jeudi 8 novembre 2012

Une certaine tendance de l'antisémitisme français. (Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », IV.)

Shining+dissolve


Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », I.

Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », II.

Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », II bis.

Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », II ter.

Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », III.



Alain Soral, encore, je sais… Mais ce sera l'occasion j'espère de parler de choses intéressantes. Donc, dans la cinquième partie de son dernier entretien, le Président s'aventure en terre bloyenne, estimant que si Bloy critique dans Le Salut par les Juifs l'antisémitisme de Drumont c'est pour, en dernière analyse, se révéler plus antisémite que l'auteur de La France juive.

Avant de et pour mieux corriger ce qui nous semble devoir l'être, une parenthèse sur cette rubrique "L'antisémite du mois". Les citations peuvent y être intéressantes, mais on risque par la répétition du procédé d'entrer dans cette espèce de dialogue de sourds qui est paradoxalement une forme de complicité entre l'antisémite et le Juif (ou le philosémite), et qui revient à accepter comme une évidence le fait que tout le monde déteste les Juifs. Les antisémites, et c'est un peu ce que fait le Président, en concluent que le nombre leur donne raison, les Juifs sont confortés dans leur orgueil et le sentiment de leur élection : tout le monde nous déteste, donc nous sommes meilleurs que tout le monde. Tout le monde nous déteste, tout le monde nous a toujours détestés, tout le monde nous détestera toujours, donc : 1/ nous sommes les meilleurs depuis toujours ; 2/ on emmerde tout le monde. Cette dernière idée, si j'ose dire, pouvant revêtir des formes plus ou moins policées et nobles, du Juif qui va essayer de sauver les goys malgré eux et malgré la haine que ceux-ci lui portent, à celui qui vend à Christian les fameux pantalons à une jambe.

A titre personnel, je veux bien donner beaucoup aux Juifs, y compris le plus important, à savoir l'élection, mais ça, non : tout le monde ne les a pas toujours détestés, tout le monde ne les déteste pas en France en ce moment.

Quoi qu'il en soit, c'est cette espèce d'alliance de fait, qui n'est pas le discours constant d'Alain Soral mais qui est une indéniable tendance de son parcours, qui rend le cas de Léon Bloy important. Car il ne s'agit pas ici d'un écrivain parmi d'autres dans une liste d'auteurs ayant à l'occasion ou plus souvent dit du mal des Juifs, un de plus, un de moins, etc. Il s'agit, précisément, de quelqu'un qui à sa paradoxale façon sort du cadre balisé par la thématique judéo-soralienne du "tout le monde les [nous] déteste".

Précisons donc l'enjeu de cette discussion. Alain Soral, lorsqu'il se laisse porter par cette « indéniable tendance », fait preuve d'un conformisme certain, moins parce qu'il semble s'abriter derrière l'opinion d'autres, que parce qu'il considère comme Musil au début de L'homme sans qualités, qu'il s'agit de Toujours la même histoire, et surtout qu'il s'agira Toujours de la même histoire. Alors que Musil, comme Bloy, cherche justement à rompre ce fil et à trouver les possibilités pour que surgisse une autre histoire.


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Vous suivez ? Que le Président nous donne une interprétation trop sommaire du Salut par les Juifs, comme je vais brièvement le démontrer par la suite, est une chose, mais ce qui est gênant dans l'affaire, c'est qu'il s'efforce ici d'empêcher que l'on trouve une sorte de solution, autre que finale, finalement…, à la « question juive ». A la limite, si l'on suit le Président dans sa « tendance », les Juifs ont tout simplement raison de se soucier des goys comme d'une guigne, puisque ceux-ci les ont toujours détestés et les détesteront toujours, ils peuvent donc les enculer à loisir, les goys de leur côté, sachant à quoi s'attendre, ont toutes raisons de détester ceux qui les enculent, et ça peut durer encore longtemps, avec une petite expulsion et une petite flambée de temps à autre, immédiatement récupérée et exploitée par les Juifs, etc. - et à sa façon Alain Soral participe à ce bal.

- Ce n'est pas, ceci dit, que je croie beaucoup aux chances de sortir de ce cercle. Mais enfin, ce n'est pas une raison pour lui donner encore plus de raisons d'exister. - J'ai annoncé une démonstration, il est temps de l'exposer.

Dans le texte récemment repris par Mafia juive, et dont je viens de relire la seconde partie, je me suis efforcé de mettre en relief certains traits logiques de certaines formes d'antisémitisme. J'y jouais Bloy contre Rebatet, montrant que le premier était beaucoup plus cohérent que le deuxième, en l'espèce bien brouillon. J'y utilisais précisément Le Salut par les Juifs, et notamment l'analyse qu'en avait faite celui que, en référence à son site aujourd'hui disparu, enfoiré, j'appelais M. Limbes - dont vous pouvez, je vous y renvoyais récemment, lire un texte chez Laurent James. Cette analyse n'est plus disponible sur le net, l'auteur me l'a gentiment renvoyée à ma demande, je vais de nouveau y avoir recours, avec une certaine inflexion par rapport à ce que j'écrivais dans le texte sur Rebatet. Disons que l'accent sera un peu moins mis sur la logique, un peu plus sur la métaphysique.

On peut dire les choses très (trop) simplement : Jésus était juif. Ça fait bien chier les Juifs, justement, mais, là-dessus, Alain Soral, dans une certaine forme de marcionisme, les rejoint une nouvelle fois ; et c'est au contraire un point sur lequel Bloy revient avec acharnement. Le christianisme n'est pas le judaïsme, il n'est pas soluble dans le judaïsme, mais il vient du judaïsme. On pourrait même pousser jusqu'à dire que celui-ci est un peu le péché originel de celui-là, ou sa croix. Quoi qu'il en soit, pour Bloy comme pour votre modeste serviteur, si l'on peut très facilement être juif et antichrétien, c'est même cohérent, il est en toute rigueur impossible d'être chrétien et antisémite. Je sais bien que ça s'est beaucoup vu et que ça se voit encore, mais cela reste une bêtise. Soyons plus précis : on peut être chrétien et reprocher plein de choses aux Juifs, on peut être chrétien et les considérer comme le peuple déicide, mais on ne peut pas, en toute rigueur, être chrétien et ne les considérer que comme le peuple déicide. C'est ce que Bloy critiquait, entre autres chez Drumont, cette façon plus ou moins consciente de rêver à un christianisme complètement déjudaïsé.

Bloy bien sûr n'est pas dupe de l'infamie de certains Juifs modernes, Rothschild et Cie, il commence même par là lorsqu'il évoque les Juifs dans Le désespéré, passage cité par Alain Soral. Il se reprochera pourtant rapidement, et c'est un des propos du Salut par les Juifs, d'avoir eu une vision trop schématique de cette question, n'hésitant pas, je cite ici l'article de M. Limbes, à écrire, à ce sujet :

"Il ne me coûte rien d'avouer qu'à l'époque, lointaine déjà, du Désespéré, sans remonter aux temps mythologiques de mes années de lycéen, j'ai pu dire ou écrire des sottises que mon âge plus mûr a restituées au néant. J'appelle ça un changement heureux et normal." (in Le Pèlerin de l'Absolu)

Une des raisons de ce « changement » est la prise en compte plus grande dans le Salut que dans le Désespéré du rôle joué par la modernité dans cette affaire. C'est là qu'Alain Soral a à la fois raison et tort. Raison parce que oui, Bloy dit en quelque sorte à Drumont : vous catholiques « respectables », vous avez beau jeu de critiquer les Juifs alors que vous faites comme eux, vous êtes autant qu'eux dans le commerce, vous êtes de ce point de vue trop enjuivés pour être en position de les critiquer. Mais tort parce que ce n'est pas le dernier mot de Bloy sur la question : d'une part cela signifie que c'est le monde moderne en son entier qui est détestable et que les catholiques feraient mieux de balayer devant leur porte ; d'autre part et surtout cette indéniable infamie juive, si son caractère de plus en plus envahissant est une preuve de l'infamie du monde moderne qu'elle contribue à aggraver, est aussi une preuve supplémentaire de la grandeur du peuple juif et du rôle qu'il jouera forcément un jour dans le Salut du monde. Je reconnais que ce n'est pas un raisonnement d'un abord très facile, je sais bien que des Juifs eux-mêmes sont moyennement convaincus par cette position. Elle ne fait pourtant que prendre au sérieux, pour le meilleur et pour le pire, l'idée d'élection. Les Juifs ont eu Abraham, Moïse - avec qui tout n'a pas été facile -, le Christ, qu'ils ont à la fois produit, si j'ose dire, et tué. Tout cela se situe à un niveau métaphysique élevé, dans la fécondité comme dans l'abjection. Au cours d'un passage du Sang du Pauvre que j'ai déjà cité, Bloy écrit ainsi :

"Vu d'en haut, le commerce est un véritable sacrilège. Les Juifs, Race aînée auprès de qui tous les peuples sont des enfants et qui ont eu, par conséquent, le pouvoir d'aller du côté du mal beaucoup plus loin que les autres hommes du côté du bien, les profonds Juifs doivent sentir qu'il en est ainsi."

L'indéniable infamie actuelle des Juifs (en tout cas de ceux qui traficotent avec le monde moderne, mais ils sont justement de plus en plus nombreux) est à la mesure de leur grandeur biblique, ou métaphysique, et elle en est en même temps un symbole. Le supposé antisémite Bloy peut aussi écrire, dans le même livre : "Les Juifs sont les aînés de tous et, quand les choses seront à leur place, leur maîtres les plus fiers s'estimeront honorés de lécher leurs pieds de vagabonds."

M. Limbes évoque à ce sujet le concept d'analogie inverse, je pourrai vous détailler ça si vous le demandez, je ne veux pour l'heure ni piller complètement son article, ni utiliser plus de cartouches qu'il ne me semble nécessaire. Dans le fameux passage du début du Salut, cela revient à dire que les trois épouvantables vieillards juifs que Bloy décrit en termes fort peu gracieux, ne sont infâmes que si, précisément, je cite M. Limbes, "l'on admet la sainteté et la splendeur d'Abraham, Isaac et Jacob."

