dimanche 25 novembre 2012

Prophylaxie métaphysique...

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"Quelque chose attire la chair vers le divin ; autrement comment pourrions-nous jamais être sauvés (…) Si le désir charnel était seulement mauvais, ceux qui l'éteignent dans la débauche, pour en libérer leur pensée, n'auraient pas tort, au moins par rapport à eux-mêmes."

Paradoxal hommage de la vertu au vice, signé Simone Weil (citée par Pierre Boutang, Apocalypse du désir, p. 209. La coupure est de P. Boutang), laquelle ajoute aussitôt : "C'est parce qu'il [le désir charnel] est si précieux qu'il ne faut pas le satisfaire." Ce qui est abuser, mais c'est aussi durement logique. Si les saints passent pour avoir fini (pas forcément commencé) par mener une vie chaste, ce n'est pas un hasard. Mais je n'ai pas nécessairement d'aspirations à la sainteté. - Je ne sais pas.

Dans un passage de son livre (pp. 209-212), peu de temps après cette citation, Pierre Boutang dit sur la sexualité humaine des choses à la fois personnelles et générales, dans lesquelles j'avoue m'être reconnu. Pour aujourd'hui, je voudrais surtout insister sur quelques points. Dans l'économie du livre de Boutang, il s'agit du début du chapitre dans lequel, après avoir attaqué différentes conceptions du désir, de Hegel à Deleuze pour le dire vite, l'auteur commence à exposer la sienne propre.

Pour ce faire, il part d'une vieille photographie de lui petit enfant, presque encore bébé, en train de sourire à sa mère, laquelle le tenait dans ses bras, pour lui donner confiance, tout en n'apparaissant pas elle-même (elle est recouverte d'une étoffe) sur la photographie. Si je ne méprends pas sur les intentions de l'auteur, à propos duquel j'ai lu récemment qu'il avait toujours eu le sentiment, qu'il était malheureusement le seul à partager, d'être parfaitement clair, l'important ici est un certain balancement entre la pureté et l'impureté de la situation, telle que Boutang adulte peut la juger lorsqu'il regarde cette photographie. L'enfant sourit, d'un sourire d'avant le mensonge, d'un sourire d'« enfant à qui personne encore n'a menti », et ceci en partie en raison, si ce n'est d'un mensonge, du moins d'un « artifice », cette mère à la fois présente et absente, sans qui la photographie de l'enfant en confiance et souriant n'aurait pu se faire, mais qui se cache, se dissimule. Cette image…

"…ne donne le sentiment d'aucun désir, prononce seulement un équilibre naturel et précaire, d'une nature au seuil du désir, libérée du besoin et de l'inquiétude, pas de l'interrogation, et pour cela objet de désir. Lorsque j'avoue que j'aurai passé ma vie à rechercher cela seul, et dans le visage humain, je n'ignore pas à quels moments la sexualité s'en mêle, et qu'Éros ne se satisfait pas de laisser être le monde dans un état dans un regard plus pur que le vôtre. Pourtant, s'il y a eu le sourire originel - dont le diable sait très bien s'emparer, voyez « La chambre de cristal » de Blake - le désir ne l'oubliera jamais entièrement, ou ne sera jamais hors de son atteinte. Je ne connais pas de vrai désir sans un sourire, au seuil entre l'absence et la présence, et j'ai appris que tout le corps sourit avec le visage. (…)

Encore une fois, la sexualité n'est pas absente de cette quête du sourire - du moins ai-je connu peu d'êtres pour qui elle le soit restée. (…) Le sourire serait clairement le propre de l'homme. (…) Si le désir va au sourire, le sexus, inventé par les Latins pour dire la « section » entre mâles et femelles (et c'était un mot neutre à l'origine) que les Grecs ignoraient et appelaient « physis », pour relier au lieu de séparer, ne décide en rien du désir. Comment alors le désir sexuel et ce désir du sourire, de la présence mystérieuse déposée sur le visage et dans le corps de l'autre, peuvent-ils se rencontrer, s'unir sans que vacillent la terre et le ciel ? Simone Weil que l'on imagine souvent très peu disposée à le comprendre, et à y voir un fait essentiel - mais nous aurons recours à elle (…) car elle aura été, chez les modernes, la femme la plus « savante dans les choses de l'amour » - Simone Weil proclame que « quelque chose attire la chair vers le divin », et que, réciproquement, « il n'est pas entre notre pouvoir d'admirer un être humain chez qui il n'apparaît aucune beauté sensible d'aucune espèce. »"

Ajoutons que, dans le même passage, évoquant cette situation « première, originelle », Boutang en parle comme une situation de confiance, mot qu'il relie à l'utilisation par le « réaliste empirique » Platon du terme pistis pour désigner "la « foi » naturelle dans les choses, qui ne sont ni des reflets ni des fantasmes."


A vingt ans je suis tombé follement et très bêtement amoureux d'une fille juste pour le sourire qu'elle m'avait adressé la première fois que je la quittai devant chez elle ; aujourd'hui encore, après bientôt quinze ans de vie commune, certains sourires de ma femme me bouleversent toujours autant, si ce n'est, parfois, plus qu'à nos débuts. Autant dire que j'ai été sensible à cette approche, qui n'est pas peut-être le fin mot de Boutang sur le désir humain, mais qui me semble un point de départ fécond. Je résume ce que j'en ai compris et ce que je souhaite en retirer pour la livraison de ce jour.

Ces idées sont un peu complexes, et c'est ce qui les sauve, d'une part de la mièvrerie, d'autre part de la banalité. Si je passe mon temps à vous répéter que le sexe est le sexe et autre chose que le sexe, ce que Simone Weil dit à sa façon dans la phrase par laquelle j'ai commencée - même si elle a voulu, pour sa propre voie, atteindre cet « autre chose » sans passer par le sexe -, le dispositif théorique ici construit par Pierre Boutang revient à dire, dans le même esprit, que le désir est à la fois pur et impur.

Pur parce qu'il est issu d'une situation de confiance originelle que l'on cherche à retrouver ("Il n'y a pas de réelle sexualité enfantine ni d'Oedipe sexuellement désirant, mais la sexualité adulte est enfantine pour toute une part" (p. 215) où elle "tente de s'accorder" avec l'esprit de cette situation de confiance), impur parce que le désir et la quête du sourire sur le visage de celle que l'on aime / aimera ne garantit pas l'absence d'artifice. A la base, dans la scène primitive de Boutang, il y a l'artifice de la mère, à la fois présente et absente. J'insiste là-dessus, c'est un artifice, pas un mensonge : la situation n'est pas mensongère à la base, elle n'est pas viciée, mais elle est en partie artificielle. Et de même que la mère est à la fois présente et absente, le sourire est "au seuil entre l'absence et la présence", il donne tout - sinon pourquoi tomber amoureux d'un sourire ? pourquoi le rester quinze ans après ? -, et rien - sinon, pourquoi ce lien avec le désir charnel, pourquoi "tout le corps sourit-[il] avec le sourire ?"

Qu'on le comprenne, cette insistance sur le sourire de la femme aimée ne verse dans aucun sentimentalisme, le lien avec le désir charnel est d'emblée présent. Quitte à ce qu'il faille, d'un côté, se méfier de certains pièges, comme, c'est le thème étudié immédiatement après par Boutang, l'inceste, les relations frère-soeur, les relations qui se rapprochent d'une relation frère-soeur, ou les relations qui, j'extrapole un peu par rapport à ce qu'écrit P. Boutang, qui finissent par se fonder sur l'identité plus que sur la rencontre. Quitte à ce qu'il faille, d'un autre côté, et plus tardivement, dépasser le stade sexuel ou s'en éloigner, le Platon du Banquet pointant ici le bout de son nez. - Mais cette insistance rappelle en même temps l'aspect « métaphysique » ou « divin », comme l'on voudra, du désir humain.

C'est pour cela, notons-le au sujet d'un passage que j'ai cité avec des coupures nécessaires pour la clarté de mon propos du jour, mais qui ne contribuent pas, en revanche, à la clarté du propos de P. Boutang, c'est pour cela que celui-ci peut écrire : "Comment alors le désir sexuel et ce désir du sourire, de la présence mystérieuse déposée sur le visage et dans le corps de l'autre, peuvent-ils se rencontrer, s'unir sans que vacillent la terre et le ciel ?" Ce n'est pas la femme qui est divine, elle ne l'est ni plus ni moins que l'homme, là-dessus je suis d'un égalitarisme d'une simplicité biblique, c'est la rencontre de l'homme et de la femme qui l'est.

Au passage encore, et pour en finir avec cette première approche, on notera que celle-ci peut expliquer les sentiments mêlés que l'on ressent couramment à propos de la représentation de l'acte sexuel, sous quelque forme - littéraire, picturale, cinématographique, même musicale (Chostakovitch…) - et dans quelque esprit - poétique, allusif, paillard, pornographique - que ce soit. Ne peuvent qu'y figurer, toujours, cette pureté primordiale et cette impureté humaine. On peut aussi mettre ces idées en rapport avec les textes de Marc-Édouard Nabe que je vous citais récemment.



Ne sachant quand je pourrai faire une autre livraison, je commente très brièvement ici-même la dernière vidéo du Président. Deux remarques :

- s'il se plaint de coups bas (j'y reviens dans la deuxième remarque), le Président peut aussi admettre qu'il faut parfois le soutenir contre lui-même. Sa dévalorisation, par ailleurs bassement machiste, du roman (23e minute) au profit du concept d'un côté, de la poésie de l'autre, est, je suis désolé, d'une grande stupidité. Le roman brasse aussi les concepts, à sa façon bien particulière et qui est précisément difficile à définir parce que sinon, on n'aurait pas besoin d'écrire ces romans… Je vous renvoie au Proust de Vincent Descombes, et tant pis pour le Président s'il préfère Félix Niesche à Proust, tous les goûts sont dans la « nature » ;

- j'avais évoqué à deux reprises sur la foi de quelques intuitions l'éventuelle homosexualité du Président : il semblerait, vu le discours de ce dernier, que le sujet soit évoqué par d'autres sur le net, ce que j'ignorais quant à moi. Comme je l'ai fait surtout, outre le plaisir de faire chier mon monde, parce que je trouvais amusant qu'un gars qui clame sa virilité, se vante de ses sept cents conquêtes (ce qu'il refait dans cette vidéo, non sans goujaterie me semble-t-il vis-à-vis de sa femme) et traite volontiers ses adversaires de fiottasses, puisse se laisser tenter par les amitiés particulières ; comme, par ailleurs, et ceci étant dit, je me fous complètement de ce qu'il fait de son temps libre, je ne me sens pas visé par la riposte du Président. Je « répondrai » seulement que, d'une part, l'on ne peut pas se permettre de balancer des coups bas à certains (je pense notamment à une évocation hors de propos, ou justifiée seulement par l'antijudaïsme de A. Soral, sur la « sexualité déviante » de Woody Allen) et se plaindre d'en recevoir ; d'autre part, que si l'on se réclame de Weininger et de son étude Sexe et caractère, qui essaie précisément de traiter des liens entre la sexualité d'un individu et sa personnalité, il est tout à fait légitime pour certains d'envisager sous cet angle le « caractère » du Président.

Ce qui signifie : si on choisit un terrain, l'adversaire (ou, en l'occurrence, le témoin tel que bibi) a toute légitimité pour répondre sur ce terrain. Dans le même ordre d'idées, les "Femen", qui croient, si j'ai bien compris, à l'égalité absolue entre hommes et femmes, ne peuvent se plaindre, pour celles qui se sont fait tabasser à la manifestation contre le mariage homosexuel, de s'être pris des coups. Les lâches qui les ont frappées n'en sont pas moins lâches ni méprisables, mais ils n'ont fait, d'une certaine manière, qu'accepter, cela les arrangeait bien, l'arme choisie par les "Femen".

Bon dimanche !

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mercredi 14 mars 2012

L'amour physique est sans issue.

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Une parenthèse pour se divertir ce matin, avec une histoire dont j'ignore absolument si elle est vraie, mais qui circulait dans le milieu homo pendant les années 70 et dont je ne pense pas qu'elle figure dans le biopic consacré à l'intéressé, en salles aujourd'hui.

Tout le monde connaît la légende urbaine selon laquelle ce n'est pas en changeant une ampoule au sortir du bain mais en jouant imprudemment avec un vibromasseur que notre Clo-Clo national se serait électrocuté - la mort transforme la vie en destin, comme dit l'autre. L'historiette de ce jour est du même tonneau.

Or doncques, l'interprète de Belles belles belles aurait ce soir-là - Viens à la maison - fait monter un grand noir chez lui. Jusqu'ici, rien que de très normal, c'est Comme d'habitude. L'athlète nègre s'applique (Un peu d'amour, beaucoup de haine) à enfiler consciencieusement Le mal aimé.

Ça s'en va et ça revient, Serre-moi, griffe-moi, Je tiens un tigre par la queue, L'amour c'est comme ça, Vivre que c'est bon, etc., tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes jusqu'à ce qu'il s'avère que l'étalon, peut-être trop membré pour les capacités d'accueil du Chanteur malheureux, y a coincé son Jouet extraordinaire.

Rien à faire, impossible de bouger, impossible de sortir, Clo-Clo s'est refermé, le nègre est bloqué dans le couloir de la mort.

Si j'avais un marteau... Le tapin ne perd pas pour autant la tête, ramasse son François, et à bout de bras comme de bite l'entraîne dans la cuisine. Il commence à farfouiller dans le tiroir à couverts. Le Pantin sodomisé comprend ce qui passe par la tête de son esclave, essaie de l'en empêcher, Stop, au nom de l'amour !, mais l'autre ne s'en laisse pas compter, Tu as tes problèmes, moi j'ai les miens, et Tout éclate, tout explose, le couteau fait son oeuvre, l'anus du chanteur préféré des Français et de Gilles Deleuze est fendu juste ce qu'il faut pour que le prostitué retrouve sa liberté.

Claude François appelle les urgences au téléphone (J'attendrai...), rejoint Clopin Clopant son lit, sanglote, laisse ses Pleurs sur l'oreiller.

Plus qu'à l'amour la suite appartient à la médecine et à la couture, je m'arrête donc là.

- Évidemment, on pourrait faire plein de théories sur la double vie des stars, les médisances et le masochisme des pédés, l'hypocrisie de la France de Michel Drucker (et d'un autre pédéraste notoire, Serge Gainsbourg), etc. Voire même, et dans une autre optique, l'innocence de tout désir. - Mais est-ce bien l'heure de la théorie ?


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lundi 12 septembre 2011

Redonner un sens plus pur à ce qui reste de mots à ce qui reste de la tribu.

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"La seule manière de rejoindre autrui en profondeur, c'est de s'occuper de soi et uniquement de soi, de ce qu'il y a de plus profond en soi. Les « altruistes », les philanthropes, les esprits « généreux » ne comprennent et n'aident réellement personne ; ce sont des gens qui ont de l'énergie à dépenser, c'est tout." - Cioran, 1965.

Comme souvent avec l'Emil, c'est à la fois vrai et inexact. L'un n'empêche pas l'autre, serait-on tenté de lui répondre, tout en admettant sans problème que ceux qui s'occupent des autres sans s'occuper de soi non seulement, effectivement, ne comprennent personne, mais en plus font chier tout le monde.

Une autre pour la route, du même, la même année :

"Le français est une langue dont la sève s'est tarie ; c'est pourquoi, poème, roman, philosophie, tout y apparaît comme un exercice, comme un tour de virtuose." - Et après la virtuosité, le vide - après Foucault et Deleuze, Lévy ; après Sarraute et Robbe-Grillet, Lévy - ça y est, je redeviens antisémite, et injuste en plus sur le second Lévy, ce genre de conneries à l'eau de rose a toujours existé, ou du moins existe depuis longtemps.

Cela fait quelques décennies maintenant que la France sait qu'elle doit céder la place, à tous les niveaux. Le domaine « intellectuel » a résisté un peu plus longtemps que les autres, non certes, comme Cioran l'avait perçu, sans frime ni esbroufe : avec les moyens du bord.

Céder la place, ce n'est jamais agréable. Ceci dit, les Français, "le peuple le plus collabo de la terre", comme disait Nabe (en une phrase souvent citée par L. James), seraient tout à fait prêts - quitte à crier un peu, telle une domestique que l'on trousse... - à se jeter dans les bras d'un nouveau maître, après l'Allemand et l'Américain, mais le monde actuel est ainsi fait que le nouveau maître a un peu de mal à apparaître.

"Une nation n'est qu'une langue", rappelait Joseph de Maistre. Pour retrouver l'esprit de la première citation de Cioran tout en réfléchissant sur la seconde, on serait tenté de dire que ce sont ceux qui travaillent à redonner de la « sève » à la langue française qui font le plus pour la nation - dans un sens large, plus large que l'État-nation ou la Patrie -, quitte à travailler dans leur coin, pour eux-mêmes, pour « soi et uniquement [pour] soi ». Non seulement ils ont quelque chance de « rejoindre autrui en profondeur », mais ils peuvent permettre indirectement à d'autres « autrui » de se « rejoindre en profondeur » (honni soit qui mal y pense...).

De ce point de vue, quelqu'un comme Nabe peut dire tout le mal qu'il veut de la France et des Français, il sera toujours plus proche de ceux-ci et de celle-là en écrivant dans son style propre, que n'importe quel cocardier dont le seul moyen d'expression est une prose boursouflée dont, justement, la « sève s'est tarie » il y a déjà bien longtemps.

