dimanche 25 novembre 2012

Prophylaxie métaphysique...

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"Quelque chose attire la chair vers le divin ; autrement comment pourrions-nous jamais être sauvés (…) Si le désir charnel était seulement mauvais, ceux qui l'éteignent dans la débauche, pour en libérer leur pensée, n'auraient pas tort, au moins par rapport à eux-mêmes."

Paradoxal hommage de la vertu au vice, signé Simone Weil (citée par Pierre Boutang, Apocalypse du désir, p. 209. La coupure est de P. Boutang), laquelle ajoute aussitôt : "C'est parce qu'il [le désir charnel] est si précieux qu'il ne faut pas le satisfaire." Ce qui est abuser, mais c'est aussi durement logique. Si les saints passent pour avoir fini (pas forcément commencé) par mener une vie chaste, ce n'est pas un hasard. Mais je n'ai pas nécessairement d'aspirations à la sainteté. - Je ne sais pas.

Dans un passage de son livre (pp. 209-212), peu de temps après cette citation, Pierre Boutang dit sur la sexualité humaine des choses à la fois personnelles et générales, dans lesquelles j'avoue m'être reconnu. Pour aujourd'hui, je voudrais surtout insister sur quelques points. Dans l'économie du livre de Boutang, il s'agit du début du chapitre dans lequel, après avoir attaqué différentes conceptions du désir, de Hegel à Deleuze pour le dire vite, l'auteur commence à exposer la sienne propre.

Pour ce faire, il part d'une vieille photographie de lui petit enfant, presque encore bébé, en train de sourire à sa mère, laquelle le tenait dans ses bras, pour lui donner confiance, tout en n'apparaissant pas elle-même (elle est recouverte d'une étoffe) sur la photographie. Si je ne méprends pas sur les intentions de l'auteur, à propos duquel j'ai lu récemment qu'il avait toujours eu le sentiment, qu'il était malheureusement le seul à partager, d'être parfaitement clair, l'important ici est un certain balancement entre la pureté et l'impureté de la situation, telle que Boutang adulte peut la juger lorsqu'il regarde cette photographie. L'enfant sourit, d'un sourire d'avant le mensonge, d'un sourire d'« enfant à qui personne encore n'a menti », et ceci en partie en raison, si ce n'est d'un mensonge, du moins d'un « artifice », cette mère à la fois présente et absente, sans qui la photographie de l'enfant en confiance et souriant n'aurait pu se faire, mais qui se cache, se dissimule. Cette image…

"…ne donne le sentiment d'aucun désir, prononce seulement un équilibre naturel et précaire, d'une nature au seuil du désir, libérée du besoin et de l'inquiétude, pas de l'interrogation, et pour cela objet de désir. Lorsque j'avoue que j'aurai passé ma vie à rechercher cela seul, et dans le visage humain, je n'ignore pas à quels moments la sexualité s'en mêle, et qu'Éros ne se satisfait pas de laisser être le monde dans un état dans un regard plus pur que le vôtre. Pourtant, s'il y a eu le sourire originel - dont le diable sait très bien s'emparer, voyez « La chambre de cristal » de Blake - le désir ne l'oubliera jamais entièrement, ou ne sera jamais hors de son atteinte. Je ne connais pas de vrai désir sans un sourire, au seuil entre l'absence et la présence, et j'ai appris que tout le corps sourit avec le visage. (…)

Encore une fois, la sexualité n'est pas absente de cette quête du sourire - du moins ai-je connu peu d'êtres pour qui elle le soit restée. (…) Le sourire serait clairement le propre de l'homme. (…) Si le désir va au sourire, le sexus, inventé par les Latins pour dire la « section » entre mâles et femelles (et c'était un mot neutre à l'origine) que les Grecs ignoraient et appelaient « physis », pour relier au lieu de séparer, ne décide en rien du désir. Comment alors le désir sexuel et ce désir du sourire, de la présence mystérieuse déposée sur le visage et dans le corps de l'autre, peuvent-ils se rencontrer, s'unir sans que vacillent la terre et le ciel ? Simone Weil que l'on imagine souvent très peu disposée à le comprendre, et à y voir un fait essentiel - mais nous aurons recours à elle (…) car elle aura été, chez les modernes, la femme la plus « savante dans les choses de l'amour » - Simone Weil proclame que « quelque chose attire la chair vers le divin », et que, réciproquement, « il n'est pas entre notre pouvoir d'admirer un être humain chez qui il n'apparaît aucune beauté sensible d'aucune espèce. »"

Ajoutons que, dans le même passage, évoquant cette situation « première, originelle », Boutang en parle comme une situation de confiance, mot qu'il relie à l'utilisation par le « réaliste empirique » Platon du terme pistis pour désigner "la « foi » naturelle dans les choses, qui ne sont ni des reflets ni des fantasmes."


A vingt ans je suis tombé follement et très bêtement amoureux d'une fille juste pour le sourire qu'elle m'avait adressé la première fois que je la quittai devant chez elle ; aujourd'hui encore, après bientôt quinze ans de vie commune, certains sourires de ma femme me bouleversent toujours autant, si ce n'est, parfois, plus qu'à nos débuts. Autant dire que j'ai été sensible à cette approche, qui n'est pas peut-être le fin mot de Boutang sur le désir humain, mais qui me semble un point de départ fécond. Je résume ce que j'en ai compris et ce que je souhaite en retirer pour la livraison de ce jour.

Ces idées sont un peu complexes, et c'est ce qui les sauve, d'une part de la mièvrerie, d'autre part de la banalité. Si je passe mon temps à vous répéter que le sexe est le sexe et autre chose que le sexe, ce que Simone Weil dit à sa façon dans la phrase par laquelle j'ai commencée - même si elle a voulu, pour sa propre voie, atteindre cet « autre chose » sans passer par le sexe -, le dispositif théorique ici construit par Pierre Boutang revient à dire, dans le même esprit, que le désir est à la fois pur et impur.