Abraham, je vais y revenir, il faut avant cela compléter le tableau. Dans une autre de ses « tendances », aussi « indéniable » que l'autre mais je crois moins profonde, et en tout cas moins fréquemment exposée, Alain Soral, qui manifestement n'y connaît pas grand-chose (moi non plus) en matière de métaphysique juive, s'appuie sur des témoignages ou des écrits de rabbins qui évoquent une déviation du judaïsme par rapport à ses vrais principes. De la même façon, Bloy peut, j'emprunte ces citations à M. Limbes, écrire que, "au point de vue moral et physique, le Youtre moderne paraît être le confluent de toutes les hideurs du monde", et exposer ainsi son projet du Salut par les Juifs :

"Dire mon mépris pour les horribles trafiquants d'argent, pour les youtres sordides et crapuleux dont l'univers est empoisonné, mais dire en même temps ma vénération profonde pour la Race anathème d'où le Rédempteur est sorti (Salus ex Judaeis), qui porte visiblement comme Jésus lui-même les péchés du monde, qui a raison d'attendre le Messie et qui ne fut conservée dans la plus profonde ignominie que parce qu'elle est invinciblement la race d'Israël, c'est-à-dire du Saint-Esprit dont l'Exode sera le prodige de l'Abjection."


Enchaînons :

"Par un phénomène apocalyptique, depuis avant-hier, il y a ici-bas un État d'Israël qui refuse le Messie, d'ailleurs ; qui ne signifie rien au point de vue de l'histoire du monde, si ce n'est que pour nous chrétiens, il rappelle : que le monde a une figure et que notre Foi doit se tourner vers son axe, Jérusalem, cet axe qu'Israël retrouve sans savoir pourquoi ; parce qu'il a été chassé de partout, qu'il y retrouve un vieil autel où Abraham a offert son puîné, en préfigure de notre Christ."

Ces lignes ont été écrites par Louis Massignon en 1949, fort peu de temps donc après la création de l'État d'Israël. Complétons-les par celles-ci, elles aussi de 1949 :

"La vraie internationale qui « sera le genre humain » n'est pas l'ensemble des groupes humains additionnés avec leurs appétits, et même leurs théories, c'est une structure supranationale centralisant l'effet des voeux et sacrifices des croyants ; cela même dont le Sionisme vient d'arborer à la face du monde l'énigmatique et ambivalent symbole, le Signe eschatologique indéniable du Retour d'Israël."

Suit un passage sur Bloy, puis sur les croisades, puis ceci :

"Aux 400 millions de musulmans pour qui le pèlerinage de Jérusalem est lié au retour du Christ-Juge, de façon voilée mais irrécusable, viennent de s'ajouter depuis l'an dernier en bloc monolithique les délégués sionistes des 12 millions de Juifs, sous une forme si mystérieusement ambivalente, si étonnamment eschatologique. Sont-ce toujours ces « Khowéwé Zion », ces pauvres « amants de Sion », chassés par les pogroms, venant rejoindre les sublimes pleureurs séculaires du Mur des lamentations ? Ou bien ces racistes à la technique cruellement athée, qui, pour avoir le monopole d'une colonisation impie de la Terre Sainte, se font les forçats volontaires des grandes firmes colonialistes américaines et s'imaginent pouvoir y construire le Nouvel Adam comme un robot suprême et le Royaume de Dieu comme un laboratoire atomique ? Malgré des apparences bien sombres, ce pèlerinage en masse des Hébreux qui veulent refaire à eux seuls Israël est un avertissement précieux de la Providence à l'adresse du Nouvel Israël, des chrétiens : pour que toutes leurs nations, divisées depuis les Croisades, se réconcilient, pour que cette reconstruction d'Israël ne se fasse pas diaboliquement, en en excluant la règle de perfection morale que le Christ avait en vain proposée aux « brebis perdues d'Israël »…" (L. Massignon, "Le pèlerinage", in Écrits mémorables, R. Laffont, coll. "Bouquins", 2009, t. 1, p. 8-9 et 11-12. Le texte précédent est issu de "La foi aux dimensions du monde", p. 16-17 de la même édition.)

Je laisse tomber, si j'ose dire, les musulmans pour l'instant, constatons que Massignon voit très bien, dès le début, qu'il y a à la fois un espèce de fenêtre de tir métaphysique pour Juifs et Chrétiens dans la création de l'État d'Israël, et tous les dangers portés en elle par cette création, qui peut même s'avérer « diabolique ». Plus de soixante ans après, on ne peut guère nier que ce sont plutôt les périls redoutés par Massignon qui semblent l'emporter, au point même, peut-être, de corrompre d'une certaine manière le judaïsme lui-même. On voit bien en tout cas la grande différence entre le rêve de Massignon - j'y reviendrai - d'une certaine réconciliation (ce terme est volontairement vague) des trois monothéismes issus d'Abraham - avec comme centre de gravité Jérusalem, et l'idée faussement oecuménique et très impérialiste de Jacques Attali de Jérusalem comme capitale du monde.

Revenons à Bloy : le Salut du monde par les Juifs se jouerait-il dans un combat de Juifs contre Juifs ? La solution finale à la question juive sera-t-elle trouvée par des Juifs ? A quel prix, pour le judaïsme ?

A suivre, mon Dieu...


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samedi 15 septembre 2012

Y a-t-il une métaphysique de la mort de Jean-Luc Delarue ?




Rien à faire, il y a toujours quelque chose qui me dérange chez Alain Soral : comment puis-je être aussi souvent d'accord avec quelqu'un avec qui il m'arrive de me sentir autant en désaccord sur certains points fondamentaux ?

Pour ce qui est du dernier entretien, le loup apparaît à la toute fin, durant la dernière partie, aux alentours de la 18e minute : "Il n'est pas normal que les méchants ne soient pas punis et que ceux qui ont choisi le mauvais chemin triomphent." De même serait-il "choquant" que BHL meure dans son lit - de sa belle mort, comme on dit. A. Soral fournit illico des éléments de théologie qui vont à l'encontre de ces naïvetés, mais peut-être cela ne fait-il que rendre les naïvetés en question plus révélatrices encore. Quoi qu'il en soit d'ailleurs, que mon incipit soit ou non excessif, l'important n'est pas tant ce que notre ami a exactement voulu dire que les questions que ce qu'il dit pose. Ach, si les méchants étaient toujours punis, il y aurait beaucoup moins de méchants, pour sûr, mais où serait le mérite à être, ou à essayer d'être bon ?

Peut-être le Président devrait-il lire ou relire Joseph de Maistre, voir ou revoir Last action hero.

Sorti de l'univers de fiction dans lequel il évoluait et où il savait que son destin était de se faire casser la gueule par Schwarzenegger, le méchant de ce film s'aperçoit vite que dans la « vraie vie » on n'est pas nécessairement puni pour le mal que l'on fait : son entrée dans la vie, pour reprendre le titre d'un livre autrefois célèbre, se confond avec la découverte de la persistante existence du Mal, ou de la découverte de ce que dans notre monde le Mal n'est pas une anomalie - ce qui est une forme de définition de l'accession à l'âge adulte. (Bien sûr, nous sommes à Hollywood, donc ce méchant sera tout de même puni à la fin...)

Maistre de son côté explique :

"Je n'ai jamais compris cet argument éternel contre la Providence, tirée du malheur des justes et de la prospérité des méchants. Si l'homme de bien souffrait parce qu'il est homme de bien, et si le méchant prospérait de même parce qu'il est méchant, l'argument serait insoluble ; il tombe à terre si l'on suppose seulement que le bien et le mal sont distribués indifféremment à tous les hommes. Mais les fausses opinions ressemblent à la fausse monnaie qui est frappée d'abord par de grands coupables, et dépensée ensuite par d'honnêtes gens, qui perpétuent le crime sans savoir ce qu'ils font. C'est l'impiété qui a d'abord fait grand bruit de cette objection ; la légèreté et la bonhomie l'ont répétée : mais en vérité ce n'est rien. Je reviens à ma première comparaison : un homme de bien est tué à la guerre ; est-ce une injustice ? Non, c'est un malheur. S'il a la goutte ou la gravelle ; si son ami le trahit ; s'il est écrasé par la chute d'un édifice, etc., c'est encore un malheur, mais rien de plus, puisque tous les hommes sans distinction sont sujets à ces sortes de disgrâces. Ne perdez jamais de vue cette grande vérité : Qu'une loi générale, si elle n'est injuste pour tous, ne saurait l'être pour l'individu. Vous n'avez pas telle maladie, mais vous pourriez l'avoir ; vous l'avez, mais vous pouviez en être exempt. Celui qui a péri dans une bataille pouvait échapper ; celui qui en revient pouvait y rester. Tous ne sont pas morts, mais tous étaient là pour mourir. Dès lors plus d'injustice : la loi juste n'est point celle qui a son effet sur tous, mais celle qui est faite pour tous : l'effet sur tel ou tel individu n'est plus qu'un accident. Pour trouver des difficultés dans cet ordre de choses, il faut les aimer ; malheureusement, on les aime et on les cherche. Le coeur humain, continuellement révolté contre l'autorité qui le gêne, fait des contes à l'esprit qui les croit ; nous accusons la Providence pour être dispensés de nous accuser nous-mêmes ; nous élevons contre elle des difficultés que nous rougirions d'élever contre un souverain ou contre un simple administrateur dont nous estimerions la sagesse. Chose étrange ! Il nous est plus aisé d'être juste envers les hommes qu'envers Dieu.