- Ce qui n'est nouveau ni par rapport à M.-É. N. ni par rapport aux connards cocardiers, il suffit de repenser, entre autres, à quelqu'un comme Mallarmé.


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mercredi 17 février 2010

Anus Levi.

Le chapitre XIX de L'avenir de l'Intelligence (1905), "Ancilla Ploutocratiæ", me semble une bonne réponse à la question qui nous tourmente tous : "Pourquoi BHL ?", ou, à la mode actuelle : "De quoi BHL est-il le nom ?" :

"Par suite de nos cent ans de Révolution, la masse décorée du titre de public s'estime revêtue de la souveraineté en France. Le public étant roi de nom, quiconque dirige l'opinion est le roi de fait. C'est l'orateur, c'est l'écrivain, dira-t-on au premier abord. Partout où les institutions sont devenues démocratiques, une plus-value s'est produite en faveur de ces directeurs de l'opinion. Avant l'imprimerie, et dans les États d'étendue médiocre, les orateurs en ont bénéficié presque seuls. Depuis l'imprimerie et dans les grands États, les orateurs ont partagé leur privilège avec les publicistes. Leur opinion privée fait l'opinion publique. Mais, cette opinion privée, il reste à savoir qui la fait.

La conviction, la compétence, le patriotisme, répondra-t-on, pour un certain nombre de cas. Pour d'autres, plus nombreux encore, l'ambition personnelle, l'esprit de parti, la discipline du parti. En d'autres enfin, moins nombreux qu'on ne le dit et plus nombreux qu'on ne le croit, la cupidité. Dans tous les cas, sans exception, ce dernier facteur est possible, il peut être évoqué ou insinué. Nulle opinion, si éloquente et persuasive qu'on la suppose, n'est absolument défendue contre le soupçon de céder, directement ou non, à des influences d'argent. Tous les faits connus, tous ceux qui se découvrent conspirent de plus en plus à représenter la puissance intellectuelle de l'orateur et de l'écrivain comme un reflet des puissances matérielles. Le désintéressement personnel se préjuge parfois ; il ne se démontre jamais. Aucun certificat ne rendra à l'Intelligence et, par suite, à l'Opinion l'apparence de liberté et de sincérité qui permettrait à l'une et l'autre de redevenir les reines du monde. On doute de leur désintéressement, c'est un fait, et, dès lors, l'Intelligence et l'Opinion peuvent ensemble procéder à la contrefaçon des actes royaux : c'en est fait pour toujours de leur royauté intellectuelle et morale.

Elles seront toujours exposées à paraître ce qu'elles ont été, sont et seront souvent, les organes de l'Industrie, du Commerce, de la Finance, dont le concours est exigé de plus en plus pour toute oeuvre de publicité, de librairie, ou de presse. Plus donc leur influence nominale sera accrue par les progrès de la démocratie, plus elles perdront d'ascendant réel, d'autorité et de respect. Un écrivain, un publiciste, donnera de moins en moins son avis, dont personne ne ferait cas : il procédera par insinuation, notation de rumeurs « tendancieuses », de nouvelles plus ou moins vraies. On l'écoutera par curiosité. On se laissera persuader machinalement, mais sans lui accorder l'estime. On soupçonnera trop qu'il n'est pas libre dans son action et qu'elle est « agie » par des ressorts inférieurs. Le représentant de l'Intelligence sera tenu pour serf, et de manies infâmes. (...)"

- bien évidemment, cette brillante dernière sentence doit être adaptée à nos moeurs démocratiques : BHL est méprisé, mais par les serfs eux-mêmes, qui répugneraient à ce langage d'aristocrate.

Quoi qu'il en soit : dans un texte d'agréable lecture, L'Organe reproduit l'opinion courante selon laquelle, sans le soutien de ses copains sionistes (la « discipline de parti » évoquée par Maurras), les innombrables bourdes (et erreurs, et mensonges, et manipulations...) de BHL l'auraient depuis longtemps amené au silence honteux. Ce n'est pas faux, mais ce n'est pas suffisant : si dès le début BHL a été ridicule (et ridiculisé, notamment, rappelons-le à toutes fins utiles, par des Juifs intelligents, qui eurent vite fait de comprendre quelles graines de divisions « raciales » et d'antisémitisme l'auteur de L'idéologie française s'acharnait à faire pousser), et si malgré ce ridicule il a pu continuer ses basses oeuvres, c'est parce que déjà, au moment où il est arrivé, le "représentant de l'Intelligence était tenu pour serf, et de manies infâmes...". Si les intellectuels avaient encore été pris au sérieux en 1975, BHL serait retourné dans son trou aussi vite qu'il en était sorti, Archipel du Goulag ou pas.

En lisant pour la première fois ce texte, et avant de rédiger mes notes récentes sur le gaullisme, je me suis dit que l'évolution décrite et prophétisée par Maurras avait subi un coup de frein, disons pour faire vite durant les « Trente Glorieuses ». Il faut d'évidence être plus précis, étudier comment les intellectuels ont plus ou moins su se dépatouiller de cette dialectique du prestige et la méfiance qui est leur quotidien en régime démocratique. L'indépendance financière de Sartre, son refus du prix Nobel et de l'argent qui allait avec, purent contrebalancer ses tics d'intellectuel manichéen et l'effet parfois négatif de ses rapports compliqués avec le PCF. Les cris d'orfraie de la génération suivante (Foucault, Deleuze...) sur toutes les horreurs de la vie en France, alors même qu'elle était généreusement subventionnée par l'État (on sait d'ailleurs, J.-C. Michéa en parle me semble-t-il, que Foucault fut chargé de certains missions de réforme de l'éducation par la Ve République), quelques entraînants qu'il purent être, quelques justes qu'ils furent à l'occasion (les prisons, par exemple), eurent à terme un effet délétère sur la crédibilité de l'« Intelligence » : BHL et ses petits copains n'eurent plus qu'à se pencher et ramasser les fruits - en accélérant alors une évolution qu'ils n'avaient donc pas enclenchée.

Et certes on lit encore Foucault et Deleuze, alors qu'un livre de BHL ne se lit même pas : il s'achète tout au plus, en tout cas il se vend. Mais la question n'est pas ici celle du talent, elle est celle du rôle de l'intellectuel dans un processus qui tend à le dévaloriser, et de ce point de vue J. Bouveresse peut rappeler à bon droit sa réaction exaspérée, partagée avec Bourdieu, lorsqu'ils découvrirent la charge de Deleuze contre les « nouveaux philosophes », charge que l'on nous ressort à chaque connerie de BHL, c'est-à-dire souvent : les deux compères universitaires pouvaient à bon droit estimer que Deleuze râlait un peu tard contre certaines manières de complaisance médiatique dont l'auteur de L'anti-Œdipe n'avait pas été le dernier à profiter, qu'il n'avait pas été le dernier à encourager.

- Parler de MM. Bouveresse et Bourdieu, c'est, si l'on fait l'impasse sur les périodes où ils commencèrent à donner leur avis sur tout, évoquer les universitaires « traditionnels » et « sérieux ». Le problème, et il est abordé par Maurras dans son livre, c'est que l'Université, en 1975, recouvre deux tendances : l'héritage de la vieille Université du Moyen Age ; l'Université telle qu'elle est conçue par l'État républicain. - De même d'ailleurs, je vous en avais parlé, que cet État en question est lui-même à cheval sur deux histoires, celle qui fait de lui un héritier de l'État royal, celle qui le met en rupture avec lui. Avant donc de tomber dans une distinction trop claire entre « intellectuels médiatiques » et « Professeurs d'Université », il faudra approfondir ces thèmes.

Contentons-nous aujourd'hui pour conclure d'une digression sur... les bloggueurs : ni moi ni les autres n'échappons au processus décrit par Maurras : notre "désintéressement personnel se préjuge parfois ; il ne se démontre jamais". Néanmoins, on peut sans naïveté penser que le « public » nous juge, dans notre ensemble, moins intéressés que la mafia journaleuse - et que c'est une des raisons pour lesquelles elle nous déteste autant. Notre existence même (fragile, d'ailleurs : certains aimeraient qu'écrire sur le Net soit aussi coûteux que publier un journal... et tout sera alors à recommencer) semble prouver qu'il est possible d'écrire des choses sur l'actualité, le monde qui nous entoure, etc., sans participer (du moins, pas tous) à la chasse aux places. Évidemment, comme le montrait récemment une pitoyable soirée corporatiste sur Arte que j'ai eu la chance de voir (et qui démarrait, cela fait toujours plaisir, par une phrase du genre : "Internet, c'est trop souvent le café du commerce"...), ça énerve ceux qui ont passé leur vie entière à lécher le cul de vieux cons qu'ils détestaient, en espérant, Vanitas vanitatum..., se faire dévorer le leur par de jeunes cons qu'ils méprisent.

Bien à vous !

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lundi 14 avril 2008

Candide au pays des (salauds de) pauvres.

Je recopie ci-après les meilleurs passages de la postface écrite par Jacques Rancière pour la récente réédition de son livre La parole ouvrière (auquel j'ai déjà fait allusion il y a quelques mois). Je rappelle qu'il s'agit d'un recueil, dont le coauteur est Alain Faure, de textes rédigés par des ouvriers entre 1830 et 1851, et que ce livre a paru pour la première fois en 1976.

"Il semble aujourd'hui nécessaire de le rappeler : Mai 1968 ne fut pas ce que les interprétations caricaturales des années 1980 et 1990 en ont fait : un joyeux défoulement de hippies à guitares et cheveux longs, ou l'insurrection d'une jeunesse désireuse de briser les obstacles qui l'empêchaient de jouir librement des promesses nouvelles de la marchandise. Quelle qu'ait été la part des illusions et des méprises de ce temps, une chose est sûre : le paysage de Mai 1968 fut celui de manifestations et d'assemblées menées sur fond d'usines en grève, parées de drapeaux rouges, et criant des mots d'ordre anticapitalistes et antiétatiques. (...) Ce moment du grand revival ouvrier, marxiste et révolutionnaire fut aussi celui d'une confrontation radicale entre plusieurs marxismes, plusieurs traditions révolutionnaires, plusieurs idées de la classe ouvrière. Le mouvement ouvrier qui séquestrait cadres et patrons n'était pas la grande masse disciplinée aux ordres d'une avant-garde théoriquement éclairée dont parlaient les classiques du marxisme ; la classe ouvrière qui gardait les usines ornées de drapeaux rouges n'était pas celle au nom de laquelle les manifestants étudiants agitaient les mêmes drapeaux rouges ; celle que rencontraient les étudiants gauchistes établis en usine était nettement plus colorée et nomade que celle qu'ils étaient venus chercher, etc.

C'est dans ce contexte que fut entreprise la recherche dont ce livre marque une étape. (...) J'avais, pour ma part, vécu les années précédentes au sein des certitudes althussériennes. Althusser avait proclamé la nécessité d'un retour à Marx pour retrouver le tranchant de sa rupture théorique et politique. Mais il avait en même temps confirmé la vision classique de masses nécessairement plongées dans l'idéologie dominante, incapables de comprendre et de transformer leur situation sans le secours de la science. Et il avait tout particulièrement ridiculisé les mots d'ordre « idéologiques » de ces militants étudiants qui voulaient se passer de la direction de la science et du Parti. L'ampleur prise en Mai 68 par les mots d'ordre des étudiants, la manière dont ils avaient résonné dans les usines en grève et ébranlé l'ordre étatique et social obligeaient à remettre en cause la confortable opposition de la science et de l'idéologie. Elle obligeait à retourner le jeu, à considérer cette science qui prétendait guérir l'illusion des masses soumises ou des révoltés naïfs comme une rationalisation particulière qui avait confisqué les logiques singulières à l'oeuvre dans les formes d'action militante et les mouvements d'émancipation populaire.

Cette leçon entraîna pour moi quelques années loin de la « théorie », au service d'un mouvement maoïste qui proclamait que l'on avait raison de se révolter et que les idées justes sur la lutte contre l'oppression se formaient dans la pratique des opprimés et non dans les têtes des savants marxistes. Ces années me permirent de constater que cette raison de la révolte que l'on opposait aux rationalisations de la science était, comme elles, prélevée par un coup de force sur la multiplicité complexe, voire contradictoire, des raisons et des formes des révoltes ; qu'elle n'était, elle encore, proclamée que pour assurer le pouvoir de ceux qui s'estimaient seuls capables de mettre les bonnes volontés des jeunes gens généreux au service des vrais intérêts du peuple et des voies de l'avenir. Ce n'était certes pas là une découverte personnelle. Les années qui suivirent 1968, pour ceux qui voulurent en prolonger l'élan, furent l'occasion d'une formidable accélération, qui leur fit revivre en trois ou quatre ans toutes les espérances et tous les échecs, toutes les certitudes et toutes les contradictions d'un siècle d'histoire du mouvement ouvrier et de théorisation marxiste : toutes les surprises à voir à voir le peuple, le prolétariat ou la révolte toujours ailleurs que là on les convoquait, au moment au moment où on les attendait

- eh oui, comme disait Valéry, le réel est toujours dans l'opposition - ce n'est pas N. Sarkozy qui dira le contraire

; toutes les désillusions à voir ces rencontres manquées renforcer indéfiniment le pouvoir de ceux qui prétendaient savoir seuls le lieu et l'heure convenables.

Le temps où ce livre fut mis en chantier, entre 1973 et 1975, était celui où ces déconvenues s'exprimaient de diverses manières. Les uns - les unes surtout - dénoncèrent la contradiction d'un activisme gauchiste qui prétendait changer le monde ancien tout en conservant son noyau le plus résistant dans la structure mâle et paternelle du pouvoir militant. Cette critique féministe trouvait son écho dans la critique globale du modèle familialiste menée par l'Anti-Oedipe de Deleuze et Guattari. Les uns en tiraient l'idée d'une micropolitique des réseaux, tandis que d'autres la ramenaient à l'apologie du « désir » opposé aux rigueurs militantes. D'autres mirent en cause la foi dans le potentiel d'émancipation de la classe ouvrière. Aux histoires héroïques des révoltes ouvrières ils firent succéder les enquêtes minutieuses sur toutes les formes de la disciplinarisation des corps ouvriers, quitte à privilégier les formes de révolte sauvage (action collective des briseurs de machines ou récupération personnelle des virtuoses de la « perruque ») contre un mouvement ouvrier intégré à l'ordre disciplinaire. Ce fut aussi le temps de l'engouement pour les traditions et les cultures populaires, de l'exaltation des gestes ordonnés de l'artisan traditionnel et des joyeux désordres des fêtes et des carnavals des peuples d'autrefois.

- Une pointe d'ironie sans doute, regrettable, de même que la brièveté de cette évocation : c'est justement le lien entre ce dernier type de travaux et ceux de J. Rancière lui-même, tels qu'il va sous peu les décrire, qui semble constituer la piste de travail la plus intéressante.

Ce fut enfin le temps d'élaboration de ce qui s'appela « nouvelle philosophie ». En 1975, La cuisinière et le mangeur d'hommes d'André Glucksmann emblématisa la conversion des révolutionnaires, ayant compris que la volonté de créer un monde où, selon les paroles de Lénine, les cuisinières se mêleraient des affaires de l'Etat ne pouvait conduire qu'à l'horreur du goulag. La leçon, à l'époque, se réclamait de la plèbe généreuse et souffrante, victime des expériences des maîtres penseurs. Au fil des années, elle s'identifierait de plus en plus à la simple thèse des dominants et des exploiteurs affirmant que toute volonté de justice sociale mène à la terreur totalitaire.

Il me sembla alors qu'il y avait mieux à faire que de rejouer le vieux numéro des jeunes gens généreux trompés par les promesses fallacieuses d'une utopie criminelle. La faillite du marxisme d'Etat n'empêchait pas l'exploitation d'exister. Et un siècle et demi de combats ouvriers contre l'exploitation et de tentatives révolutionnaires avortées ou dégénérées ne pouvaient être versées au simple compte de l'illusion de quelques théories et des entreprises de quelques manipulateurs. Les échecs et les perversions de la tradition socialiste et révolutionnaire ne dépendaient pas de quelques thèses et de quelques têtes. La raison devait en être cherchée d'abord dans le réel des formes d'oppression et de résistance, de combat et d'organisation. Le problème n'était pas de dénoncer les illusions ou les crimes du marxisme, mais d'étudier la manière dont il avait rencontré ou manqué, épousé ou détourné les traditions et les combats des ateliers, ou celles des militants républicains et des ouvriers insurgés. Parmi tous les événements qui, dans ces années 1970, vinrent contrarier les découragements ou les reniements, l'un d'entre eux fut tout particulièrement emblématique à ce sujet ; ce fut, en 1973, la lutte des ouvriers horlogers de Lip et leur décision de remettre eux-mêmes en marche leur usine et de produire pour leur propre compte afin de soutenir financièrement leur grève et de montrer la capacité des ouvriers à diriger collectivement la production. (...) L'initiative des Lip ramenait au premier plan l'idée d'une tradition autonome de lutte ouvrière (...), invitait à reconsidérer des traditions ouvrières battues en brèche par la vision stratégique du marxisme et par sa stricte séparation entre la lutte économique et la lutte politique : celles de l'association ouvrière et du syndicalisme révolutionnaire. (...)