Pur parce qu'il est issu d'une situation de confiance originelle que l'on cherche à retrouver ("Il n'y a pas de réelle sexualité enfantine ni d'Oedipe sexuellement désirant, mais la sexualité adulte est enfantine pour toute une part" (p. 215) où elle "tente de s'accorder" avec l'esprit de cette situation de confiance), impur parce que le désir et la quête du sourire sur le visage de celle que l'on aime / aimera ne garantit pas l'absence d'artifice. A la base, dans la scène primitive de Boutang, il y a l'artifice de la mère, à la fois présente et absente. J'insiste là-dessus, c'est un artifice, pas un mensonge : la situation n'est pas mensongère à la base, elle n'est pas viciée, mais elle est en partie artificielle. Et de même que la mère est à la fois présente et absente, le sourire est "au seuil entre l'absence et la présence", il donne tout - sinon pourquoi tomber amoureux d'un sourire ? pourquoi le rester quinze ans après ? -, et rien - sinon, pourquoi ce lien avec le désir charnel, pourquoi "tout le corps sourit-[il] avec le sourire ?"

Qu'on le comprenne, cette insistance sur le sourire de la femme aimée ne verse dans aucun sentimentalisme, le lien avec le désir charnel est d'emblée présent. Quitte à ce qu'il faille, d'un côté, se méfier de certains pièges, comme, c'est le thème étudié immédiatement après par Boutang, l'inceste, les relations frère-soeur, les relations qui se rapprochent d'une relation frère-soeur, ou les relations qui, j'extrapole un peu par rapport à ce qu'écrit P. Boutang, qui finissent par se fonder sur l'identité plus que sur la rencontre. Quitte à ce qu'il faille, d'un autre côté, et plus tardivement, dépasser le stade sexuel ou s'en éloigner, le Platon du Banquet pointant ici le bout de son nez. - Mais cette insistance rappelle en même temps l'aspect « métaphysique » ou « divin », comme l'on voudra, du désir humain.

C'est pour cela, notons-le au sujet d'un passage que j'ai cité avec des coupures nécessaires pour la clarté de mon propos du jour, mais qui ne contribuent pas, en revanche, à la clarté du propos de P. Boutang, c'est pour cela que celui-ci peut écrire : "Comment alors le désir sexuel et ce désir du sourire, de la présence mystérieuse déposée sur le visage et dans le corps de l'autre, peuvent-ils se rencontrer, s'unir sans que vacillent la terre et le ciel ?" Ce n'est pas la femme qui est divine, elle ne l'est ni plus ni moins que l'homme, là-dessus je suis d'un égalitarisme d'une simplicité biblique, c'est la rencontre de l'homme et de la femme qui l'est.

Au passage encore, et pour en finir avec cette première approche, on notera que celle-ci peut expliquer les sentiments mêlés que l'on ressent couramment à propos de la représentation de l'acte sexuel, sous quelque forme - littéraire, picturale, cinématographique, même musicale (Chostakovitch…) - et dans quelque esprit - poétique, allusif, paillard, pornographique - que ce soit. Ne peuvent qu'y figurer, toujours, cette pureté primordiale et cette impureté humaine. On peut aussi mettre ces idées en rapport avec les textes de Marc-Édouard Nabe que je vous citais récemment.



Ne sachant quand je pourrai faire une autre livraison, je commente très brièvement ici-même la dernière vidéo du Président. Deux remarques :

- s'il se plaint de coups bas (j'y reviens dans la deuxième remarque), le Président peut aussi admettre qu'il faut parfois le soutenir contre lui-même. Sa dévalorisation, par ailleurs bassement machiste, du roman (23e minute) au profit du concept d'un côté, de la poésie de l'autre, est, je suis désolé, d'une grande stupidité. Le roman brasse aussi les concepts, à sa façon bien particulière et qui est précisément difficile à définir parce que sinon, on n'aurait pas besoin d'écrire ces romans… Je vous renvoie au Proust de Vincent Descombes, et tant pis pour le Président s'il préfère Félix Niesche à Proust, tous les goûts sont dans la « nature » ;

- j'avais évoqué à deux reprises sur la foi de quelques intuitions l'éventuelle homosexualité du Président : il semblerait, vu le discours de ce dernier, que le sujet soit évoqué par d'autres sur le net, ce que j'ignorais quant à moi. Comme je l'ai fait surtout, outre le plaisir de faire chier mon monde, parce que je trouvais amusant qu'un gars qui clame sa virilité, se vante de ses sept cents conquêtes (ce qu'il refait dans cette vidéo, non sans goujaterie me semble-t-il vis-à-vis de sa femme) et traite volontiers ses adversaires de fiottasses, puisse se laisser tenter par les amitiés particulières ; comme, par ailleurs, et ceci étant dit, je me fous complètement de ce qu'il fait de son temps libre, je ne me sens pas visé par la riposte du Président. Je « répondrai » seulement que, d'une part, l'on ne peut pas se permettre de balancer des coups bas à certains (je pense notamment à une évocation hors de propos, ou justifiée seulement par l'antijudaïsme de A. Soral, sur la « sexualité déviante » de Woody Allen) et se plaindre d'en recevoir ; d'autre part, que si l'on se réclame de Weininger et de son étude Sexe et caractère, qui essaie précisément de traiter des liens entre la sexualité d'un individu et sa personnalité, il est tout à fait légitime pour certains d'envisager sous cet angle le « caractère » du Président.