Il me semble, messieurs, que j'abuserais de votre patience si je m'étendais davantage pour vous prouver que la question est ordinairement mal posée, et que réellement on ne sait ce qu'on dit lorsqu'on se plaint que le vice est heureux et la vertu malheureuse dans ce monde ; tandis que, en faisant même la supposition la plus favorable aux murmurateurs, il est manifestement prouvé que les maux de toute espèce pleuvent sur tout le genre humain, comme les balles sur une armée, sans aucune distinction de personnes. Or, si l'homme de bien ne souffre pas parce qu'il est homme de bien, et si le méchant ne prospère pas parce qu'il est méchant, l'objection disparaît et le bon sens a vaincu." (Les soirées de Saint-Pétersbourg, 1809, éd. « Bouquins », 2007, pp. 464-65)

BHL est sans nul doute méchant : criminel de guerre revendiqué et multi-récidiviste, n'hésitant pas même à essayer de faire de l'argent avec les crimes de guerres en question, peut-être serait-il temps d'oublier les bouffonneries comme sa chemise, sa tête de con et les histoires du genre Botul, qui finalement masquent la vraie nature - satanique, oui, pourquoi pas, A. Soral est fondé à employer ce terme - de quelqu'un qui a certainement compris depuis un bail qu'il pouvait se servir de la condescendance de ceux qui se moquent de lui. Noël Godin n'est finalement qu'un allié objectif de sa victime : l'entartage, c'est trop ou pas assez.

La question ceci dit, malgré une éventuelle ambiguïté dans la façon dont nous pouvons recevoir les dernières formules de Maistre, ne doit pas être mal comprise : BHL ne prospère pas parce qu'il est méchant, si par « prospérer » on entend vivre en bonne santé, quand bien même son argent lui permet d'être, en cas de besoin, mieux soigné que d'autres. (Cela n'empêche pas, au demeurant, de bonnes surprises à la Lagardère.) - Il est regrettable, il est agaçant, que BHL ne soit pas atteint d'un cancer qui lui cause d'atroces souffrances, je suis bien d'accord, mais, comme le dit Maistre, "c'est un malheur, rien de plus", cela n'a rien de « choquant », cela ne fait que confirmer ce qui n'a guère besoin de confirmation, à savoir que le Mal existe. Et il existerait tout autant même si dès demain BHL attrapait une maladie aussi insupportablement douloureuse qu'incurable et longue. Cela ne prouverait rien à rien, cela n'ajouterait, d'un point de vue métaphysique, absolument rien, cela ferait plaisir, "rien de plus".

De même, Alain Soral, pour prendre le premier exemple venu, ne "souffre pas parce qu'il est un homme de bien", il se vante même d'être en bonne santé, et c'est tout ce dont il s'agit. Qu'il ait des ennemis parmi les méchants et que cela lui cause des problèmes est une autre question, qui n'a rien à voir avec la théologie.

Aussi, et contrairement à ce que donc A. Soral semble par moments suggérer, la mort de Jean-Luc Delarue, occasion de ces digressions, ne relève en rien de quelque forme de « justice immanente » que ce soit. Elle obéit seulement à une certaine logique : en l'occurrence, si vous menez une vie stressante, épuisante et pleine de coke, statistiquement, oui, vous avez plus de chances de crever rapidement que d'autres. Keith Richards ceci dit rigole bien en lisant ça...


- Est-ce à dire qu'il n'y a aucune justice immanente ? Je n'irais pas nécessairement jusque-là. La question - qui, finalement, motive ma modeste intervention du jour - est celle-ci : dans quel cadre se situe-t-on ? Dans l'univers qui est celui des entretiens d'Alain Soral, non, il n'y a pas de justice immanente. Dans l'univers bloyen, pour en revenir à des thèmes récemment abordés, en revanche, oui, il y a une justice, immanente et transcendante, ne serait-ce que parce que tout, absolument tout, a une signification. On ne peut être providentialiste à moitié, voilà le point. Ce serait même une forme d'hérésie - rappelons qu'au sens étymologique le mot signifie choix, préférence : il est vraiment trop simple de choisir dans la trame du monde ce qui nous semble relever de l'ordre de la providence, et laisser tomber le reste. Il y a pour l'honnête homme plus de plaisir à repenser à la mort de Jean-Luc Lagardère ou à imaginer celle de BHL qu'à évoquer celles de Jean-Luc Delarue, Mouammar Khadafi, voire - mais la question est plus complexe - celle de Sena Jurinac, que Dieu la cajole comme elle le mérite ; mais ce plaisir ou ce déplaisir, la Providence s'en fout, et ce serait péché d'orgueil que de vouloir la mêler à nos préférences.

Admettons-le tout de suite, à lire Bloy, on a parfois l'impression que son interprétation rétrospective de tel ou tel événement aurait pu avoir été autre. Ce n'est pas étonnant : si Bloy - ou Marchenoir dans le Désespéré, qui a un projet d'explicitation de l'histoire universelle - avait pu tout expliquer, il serait plus Dieu que Léon Bloy. Et, donc, ce qui compte, ou du moins ce qu'il faut dans un premier temps envisager et comprendre, c'est la cohérence globale du cadre d'explication. On n'est pas forcé d'être convaincu par ce que Bloy dit de Napoléon, de Louis XVII, de Christophe Colomb, etc., mais ce qu'il en dit ne jure pas avec son angle d'analyse.

Ce qui me gêne au contraire dans les phrases d'Alain Soral sur Jean-Luc Delarue, c'est que, n'entrant pas vraiment dans le système d'interprétation qui est normalement celui du Président, elles finissent par déboucher sur une morale de catéchisme un peu débilitante, sur le vieux thème : "C'est le bon Dieu qui t'a puni" - phrase que j'ai entendue pour la première fois lorsque je me cognais le crâne sur une table en-dessous de laquelle j'essayais de peloter une cousine réticente, vers 7 ans si je ne dis pas de bêtise, phrase que donc je n'étais pas d'humeur à apprécier et que je remercierai toujours mes parents de ne m'avoir jamais apprise. - Bref : je ne suis pas en train de chipoter, le diable se cache dans les détails : que BHL soit vivant n'a rien d'injuste, comme dirait Calimero, ça fait juste chier.


Quelques remarques diverses et variées par ailleurs, d'abord sur cet entretien d'Alain Soral puis sur d'autres sujets d'actualité :

- je ne comprends pas très bien le scénario qui nous est présenté de la 3e guerre mondiale à venir, si le nouveau grand méchant hitlérien est l'Iran ou Al-Quaida, ou les deux ;

- oui, est-ce un reste de gauchisme, je ne sais pas, mais j'ai vraiment du mal avec les grands spectacles de masse comme les extraits du film de Riefenstahl ou de la cérémonie d'ouverture des Jeux Olympiques de Pékin, ça me dégoûte toujours un peu ;

- A.S. évoque la religion comme fondée sur la crainte de Dieu, ou la crainte du jugement de Dieu. C'est un peu court jeune homme, quand même, un peu catéchisme aussi, bien que pas faux ;

- lapsus amusant pour en finir avec notre ami Président, "il ne faut pas jeter le bonbon avec l'eau du bain" ;

- poursuivant mon travail d'archivage de tout ce que j'ai pu écrire sur ce blog, je retombe sur cette note, où apparaît l'inénarrable Jacques Attali ;

- j'ai de vieux souvenirs d'un texte où M.-É. Nabe évoque cette idée de justice immanente, je ne sais plus où. Je ne vais pas de nouveau faire appel aux spécialistes, on verra si je retrouve ça tout seul. J'en profite pour remercier la sympathique nabienne qui m'a fait parvenir L'âge du Christ, livre qui devrait me permettre d'approfondir cette question de la prière dans l'oeuvre et la vie de MEN ;

- si j'étais aussi assidu pour écrire que je le suis pour lire, ce blog serait bien meilleur... Je n'aurai peut-être pas le temps ni le courage de vous parler des livres de la dernière victime du politiquement correct, Richard Millet, auteur que je n'avais jamais lu auparavant. Sur le fameux Éloge littéraire d'Anders Breivik, j'avoue partager, avec moins de sévérité peut-être, le point de vue du Stalker. J'en dirai autant sur la posture prise par R. Millet, posture qui vient de lui revenir dans le cul. J'ai été plus intéressé par son Antiracisme comme terreur littéraire, on verra si je vous en reparle.

Un petit mot de mépris pour finir sur les contempteurs de Richard Millet, à commencer par Annie Ernaux, écrivaine - ce qui est une bonne manière de la présenter, écrivain ne faisant manifestement pas l'affaire. Au passage, je me permets de faire remarquer à tous ceux qui depuis des lustres nous cassent les couilles avec des sentences sur "des propos que l'on n'avait plus entendus depuis les années 30", que ce genre de formules ne veut plus rien dire : depuis le temps que l'on n'entend plus ces propos depuis les années 30, cela fait longtemps qu'on les entend ! (De même, d'ailleurs, peut-être ai-je déjà parlé de ça, à propos du pont-aux-ânes sur les négationnistes, comme quoi ils "tuent une deuxième fois" les victimes de l'extermination des Juifs : ça fait beaucoup de fois maintenant que ces victimes ont été tuées une deuxième fois.)

Tocard Ben Jelloun [et non pas Ben Jelloum, comme je l'avais d'abord écrit, ça fait des années que je me trompe sur ce sujet, ajout du 17.09] aussi s'étant attaqué à Richard Millet, c'est sur un petit fait vrai le concernant que je conclurai. J'ai aperçu l'autre jour une vieille pute en train de lire son dernier livre, dont le titre je le rappelle est Le bonheur conjugal. Ayant repéré de loin le format de la collection dite "blanche" chez Gallimard (quel pleutre, l'Antoine, quelle famille!), j'avoue avoir été déçu des goûts littéraires de la dame - déception peut-être sans fondement, peut-être trouvait-elle ça très mauvais. Mais j'avais eu le temps de souhaiter qu'une femme par certains côtés aussi respectable soit plongée dans du Céline - pour prendre l'exemple d'un auteur que le fameux comité de lecture de Gallimard, que Richard Millet vient donc de quitter, ce qui évitera à Annie Ernaux d'être lue par quelqu'un qui s'y connaît tout de même un peu en littérature, pour prendre l'exemple d'un auteur, disais-je que le comité de lecture de Gallimard avait en son temps, et non sans logique ma foi, refusé.


Lisez bien !


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jeudi 14 juillet 2011

"Tout ce que là-bas j'ai volé..." - Fête(s) nationale(s).