Se dessinait une triple tâche : retrouver les conditions concrètes d'élaboration d'une tradition révolutionnaire proprement ouvrière ; analyser les formes de sa rencontre problématique avec les théories sociales, des socialismes utopiques au marxisme ; mais aussi mettre à jour les problèmes internes de cette tradition, ses contradictions et ses limites. (...) Nous n'avons pas cherché à privilégier une de ces expressions multiples et contradictoires, pas davantage à gommer ce que les formes polies et raisonneuses de ces textes pouvaient avoir de déconcertant pour tous ceux qui y chercheraient le cri sauvage de la révolte ou l'adéquation entre une pensée de classe et une vision large de l'émancipation humaine.

Deux présuppositions, il est vrai, commandaient notre manière de présenter cette forme raisonneuse et cette multiplicité d'expressions. La première est que ces expressions multiples pouvaient être pensées comme autant de manières d'exprimer une même pensée de classe, une même attitude d'auto-affirmation, cherchant à contredire tel ou tel aspect de l'image de l'ouvrier formée par la bourgeoisie. Par là, ce recueil, soucieux de faire voler en éclat les stéréotypes dominants sur la pensée ouvrière, partage encore l'idée d'une voix ouvrière, forgée dans les combats de l'atelier, comme expression d'une même attitude de classe. C'est cette présupposition que la suite de mon propre travail m'a amené à remettre en question. Parue six ans plus tard, La nuit des prolétaires a insisté au contraire sur la rupture qui sépare la parole ouvrière de toute adhérence simple à un corps ouvrier collectif. J'ai tenté d'y montrer comment la voix qui affirme un sujet ouvrier supposait tout un travail de désidentification, d'arrachement à une identité ouvrière donnée, d'entrée par transgression sur le terrain de la pensée et de la parole des autres. Mais le travail ainsi mené pour complexifier le statut de la parole ouvrière n'a fait, en revanche, que confirmer l'autre présupposition qui guidait ce recueil, à savoir que cette parole était bien l'expression d'un travail de la pensée et non la manifestation spontanée d'une souffrance et d'une colère. Il a continué à vérifier la leçon jacotiste que tout le monde pense et que toutes les intelligences sont également aptes à ces complexités de la pensée dont certains prétendent, aujourd'hui comme hier, se réserver le privilège.

- « jacotiste » : référence à Jacotot, pédagogue du XIXe siècle (que Baudelaire détestait, soit dit en passant), présenté ici par J. Rancière)

C'est pourquoi je ne crains pas trop l'effet d'inactualité que les trente années passées pourraient avoir sur ce recueil. On peut certes arguer qu'un temps où l'opinion dominante tient toute revendication ouvrière pour la manifestation d'une incurable arriération ou d'un égoïsme de privilégiés n'a guère de raisons de s'intéresser aux raisons des typographes, cordonniers et tailleurs des années 1830. On peut souligner à l'inverse que la destruction systématique des conquêtes ouvrières et l'éclatement du marché du travail remettent à l'ordre du jour les conditions d'isolement et d'insécurité qui poussèrent ces ouvriers à prôner et à pratiquer l'association ouvrière. Mais ces formes d'actualité et d'inactualité ne touchent pas encore le coeur du problème. La parole ouvrière fut certes écrite en un temps où les luttes ouvrières et l'espérance de l'émancipation étaient plus présentes aux esprits qu'aujourd'hui. Mais en ce temps même, son choix de montrer une pensée au travail là on l'on attendait le cri de la souffrance, la sauvagerie d'une révolte ou l'effervescence d'une culture populaire rendait ce recueil inactuel. Cette inactualité est d'aujourd'hui autant que d'hier. L'égalité des intelligences reste la plus intempestive des pensées que l'on puisse nourrir sur l'ordre social."

Petite pointe nietzschéenne pour finir - est-ce si important d'être « inactuel » ? - Quoi qu'il en soit, et tout en notant qu'il ne faut pas opposer « culture populaire » et pensée, loin s'en faut, j'apprécie déjà le recul par rapport aux mythes « spontanéistes » des révoltes sauvages et du pur « cri de la souffrance » ; j'attends surtout de vérifier sur pièces si ce qu'écrivaient les ouvriers eux-mêmes est aussi teinté de messianisme et, pour reprendre la terminologie de Muray, de « dix-neuvièmisme », que celle des idéologues socialistes de l'époque (Saint-Simon, Fourier...), ou si, au contraire et comme, il faut l'avouer, je le souhaite, ces ouvriers avaient bien plus les pieds sur terre que ceux qui, déjà, énonçaient en leur nom des utopies dont la réalisation, passée et/ou en cours, n'a malheureusement pas laissé un goût amer qu'à l'haleine du bilieux Glucksmann.

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mercredi 16 janvier 2008

"Phase ultime" ?

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("Manouche" et "Orlof" sont consternés, il n'en peuvent mais...)



Pourquoi le nier, j'ai un peu calé sur L'homme sans qualités : l'attirance perpétuelle pour de nouveaux horizons d'une part, la difficulté propre au livre, particulièrement en sa deuxième partie ("mystique") d'autre part, ont eu momentanément raison de ma patience. Momentanément, parce qu'étant conscient que par rapport à mon "cadre de travail" Musil occupe une place bien particulière, une possibilité qu'il est à peu près le seul à creuser, ou à creuser aussi bien, il n'était pas question de l'abandonner trop longtemps.

N'ayant jamais eu honte d'avoir recours aux spécialistes, redécouvrant par ailleurs toute l'utilité des divers travaux de Jacques Bouveresse, j'ai donc décidé de me laisser guider par lui pour revenir à Musil. Que, dans ce qui suit, J. Bouveresse fasse tenir à Musil des thèses proches des miennes, que, de plus, ces thèses aient pu être soutenues il y a quatre-vingt ans, ne peut qu'apporter de l'eau à mon moulin :

"On a l'habitude d'évoquer l'attitude « ambivalente » de Musil, partagé entre le refus et la nostalgie de l'unité et de la totalité. [Dieter Hornig évoque] « la contradiction profonde de Musil, à savoir l'évaluation ambivalente que sa critique de la civilisation fait de la “dissolution”, de la désintégration : tantôt elle est la perte de l'unité et des liens, un symptôme de décadence, qui doit être stoppé par un “sens” nouveau, par un ultime signifié, afin de basculer dans un nouvel universalisme ; tantôt elle apparaît comme une chance, comme un gain de liberté et de nouvelles possibilités de donner forme à l'Histoire » [1]. Il y a bien, en effet, chez Musil ce genre d'ambivalence et même, si l'on veut, de contradiction. Mais ce qui est important dans la contradiction est justement qu'elle puisse être vivante et le soit même, dans certaines situations, beaucoup plus que l'unité vivante que l'on cherche à faire revivre. Et si, comme le pense Musil, nous sommes engagés dans une période de transition qui exige de la vigilance, du sang-froid et de la patience, parce que nous ne savons tout simplement pas encore à quoi elle peut aboutir, il n'est pas surprenant qu'il faille à la fois réaffirmer la présence persistante du besoin de « sens », d'unité et de totalité et de se défendre à chaque instant contre la séduction qu'exercent toujours, en pareil cas, les synthèses fallacieuses qui arrivent trop tôt et trop vite.

S'il revenait aujourd'hui, l'auteur de L'Homme sans qualités considérerait sans doute la vogue du discours philosophique post-moderne comme le dernier avatar d'un conflit qui existe depuis quelque temps, dans la mentalité de l'homme contemporain, entre l'obligation d'être moderne et le désir plus ou moins nostalgique et aussi plus ou moins mythique de cesser une bonne fois de l'être, autrement dit, comme une des innombrables contradictions que la culture d'aujourd'hui trouve le moyen d'héberger en son sein :

- sans nous y attarder, mentionnons tout de même que les sociétés modernes n'ont pas le privilège de la contradiction : je feuillette en ce moment le beau livre de C. Geertz sur Bali. Interprétation d'une culture, on y voit les Balinais se plier à des usages extrêmement codés et exigeants au jour le jour, sans parfois se priver de les critiquer, ou en y mettant une conviction pour le moins intermittente. Il est vrai qu'ils ne proposent, ou qu'ils ne proposaient alors, aucune idéologie alternative. J'y reviendrai...

« A l'époque actuelle ont été données un bon nombre de grandes idées et pour toute idée, par une bonté particulière du destin, immédiatement aussi son idée contraire, de sorte que l'individualisme et le collectivisme, la nationalisme et l'internationalisme, le socialisme et le capitalisme, l'impérialisme et le pacifisme, le rationalisme et la superstition s'y sentent aussi bien chez eux, à quoi s'ajoutent encore les résidus inutilisés d'innombrables autres oppositions qui ont une valeur égale ou plus réduite pour le présent. Cela semble être déjà aussi naturel que le fait qu'il y ait le jour et la nuit, le chaud et le froid, l'amour et la haine et pour tout muscle fléchisseur dans le corps humain le muscle extenseur dont les dispositions sont orientées en sens contraire ». Il y a par conséquent déjà longtemps que nous devrions trouver naturel le fait que l'aspiration à la modernité soit accompagnée, elle aussi, constamment d'une tendance antagoniste qui est toujours prête à s'exercer en sens inverse.

- on peut reformuler cela de deux manières :

- à la manière de Dumont, c'est la thèse de l'individualisme « hanté par son contraire » ;

- et peut-être aussi, c'est un exercice que je me permets de vous suggérer, en termes wittgensteiniens de « jeu de langage » : le jeu de langage de la modernité impliquerait l'instabilité, peut-être parce qu'il est tourné vers l'avenir. A creuser !


Dans L'Homme sans qualités, toutes les formes d'opposition à la modernité, des plus archaïques et les plus régressives aux plus « modernes », s'expriment à des moments divers par la bouche de personnages qui les représentent. Bien qu'il soit lui-même le contraire d'un adepte inconditionnel de la modernité, la réaction normale d'Ulrich est, en pareil cas, de se sentir obligé de la défendre. Mais on ne peut défendre la modernité réelle sans s'attaquer en premier lieu à une façon de la vouloir et en même temps de la récuser qui est, justement, on ne peut plus « moderne ». En dépit de la tendance que l'on a, notamment dans les discussions sur le passage qui est supposé s'être effectué de l'époque moderne révolue à notre actualité postmoderne, à utiliser un concept beaucoup trop univoque de ce qu'a été la modernité, est-ce que la situation de conflit, de contradiction et de confusion qu'évoque Musil et qui domine aujourd'hui tous les aspects de la vie individuelle et collective ne pourrait pas être considéré, justement, comme constituant la caractéristique de la modernité elle-même, au moins dans sa phase ultime ?

[Musil écrit dans ses carnets de travail :] « L'homme moderne représente, du point de vue biologique, une contradiction des valeurs, il est assis entre deux chaises, il dit dans un seul souffle oui et non... »

- suit une digression sur Nietzsche, puis :

Musil est le premier à souligner qu'une des caractéristiques de l'époque actuelle est l'incapacité de reconnaître les contradictions dont elle est faite et la tendance à dire en même temps oui et non et, plus encore, ni oui ni non à une multitude de choses en particulier de valeurs incompatibles. Mais [à l'opposé de Nietzsche] il refuse de considérer cela comme devant nécessairement constituer un symptôme de déclin. La contradiction que porte en lui l'homme d'aujourd'hui et qu'il est même en un certain sens peut aussi être vivante et ne signifie pas forcément un affaiblissement et un appauvrissement de la vie elle-même, mais simplement qu'il lui faut à la fois un ordre nouveau et une autre conception de l'ordre pour maîtriser des contenus qui prolifèrent de façon anarchique et débordent de toutes parts les synthèses anciennes.

- à ce niveau, où nous sommes, mutatis mutandis, assez proches de R. Girard, on peut marquer la différence avec des gens comme R. Guénon et P. Muray, qui expliqueraient que justement les « synthèses anciennes » avaient compris l'absolue nécessité de museler certains « contenus » : la modernité aurait consisté à ouvrir une boîte de Pandore, rien ne peut plus être désormais « maîtrisé ».

Mais si, pour continuer à formuler le problème en termes nietzschéens, sortir de la modernité veut dire essentiellement sortir de la contradiction que représente, du point de vue physiologique, psychologique, intellectuel et moral, l'homme moderne, que peut-on attendre, de ce point de vue, du successeur que la philosophie d'aujourd'hui propose de lui trouver, à savoir l'homme postmoderne ? Le passage souhaité et, pour certains, déjà réalisé à la postmodernité signifie-t-il que l'homme d'aujourd'hui s'est enfin décidé à essayer de clarifier, autant que faire se peut, sa situation et à sortir de la confusion et du désordre dans lesquels il pense, agit et vit ? Ou, au contraire, qu'il a choisi de s'y enfoncer, si possible, encore davantage ?


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(...) Vu sous cet angle, le postmodernisme a de fortes chances de ressembler beaucoup moins à un changement d'orientation important qu'à une accentuation caractéristique de tout ce que la modernité comportait déjà de plus problématique et de plus inquiétant. S'il en est ainsi, il ne constitue probablement pas la bonne façon de sortir, comme on prétend être en train de le faire, de l'époque moderne. Du point de vue de Musil, en tout cas, ce qui caractérise l'attitude de l'homme d'aujourd'hui à l'égard de la modernité est bien moins le sentiment d'en avoir peut-être terminé avec elle que l'ambiguïté et l'ambivalence fondamentales, le mélange de désir et de répulsion qu'on éprouve à l'égard d'un état de choses dont on pressent qu'il est sans doute encore loin d'être réalisé et en même temps l'est peut-être déjà beaucoup plus qu'il n'aurait fallu, une façon de vouloir et de ne pas une même chose qui, comme on l'a vu, était déjà, de bien des façons, très moderne."

(La voix de l'âme et les chemins de l'esprit. Dix études sur Robert Musil, Seuil, 2001, pp. 30-34.)


Deux précisions :

- Jacques Bouveresse, dans une note de la page 49, cite Richard von Mises, qui fut un temps une relation de Musil : "Les formes dans lesquelles se manifestent la posture anti-intellectualiste sont très diverses. A côté du mot d'ordre « synthèse et non pas analyse », on peut mentionner comme formules de prédilection : « l'âme contre l'esprit » ou « l'esprit contre l'intellect », également « l'intuition vivante au lieu du formalisme mort » ; à cela s'ajoutent des expressions comme « totalité » (Ganzheit), « respect pour la totalité » (Totalität), « appréhension intuitive du monde »." (1939). Il ajoute lui-même (p. 84), faisant référence à certains personnages de L'homme sans qualités : "La philosophie a, bien entendu, elle aussi, ses Leinsdorfs, ses Arnheims [que je vous présente un de ces jours, c'est délectable] et ses Diotimes du moment, qui manifestent en particulier la même préoccupation directe et souvent exclusive pour la totalité, avec laquelle ils sont convaincus d'entretenir une relation directe et privilégiée, et le même mépris pour la connaissance et la maîtrise des éléments dont elle est faite."

Ayant déjà à deux reprises (ici, et, sous les auspices justement de Musil, ) marqué ma différence avec les « Leinsdorfs, Arnheims, Diotimes », je ne me sens pas visé par ces remarques, j'en profite juste pour répéter que l'intéressant est de voir en quoi la totalité est ou n'est pas une totalité (totalité concrète, totalité pensée... cf. par exemple ici), et, pour revenir à la formule de J. Bouveresse, de toujours garder en tête la relation entre la « totalité » et les « éléments dont elle est faite ».

- quant à M. Sarkozy... « une accentuation caractéristique de tout ce que la modernité comportait déjà de plus problématique et de plus inquiétant », certes oui, mais à la manière moderne, justement, voire postmoderne, c'est-à-dire n'importe comment, c'est-à-dire dans un rapport pour le moins contradictoire à Mai 68, héritage dont il veut « tourner la page » alors qu'à certains égards il en est un fier représentant.

Souvenons-nous, ça avait commencé comme ça...


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...pour en arriver là


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et puis là


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et encore là


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Pour devenir Miss France, il ne faut pas avoir fait de photo douteuse, mais pour devenir la "première dame de France", en revanche... Le président introduit son présidentiel appendice dans un cul public, un sarkozyste revendiqué, deleuzien et célibataire se fait gloire de se faire sucer par une professionnelle pour 150 euros (je ne veux pas passer pour radin, mais j'en connais qui font ça très bien, avec délicieux accent slave de surcroît, pour 20 euros... Enfin, c'est toujours moins cher que Carla - simple constat, s'ils sont mariés je n'ai pas le droit de la traiter de putain, je n'ai donc pas l'intention de le faire) parce que les pères de famille battent leur femme, une arriviste rebeu de droite rend plus fous magistrats et avocats (soit le pouvoir judiciaire, rien que ça) que les "rouges" de 1981 ne l'avaient jamais fait, un opposant à Sarkozy et ses ennemis jouent à qui sera le plus philosémite

c'est le virtualisme généralisé, le situationnisme décomplexé (hommage au maître pour cette trouvaille de N. Sarkozy comme « vrai » situationniste : "Il vit sans temps morts et jouit sans entraves" - mais jouit-il ?),

et pourtant, devant toute cette misère, on n'aura bientôt même plus le droit, comme l'admirable flic du Deuxième souffle (mais quel personnage de ce film n'est pas admirable ?), de se poser et d'en cloper une.