Ce qui signifie : si on choisit un terrain, l'adversaire (ou, en l'occurrence, le témoin tel que bibi) a toute légitimité pour répondre sur ce terrain. Dans le même ordre d'idées, les "Femen", qui croient, si j'ai bien compris, à l'égalité absolue entre hommes et femmes, ne peuvent se plaindre, pour celles qui se sont fait tabasser à la manifestation contre le mariage homosexuel, de s'être pris des coups. Les lâches qui les ont frappées n'en sont pas moins lâches ni méprisables, mais ils n'ont fait, d'une certaine manière, qu'accepter, cela les arrangeait bien, l'arme choisie par les "Femen".

Bon dimanche !

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dimanche 21 octobre 2012

La vérité hait le secret. Plus vous serez ouvert, plus vous serez vrai. - J'enfonce le clou (dans le cul du Président).

Où il y a de la gêne...


Il y en a qui tendent vraiment le bâton pour se faire enculer, et quand on voit le Président se réclamer de Weininger, puis se comparer à Platon et Mishima, on se dit que l'on n'avait pas tort de se poser des questions sur son hétérosexualité. Ça pue le pédé viril à vingt lieues, cette histoire. D'ailleurs, du côté de Marc-Édouard Nabe, où l'on cite le passage sur les « amisexuels » que j'évoquais la dernière fois, on n'a pas l'air de penser très différemment - rappelons pour finir, et en espérant qu'il n'y a pas ici d'homonymie trompeuse, que le Président lui-même a raconté avoir eu des rapports intimes avec Hector Obalk, évoqué par les lecteurs de Marc-Édouard Nabe.

Bon, j'arrête, parce que sinon, tapette ou pas, A. Soral va finir par me casser la gueule, et j'en reviens à des sujets plus sérieux. (Et, tout de même, je précise que ce n'est pas mal du tout cette histoire de Kontre Kulture : je n'ai pas encore eu un livre publié par E&R entre les mains, mais on ne va pas critiquer des gens qui ressortent des textes rares (au passage et en référence à une livraison précédente : contrairement à ce que disait Alain Soral, il existe une version récente en français, publiée en Suisse sauf erreur de ma part, du Juif international de Henry Ford) ou éditent des livres que personne ne veut éditer.)


Un petit mea culpa pour commencer : en évoquant L'âge du Christ la dernière fois, j'ai complètement oublié de préciser, en complément à mon appel à témoins récent, que l'auteur y parle de la prière et y prie. Ce qui ne met pas fin à toutes les questions que je me pose à ce sujet, mais, depuis cette demande d'aide aux nabiens, et plus précisément depuis la rédaction de ma dernière note, je me suis, en quelque sorte, libéré de MEN. Ce n'est pas qu'il ne m'intéresse plus ou que je n'ai pas encore beaucoup de choses à piocher chez lui, c'est que je lui en demandais trop par rapport, je ne dis pas la cohérence de son travail, mais par rapport à la facture de celui-ci. C'est toujours pareil, il ne faut pas réintroduire sans s'en rendre compte la dichotomie intellectuel sérieux / écrivain rêveur utilisée par Alain Soral contre Marc-Édouard Nabe, dichotomie que j'avais en son temps critiquée (ach, je ne retrouve pas le lien...). Mais après avoir écrit, ou en écrivant, donc, ma précédente note la semaine dernière, je me suis aperçu que je commençais moi-même, non pas vraiment à "vouloir être Nabe à la place de Nabe", mais à vouloir trop saisir les liens entre ses idées et sa personne. Ce n'est pas que le sujet n'aurait aucun intérêt, il s'en faut, c'est que ça ne m'est pas utile de m'embarquer vraiment dans cette direction.

J'en profite, puisque nous sommes à l'heure de clarifications dont vous aurez j'espère compris qu'elles ne concernent pas que moi, pour noter que, par ailleurs, il me semble maintenant avoir « digéré » le travail d'Alain Soral. Là encore, ça ne signifie pas qu'il ne m'intéresse plus, encore moins que je ne lui suis pas redevable (à cette fiotte), mais que, sauf évolution surprise de sa pensée, j'ai intégré à la fois son système et ce qui ne me plait pas dans son système.

Ce qui veut dire, ça vous fera peut-être plaisir, que je devrais moins parler de ces deux gugusses dans le futur.

- Mais enchaînons tout de même par une belle intuition de MEN, L'âge du Christ, pp. 83-87 :

"Gandhi est le plus grand chrétien depuis le Christ. (…) Trop prennent Gandhi pour une espèce de gourou écolo-cool revenu à je ne sais quelle « philosophie » naturaliste qui, exotisme aidant, renouvelle le vieux panthéisme de cette vache pas du tout sacrée qu'on appelle l'homme. Faux ! Ce n'est pas naturel de recourir à la vérité vraie et à la non-violence offensive. C'est un effort terrible sur l'immonde nature humaine. Gandhi lui-même, à la fin de sa vie, traversait de drôles d'affres, il n'était pas sûr d'avoir réussi sur lui sa révolution. Bouleversant toutes les règles de l'instinct, le gandhisme ne coule pas de source. Un échec presque certain attend celui qui encaisse les coups d'autrui ouvertement. Car tout est là. Plus de cachette ! Tout doit être fait au grand jour. La vérité hait le secret. Plus vous serez ouvert, plus vous serez vrai (Gandhi).