C'est un drôle de sentiment que de se dire que l'on est né, en 1971, dans un pays riche - quoi que l'on puisse penser de certaines des origines de cette richesse - et à peu près structuré, et qu'on l'a vu au fil des années s'appauvrir en même temps que sa structure s'apparentait de plus en plus à celle d'une république bananière. Arrogance agressive de ceux qui se sucrent au passage, nationalisme crispé et pas toujours généreux des pigeons de l'affaire (Popu) - ceci sans même insister sur une armée tragiquement inutile où les généraux seront bientôt plus nombreux que les soldats : on se croirait au Mexique de la grande époque…

- La mondialisation comme généralisation de petits Mexique ? Comme sud-américanisation de la planète ?




- c'est ça l'hyperclasse !




- Lancaster ou Cooper, je n'ai jamais réussi à choisir. Selon les âges et les visions je me suis plus ou moins identifié à l'un ou à l'autre, sans pouvoir trancher. A la revision de ce petit extrait je me dis qu'il faut bien que le second ait du charme, dans sa raideur démodée, pour que l'on puisse ne pas lui préférer immédiatement la fougue et l'humour du premier. - Ce qui, finalement, est une façon de dire que le cinéma d'Aldrich était dès le début complexe. Le rapport ambigu de l'anarchiste au courage et à l'armée, voilà bien une thématique de 14 juillet...

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vendredi 3 juin 2011

Du délinquant sexuel, financier et spirituel comme symbole du démocrate contemporain.

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Roman Polanski a-t-il drogué puis violé une gamine ? En prenant la précaution de seulement l'enculer, histoire de ne pas l'engrosser et de ne pas avoir un gamin sur les bras (c'était le temps béni d'avant l'ADN, quand le seul vrai risque était qu'un nouveau corps du délit apparaisse quelques mois après...) ? Oui, les faits sont admis. Frédéric Mitterrand a-t-il payé des jouvenceaux thaïlandais pour prendre son plaisir sur et dans eux ? Oui, il s'en est vanté, et a même récolté de l'argent en vendant un livre où il relate les faits - ce qui, je le précise, est son droit le plus strict, même si l'on peut considérer que c'est une manière quelque peu cynique d'amortir son investissement de départ (le beurre et l'argent du beurre, toujours…). Dominique Strauss-Kahn a-t-il purement et simplement violé une femme de ménage ? Je n'en sais rien : il y a des présomptions semble-t-il fortes, mais je n'en sais rien. Un ancien ministre a-t-il organisé une partouze pédo-colonialiste au Maroc, avec étouffement politique de l'affaire à la clef ? Ce n'est pas impossible.


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Le point commun entre ces diverses affaires, ce qui choque en elles, ce qui fait d'elles, justement, des « affaires », n'est pas la sexualité. A l'inverse de ce que certains aiment à faire croire, Popu, en France en tous cas, est d'une certaine largesse d'opinion, et sait bien, pour reprendre une expression de Feydeau, qu'"on n'est pas de bois" - fort heureusement. Cela ne signifie certes pas qu'il approuve toutes les formes de sexualité, mais que, non certes sans moqueries, il peut en admettre l'existence, il sait que ça existe. Le point commun, c'est le mépris, autant dans ce qui relève du fait avéré que dans ce qui pour l'heure est encore du domaine de la probabilité ou du fantasme, le mépris total de ce que peut penser « l'autre ». Polanski use de son prestige et de la drogue, Frédéric Mitterrand paie et engraisse un système mafieux, « DSK» ne se serait pas embarrassé de la question de l'accord de la demoiselle, le ministre aurait eu le bras long et mis la main à la poche pour satisfaire ce qu'il a dans le pantalon. Et c'est cela qui, dans ces affaires à l'heure actuelle plus ou moins réelles, choque Popu, et moi avec lui : un sentiment d'impunité, un manque total de prise en considération du consentement du ou de la « partenaire ». Une enfreinte aux lois de la séduction, sans lesquelles l'amour n'a pas grande importance.


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Et cela choque d'autant plus - Popu comme bibi, là encore -, que ce mépris fait écho à celui des élites pour les voeux dudit Popu : il rechigne à la mondialisation, on lui répond qu'il n'a pas le choix ; il fait l'effort de voter contre le TCE, on le lui impose, il n'est pas spécialement va-t-en guerre, et se retrouve embarqué en Afghanistan ou en Libye sans être sûr que cela soit tout à fait nécessaire, il ne se réjouit pas de l'immigration régulière et de ses conséquences, on le traite de raciste et de fainéant, etc.

Il s'en faut pourtant que je trouve personnellement Popu irréprochable ou qu'il ait raison sur tout. Mais il a cent fois raison, oui, de demander une certaine cohérence de base dans ce qu'on lui dit, et je comprends qu'il ait peine à comprendre pourquoi il aurait tous les torts, quand ceux qui le dirigent non seulement se font du beurre sur son dos, non seulement se permettent des choses qui l'enverraient lui, en prison, mais trouvent alors des défenseurs à qui les journaux donnent toute place pour s'exprimer. Ainsi que me le disait hier une connaissance nouvelle et enrichissante, imaginons les cris d'un BHL ou d'un Cohn-Bendit - dont je n'ai jamais trouvé les célèbres pages philo-pédophiles du Grand bazar aussi innocentes ou insignifiantes qu'on veut parfois bien le dire - si un camionneur ou un petit fonctionnaire s'était laissé aller à violer une femme de chambre immigrée… Que n'aurait-on pu entendre alors sur la France rance, le machisme, l'esprit colonialiste !

J'ai déjà eu l'occasion de l'écrire, un des principaux facteurs déclenchants de la Révolution française fut l'exaspération envers l'arbitraire, un sentiment, justifié ou non, mais bien réel, d'une « justice à deux vitesses ». Nos « élites » se comportent comme si violer une femme, une gamine ou l'opinion d'un peuple, exprimée dans les règles de l'art, pouvait sans problème d'aucune sorte se légitimer pour certains. Non seulement si, cela pose problème en régime démocratique, mais cela devient carrément kafkaïen quand cela vient de personnes qui revendiquent haut et fort leurs convictions démocratiques, et qui y sont si attachées qu'elles peuvent faire balancer des bombes sur ceux qui ne sont pas d'accord !

(Faut-il aller jusqu'à lier démocratie et mépris du consentement public ? Sans que cela conduise à l'idéalisation d'autres régimes qui par définition se passent de ce consentement, on peut émettre cette hypothèse, qui se trouve déjà, si ma mémoire ne flanche pas, chez Maurras : la mauvaise conscience et l'amertume des politiciens envers toutes les courbettes qu'il doivent faire au peuple, toutes les conneries qu'ils entendent à longueur de journée et dont certes Popu peut être prodigue, tout cela finit par leur donner un certain mépris du peuple, une certaine nausée d'eux-mêmes. "Ils sont vraiment trop cons..." ; "On peut leur faire gober n'importe quoi..." - Violer une femme ou une jeune fille, payer des garçons (i.e. leurs macs) n'est pas tant lié à ces phénomènes, ou indirectement : plus à la (re)constitution des élites comme classe sociale à part, qui n'a de comptes à rendre à personne qu'à son compte en banque, ses actionnaires et ses désirs. Le parallèle est à faire avec le gars qui met au chômage des centaines de personnes d'un simple clic en fermant une usine non rentable ou pas assez rentable à l'autre bout du continent, sans se soucier une seconde de ce que peuvent éprouver ceux qui perdent leur boulot.)

Ce pourquoi il serait quelque peu hâtif de s'offusquer d'une supposée exposition puritaine de la vie privée. Pour l'instant, ce n'est pas de cela qu'il s'agit : la réprobation publique envers ces diverses affaires ne repose pas tant sur une volonté de « grand déballage » que sur le sentiment que la façon dont certains « gèrent » leurs pulsions, en l'occurrence leur donnent libre cours, et, à l'exception peut-être de Frédéric Mitterrand, en toute bonne conscience, est un reflet ou un symbole de la façon dont ils gèrent le pays : à la hussarde, qui paie commande, qui est du bon côté du manche n'a que faire de celui ou celle qui a mal au cul.

- Le mal au cul comme prodrome de la révolution ? Cela serait si j'ose dire assez piquant, d'autant qu'une part de moi est pour le moins sceptique quant aux bienfaits des révolutions, ou, en langage contemporain, des « grands coups de balais ». Mais si ces affaires de moeurs, au premier rang desquelles l'affaire « DSK », qui est pour l'heure, sinon la plus accablante, du moins la plus symbolique - pas de réplique possible sur les modes anti-homophobe ou anti-réactionnaire -, si ces affaires pouvaient contribuer à une prise de conscience, ou augmenter la conscience de Popu pour le mépris dont il est l'objet de la part de ses « élites », et, encore une fois, sans tomber dans le travers de l'inquisition puritaine, alors… alors tant mieux !


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samedi 16 avril 2011

Trifonctionnalité.

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"Écrivain, c'est le seul métier, avec l'art de gouverner, qu'on ose faire sans l'avoir appris", disait Alphonse Karr. Ajoutez-y la prostitution, et vous aurez la sainte Trinité « française » actuelle : BHL - Sarkozy - Bruni. Et on se demande pourquoi la France n'est pas au mieux... d'autant que le métier de journaliste, d'Artagnan de ces trois mousquetaires, réunit à lui seul ces fonctions duméziliennes, la vanité personnelle, le désir de commander, le tapin permanent.

(Il faudrait d'ailleurs se demander si ces deux dernières « fonctions », au moins, ne sont pas, sinon équivalentes, du moins très liées l'une à l'autre. Pour la beauté de notre parallèle mythico-littéraire, restons-en là pour aujourd'hui.)