18832031


- pas de conclusion aujourd'hui. On ne guérit pas un masochiste - peuple ou individu. Qu'il crève, après tout.



[1]
"Roman et totalité : Musil, Broch et quelques autres", in Continuités et ruptures dans la littérature autrichiennes, coll., éd. Jacqueline Chambon, 1996, pp. 70-71

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mardi 26 juin 2007

Les ennemis de mes ennemis ne sont pas nécessairement mes amis. - Quelques raisons de ne pas prendre Maurice Dantec trop au sérieux.

A la Jouvencelle et M. Cinéma, avec un grand merci au passage pour M. Limbes.



ANNEXE 1.

ANNEXE 2.

FIN DU TEXTE.




AJOUT.






"La fin du monde sera burlesque ou ne sera pas." (M.-E. Nabe)


"Nous vaincrons parce que nous sommes les plus morts." (P. Muray)




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American Black Box (Albin Michel, 2006) est un livre confus dans sa construction comme dans son argumentation. Un livre qui m'a mis en colère pendant la lecture, mais que j'ai parfois du mal à considérer autrement qu'avec un haussement d'épaules méprisant. Ces deux éléments - la faiblesse structurelle et argumentative de ce "journal", la nature de ma réaction à son égard - ont retardé la mise au point de ce texte : il s'est avéré que ma colère n'était pas suffisante pour porter avec le souffle polémique nécessaire à pareille entreprise la rédaction d'un texte mettant au clair l'essentiel des impostures théoriques auxquelles se livre durant 690 pages et sans grand scrupule Maurice Dantec. Celui-ci a une façon a une façon d'écrire n'importe quoi qui décourage la critique rationnelle, non sur le fond, mais par les efforts qu'il faut parfois faire pour corriger ses divagations - un peu de la façon dont Proust écrivait que lors d'une conversation entre un imbécile et un homme intelligent, celui-ci devant laborieusement démêler les fils emmêlés comme par magie par le premier paraissait le plus souvent en difficulté - et M. Dantec n'est même pas un imbécile !

J'ai donc finalement adopté une forme quelque peu fragmentaire, à l'unisson de celle de
American Black Box, en espérant qu'elle me permette à la fois une argumentation rigoureuse - autant que faire se peut dans le contexte - et une certaine chaleur dans l'expression. Au lecteur de juger !

On trouvera retranscrit et commenté en annexe le passage plus spécialement consacré par Maurice Dantec à Jean-Pierre Voyer. Une seconde annexe permettra de citer Céline.



Maurice Dantec aimerait bien, justement, qu'on le prenne pour Céline, mais il fait du sous-Sollers. Comme celui-ci, il se pose en défenseur, et même en dernière incarnation, de la langue française perdue. "Ce Journal n'en est pas un. Pour les journalistes nécessiteux, j'aurais mieux fait de l'appeler "Carnets américains" car il s'agit de bribes, celles d'une langue morte, celle que je porte, l'étrusque du XXè siècle." (p. 28) La ficelle commence à être usée, P. Sollers faisait déjà le même numéro du "Et s'il n'en reste qu'un...", il y a quinze ans, et c'est peu de dire que la tenue littéraire de American Black Box ne justifie guère pareille prétention. Phrases mal construites, ajout fréquent d'un Z en début de mot, on ne comprend trop pourquoi, pour faire jeune peut-être ("les Zaméricains..."), ajout tout aussi récurrent du préfixe "méta" devant n'importe quoi, histoire de laisser supposer que l'on apporte un concept nouveau là où l'on ne fait qu'enrober de flou un concept usuel [1], poèmes nuls, en français (pp. 225 ou 512, par exemple), comme en anglais (p. 285, for example), "morceau de bravoure" ridicule et insignifiant sur le thème "quand-on-est-déprimé-apercevoir-un-bout-de-nichon-d'une-belle-fille-vous-remonte-le-moral" [2]... Non, on n'est même pas chez Sollers.

Maurice Dantec aimerait bien qu'on le prenne pour Céline, mais il n'a pas le courage de jouer le jeu jusqu'au bout. Grosso modo, la singularité de Céline repose (je reprends justement une image célinienne) sur un trépied : Céline prosateur, Céline persécuteur, Céline persécuté. Si l'on enlève un de ses pieds, tout s'écroule (ou presque, puisque l'on peut conserver les deux livres d'avant la persécution, le Voyage et Mort à crédit, ce qui n'est certes pas rien). La plus belle langue française du XXè siècle, ou l'une des plus belles, se nourrit autant d'elle-même que de son hostilité aux "corps étrangers" - les Juifs au premier chef - et de sa volonté, après-guerre, de réhabiliter Céline contre ses juges. Qu'on le veuille ou non, un Céline uniquement persécuté n'aurait pas de sens. C'est bien parce que Bagatelles pour un massacre est un livre aussi atroce que, d'un point de vue littéraire, sublime, que Céline a ensuite vécu tout ce qu'il a vécu et écrit tout ce qu'il a écrit de magnifique - Féerie, Rigodon...

Et c'est parce que, d'une part, Maurice Dantec ne nous livre pas franchement dans American Black Box, de la grande prose, et que d'autre part, il n'ose pas assumer jusqu'au bout le rôle du persécuteur ("Les musulmans, et pire encore les musulmanes, sont les premières victimes de l'Islam", p. 370), qu'il doit non seulement en rajouter dans le rôle du persécuté, mais solliciter une forme de persécution qui l'aide à exister, le pauvre chou. A preuve l'insistance pathétique avec laquelle il réclame que l'on s'occupe de lui :

"Et il n'y a d'autre fin à l'Humanité, comme nous l'enseigne Notre Seigneur Jésus-Christ" (aïe, aïe, aïe, j'entends déjà les SAMU soviétiques s'annoncer avec force sirènes), oui, il n'y a d'autre "fin" à l'Humanité que sa Résurrection..." (p. 213)

"Je suis français, européen et maintenant nord-américain. Si on ajoute à ces tares indélibiles celles d'être hétérosexuel, chrétien catholique et pro-juif, il ne faut demander illico le chemin du tribunal populaire le plus proche.

Les rédactions de Marianne et du Nouvel Obs se feront sans doute une joie de participer au peloton d'exécution.

VIVE LA FRANCE !" (p. 417)

De même, à propos du fait qu'il lit Dominique de Roux, ce que l'on nous permettra de considérer plus comme une preuve de goût que de courage physique :

"Je comprends fort bien ce qui va m'être reproché si j'ose insinuer que je ressens une forme aussi indéniable qu'irrésolue de proximité avec l'auteur d'Immédiatement ou de L'ouverture de la chasse, pour ne citer que deux de ses oeuvres qui lui furent le moins pardonnées. Je sais très bien aussi que j'aurais de plus le mauvais esprit de m'en soucier comme d'une manifestation d'étudiants-futurs-fonctionnaires." (p. 492)

Sans doute est-ce parce qu'il ne s'en soucie pas qu'il éprouve le besoin non seulement d'évoquer mais de solliciter cette réprobation dont il semble avoir besoin, comme d'un stimulant peut-être, plus encore me semble-t-il comme d'un miroir qui lui permettrait d'exister. C'est une forme de chance pour Maurice Dantec que les Savigneau, Viviant et autres J. Bronstein soient au moins aussi cons que lui et l'aient attaqué, cela lui donne une forme de crédibilité auprès de tous ceux qui détestent les premiers nommés. Mais cela ne fait pas pour autant de lui quelqu'un de bien intéressant, et je parierais qu'il serait le premier marri s'il ne choquait de tels fonctionnaires de la bien-pensance, et à en crever en ruminant dans son coin, tel le Meursault de L'étranger brillamment disséqué par René Girard (in Critiques dans un souterrain, Poche, 1983) s'il laissait tout le monde, y compris les pires racailles festiviques postmodernes, indifférent. M. Dantec est une preuve vivante, râleuse et saumâtre, du diagnostic déjà ancien de M.-E. Nabe : "L'Artiste ! Celui qui fait l'artiste n'est pas du tout à côté de la société. Elle l'inclut dans le secteur tertiaire, avec les autres crapahuteurs !" (Zigzags, Ballant, 1986, p. 127).

Certes la situation de l'écrivain solitaire dans notre monde moderne n'est pas rose, et chacun se débat avec d'inextricables paradoxes, mais on est frappé par le contraste entre la haine - justifiée - que voue Maurice Dantec à certains de ses contradicteurs, et les postulats théoriques qu'il partage avec eux. Un détour par un passage caractéristique nous permettra peut-être de l'expliquer.

Pages 445 et suivantes, nous apprenons ainsi, ce que j'ignorais pour ma part, que Leibniz était kabbaliste. M. Dantec estime que c'est "grâce à son travail de kabbaliste éminent que Leibniz en vint à redécouvrir, avec sa puissance visionnaire propre, le calcul binaire des anciens Chinois et Chaldéens. Il n'y a rien de compréhensible chez Leibniz si on évacue le fait que ses recherches furent menées au nom de la Gnose chrétienne de son temps, la Kabbale chrétienne, ennemie farouche des rationalistes." Hypothèse intéressante, qu'un profane comme moi en Leibniz, en Kabbale, en calcul binaire, est prêt à noter dans un coin de sa tête, quelque part entre la question des rapports entre science et occultisme chez Newton et l'intérêt de Jean-Pierre Voyer pour le calcul binaire justement, pour un jour où il aura le temps de se pencher dessus, mais voilà la suite (p. 446) :

""Dieu calcule, le monde se fait", Leibniz.

Il a très certainement ajouté quelque part : et il calcule en mode binaire."

Très certainement, oui, ça ne coûte rien de l'affirmer, sauf de la crédibilité. Après tout, faisons dire à Leibniz ce qui nous plaît, il ne peut pas se plaindre, c'est pour la bonne cause, ceux qui se plaignent d'un tel procédé ne sont que de vulgaires rationalistes dont l'opinion ne vaut pas tripette. Dans ce passage d'ailleurs (comme trop souvent : par exemple p. 339 : "J'apprends sur le Net...", ou p. 451 : "Un ami parisien me raconte..."), jamais M. Dantec ne cite précisément ses sources - sans doute serait-ce une déplorable preuve d'égalitarisme.

Je viens de mêler rationalisme et égalitarisme. Certains ne verront pas le rapport. Il se trouve que dans l'écoeurante bouillie conceptuelle qu'est American Black Box, les deux sont confondus dans le dégoût de l'auteur. Ce qui suit les phrases que je viens de citer est une "exégèse kabbalistique" (p. 445), qui s'oppose directement aux "interdits rationalistes totalitaires" (p. 449) [3]. Voilà bien le type d'expressions ineptes et faciles qui engagent à sortir l'arme lourde contre des "audaces" comme celle qui consiste à attribuer "très certainement" à Leibniz un propos dont personne à l'heure actuelle ne semble pouvoir confirmer qu'il l'ait effectivement tenu, "audace" qui chez quelqu'un d'autre aurait été plus aisément pardonnable.

Car enfin, outre que Maurice Dantec ne définit jamais ce qu'est le rationalisme - une définition précise étant peut-être déjà une concession de trop à cet ennemi apparemment si redoutable -, on aimerait bien savoir en quoi ce rationalisme, qui semble tellement gêner M. Dantec qu'il l'évoque, Dieu seul sait pourquoi, au détour d'une critique (bienvenue) de délires postmodernes sur l'homosexualité du Christ [4], est si "totalitaire". Ach, à quoi ça sert que le vieux Bouveresse se décarcasse ? Qu'il y ait des scientifiques obtus, que la recherche scientifique prenne parfois de mauvaises directions, que dans des milieux où les budgets de fonctionnement sont lourds, les chercheurs atypiques puissent être victime d'un tragique ostracisme, tout cela est connu et peut être dénoncé sans nous ressortir le spectre commode du totalitarisme.

Une petite mise en regard, maintenant. Commençons par un texte de M. Dantec, - ou comment, avec un point de départ stimulant, quelque part entre Muray et Gauchet, on peut, faute de rigueur, déboucher sur un n'importe quoi manifestement fier de soi :

"L'inflation du moi "individuel" est très exactement proportionnelle à celle de l'Etat-Collectif. Il ne peut y avoir l'un sans l'autre. L'Individu-Moi n'est rien sans l'Etat. Semi-fonctionnaire demi-artiste hémi-chômeur il n'a plus rien pour lui qui ne soit contrôlé par l'Etat qui lui apporte ainsi non seulement de quoi se sustenter quotidiennement, mais plus encore : son identité.

Inversement l'Etat démocratique-universel marchand ne peut véritablement fonctionner qu'avec des "individus" tellement indivisibles que leur moi est tout entier un appendice d'une matrice rhizomique de l'Etat.

Ce fut une des erreurs de Deleuze de penser que molaire et moléculaire s'opposaient, et que l'Etat serait défait par les structures métastables du "réseau". Ou plutôt c'est une des gravissimes fautes de ses exégètes que de le faire croire.

L'Etat provient des tout premiers réseaux de l'Histoire ; les canaux d'irrigation sumériens et les norias que les moulins à aube faisaient tourner sans fin." (p. 203-204)

Une telle exactitude dans l'expression, une telle hardiesse dans la synthèse du savoir historique et de la réflexion philosophique hissent presque cette dernière phrase au niveau de ce qui m'a toujours paru comme une des manifestations les plus ridicules de l'esprit humain, sous la plume de Bernard-Henri Lévy :

"Chacun sait aujourd’hui que le rationalisme a été un des moyens, un des trous d’aiguille par quoi s’est faufilée la tentative totalitaire. Le fascisme n’est pas issu de l’obscurantisme, mais de la lumière. Les hommes de l’ombre, ce sont les résistants… C’est la Gestapo qui brandit la torche. La raison, c’est le totalitarisme. Le totalitarisme, lui, s’est toujours drapé des prestiges de la torche du policier. Voilà la "barbarie à visage humain" qui menace le monde d’aujourd’hui." (1977, cité par J. Bouveresse dans Prodiges et vertiges de l’analogie, Raisons d'agir, 1999, souligné par AMG.)

On pourra penser que je tire trop de conclusions d'un effet de montage entre deux brefs textes qu'une trentaine d'années et le parcours de leurs auteurs séparent, et il est vrai que seuls les lecteurs de American Black Box peuvent approuver ou non, en connaissance de cause, ce parallèle, mais, dans la mesure où souvent M. Dantec met en rapport - ce qui n'est pas nécessairement en soi une bêtise, mais nécessiterait moult précisions, notamment sur l'anti-rationalisme hitlérien - les Lumières et l'extermination des Juifs d'Europe (pp. 104 et 137 par exemple [5]), dans la mesure donc où il nous sort le même pathos anti-rationaliste anti-totalitaire qu'un vulgaire Lévy ou une vulgaire Savigneau [6], il ne me semble pas indu de considérer que Maurice Dantec, de ce point de vue-là, et il est capital, patauge avec ses gros sabots et ses verrues conceptuelles dans le même pédiluve post-soixante-huitard que ces deux auteurs - le moindre adulte qui passe et leur conseille de faire l'effort d'aller dans le grand bain et de nager un peu par eux-mêmes se fait aussitôt taxer de nazi rationaliste.

Souvenons-nous des appels du pied de Maurice Dantec à la bien-pensance - "condamnez-moi, sinon je n'existe pas" -, et concluons : sur des points aussi importants que la vision de l'artiste - seul, subversif, martyr, etc. - et la condamnation du rationalisme, les Inrockuptibles ou Tecnikart, et M. Dantec, c'est kif-kif bourricot. Tout ce petit monde vit sur les mêmes schémas - improductifs - et la même comédie - dérisoire.

Il y a une vraie symétrie Savigneau-Dantec, une complémentarité, un même souci de son ego trouvant à se satisfaire dans un anti-rationalisme bouffon, un postmodernisme supposé autoriser toutes les "transgressions", y compris "anti-bien-pensance-post-68". M. Dantec a choisi d'incarner le mouton noir, ce n'est pas le rôle le plus confortable, il a plus de curiosité que J. Savigneau et, souhaitons-lui, plus de talent et d'intelligence. Cela ne suffit pas à l'en distinguer par nature.


Mon premier contact avec Maurice Dantec (si l'on excepte la lecture de La sirène rouge il y a une bonne dizaine d'années) se fit il y a quelques mois en feuilletant par hasard le passage du Théâtre des opérations (Gallimard, 2000) consacré au livre d'Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles : je me demandai alors ce qui gênait tant que cela M. Dantec dans ce livre, et pourquoi il présentait de façon aussi caricaturale, comme une attaque "égalitariste" contre "les dandys de la pensée", un livre somme toute clair et modéré, où les auteurs se contentent de repérer des textes précis au cours desquels des gens comme Lacan où Deleuze écrivirent ce qui dans l'état actuel des sciences apparaît comme une inexactitude, une généralisation trop rapide, ou une pure et simple bêtise. La lecture de American Black Box ne me laisse guère de doute à ce sujet : si M. Dantec a un telle dent contre MM. Sokal et Bricmont en particulier, et contre le rationalisme en général, c'est parce de tels individus et un tel état d'esprit sont là pour empêcher de raconter trop aisément n'importe quoi.