Je n'aime pas le terme « non-violence ». Il sent la dénégation. Bien sûr, Gandhi était violent, très violent de refuser de répondre aux coups par les coups comme le Christ le lui avait enseigné. « Tends l'autre joue » est un précepte terroriste, celui de l'homme qui veut forcer l'agresseur à réfléchir son acte et à retourner sa violence contre lui-même. L'humiliation de la victime passée à tabac par son bourreau n'est rien comparée à celle du bourreau qui, à cause de la non-défense intransigeante de sa victime, a soudain honte de la frapper. Quand la non-violence a marqué ses premiers points, elle s'adressait à des Anglais, c'est-à-dire à la pire espèce de protestants. Un autre peuple, catholique ou musulman, n'aurait jamais marché. Il fallait ces puritains british et rongés par le remords pour avoir pleinement mauvaise conscience devant l'inertie provocatrice de ces Indiens inflexibles. Gandhi est le plus violent adversaire du protestantisme. (…)

« Qu'est-ce que la vérité ? » A la question posée par Pilate à Jésus, Gandhi, deux mille ans après répond : c'est une arme. Massignon, le grand gandhien, l'a dit : la meilleure attitude est d'accepter avec douceur d'être matraqué pour Elle, d'être frappé par Elle, telle que se la figurent contre nous nos frères dans leur exaspération insensée. C'est ça ! (…)

Mal comprise, la non-défense offensive (appelée à tort non-violence) débouche sur la non-résistance passive à la Lanza del Vasto, tout juste bonne aux yogas royaux sur le plateau du Larzac pour secte para-gurdjevienne. Le gandhisme, dans sa forme politique, est plus proche des attitudes « suicidaires » des chrétiens chantant en choeur leur saint martyre en descendant dans l'arène aux lions surpris, que des néo-brahmanes ex-petits bourgeois vivant en communauté en agitant des clochettes pour la paix du monde. L'erreur de certains a été d'hindouiser les Évangiles, alors que Gandhi a évangélisé l'hindouisme. On n'imagine pas jusqu'où Gandhi allait en spiritualisant la politique, ou plus exactement en refusant de sortir du domaine spirituel, même en politique (ce qu'avait fait Jésus), prenant des positions qui semblent aberrantes aux plus larges d'esprit. Quand Gandhi envoie une lettre au maréchal Pétain pour le féliciter de capituler en 1940, ça ne fait pas de Gandhi un collabo, mais un superbe christique qui sait ce que le sacrifice veut dire et qui pense - quel bloyen lui donnerait tort ? - que la France a, grâce cette guerre, l'opportunité de devenir ce qu'elle est : la grande nation du Sacré-Coeur prête à saigner ! C'est sans se défendre que la pauvre et sainte France aurait dû se laisser envahir totalement par l'Allemagne (ce qui aurait beaucoup décontenancé Hitler-le-violent), sans tirer un seul coup de feu, en acceptant finalement la punition de sa précédente victoire si humiliante pour son ennemie pas assez aimée. Voilà peut-être pourquoi, depuis, la France est ignoble et doit souffrir : pour avoir choisi les deux voies soeurs de la collaboration et de la résistance dans lesquelles d'ailleurs elle continue de s'embourber en s'auto-culpabilisant de mille manières. Elle paye aujourd'hui sa faiblesse en bradant son âme à n'importe qui, comme pour oublier qu'elle n'a pas eu le courage de se sacrifier, dignement. Massignon remarquait que les hommes étaient prêts à se faire tuer pour faire la guerre, mais jamais pour éviter la guerre. Tant qu'une nation ne dira pas : « Me voici ! Je consens à être détruite pour le salut de l'humanité », il y aura toujours des armées. Le pouvoir a bien compris que la non-violence était le comble de l'anarchie, son point vierge absolu irradiant tous les dangers. Dans non-violence, il y a violence. Je le répète. La non-violence est la vraie violence. Jésus bouillait de violence rentrée ; même Gandhi avoue avoir du mal à réfréner ses pulsions naturelles. L'Hindou est clair et net : si vous n'êtes pas assez fort pour être non-violent alors, soyez violent, c'est toujours mieux que d'être lâche."


(Les coupures que j'ai faites ne concernent pas des passages insignifiants, mais, précisément : il faudrait les discuter, et je préfère aujourd'hui retenir ce qui me semble le moins discutable. Je me suis permis par ailleurs de corriger ce qui me semble être des coquilles.)

Évidemment, si l'on admet ces dernières idées, se pose tout de même la question de ce que l'on peut faire devant les formes sournoises de violence, américano-sionistes pour prendre un exemple au hasard - certes la France est devenue une grande braderie, plus on avance et plus nos Présidents semblent afficher des pancartes "Changement de propriétaire. Tout doit disparaître.".

Mais peut-être qu'il est trop tard pour se poser la question, et que la France a laissé passer le train. Une première fois en 14-18, en deux étapes, à la fois par le massacre de sa jeunesse (un sacrifice, mais pourquoi ?) et par ce traité de Versailles que les Français ne purent lire ; une seconde fois, donc, en ne comprenant pas que l'état dans lequel était le pays en 1939, ne pouvait, devant l'invasion allemande, aboutir qu'à une seule solution cohérente, le sacrifice. - Attention, le sacrifice, pas l'acceptation de l'ordre nazi : l'indifférence, le mépris, pas la jouissance à la fois idéologique et masochiste d'un Drieu. - Les tracas et ambiguïtés du gaullisme, lorsqu'il s'est agi de reconstruire le pays, ne font finalement que refléter le fait que, s'il était certes plus louable d'être résistant que collaborateur, avoir eu à choisir entre l'un ou l'autre était déjà un aveu de défaite, en l'occurrence spirituelle.

C'est triste à dire, au moins d'un certain point de vue, mais une des conclusions possibles d'un tel raisonnement est que seul l'Islam peut redonner un lustre à la France, que le catholicisme a raté le coche. - Si les Juifs voulaient vraiment sauver et la France et ce qu'ils appellent maintenant le monde judéo-chrétien, ils essaieraient de nous convertir tous au judaïsme !

Bref, la nature spirituelle a horreur du vide, il n'y a pas de quoi s'étonner que l'Islam vienne le remplir, ne serait-ce que momentanément. - Comme me le disait un nouveau venu à mon comptoir, c'est peut-être justement parce que le catholicisme a fini de se dépouiller de tous ou de la majorité de ses accessoires de pouvoir, parce qu'il n'est plus royal, politique, ni même social, qu'il pourra jouer un rôle purement, ou essentiellement spirituel. Nous verrons !