Est-ce l'essence de la démocratie, est-ce « le Règne de la Quantité », est-ce l'effet de « l'égalité des conditions », je ne sais pas, mais la démocratie actuelle fait de nous des êtres dirigés par des membres de professions qui n'en sont pas vraiment, qui en tout cas n'obéissent pas à de stricts critères de qualité. Oublions (momentanément) la prostitution, qui, telle le Saint-Esprit, se trouve un peu partout et nulle part ("Le tapin souffle où il veut"), et reconnaissons que l'écrivain, en tout cas sous la forme de l' « intellectuel », et l'homme politique partagent cette spécificité de connaître des petites choses dans beaucoup de domaines, mais de n'être vraiment compétents sur rien. Comme dirait Soral, c'est dans leur logiciel. Il n'y a donc pas lieu de s'en étonner, et c'est d'ailleurs ce qui explique la tentation permanente et compensatrice de la technocratie, et du recours aux « experts ». Miracle de notre monde, depuis que les énarques, au lieu de rester dans leur domaine de spécialité, et au service des politiques, sont devenus des politiques, sont devenus comme les politiques, ou même sont devenus les politiques, on peut maintenant aussi, comme dirait Karr, « faire expert sans l'avoir appris » (les éditorialistes), ou désapprendre à être expert, ce qui n'implique, au contraire et bien évidemment, aucune dimension de saine modestie. Le technocrate d'un monde qui fonctionne à peu près, au moins en apparence, croit avoir raison, le technocrate d'un monde qui fonctionne comme le nôtre, écrivons ça sans rire, a besoin d'avoir raison - pour ne pas changer de métier ou se tirer une balle. Une sidérante et pourtant souriante ordure comme Jacques Attali synthétise et symbolise ces itinéraires.

Emmanuel Todd ne cesse de répéter, sinon que « le niveau monte », du moins que nos sociétés n'ont jamais été aussi instruites. C'est un point sur lequel il peine à me convaincre, sans que ma religion soit faite. Mais il est clair que si le niveau d'instruction global est une chose, son utilisation intelligente pour le bien de la collectivité en est une autre. La promotion de l'incompétence à grande gueule n'est probablement pas ce que l'on a trouvé de mieux en la matière. "Défiez-vous des mots sonores : rien n'est plus sonore que ce qui est creux", cet autre mot d'Alphonse Karr s'applique bien à nos bruyantes « élites » - de même d'ailleurs que la vieille sentence de Rivarol : "La plus mauvaise roue fait le plus de bruit", qui m'a toujours fait penser à Sarkohumanbomb.

"En France on ne veut pas arriver à la démocratie mais par la démocratie. C'est comme ces marchands de tisane qui crient leur marchandise mais n'en boivent jamais", écrivait encore A. Karr. Aussi vraie et percutante que soit cette phrase, il n'est pas certain qu'il soit nécessaire d'être un grand démocrate pour bien diriger une démocratie. Cela dépend d'ailleurs de ce qu'on entend par « démocrate » : au sens a minima qui est souvent celui de nos éditorialistes, s'il s'agit de dire que, dans l'hypothèse où il se présente aux prochaines élections et y est battu, Sarkognome ne fera pas un coup d'État pour rester à l'Élysée, je veux bien admettre que, comme de Gaulle et Giscard avant lui, il sera là « démocrate ». Mais on peut tout de même en demander un peu plus à ce mot, et le coup de la trahison du traité de Lisbonne après le référendum sur le TCE en dit me semble-t-il assez long sur le respect de la démocratie montré par notre Président.

Quoi qu'il en soit de ces derniers points, quoi qu'il en soit, pour parler de choses plus intéressantes, des rapports d'un de Gaulle à la démocratie, ou de la notion d'un pouvoir démocrate : le pouvoir n'est pas démocrate, mais la démocratie peut organiser les pouvoirs d'une certaine façon (équilibre à la Montesquieu, conseillisme à la Mauss, tirage au sort à la Chouard…) ;

quoi qu'il en soit donc !, et sans minimiser la part d'illusion et d'« hypocrisie » nécessaire à une marche relativement bonne d'institutions quelles qu'elles soient, on reste parfois stupéfait par la forme de paradoxale cohérence qu'il arrive à notre monde de prendre. J'avais en son temps, suivant en cela P. Muray, lorsque les moeurs de Frédéric Mitterrand avaient fait débat, rappelé que le tourisme sexuel ne faisait scandale que parce qu'il permettait de faire diversion, d'oublier le scandale du tourisme en tant que tel. D'une manière quelque peu analogue, il est difficile de ne pas noter que la prostitution officielle, de nouveau remise en cause ces derniers temps, semble gêner d'autant plus que le monde est d'autant plus régi par la règle du tapin. Tout se vend de plus en plus dans notre monde, il faut donc que celles qui se vendent carrément et franchement disparaissent pour que les autres croient ne pas savoir qu'ils font exactement pareil. L'esclave salarié des années 50-60 était assez content de son sort pour parvenir à se donner l'illusion qu'il ne travaillait pas sur le même modèle que la putain du coin : avec la « crise », les CDD, les stages, etc., il ne peut plus se le cacher (il peut en revanche se faire croire que ses parents ne tapinaient pas). Pour ceux dont l'esprit n'est pas assez sensible, et ils sont malheureusement légion, c'est le mal au cul qui dit la vérité : le suppositoire que l'on prenait dans la rondelle durant les « trente glorieuses » pouvait endormir l'esclave salarié sur sa condition : à présent que ce tranquillisant a fait place à une batte de base-ball, le salarié-précaire-chômeur ne peut plus ignorer de quel côté du manche il se situe.


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- L'évolution des hommes politiques, qui ont si souvent été vendus en démocratie, est moins linéaire, mais elle aboutit avec Sarkotraînée à la même prostitution officielle.

Ce sont donc les putes qui vont payer ou risquent de payer les pots cassés de la mauvaise conscience des autres. Deux autres phénomènes participent à la campagne actuelle. D'une part la répugnance typiquement moderne (au sens de L. Dumont) à l'égard de la différence, la vraie, celle des curés, des clodos, des catins, des fous, de ceux qui prennent en charge, par un particularisme profond (chasteté, misère, incohérence mentale…) quelque chose que la collectivité aurait du mal à assumer sans eux et/ou dont elle voudrait ignorer l'existence ou la possibilité. D'autre part la volonté castratrice de certains et certaines. Michel Schneider le notait avec a-propos, les projets d'abolition de la prostitution ou de durcissement de la législation la concernant viennent le plus souvent de femmes non prostituées et de pédés, c'est-à-dire de gens qui ne sont pas directement concernés mais qui peuvent avoir des comptes à régler avec le mâle normal.


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Passons (sic…). Et finissons en notant que si Nicolas Sarkozy est, selon une formule d'Emmanuel Todd que j'ai déjà citée, une manière de « triomphe bouffon de l'égalitarisme français », cela est ici, de nouveau, le cas, avec sa demi-mondaine à temps plein, sa « putain de la République », comme disait l'autre… Les (de plus en plus) vieilles pontonières de la rue Blondel offriront par conséquent leur corps usé et méritant pour que Carla joue à se croire pure, love is in the air...


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samedi 19 septembre 2009

Élection (piège à c... ?), II.

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Éclaircissons donc les propos tenus la dernière fois sur la « judaïsation du monde ». Cette expression m'est venue suite à la lecture de l'interview que je retranscris ci-après. J'ai appris l'existence de cette interview chez Mme Kling-Kling, où est annoncée la publication en français par La Découverte du livre de David Slezkine, Le siècle juif, dont le sous-titre est : Pourquoi nous sommes tous devenus juifs. Anne Kling renvoie à un entretien accordé par l'auteur ici, et qui avait été traduit et retranscrit il y a deux ans par vox.nr. Vous suivez ?

Voici en tout cas cette interview :

"Dans votre livre, vous dites que les Juifs ont connu trois Paradis et un Enfer durant le XXe siècle. L’Enfer bien sûr se réfère à l’Holocauste. Quels sont les Paradis ?

Ce sont les destinations des trois grandes migrations à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Il y a les deux que nous connaissons tous – de l’Europe de l’Est, principalement la Zone de résidence dans l’empire russe, vers l’Amérique et la Palestine. Ensuite il y a celui qui m’intéresse particulièrement : de la Zone de résidence vers les villes russes. La plupart des Juifs qui restèrent en Russie allèrent à Kiev, Kharkov, Leningrad et Moscou, et ils montèrent dans l’échelle sociale soviétique une fois arrivés là. Cette troisième migration, invisible ou moins visible, fut beaucoup plus grande que celle vers la Palestine et idéologiquement beaucoup plus chargée que celle vers l’Amérique. Et, pendant les vingt premières années environ de l’Etat soviétique, elle fut aussi vue comme la plus réussie par la plupart des gens impliqués. Mais, à la fin du XXe siècle, elle était vue par la plupart des gens impliqués – les enfants et les petits-enfants des migrants d’origine – comme une erreur tragique ou comme un non-événement.

Les trois migrations furent, en un sens, des pèlerinages, et les trois représentèrent des manières différentes d’être juif, et d’être moderne, dans le monde moderne : Etat libéral aux Etats-Unis ; nationalisme ethnique séculier en Israël ; et communisme – un monde sans capitalisme ou nationalisme – en Union Soviétique. Cela, plus l’Holocauste, bien sûr, qui représente les dangers de ne pas participer à l’un de ces trois pèlerinages, représente une grande partie du XXe siècle, je crois.

Pourquoi les Juifs ont-ils eu tant de réussite au début de l’Etat soviétique ?

L’histoire des Juifs au début de l’Union Soviétique est similaire à l’histoire des Juifs en Amérique. C’est-à-dire qu’ils eurent une réussite particulière dans les domaines de l’éducation, du journalisme, de la médecine, et des autres professions qui étaient essentielles pour le fonctionnement de la société soviétique, incluant la science.

Les Juifs d’Union Soviétique étaient beaucoup plus instruits que tout autre groupe, ils étaient vierges de toute association avec le régime impérial, et ils semblent avoir été très enthousiastes concernant ce que faisait le Parti communiste. Cela fut dans une certaine mesure un engagement conscient en faveur de l’idéologie, mais ce fut surtout simplement parce qu’il n’y avait plus de barrières légales contre les Juifs. Les portes s’ouvrirent, ils se ruèrent à l’intérieur et réussirent excessivement bien dans les années 1920 et dans la première partie des années 1930.