Et cela certes ne peut que gêner quelqu'un qui présente ou accepte que l'on présente ses livres comme "des machines de guerre au service de la vérité" (4ème de couverture), mais qui a de cette vérité et des moyens de l'atteindre une conception pour le moins laxiste. En voici quelques exemples :

- première possibilité, l'imprécision la plus classique :

"Au moins 10%, voire 12% de la population française est de confession islamique. Le triple dans une génération. Première religion de France dans moins d'une décennie, et d'ores et déjà selon moi, car je me réfère à la PRATIQUE.

Quiconque ne voit pas qu'un destin à la bosniaque nous est réservé est une sale hyène collabo, une ordure hypocrite qui, le jour venu, hurlera plus fort que les loups." (p. 313)

Une de ces ordures hypocrites s'excuse d'oser contredire le maître, mais une brève recherche Google permet en deux minutes de constater que des gens d'opinions politiques fort différentes estiment au maximum à 5 millions le nombre de musulmans en France, et encore est-il fort difficile de juger de leur degré de croyance (cf. par exemple : ici, , ou encore [7]). 5 millions sur 60, même en métacalcul postquantique dantecien, ça fait moins de 10%. "Le triple dans une génération" n'est pas justifié de manière à ce que l'on puisse rationnellement y répondre. L'invocation en majuscules et en italiques de la pratique peut donner de la majesté à ce mot (souvent American Black Box m'a rappelé cette sentence de Baudelaire sur Jules Villemain : "Goût de servilité jusque dans l'usage immodéré des capitales : "L'Etat, le Ministre, etc., etc.""), elle ne lui donne pas un contenu plus précis - comme chez Lénine, sans doute suffit-il de dire que l'on est dans le concret pour (se) convaincre que l'on s'y trouve.

- Maurice Dantec sait aussi utiliser, en grand écrivain qu'il est sans doute, un adverbe à bon escient. Voici comment il finit son compte-rendu du livre de F. Beigbeder, Windows on the world, consacré au 11 septembre :


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"Il n'y a donc rien de GRATUIT [italiques et majuscules encore, on ne comprend pas trop pourquoi] dans ce roman qui apporte la démonstration que l'on peut avoir passé sa jeunesse aux Bains-Douches ou au Queen's sans y avoir perdu son talent ni son humanité, même si je me dissocie complètement de sa dernière partie, dans laquelle Beigbeder nous confie sa foi en un avenir meilleur grâce à la démocratie mondiale de l'ONU, pourtant responsable quasi directement de ces crimes de masse." (pp. 453-454)

"Ah... Ce quasi en dit beaucoup plus qu'il ne semble.
/ Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble ;
/ Mais j'entends là-dessous un million de mots.

 - Il est vrai qu'il dit plus de choses qu'il n'est gros."

Il dit surtout tout et son contraire au sein d'un oxymore non assumé comme tel, mais qui permet à M. Dantec de proférer une accusation très forte tout en l'atténuant d'une précaution toujours utile si quelque "hyène collabo" se met en tête de lui demander le rapport précis et exact entre l'ONU et le 11 septembre.

Maurice Dantec clame son amour de longue date pour la culture anglo-saxonne - il est dommage qu'il ne semble pas y inclure la philosophie analytique, représentée ici me semble-t-il par le seul Whitehead [8], laquelle a justement pour but et/ou pour conséquence d'introduire un peu de rigueur dans l'emploi des mots.

- le raccourci historique est une bonne méthode, toujours utile, n'importe quel stalinien sait en tirer profit. Maurice Dantec ne risque pas de déroger à la règle. Je n'en donne qu'un exemple :

"S'il s'agit d'une restauration, il faut au Christianisme antique régénéré un nouvel espace, à sa mesure. Je propose comme hypothèse de départ que cet espace, sans doute transitoire, soit l'Amérique du Nord. Je propose que quelque part vers Los Alamos, là où s'élabora l'arme ultime qui mit fin à la destruction du peuple juif en détruisant plus de cinq cent mille vies en échange, et qui éclairait dans sa lumière toutes les destructions POSSIBLES de l'Humain, oui, là-bas, au Nouveau-Mexique, je propose que peut-être le souvenir de l'éclair blanc qui satura le ciel et le siècle tout entier, jusqu'à se voir dédoublé, soit le nouveau tabernacle d'une science chrétienne à réinventer." (p. 107)


Hiroshima Atomic Explosion

Je ne sais pas à qui s'adresse cette proposition "que peut-être...", je m'abstiens de trop commenter cette manifestation de l'importance que M. Dantec accorde à son bon plaisir (est-ce pour cela que le terme "gratuit" se voyait statufié dans une des citations précédentes ?) : je suis juste heureux d'apprendre que Hiroshima mit fin à Auschwitz. Nul doute en effet que seul un rationaliste totalitaire peut placer août 1945 après janvier 1945, et perdre du temps à rappeler que l'Armée Rouge, Staline ou pas Staline, joua quelque rôle dans l'affaire.


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(M. Dantec râle parce que Gallimard n'a pas voulu publier ce livre : certes la crédibilité de cet antique éditeur est ce qu'elle est, mais faire paraître de telles sornettes ne l'eût pas améliorée. Le politically correct n'a peut-être rien à voir là-dedans.)

- malheureusement, Maurice Dantec peut avoir recours à son mépris de la logique rationnelle non seulement pour se ridiculiser, mais pour écrire des phrases infectes :

"Ce qu'il y a d'intéressant dans la procédure totalement inédite que les Américains ont instituée à Guantanamo Bay, c'est que le statut d'unlawful combattant, appliqué et applicable aux terroristes du monde entier, leur permet de maintenir ces derniers dans une sorte de détention préventive infinie et uniquement sanctionnable par la justice militaire.

En clair : les Etats-Unis refondent l'esprit de Nuremberg sur la base du talion biblique, contre les ennemis déclarés de Dieu et de l'Homme : et ceux qui ont décidé par leurs crimes de s'extraire de l'humanité, on les maintiendra sans fin en attente de leur jugement." (p. 419)

C'est intéressant, effectivement. Et cohérent, surtout : à Guantanamo Bay comme dans les raisonnements de M. Dantec, il n'est pas besoin de preuves. L'accusation se suffit à elle-même, l'accusation est une lettre de cachet. On comprend que cet individu-là n'aime pas le rationalisme. Heureusement, le catholicisme vaut mieux que de pareils déchets intellectuels.


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Et hop, ni vu ni connu je t'embrouille !



M. Dantec profite de la confusion du monde pour rendre un peu moins invraisemblables ses propres confusions conceptuelles. Il profite de la forme du Journal intime - et de l'état du monde [9] - pour ne pas faire l'investissement théorique que l'importance des sujets qu'il traite devrait nécessiter. Il n'écrit pas très bien. Si ses romans sont mieux écrits, le gâchis ici n'en est que plus grand.


Ses romans, justement. Il est possible qu'ils soient très bons, c'est une opinion assez communément répandue pour qu'on lui accorde quelque crédit - et on ne peut d'ailleurs que le souhaiter. Mais à lire la prose relâchée de American Black Box on peut déjà dire que s'il est tout à fait envisageable que Maurice Dantec soit un bon romancier, ce qui est fort respectable, il y a en revanche peu de chances qu'il soit un grand romancier. Il est difficile d'imaginer un grand romancier écrire et publier des pages aussi peu travaillées que les 690 qui sont aujourd'hui l'objet de notre critique.


S'autoriser de l'état pour le moins désordonné du monde contemporain pour ne pas respecter les règles les plus élémentaires de l'argumentation, voilà une morale de gosse irresponsable : "c'est la faute aux autres !"

De même : "Lorsque j'aurai mis de l'ordre dans mes idées, je mourrai." (p. 213) - il est pour le moins complaisant de mettre sur le même plan curiosité intellectuelle et remise en question permanente, d'une part, flou conceptuel et rhétorique d'autre part.


Je comprends mieux maintenant pourquoi M. Cinéma insistait sur la sincérité de M. Dantec : c'était une manière - mais c'était à double tranchant - de signaler que pour écrire les conneries qu'il écrit il faut y croire un peu. Faute de quoi on est vraiment une ordure.


Je pourrais atténuer mon jugement par quelques regrets sur des passages intéressants qui auraient mérité une exposition plus claire et moins rapide (pp. 37, 137, 215 ("Toute authentique liberté...")), accorder quelques satisfecits (p. 422-23, contre M.-E. Nabe) [10]... Dans l'ensemble, il faut surtout regretter que des interrogations que l'on peut partager :

"Que l'on me comprenne bien, encore une fois : ce n'est pas que nous soyons a priori contre les "droits" de l'Homme, c'est que, premièrement, nous mettons en doute la primauté des démocraties modernes en ce qui concerne la protection effective de ces fameux droits fondamentaux qui, sans être promulgués comme tels sous les anciennes monarchies, comme ils l'étaient dans la Constitution de l'Union soviétique, n'en furent pas moins bien mieux protégés que sous le règne de cette dernière [assimilation indue des "démocraties modernes" à l'URSS, mais passons], et que, dans un second temps, nous considérons qu'aucune "Charte des droits" ne saurait ne pas rappeler les interdits et les devoirs du Décalogue, et ne pas faire comprendre au citoyen "libre et souverain" que, pour construire une civilisation digne de ce nom, il faut aussi savoir restreindre ses droits et envisager sereinement le sacrifice." (pp. 156-57)

aboutissent à ceci :

"Il est à peu près aussi inconcevable aujourd'hui de critiquer l'Islam qu'il l'était de critiquer le communisme dans les années 1960 et 70.

Le seul changement, mais il est notable, c'est qu'il est désormais INTERDIT PAR LA LOI RÉPUBLICAINE de critiquer une religion qui s'est donné pour but l'asservissement général de l'humanité.

De plus en plus de points de jonction "théologiques" entre le gnosticisme islamique, l'universalisme socialiste et l'occultisme nazi s'éclairent : communisme du désert, gangstérisme clanique usurpant la charge des prophètes, la religion de Mahomet est aussi le premier programme de nationalisation de Dieu.

L'Islam n'est en fait rien d'autre que l'INVENTION DE LA MODERNITÉ.

Un protonazisme qui devait influencer pernicieusement toute la pensée mécanique postchrétienne, jusqu'à ce qu'elle parvienne à sa perfection moderne, au XXè siècle, avec Hitler, ce Mahomet du Tyrol." (p. 364)

et à cela :

"Les musulmans, et pire encore les musulmanes, sont les premières victimes de l'Islam.

Ainsi, la guerre de cent ans que nous devrons conduire contre le totalitarisme islamique, où qu'il se terre, nous obligera à tout prix (car le prix, justement, serait une défaite consommée) de ne plus jamais réitérer la gravissime faute criminelle des communistes serbes, en Bosnie, qui, en agissant comme de vulgaires Mamelouks ou les SS, leurs dignes successeurs, souillèrent, avec la mémoire de Constantin le Grand, dix-sept siècles de Christianisme basilikos, c'est-à-dire royal, pour ne pas dire politique.

Nous devons considérer les populations iraniennes, turques, caucasiennes, centrasiatiques, arabes, comme les premières victimes de ce vaste mouvement de domination antéchristique qui, comme le savaient les Docteurs de l'Église, annoncerait la venue du Messie, c'est-à-dire l'Heure du Jugement dernier.

Il n'y avait sans doute que des esprits un peu simples pour penser que l'Apocalypse pourrait survenir à l'aube du Christianisme et de l'Islam.

Quinze siècles, oui, quinze siècles me semblent un bon chiffre si l'on part de l'an zéro, ou de l'an un de l'hégire, ce sera alors le début du XXIIè, l'an deux mille cent quelque chose. Cela veut dire qu'il reste cent ans, et encore. Pour avoir une chance, il faudrait résoudre le problème définitivement avant le milieu de ce siècle. Et le seul moyen de le résoudre, c'est de refondre le Christianisme, le réunifier et convertir, par la discussion et la "propagande", par la supériorité de nos arguments comme par la pureté évangélique de la Foi, les populations islamisées du globe.

Pour le reste, rien ne nous interdit l'autodéfense, et même s'il le faut vraiment, un nouvel appel à la Guerre Sainte de libération.

Mais nous devrons alors, et ceci est impératif, ne pas commettre de nouveau la tragique erreur de certains de nos chefs de guerre aux Croisades, ou des Serbo-Yougloslaves durant la guerre de Bosnie, qui consista à imiter la pratique "militaire" nazie-islamiste - en moins bien, faut-il le souligner - et ainsi souiller la cause de la défense de l'Occident. Il faudra donc continuer, sans la moindre once de complaisance, à nous conformer au Droit de la Guerre constantinien du IVè siècle, car notre honneur est de l'avoir inventé, rompant avec la longue ligne d'atrocités datant du néolithique au moins. C'est la marque de l'Islam, trois siècles plus tard, de l'avoir abrogé dans les faits, ouvrant la période la plus noire de l'humanité, parvenant, au-delà même de son influence religieuse directe, à contaminer la pensée politique et militaire moderne au point que des Européens s'exterminèrent durant des siècles dans la folie des nationalismes et des socialismes, alors que le gnosticisme mahométan, doucement, semblait attendre son heure jusqu'à la fin du XXè siècle." (pp. 370-72)

J'ai déjà évoqué le principe, emprunté à Richard Rorty, de la lecture charitable, principe selon lequel il faut toujours supposer à un texte son interprétation la plus intéressante, et à son auteur les motivations les plus louables. Avouons qu'il faut ici une bonne dose de charité (chrétienne ?), et essayons de comprendre ce que M. Dantec peut bien vouloir dire. Je crois que la seule manière de sauver ces textes, si généraux et si imprécis, est de considérer que M. Dantec fait avec l'Islam ce que P. Muray faisait avec le protestantisme : considérer que sous une religion il y a une attitude humaine fondamentale. Je n'ai pas à ma disposition le texte le plus clair de Muray à ce sujet (il me semble que c'est sa préface à La guerre contre les vandales de Procope de Césarée, reprise dans le premier volume des Exorcismes, mais je ne l'ai pas sous la main) mais me souviens assez clairement de ce qu'il cherche à exprimer : plus que des religions, le catholicisme et le protestantisme seraient des modèles de comportement inhérents à l'humanité - l'Histoire serait entre autres choses le récit de leur lutte. Muray, prudent dans l'expression comme dans l'application d'une hypothèse aussi générale, ne définit pas précisément ces termes : on comprend que le protestantisme est une espèce de rigueur excessive que l'homme s'impose à lui-même, alors que le catholicisme, en extériorisant la Loi, en libère en partie l'homme. Le protestant a intériorisé son fardeau moral et ne peut s'en débarrasser, le catholique a su se donner la possibilité de ruser dans une certaine mesure avec lui. Je n'ai pas à discuter ici pareille piste de réflexion, je l'évoque pour venir en aide à Maurice Dantec. Seule une vision globale de l'Histoire peut en effet donner quelque cohérence à un propos qui rend l'Islam responsable, "au-delà même de son influence religieuse directe", admirable formule s'il s'agit d'être vague, de ne rien prouver et de se ménager une porte de sortie au moment où il faut fournir des éléments concrets (M. Dantec donne de légères indications sur cette "influence" dans le passage sur J.-P. Voyer, p. 186, cf. annexe 1), responsable, donc, des guerres intra-européennes, et même, le lecteur sera juge de ce que j'extrapole ou pas, de l'extermination des Juifs d'Europe. Pour faire passer un tel suppositoire, il faut donc essentialiser l'Islam au point d'en faire une sorte de "côté obscur de la force" - je n'ai rien contre la science-fiction, ni par ailleurs contre certaines formes de manichéisme, mais le vocabulaire d'une série américaine quelque peu infantilisante ne vient pas par hasard à l'esprit dans un tel contexte. L'Islam serait donc une pulsion égalitariste tapie dans le coeur de l'homme, pulsion qui se serait actualisée chez les Arabes au VIIè siècle, et n'aurait eu de cesse depuis de rivaliser avec son ennemi le christianisme et "l'horrible modèle monarchique que continuait (...) de représenter la Sainte Église apostolique et romaine" (p. 186). Martin Luther, à la fois moment de l'Antéchrist et "brisure nécessaire" (p. 37) dans l'évolution du catholicisme est une sorte d'Anakin Skywalker - Dark Vador du christianisme - Adolf Hitler, lui, étant totalement passé du côté obscur.

Une telle hypothèse sur l'Histoire universelle n'est de toute évidence pas tenable, car elle repose sur une mise en équivalence de l'Islam ("ce communisme du désert", p. 279) et de l'égalitarisme ("Le communisme, cet Islam sans Dieu", p. 370) qui est tout simplement fausse. Il est fort regrettable que Louis Dumont, qui confessait sa perplexité devant l'Islam par rapport à son modèle holisme / individualisme, n'ait pas poussé la curiosité plus loin, il est dommage surtout que, sauf erreur de ma part, personne n'ait vraiment repris le flambeau, mais il suffit de constater que ce que l'on appelle communément "l'âge d'or de l'Islam", qui a duré quelques siècles, a été un univers hiérarchisé, pour que l'équivalence que cherche à établir, semble-t-il, M. Dantec, soit réfutée. Par ailleurs et réciproquement, si toute forme d'égalitarisme est musulmane, alors la monarchie absolue de Philippe II ou Louis XIV, où à peu près tout le monde sauf le monarque, est égal en droit (pas en fait), l'est - ce qui aurait certes surpris Pascal et Boileau. Et, sans entrer dans trop de détails sur la notion d'égalitarisme, comment considérer ces rois africains à qui la société donne tout pouvoir pendant un certain temps, et qui ne se privent pas d'en user ni abuser, pour les liquider à une date fixée ? Où se situent ici l'égalité, l'inégalité ? Peut-on enfin équivaloir strictement égalitarisme et modernité (rappelons la thèse : "L'Islam n'est en fait rien d'autre que l'INVENTION DE LA MODERNITÉ") ? Où caser ici les Grecs, leur démocratie sans femmes ni métèques ni esclaves ? Un Islam non abouti ? Mais les femmes en Islam, alors, qu'en faire ? Etc.