Apocalypse or not Apocalypse, that is the question...

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mercredi 28 septembre 2011

"Son silence qui swingue..." (Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, III.)

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Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, I.

Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, II.


"Je pourrais vous noyer sous un Niagara de citations toutes fraîches (...) mais (...) je ne suis pas un citationniste comme la plupart de mes « confrères » hommes de lettres qui pensent dans le crâne d'autrui parce que leur cerveau trop petit a peur tout seul le soir dans le leur..." (Marc-Édouard Nabe, 1998)

"Le monde tourne autour d'un axe métaphysique, dont le sexe est une des principales manifestations." (Arnaud M. Genevois, 28 août 2011)


Après cet indispensable préambule, quelques citations du Oui de M.-É. Nabe (Rocher, 1999). Je me permettrai dans ce qui suit des digressions générales sur l'auteur, mais ai décidé de ne prendre mon matériau que dans ce livre. Je suis loin d'avoir lu tout ce qu'il a écrit, il faut bien se fixer un corpus, et le fait que nous ayons ici à faire à un recueil, où de nombreux et différents sujets sont abordés sur une période de 16 ans, correspond assez bien à mon propre projet. « Projet » qui sera, vous constaterez que c'est logique, exposé en conclusion.

Donc, les citations :

"Il n'y a rien de plus excitant que de faire l'amour / tous les jours avec une femme qu'on connaît et / une seule fois avec une femme qu'on ne connaît pas." (1988)

"Quand la femme de votre vie se métamorphose du jour au lendemain en mère de famille, il y a deux solutions : la tromper ou la quitter. Dans les deux cas, l'erreur est de croire qu'une maîtresse, quel que soit le plaisir qu'on en retire, peut remplacer la quotidienneté avec la femme et l'enfant. Il vaut mieux opter pour la première solution." (1996)

Entre autres choses, Oui est une méditation sur la féminité, notamment celle des hommes, notamment celle des écrivains :

"Lucette, c'est la femme de Céline, c'est-à-dire la féminité de Céline faite femme. La féminité, le cuirassier Destouches au bras fichu n'en manquait pas. Qui insistera sur la féminité inouïe de cet homme qui représente, pour tant de fans grisés et d'ennemis apeurés, la virilité par excellence ? La virilité d'une pensée alourdie d'énormes testicules bibliques. Personne ne semble avoir remarqué que l'écriture même de Céline, hystérique dans son combat contre l'hystérie, touche à l'essence nerveuse de la féminité, qu'il est inspiré essentiellement par ses propres fantaisies. C'est bien cet écho féminin que Céline avait trouvé chez celle qu'il mettait en transe la nuit, pour qu'elle revive ses sensations, afin qu'il en tapisse son cauchemar d'autobiographe maladif, de chroniqueur chronique." (1993)

Plus généralement :

"L'écrivain n'a pas de coeur. Dans sa carcasse pleine de paperasses, il n'y a pas de place pour un coeur, surtout pour un coeur de femme ! Autant le dire ici pour finir : c'est parce que l'écrivain est né avec un coeur de femme qu'il a besoin d'une femme pour le placer en elle. C'est la femme d'écrivain qui garde le coeur de l'écrivain pendant qu'il écrit, c'est-à-dire toute sa vie." (1993)

Ce qui éloigne de certaines formes caricaturales de sexualité / de virilité, pour atteindre une sensualité plus subtile :

"Le lecteur - français surtout - n'est pas powysien du tout. Chez les Anglo-Saxons, il préfèrera Hemingway et ses grosses couilles de chasseur d'éléphants. Toujours la virilité, la pauvre petite virilité, la puérile virilité qui fait que le lecteur ne jouit que si l'écrivain s'exhibe, s'il ouvre son livre comme un imperméable.

Pour aimer Powys, il faut avoir le sens cosmique de l'homme. Savoir s'extasier devant les choses, pas faire des concours de longueurs de bites. Hemingway est content de lui, il bande mais ne jouit pas. Powys sait jouir de tout et par tout. Rien qu'en voyant ! Il a compris tout ce que la contemplation avait d'énergique. Il faut être une tornade de vie pour contempler le monde. La sainte contemplation extatique ne va pas sans l'embrasement du spectacle même qu'elle recouvre. Bientôt, le contemplatif prend feu de joie et l'enthousiasme incendie tout ce qui est beau." (1988)

Soit dit en passant, c'est aussi une définition du désir, et une métaphore sur le désir que l'on peut susciter en la femme que l'on contemple et que l'on désire, que l'on peut (parfois...) amener à « s'embraser »... Mais, donc, nous sommes dans une thématique plus large - toujours à propos de Powys :

"Par excès d'attention (tout ce qui est attentif est d'ordre divin), par jouissance préméditée, l'on traverse le sexe et atteint l'extase."

Notons que cette insistance sur le rôle de l'attention se retrouve chez Simone Weil, qui lui accorde même une grande importance, tout en la considérant certes de façon moins explicitement charnelle que Powys-vu-par-Nabe.

"C'est très actif, la contemplation", répétait Jean-Claude Guiguet. Si s'éloigner du stéréotype viril caricatural que MEN attribue, à tort ou à raison, à Hemingway, peut permettre d'envisager des formes de désir à la fois plus fines et plus générales, le concept de contemplation pousse à s'affranchir de la dichotomie actif / passif. Sans aller nécessairement jusqu'à « embraser le spectacle » contemplé, la contemplation suppose une capacité d'attention, une mise en action d'une forme de passivité et de disponibilité, un entraînement, j'allais écrire une initiation : il est parfois légitime de parler de natures contemplatives, on ne devient pas pour autant attentif et contemplatif d'un claquement de doigts, il y faut du temps et de l'abnégation.

