de coupures, sans les signaler) :

"On peut se demander si l'antisémitisme fanatique, enclin à voir partout le Juif comme le deus ex machina, ne fait pas inconsciemment le jeu de l'ennemi. Si l'on peut citer beaucoup d'exemples de Juifs qui ont figuré et figurent parmi les promoteurs du désordre moderne, dans ses phases et ses formes les plus aiguës, culturelles, politiques et sociales, il n'en faut pas moins se livrer à une recherche plus approfondie si l'on veut percevoir les forces dont le judaïsme moderne [en note, Evola insiste sur ce fait : c'est le judaïsme moderne, « c'est-à-dire sécularisé, qui est ici en cause »] peut n'avoir été qu'un instrument.



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D'ailleurs, bien que l'on trouve d'assez nombreux Juifs parmi les apôtres des principales idéologies considérées par les Protocoles comme des instruments de la subversion mondiale - libéralisme, socialisme, scientisme, rationalisme -, il est clair que ces idées n'auraient jamais vu le jour et ne se seraient jamais affirmées en l'absence d'antécédents historiques tels que la Réforme, l'Humanisme, le naturalisme et l'individualisme de la Renaissance, le cartésianisme, etc. - phénomènes dont on ne peut évidemment pas rendre les Juifs responsables et qui correspondent à un ordre d'influence plus étendu." (pp. 189-190)

Je vous laisse juges, d'une part de ce raisonnement, d'autre part de la façon dont il peut être appliqué aux propos d'Alain Soral : il me semble en tout cas qu'une précision de ce genre aurait pu contribuer à dissiper le halo d'antisémitisme qui m'a gêné dans Comprendre l'Empire.

A plus !


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