L'équivalence Islam = égalitarisme = modernité ne tient pas. Si l'on veut faire de l'Histoire universelle le récit de la lutte entre l'égalitarisme et le sens de la hiérarchie [11], on peut essayer, mais il faut définir ces termes auparavant, voir comment l'Islam y rentre, à quel moment, dans quelles limites, distinguer selon le chiisme et le sunnisme, et ainsi de suite, et ne pas mettre la charrue avant les boeufs. Ce travail préparatoire n'ayant pas été fait - et celui qui le fera pourra y consacrer une bonne partie de son existence -, rien d'étonnant à ce que l'on se trouve devant une imagerie simpliste où se mêlent ruse de l'Histoire, deus ex machina et conspirationnisme de bas étage, avec le gnosticisme mahométan, mille plus fois plus fort que la CIA selon Thierry Meyssan, tapi dans l'ombre, attendant patiemment son heure depuis des siècles... Rien d'étonnant non plus, au bout du compte, à ce qu'une telle "capacité" à surplomber l'Histoire débouche sur l'énoncé d'une préférence personnelle, seulement justifiée par le caprice de l'auteur : "Quinze siècles, oui, quinze siècles me semblent un bon chiffre si l'on part de l'an zéro, ou de l'an un de l'hégire, ce sera alors le début du XXIIè, l'an deux mille cent quelque chose." Foutre, et si l'on préfère comme "bon chiffre" le seize, le vingt, le trente-huit, la date de l'apocalypse va-t-elle changer ? Ceux qui avaient adopté le treize ou le quatorze sont manifestement de gros losers, voilà un fait dûment prouvé. Mais devons-nous alors voter pour nous mettre d'accord sur ce "bon chiffre" ? Ach, non, c'est égalitaire-égalitariste, le vote, sauf aux Etats-Unis, laissons donc Maurice Dantec décider.





M. Dantec est plus un écrivain de notre temps qu'il ne veut l'admettre, ses protestations de solitude comme de volonté de refondation de la chrétienté confirmant plutôt qu'infirmant notre jugement. Tout le monde veut être seul et tout le monde s'en plaint, tout le monde appelle à la redécouverte de la communauté (comme la Diotime de Musil... [12]), mais en exclut de fait ceux qui ne lui plaisent pas tout en se plaignant d'être exclu par d'autres. "Chacun se croit seul en enfer, et c'est ça l'enfer", comme l'écrivait il y a déjà quarante ans René Girard. Je n'ai jamais lu Maffesoli, mais ce que j'en sais me laisse à penser qu'il a mis le doigt sur l'un de nos ressorts, dénoncé justement par quelqu'un comme J.-C. Michéa [13] : le besoin de sélectionner ses contemporains, et d'ignorer, au mieux, ceux qui vous déplaisent. Pas de chance, on ne choisit pas plus ses contemporains que "ses parents ou sa famille", il faut faire avec, ce qui, je l'admets, n'est pas toujours évident. Nous sommes tous dans la même galère. Si on le refuse, l'assassinat, le suicide, le mutisme, sont les seules solutions cohérentes. Et le roman, l'oeuvre d'art ? Eventuellement, sous certaines conditions. Mais American Black Box n'appartient pas à ces catégories.

On est tout le Festivus de quelqu'un, nous sommes tous des Festivus allemands (protestants), Muray y compris, mais on l'est plus ou moins, et plus ou moins consciemment, et à sa (peu rigolarde) façon, M. Dantec l'est autant que J. Savigneau.


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Il se peut que M. Dantec ait dans la vie beaucoup d'humour, mais pas lorsqu'il écrit American Black Box. Je suggère que malgré la tendance catastrophiste, terme que je n'utilise pas ici dans un sens péjoratif, de ce livre, il y manque à la fois un réel sens du tragique et une perception fine de l'ironie des choses, je suggère que ces deux manques sont liés, et que Maurice-Dantec-auteur-de-American Black Box est un double caricatural et en négatif du Festivus de base. Et certes Dark Vador est plus intéressant que Luke Skywalker, mais enfin ce n'est pas bien difficile, et puis on est toujours dans La guerre des étoiles. [14]




Une comparaison avec Philippe Muray, auquel M. Dantec rend souvent hommage - d'ailleurs, ce qu'il écrit de mieux est souvent du sous-Muray (pp. 67, 215, 440 sq.), et sur laquelle nous finirons cette étude, peut aider à mieux cerner les limites de "l'esprit et du style" de Maurice Dantec.

A l'un l'apocalypse, à l'autre la fin de l'Histoire. Ainsi pourrait-on fort schématiquement résumer des thèmes très fortement illustrés, par M. Dantec d'une part, par P. Muray de l'autre. Notons d'ailleurs que la fin de l'Histoire de Muray vous a un côté apocalypse soft. Pour l'un comme pour l'autre, comme pour tout pamphlétaire (employons ce terme par commodité), se pose une question : jusqu'à quel point faut-il exagérer pour être compris ? Ou, du point de vue du lecteur : faut-il qu'il y ait effectivement apocalypse ou fin de l'Histoire pour juger que MM. Dantec et/ou Muray avaient raison ?

Une parenthèse pro-Voyer. Une des singularités et une des forces de ses textes : M. Voyer dresse un constat, celui du manque de communication, que j'ai tendance à traduire en termes baudelairiens d'ennui, non pas universel (est-ce que je m'ennuie, moi ?), mais généralisé (je pourrais m'amuser beaucoup plus, si les autres s'amusaient plus, amuser n'étant pas j'espère à prendre ici dans un sens "festif"), d'une part il n'en fait pas une fin de tout, d'autre part il n'infère pas de son propre ennui celui de tout le monde - a contrario, on peut être énervé par la façon dont Maurice Dantec présente son propre échec (réel ou pour la galerie, je l'ignore) comme une vérité de tous les écrivains : "Comme tout écrivain, je serai passé à côté de ma vraie vie, dont les échos hantent mes fictions." (p. 185). Que l'on soit un raté ne signifie pas que tout le monde l'est : La Fontaine, Montesquieu, Chateaubriand, Conrad, Simenon, il n'est pas impossible de trouver des exemples divers de grands écrivains qui ne sont pas passés à côté de leur "vraie vie".



Ajouté le 3.07.
Bien que je ne sois pas d'accord avec tout ce qu'écrit un participant au debordel ici, il est de fait que cette évocation de la communication selon J.-P. Voyer est bien sommaire. "Son propre ennui" notamment n'est pas très bienvenu. L'important ceci dit est ailleurs, c'est-à-dire dans la morale et la psychologie de l'écrivain : M. Voyer peut critiquer l'état du monde sans se considérer supérieur à ce monde - et sa critique y gagne. Chez Maurice Dantec il y a trop souvent à la fois l'idée que le-monde-est-pourri-mais-pas-moi et l'idée que si-pour-moi-ça-va-pas-trop-alors-pour-les-autres-ces-salauds-il-ne-faut-pas-non-plus-que-ça-gaze.




Passons et revenons à la quadrature du cercle du pamphlétaire. Une réponse commode, et de bonne guerre, est de dire : j'exagère pour mieux conjurer le péril. Il y a de cela sans doute chez Maurice Dantec. Le problème est qu'il situe trop vite la barre trop haut, ce qui d'une part nuit à ce qu'il peut y avoir d'intéressant dans ses propos, le lecteur pouvant en conclure que tant qu'il n'y a pas d'apocalypse, M. Dantec a tort, et ce qui d'autre part l'oblige à des surenchères passablement ridicules. Deux exemples :

"Il n'est pas anodin de constater que Nietzsche meurt la même année que la présentation publique des travaux de Max Planck sur la mécanique des quanta. Sans doute la collision des deux pensées aurait-elle été vraiment fatale pour toute l'humanité." (p. 136)

- tiens, pas de majuscule à l'humanité cette fois-ci, mais cela n'empêche pas les questions : fatale comment ? Les deux pensées en se rencontrant auraient-elles produit un éclair genre Los Alamos "saturant le ciel et le siècle" ? Ou faut-il imaginer une "collision" spirituelle aboutissant, par un enchaînement que même Hegel eût pu juger quelque peu rapide et mystérieux, à la fin de l'humanité ?

Maurice Dantec fut pour le "non" au TCE, et il eut bien raison. On le trouvera quand même un rien alarmiste :

"Chaque jour, ou presque, je prie pour que cette "Constitution" criminelle soit rejetée par les peuples en éveil de la Nouvelle Europe.

Car cela conduira inévitablement à une crise continentale sans précédent. La CRISE nécessaire à la Fédération européenne, la CRISE nécessaire à son émergence en tant que bloc civilisationnel au XXIè siècle, la CRISE nécessaire à la naissance, enfin, de cette NATION tant de fois avortée.

Dans le même temps je le sais, il s'agira d'un authentique cataclysme." (p. 597)

Où démarre l'authenticité du cataclysme - comme la fatalité "vraiment" fatale -, vaste question.

Muray est nettement plus fin, lorsque, dans un texte important de Moderne contre moderne [15], il vend la mèche de son idée de la "fin de l'Histoire" : il admet que cette fin ne peut se prouver, puisqu'il ne s'agit pas de dire qu'il ne se passe plus rien. Mais, et c'est là l'important, il ne se passerait plus rien de significatif au niveau d'une direction d'ensemble peut-être difficile à définir pour les acteurs, néanmoins perceptible par eux (une direction que l'on ne confondra pas avec le thème du progrès, même s'il est ici délicat de tracer une délimitation stricte). Bref, on se ferait chier - d'ailleurs, on se fait chier, et que Lynndie England


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ou Nicolas Sarkozy finissent par être les personnalités les plus fascinantes de ces dernières années, en dit tout de même long sur notre absence de mythe. Seule Bree van de Kamp, qui est d'ailleurs, entre sa frigidité et son intense volonté, comme un concentré des deux, nous fournit un repère historique - conscient parce que reconnu comme tel par "le grand public".


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Elle est de surcroît belle à croquer. Sa chevelure est baudelairienne. Print the legend !



Reprenons le fil de notre démonstration, que ces dames nous ont fait momentanément quitter : sur l'ensemble, Muray parvient à peu près (on peut dénicher des formulations excessives) à trouver un équilibre entre la nécessité d'alarmer le lecteur, en faisant croire que les jeux sont faits, la conscience qu'il ne faut pas non plus l'amener à se résigner, et la conscience que les jeux ne sont pas faits. M. Dantec est beaucoup plus maladroit de ce point de vue [16]. Par le thème qu'il a choisi d'approfondir, par la manière dont il le fait, Muray parvient à rester nuancé tout en donnant une réelle vraisemblance à son hypothèse la plus forte. Ici, la nuance étaye la démonstration. Avec sa massue, M. Dantec se condamne à taper de plus en plus fort pour faire taire tout ce qui lui résiste (ce qui évoque une nouvelle fois, en moins soft (mais en moins méchant, c'est vrai), les bien-pensants Savigneau ou Viviant), et plus fort, et encore plus fort, ce qui le rend au bout du compte aussi monotone qu'agaçant.

On ne s'étonnera pas, dans ces conditions, d'une part que Muray n'évoque pas sa vie privée, alors que M. Dantec le fait dans une certaine mesure, d'autre part, que l'on ne ressente pas le besoin, à lire Muray, de lui demander : "Et toi, dans tout ça, qui es-tu, d'où parles-tu ?", alors que Maurice Dantec attire bien vite le persiflage. Ainsi lorsqu'il déblatère sur le fait qu'il abandonne la nationalité française au profit de la nationalité canadienne (p. 590), pour tout de même, juste avant cette opération, venir en subir une autre, de chirurgie esthétique, en France (pp. 606-607) : "Frankistan" (p. 388) ou pas, la Sécurité Sociale a encore des avantages (ici aussi, ce que l'on pardonnerait à quelqu'un de moins pompeux n'attire guère l'indulgence, M. Dantec se piège lui-même avec son cirque prétentieux). Ainsi, pareillement, lorsque notre candidat au martyr, à la sainteté, à la reconnaissance..., ne s'aperçoit pas qu'il est aussi ridicule que la moindre petite frappe de banlieue lorsqu'il joue les Matamore :

"Vingt-quatre heures avant la soirée de lancement officielle [de la revue Egards], de petits nervis de l'Union des Forces Progressistes, latrine rassembleuse des crétins bilieux antianglais, antiaméricains et antisémites, ont inondé la libraire de coups de téléphone injurieux et menaçants, puis ont obligé sous la pression à ce que l'on retire l'affiche de promotion d'Egards de la vitrine. Deux jours plus tôt, au Salon du livre de Montréal, les mêmes salopes "sociales-démocrates" agressaient verbalement un de mes amis libraires parce qu'il proposait la revue sur ses étals. Pour un gaucho-révisionniste, la démocratie c'est le droit de puer de la bouche et de faire fermer celle des autres.

La prochaine fois, les enturbannés de service, surveillez bien que je ne suis pas dans les parages, sinistres michetons de l'islamisme cool : en France, en matière de politique, on joue bien plus dur que chez les bouffeurs de poutine. Je vous donnerai avec la plus grande délectation une leçon de gratis de dialectique, celle dont on se sert pour casser des briques - comme disaient les situs." (pp. 525-526)

On ne pariera pas que les "nervis" en question, qui sont sans doute effectivement, eux ou leurs frères, de belles "salopes", soient très effrayés par une menace aussi platonique. Du coup, c'est paradoxal mais c'est comme ça, Maurice Dantec apparaît presque comme une fiotte.

Dantec

Vanité, vanité... Ach, mais qui n'aurait pas honte d'écrire des conneries pareilles ?





Résumons, concluons, finissons-en... Maurice Dantec a sur tous les laïcards et bien-pensants quelques coups d'avance, on ne le lui discutera pas. C'est ce qu'il fait de cette avance qui est problématique, ce qui prouve bien qu'il ne suffit pas d'être contre la bien-pensance pour produire de belles pensées. Que l'époque soit folle et floue permet en effet à certains "charlatans de la gravité" (Baudelaire) de délirer en toute bonne conscience, la pride au coeur, en assimilant indûment leurs propres approximations au chaos du temps. Un peu de vernis "religieux" - "sincère" ou pas, là n'est pas la question - enrobe le tout, et avec ça il n'y a plus à se retenir de méta-raconter n'importe quoi.

Pour ce qui concerne l'Islam, le cas Dantec est particulièrement révélateur. Le mouvement qui depuis quelques années amène à redécouvrir l'histoire du judaïsme et du christianisme, qui remet (un peu) au goût du jour certains Pères de l'Eglise, lui permet des aperçus variés et, si ce n'est approfondis, du moins prometteurs, sur ces sujets. Les textes théoriques de la tradition musulmane sont en revanche très peu connus - et comme le dit M. Limbes, la responsabilité en incombe, bien évidemment, aux musulmans eux-mêmes -, ce qui fait, en s'autorisant des salafistes, qui ne sont pourtant pas me semble-t-il les plus intéressants ni les plus représentatifs des musulmans, que l'on peut croire possible de réduire cette tradition à un texte - effectivement capital, le Coran. Personne (de sérieux) ne réduirait le judaïsme au Lévitique. Heureusement, si l'on ose dire, les critiques de Maurice Dantec à l'égard de l'Islam sont tellement générales et incohérentes qu'il n'est pas besoin de connaître ou d'aimer cette religion pour les démonter.

Il n'est pas besoin de la connaître ou de l'aimer, mais ce devrait être le rôle d'un écrivain, d'un romancier, que de ne pas se contenter des apparences et des clichés. On reste confondu par la facilité et la légèreté avec lesquelles Maurice Dantec assimile l'Islam à certaines de ses tendances et de ses manifestations les plus voyantes (et bruyantes). Muray, une fois encore, se montrait beaucoup plus fin et plus radical (dans le sens de Marx : prendre les choses à la racine) lorsqu'en s'efforçant de synthétiser les apports respectifs du catholicisme et du protestantisme, il retrouvait les méditations d'un Wittgenstein sur le rapport à la règle, au lieu de se contenter d'avaliser les représentations communes.

Muray n'était pas franchement laïcard, mais il avait le bon goût de ne pas se bercer d'"anti-rationalisme primaire", et c'est peut-être ce qui lui a permis, tout critique qu'il ait été à l'égard de l'époque, de ne pas se croire plus extérieur à elle qu'il ne l'était - et d'éviter, lui, un cousinage spirituel gênant avec les Inrockuptibles. Les deux domaines sont liés, c'est là l'erreur de Dantec, celle des postmodernes, mais pas celle de Muray : on ne peut être un anti-laïcard intéressant, on ne peut respecter le "mystère" (Baudelaire affectionne ce terme) de l'existence, que si l'on n'oublie pas la dose de rationalisme nécessaire. On ne peut faire bouger l'époque - dans la mesure où un individu peut le faire - qu'en acceptant certaines de ses bases, les meilleures. Pas plus que le renonçant indien, l'écrivain n'est complètement à l'écart de la société : Maurice Dantec ferait mieux de l'admettre, il écrirait alors peut-être des choses intéressantes pour quelqu'un d'autre que lui, - et même pour lui, qui tel un Caliméro ayant abusé de la fumette, semble parfois le premier à se lasser de son propre numéro de martyr futuriste.