Ma conviction est qu’on ne peut pas comprendre la seconde partie de l’histoire juive en Russie – les politiques antisémites, et ce qui arriva aux Juifs soviétiques plus tard, leur désir d’émigrer, par exemple – si on ne connaît pas la première partie de l’histoire, qui est surtout celle d’un succès étonnant.

Vous écrivez que les Juifs étaient des membres importants de la police secrète et aussi de ceux qui dirigeaient le Goulag. Cela était nouveau pour moi.

Le fait m’était inconnu quand je grandissais en Union Soviétique. La plupart des gens l’ont appris en lisant l’Archipel du Goulag de Soljenitsyne. Il n’en faisait pas une affaire à l’époque, mais il parle des gens qui dirigeaient les camps de travail du Canal de la Mer Blanche, et ils étaient presque tous des Juifs ethniques.

Quelle fut votre réaction ?

Avant tout la surprise, parce que cela semblait si incongru pour ceux d’entre nous qui pensaient que les Juifs étaient les victimes principales et les opposants principaux au régime soviétique. Mais plus tard je découvris que le rôle du communisme dans l’histoire juive moderne était formidablement important. Je ne pense pas qu’on puisse comprendre l’histoire juive moderne sans examiner la Révolution russe, ni comprendre le communisme sans examiner le rôle des Juifs.

Qu’est-ce qui explique le succès des Juifs, d’une manière plus générale ?

Les Juifs appartiennent à une certaine communauté de gens qui s’impliquent dans certaines occupations, d’une manière similaire – et qui provoquent un ressentiment similaire. En comparant les deux, on découvre que cette spécialisation est très ancienne et assez commune.

Quelle est cette spécialisation ?

A différentes époques et en des lieux différents, il y eut des tribus – des groupes ethniques – qui se spécialisaient exclusivement dans la fourniture de services pour les sociétés productrices de nourriture environnantes. Cela inclut les Roms/Gitans, divers dénommés « voyageurs » ou « romanichels », les Fuga en Ethiopie, les Sheikh Mohammadi en Afghanistan, et bien sûr les Arméniens, les Chinois d’outre-mer, les Indiens en Afrique de l’Est, les Libanais en Afrique de l’Ouest et en Amérique Latine, et ainsi de suite. Je les appelle tous des « Mercuriens », par opposition à leurs hôtes « Apolloniens ».

Qu’entendez-vous par ces termes ?

Apollon était le dieu du bétail et de l’agriculture. Les sociétés « apolloniennes », au sens où j’utilise le terme, sont des sociétés organisées autour de la production de nourriture, des sociétés formées principalement de paysans, plus diverses combinaisons de guerriers et de prêtres qui s’approprient le travail du paysan en contrôlant l’accès à la terre ou au salut.

Mercure, ou Hermès, était le dieu des messagers, des marchands, des interprètes, des artisans, des guides, des guérisseurs, et des autres transfrontaliers. Les « Mercuriens », au sens où j’utilise le terme, sont des groupes ethniques, des sociétés démographiquement complètes, qui ne s’impliquent pas dans la production de nourriture, mais qui vivent en fournissant des services aux Apolloniens environnants.

Dans le monde moderne, les Apolloniens doivent devenir plus mercuriens – plus juifs, si vous préférez ; mais les valeurs apolloniennes, essentiellement les valeurs paysannes et guerrières, survivent, bien sûr. Les deux attitudes, les deux types idéaux, sont toujours présents aujourd’hui, et les Juifs, les plus accomplis de tous les Mercuriens, jouent encore un rôle très spécial dans le monde moderne – en tant que modèles du succès tout comme de la victimisation.

Il y a des similarités frappantes dans la manière dont tous les Mercuriens se voient et voient leurs voisins non-mercuriens, et dans la manière dont ils se comportent réellement.

Pouvez-vous donner des illustrations de ce que vous voulez dire ?

Essentiellement, l’idée est que certaines choses dans les sociétés apolloniennes traditionnelles sont trop dangereuses ou trop impures pour être accomplies par les membres de ces sociétés : communiquer avec les autres pays, les autres mondes, et les autres tribus ; manipuler l’argent ; soigner le corps, et avoir affaire au feu en travaillant le métal, par exemple. Toutes ces spécialités sont typiquement mercuriennes. La plupart des romanichels et des voyageurs ont commencé comme ferblantiers. Mon arrière-grand-père était un forgeron juif.

C’est un monde très vaste, si vous y pensez : maladie, échange, négociations, voyage, enterrements, lecture. Et c’étaient des choses que les étrangers internes permanents, ou Mercuriens, étaient prêts à faire, obligés de faire, équipés pour les faire – ou très bons pour les faire.

Et ces occupations n’étaient pas limitées aux Juifs.

Il y avait de nombreux groupes accomplissant de telles fonctions. Et dans le monde entier, ils partageaient certains traits et sont regardés d’une manière similaire. Pensez aux Juifs et aux Gitans. Les deux étaient traditionnellement vus comme de dangereux étrangers internes, sans patrie pour des raisons de punition divine, et engagés dans des activités néfastes et moralement suspectes. Ils furent toujours vus comme des images-miroirs de leurs communautés hôtes : leurs hommes n’étaient pas des guerriers, leurs femmes semblaient agressives – et, peut-être pour cette raison, attirantes ; ils demeuraient des étrangers en restant à l’écart, refusant les mariages mixtes, refusant de combattre et de partager les repas – se contentant de fabriquer, d’échanger, de vendre, et éventuellement de voler, des choses et des concepts. Et donc ils furent redoutés et haïs en conséquence, avec l’Holocauste comme point culminant de cette longue histoire de peur et de haine.

Et je pense qu’ils étaient vus de manière similaire parce qu’ils étaient, à de nombreux égards, similaires. Beaucoup étaient des fournisseurs de service nomades exclusifs ; les deux avaient des tabous rigides concernant la nourriture impure et les mariages mixtes ; les deux ne pouvaient survivre qu’en demeurant des étrangers – d’où les prohibitions contre le partage de la nourriture et du sang avec leurs voisins, et l’obsession de la pureté.

Mais les Gitans n’ont certainement pas eu le succès que les Juifs ont eu dans le monde moderne.

Je distingue entre la majorité des Mercuriens, incluant les Gitans, qui s’engagent dans le petit entreprenariat paria et non-cultivé ; et ceux, comme les Juifs, qui se spécialisent, entre autre choses, dans l’interprétation des textes écrits. Avec la montée du monde moderne, les Gitans ont continué à exercer leur métier dans le monde en diminution de la culture orale populaire, alors que les Juifs se sont mis à définir la modernité.

En tous cas, la manière dont les Mercuriens et les Apolloniens se regardent les uns les autres est similaire partout où on porte le regard. Ce qui est vrai des Juifs et de leurs voisins paysans dans la Russie impériale est vrai, je pense, des Gitans et de leurs hôtes, ainsi que des Indiens et des populations locales en Afrique de l’Est, et ainsi de suite.

Y compris les Chinois d’outre-mer en Asie du Sud-est ?

Oui. Les Chinois d’outre-mer aussi sont supposés être habiles – trop habiles, peut-être. On peut reprendre la liste antisémite habituelle : ils sont distants, tortueux, pas virils, etc. C’est la manière dont les Apolloniens décrivent les Mercuriens dans le monde entier.

Et bien sûr on pourrait interpréter ces mêmes traits sous un jour positif. « Habileté » et « fourberie » peuvent devenir « intelligence » et « engagement général pour la vie de l’esprit ». Les Gitans sont fiers d’être plus malins que les non-Gitans auxquels ils ont affaire, tout comme les Juifs le sont, ou l’étaient dans le monde juif traditionnel. La vision mercurienne des Apolloniens tend aussi à être négative : « sentimentalité », « courage » et « terre-à-terre » peuvent devenir « stupidité », « belligérance » et « impureté ».

En d’autres mots, les oppositions esprit/corps, intelligence/physicalité, impermanence/ permanence, non-belligérance/belligérance restent les mêmes et sont reconnues par tous ceux qui sont impliqués. Chacun sait quels sont les traits associés à chaque groupe ; la différence est dans l’interprétation.

Ce qui vous conduit à conclure quoi concernant les Juifs ?

Vues de cette manière, certaines choses concernant l’expérience juive et le rôle économique juif traditionnel deviennent moins uniques, pour ainsi dire. Pour parler brutalement, peut-être, ce n’est pas un accident s’il y a eu un holocauste gitan.

Que voulez-vous dire ?

Qu’il y a des similarités entre Juifs et Gitans et tout un tas d’autres gens qui s’engageaient dans des recherches similaires, [des similarités] qui vont plus loin que leur sort commun sous les nazis, ou que l’hostilité qu’ils rencontrent partout où ils vont.

Cela pourrait changer la manière dont on comprend l’antisémitisme.

Dans mon livre, j’ai tenté de donner le contexte de l’expérience juive, d’expliquer à la fois la victimisation juive et le succès juif.

Sur la question particulière de l’antisémitisme, mon livre soutient que l’antisémitisme n’est pas une maladie, n’est pas mystique, n’est pas inexplicable. Il soutient que les croyances et les perceptions et les actions habituellement associées à l’antisémitisme sont très communes, et qu’elles ne s’appliquent pas seulement aux Juifs.

Votre argumentation vous donne-t-elle, personnellement, une compréhension différente de ce que cela signifie d’être juif, et de l’antisémitisme ?

Bien sûr qu’elle le fait ! Je n’ai pas écrit le livre pour prêcher quelque chose en particulier. Mais j’espère qu’une conclusion que les gens tireront de cette partie du livre est que quelque chose qui est compris est plus facile à combattre. Si on considère l’antisémitisme comme une mystérieuse épidémie, alors il est difficile de savoir quoi faire. Quand vous sentez que vous comprenez ce qui le provoque, alors il devient plus intelligible. Et moins dangereux.

Mais pour l’Holocauste ?

L’Holocauste juif fut d’une certaine manière plus grand que tout autre événement de cette sorte dans l’histoire du monde. Mais les perceptions sur lesquelles il est basé sont parfaitement familières et très communes. L’histoire des Chinois d’outre-mer en Asie du Sud-est, par exemple, est une histoire de pogroms incessants ainsi que de succès remarquables.