Bref : de même qu'il est abusif d'évoquer la passivité de la femme durant l'acte, se met ici en place un rapport au monde où l'on active sa passivité féminine. Ce qui au demeurant est lié à l'essence de la féminité, si l'on en croit Evola et ses belles pages sur la passivité active des femmes et l'activité passive des hommes. Je vous les retranscrirai un jour (Evola cite T. Burckhardt : "La femme est activement passive, l'homme est passivement actif."), je les signale aujourd'hui pour noter que si MEN critique des catégories caricaturales, des clichés, c'est peut-être pour mieux retrouver, à travers sa propre expérience, des concepts plus anciens et plus riches. Comment j'ai redécouvert la Tradition en suivant ma bite à la trace, ou De la pénétration répétée de vagins accueillants comme moyens de comprendre (enfin) l'oeuvre de René Guénon ? A suivre (avec un clin d'oeil au passage à R. Abellio)...


Le diable est dans les détails

Le Diable se cache dans les détails...


Ceci « posé », revenons à la contemplation. On ne fait pas entrer le monde en soi comme dans du beurre, ni sans qu'il y laisse des traces :

"La dynamique de Massignon, c'est la pénétration. Dieu entre en lui comme un passe-muraille. La porte est close mais l'Aimé entre en l'Amant par l'opération du Saint Amour. Sans violence, mais avec douleur. Dieu, ça fait mal : il suffit d'observer le visage de Massignon, tout crispé par le bonheur d'être pénétré par Sa Grâce, presque blessé par Sa Lumière, lumineux de douleur acceptée, la peau parcheminée par les mille rides coraniques de l'extase, rigoles creusées par les larmes de joie..." (1992)

MEN n'évoque pas explicitement dans ce texte l'homosexualité de Massignon, mais l'enchaînement de ces citations incite à penser que voilà peut-être une des sources de la forme nabienne d'homophilie (quel mot... il faudrait parler d'« homosexualophilie », tant pis) - présente aussi, de façon différente, dans L'homme qui arrêta d'écrire.

Homophilie régulièrement proclamée, mais homophilie, précisons-le immédiatement, comme au service de l'hétérosexualité :

"Autant je déteste les petits pédés bidons qui roucoulent écoeuramment, autant je possède une capacité infinie d'admiration pour les très grands homosexuels. Comme des fois je suis dans une mood d'ours doux, je ne lis que des catholiques (Bernanos, Bloy, Barbey, Simone Weil), j'ai des pulsions d'homosexualité artistique : ne m'intéressent alors que les oeuvres écloses des choux-fleurs les plus épanouis. Une phrase-page de Proust, un sonnet de l'hombre Lélian, un marin peint par Jean Genet, un long livre gai de Gertrude Stein s'impressionnent peut-être plus subversivement sur la chair épaisse d'un hétéro." (1987)

Jouir en tant qu'hétérosexuel de l'homosexualité, du fait que l'homosexualité, bien qu'à certains égards incompréhensible, existe, c'est enrichir son hétérosexualité en s'incorporant cette homosexualité - et ne peut bien sûr se faire avec profit qu'à partir des « très grands homosexuels », les énergiques, les non refoulés (MEN n'a que sarcasmes pour les pédés non assumés : ils sont comme un gâchis de leur propre énergie vitale).


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S'incorporer, cela ne veut certes pas dire devenir pédé : Nabe a toujours nourri son énergie de celle des autres (et réciproquement - et, aussi, au contraire), il a ainsi, tout simplement, accueilli la puissance vitale des « très grands homosexuels » - et notamment des hyperactifs Pasolini et Fassbinder. Mais il y a par ailleurs comme un travail de MEN, dans ses livres comme dans ce qu'il nous dit de son existence, et cela se lit aussi dans le texte cité plus haut sur Céline, pour séparer la féminité de l'homme de ses virtualités homosexuelles.

C'est peut-être ici Weininger - qui, lui, s'était entarlouzé - qu'il faudrait évoquer, en tout cas le Weininger utilisé par Evola dans sa Métaphysique du sexe.

Evola ramène à la problématique de la Tradition. Rapprocher Nabe de celle-ci, c'est une marotte de Laurent James, qui à ma connaissance n'a jamais systématiquement creusé le sujet. Je n'ai pas ici la compétence pour intervenir, le risque est grand notamment de donner une vision schématique de « la » Tradition du point de vue de la métaphysique du sexe. Peut-être est-il donc plus sage de se contenter d'essayer de situer ici Nabe dans une certaine histoire de la modernité. Si celle-ci consiste en un effacement progressif des frontières traditionnelles, elle a aussi provoqué, dans le domaine de la famille et de la sexualité, notamment féminine, investi en masse par les curés au XIXe siècle (c'est notamment la thèse de P. Boutang), elle a provoqué un fétichisme de ce qui pouvait rester de frontières. On sait que la fin du XIXe siècle fut à la fois une période où la différence des sexes est exaltée, avec de bons et de mauvais côtés, et une « Belle Époque » de tarlouzerie. Proust et Wilde ont expliqué (et vécu) tout cela. Schématiquement, Weininger, dont il faut rappeler à quel point il fut populaire à son époque, Weininger, moderne torturé, homo plus ou moins refoulé, éprouve en lui cette distorsion entre ce brouillage des frontières et cette exaltation de ces mêmes frontières, et poursuit un travail théorique général qui lui permettrait de comprendre comment on en général et lui-même en particulier en sont arrivés là. Nabe, c'est, sinon le contraire, tout autre chose : alors que notre époque a cessé non seulement de sacraliser la différence des sexes, mais même d'y croire, il peut savoir qu'il y a du masculin et du féminin en lui, ce qui lui permet d'éviter les caricatures viriles à la Hemingway, tout en restant, à l'encontre d'une époque qu'il a jugée un jour fondamentalement « homosexuelle », conscient de la différence des sexes et, faut-il le préciser, bien décidé à en jouir.