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Il retrouverait, qui sait, le chemin de l'humilité, mot qu'il écrit bien souvent mais, hélas et paradoxalement, non sans prétention.

C'est à ses conditions que l'on peut peut-être mieux évaluer l'importance et le rôle des religions en général, et du catholicisme en particulier, dans le monde d'aujourd'hui.







ANNEXES.


Annexe 1.


Voici, dans son intégralité et accompagné de quelques commentaires, le passage plus spécialement consacré à Jean-Pierre Voyer. (Je n'ai pas relevé tous les points avec lesquels j'étais en désaccord, mon silence ne vaut donc pas toujours assentiment.)

"Découverte à peu près simultanée, et pour des raisons de causalité étranges qu'il faudra que j'explicite un jour, des écrits de Jean-Pierre Voyer et d'un collectif nommé Téléologie, dont la proto-histoire se constitua, à ce que je sais, il y a une douzaine d'années sous la forme de la Bibliothèque des Emeutes, et qui a publié coup sur coup plusieurs ouvrages dont La Naissance d'une Idée, rapportée il y a peu de France au Québec.

Voyer m'avait déjà fait parvenir, environ un an après le 11 septembre 2001, une plaquette publiée aux Editions Anonymes sous le titre : Diatribe d'un fanatique. Je ne le connaissais absolument pas à cette époque, et je dois dire que son opuscule me fit bien rire : du Marc-Edouard Nabe, mais avec la prétention de l'universitaire philosophard en prime, et sans le talent de l'invective ni de la formule, à tel point qu'à plusieurs reprises il se voit obligé de citer l'auteur d'Une lueur d'espoir pour appuyer ses élucubrations dignes d'un Thierry Meyssan qui se serait tapé la rue d'Ulm.

- Jean-Pierre Voyer n'a rien d'un universitaire et n'est pas passé par la rue d'Ulm, mais ne discutons pas le jugement de M. Dantec sur sa supposée "prétention". La comparaison avec Thierry Meyssan est infondée et pernicieuse, car elle donne à penser que J.-P. Voyer remet en question la véracité des événements du 11 septembre, ce qui n'est aucunement le cas dans la Diatribe.

Une sorte de Debord mâtiné de Luther ou de Savonarole pérorant sur la destruction du nihilisme par Ben Laden et ses merdaillons de la Légion arabe. Seigneur, seul un ancien situ pouvait tomber si bas ! Imaginons un mauvais sous-produit dérivé de Julius Evola en overdose de méta-amphétamine idéologique,

- que voilà un "méta" clair et instructif... Enlevons-le, ce passage deviendra aussitôt incompréhensible !

trépignant de joie dans son appartement d'étudiant attardé et ouvrant une bouteille de champagne en provenance de la grande surface discount la plus proche (on n'imagine que très difficilement Voyer établir une différence entre un Mercier et un Cristal Roederer), devant le spectacle - ô combien jouissif pour tous ces petits protestants impuissants dont les "artistes allemands" forment l'avant-garde intellectuelle depuis longtemps - des attentats commis contre les tours du World Trade Center.

- on reconnaît là le sens de la preuve et de l'argumentation qui fait toute la valeur de American Black Box : M. Dantec n'en est pas à une supposition gratuite et calomnieuse près. Ici, l'enjeu - Jean-Pierre Voyer boit-il du bon ou du mauvais champagne ? - est relativement mince. A propos de Guantanamo, c'était autre chose. En tout cas, je ne vois pas pourquoi, dans ces conditions, il peut reprocher à Alain Soral de s'en être pris à son physique.

Ce n'est pas la première fois que des néobourgeois contestataires nous font le coup du radicalisme politique. Les fanatiques calvinistes - sur lesquels Voyer tape à bras raccourcis, histoire de se dédouaner à l'avance - ont TOUJOURS été des ALLIÉS objectifs du mahométisme.

- ceci mériterait développement. La guerre en Irak, que M. Dantec approuve à longueur de pages dans son livre, en serait en tout cas un bon exemple. M. Dantec donne ici raison à tous les altermondialistes qu'il trouve si important de vomir, lorsque ceux-ci prévoyaient qu'attaquer l'Irak ne pourrait que donner un coup de fouet au terrorisme religieux. Mais il ne semble pas s'en apercevoir. Pauvre type.

Déjà Luther s'était plaint ouvertement

- la source, la source !

de l'appui donné par les princes protestants à l'Autriche-Hongrie catholique dans sa lutte contre les Turcs, d'autres prêcheurs réformés

- la source, la source, crénom ! Il faudrait faire le travail à sa place.

suivront ses pas.

- donc, si je comprends bien, des princes protestants se sont opposés à Luther sur ce point, ce qui nuit au "TOUJOURS" de la phrase précédente. Et Luther serait un "fanatique calviniste". Cela tombe sous le sens.

Plus tard, les utilitaristes anglais (que Voyer hait trop ouvertement pour ne pas leur ressembler)

- ça veut dire quoi, ça ? On peut dire que J.-P. Voyer partage avec les utilitaristes le souci de la propagande pro-Islam, ce qui serait déjà inexact, sans recourir à ce genre de facilités rhétoriques vides de sens. A ce compte, M. Dantec serait islamiste, musulman, fanatique, nihiliste, rationaliste, stalinien...

puis surtout cette sinistre catin de Voltaire,

- cliché, cliché...

et les autres "Lumières" de l'époque, reprirent cette idée à leur compte, en vieux anti-catholiques qu'ils étaient tous, et firent en Occident la promotion de la religion musulmane, plus en accord selon eux avec les "idées de tolérance de la démocratie" que l'horrible modèle monarchique que continuait alors de représenter la Sainte Eglise apostolique et romaine.

- il y a peut-être du vrai là-dedans, mais à ce degré de généralité et sans exemples, comment en profiter ? La suite n'est guère plus précise. Je ne signalerai donc pas toujours l'absence de sources.

Car l'Islam partage cette hérésie de la "foi individuelle" et de l'anti-économie divine avec la Réforme. Mais la Réforme, en dépit de ses erreurs, de ses errements, de ses mauvais calculs d'épicier, reste indéfectiblement liée aux Evangiles et à l'Ancien Testament.

En relisant le Coran encore une fois,

- osons un procès d'intention, mais ne serait-ce pas là une galéjade ? Quoi qu'il en soit, je l'ai déjà dit, il n'y a pas que le Coran dans l'Islam, et encore faut-il parvenir à l'interpréter.

je trouve très peu, et en fait pratiquement aucune référence à ces deux Livres fondamentaux du monothéisme. Or, l'Islam se prétend pourtant dans la continuité de la foi d'Abraham.

- "Or", "pourtant"... La syntaxe de Maurice Dantec n'est pas toujours d'une grande fluidité.

Une continuité telle que son premier acte fut d'édifier une mosquée sur l'ancien emplacement du Temple puis, plus tard, d'interdire l'accès aux lieux saints de la chrétienté (Nazareth, Bethléem, Jérusalem) aux foules de pèlerins qui depuis des siècles venaient s'y recueillir. C'est d'ailleurs à plus ou moins long terme ce qui adviendra, lorsque la Cisjordanie, l'ancien Israël biblique, aura été, par la confédération des forces nihilistes, travestie en "Etat palestinien", et qu'un jour des fanatiques islamistes purs et durs y prendront le pouvoir, sous une forme ou sous une autre.

- ach... Je me contente ici de renvoyer à L'héritage de Sharon. Détruire la Palestine II (T. Reinhart, La fabrique, 2006), dans lequel il est abondamment montré que les dirigeants du Hamas, que Dieu les bénisse, qui ont été victimes des "assassinats ciblés" israéliens, étaient les plus ouverts au dialogue parmi les membres de leur parti. Ce n'est pas d'aujourd'hui, mais Israël a très souvent joué à supprimer les adversaires "crédibles", pour se plaindre ensuite de devoir affronter des fanatiques et justifier ainsi son refus du dialogue.

Prions juste pour que Jérusalem soit épargnée et reste, en attendant qu'elle redevienne Capitale du Monde, sous la protection de l'Etat juif.

L'Islam est une "continuité qui fait rupture", alors que la "scission" chrétienne scelle une Nouvelle Alliance, y compris AVEC l'Ancienne. Le prophète Mahomet est le seul prophète de ce rameau religieux à avoir prophétisé un sabre à la main, en coupant des têtes, sa succession serait florissante, jusqu'à Saint-Just, Robespierre, Lénine, Pol Pot.

- tiens, Hitler a disparu.

Si l'on observe la France, la Russie, l'ex-Indochine et le monde arabe aujourd'hui, on ne peut qu'adopter une posture de révérence absolue envers ces idéaux et les bienfaits qu'ils ont apportés à leurs peuples !

Aussi, reprendre, comme Voyer le fait ingénument, la définition du Larousse républicain au terme "Islam", qui le présente comme un syncrétisme "inspiré du christianisme et du judaïsme" n'a de cesse, chaque fois que j'y repense, de provoquer chez moi un fou rire inextinguible.

Voyer, ouvrez donc, je vous prie, les livres sacrés des religions monothéistes - une fois au moins dans votre vie d'universitaire néo-hégélien -, essayez d'y comprendre quelque chose puis, à défaut de votre conversion, nous nous satisferons de votre silence.

- sur le fond et malgré la lourdeur de ses formules, M. Dantec n'a pas ici tout à fait tort : la culture biblique et la connaissance de l'Islam ne sont pas les points forts de Jean-Pierre Voyer. Il est d'autant plus notable que ces carences ne nuisent que très peu à la démonstration faite dans la Diatribe, démonstration que M. Dantec critique d'autant plus mal qu'il peine à la comprendre. Dans un autre passage [17], il reproche à J.-P. Voyer de ne pas comprendre les rapports entre Ben Laden et l'argent. Mais la richesse de Ben Laden est justement un des pivots de l'argumentation dans la Diatribe, que M. Dantec a sans doute lue comme une banale resucée tiers-mondiste, ce qu'elle n'est pas.

Un dernier mot : Voyer a quand même l'air d'une autre trempe que les pseudo-critiques postsituationnistes dont j'ai eu connaissance, ces dernières années (je ne parle évidemment pas des raclures de bidet de la presse aux ordres). On ne doit jamais sous-estimer une haute intelligence dévoyée. Au contraire." (pp. 185-188)

- reculade ? Marque de sympathie ? Il me semble en tout cas qu'un meilleur hommage à cette "haute intelligence" eût pu constituer à lire de plus près la Diatribe d'un fanatique, et à s'intéresser à son auteur. Cela même, toute polémique mise à part, aurait permis à Maurice Dantec d'approfondir des thèmes qu'il évoque par ailleurs : l'existence de l'Economie (pp. 58-59, 171-172, où de bonnes intuitions sont malheureusement exposées de manière fort confuse, 212), ou la critique du situationnisme, domaine qu'il regrette de ne pas connaître mieux (p. 55) et où il retrouverait un auteur qu'il aime à citer, Günther Anders.

Revenons à la polémique pour conclure. Ce passage est représentatif du niveau théorique qui est trop souvent celui "atteint" par Maurice Dantec dans American Black Box : généralités, imprécisions, accusations gratuites y foisonnent, empêchant que les aperçus que la curiosité intellectuelle - intermittente certes, mais pas nulle - et la volonté de se distinguer de l'auteur l'amènent à produire de temps à autre, ne dépassent le stade de la remarque intéressante ou de l'intuition "à creuser" (par d'autres que lui), pour atteindre au statut de témoins de leurs temps - ce que l'oeuvre "métaphysique et polémique" de Maurice Dantec, à en juger par son dernier livre, n'est que par réfraction, et parce que toute oeuvre l'est plus ou moins.

"Chevanard est un grand esprit de décadence et il restera comme signe monstrueux du temps." (Baudelaire) : ce qu'écrit et publie Maurice Dantec est en soi un signe de décadence.





Annexe 2.

Il s'agit juste de quelques notes disparates sur certains rapports entre Céline et M. Dantec, notes qui n'ont pas trouvé de place idéale dans le corps du texte. Il s'agit aussi, tout bonnement, de citer Céline.

D'abord, sans entrer ici dans cette querelle ni en chercher une, je ne suis pas aussi convaincu que M. Dantec qu'il soit aisé de séparer les textes littéraires d'un auteur de ses textes politiques : "Nabe est un très bon auteur, il a le droit d'être à la rue pour tout ce qui touche à la politique internationale, ce ne sera pas le premier ni le dernier", lit-on ainsi p. 408. Il est tout à fait louable de ne pas condamner, par exemple, le Voyage au bout de la nuit du fait de l'existence de Bagatelles pour un massacre, mais il ne faut pas perdre de vue que souvent ces différents domaines d'activités sont liés dans l'esprit de l'écrivain, et qu'il faut au lecteur à la fois respecter l'auteur dans ce voeu d'être pris au sérieux partout, et aller contre l'auteur, éventuellement, non seulement d'ailleurs dans ce qu'il écrit de proprement politique mais parfois même au sein de ses romans. Renvoyons ici au Céline de Muray, et fermons cette parenthèse.

Pour ce qui est maintenant du motif de la persécution... Ce n'est pas là-dessus que j'ai fait porter l'essentiel de mes critiques à l'égard de Maurice Dantec. Qu'il s'autorise à écrire en dépit du bon sens suffit à mes yeux pour le discréditer. Et puis voilà un domaine dans lequel les esprits s'échauffent trop aisément. Je me contente donc ici de mettre en rapport trois citations, la première de M. Dantec, la deuxième d'un islamologue, Mohammed Ibn Guadi, repris à son compte par M. Dantec, la troisième issue de L'école des cadavres (je l'ai trouvée dans le dernier numéro de Tribune juive). Le lecteur jugera de la portée de ce rapprochement :

- "Il n'y a pas d'Islam militant et d'Islam modéré. Il n'y a que variations d'intensité. Les lois coraniques ne peuvent être adoucies que très provisoirement." (p. 397)

- "Le fait que des musulmans puissent déclarer que le Coran passe avant les lois de la République est parfaitement juste en Islam. Les efforts des musulmans qui souhaitent concilier islam et laïcité sont vains.

Un musulman ne peut se trouver en terre non musulmane sans l'appréhender comme un territoire où les lois islamiques doivent prévaloir. C'est tout le problème de la France." (p. 490)

- "Distinction entre les bons Juifs et les mauvais Juifs ? Ça rime à rien. Les Juifs possibles, et les Juifs impossibles, pas patriotes ? Rigolade ! Séparer l'ivraie du bon grain. (...) Le chirurgien fait-il la distinction entre les bons et les mauvais microbes ?"



Allez, un peu de grande littérature pour finir. Que l'on se rassure, je ne veux humilier personne, ou critiquer tout écrivain qui ne soit pas à la hauteur de Céline. Simplement, autant achever sur un peu de lyrisme, en un texte peu connu :

"Il faut d'abord situer les choses, que je vous raconte un petit peu comment c'est superbe Leningrad... C'est pas eux qui l'ont construit les "guépouistes" à Staline... Ils peuvent même pas l'entretenir... C'est au-dessus des forces communistes... Toutes les rues sont effondrées, toutes les façades tombent en miettes... C'est malheureux... Dans son genre, c'est la plus belle ville du monde... dans le genre Vienne... Stockholm... Amsterdam... entendez-moi. Comment justement exprimer toute la beauté de l'endroit... Imaginez un petit peu... les Champs-Elysées... mais alors, quatre fois plus larges, inondés d'eau pâle... la Neva... Elle s'étend encore... toujours là-bas... vers le large livide... le ciel... la mer... encore plus loin... l'estuaire tout au bout.. à l'infini... la mer qui monte vers nous... vers la ville... Elle tient toute la ville dans sa main la mer!... diaphane, fantastique, tendue... à bout de bras... tout le long des rives... toute la ville, un bras de force... des palais... encore d'autres palais... Rectangles durs... à coupoles... marbres... énormes bijoux durs... au bord de l'eau blême... A gauche, un petit canal tout noir... qui se jette là... contre le colosse de l'Amirauté, doré sur toutes les tranches... chargé d'une Renommée, miroitante, tout en or... Quelle trompette! en plein mur... Que voici de majesté !... Quel fantasque géant ? Quel théâtre pour cyclopes ?... cent décors échelonnés, tous plus grandioses... vers la mer... Mais il se glisse, piaule, pirouette une brise traître... une brise de coulisse, grise, sournoise, si triste le long du quai... une brise d'hiver en plein été... L'eau frise au rebord, se trouble, frissonne contre les pierres... En retrait, défendant le parc, la longue haute grille délicate... l'infinie dentelle forgée... l'enclos des hauts arbres... les marronniers altiers... formidables monstres bouffis de ramures... nuages de rêves repris à terre... s'effeuillant en rouille déjà... Secondes tristes... trop légères au vent... que les bouffées malmènent... fripent... jonchent au courant... Plus loin, d'autres passerelles frêles, "à soupirs", entre les crevasses de l'énorme Palais Catherine... puis implacable au ras de l'eau... d'une seule portée terrible... le garrot de la Neva... son bracelet de fonte énorme. Ce pont tendu sur le bras pâle, entre ses deux charnières maudites : le palais d'Alexandre le fou, rose lépreux catafalque, tout perclus de baroque... et la prison Pierre et Paul, citadelle accroupie, écrasée sur ses murailles, clouée sur son île par l'atroce Basilique, nécropole des Tzars, massacrés tous. Cocarde tout en pierres de prison, figée, transpercée par le terrible poignard d'or, tout aigu, l'église, la flèche d'une paroisse d'assassinés.