Vous avez vu ces croyances communes vous-même ?

En grandissant en Russie, on ne pouvait pas s’empêcher de remarquer que les choses que les gens disaient ou pensaient sur les Arméniens étaient à de nombreux égards analogues aux choses que les gens disaient ou pensaient sur les Juifs. Et il y eut mon expérience en Afrique de l’Est, qui est l’une des raisons pour lesquelles je me suis intéressé à la comparaison. Au Mozambique, il était frappant de voir combien les rôles sociaux et économiques des Indiens locaux étaient similaires aux rôles sociaux et économiques des Juifs en Europe de l’Est.

Voyiez-vous les Indiens comme des « Juifs » à l’époque ?

Oui. Tout le monde les voyait ainsi. Ils sont souvent appelés ainsi – « les Juifs de l’Afrique de l’Est ». Et les Chinois d’outre-mer sont parfois appelés « les Juifs de l’Asie du Sud-est ».

Mais c’est une chose de réaliser que la rhétorique est similaire ; c’en est une autre de reconnaitre que la rhétorique est basée sur quelque chose que les gens font réellement, et que cela remonte loin dans le passé, et que c’est beaucoup plus vaste que l’exemple familier des Indiens et des Chinois d’outre-mer.

Dans votre livre, vous examinez la littérature moderniste de cette manière.

Le Ulysse de Joyce, par exemple, est le texte central du modernisme, et il traite de cette même opposition. Le personnage principal, Leopold Bloom, est un « demi-juif » ; et la figure d’Ulysse est le représentant terrestre absolu du mercurianisme, de l’habileté, de l’agitation, de la diplomatie, de l’ingéniosité – toutes ces choses.

Y a-t-il un Juif apollonien fameux, pour utiliser vos termes ?

Irving Howe a dit que Trotski était l’une des plus grandes figures du XXe siècle parce qu’il avait réussi à être à la fois un écrivain et un guerrier ; quelqu’un qui analyse l’histoire tout en la faisant ; quelqu’un qui est également bon pour penser et pour tuer.

On pourrait dire qu’Israël, et le sionisme en général, est une tentative d’abandonner la judéité traditionnelle en faveur de l’apollonisme avec un visage juif, tels qu’ils le sont. Je suppose qu’Ariel Sharon serait un Apollonien juif. Il est partisan du rejet du monde des shtetl, de la vie de la diaspora, de la Zone de résidence – la voie mercurienne.

Comment expliquez-vous cela ?

La vie dans la Zone signifie vivre avec la faiblesse physique, associée à l’éloquence et à l’intelligence ; cela signifie faire des choses que les autres méprisent. Cela signifie être impliqué dans la vie de la diaspora et de la tradition. Et le sionisme devait être le rejet absolu de cette vie et de cette tradition. L’État d’Israël devint un endroit où l’on pouvait échapper au sort de Tevye le laitier – le grand personnage de Sholom Aleichem. Il devint un endroit qui existait dans le but de venger la faiblesse de Tevye par un rejet de l’habileté et de la non-belligérance de Tevye.

L’Holocauste créa une aura autour d’Israël qui le rendit différent de tous les autres Etats modernes, qui l’exclut de certaines des attentes qui sont habituellement associées aux États modernes – et de certaines critiques. A cause de son rôle très particulier, de son histoire, et de ses prétentions morales, Israël devint l’État auquel les règles standard ne s’appliquent pas.

D’une tentative de sortir du ghetto, Israël s’est transformé en un ghetto d’un nouveau genre, qui est le seul endroit où vous pouvez dire certaines choses.

Par exemple ?

C’est le seul endroit dans le monde occidental où un membre du Parlement peut dire – et en toute impunité – « déportons tous les Arabes hors d’Israël ». Ou bien où tant de gens peuvent dire, dans la conversation politique de routine : « Nous devons faire plus d’enfants juifs parce que nous voulons que cet Etat soit ethniquement pur ». Imaginez quelqu’un disant la même chose en Allemagne : « Procréons pour faire plus d’enfants parce que nous avons trop de Turcs ici ».

Et Israël peut aussi faire des choses que les autres Etats ne peuvent pas faire ?

Oui, comme construire des murs. Il y a eu une tentative de construire un mur dans une ville en République Tchèque – pour séparer la zone tzigane du reste de la ville.

Que se passa-t-il ?

Ce fut un tollé. Ça n’a pas pu se faire. Ainsi, cela me semble être encore une ironie tragique dans l’histoire des Juifs : la tentative de créer un État comme les autres conduisit à la création d’un État qui est remarquablement différent de la famille d’États qu’il voulait rejoindre.

Mais c’est seulement l’une des trois grandes migrations. L’histoire des Juifs en Amérique a été une histoire de réussite et de succès formidables. L’histoire des Juifs en Russie a été une tragédie, au sens le plus basique du mot : il ne peut y avoir de tragédie sans l’espoir et l’épanouissement initiaux, sans la noblesse de caractère que le défaut fatal finirait par miner. C’est ainsi que je vois l’histoire de la vie de ma grand-mère.

Et, en utilisant votre métaphore mercurienne, vous dites qu’à l’époque moderne nous avons tous dû devenir juifs.

Une partie centrale de mon argumentation est que le monde moderne est devenu universellement mercurien. Le mercurianisme est associé à la raison, à la mobilité, à l’intelligence, à l’agitation, au déracinement, à la pureté, au franchissement des frontières, et au fait de cultiver des gens et des symboles par opposition aux champs et aux troupeaux. Nous sommes tous supposés être des Mercuriens maintenant, et les Mercuriens traditionnels – en particulier les Juifs – font de meilleurs Mercuriens que tous les autres.

Et c’est la raison de leur succès extraordinaire et de leur souffrance extraordinaire dans le monde moderne. Cela, me semble-t-il, est la raison pour laquelle l’histoire du XXe siècle, et l’histoire des Juifs en particulier, est l’histoire de trois Terres Promises et d’un Enfer."

Quelques commentaires :

- David Slezkine applique ce que je pourrais appeler le « théorème de Fassbinder », suite à l'analyse qui m'avait été suggérée par sa phrase : « Tout philosémite est un antisémite », ce que j'avais retraduit ainsi : le fait de différencier est plus important que le contenu de la différence. D. Slezkine montre bien comment on peut valoriser positivement ou négativement « Apolloniens » (terme moyennement choisi) et « Mercuriens » à partir de la même configuration d'ensemble ;

- le schéma explicatif de la modernité ici proposé va dans le sens de maintes analyses à vous offertes à ce comptoir : une part de la société - le commerce -, auparavant « imbriquée », comme disait Polanyi, dans l'ensemble, se retrouve sur le devant de la scène et prend une importance démesurée par rapport à celle qu'elle avait en régime traditionnel. L'apport de David Slezkine n'est pas tant de rapprocher Juifs et commerce, ou de rapprocher extension du commerce, importance croissante des Juifs et antisémitisme - les antisémites eux-mêmes ont très vite fait ces rapports -, que, par l'usage de la dichotomie Apolloniens-Mercuriens, de mieux faire saisir ce qui différencie les Juifs des autres Mercuriens au moment de la modernité - leur rôle central en Occident (le lieu de la modernité), leur rôle, par rapport aux Gitans, dans la culture écrite... -, et donc pourquoi « c'est [la Shoah] tombé surtout sur eux ».

On comprend mieux, du coup, le rapport névrotique de la modernité occidentale à ses Juifs : la séparation traditionnelle - Apolloniens-Mercuriens, donc - ne reposait pas franchement sur une amitié réciproque, elle pouvait à intervalles réguliers déboucher sur des phénomènes violents où l'on retrouverait sans peine la logique girardienne du bouc émissaire, cette séparation n'en était pas moins viable, d'autant que les Apolloniens savaient bien, quitte à l'oublier de temps à autre, qu'ils avaient besoin des Mercuriens - en l'occurrence, principalement des Juifs - pour que la société fonctionne.

Avec la modernité et le « devenir-Mercurien », donc le « devenir-Juif » de la société comme des individus, le rapport Apolloniens-Mercuriens se fait plus complexe : si la haine antisémite devient plus forte, plus acharnée, ou si le comportement antisémite devient plus haineux, c'est parce que dans le monde moderne les Juifs représentent le monde moderne, ils représentent la modernité, ils représentent ce à quoi on sait plus ou moins que l'on ne devrait pas vouloir ressembler. Les stéréotypes traditionnels respectaient une division fondamentale du travail - au lieu que dans la modernité on reproche aux juifs d'être depuis toujours à l'image de ce que l'on cherche maintenant à devenir tout en redoutant de le devenir, on fait grief aux juifs d'avoir toujours été ce que soi-même on cherche désormais à devenir tout en sentant que c'est une mauvais idée, ou tout en redoutant que ce ne soit pas une aussi bonne idée que ça. « Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage » : la modernité et ses Juifs, ce serait quelque chose du genre « qui a la rage de nager (dans les eaux nouvelles et attirantes de la modernité) a peur de se noyer, et accuse son chien d'avoir la rage et de vouloir vous noyer ». Situation d'autant plus explosive que le chien, lui aussi, avait bien la rage, j'entends par là que les Juifs ont effectivement, et c'est bien normal, tiré profit des possibilités que la modernité leur offrait (les trois paradis évoqués par David Slezkine).

- Alain Brossat a parlé quelque part de la naissance d'Israël comme d'un « cadeau empoisonné », David Slezkine y voit une « ironie tragique » : il est de fait que cette « apollonisation » du peuple mercurien par excellence ne laisse pas d'être paradoxale. Elle est condamnée à l'avance, pour deux raisons : à l'échelle du monde entier, le sionisme est minoritaire chez les Juifs, en ce sens que la plupart d'entre eux préfèrent rester dans les sociétés devenues très mercuriennes que dans cet hybride qu'est l'État d'Israël : le « peuple juif » reste fondamentalement mercurien. Surtout, ce projet va dans le sens contraire de l'histoire (ce qui est aussi le cas, on le sait, de l'histoire de la décolonisation : alors que le processus global de décolonisation est entamé, voilà qu'un État colonial se crée brusquement, à contre-temps...), qui est donc celle d'une mercurisation globale des sociétés (lesquelles, je le précise ne sont pas complètement mercuriennes, ce qui est impossible, et même si cela ferait plaisir à un fou dogmatique comme Jacques Attali). On reproche parfois aux Juifs de vouloir le beurre et l'argent du beurre, par exemple de prôner l'antiracisme tout en voulant préserver leur « pureté », pour eux et pas pour les autres. Quoi qu'il en soit de la justesse de ces critiques, on voit bien qu'il y a quelque chose de ce type dans la situation d'Israël, et cela peut expliquer, en plus de considérations géopolitiques, à quel point cet État suscite les passions.