(Je vous suggère tout ça à partir de ce que j'ai lu de Nabe et de ce qu'il nous raconte, mais après tout, qu'en sais-je ? Il a peut-être besoin de se faire enculer de temps à autre...)


Aller plus loin dans cette direction impliquerait à la fois des considérations particulières sur le christianisme de MEN, et générales sur les rapports entre paganisme, christianisme, Traditions... - Vous le constatez, ce qui devait être une parenthèse sur l'homophilie nabienne a conduit à des questions nettement plus vastes. Ainsi que ma brillante sentence mise aujourd'hui en exergue l'indique, il est impossible de rester sur le plan de la « stricte » sexualité. Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que nous nous trouvions ici au croisement de nombreuses préoccupations nabiennes.

Et d'abord bien sûr le concept du Christ : en tant qu'acteur de la Passion, le Fils du Père se pose là lorsqu'on évoque les rapports dialectiques complexes de l'activité et de la passivité, auxquels il nous faut maintenant revenir. Et si M.-É. Nabe peut reprocher à S.W. de voir le Christ partout "sauf dans la Bible", il n'est pas le dernier, au fil des textes qui composent Oui, à construire des figures christiques de tous horizons : Massignon donc, mais aussi Gandhi, Charlie Christian, Che Guevara...

Mais qui dit le Fils du Père dit le Père - ici aussi MEN sort des sentiers battus :

"Pas plus que Powys, je ne vois dans le monde un Dieu unique, mais un rythme unique, un swing universel qui fait tout danser (« Si ça ne swingue pas, qu'est-ce que cela veut dire ? ». Duke Ellington / Stéphane Mallarmé). (...) La particularité du monde, à mon sens, est qu'il y a du divin swinguant mais pas de Dieu. L'absence de Dieu est peut-être ce qu'il fallait pour que la Déité soit si fort présente. Ne pas vivre sans Dieu, mais avec l'absence de Dieu, son silence qui swingue, son manque, son trou !" (1988)

Plus de vingt après, l'auteur soutiendrait-il toujours cette thèse, je l'ignore. L'important pour l'heure est qu'il l'ait un jour exprimée.

Il faut user ici, quoiqu'avec prudence, d'un terme qui appartient au lexique de la sexualité, le masochisme. Le piège des termes ainsi connotés est de rabaisser quelque peu, volontairement ou non, le sujet que l'on évoque. Il est pourtant d'autant plus difficile de les éviter que l'on cherche précisément à mettre en rapport des considérations morales et des questions d'ordre sexuel.

On ne peut en tout cas que constater que, explicite dans le texte relatif à Massignon cité plus haut, le masochisme imprègne les trajectoires des figures christiques présentes dans Oui comme de celles de la plupart des artistes qui y sont évoqués. Et que dire du Christ lui-même, s'il jouit à sa façon sur la Croix, à la fois du « divin swinguant » et de « l'absence de Dieu » !

MEN sait que tout cela le concerne au premier chef et peut noter incidemment, en racontant une découverte impromptue à Tanger :

"Je ressens devant cette étrange architecture une émotion pleine de misère et de joie telle que mon atroce adrénaline sait en huiler." (1995)

Mais l'important n'est pas ici l'individu Nabe ou sa psychologie. L'important est sa conception paradoxale d'un « swing universel qui fait tout danser » mais que l'on n'atteint pas comme ça, que tout le monde n'atteint pas, et qui agirait plutôt comme la grâce. Le vent (Heil Gilbert-Lecomte !) ou l'Esprit, ou le « swing universel » souffle où il veut, la grâce pour un individu est de se trouver dans ce souffle, porté par ce souffle, connecté à ce souffle. Le pire étant que, comme il est dit à propos de Massignon, « Dieu, ça fait mal ». La grâce est un présent, mais pas franchement un cadeau ! (Où l'on retrouve Simone Weil...)

Ce qui aboutit évidemment à une esthétique paradoxale, qui me semble-t-il attire moins d'ordinaire l'attention du lecteur des livres de Nabe que les dézinguages et règlements de compte dont on jouit si facilement.


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Oui est parsemé d'analyses d'oeuvres qui essaient de se construire sur une sorte de libération permanente de soi-même et/ou de son travail par le vide. Si les digressions nabiennes sur la sexualité aboutissent rapidement à s'éloigner des catégories habituelles actif / passif, en tout cas à les dialectiser et les enrichir, il y a de même un va-et-vient permanent entre création et destruction (et bien sûr auto-destruction) chez les artistes évoqués dans ce recueil, pour différents qu'ils soient : Barraqué, Parker, Monk, Lautréamont, Gilbert-Lecomte, Fassbinder... Non que MEN nie leurs différences, il s'en faut, je n'évoque pas ici un schéma de lecture, appliqué à tort et à travers, une seule clé de lecture qui serait censée ouvrir toutes les portes : je décris un angle de vue. Un penchant pour ceux qui ont plus de force vitale que les autres mais qui l'ont retournée contre eux-mêmes, ou plutôt qui ne peuvent utiliser cette force vitale à certains égards insupportable qu'en la retournant aussi contre eux-mêmes, et ce justement pour nourrir cette force qu'ils portent en eux mais aussi s'en libérer... Ceci pouvant bien sûr se retrouver dans leurs rapports avec leurs proches - c'est abondamment chroniqué dans les livres de MEN lui-même depuis le Régal. J'ai employé le mot « nourrir » : c'est du côté de la dévoration, de l'autodévoration, du cannibalisme, de la digestion, de la satiété, de l'appétit, que l'on devrait ici chercher des modèles de description. (On pourrait d'ailleurs émettre l'hypothèse que si notre auteur a peu de curiosité pour la nourriture, c'est parce qu'il s'alimente surtout des relations humaines.)


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Je ne prétends pas qu'il n'y a que ce genre de phénomènes qui intéressent M.-É. Nabe, dans la vie comme dans l'art : j'attire votre attention sur un souci qui m'a paru imprégner une bonne partie des textes, écrits au fil des années, qui composent Oui.