Le ciel du grand Nord, encore plus glauque, plus diaphane que l'immense fleuve, pas beaucoup... une teinte de plus, hagarde... Encore d'autres clochers... vingt longues perles d'or... pleurent du ciel... Et puis celui de la Marine, féroce, mastoc, fonce en plein firmament... à la perte de l'Avenue d'Octobre... Kazan la cathédrale jette son ombre sur vingt rues... tout un quartier, toutes ailes déployées sur une nuée de colonnades... A l'opposé cette mosquée... monstre en torture... le "Saint Sang"... torsades... torsions... giroles... cabochons... en pustules... toutes couleurs... mille et mille. Crapaud fantastique crevé sur son canal, immobile, en bas, tout noir, mijote...

Encore vingt avenues... d'autres percées, perspectives, vers toujours plus d'espaces... plus aériennes... La ville emportée s'étend vers les nuages... ne tient plus à la terre... Elle s'élance de partout... Avenues fabuleuses... faites pour enlever vingt charges de front... cent escadrons... Newsky !... Graves personnes !... de prodigieuses foulées... qui ne voyaient qu'immensités... Pierre... Empereur des steppes et de la mer !... Ville à la mesure du ciel !... Ciel de glace infini miroir... Maisons à leur perte... Vieilles, géantes, ridées, perclues, croulantes, d'un géant passé... farci de rats... Et puis cette horde à ramper, discontinue, le long des rues... poissante aux trottoirs... rampe encore... glue le long des vitrines... faces de glaviots... l'énorme, visqueux, marmotteux, grouillement des misérables... au rebord des ordures... Un cauchemar traqué qui s'éparpille comme il peut... De toutes les crevasses il en suinte... l'énorme langue d'Asie lampante au long des égouts... englue tous les ruisseaux, les porches, les coopératives. C'est l'effrayante lavette éperdue de Tatiana Famine... Miss Russie... Géante... grande comme toutes les steppes, grande comme le sixième du monde... et qui l'agonise... C'est pas une erreur... Je voudrais vous faire comprendre, de plus près, ces choses encore... avec des mots moins fantastiques...

Imaginez un petit peu... quelque "Quartier" d'ampleur immense... bien dégueulasse... et tout bondé de réservistes... un formidable contingent... toute une armée de truands en abominable état... encore nippés en civil... en loques... tout accablés, guenilleux... efflanqués... qu'auraient passé dix ans dans le dur... sous les banquettes à bouffer du détritus... avant de parvenir... qu'arriveraient à la fin de leur vie... tout éberlués... d'un autre monde... qu'attendraient qu'on les équipe... en bricolant des petites corvées... de ci... de là... Une immense déroute en suspens... Une catastrophe qui végète." (Bagatelles pour un massacre, Denoël, 1937, pp. 332-334)





Notes.


[1]
Je généralise ici trop méchamment : dans certains cas, on comprend ce que l'auteur veut dire. Il n'est d'ailleurs pas le seul à utiliser ce préfixe : Alain Badiou comme la Nouvelle Droite se sont essayés à la "métapolitique", sans que notre paysage politique s'en soit trouvé nettement transformé. Au début de American Black Box, on suit à peu près Dantec dans ses tentatives. Mais son usage de "méta" devient au fil du livre pur tic d'écriture, et tout est bientôt mis à la sauce "méta" : "métabricolage civilisationnel" (entre guillemets, p. 307), la conscience comme "écriture métacodale" (p. 465), Nietzsche comme "méta-psychologue" (entre guillemets aussi, M. Dantec sent bien que tout cela est flou, p. 650), et le livre s'achève, p. 690, sur un soleil perpétuant sa course "métahistorique" (vers l'OUEST, dernier mot du livre)...

[2]
"Je pense que Jésus le Nazaréen ne me vouera pas au fleuve de feu du Shéol si je dis que, sans les femmes, je veux dire sans la beauté de certaines femmes, même entraperçues une fraction de seconde derrière la vitre d'un train qui passe le long d'un quai d'une gare qu'on traverse sans s'arrêter, oui sans la courbure de certaines chutes de reins volées à des passantes inconnues, sans le mouvement perpétuel qui soulève et repose les corsages dont on voudrait ne jamais perdre de vue l'effarante oscillation, sans quelques regards bleus comme la nuit, noirs comme la vie, verts, fauves, noisette, éclats de cristal dans le feu vif du désir, sans ces corps comme entravés par le jeu des ombres et des lueurs sur leur peau satinée dans l'eau vive de la lumière lunaire, sans ces rares émotions arrachées à l'entropie par la grâce de la vue d'une peau dorée qui brûle au soleil de Toscane, ou de deux seins en globe de bronze qui semblent contenir toute la vérité du monde dans le clair-obscur d'une nuit d'été normande, sans cette vie que l'on peut essayer d'arracher au tombeau, oui, et aussi sans quelques actrices, chanteuses, sans une poignée de Pop Stars tellement plus belles et tellement plus grandes que les vies minables dans lesquelles nous suffoquons, oui sans quelques reines de la pop, sans les Glam-Girls de ces temps finissants, je ne serais pas ici à vous ennuyer avec mes élucubrations d'écrivain réactionnaire sous lithium." (pp. 393-394) Elle est pas belle la vie ? On se croirait dans l'inconscient d'un gamin à peine pubère, mais non déjà sans prétentions poétiques.

[3]
Voici le paragraphe d'où est issu cette expression :

"La Bible est donc bien plus qu'un "texte religieux", elle est comme un "programme" dont nous aurions oublié les clés, et plus important encore la serrure qu'elles permettaient d'ouvrir. Un "programme" que certains linguistes, cryptologues, mathématiciens, redécouvrent, trois siècles après Leibniz, et cent années au moins d'interdits rationalistes totalitaires." Rapport à la tonalité générale du livre, il ne me semble pas illégitime de ne pas restreindre la portée de cette expression à l'exégèse biblique moderne.

[4]
"Theodore Jennings, triste bouturage du calvinisme postmoderne, vient de publier un livre (qui ne publie pas aujourd'hui, surtout s'il n'a strictement rien à à dire et tout à faire valoir ?) intitulé : The man Jesus loved, dans lequel cet amputé du cortex prétend sans rire que Jésus-Christ aurait vécu une histoire d'amour torride avec celui qui allait devenir "saint Jean".

Le Christ existe, je l'ai rencontré sur un char de la Gay Pride.

Ah, mérite incomparable des salissures ultimes de la bourgeoisie, elles nous permettent de mieux prendre conscience de la puanteur qui se dégage de toute cette culture de cabinet de toilettes où surnagent, parmi les étrons du journalisme, ces colonies de madrépores rationalistes qui grouillent en salades de polypes sur les divers organes de phonation de la modernité." (p. 296)

[5]
On lit p. 137 : "Agamben démontre comment s'échelonnait le programme, le mode de programmation biopolitique de la pensée, chez les nazis. Dans les camps, non seulement on privait les hommes de leur vie, cela s'était déjà vu, mais on les privait aussi de leur mort. Non seulement on les privait de leur humanité, mais on s'efforçait précisément de fabriquer des non-hommes, c'est-à-dire des "hommes" qui survivaient à leur propre inhumanité, pas même entre la vie et la mort, mais en deçà. Ce fut l'accomplissement du programme bourgeois, industriel, comptable, rationaliste et européen. Les Lumières s'achevaient dans la Nuit et le Brouillard." "Accomplissement" est ambigu, qui suggère, volontairement ou non, que le projet ici décrit était présent depuis l'apparition des Lumières.

[6]
Josyane Savigneau est ici prise comme symbole d'Homo Festivus, en hommage notamment à un texte - disséqué par Elisabeth Lévy et Philippe Muray dans Festivus Festivus (Fayard, 2005, pp. 242 et sq.) - selon lequel, puisqu'il est scandaleusement plus commode aux hommes qu'aux femmes d'uriner debout - atroce différence naturelle qui prend une importance inattendue lorsque l'on se retrouve bloqué par un embouteillage sur l'autoroute -, eh bien, il ne reste plus, en bonne logique, qu'à corriger la nature et à couper tout ce qui dépasse... On avouera sans peine qu'une telle forme d'égalitarisme mérite les foudres de Maurice Dantec. Le problème est plutôt qu'il assimile toute revendication ou tout constat d'égalité avec de pareilles crétineries.

[7]
Un ouvrage récent, Les musulmans en France. Courants, institutions, communautés : un état des lieux (Bernard Godard et Sylvie Taussig, Robert Laffont, 2007) confirme ce chiffre de cinq millions, et rappelle de même qu'il est fort délicat de se faire une idée du "degré de croyance" de ces cinq millions de personnes : du simple respect, parfois plus culturel que religieux, de certaines traditions, à la ferveur la plus mystique, de nombreuses solutions sont possibles, et chacun - comme il est naturel pour un croyant dans un monde qui se refuse à l'être - "bricole", c'est l'expression employée par les deux auteurs, son islam comme il l'entend et comme il le peut.

[8]
Et, ceci dit sans polémiquer et en n'oubliant pas que je l'extrais de son contexte, on admettra que pour le profane cette évocation de Whitehead n'est pas d'une grande clarté : "Cette fois je savais que c'en était fini, ou plutôt que tout ne faisait que commencer. Qu'enfin le "surjet" dont parle Whitehead dans Le concept de nature était là, sa Présence est précisément la co-Présence de toutes choses avec rien, et donc la co-Présence de tout "sujet" avec l'Etre, qui toujours projette son origine, et retranscrit son télos au travers du Néant." (p. 568)

[9]
"J'écoutais Hurt, la version de Johnny Cash, depuis des jours, peinant devant l'écran où ce qui avait pour enjeu de devenir la préface de cet ouvrage devait s'inscrire.

En l'espace de quelques semaines, le monde et moi avions accompli une révolution, de celles qui nous rapprochent un peu plus à chaque orbite du crash thermique dans les hautes couches de l'atmosphère.

Cette préface allait visiblement suivre le rythme chaotique, cahoteux, tachycardiaque, du livre tout entier. Elle en serait comme une image fractacle, une maquette, ou plutôt son plan miniature, son code génétique. Il paraissait acquis qu'elle ne viendrait pas comme ça, facilement, en un joli accouchement sous péridurale littéraire. Elle nécessiterait une opération chirurgicale, comme un bombardement moderne, avec munitions GPS.

Puis, en soixante-douze heures environ, tout s'est aggloméré avec la violence lumineuse du réel dans mon cortex devenu iceberg, tels un amas de lave éruptive dévalant les pentes d'un glacier.

Cette préface est devenue une postface..." (p. 667)

[10]
En recherchant dans American Black Box certaines références, je tombe notamment sur cet aperçu :

"L'Islam est paradoxalement l'ennemi à la fois du Vieil Occident chrétien et celui de la société multiculturelle postmoderne, il nous déteste à la fois comme croisés et comme pédés." (p. 256)

Voilà qui serait à reprendre et approfondir pour une typologie des formes de l'hostilité. Et à nuancer, si l'on pense à un article paru dans Libération il y a quelques jours, au sujet d'un présentateur de télévision travelo au Pakistan. On connaît certes l'intérêt de ce journal pour ce genre de sujets, qui le pousse à voir un peu trop la vie en rose, il reste que l'Occident semble avoir de moins en moins le monopole des pédés "visibles", et que cette évolution est significative à l'intérieur des sociétés musulmanes elles-mêmes.

[11]
Repensant à l'un de mes derniers textes, sur Louis Dumont et Jacques Rancière, je me demande d'ailleurs si le terme de lutte est bien choisi : il faudrait décrire l'intrication, et la façon dont les discours des sociétés sur elle-mêmes en rendent compte, entre les égalités et les hiérarchies de fait. La "lutte" ne serait pas que dans ces discours, mais c'est d'abord et surtout là qu'on l'y trouverait.

[12]
Musil avait d'ailleurs déjà répondu (L'homme sans qualités, III, 12) sur des points importants à M. Dantec, en des phrases que je découvre alors que la rédaction de ce texte s'achève. Elles mériteraient un meilleur sort qu'une simple retranscription en note, peut-être y reviendrons-nous :

"Ulrich et Agathe étaient tombés sur un chemin qui évoquaient souvent les préoccupations des possédés de Dieu, mais ils le suivaient sans être pieux, sans croire ni à Dieu ni à l'âme, même pas à un Au-delà ou à un Recommencement ; ils étaient tombés sur ce chemin en hommes de ce monde, et ils le suivaient en tant que tels : tout l'intérêt de l'aventure était là."

"Nombre d'hommes aujourd'hui accusent la raison et voudraient nous faire accroire qu'ils pensent, dans leurs moments de plus haute sagesse, à l'aide d'une capacité particulière et supérieure à la pensée : c'est là le dernier reste public, complètement rationalisé d'ailleurs, de notre état ; la dernière étape de l'assèchement, c'est le gâchis !"

[13]
"Remarquons... qu'il n'y a de communauté ou de société, au sens strict du terme, que là où il nous est donné de vivre avec des êtres que nous n'avons pas choisis et pour lesquels, par conséquent, nous n'éprouvons pas forcément une sympathie particulière. (...) Un des signes les plus évidents de la "sécession des élites" (...) est, au contraire, la tendance de plus en plus marquée de ces dernières à privilégier désormais l'organisation en réseau, c'est-à-dire un cadre de vie fondé sur la seule dimension affinitaire." (Impasse Adam Smith, Climats, 2002)

[14]
Le seul personnage intéressant (et encore...), c'est Han Solo, l'être humain, celui qui n'oublie pas qu'il a un phallus - qui n'a donc rien à faire dans cet univers, et dont on ne retrouve d'ailleurs pas d'équivalent dans les trois "premiers" épisodes.

[15]
(Belles-Lettres, 2005, p. 295) : "Voilà la post-Histoire. Cette expression n'a pour vertu que d'indiquer un doute, un soupçon fondamental sur la consistance actuelle de la réalité. C'est extrêmement difficile à définir parce que c'est de l'ordre de la sensation, d'une sensation que l'on a ou que l'on n'a pas. Si on l'a, c'est une évidence. Telle que je l'entends, la fin de l'Histoire est une évidence, pas une découverte scientifique." On peut lire, dans le même volume et le même ordre d'idées, les commentaires sur Baudrillard, pp. 77-91.

[16]
Un exemple, ou comment un éclair de lucidité vient - momentanément - contredire une envolée lyrique pleine d'emphase, et réduire les prétentions de l'auteur à de plus justes proportions :

"Je vais vous dire pour qui j'écris : j'écris pour un homme seul, ou une femme, enfant ou vieillard, pris dans le piège démoniaque des folies futures, j'écris pour un survivant à qui parviendra ce livre, dans je ne sais quelles conditions abominables ; oui, j'écris pour toi, homme aux chromosomes matriculés et aux organes de perception collectivisés par les nanotechnologies du réseau, je t'écris par-dessus les siècles, ou disons les décennies, en tout cas par-dessus la tête des chroniqueuses de presse postmodernes et des journalistes néo-staliniens qui auront oeuvré, comme ils oeuvrent depuis toujours, à l'anéantissement de toute vie pensée sur la Terre." (p. 213, souligné par moi). Des siècles de folie future à l'intelligence d'une Savigneau, l'obstacle à franchir pour notre héroïque chroniqueur a beaucoup diminué de taille au cours de la phrase. (La suite heureusement ramène le lecteur aux habituelles hauteurs danteciennes.)

[17]
"Dans l'opuscule de Voyer sur le 11 septembre, cette affirmation tordante comme quoi Ben Laden serait un vrai croyant, qu'il n'adorerait pas, lui, à la différence du méchant chrétien protestant George Bush, son dieu et l'Argent, mais un seul Dieu, celui de la Foi.

Quiconque sait comment fonctionne la nébuleuse Al-Qaeda, comme d'ailleurs tous les groupuscules de pouilleux terroristes, ne peut que s'esclaffer devant tant d'angélisme de démocrate bigot, ou tant de fourberie stalinoïde. Même BHL n'ignore rien des pratiques mafieuses de ces myriades de groupuscules et peut vendre ainsi des millions de bouquins après avoir fait deux semaines de tourisme à Karachi, en reprenant ce que tout le monde sait depuis des lustres, y compris Voyer qui lui n'en a cure.

Ce qui en fait, par conséquent, un hypocrite de première.

Voyer prétend combattre l'enculisme, en gros

- en très gros !

la théorie du grand méchant Nanglais Hobbes, précurseur des grands méchants Naméricains capitalistes. Pourtant, à chaque mot, à chaque phrase, à chaque idée, on devine l'enculeur professionnel, rodé à toutes les techniques les plus raffinées du fistfucking universitaire." (pp. 222-223) Au royaume des fantasmes, les masos sont rois...




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