Ajoutons que cette idée d'« apollonisation » permet de mieux comprendre les points communs qu'une Hannah Arendt avait très tôt perçus entre le nazisme et le sionisme, du point de vue de leurs présupposés racialistes. Dans les deux cas - dans des proportions et avec des conséquences différentes - on assiste à une tentative d'« apollonisation » volontariste de sociétés devenues récemment (l'Allemande) ou depuis toujours (le peuple juif) mercuriennes. Je fais l'hypothèse que le fanatisme que dans les deux cas on peut sans difficulté repérer chez les zélateurs de ces entreprises vient d'une conscience plus ou moins obscure et refoulée qu'elles sont foutues d'avance, dans un monde devenu obstinément mercurien.

(Ce qui, au passage, permet de comprendre pourquoi de nombreux juifs religieux sont soit indifférents au sionisme, soit carrément anti-sionistes : si le sionisme est entre autres choses une crainte de voir disparaître, dans un monde mercurien, des spécificités juives, il est logique que ceux qui depuis toujours ont en charge, justement, l'aspect le moins mercurien du judaïsme, ne voient pas dans le sionisme une solution, ils en ont d'autres en magasin, qui ont fait leurs preuves depuis longtemps...)



Incidemment, tout ceci amène à penser que l'on n'en a pas fini, ni avec les Juifs, ni avec l'antisémitisme, en cette période de mercurianisme effréné, avec les réactions apollonisantes ou trop apollonisantes que cela peut susciter. Histoire à suivre, paradoxes en cours !



re-animator

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vendredi 26 mai 2006

Comment on écrit l'histoire.

Si l'on en croit Jean-Pierre Grossein, qui a l'air d'en connaître un bout sur Max Weber, Jacques Attali, dans Les Juifs, le monde et l'argent, Fayard, 2002 (notamment p. 396), cite L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme "sans aucune référence paginée", dans une traduction "non identifiable" (traduisez : inexistante), invente au passage une phrase qui ne figure pas dans le livre,

- le tout bien sûr pour conclure que L'éthique... est "une somme d'ignorance et de naïveté", faisant de son auteur, "avec Marx, qu'il détestait" (ce qui est inexact), rien moins que "l'une des sources majeures (...) de l'antisémitisme allemand".

No comment !


(Source : Présentation de L'éthique..., Gallimard, "Tel", 2003, p. XXXVII.)

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vendredi 9 septembre 2005

Encore Marx.

Citations et commentaires. Présentation décousue, contenu me semble-t-il actuel. Tous les italiques sont de Marx.


1844 :
- "C'est exactement comme dans la religion. Plus l'homme place en Dieu, moins il conserve en lui-même. L'ouvrier met sa vie dans l'objet, et voilà qu'elle ne lui appartient plus, elle est à l'objet. Plus cette activité est grande, plus l'ouvrier est sans objet. Il n'est pas ce qu'est le produit de son travail. Plus son produit est important, moins il est lui-même."

A compléter par Feuerbach : "Pour enrichir Dieu, l'homme doit se faire pauvre ; pour que Dieu soit tout, l'homme doit n'être rien."

Durkheim répondra : c'est en enrichissant Dieu que l'homme s'enrichit. Céline (Mea culpa, sauf erreur) et Muray ajouteront : de toutes les façons, ça ne fait pas de mal à l'homme de n'être rien, cela lui enlève quelques grossières prétentions.

- "Tout comme le raffinement des besoins, l'industrie spécule sur leur grossièreté, qu'elle sait produire artificiellement. Leur vraie satisfaction veut l'abrutissement de soi - ce pseudo-contentement des besoins que dispense une civilisation à l'intérieur de l'abjecte barbarie de la nécessité."

Il suffit de regarder autour de soi.


1847 :
- "Le salaire dépend de plus en plus du marché mondial ; la condition ouvrière dépend de plus en plus du hasard."

- Marx résume les arguments des économistes contre les syndicats, les trouve "justes", et enchaîne :

"S'il ne s'agissait réellement dans les associations que de déterminer le salaire - et c'est là l'apparence -, si le système travail-capital était éternel, ces coalitions échoueraient piteusement devant la nécessité des choses. Mais elles constituent un moyen d'unification de la classe ouvrière, qui la prépare au renversement de toute la vieille société avec ses antagonismes de classes." D'où la gravité de l'abandon de cette mission. A rapprocher de cette phrase que j'ai déjà citée : "La classe ouvrière sera révolutionnaire ou ne sera rien."


1848 :
- "Cette loi du travail marchandise, du minimum de salaire, se vérifiera à mesure que la supposition des économistes, le libre-échange, sera devenue une vérité, une actualité. Ainsi, de deux choses l'une : ou il faut renier toute l'économie politique basée sur la supposition du libre-échange, ou bien il faut convenir que les ouvriers seront frappés de toute la rigueur des lois économiques sous ce libre-échange.

Pour nous résumer : Dans l'état actuel de la société, qu'est-ce donc que le libre-échange ? C'est la liberté du capital. Quand vous aurez fait tomber les quelques entraves nationales qui enchaînent encore la marche du capital, vous n'aurez fait qu'en affranchir entièrement l'action. Tant que vous laissez subsister le rapport du travail salarié au capital, l'échange des marchandises entre elles aura beau se faire dans les conditions les plus favorables, il y aura toujours une classe qui exploitera, et une classe qui sera exploitée."

Alors, l'ouvrier "verra que le capital devenu libre ne le rend pas moins esclave que le capital vexé par les douanes.

Messieurs, ne vous en laissez pas imposer par le mot abstrait de liberté. Liberté de qui ? Ce n'est pas la liberté d'un simple individu, en présence d'un autre individu. C'est la liberté qu'a le capital d'écraser le travailleur.

Comment voulez-vous encore sanctionner la libre concurrence par cette idée de liberté, quand cette liberté n'est que le produit d'un état de choses basé sur la libre concurrence ?

Nous avons fait voir ce que c'est que la fraternité que le libre-échange fait naître entre les différentes classes d'une seule et même nation. La fraternité que le libre-échange établirait entre les différentes nations de la terre ne serait guère plus fraternelle. Désigner par le nom de fraternité universelle l'exploitation à son état cosmopolite, c'est une idée qui ne pouvait prendre origine que dans le sein de la bourgeoisie."

- "Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle ses crises ? D'une part, en imposant la destruction d'une masse forces productives ; d'autre part, en s'emparant de marchés nouveaux et en exploitant mieux les anciens. Qu'est-ce à dire ? Elle prépare des crises plus générales et plus profondes, tout en réduisant les moyens de les prévenir."

Ces citations et d'autres amènent à se demander si ce n'est pas maintenant, depuis l'effondrement de l'URSS et la reprise de la mondialisation capitaliste, que Marx va avoir raison. Peut-être est-ce sur cette idée-là que la girouette, pour être poli, Attali, a construit son livre récent.

- "On nous a reproché, à nous autres communistes, de vouloir abolir la propriété acquise par le travail personnel, cette propriété qui, dit-on, forme la base de toute liberté, de toute activité, de toute indépendance personnelles.

Quelle est donc cette propriété, fruit de l'effort, du labeur personnel ? Voulez-vous parler de la propriété du petit bourgeois, du petit paysan, de celle qui a précédé la propriété bourgeoise ? Ce n'est pas à nous de l'abolir, le progrès de l'industrie l'a abolie et l'abolit jour après jour."

En fait, en partie grâce, là encore, à l'existence de l'URSS, ce processus s'est interrompu, en même temps que l'on lâchait de l'argent aux ouvriers. "Poujadistes" et ouvriers étaient donc solidaires sans vraiment s'en rendre compte, et maintenant qu'il n'y a plus l'URSS et qu'on essaie de nouveau de les bouffer presque complètement, cette solidarité resurgit. D'où qu'on ne parle ici et là que de populisme, pour donner à ce mot un nouveau souffle ou comme disqualifiant global de toute forme de lutte.


1849 :
- "Nous avons dessiné à grands traits la guerre industrielle que se livrent les capitalistes. Cette guerre a ceci de particulier qu'elle ne se gagne pas en recrutant, mais en congédiant les armées de travailleurs. Entre les généraux de l'industrie, les capitalistes, c'est à qui pourra congédier le plus de soldats.

Les économistes nous racontent, il est vrai, que les travailleurs rendus superflus par les machines trouvent à s'employer dans de nouveaux secteurs.

Ils n'osent pas dire ouvertement que les travailleurs qui trouvent à s'engager dans de nouveaux secteurs sont les mêmes qui ont été congédiés. Ce serait mensonge et les faits hurlent. Les économistes se contentent d'affirmer que de nouvelles possibilités de travail s'offrent à d'autres parties de la classe laborieuse, par exemple, à la génération des jeunes travailleurs qui étaient sur le point d'entrer dans la branche d'industrie qui a périclité. C'est naturellement une grande satisfaction pour les ouvriers qui se retrouveront à la rue : Messieurs les capitalistes ne manqueront pas de chair fraîche à exploiter, et on laissera les morts enterrer les morts. Cette consolation, le bourgeois la garde pour lui-même ; il préfère ne point l'adresser aux ouvriers." July, Colombani, etc...


On laisse le lecteur méditer tout cela, on se contentera de deux conclusions évidentes :
- Marx n'était pas un idiot ;

- les enculés n'ont pas beaucoup changé depuis 1844-49.

Mais on les écoute encore.

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