Il est clair en tous cas que ces étranges équilibres instables, équilibres métaphysiques, puis sexuels et artistiques, ne peuvent mener qu'à une politique paradoxale. Le texte sur Che Guevara (1997) est à cet égard explicite :

"Devant l'évidence de l'échec de la révolution, il s'est lancé dans la révolution de l'échec. C'est une des plus belles, et la seule qui puisse réellement changer quelque chose en ce monde. Lorsque les hommes abandonneront, avec leur orgueil et leur ambition, la soif de gagner (de l'argent comme du temps), peut-être des victorieux-nés comme Ernesto Che Guevara accepteront de ne pas échouer à ce point."

Mais la leçon tirée de l'oeuvre des Marx Brothers me semble plus générale :

"Collabo de lui-même, traître à ses propres principes par principe, et de façon compulsive, un frère Marx est avant tout un barbare qui foule aux pieds, avec une hargne gracieuse, la possibilité d'avoir même un pouvoir sur lui-même. Les Marx Brothers détruisent le monde autour d'eux pour s'ensevelir dessous. Un peu comme Samson qui fait s'écrouler le Temple des Philistins, quitte à être écrasé comme les autres sous les lourdes pierres. L'ambiguïté biblique de Chico, Groucho et Harpo n'est plus à démontrer. Ce sont des personnages de l'Ancien Testament projetés dans le monde américain que leur anarchisme biblique dévaste. On ne fout pas la merde à ce point-là sans être conscients que la merde est sacrée." (1998)

- Vous le constatez comme moi, c'est un exemple typique des schémas de pensée que j'ai essayé de décrire dans cette note. Je la conclurai en précisant brièvement ce qui m'a poussé à la rédiger. Il ne s'agissait au départ que de mettre en relation entre eux certains des thèmes qui traversent Oui, que je viens de lire. Cela s'est transformé petit à petit en un texte assez général sur M.-É. Nabe, à mesure qu'il m'apparaissait que ces thèmes relevaient d'une structure souvent proche. Dans le même temps, émettre ces hypothèses, de portée plus vaste que je ne le supposais à l'origine, m'a permis de comprendre les deux raisons pour lesquelles, si Nabe est un auteur que j'évoque régulièrement depuis des années, je n'avais jamais jusqu'ici rédigé un texte à lui entièrement et spécialement consacré. (Ce qui d'un certain point de vue n'est pas si étonnant : je n'en ai finalement écrit qu'un seul sur Jean-Pierre Voyer, et celui sur Simone Weil attend toujours...)

La première raison, je la connaissais déjà, c'est l'immensité du corpus. Nabe n'est pas John Ford, d'accord, mais son oeuvre est quand même abondante, au point que l'on ne sache pas toujours par quel bout la prendre. Il est donc logique que ce soit finalement un ensemble de textes disparates qui m'ait procuré une ouverture par où je me suis glissé.

(Il serait d'ailleurs un peu malhonnête de ne pas signaler que ce corpus est aussi irrégulier. Même si, d'un côté, j'ai toujours pour principe de ne prendre chez un auteur que ce qui m'intéresse sans m'attarder sur ses éventuels défauts, d'un autre côté je suis comme beaucoup, je pardonne plus aisément leurs moins bonnes oeuvres aux classiques qu'aux auteurs contemporains. Les premiers ont définitivement fait leurs preuves, on n'imagine pas un amateur de Tolstoï rappeler en permanence que Résurrection est raté (?), un spécialiste de Balzac ou Hugo signaler régulièrement qu'ils « n'ont pas écrit que de bonnes choses »... Dans le cas de MEN, ce n'est pas un livre particulier qui me choque ou me déçoit, c'est sa tendance récurrente à la facilité qui peut m'irriter de temps à autre.)

Mais la deuxième raison est plus intéressante. L'oeuvre de Nabe participe entre autres de l'élaboration du personnage littéraire (romanesque serait réducteur, mais y est inclus) Nabe (ce qui, soit dit en passant, fait que je l'appelle parfois "Nabe" tout court, alors que j'ai plutôt pour principe de rappeler les prénoms des vivants). Cela nous ramène évidemment aux structures activité / passivité, création / destruction que j'ai évoquées tout au long de ce qui précède, et que l'on retrouve d'une certaine manière dans les rapports fictif / réel qui sont un des grands thèmes de son oeuvre comme une des fondations de son esthétique, avec toutes les questions du type « parler de soi pour sortir de soi », etc. (De ce point de vue d'ailleurs il est évident que le Journal devait être publié.)

Du coup, lorsqu'on écrit sur MEN, on sent bien que, même si l'auteur ne vous lira pas nécessairement, ce que l'on soutient sera, tôt ou tard, d'une façon ou d'une autre, positive ou négative, consciente ou inconsciente, intégré à son oeuvre. Ce qui n'est pas vrai au même degré de tout auteur contemporain, même si Nabe n'est pas le seul à se mettre en scène dans ses livres et à se préoccuper de ce que l'on dit de lui. De plus, si, donc, on sait que même à une toute petite échelle on participe au travail de l'auteur, on est aussi en concurrence avec celui-ci, puisqu'il passe son temps, ou une bonne partie de celui-ci, à raconter sa vie et la façon dont elle est perçue par les autres, avec nécessairement quelques longueurs d'avance sur vous. Là encore, ceci dépasse le cadre habituel des rivalités entre un auteur et ceux qui essaient de le comprendre, de lui imposer leur vision de son oeuvre.

Et vous l'aurez compris, si je vous raconte tout ça, ce n'est pas seulement parce que j'imagine que d'autres lecteurs de Nabe peuvent s'y reconnaître, c'est parce que cela me semble dû aux caractéristiques de son travail.


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